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Deux générations

PREMIÈRE PARTIE

E. (Ely) Halpérine-Kaminsky translation

I

— Eh ! n’importe !… Au salon, soit, dit un jeune officier enveloppé d’une schouba[5] et coiffé d’une casquette de hussard, en s’élançant d’un traîneau de voyage arrêté devant un des meilleurs hôtels de la ville de K.

— L’affluence est très grande, mon petit père Votre Excellence, fit le portier de l’hôtel qui avait déjà eu le temps d’apprendre de l’ordonnance du jeune officier que celui-ci était le comte Tourbine. De là l’« Excellence » dont il honorait l’arrivant. — La femme du pomestchik — Afremova — a promis de partir dans la soirée avec sa fille. Dès le départ de ces dames, vous occuperez leur chambre, le numéro 11, poursuivit-il en précédant le comte dans le corridor et en se retournant à chaque pas.

Dans le salon commun, groupés sous un portrait en pied de l’empereur Alexandre Ier, plusieurs nobles étaient assis à une petite table et buvaient du champagne. Quelques marchands, de passage à K., se tenaient un peu à l’écart, couverts de leur schouba bleue.

Le comte entra dans le salon, appelant Blücher, un grand chien qui le suivait, ôta son manteau, dont le collet était couvert de givre, alla s’asseoir auprès de la table et commanda de la vodka[6], tout en engageant la conversation avec les personnes présentes. Sa mine agréable et ouverte, encore rehaussée par un dolman de satin bleu du meilleur goût, l’eut vite fait agréer. On lui tendit une coupe de champagne.

Le comte prit d’abord son petit verre de vodka, puis commanda une bouteille de champagne dont il offrit à ses nouvelles connaissances.

Le yamstchik[7] entra, s’approcha du hussard et demanda son pourboire.

— Sachka[8], donne-lui.

Le yamstchik sortit avec Sachka et revint presque aussitôt en tenant une pièce d’argent dans sa main ouverte.

— Eh quoi ! mon petit père, articula-t-il, rien que cela !… Cependant, j’ai fait le possible pour être agréable à Votre Noblesse… Vous m’aviez promis cinquante kopeks[9] et il ne m’en donne que vingt-cinq.

— Sachka, donne-lui un rouble.

Sachka, les yeux baissés, fixait les pieds du yamstchik.

— Il a reçu assez, dit-il d’une voix de basse. — D’ailleurs, je n’ai plus d’argent.

Le comte tira de son portefeuille deux billets bleus[10], tout ce qu’il possédait, et en tendit un au yamstchik, qui lui baisa la main et sortit.

— Je suis arrivé au bout, dit l’officier. — Voici mes cinq derniers roubles.

— En bon hussard, comte, lui dit en souriant un des nobles présents, dont la grosse voix, la forte moustache et les jambes arquées décelaient un cavalier retraité. — Vous vous proposez de rester ici longtemps ?

— Je n’y resterai pas si je ne songe à me procurer de l’argent… D’ailleurs, il n’y a pas de chambre dans ce maudit cabaret.

— Permettez, comte, il y en a, répliqua le cavalier, il y a la mienne, le numéro 7. Daignez y passer la nuit en attendant… Vous demeurerez bien trois jours ici… J’étais tantôt chez le predvoditel[11] ; il serait enchanté de vous voir.

— Comte, restez donc, fit un grand et beau jeune homme. — Pourquoi vous hâter ?… Cela n’arrive qu’une fois tous les trois ans, une élection… Restez, si vous voulez voir nos demoiselles.

— Sachka, donne-moi du linge… Je vais au bain, ensuite nous verrons… Peut-être, en effet, me rendrai-je chez le predvoditel, dit le comte.

Puis il appela le domestique, lui dit quelques mots à l’oreille qui firent sourire celui-ci, qui répondit : — Cela est faisable — et sortit.

— Donc, mon petit père, je donne des ordres pour que ma malle soit portée dans votre chambre, dit le comte en s’éloignant.

— Je vous en prie… J’en serai heureux, répondit le cavalier en se précipitant vers la porte.

Là, il cria :

— N’oubliez pas que c’est au numéro 7.

Quand les pas du comte se furent éloignés, le cavalier regagna sa place et, s’asseyant plus près du tchinovnik[12], le fixa de ses yeux riants.

— Mais c’est lui-même.

— Vraiment !

— C’est comme je te le dis. C’est lui-même, le hussard duelliste, lui, Tourbine, le ferrailleur célèbre entre tous. Il m’a reconnu, je le parie… Comment donc ! mais nous avons mené joyeuse vie ensemble, à Lebediane. Nous sommes restés trois semaines sans nous coucher. C’était au temps où j’étais détaché à la remonte… Il y a eu là entre nous quelque chose… une de ces choses qui rapprochent les distances… Quel gas ! hein !

— Un beau gas ! Quelles manières agréables ! On ne peut rien trouver à redire, dit le jeune homme. Comme nous nous sommes vite familiarisés… Il a vingt-cinq ans, tout au plus, n’est-ce pas ?

— Non. Il paraît n’avoir que cet âge… mais il est moins jeune que cela… Non, il faut savoir ce qu’il vaut… Qui a enlevé la Megounova ? lui ; qui a tué Sabline ? lui. Il a fait sauter Matnev par la fenêtre et gagné 300,000 roubles au prince Nesterov. C’est une tête brûlée ; il faut le connaître. Joueur, duelliste, séducteur, un hussard dans l’âme, enfin, un vrai hussard. On ne fait que médire de nous, mais si l’on savait ce que c’est qu’un hussard — et quel temps c’était que celui-là !…

Et le cavalier raconta à son interlocuteur une partie de plaisir faite avec le comte, tellement fantaisiste qu’elle n’avait et ne pouvait avoir existé que dans son imagination. Première invraisemblance : il n’avait jamais vu le comte, ayant été mis à la retraite deux ans avant que celui-ci entrât au service. Deuxième invraisemblance : ce cavalier accompli n’avait jamais servi dans la cavalerie. Il avait été quatre ans un très modeste sous-officier dans le régiment de Biclev et avait pris sa retraite aussitôt qu’il avait été promu au grade de sous-lieutenant.

Mais — il y avait dix ans de cela — ayant hérité il passa en effet quelque temps à Lebediane, où il dépensa sept cents roubles avec les Cavaliers de la remonte. Il s’était fait faire un uniforme de uhlan avec des parements orange et avait pensé un moment entrer dans un régiment de cavalerie. Ces trois semaines passées à Lebediane formaient la période la plus sereine et la plus heureuse de sa vie. De sorte que ce rêve, il le transportait dans la réalité, le mêlait si bien à ses souvenirs qu’il finissait lui-même par croire à sa carrière de cavalier ; ce petit travers ne l’empêchait pas d’avoir le cœur tendre et honnête et d’être très réellement un brave et digne homme.

— Oui, soupira-t-il. — Qui n’a pas servi dans la cavalerie ne nous comprendra jamais.

Il se campa à cheval sur une chaise et, allongeant la mâchoire inférieure, il continua d’une voix de basse :

— Il t’arrivait de te promener devant l’escadron, non sur un cheval, mais sur un vrai diable, tout en ruades, et de ne faire qu’un avec ce démon. Le commandant, à la revue, s’avançait vers toi : « Lieutenant, disait-il, je vous en prie, sans vous on ne fera rien. Menez donc l’escadron à la parade. — C’est bien », disais-je. Et on se retournait vers les moustachus et on leur criait le commandement. Ah ! le diable m’emporte, quel heureux temps !

Le comte revint du bain, rouge, les cheveux mouillés. Il alla droit à la chambre numéro 7, où le cavalier se trouvait déjà en robe de chambre, fumant sa pipe et rêvant avec une joie quelque peu mélangée d’effroi au bonheur qui lui arrivait de partager sa chambre avec le célèbre Tourbine.

— Que ferais-je ? se disait-il, — s’il s’avisait de me mettre tout nu, de me mener hors de la ville et de me déposer en cet état sur la neige… ou bien de m’enduire de goudron… ou bien tout simplement… Non, il ne fera pas cela à un camarade… Il ne le fera pas, répéta-t-il pour se rassurer.

— Sachka, fit le comte, — qu’on donne à manger à Blücher.

Sachka parut, déjà gris de la vodka qu’il avait bue depuis son arrivée à l’hôtel.

— Tu n’a pas pu te retenir. Tu as déjà bu, canaille… A manger pour Blücher.

— Il ne crèverait pas pour attendre. Il est assez gras, répondit Sachka en caressant le chien.

— Ne réplique pas… Va et donne-lui à manger.

— Voilà comme vous êtes… Il faut que le chien ait à manger, et vous reprochez à un homme le petit verre qu’il a bu.

— Je vais te battre ! s’écria le comte d’une voix qui fit trembler les vitres et donna froid au cavalier.

— Vous feriez mieux de demander si Sachka a mangé aujourd’hui, dit l’ordonnance. — Eh bien ! battez-moi, puisqu’un chien, pour vous, est plus qu’un homme.

Au même instant il reçut au milieu du visage un tel coup de poing que sa tête alla cogner la cloison. D’un saut il fut dans le corridor, où il se laissa tomber sur une banquette.

— Il m’a cassé les dents ! grognait Sachka en essuyant d’une main son nez ensanglanté et en grattant de l’autre le dos de Blücher qui se léchait. — Il m’a cassé les dents, Blüchka ! Tout de même il est mon comte et je me jetterais dans le feu pour lui… Et voilà ! Car il est mon comte, comprends-tu, Blüchka ?… Et toi, as-tu faim ?

Après être resté étendu quelques instants, il se leva, donna à manger au chien, et, presque dégrisé, alla servir le thé à son maître.

— Vous m’offenseriez, disait le cavalier en se tenant debout devant Tourbine, couché sur le lit, les jambes en l’air, et les pieds sur la cloison. — Je suis aussi un vieux militaire, un camarade, pour ainsi dire. Au lieu de vous laisser aller emprunter ailleurs, je tiens deux cents roubles à votre disposition. Je ne les ai pas maintenant, je n’en ai que cent ; mais je puis me procurer le reste aujourd’hui même… Vous m’offenseriez en refusant, comte.

— Merci, mon petit père, merci, fit le comte, devinant aussitôt quel genre de rapports devaient s’établir entre eux. Et frappant sur l’épaule du cavalier :

— Donc, puisqu’il en est ainsi, nous irons au bal tantôt… A présent, qu’allons-nous faire ?… Conte-moi ce qui se passe dans votre ville : Où sont les jolies femmes ? qui fait la noce ? qui joue aux cartes ?

Le chevalier expliqua qu’il y aurait beaucoup de jolies femmes au bal ; que l’ispravnik[13] Kolkov faisait la noce plus que tout autre, mais qu’il n’avait pas l’audace d’un véritable hussard et n’était qu’un bon garçon ; que le chœur des tziganes d’Iliouchka chantait à K. depuis le commencement des élections, que Stiochka était le soliste et qu’aujourd’hui tous ceux de chez le predvoditel se réunissaient ; que les enjeux aux cartes étaient très élevés : Loukhnov, un voyageur en ce moment à K., jouait argent sur table, et Iliine, le locataire de la chambre no 8, un sous-lieutenant de uhlans, perdait beaucoup aussi. « Chaque soir on joue ; et si vous saviez, comte, quel bon garçon est cet Iliine !… En voilà un qui n’est pas avare ! Il vous donnerait sa dernière chemise. »

— Alors, allons chez lui et voyons quels sont ces gens, dit le comte.

— Venez, venez. Ils en seront enchantés.

II

Le sous-lieutenant de uhlans, Iliine, venait de s’éveiller depuis quelques instants. La veille il s’était mis à la table de jeu à huit heures du soir ; il y était resté quinze heures consécutives, jusqu’à onze heures du matin. Il avait un peu trop perdu, mais combien au juste, il ne le savait pas, car il avait trois mille roubles de son argent et quinze mille appartenant au Trésor, qu’il avait mêlés avec les siens. Il craignait de compter, évitant ainsi de se convaincre qu’il devait en manquer.

Il était presque midi quand il s’endormit d’un sommeil profond, sans rêves, comme il arrive à un tout jeune homme après une grande perte. S’éveillant à six heures du soir, juste au moment où le comte Tourbine arrivait à l’hôtel, et apercevant à terre des cartes et de la craie, puis les tables maculées posées au milieu de la chambre, il se rappela avec terreur le jeu de la veille et le dernier « valet » recouvert qui lui avait coûté cinq cents roubles ; mais, ne croyant pas encore à la réalité, il retira l’argent de dessous son oreiller et se mit à compter.

Il reconnut quelques-uns des billets cornés, ceux qui avaient passé de main en main, et se rappela toutes les péripéties du jeu. Il n’avait plus ses trois mille roubles et il en manquait deux mille cinq cents au Trésor.

Le uhlan avait joué quatre nuits de suite.

Il venait de Moscou, où il avait reçu l’argent du Trésor ; à K., le maître de poste l’avait retenu sous le prétexte qu’il n’avait pas de chevaux, mais en réalité par suite de connivence avec l’hôtelier, désireux de garder pour un jour tous les étrangers de passage à K. Le uhlan, qui était un tout jeune homme, aimait le plaisir ; ses parents venaient de lui donner trois mille roubles pour son équipement ; il fut content de passer quelques jours à K., pendant les élections, comptant s’y bien amuser. Il connaissait une famille de pomestchiks de la localité et il se préparait à aller les visiter pour faire sa cour à la fille de la maison, quand le cavalier se présenta chez lui pour faire sa connaissance et, le soir même, sans aucune arrière-pensée, le présenta à ses amis Loukhnov et autres joueurs qui se trouvaient réunis dans le salon de l’hôtel.

De ce soir, le uhlan joua et non seulement ne se rendit pas chez son ami le pomestchik, mais ne songea plus à demander des chevaux au maître de poste, mais même, de quatre jours, ne sortit de sa chambre.

S’étant habillé et ayant pris son thé, il s’approcha de la fenêtre. Il voulait sortir un peu pour chasser le ressouvenir obstiné du jeu ; il mit son manteau et descendit dans la rue.

Le soleil s’était déjà caché derrière les maisons blanches aux toits rouges ; le crépuscule venait. Il faisait chaud. La neige fondante tombait à lourds flocons sur les rues boueuses. Il se sentit tout à coup triste à la pensée d’avoir dormi pendant toute cette journée qui finissait déjà.

« Cette journée, déjà passée, ne reviendra plus », pensait-il.

« J’ai perdu ma jeunesse », se dit-il tout à coup, non pas qu’il crût avoir effectivement perdu sa jeunesse. Il n’y songeait même pas. Cette phrase lui était venue machinalement.

« Que vais-je faire, maintenant ? » raisonnait-il. « Emprunter à quelqu’un et partir. »

Une dame passait à ce moment sur le trottoir.

« Elle est sotte, cette dame », pensa-t-il, on ne sait pourquoi.

« Mais à qui emprunter ?… J’ai perdu ma jeunesse. »

Il s’approcha d’une rangée de boutiques ; un marchand, dans une chouba de renard, se tenait sur son seuil et appelait les chalands.

« Si j’avais écarté le huit, je me serais tiré d’affaire. »

Une pauvre vieille femme le suivait en pleurnichant.

« Personne à qui emprunter. »

Un homme, couvert d’une chouba d’ours, passait. Un agent de police stationnait.

« Qu’inventer, que faire d’extraordinaire ?… Leur brûler la cervelle ?… Non, c’est ennuyeux… J’ai perdu ma jeunesse… Quels beaux harnais sont pendus là… Je voudrais bien être dans une troïka… Eh ! vous, chers amis !… Rentrons, Loukhnov viendra bientôt et nous jouerons. »

Il rentra et compta de nouveau son argent.

Non, il ne s’était pas trompé. Il lui manquait bien deux mille cinq cents roubles.

« Je mettrai vingt-cinq roubles comme premier enjeu. Au second, je ferai paroli… Puis sept fois sur quinze, sur trente, sur soixante… trois mille… J’achèterai un harnais et je partirai… Il ne me favorisera pas, le brigand… J’ai perdu ma jeunesse. »

Voilà ce qui se passait dans la tête du uhlan au moment où Loukhnov entra chez lui.

— Êtes-vous éveillé depuis longtemps, Mikhaïlo Wassiliitch ? demanda Loukhnov en ôtant lentement de dessus son nez maigre ses lunettes d’or et en les essuyant soigneusement avec son foulard de soie rouge.

— Non. A l’instant même… J’ai bien dormi.

— Un certain hussard est arrivé. Il a élu domicile chez Zavalchevsky… Vous n’en avez pas entendu parler ?

— Non… Eh bien ! personne n’est encore arrivé ?

— Ils sont allés en visite chez Priakhine. Ils vont arriver.

En effet, entrèrent presque aussitôt dans la chambre un officier de la garnison, qui accompagnait toujours Loukhnov, un marchand d’origine grecque au grand nez crochu et brunâtre, aux yeux noirs et enfoncés, un pomestchik potelé et gras, un distillateur qui jouait des nuits entières par mises de cinquante kopeks. Tous voulaient commencer le jeu le plus tôt possible, mais les plus gros joueurs semblaient n’y pas songer ; surtout Loukhnov, qui racontait des histoires sur les chenapans de Moscou.

— Il faut vous imaginer, disait-il, — qu’à Moscou, la première ville, une capitale, on sort pendant la nuit avec des bâtons à crochet, on se déguise en diable et on fait peur à la populace stupide, on dévalise les passants, et c’est tout. Et la police n’y fait rien. Voilà qui est étonnant.

Le uhlan écoutait avec attention ce récit ; mais à la fin il se leva, et, sans qu’on le vît, il donna ordre d’apporter les cartes. Le gros pomestchik s’en aperçut le premier.

— Eh bien ! messieurs. Pourquoi perdre un temps qui est de l’or ? Si nous devons jouer, jouons.

— Vous en avez emporté, hier, des demi-roubles, et cela vous plaît, dit le Grec.

— C’est vrai, il serait temps, en effet, dit l’officier de la garnison.

Iliine regarda Loukhnov. Celui-ci continuait tranquillement ses histoires de voleurs habillés en diables griffus.

— Eh bien ! commençons-nous ? demanda le uhlan.

— Ne serait-il pas trop tôt ?

— Belov ! cria le uhlan en rougissant, on ne sait pourquoi. — Apporte-moi à dîner… Je n’ai encore rien mangé, messieurs… Apporte du champagne et des cartes.

A ce moment, entrèrent le comte et Zavalchevsky. Il se trouvait que Tourbine et Iliine étaient de la même division.

Ils firent aussitôt connaissance, trinquèrent et burent du champagne. Cinq minutes après, ils se tutoyaient déjà. Il semblait qu’Iliine plût beaucoup au comte. Celui-ci, en le regardant, souriait toujours et s’égayait de la jeunesse de son nouvel ami.

— Quel brave uhlan ! disait-il. Et quelles moustaches, quelles moustaches !

Iliine n’avait que quelques poils follets à la lèvre supérieure.

— Il me semble que vous vous préparez à jouer, dit le comte. — Eh bien ! je te souhaite de gagner, Iliine. Tu me parais du reste au courant, ajouta-t-il en souriant.

— Oui, on se prépare, répondit Loukhnov en déchirant l’enveloppe du paquet de cartes. — Et vous, comte, ne daignerez-vous pas ?

— Non, pas aujourd’hui… sans cela je vous eusse tous battus. Moi, quand je m’y mets, il n’y a pas de banque qui puisse y tenir. Mais je n’ai pas d’argent en ce moment. J’ai tout perdu au relais de Volotchok. J’y ai trouvé une espèce de fantassin avec des bagues, un brelandier sans doute ; il m’a mis à sec, tout net.

— Tu es donc resté longtemps à ce relais ? demanda Iliine.

— Vingt-deux heures. Je n’oublierai pas ce relais !… Mais le maître de poste ne l’oubliera pas non plus.

— Et pourquoi ?

— J’arrive, tu sais ; le maître de poste sort, un museau de fripon. « Pas de chevaux », me dit-il. Pour moi, je dois te l’avouer, c’est une loi ; quand il n’y a pas de chevaux, je me rends sans ôter ma chouba, sais-tu, dans la chambre du maître, non dans la salle d’attente, mais dans sa propre chambre, et j’ouvre toutes grandes les portes et les fenêtres, comme si j’y étouffais. Eh bien ! cette fois, j’ai fait de même. Tu te rappelles comme il gelait le mois dernier… Une vingtaine de degrés Réaumur. Le maître de poste commence à me faire des observations, pan ! un coup de poing dans les dents. Une vieille, des petites filles, des babas[14] se mettent à crier. Elles saisissent leur marmite et veulent s’enfuir dans le village… Je barre la route et je dis : « Donne-moi des chevaux, et je m’en irai. Sinon, je ne laisse sortir personne et vous gèlerez tous ici. »

— Voilà un excellent procédé ! dit le gros pomestchik en s’étouffant de rire. — Si on voulait faire geler les cafards, on ne s’y prendrait pas autrement.

— Seulement, je n’ai pas pris garde, je suis sorti, et le maître du relais, avec toutes ses babas, s’est sauvé. Seule la vieille m’est restée comme otage, étendue sur le poêle. Elle éternuait tout le temps et priait Dieu. Puis nous avons engagé des pourparlers : Le maître venait et, de loin, essayait de me persuader de laisser partir la vieille. Alors, je lâchai Blücher, qui prend très bien les maîtres de relais. Eh bien ! malgré cela, ce gredin ne m’a pas donné de chevaux avant le lendemain matin… Arrive cette espèce de fantassin ; j’entre avec lui dans la seconde chambre et nous nous mettons à jouer… Avez-vous vu Blücher ?… Blücher ! fiou !

Blücher accourut. Les joueurs s’occupèrent de lui avec une politesse bienveillante, bien qu’on vît que leur préoccupation était ailleurs.

— Cependant, Messieurs, pourquoi ne jouez-vous pas ? Je vous en prie, je ne veux point vous déranger. Je suis un bavard, dit Tourbine : — Aime ou n’aime pas, c’est une bonne chose[15].

III

Loukhnov attira à lui deux bougies, sortit un gros portefeuille brun bien garni, et, avec la lenteur qu’il eût apportée à un acte sacré, l’ouvrit sur la table, en tira deux billets de cent roubles et les posa sur les cartes.

— De même qu’hier, la banque a deux cents roubles, dit-il en arrangeant ses lunettes et en décachetant un paquet de cartes.

— C’est bien, fit Iliine sans même le regarder et sans interrompre sa conversation avec Tourbine.

Le jeu commença. Loukhnov donnait avec une régularité mécanique, s’arrêtant parfois et, sans se hâter, marquait ou jetait un coup d’œil sévère par-dessus ses lunettes et disait d’une voix faible : « Envoyez. »

Le gros pomestchik était plus bruyant que tout le monde ; il faisait ses réflexions à haute voix, et mouillait le bout de ses doigts potelés pour mieux corner les cartes.

L’officier de la garnison, silencieusement, écrivait ses points d’une belle écriture et cornait sa carte sur la table.

Le Grec était assis à côté du banquier et, de ses yeux noirs et enfoncés, observait attentivement le jeu, comme s’il attendait quelque chose.

Zavalchevsky, debout près de la table, s’agitait soudain, retirait de la poche de son pantalon un billet rouge[16] ou bleu, le couvrait d’une carte en tapant fortement et en maintenant sa main dessus et disait : « O sept ! fais-moi gagner ! » Il mordait ses moustaches en piétinant, rougissait et se trémoussait jusqu’au moment où la carte sortait.

Iliine mangeait du veau avec des cornichons placés près de lui sur le divan de crin, et, en essuyant vivement ses doigts après sa redingote, posait ses cartes l’une après l’autre.

Tourbine, qui était assis d’abord sur le divan, se douta de quelque chose. Loukhnov ne regardait pas le uhlan et ne lui disait rien. Parfois ses lunettes se dirigeaient un instant vers les mains du uhlan, mais la plupart des cartes de celui-ci perdaient.

— Si seulement je tuais cette petite carte ! dit Loukhnov en parlant de celle du gros pomestchik, qui jouait à cinquante kopeks la mise.

— Tuez-la plutôt à Iliine. A moi, qu’est-ce que cela vous ferait ?

En effet, les cartes d’Iliine perdaient plus souvent que celles des autres. Il déchirait nerveusement sa carte perdante et en prenait une autre en tremblant.

Tourbine se leva du divan et demanda au Grec de le laisser s’asseoir auprès du banquier. Le Grec changea de place et le comte prit sa chaise ; il se mit à regarder fixement les mains de Loukhnov.

— Iliine, dit-il tout à coup de sa voix la plus tranquille, qui, cependant, malgré lui, domina le bruit de la conversation, pourquoi gardes-tu le **** ?… Tu ne sais pas jouer.

— N’importe comment on joue ; c’est toujours la même chose.

— Tu perdras sûrement ainsi. Donne-moi ton jeu. Je vais te remplacer.

— Non. Excuse-moi, je t’en prie ; j’aime mieux jouer moi-même. Joue pour toi, si tu veux.

— Pour moi, j’ai déjà dit que je ne jouerais pas. Je veux le faire pour toi. Cela me dépite de te voir perdre ainsi.

— C’est probablement mon mauvais sort.

Le comte se tut et, s’accoudant, se mit de nouveau à regarder les mains du banquier.

— Mauvais, dit-il tout à coup à haute voix. Il répéta en traînant : Mauvais !

Loukhnov se tourna vers lui.

— Mauvais ! mauvais ! dit le comte en élevant la voix et en fixant Loukhnov dans les yeux.

Le jeu continuait.

— Ce n’est pas bien, reprit le comte en traînant, immédiatement après que Loukhnov eut recouvert une forte carte du jeu d’Iliine.

— Qu’est-ce qui ne vous plaît pas, comte ? demanda le banquier poliment et d’un ton indifférent.

— Vous donnez à Iliine un simple et vous recouvrez les coins, voilà ce qui est mal.

Loukhnov haussa les épaules et fronça le sourcil, comme s’il conseillait de s’en rapporter au sort, et continua son jeu.

— Blücher ! fiou ! siffla le comte en se levant. — Mords-le ! ajouta-t-il vivement.

Blücher, heurtant de son dos le divan, renversa presque l’officier de la garnison, et d’un bond accourut vers son maître. Il grondait en regardant autour de lui et en agitant sa queue comme s’il eût demandé : qui est grossier ici ?

Loukhnov posa les cartes et recula sa chaise.

— On ne peut pas jouer ainsi, dit-il. Je déteste les chiens. Quel jeu pourra-t-on faire si l’on amène toute une meute.

— Surtout les chiens de cette sorte. On les appelle des sangsues, il me semble, confirma l’officier de la garnison.

— Eh bien ! jouons-nous, Mikhaïlo Wassiliitch, ou non ? dit Loukhnov au maître du logis.

— Ne nous dérange pas, je t’en prie, comte, fit Iliine en s’adressant à Tourbine.

— Viens donc ici un instant, lui répondit Tourbine en le prenant par le bras et l’emmenant de l’autre côté de la cloison.

De la table de jeu on entendait distinctement tout ce que disait le comte, qui pourtant parlait de son ton de voix accoutumé. Mais ce ton était tel qu’on eût entendu le hussard à travers trois cloisons.

— Es-tu fou ?… Ou quoi ? Tu ne vois donc pas que ce monsieur aux lunettes est un fripon de la pire espèce.

— Voyons, qu’est-ce que tu dis là ?

— Il n’y a pas de voyons. Lâche le jeu, te dis-je… Pour moi, cela m’importe peu… En un autre moment, je t’eusse dévalisé moi-même. Mais, je ne sais pourquoi j’ai pitié de te voir perdre… Tu as peut-être encore de l’argent du Trésor ?…

— Non. Où vois-tu cela ?

— Frère, j’ai suivi moi-même cette voie… Je connais donc tous les procédés des joueurs de profession ; celui aux lunettes, je te le répète, en est un… Lâche cela, je t’en prie… Je t’en prie en camarade.

— Eh bien ! encore une partie, et ce sera tout.

— Je sais ce qu’il en est, de ces « dernières parties »… Enfin… nous verrons bien.

Ils revinrent. Iliine força tellement sa mise sur un seul coup qu’il perdit énormément.

Tourbine posa sa main au milieu de la table et dit :

— Maintenant, halte ! partons.

— Non, je ne puis plus à présent, dit Iliine avec dépit en battant les cartes et sans regarder Tourbine.

— Eh ! le diable t’emporte ! perds à coup sûr si cela te plaît ; moi, je m’en vais. — Zavalchevsky, dit le comte en s’adressant au cavalier, allons chez le predvoditel.

Et ils sortirent. Tous gardèrent le silence et Loukhnov ne recommença le jeu que lorsque le bruit de leurs pas et celui des pattes de Blücher eut expiré dans le corridor.

— Quelle tête ! dit le pomestchik en riant.

— Eh bien ! maintenant, il ne nous ennuiera plus, dit d’une voix basse et brève l’officier de la garnison.

Et le jeu continua.

IV

Les musiciens, qui étaient au service du predvoditel, avaient été placés derrière le buffet aménagé pour la circonstance. Les manches de leurs habits retroussées, ils préludaient, sur le signal de leurs chef, à une polonaise du vieux temps (Alexandre-Elissavet). A la lumière égale et douce des bougies de cire, commençaient à s’ébranler en cadence sur le parquet du grand salon : un gouverneur-général du temps de Catherine, la poitrine ornée d’une étoile, tenant au bras la maigre femme du predvoditel, la femme du gouverneur au bras du predvoditel, et, ainsi de suite, toutes les autorités du gouvernement dans différentes combinaisons, quand Zavalchevsky, serré dans un frac bleu à grand collet, le haut des manches plissé en forme d’épaulettes, finement chaussé de bas et de souliers, répandant autour de lui l’odeur de jasmin dont ses moustaches, son mouchoir et ses revers étaient inondés, entra dans le salon avec le beau hussard, vêtu, lui, d’un collant bleu et d’un dolman rouge brodé d’or sur lequel étaient suspendues la croix de Vladimir et la médaille de 1812.

Le comte était de taille moyenne, mais très bien prise. Ses grands yeux bleu clair, très brillants, ses cheveux, d’un blond foncé, qui ondulaient en anneaux épais donnaient à sa beauté un caractère remarquable.

L’arrivée du comte était attendue. Le beau jeune homme qu’il avait vu à l’hôtel avait averti le predvoditel.

« Ce gamin va peut-être se moquer de nous », se disaient les vieilles dames et les hommes.

« Qu’arriverait-il s’il m’enlevait ? » pensaient plus ou moins les jeunes femmes et les demoiselles.

Aussitôt que la polonaise fut finie et que les salutations d’usage furent échangées entre les couples, les femmes se groupèrent ensemble, et les hommes en firent autant. Zavalchevsky, alors, plein d’orgueil et de bonheur, s’approcha de la maîtresse de la maison. Celle-ci, avec la crainte intérieure que ce hussard ne lui fît quelque algarade devant tout le monde, dit en se retournant d’un air méprisant : « J’en suis bien aise… J’espère que vous danserez » et jeta sur le comte un regard qui semblait dire : « Si tu offenses une femme, tu seras un parfait gredin. »

Le comte, pourtant, eut bientôt vaincu cette prévention par son amabilité, par ses attentions et par l’air souriant et gracieux de son heureuse physionomie. De sorte que, cinq minutes après, l’expression du visage de la femme du predvoditel exprimait clairement à tous : « Je sais comment il faut mener ces messieurs. Il a vite compris à qui il avait affaire… Et voilà… Il sera aimable avec moi toute la soirée. »

Le gouverneur, qui connaissait le père du jeune homme, s’approcha de celui-ci et, d’un air très bienveillant, l’emmena à l’écart et lia conversation avec lui.

Cela rassura davantage les invités et releva le comte dans leur estime. Puis Zavalchevsky le présenta à sa sœur, une jeune veuve potelée, qui, depuis l’arrivée du comte, le fixait de ses grands yeux noirs. Tourbine invita la jeune veuve pour la valse, dont les musiciens attaquaient les premières mesures, et détruisit alors définitivement, par l’art qu’il montra comme valseur, la prévention de tous ces gens.

— Mais il danse artistement ! dit une grosse femme de pomestchik en suivant de l’œil le mouvement rythmique des jambes du hussard et en comptant mentalement : « une, deux, trois ; une, deux, trois… un artiste ! »

— On dirait qu’il écrit avec ses jambes, dit une invitée, de passage à K. et que l’on considérait comme une femme de mauvais ton dans la société locale. — Comment se fait-il que ses éperons n’aient encore accroché personne ?… Étonnant !… Très habile.

Le comte a éclipsé les trois meilleurs danseurs du gouvernement : et le blond fadasse, aide de camp du gouvernement, qui se distingue par la vitesse de sa danse et par la manière dont il tient sa danseuse serrée contre lui ; et le cavalier renommé par son balancement gracieux pendant la valse et par le battement, fréquent mais léger, de son talon ; et un autre, en civil, dont on dit que, bien que doué d’une faible intelligence, il est excellent danseur et l’âme de tous les bals. En effet, ce civil, du commencement à la fin du bal, invite toutes les dames à tour de rôle, et, dans l’ordre où elles sont placées, ne cesse pas un seul instant de danser et ne s’arrête que rarement pour essuyer, de son mouchoir de baptiste qu’il trempe, son visage fatigué mais rayonnant. Le comte les a tous éclipsés. Il danse avec les trois dames les plus en vue : avec la grande, riche, belle et sotte ; avec la moyenne, maigre, pas trop jolie mais qui s’habille bien ; avec la petite, pas jolie, mais très intelligente. Il danse aussi avec les autres, avec toutes les jolies femmes, et il y en a un assez grand nombre.

Mais c’est la jeune veuve qui plaisait le plus à Tourbine. Ils dansaient ensemble quadrille, écossaise et mazurka. Pendant le quadrille, il lui fit force compliments, la comparant à Vénus, à Diane, à une rose, enfin à une autre fleur. A tous ces compliments, la sœur de Zavalchevsky ne répondait qu’en inclinant son cou blanc et flexible, en baissant les yeux sur sa robe de mousseline blanche et en passant d’une main à l’autre son éventail. Quand elle lui disait : — « Finissez donc, comte, vous plaisantez », — et ainsi de suite, sa voix un peu gutturale décelait une bonhomie si naïve qu’elle prêtait à rire, si bien qu’on pouvait penser qu’elle fût non une femme mais une fleur, point une rose mais une exubérante fleur sauvage d’un rose tendre et sans odeur qui aurait poussé seule sur un petit tertre de neige vierge en quelque lointain pays.

Cet ensemble de naïveté et de naturel joint à la beauté fraîche de la jeune veuve produisit une si étrange impression sur le comte que, plusieurs fois pendant la conversation, quand il se mirait silencieusement dans ses yeux, ou quand son regard se posait sur les jolis contours de ses bras et de son cou, il lui passait par la tête une si forte envie de l’enlever soudain dans ses bras et de l’embrasser partout, qu’il devait faire de sérieux efforts pour ne pas contenter son envie. La jeune femme remarqua avec plaisir l’impression qu’elle produisait, mais quelque chose commençait à l’inquiéter, à l’effrayer dans l’attitude du comte, malgré que le jeune hussard, cependant très aimable, demeurât dans les limites d’un respect poussé jusqu’à l’exagération.

Il courait lui chercher de l’orgeat et ramassait son mouchoir ; il arracha même, afin de l’offrir plus vite, une chaise des mains d’un jeune pomestchik scrofuleux, qui s’empressait auprès de la jeune femme, et ainsi de suite.

Mais s’apercevant que les amabilités mondaines usitées en ce temps avaient peu d’influence sur la dame, il tenta de l’égayer en lui racontant diverses anecdotes amusantes. Il affirmait que, si elle le lui ordonnait, il se mettrait incontinent la tête en bas et les jambes en l’air, imiterait le chant du coq, se jetterait par la fenêtre ou dans un trou pratiqué dans la glace. Cela lui réussit complètement. La jeune veuve devint très gaie. Elle riait à gorge déployée en découvrant ses dents merveilleusement blanches ; elle fut dès lors tout à fait contente de son cavalier. Quant au comte, il sentait qu’elle lui plaisait de plus en plus, si bien qu’à la fin du quadrille il était franchement amoureux.

Quand, après le quadrille, la jeune femme vit s’approcher son vieil admirateur de dix-huit ans, fils d’un très riche pomestchik, le même jeune homme scrofuleux, le même auquel Tourbine avait arraché la chaise des mains, elle le reçut très froidement, et on ne remarqua pas en elle le dixième de la confusion qu’elle montrait quand elle était avec le comte.

— Vous êtes aimable ! — dit-elle au jeune pomestchik, en regardant sans cesse le dos de Tourbine, et en calculant inconsciemment combien d’archines de passementerie d’or avaient dû être employées pour son dolman.

— Vous êtes aimable ! vous m’aviez promis de venir me chercher pour la promenade, et vous deviez m’apporter des bonbons.

— Mais je suis venu, Anna Fedorovna. Vous n’étiez plus chez vous et je vous ai laissé les meilleurs bonbons, dit le jeune homme d’une voix trop exiguë pour sa haute taille.

— Vous trouvez toujours des explications… Je n’ai pas besoin de vos bonbons et je vous prie de ne pas penser…

— Je vois très bien, Anna Fedorovna, pourquoi vous êtes changée à mon égard… Seulement, ce n’est pas bien, ajouta le jeune homme. Mais il n’acheva pas son discours, empêché visiblement par une forte agitation intérieure qui se trahissait par le tremblement inusité et violent de ses lèvres.

Anna Fedorovna ne l’écoutait pas et continuait de suivre Tourbine des yeux.

Le maître du logis, un vieillard édenté, majestueusement gros, s’approcha du comte, le prit par la main et l’emmena dans son cabinet pour fumer et boire s’il le désirait. Aussitôt que Tourbine fut sorti, Anna Fedorovna sentit qu’elle n’avait plus rien à faire dans le salon ; elle prit une vieille et sèche demoiselle, son amie, par le bras et l’entraîna dans un boudoir.

— Eh bien ! il te plaît ? demanda la vieille demoiselle.

— Seulement, il est terriblement pressant, répondit Anna Fedorovna en s’approchant de la glace et s’y mirant.

Son visage s’éclaira, ses yeux sourirent, elle rougit légèrement et, tout à coup, imitant les danseuses de ballet qu’elle avait vues à l’occasion des fêtes organisées pour les élections, elle tournoya sur un pied, puis se mit à rire de son rire guttural, mais charmant, et sauta en pliant les genoux.

— Quel homme ! sais-tu. Il m’a demandé un souvenir, fit-elle. — Seulement il-n’au-ra-rien, chanta-t-elle en élevant un des doigts de sa main gantée jusqu’au coude…

Dans le cabinet où le predvoditel avait conduit Tourbine se trouvaient rangées des bouteilles de diverses sortes de vodka, des liqueurs, des viandes froides et du champagne. Au milieu d’un nuage de fumée étaient assis ou se promenaient plusieurs nobles ; tous causaient des élections.

— Quand toute la haute noblesse d’un autre district l’a honoré par son élection, disait l’ispravnik nouvellement élu et déjà suffisamment gris, — alors il ne doit pas faire défaut à toute la société… Il n’eût jamais dû…

L’entrée du comte interrompit la conversation. On fit connaissance ; l’ispravnik prit la main du comte dans les siennes, la pressa longuement et pria, à plusieurs reprises, le jeune homme de ne point refuser de l’accompagner, après le bal, dans un nouveau cabaret où il devait régaler toute la compagnie et où les tziganes chanteraient. Le comte promit et but plusieurs coupes de champagne avec l’ispravnik.

— Et pourquoi ne dansez-vous pas, messieurs ? demanda-t-il avant de quitter le cabinet du predvoditel pour rentrer dans la salle de bal.

— Nous ne sommes pas des danseurs, répondit l’ispravnik en riant. Nous préférons le vin, comte… D’ailleurs j’ai vu grandir toutes ces demoiselles, comte… Parfois, je fais aussi quelques tours d’écossaise, comte… Je le puis, comte…

— Alors, venez, dit le hussard. Égayons-nous un peu avant d’aller entendre les tziganes.

— Eh bien ! allons, messieurs, égayons un peu le maître.

Trois gentilhommes, au visage allumé, qui, depuis le commencement du bal, buvaient dans le cabinet, passèrent leurs gants, qui étaient, les uns noirs, les autres en soie ; ils s’apprêtaient à entrer avec le comte dans la salle de bal, quand ils furent arrêtés par le jeune homme scrofuleux qui, tout pâle et contenant à peine ses larmes, s’avança vers Tourbine.

— Peut-être pensez-vous, comte, que vous avez le droit de bousculer les gens comme dans une foire, dit-il en respirant avec peine. — Car ce n’est pas convenable…

De nouveau ses lèvres tremblantes arrêtèrent malgré lui ses paroles au passage.

— Quoi ! s’écria Tourbine soudain assombri. — Quoi !… Un gamin, s’écria-t-il en saisissant le bras du jeune homme et le serrant d’une telle force que le sang monta au visage de celui-ci, non de dépit mais d’effroi. — Vous voulez vous battre ?… Je suis à vos ordres.

A peine Tourbine avait-il lâché le bras qu’il tenait si fortement que déjà deux gentilshommes avaient saisi le jeune scrofuleux sous les aisselles et l’entraînaient vers une porte donnant sur le derrière.

— Vous êtes fou, ou probablement vous avez bu… Voilà… Nous allons tout dire à votre père ; il n’y a pas de discussion possible avec vous.

— Non je n’ai pas bu… Il bouscule et ne s’excuse pas… C’est un cochon, et voilà ! glapit le jeune homme tout en larmes.

Néanmoins on ne l’écouta pas et on le ramena chez lui.

— Ne faites pas attention, comte, disaient de leur côté l’ispravnik et Zavalchevsky. — Ce n’est qu’un enfant, on le fustige encore… Il n’a que seize ans.

— Qu’est-ce qui lui a pris ?… C’est incompréhensible… Quelle mouche l’a piqué ?… Son père est un homme si honorable… C’est notre candidat.

— Eh ! que le diable l’emporte, s’il refuse de…

Et le comte rentra dans le salon et, de même qu’avant, dansa l’écossaise avec la jolie veuve. Il rit de tout cœur en voyant les pas de ces messieurs sortis en même temps que lui du cabinet. Son hilarité fut plus bruyante encore quand l’ispravnik glissa et s’étendit de tout son long au milieu des danseurs.

V

Pendant que le comte était dans le cabinet du predvoditel, Anna Fedorovna s’était approchée de son frère, et bien qu’elle pensât, on ne sait pourquoi, qu’elle ne devait pas avoir l’air de s’occuper d’un jeune homme, elle n’avait pu s’empêcher de le questionner sur son nouvel ami.

— Qui est ce hussard qui a dansé avec moi, dites-moi, mon frère ?

Le cavalier expliqua de son mieux à sa sœur quel personnage d’importance était ce hussard et lui raconta de plus que le comte s’était arrêté à K. parce qu’on lui avait volé son argent en route, qu’il lui avait prêté lui-même cent roubles mais que c’était insuffisant. Ne pouvait-elle lui en prêter encore deux cents ? Il lui recommanda de ne le dire à personne, surtout au comte.

Anna Fedorovna promit d’envoyer la somme le soir même et de tenir la chose secrète. Mais pendant l’écossaise, il lui prit une terrible envie d’offrir elle-même au comte autant d’argent qu’il en voudrait. Elle s’apprêtait longuement et rougissait ; enfin, faisant un effort, elle commença ainsi :

— Mon frère m’a dit, comte, qu’il vous était arrivé un malheur en route et que vous n’aviez plus d’argent. Si vous en avez besoin, voulez-vous être mon débiteur ? j’en serai très flattée.

Mais, en disant cela, Anna Fedorovna s’effraya tout à coup et rougit. Toute gaîté avait subitement disparu du visage du comte.

— Votre frère est un imbécile, dit-il d’un ton tranchant. — Vous savez que quand un homme en offense un autre, on se bat ; mais quand une femme offense un homme, que fait celui-ci, le savez-vous ?

La pauvre Anna Fedorovna rougit jusqu’aux oreilles. Elle baissa les yeux et ne répondit pas.

— Une jeune femme, on l’embrasse devant tout le monde, fit doucement le comte en se penchant vers l’oreille de la jeune veuve. — Permettez-moi au moins de baiser votre petite main, ajouta-t-il après un silence et prenant en pitié l’embarras d’Anna Fedorovna.

— Oui, mais pas ici, soupira-t-elle avec effort.

— Quand, alors ? Je pars demain au point du jour… et, pourtant, vous me devez cela.

— Par conséquent, cela ne se peut pas, dit Anna Fedorovna en souriant.

— Eh bien, permettez-moi seulement de trouver une occasion aujourd’hui ; je me charge ensuite de la trouver, cette occasion.

— Et comment la trouverez-vous ?

— Cela ne vous regarde pas ; pour vous voir tout m’est possible… Donc c’est entendu ?

— C’est entendu.

L’écossaise finissait, on dansa encore la mazurka, pendant laquelle le comte exécuta des merveilles en saisissant au vol des mouchoirs, en se tenant sur un seul genou et frappant des éperons à la varsovienne, de telle manière que les vieillards quittèrent le boston et que les meilleurs danseurs durent s’avouer vaincus.

On soupa, puis on dansa encore le grossvater et, petit à petit, la foule se dispersa.

Le comte n’avait pas quitté la jeune veuve des yeux. Il était sincère quand il lui offrait de se jeter pour elle dans un trou de glace.

Était-ce un caprice, de l’amour ou de l’entêtement ? Pendant toute cette soirée, sa pensée fut concentrée en un seul désir, la voir et l’aimer. Lorsqu’il la vit faire ses adieux à la maîtresse de la maison, il courut à la salle du laquais et alla, sans chouba, à l’endroit où étaient rangés les équipages.

— La voiture d’Anna Fedorovna Zaïtsova ! cria-t-il.

Une grande voiture à quatre places, garnie de lanternes, se dirigea vers le perron.

— Arrête ! cria le comte en courant vers la voiture, sans s’inquiéter de la neige, où il s’enfonçait jusqu’aux genoux.

— Qu’y a-t-il ? demanda le cocher.

— Il faut que je monte dans la voiture, fit le comte qui ouvrit la portière et s’efforça de monter. — Arrête donc, diable d’imbécile !

— Vaska[17], arrête ! cria le cocher au laquais ; et il arrêta ses chevaux. — Mais pourquoi montez-vous dans cette voiture qui n’est pas la vôtre ? C’est celle d’Anna Fedorovna et non celle de Votre Noblesse.

— Mais tais-toi donc, animal ! Voilà un rouble… Descends pour fermer la portière, dit le comte.

Comme le cocher ne bougeait pas, Tourbine abaissa la vitre et ferma la portière.

A l’intérieur, comme dans toutes les vieilles voitures, surtout celles tapissées de passementerie jaune, on sentait une odeur fétide de crin brûlé. Les jambes du comte, trempées jusqu’aux genoux de neige fondue, gelaient dans ses bottes et dans sa culotte étroite, et tout son corps était transi de froid. Le cocher grognait sur son siège et semblait vouloir descendre, mais le comte n’écoutait, ne sentait rien. Son visage était enflammé et son cœur battait violemment. Il saisit avec force la courroie jaune, passa la tête à travers la portière et tout son être se concentra dans l’attente. Cette attente ne dura pas longtemps. Une voix cria du perron :

— La voiture de madame Zaïtsova.

Le cocher manœuvra ses guides, la caisse de la voiture se balança sur ses hauts ressorts et les fenêtres éclairées de la maison défilèrent l’une après l’autre devant Tourbine.

— Fais bien attention, drôle ; si tu dis aux laquais que je suis ici, dit-il au cocher en passant sa tête par le vasistas de devant, — je te rosserai… Si tu te tais, tu auras dix roubles.

A peine avait-il eu le temps de relever la vitre du vasistas que la voiture se balança plus fort, puis s’arrêta.

Il se blottit dans le coin le plus reculé, retint sa respiration et ferma même un instant les yeux, tellement il se sentait effrayé de ce que peut-être son espoir passionné ne se réaliserait pas.

La portière s’ouvrit, le marchepied se déplia, une robe de femme bruit et dans l’atmosphère âcre de la voiture pénétra une odeur de jasmin ; de petits pieds agiles montèrent les degrés, et Anna Fedorovna, de sa fourrure entr’ouverte frôlant la jambe du comte, s’affaissa silencieuse et suffoquée près de lui.

Le voyait-elle, personne ne pourrait le décider, pas même Anna Fedorovna. Mais quand il prit sa main et lui dit : « Je baiserai donc quand même votre petite main », elle montra très peu d’effroi, ne répondit rien et lui abandonna son bras, qu’il couvrit de baisers plus haut que le gant. La voiture roula.

— Dis-moi donc quelque chose… tu n’es pas fâchée ? murmura-t-il.

Elle se blottit silencieusement dans son coin, mais tout à coup, sans savoir pourquoi, elle fondit en larmes et laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

VI

L’ispravnik nouvellement élu, avec toute sa bande, nobles et cavaliers, écoutaient depuis longtemps les tziganes et buvaient au nouveau cabaret, quand le comte, enveloppé de drap bleu, qui avait appartenu au feu mari d’Anna Fedorovna, rejoignit la compagnie.

— Petit père Votre Excellence ! Nous vous attendons depuis longtemps ! lui dit, dans la salle d’entrée, un tzigane noiraud et louche en découvrant ses dents éclatantes. Et il le débarrassa de sa schouba.

— Nous ne vous avions pas vu depuis Lebediane… ajouta-t-il, Stiochka en a été malade d’ennui.

Stiochka, une jeune tzigane à la taille souple et élancée, au visage olivâtre, dont les joues avaient une teinte rouge brique et dont les profonds yeux noirs étincelaient sous de longs cils, accourut à la rencontre du comte.

— Ah ! mon petit comte, mon adoré ! Quel bonheur ! s’écria-t-elle avec un joyeux rire.

Iliouchka lui-même accourut et affecta l’air content. Les vieilles, les babas et les jeunes filles sautèrent de leurs places et entourèrent le nouveau venu.

Les jeunes tziganes, Tourbine les baisa toutes sur la bouche ; les vieilles et les hommes lui baisèrent l’épaule et la main ; les nobles se montrèrent très satisfaits de le voir, d’autant plus que la fête, étant arrivée à son apogée, commençait à décliner. Une sorte de lassitude avait succédé à l’entrain. Le vin avait perdu son action excitante sur les nerfs et ne faisait plus qu’alourdir les estomacs. Tous avaient déjà jeté leur feu, et l’ennui venait à grands pas. Toutes les chansons étaient chantées ; elles s’entremêlaient dans les cerveaux et n’y laissaient qu’une impression de bruit. Quoi qu’on fît, on ne trouvait plus rien d’amusant.

L’ispravnik, étendu par terre aux pieds d’une vieille, était dans un état d’abrutissement indescriptible ; il agita ses jambes et cria :

— Du champagne !… le comte est arrivé !… du champagne !… arrivé !… eh bien ! du champagne !… Je voudrais un bain de champagne pour m’y plonger… Messieurs de la noblesse, j’aime la société des gens bien nés… Stiochka, chante la « petite Route… »

Le cavalier montrait sa gaîté, lui aussi, mais d’une autre manière. Il était assis dans l’encoignure du divan, tout près d’une grande et belle tzigane, Lioubacha, et, les fumées du vin lui brouillant la vue, il clignotait des yeux, dodelinait de la tête et répétait sans cesse les mêmes paroles, tâchant de persuader la jeune tzigane de s’enfuir avec lui quelque part.

Lioubacha l’écoutait et souriait, comme si ce qu’il lui disait eût été très drôle ; le visage de la tzigane laissait toutefois percer quelque tristesse. Elle jetait par instants les yeux sur son mari, Sachka le louche, qui, debout en face d’elle, était appuyé sur une chaise. A la déclaration d’amour du cavalier, elle se pencha vers son oreille et le pria de lui acheter en cachette des parfums et un ruban.

— Hourra ! cria le cavalier lorsque le comte entra.

Le beau jeune homme allait et venait d’un air soucieux ; d’un pas saccadé, il scandait son pas à travers la chambre en fredonnant des airs de la Révolte au Sérail[18].

Le vieux père de famille, entraîné chez les tziganes par les instances pressantes et réitérées de messieurs les nobles qui lui juraient que sans lui rien n’irait bien et qu’il valait mieux, en ce cas, n’y point aller, était étendu sur le divan ; il s’était affalé là dès son entrée, et personne ne faisait plus attention à lui.

Un certain tchinovnik, qui se trouvait là aussi, avait ôté son frac.

Assis, le corps renversé et les pieds posés sur la table, il passait sa main dans ses cheveux et prouvait par son attitude qu’il entendait la grande vie.

Quand le comte entra, le tchinovnik déboutonna le col de sa chemise et posa ses pieds plus haut sur la table. Cette entrée avait ranimé la fête.

Les bohémiennes, qui s’étaient dispersées çà et là, formèrent de nouveau le cercle. Le comte prit Stiochka, la soliste, sur ses genoux et commanda du champagne.

Iliouchka prit sa guitare, se plaça devant Stiochka, et les chants commencèrent : « Quand je marche dans la rue » ; « Eh ! vous, les hussards… » ; « Entends-tu, comprends-tu ? », etc.

Stiochka chantait très bien ; sa voix de contralto, pleine, sonore et flexible, sortait avec aisance de sa poitrine ; son sourire, ses yeux riants et passionnés, ses petits pieds qui rythmaient involontairement son chant, son cri déchirant au commencement de chaque couplet, tout cela remuait profondément les auditeurs. On voyait que tout son être était au chant.

Iliouchka, de son sourire, de son dos, de ses jambes, de toute sa personne, prenait part à l’action exprimée par la chanson qu’il accompagnait sur sa guitare. Il fixait ardemment la soliste comme s’il l’eût entendue pour la première fois.

Il battait la mesure avec sa tête, puis soudain se redressait, et à la dernière note, comme s’il se fût senti supérieur à tout le monde, orgueilleusement, d’un geste délibéré, il relevait sa guitare d’un coup de genou, la retournait, puis, frappant du pied, il rejetait ses cheveux en arrière et regardait le chœur en fronçant le sourcil. Tout son corps, du cou aux talons, était remué dans toutes ses fibres… Vingt voix énergiques reprenaient avec force et résonnaient dans l’air. Les vieilles tressautaient sur leurs chaises, agitant leurs mouchoirs et montrant les dents, poussaient des cris en mesure, plus aigres les uns que les autres. Les basses, la tête penchée sur l’épaule et gonflant le cou, mugissaient derrière les chaises.

Quand Stiochka lançait ses notes élevées, Iliouchka approchait davantage d’elle sa guitare comme s’il eût voulu aider la soliste à extraire le son. Le beau jeune homme, tout transporté, s’écrie : « C’est en bémol ! Les bémols entrent en jeu. »

A la pliasovaïa[19], lorsque Douniacha, les épaules et la poitrine frissonnantes, passa devant le comte, celui-ci se leva vivement de sa place, ôta son uniforme et, ne gardant que sa chemise rouge et son collant bleu, se mit à danser avec emportement ; il faisait des bonds si étonnants que les tziganes sourirent approbativement et se regardèrent.

L’ispravnik s’assit à la turque, se frappa la poitrine d’un coup de poing et cria : « Vivat ! » Puis, saisissant le danseur par la jambe, il se mit à lui raconter qu’il ne lui restait que cinq cents roubles des deux mille qu’il avait, et qu’il était prêt à faire tout ce que le comte lui permettrait.

Le vieux père de famille s’éveilla et voulut partir ; on l’en empêcha. Le beau jeune homme invita une jeune tzigane pour la valse. Le cavalier, voulant faire parade de son amitié avec le comte, se leva de son coin et serra Tourbine dans ses bras.

— Ah ! mon cher ! dit-il, pourquoi donc es-tu parti sans nous, dis ?

Le comte gardait le silence, visiblement préoccupé d’autre chose.

— Ou es-tu allé ? Ah ! comte ? ah ! coquin, je sais où tu es allé.

Cette familiarité déplut à Tourbine. Il fixa froidement le cavalier et lui lança tout à coup une injure si terrible et si grossière que le pauvre homme, tout chagrin, se demanda de quelle manière il devait prendre cette offense.

Enfin, il décida que c’était une plaisanterie et retourna près de sa tzigane, à qui il promit de l’épouser après les fêtes de Pâques.

On se mit à chanter une autre chanson, puis une troisième ; on dansa encore, et tout le monde parut content. Le champagne ne tarissait pas. Le comte buvait beaucoup. Ses yeux paraissaient humides, mais il ne chancelait point, dansait mieux, parlait ferme, et même il accompagna le chœur et Stiochka quand elle chanta « l’émotion tendre de l’amitié ! »

Au milieu de la danse, le cabaretier vint prier ses hôtes de se retirer, car il était plus de deux heures du matin.

Le comte saisit le cabaretier par le cou et lui intima l’ordre de danser avec lui la pliasovaïa. Celui-ci refusa. Tourbine alors saisit une bouteille de champagne et, retournant le malheureux bonhomme la tête en bas et les pieds en l’air, ordonna qu’on le maintînt ainsi ; puis, à la risée générale, il vida lentement la bouteille sur l’hôtelier.

Le jour commençait à poindre ; tous étaient pâles et fatigués, excepté le comte.

— Pourtant, il me faut partir pour Moscou, fit-il tout à coup en se levant. — Venez, enfants, accompagnez-moi tous chez moi. Nous y prendrons le thé.

Tous consentirent, sauf le pomestchik endormi qui resta sur le divan.

On s’empila dans trois traîneaux qui attendaient dehors, et l’on partit pour l’hôtel.

VII

— Attelez ! commanda le comte en entrant dans le salon de l’hôtel suivi de toute la compagnie, y compris les tziganes. — Sachka ! pas le tzigane Sachka, le mien !… Va dire au maître de poste que je le rosserai si ses chevaux ne sont pas bons… Ensuite, tu nous donneras du thé… Zavalchevsky, prépare le thé… Je monte chez Iliine, je veux voir ce qu’il devient, ajouta Tourbine, qui se dirigea vers la chambre du uhlan.

Iliine venait de terminer la partie ; ayant perdu tout son argent jusqu’au dernier kopek, il était étendu à la renverse sur un divan de crin tout déchiré dont il retirait des brins, qu’il mâchait et rejetait à mesure. Deux chandelles, dont l’une était déjà consumée jusqu’au papier qui lui servait de bobèche, étaient posées sur la table de jeu parmi les cartes et luttaient faiblement contre les clartés du matin qui passaient à travers les vitres.

Aucune pensée n’agitait le jeune homme.

Le brouillard épais de la passion du jeu enveloppait toutes ses facultés, à tel point qu’il ne se sentait pas de regret. Il essaya un instant de songer à ce qu’il devait faire à présent ; comment pourrait-il partir, étant sans un kopek ? Comment rendrait-il les quinze mille roubles au Trésor ? Que dirait son colonel, sa mère, ses camarades ?… Une terreur, un dégoût de lui-même l’envahirent à un tel point que, voulant oublier, il se leva, se mit à marcher à travers la chambre, tâchant seulement de marcher sur les fentes du parquet. Tous les détails du jeu lui revinrent à la mémoire : Il s’imaginait qu’il gagnait, qu’il enlevait un neuf et posait un roi de pique sur deux mille roubles, à droite une dame et à gauche un as, à droite un roi de carreau — et tout était perdu. Et s’il y avait eu un dix à sa droite, et à sa gauche le roi de carreau, il eût regagné. Il eût mis encore sur le p et eût alors gagné net quinze mille roubles. Il aurait acheté à son commandant un bon cheval, puis deux autres chevaux, puis une voiture, puis, quoi encore ?… Enfin, ç’aurait été une chose excellente.

Il s’étendit de nouveau sur le divan et se remit à en mâcher les crins.

« Pourquoi chante-t-on au numéro 7, pensa-t-il. — C’est sans doute chez Tourbine qu’on s’amuse. Si j’y allais boire un bon coup ! »

A ce moment le comte entra.

— Eh bien ! tu as tout perdu, frère, hé ! lui cria-t-il.

« Faisons semblant de dormir » pensa Iliine. — « Autrement, il faudrait lui parler, et je veux dormir. »

Tourbine s’approcha et posa sa main sur la tête du uhlan, qu’il caressa.

— Eh bien ! mon ami, tu as tout perdu… Parle donc…

Iliine ne répondait pas.

Le comte le tira par la manche.

— Oui, perdu. Qu’est-ce que cela te fait ? fit Iliine sans bouger et d’un ton à la fois mécontent, endormi et indifférent.

— Tout ?

— Eh bien ! oui… Il n’y a pas là de malheur. Qu’est-ce que cela te fait ?

— Écoute, dis-moi la vérité comme à ton camarade, dit le comte, qui, sous l’influence du vin, était disposé à la tendresse et continuait de caresser la tête du uhlan. Je t’assure que je t’aime. Dis-moi la vérité… Si tu as perdu l’argent du Trésor, je t’aiderai. Sinon, il serait trop tard… C’était l’argent du Trésor, n’est-ce pas ?

Iliine se leva vivement.

— Si tu veux que je parle, ne m’en parle pas, ne me questionne pas, car… Je t’en prie, ne me questionne pas… Il ne me reste à présent qu’à me brûler la cervelle !… s’écria Iliine avec un véritable désespoir.

Il laissa tomber sa tête dans ses mains et fondit en larmes, bien qu’un instant auparavant il songeât tranquillement aux chevaux.

— Quelle jeune fille tu es !… Mais à qui cela n’arrive-t-il pas ?… Ce n’est pas un malheur… Nous pourrons peut-être y remédier… Attends-moi ici.

Le comte sortit.

— Où demeure Loukhnov, le pomestchik ? demanda-t-il à un garçon de l’hôtel.

Le garçon offrit à Tourbine de l’accompagner.

Le comte, malgré les observations du laquais, qui lui objectait que son maître venait d’entrer et se déshabillait, entra dans la chambre de Loukhnov.

Le pomestchik, en robe de chambre, était assis devant une table et comptait plusieurs paquets de billets de banque placés devant lui.

Il y avait sur la table une bouteille de vin du Rhin que Loukhnov affectionnait tout particulièrement. Quand il avait gagné, il s’offrait ce plaisir.

Loukhnov regarda le comte froidement par-dessus ses lunettes, comme s’il ne le connaissait pas.

— Vous semblez ne pas me reconnaître, dit le hussard en s’avançant d’un pas décidé vers la table.

Loukhnov reconnut alors le comte et dit :

— Que voulez-vous ?

— Je voudrais jouer avec vous, dit Tourbine en s’asseyant sur le divan.

— A cette heure ?

— Oui.

— Ce serait avec grand plaisir un autre jour, comte, mais à présent je suis fatigué et je voudrais dormir… Accepterez-vous un peu de vin… Il est très bon.

— Et moi, je veux jouer maintenant.

— Je ne suis plus disposé… Sans doute qu’un de ces messieurs acceptera d’être votre partenaire, mais moi, je ne puis, comte… excusez-moi, je vous prie.

— Alors, vous ne voulez pas ?

Loukhnov haussa les épaules comme pour exprimer son regret de ne pouvoir satisfaire le comte.

— Alors, pour rien au monde, vous ne voulez pas jouer ?

Même geste de la part de Loukhnov.

— Je vous en prie… Voulez-vous jouer ?

Silence de Loukhnov.

— Jouerez-vous ? réitéra Tourbine. Prenez garde…

Même silence. D’un regard rapide, jeté par-dessus ses lunettes, Loukhnov vit le visage du comte qui commençait à s’assombrir.

— Jouerez-vous ! cria celui-ci d’une voix tonnante. Et il frappa la table d’un tel coup de poing que la bouteille de vin du Rhin sauta et se répandit. — Vous avez triché au jeu, tantôt… Pour la troisième fois, voulez-vous jouer ?

— Je vous ai dit que non… Il est vraiment étrange, comte, et pas du tout convenable de venir chez un homme et de lui mettre le couteau sur la gorge, remarqua Loukhnov sans lever les yeux.

Un court silence se fit, pendant lequel le visage du comte pâlissait de plus en plus. Tout à coup, un coup terrible asséné sur la tête étourdit Loukhnov, qui tomba à la renverse sur le divan, tout en essayant de retenir son argent, et jeta un cri si désespérément aigu qu’on n’eût pu croire qu’un homme si tranquille et d’aspect si respectable l’avait poussé.

Tourbine ramassa l’argent qui restait sur la table, bouscula le domestique qui était accouru au secours de son maître et sortit vivement de la chambre.

— Si vous voulez une réparation, je me tiens à vos ordres… Je serai encore pendant une demi-heure au no 7, dit le comte en franchissant la porte.

— Coquin !… Voleur !… entendit-on. Je te ferai un procès criminel.

Iliine n’avait prêté aucune attention à la promesse du comte et demeurait étendu sur le divan, suffoqué par des larmes de désespoir. La conscience de la réalité lui était venue, provoquée par la compatissance et les caresses du comte, et l’idée qu’il était perdu se faisait jour à travers l’enchevêtrement étrange des sensations, des pensées et des souvenirs qui avaient envahi son âme.

Sa jeunesse, déjà riche de souvenirs, l’honneur, la considération sociale, les rêves d’amour et d’amitié, tout cela était perdu à jamais.

La source de ses larmes commençait à se tarir. Une sensation trop calme de désespoir le gagnait de plus en plus et la pensée du suicide, ne provoquant plus en lui ni dégoût ni terreur, attirait de plus en plus son attention.

A ce moment, il entendit le pas ferme du comte. Sur le visage de Tourbine se lisaient encore les traces de la colère de tout à l’heure ; ses mains tremblaient encore, mais ses yeux étaient éclairés par une lueur de bonté et de contentement.

— Prends !… tu as regagné, dit-il en jetant quelques paquets de billets de banque sur la table. — Regarde si tu as ton compte et viens au plus vite au salon commun, car je pars tout à l’heure, ajouta-t-il comme s’il n’eût pas remarqué l’immense agitation, faite de joie reconnaissante, qu’exprimait le visage du uhlan.

Et le comte sortit de la chambre en sifflotant un refrain tzigane.

VIII

Sachka se serra les flancs de sa courroie et annonça que les chevaux étaient prêts. Il demanda qu’on le laissât aller chercher le manteau du comte qui, avec le col, valait au moins 300 roubles, disait-il. Il reporterait cette mauvaise chouba bleue que ces gredins de chez le predvoditel avaient donnée à son maître à la place de son beau manteau. Le comte dit que c’était inutile et monta dans sa chambre pour changer de vêtements.

Le cavalier hoquetait sans cesse, assis auprès de sa tzigane. L’ispravnik demandait de la vodka et priait la compagnie de venir de ce pas déjeuner chez lui en jurant que sa femme elle-même danserait avec les tziganes. Le beau jeune homme expliquait d’un air profond que le piano est l’instrument qui a le plus d’âme et qu’on ne peut rendre les bémols sur la guitare. Le tchinovnik prenait son thé d’un air triste ; le jour naissant semblait lui faire honte de sa débauche. Les tziganes discutaient entre eux dans leur langue, et voulaient encore chanter : mais Stiochka s’y opposa en disant que le baroraï[20] se fâcherait. En résumé, tous étaient las de cette nuit d’orgie.

— Hé bien ! une chanson pour les adieux, et puis chacun chez soi, dit le comte, frais et gai, toujours beau, en entrant revêtu de ses habits de voyage.

Les tziganes formèrent de nouveau le cercle. Ils se préparaient à commencer leur chanson quand Iliine entra tenant dans sa main un paquet de billets de banque. Il prit le comte à part.

— J’avais en tout quinze mille roubles du Trésor, et tu m’en as donné seize mille trois cents. L’excédent te revient, par conséquent.

— Bonne affaire ! Donne.

Iliine lui tendit l’argent en le regardant timidement ; il ouvrit la bouche comme pour parler, mais il rougit, des larmes montèrent à ses yeux ; il saisit la main du comte et la serra.

— Va-t’en, Iliouchka !… Écoute-moi, voici de l’argent pour toi, mais il faut que tu me conduises jusqu’au rempart.

Et le comte jeta sur la guitare du tzigane les treize cents roubles qu’Iliine venait de lui rapporter, sans même songer aux cent roubles qu’il avait empruntés la veille au cavalier.

Il était déjà dix heures du matin. Le soleil dépassait les toits ; la foule circulait dans les rues ; les marchands avaient ouvert leurs boutiques depuis longtemps ; les gentilshommes, les tchinovniks roulaient dans les équipages et les dames visitaient les magasins, quand la bande des tziganes, l’ispravnik, le cavalier, le beau jeune homme, Iliine et le comte, enveloppé dans sa chouba bleue en peau d’ours, descendirent le perron de l’hôtel.

Il faisait un beau temps de dégel. Trois troïkas de poste, à la queue nouée très court, piaffaient dans la boue liquide ; ils s’approchèrent du perron et toute la compagnie monta dans les traîneaux.

Tourbine, Iliine, Stiochka, Iliouchka et Sachka l’ordonnance, montèrent dans le premier traîneau. Blücher, fou de joie, aboyait à la tête du cheval du milieu en fouettant l’air de sa queue. Les autres prirent place dans le second traîneau avec des tziganes des deux sexes. Les traîneaux se mirent à la file, et les tziganes entamèrent un chœur.

Les chevaux, excités par un bruit infernal de chansons et de sonnettes, traversèrent toute la ville jusqu’au rempart, forçant à se ranger en toute hâte les voitures qu’ils rencontraient.

Les marchands et les passants, dont beaucoup connaissaient quelques-unes des personnes qui accompagnaient le comte, ne pouvaient cacher leur étonnement de voir des nobles passer en plein jour dans des traîneaux où chantaient des bohémiennes et des tziganes ivres.

Quand on fut hors de la ville, les troïkas s’arrêtèrent et les adieux commencèrent.

Iliine, qui avait bu pas mal et conduisait lui-même les chevaux, devint triste tout à coup ; il se mit à supplier le comte de demeurer encore un jour. Mais quand Tourbine l’eut convaincu que cela était impossible, il sauta au cou de son nouvel ami, l’embrassa et promit de demander son changement de corps pour rejoindre le comte aux hussards. Celui-ci était extraordinairement gai. Il s’amusait à envoyer rouler dans la neige le cavalier, qui, depuis le matin, avait enfin conquis la faveur de le tutoyer, il lançait son chien aux mollets de l’ispravnik, prenait Stiochka dans ses bras et voulait l’emmener avec lui à Moscou. Enfin, il monta dans le traîneau et installa Blücher à côté de lui. Sachka demanda encore une fois au cavalier de prendre chez eux le manteau de son maître et de le lui envoyer à Moscou, et monta sur le siège.

Le comte cria : « En route ! » ôta sa casquette, l’agita au-dessus de sa tête, siffla les chevaux comme un véritable cocher de poste, et les troïkas se séparèrent.

....... .......... ...

Au loin s’étendait la plaine unie couverte de neige, sur laquelle la route serpentait en une bande d’un jaune sale. Un soleil ardent étincelait sur la neige fondante, couverte d’une mince écorce transparente, et réchauffait agréablement le visage et le dos.

Des chevaux en sueur montait une vapeur. Les sonnettes tintaient. Un moujik passa, conduisant une charge de paille sur un traîneau branlant ; il tira à plusieurs reprises sur les guides de corde en courant avec ses lapti[21] dans la neige fondue et parvint à se garer à temps.

Une baba, grosse et rouge, avec un enfant enveloppé dans son touloupe de mouton, était assise sur le second traîneau ; elle guidait, ou plutôt battait du bout des guides, une pauvre rosse blanche.

Tout à coup le comte se ressouvint d’Anna Fedorovna.

— Retournons ! cria-t-il.

Le cocher ne comprit pas d’abord.

— Retournons à K., et vivement.

La troïka fit volte-face, franchit de nouveau le rempart et stoppa devant le perron en planches de la maison de madame Zaïtsova.

Tourbine gravit rapidement l’escalier et traversa le vestibule et le salon.

La jeune veuve était encore endormie, il alla à son lit, la souleva dans ses bras, baisa ses yeux clos et sortit vivement.

Anna Fedorovna, en s’éveillant, se demanda ce qui venait de lui arriver.

Le comte remonta dans son traîneau, cria d’aller vite et sans s’arrêter. Il ne se souvenait même plus de Loukhnov, ni de la jeune veuve, ni de Stiochka, et, ne songeant qu’à ce qui l’attendait à Moscou, il partit de la ville de K.

Notes in this chapter

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