QUATRE DISCOURS
Reading edition
1883
TOAST A VICTOR HUGO
(28 février 1883.)
Au nom de la grande famille des lettres, je remercie Victor Hugo de l’honneur qu’il nous fait et de la bienveillance qu’il nous témoigne en venant inaugurer parmi nous la quatre-vingt-deuxième année de sa gloire. Les jeunes gens qui sont ici n’oublieront jamais cette soirée ; les hommes mûrs en garderont à l’hôte illustre du 28 février une profonde reconnaissance.
Mais ce n’est pas seulement aujourd’hui, c’est tous les jours, depuis plus de soixante ans, que Victor Hugo nous a honorés, tous tant que nous sommes, et par l’éclat de son génie, et par l’inépuisable rayonnement de sa bonté. Celui que Chateaubriand saluait à son aurore du nom d’enfant sublime est devenu un sublime vieillard, sans que l’on ait pu signaler, dans sa longue et magnifique carrière, soit une défaillance du génie, soit un refroidissement du cœur.
Ce n’est pas une médiocre satisfaction pour nous, petits et grands écrivains de la France, de constater que le plus grand des hommes de notre siècle, le plus admiré, le plus applaudi, le plus aimé, n’est ni un homme de guerre, ni un homme de science, ni un homme d’argent, mais un homme de lettres.
Je ne vous dirai rien de son œuvre : c’est un monde. Et les mondes ne s’analysent pas au dessert, entre la poire et le fromage. Parlons plutôt de la fonction sociale qu’il a remplie et qu’il remplira longtemps encore, j’aime à le croire, au milieu de nous.
Dès son avènement, ce roi de la littérature a été un roi paternel. Il a laissé venir à lui les jeunes gens, comme avant-hier, dans sa maison patriarcale, il laissait venir à lui nos enfants. Qui de nous ne lui a pas fait hommage de son premier volume ou de son premier manuscrit, vers ou prose ? A qui n’a-t-il pas répondu par une noble et généreuse parole ? Qui n’a pas conservé, dans l’écrin de ses souvenirs, quelques lignes de cette puissante et caressante main ? Des écrivains qu’il a encouragés, on formerait non pas une légion, mais une armée. Il n’a jamais découragé personne. Ses ennemis et ses rivaux, du temps qu’il en avait, lui ont quelquefois reproché cette prodigalité du sourire et cette intempérance du bon accueil. On a dit qu’il distribuait trop uniformément ses éloges sans tenir compte de la disproportion des talents. Cette faute, messieurs, si c’en est une, ne doit pas être imputée à l’homme, mais à l’altitude où il siège et à l’optique des sommets. Le Mont Blanc n’est pas bien placé pour mesurer exactement la hauteur des sapins et des mousses qui végètent à ses pieds. Il est probable aussi que les fleuves, les ruisseaux et les rivières sont des forces égales aux yeux de l’Océan. Admettons, si l’on veut, que Victor Hugo est trop grand pour être un critique impeccable ; mais cette supériorité a quelques droits à notre indulgence, car elle a produit des changements merveilleux dans l’esprit du peuple français en général, et particulièrement dans les mœurs de notre littérature.
Notre pays, messieurs, avait toujours été rebelle à l’admiration. On ne pouvait pas lui reprocher de gâter ses grands hommes. La médiocrité se vengeait du génie en lui tressant des couronnes où les épines ne manquaient pas. Tandis que nos voisins d’Europe mettaient une complaisance visible à idéaliser leurs idoles de chair et d’os, nous prenions un malin plaisir, c’est-à-dire un plaisir national, à martyriser les nôtres. Pour corriger ce mauvais instinct, il a fallu non seulement le génie de Victor Hugo et les acclamations du monde entier, mais encore l’action du temps et la longueur d’une existence bien remplie. On dit en Italie : « Chi dura vince ». Victor Hugo a vaincu parce qu’il a duré. C’est depuis quelques années seulement que ses concitoyens se sont décidés, non sans effort, à célébrer son apothéose. Cette résolution un peu tardive, mais sincère, nous a relevés aux yeux du monde, peut-être même à nos propres yeux. Nous nous sentons meilleurs, depuis que nous sommes plus justes. Ces querelles d’écoles, dont les hommes de mon âge n’ont pas encore oublié la fureur, se sont apaisées par miracle devant l’ancien généralissime des romantiques, assis à côté de Corneille dans l’Olympe de la littérature classique.
L’œuvre de pacification ne s’arrête pas là. Il s’est produit, grâce à l’illustre maître, une détente sensible dans le monde orageux de la politique ; j’en atteste les hommes de tous les partis qu’une même pensée, un sentiment commun, une admiration fraternelle a rapprochés ici, qui s’y sont assis coude à coude, qui ont rompu le pain ensemble et qui, entre les luttes d’hier et les batailles de demain, célèbrent aujourd’hui la trêve de Victor Hugo.
Messieurs, un grand artiste, qui inspira quelques centaines de passions, Franz Liszt, disait un jour avec une pointe de fatuité bien légitime : « Mes maîtresses ne se querellent jamais, parce qu’elles s’aiment en moi. » Dans un autre ordre de sentiments, permettez-moi de vous dire : « Aimons-nous en Victor Hugo et n’oublions jamais, dans nos dissentiments, hélas ! inévitables, que le 28 février 1883 nous avons bu tous ensemble à sa santé. A la santé de Victor Hugo ! »
DISCOURS PRONONCÉ A la distribution des prix du lycée Charlemagne.
(Août 1883.)
Élèves de notre vieux Charlemagne, Mes chers camarades,
Un de vos jeunes maîtres les plus brillants vous a parlé de l’avenir dans un noble et magnifique langage. Permettez qu’un de vos anciens, j’ai failli dire un de vos ancêtres, vous entretienne familièrement du passé.
Le ministre de l’instruction publique, en m’appelant à l’honneur de présider cette fête de famille, a récompensé au delà de tout mérite et de toute espérance une longue vie de travail. Je suis aussi ému qu’un vieil officier qui, avant de prendre sa retraite, passerait en revue le régiment où il a débuté comme enfant de troupe. Il y aura tantôt quarante-quatre ans que j’entrai pour la première fois dans cette maison, petit élève de septième, fraîchement débarqué d’une province lointaine que le malheur des temps a rendue plus lointaine encore, car elle est momentanément séparée de la France. Quarante-quatre ans, mes amis, c’est presque un demi-siècle ; et pourtant les premiers souvenirs du collège ont un tel empire sur nous, ils se gravent si profondément dans notre mémoire, qu’en me reportant à l’automne de 1839 il me semble que je vous parle d’hier. Je vois encore comme s’ils étaient là les hommes dignes et bons qui formaient de mon temps la trinité administrative : M. Poirson, savant historien et proviseur austère, qui ne s’est peut-être pas déridé une fois dans l’exercice de ses fonctions, et qu’on n’abordait pas sans trembler un peu, même le samedi lorsqu’on était premier et qu’on allait dans son cabinet lui porter la liste des places ; et le censeur, M. Maugeret, un petit homme nerveux, vif comme une souris, présent partout à la fois, inexorable aux indisciplinés, mais miséricordieux comme un père, facile à désarmer par une bonne parole ou par un bon mouvement ; et l’économe, M. Pront, qui s’était illustré comme professeur de grammaire par un petit traité Des comparatifs et des superlatifs, mais qui n’en était pas plus fier, et qui sur le seuil de son modeste appartement, au rez-de-chaussée de la bibliothèque, nous montrait tous les jours la plus belle physionomie de brave homme que j’aie rencontrée dans ma vie. Les hommes éminents, qui représentent l’autorité dans les écoles publiques, n’obtiennent de leurs obligés qu’une justice tardive. Pour les apprécier, il faut avoir un peu vécu, il faut avoir connu le monde qui malheureusement ne ressemble guère au collège. Je vous en avertis, jeunes gens, vous ne trouverez pas hors d’ici des hommes qui vous récompensent de tout ce que vous aurez fait pour vous-mêmes, et qui vous punissent de fautes que vous commettrez contre vous. On peut se tromper à tout âge ; les hommes faits, comme les enfants, sont sujets au découragement ; la paresse elle-même n’est pas le monopole des écoliers. Eh bien ! s’il vous prend fantaisie de vous croiser les bras, le monde vous laissera faire. Si vous gaspillez les talents dont la nature vous a dotés, si, après avoir marché droit durant quelques années, vous faites fausse route, le monde n’ira point vous prendre par le bras pour vous ramener dans la ligne. Cette providence incommode, mais généreuse et désintéressée, dont les Poirson, les Maugeret et les Pront ont entouré notre jeunesse, m’a souvent manqué dans la vie. Préparez-vous à lui dire adieu sur le seuil du collège, car vous ne la retrouverez pas hors d’ici.
Si l’administration nous inspirait plus de respect que de tendresse, nous admirions et nous aimions sincèrement nos professeurs. Plus j’y repense, plus il me semble que sur ce point nous n’avions pas tort. Mon premier professeur de grammaire, M. Prieur, n’était peut-être pas ferré sur la philologie comme un érudit de Berlin, mais il savait intéresser sa classe à ces éléments épineux qui bordent la route. M. Bétolaud, excellent homme, très paternel, avait autant d’esprit que de savoir. M. Cappelle joignait à ses mérites professionnels l’éducation d’un gentleman accompli. M. Croizet m’a laissé le souvenir d’un bénédictin, d’un bénédictin laïque, car il a fondé une dynastie universitaire. M. Julien Girard, tout jeune et presque débutant, n’a passé que quelques mois au milieu de nous, mais le jour où il nous dit adieu nous l’aimions tous comme un frère aîné et nous avions des ambitions infinies pour ce jeune homme distingué, simple et modeste entre tous. Car le désintéressement des maîtres a pour contre-partie légitime le dévouement des écoliers. Un bon élève n’admettra pas sans discussion que son professeur ne soit pas supérieur à tous les hommes. Lorsque le roi Louis-Philippe nous fit l’honneur de venir prendre ici deux précepteurs pour ses petits-fils, la classe d’Adolphe Régnier et la classe d’Hippolyte Rigault jugèrent unanimement qu’il avait bien choisi et que c’était le roi qui faisait la bonne affaire. Il eût donné la présidence du conseil des ministres à notre professeur de rhétorique, M. Berger, sans que ce choix inattendu nous étonnât outre mesure, car nous pensions que la grande âme de M. Berger, son noble caractère et son expérience du Conciones le rendaient digne et capable de gouverner la France. Peut-être y avait-il quelque naïveté dans nos admirations juvéniles, mais je me plais à croire qu’en cela les nouvelles générations ne sont pas plus sceptiques ou moins reconnaissantes que la nôtre. Longtemps après notre émancipation, les succès de nos anciens maîtres, les distinctions honorifiques qui leur étaient accordées, flattaient notre amour-propre autant et plus que des triomphes personnels. J’ai eu, en 1848, deux professeurs de philosophie : l’un s’appelait Jules Barni, l’autre s’appelle M. Franck. Barni a fait bonne figure au Parlement ; M. Franck est une des lumières de l’Institut, une des gloires de l’enseignement supérieur. Eh bien ! je n’ai jamais vu, soit le pays, soit le gouvernement, rendre justice à l’un de ces deux hommes, sans remercier à part moi, dans un élan de sympathie, ceux qui payaient ainsi mes dettes d’écolier. L’homme qui nous enseignait l’histoire, M. Toussenel, savait beaucoup, parlait très bien, écrivait mieux encore. Il avait un style nourri, pressé, quelquefois un peu sibyllin, à la manière de Tacite. Il a toujours dû faire un livre, un chef-d’œuvre, que nous admirions par avance et qui certes n’eût pas été médiocre si Toussenel l’avait écrit. Malheureusement, les labeurs quotidiens de l’enseignement d’abord, de l’administration ensuite, ont pris le temps qui était destiné à cette histoire d’Allemagne. Nous sommes quelques-uns qui ne nous en consolerons jamais. L’élève s’identifie tellement à son maître, lorsque le maître n’est point un homme ordinaire, que le livre de Toussenel, ce livre tant promis, tant espéré, ne manque pas seulement à nos bibliothèques, il manque à notre gloire.
De mon temps, le maître d’étude était moins instruit, moins gradé et moins considéré que vos maîtres répétiteurs. Il se recrutait au hasard, et trop souvent, je dois en convenir, parmi les déclassés de toutes les carrières. Mais c’était aussi quelquefois un homme de courage et de vouloir qui, tout en gagnant son pain dur, cherchait laborieusement sa route, un étudiant sans fortune qui sacrifiait tous les jours vingt heures de son temps pour acheter le droit de travailler librement quatre heures. J’en ai connu de bien méritants, un entre autres qui avait pris du service chez mon cher et vénéré chef d’institution, M. Jauffret. C’était un petit homme trapu, à barbe fauve, aux yeux pétillants, un piocheur renfermé, ténébreux, fortement soupçonné de couver des idées subversives. Il en avait au moins une, subversive ou non, et il la mena à bonne fin sans autre ressource qu’une volonté de fer. Ce pion rêvait de publier un dictionnaire comme on n’en avait jamais vu, une encyclopédie populaire, et il n’en a pas eu le démenti. Il s’appelait Larousse ; il a laissé non seulement une fortune, mais une œuvre : exegit monumentum.
Je ne m’acquitterais qu’à moitié si, après cet hommage rendu aux hommes de bien qui nous ont donné l’instruction classique, je ne vous parlais pas de ceux qui ont fait notre éducation, c’est-à-dire de nos camarades. On peut affirmer sans paradoxe que dans les Écoles de l’État l’éducation est affaire d’enseignement mutuel et que les maîtres y ont moins de part que les élèves. Ce n’est pas du haut de la chaire que le professeur, isolé par sa supériorité même, peut pétrir et redresser le caractère des enfants. Bon gré, mal gré, il leur laisse le soin et l’honneur de se corriger les uns les autres. Dans le petit monde des écoles, il y a un esprit public qui se compose par moitié d’honnêteté native et de tradition constante. Le collège est une sorte de Conservatoire grâce auquel l’esprit de justice absolue, le sentiment de l’égalité, l’instinct de la solidarité et la pratique de la loyauté ne périront jamais en France. C’est au collège seulement que celui qui a le mieux fait son devoir est sûr d’avoir la première place, et personne ne se soucierait de l’obtenir autrement. C’est au collège que tous les Français sont égaux devant la loi ; il n’en va pas toujours ainsi dans le monde. C’est au collège qu’une absurde et touchante fraternité entraîne quelquefois les bons élèves à faire cause commune avec les autres. C’est au collège, enfin, et pas ailleurs, que les coupables se font un point d’honneur de s’accuser eux-mêmes plutôt que de laisser punir un innocent. Dans ce milieu d’une salubrité vraiment rare, ni la fortune ni les relations ne comptent pour rien. On n’y connaît ni les protections ni les influences ; l’émulation y est toujours en éveil, mais une émulation honnête et qui ne sort jamais du droit chemin. Non certes que les écoliers soient tous de petits saints : si je vous le disais, je perdrais votre confiance. Mais ils se rectifient les uns les autres, et ils ne pardonnent jamais une faute contre l’honneur. Voilà comment la camaraderie devient une longue épreuve qui nous permet de nous apprécier les uns les autres, de nous améliorer au besoin par un contrôle réciproque et de choisir nos amis pour la vie. Vous le savez, les vieux amis sont meilleurs et plus solides que les neufs, et la grande fabrique des vieux amis, c’est le collège. J’entends encore notre professeur de septième dicter les places de notre première composition au mois d’octobre 1839. Je vois descendre des gradins un gros garçon sanglé dans son habit bleu barbeau à boutons de métal et si myope sous ses énormes lunettes qu’il trébucha deux ou trois fois avant d’atteindre le banc d’honneur. Il était le premier en thème et s’appelait Francisque Sarcey. Je n’ai pas besoin de vous dire que depuis ce jour-là il a été premier en beaucoup d’autres choses. Il n’appartenait pas à ma pension ; nous ne mangions donc pas le même pain, si ce n’est une fois par an, à la Saint-Charlemagne. Il prenait ses récréations dans une cour de la rue des Minimes et moi dans une cour de la rue Culture-Sainte-Catherine. Nous n’avions donc pas même l’occasion d’échanger ces bons coups de poing qui rapprochent les camarades, comme on prétend que la guerre rapproche les nations. Cependant, au bout de l’année, nous avions pris mesure de nos caractères respectifs, nous n’avions pas de secrets l’un pour l’autre, et je crois bien qu’il en est encore de même aujourd’hui. Dans cette composition mémorable, mémorable pour moi du moins, le second était un enfant sérieux avant l’âge, un petit penseur aux yeux profonds. Il était le second fils d’un poète que l’on acclamait déjà comme le premier homme du siècle ; mais il portait le fardeau de son nom avec une simplicité charmante, et c’était, je vous jure, un bien bon camarade que François-Victor Hugo. Un peu moins beau assurément, et moins brillant aussi, que son frère Charles, qui entrait dans la vie comme un jeune dieu de l’Olympe, mais aussi généreux, aussi bon et plus laborieux. Je ne vous apprends pas qu’il a laissé à son pays l’unique traduction de Shakespeare.
La vieille maison où nous sommes était, lorsque j’y suis entré, un champ de bataille littéraire. La place Royale et l’Arsenal, Victor Hugo et Nodier l’avaient conquise au romantisme ; mais la tradition classique, représentée par un certain nombre de professeurs, tenait bon dans la citadelle. Nous, les bambins sortis à peine de la coquille, nous tenions à honneur de prendre parti, et nous suivions des yeux avec un intérêt passionné le vol des jeunes poètes, nos anciens, qui essayaient leurs ailes. Auguste Vacquerie, le poète original, qui devint par la suite un puissant dramaturge et un incomparable polémiste, publiait l’Enfer de l’esprit ; Laurent Pichat faisait imprimer ses premiers vers, et Paul de Molènes, ce paladin lettré, ses premières nouvelles ; Adrien Decourcelles débutait par un acte charmant à la Comédie-Française ; Got, lauréat du concours général, frappait aux portes du Conservatoire, sans se douter que ce chemin conduisait à l’École normale et sans prévoir qu’il aurait l’honneur de terrasser un monstre plus résistant que tous les adversaires d’Hercule, le préjugé contre les comédiens.
La contagion littéraire envahissait nos aînés, les rhétoriciens et les philosophes. On rimait sur les bancs, en contrebande, à la barbe des maîtres qui, d’ailleurs, étaient indulgents pour ce genre de contravention. Louis Ulbach a été célèbre longtemps avant d’être bachelier. Avec quel feu nous applaudissions les Fêtes de Bacchus, cette grande tragédie de Jules Thiénot qui ne fut jamais représentée ni terminée ! Pauvre Jules Thiénot ! Après tant de beaux rêves et de si magnifiques espérances, il est mort en soldat obscur sur le champ de bataille de l’enseignement, comme son frère le brave commandant devait mourir au champ d’honneur pour la défense du pays. Eugène Manuel, Fallex, Glachant, Lehugeur, Chassang, s’étaient fait parmi nous une réputation d’hommes de goût et d’écrivains élégants entre leur dix-huitième et leur vingtième année.
Il y aura toujours du singe dans l’écolier ; vous ne vous étonnerez donc pas si j’avoue que nous imitions nos aînés comme ils imitaient leurs anciens. Nous avons fait de trop bonne heure un journal littéraire du format d’une copie simple où la prose et la poésie alternaient amicalement. Cette publication nous révéla, entre autres talents inédits, un romancier sinistre et sanguinaire, fécond en idées dramatiques et habile comme pas un à faire dresser les cheveux sur la tête. Il est membre de l’Académie des inscriptions et, le mois dernier, on l’a fait grand-croix de la Légion d’honneur, mais ce n’est pas comme écrivain, c’est comme ambassadeur de France en Angleterre. Ce Ponson du Terrail, qui a si heureusement dévié, s’appelle Charles Tissot. Un garçon qui ne s’est pas démenti par exemple, c’est notre camarade Vachette, qui nous faisait pouffer de rire et attirait infailliblement sur ses lecteurs ou ses auditeurs une grêle de pensums. Il est toujours aussi plaisant et l’on retrouve dans ses écrits, non seulement la verve, mais le débraillé du collège, quoiqu’il ait tant soit peu modifié son nom et qu’il signe Eugène Chavette. Nous comptions parmi nous un artiste, un seul, mais qui en valait cent. C’était un petit bonhomme rose et joufflu, plus jeune de trois ou quatre ans que ses camarades de classe, pas très fort en latin, mais étonnant en gymnastique et bien doué pour la musique. Il dessinait en outre sur les marges de ses cahiers des croquis d’un goût si bizarre et d’une si haute fantaisie, que l’éditeur Philippon ne se fit pas prier pour les réunir en album. Ce gamin, qui devait un jour jeter à tous les vents une œuvre immense et remplir le monde de son nom, c’était Gustave Doré.
Je ne suis pas venu parmi vous pour passer la revue de mes contemporains ni pour distribuer des prix aux anciens Charlemagne. La simple nomenclature des hommes, qui depuis cinquante ans ont ajouté à la gloire de cette vieille maison, nous prendrait la journée entière et pourrait s’allonger à votre détriment jusqu’à demain. C’est pourquoi je ne veux parler ni de Paul Albert, notre ami, qui fut un écrivain, un professeur et un conférencier de premier ordre, ni de Maxime-Abel Gaucher qui, sans abandonner sa chaire un seul jour, s’est classé parmi nos critiques les plus subtils et les plus délicats, ni de Duvaux qui, sans y songer, est devenu un beau matin ministre et, ma foi ! bon ministre de l’instruction publique ; ni de Quinot, ni de Bary, ni de Marguet, ni de Goumy, ni d’Eugène Benoist, le premier latiniste de France ; ni de Fustel de Coulanges, l’admirable historien de la cité antique et le digne héritier de Bersot à l’École normale. Je passe sans m’arrêter entre les maîtres de la science comme Debray, les maîtres de l’art médical comme Alfred Fournier, les maîtres du barreau comme Craquelin et Martini, les ingénieurs éminents, tels que Dormoy, Greil, Doniol, Geneste et Cornu.
Et si je parle de Flourens, c’est seulement pour remercier ce digne président de notre Association fraternelle et ses collègues au conseil d’État du décret qui nous a classés parmi les établissements d’utilité publique.
La camaraderie, mes chers enfants, n’est pas une affaire, comme Scribe l’a démontré, sans le croire, dans une de ses comédies les plus plaisantes. Cet homme d’esprit a été toute sa vie le modèle des camarades, et Sainte-Barbe s’en souvient. Ce n’est pas tout que de penser avec plaisir aux compagnons de notre enfance ; il faut analyser un sentiment obscur et organiser quelque peu notre fraternité instinctive. L’école est une petite patrie dans la grande ; une patrie moins large assurément, mais plus intime. Nous ne lui devons pas notre sang comme à celle qui nous a donné la vie, mais nous lui devons autre chose. Une sorte de parenté intellectuelle et morale nous unit à tous ceux qui se sont assis sur nos bancs, soit avec nous, soit même avant ou après nous. Nous devons quelque déférence à nos aînés du collège, quelque protection à nos cadets, quelque assistance à tous ceux des nôtres qui ont éprouvé la rigueur du sort. On ne songeait guère à tout cela, j’en conviens, quand on avait votre âge, mais nous y avons pensé depuis, et il n’est pas mauvais que vous profitiez un peu de notre expérience. A la distribution des prix de 1840, un philosophe inquiet et malheureux, comme tous ceux qui cherchent la certitude et ne l’ont pas trouvée, Théodore Jouffroy, nous fit entendre un discours admirable qui fut son testament et peut-être son chef-d’œuvre. L’orateur ne s’adressait pas à nous autres bambins ; il ne parlait que pour les grands, pour les élèves de mathématiques et de philosophie, qui allaient sortir du collège. Et ce noble esprit leur disait : « Profitez bien des dix années qui s’ouvrent devant vous, car vous entreverrez dans ces dix ans toutes les idées fécondes de votre vie. » Le conseil de Jouffroy était sage et son pronostic était vrai ; j’en parle par expérience et je voudrais vous donner à mon tour un avis qui ne vous fût pas inutile. Profitez, mes chers camarades, du temps qui vous reste à passer sur ces bancs où nous nous sommes assis avant vous ; profitez-en, non seulement pour faire provision de savoir et d’idées, mais encore et surtout pour faire provision d’amis. Passé un certain âge on fait des connaissances, on se crée des relations, on trouve des protecteurs, des protégés, des collègues, des confrères, des associés, mais l’intimité cordiale, le tutoiement, la confiance entière et désintéressée, le dévouement réciproque à l’épreuve de tous les hasards de la vie, ne se développent qu’ici, dans ce milieu sympathique et chaud où je me suis senti rajeunir pendant quelques minutes au voisinage de vos jeunes cœurs.
ADIEUX A TOURGUENEFF
(1er octobre 1883.)
Ivan Sergiewich, vous avez achevé de souffrir, mais vous n’êtes pas mort tout entier. Votre sang généreux et chaud circule encore dans vos livres ; le bien que vous avez fait est gravé sur un métal plus impérissable que l’airain, la reconnaissance des justes. C’est pourquoi nous ne suivons pas votre deuil en pleurant : est-ce qu’on pleure les immortels ? Mais nous vous accompagnons avec recueillement comme un hôte aimable et aimé qui part pour un très long voyage. C’est ici, au seuil de Paris, devant cette large porte ouverte sur le nord, que ceux qui s’en vont et ceux qui restent échangent le baiser d’adieu. Cher voyageur, nous n’avons pas besoin d’évoquer votre image pour vous retrouver tel que vous étiez hier. Votre noble figure est présente à tous nos esprits. Nous voyons cette tête puissante portée par de robustes épaules, la barbe et les cheveux blanchis avant le temps par le travail et la douleur, les yeux d’une douceur exquise sous les sourcils olympiens, la bouche souriante et mélancolique à la fois, la physionomie empreinte de finesse et de bonté comme votre génie. Vous avez passé vingt ans parmi nous, presque le tiers de votre vie. Nos arts, notre littérature, nos plaisirs délicats, vous faisaient un besoin de cette villégiature parisienne. Non seulement vous aimiez la France, mais vous l’aimiez élégamment, comme elle prétend être aimée. Elle vous eût adopté avec orgueil si vous l’aviez voulu, mais vous êtes toujours resté fidèle à la Russie et vous avez bien fait, car celui qui n’aime pas sa patrie absolument, aveuglément, bêtement, ne sera jamais que la moitié d’un homme. Vous ne seriez pas si populaire au pays où l’on vous attend, si vous n’aviez été bon patriote. J’ai lu dans les journaux qu’un homme de la caste la plus nombreuse et la plus puissante en tous lieux, la caste des imbéciles, avait dit : « Je ne connais pas Tourgueneff, c’est un Européen et je suis marchand russe. » Ce simple vous logeait trop à l’étroit dans les frontières de l’Europe. C’est à l’humanité tout entière que votre cœur appartenait. Mais la Russie occupait la première place dans vos affections. C’est elle avant tout et surtout que vous avez servie. Je ne sais pas quel rang vous occupiez dans la hiérarchie sociale, si vous êtes né riche ou pauvre, si vous avez rempli quelques emplois, obtenu quelques dignités. Il importe peu, car aux yeux des contemporains, comme aux yeux de la postérité, vous n’êtes et ne serez jamais qu’un auteur de récits. Des récits, c’est bien peu de chose, et le moindre pédant des universités allemandes regarde de son haut ces élucubrations sans conséquence, dignes tout au plus d’amuser le désœuvrement des femmes. Mais lorsque le conteur agile et charmant est par surcroît un écrivain classique, un observateur sagace, un penseur profond, un cœur d’apôtre, il lui arrive quelquefois de se faire une place en dépit des pédants parmi les grands hommes du siècle et les bienfaiteurs du genre humain. Pourquoi le peuple russe vous a-t-il décerné par avance les honneurs qu’un grand politique ou un général victorieux n’oserait même pas rêver ? C’est d’abord parce que les races se mirent complaisamment dans les individus qui représentent leur type le plus accompli, et que vous êtes Slave entre les Slaves, un des plus beaux échantillons de cette famille douce et fière, aventureuse et sentimentale, qui n’a pas dit son dernier mot et qui débute à peine depuis le siècle dernier sur le théâtre de l’histoire. C’est que vous avez révélé à elle-même une Russie qui s’ignorait. C’est que la vie du paysan russe, sa misère, son ignorance, sa résignation, sa bonté, ont été signalées pour la première fois à l’intérêt et à la commisération de tous par vos Mémoires d’un chasseur. C’est enfin parce que la grande âme d’Alexandre II s’est inspirée de ce petit livre lorsqu’elle a décrété l’abolition du servage et brisé d’un trait de plume une iniquité aussi vieille que le monde. Jamais une œuvre littéraire n’avait obtenu une si haute consécration. Jamais les puissants de ce monde n’avaient si glorieusement affirmé le règne de l’esprit sur la terre. Eh bien ! vous allez le revoir, ce grand pays que nous connaissons un peu, grâce à vous. Vous allez traverser en modeste triomphateur les steppes sans limites et les forêts parfumées de résine où plane le coq de bruyère. Les paysans courront à vous comme un vieil ami. Ils feront bien des verstes à pied pour saluer votre passage. Ils se disputeront la joie amère de porter votre cercueil. Ils rentreront dans leurs maisons de bois pour se mettre à genoux devant l’iconostase et recommander à la Vierge et aux saints votre bonne âme. J’aime à penser que la première neige de l’hiver argentera la tombe où vous avez voulu dormir côte à côte avec votre ami Bielinski. Vous étiez friand de la neige et personne ne l’a dépeinte avec autant de tendresse que vous. Quel monument vont-ils vous élever là-bas dans leur reconnaissance ingénieuse ? Les grands hommes d’État, vos voisins des frontières de l’Ouest, savent ce qui les attend après la mort. Ils auront des statues de fer supportées par des prisonniers de guerre, des vaincus, des annexés, des malheureux chargés de chaînes. Un petit bout de chaîne brisée sur une table de marbre blanc siérait bien mieux à votre gloire et satisferait, j’en suis sûr, vos modestes ambitions.
Ivan Sergiewich, vous qui nous avez fait connaître et apprécier vos concitoyens, couronnez l’œuvre de votre vie en leur faisant apprécier la France. Dites-leur que l’adversité nous a rendus meilleurs et plus sages, que nous ne sommes plus légers, que nous n’avons jamais été ingrats, que nous savons aimer qui nous aime, servir qui nous sert, et mêler notre sang avec profusion au sang des peuples amis.
DISCOURS PRONONCÉ A l’inauguration de la statue d’Alexandre Dumas.
(Novembre 1883.)
Cette statue, qui serait d’or massif si tous les lecteurs de Dumas s’étaient cotisés d’un centime, cette statue, messieurs, est celle d’un grand fou qui dans sa belle humeur et son étourdissante gaieté logeait plus de bon sens et de véritable sagesse que nous n’en possédons entre nous tous. C’est l’image d’un irrégulier qui a donné tort à la règle, d’un homme de plaisir qui pourrait servir de modèle à tous les hommes de travail, d’un coureur d’aventures galantes, politiques et guerrières, qui a plus étudié à lui seul que trois abbayes de bénédictins. C’est le portrait d’un prodigue qui, après avoir gaspillé des millions en libéralités de toute sorte, a laissé sans le savoir un héritage de roi. Cette figure rayonnante est celle d’un égoïste qui s’est dévoué toute la vie à sa mère, à ses enfants, à ses amis, à sa patrie ; d’un père faible et débonnaire qui jeta la bride sur le cou de son fils et qui pourtant eut la rare fortune de se voir continué tout vivant par un des hommes les plus illustres et les meilleurs que la France ait jamais applaudis.
Le comité qui a pris l’initiative de cette réunion littéraire et patriotique a bien fait d’y convier la Société des gens de lettres. Je craignais encore, il y a quelques jours, qu’il ne nous eût oubliés, et je ne m’en consolais pas facilement, car Dumas, qui fut un de nos fondateurs avec Hugo, Balzac et tous les grands romanciers du siècle, nous appartient au moins autant qu’à nos honorables amis les auteurs dramatiques. Ses livres seront lus plus longtemps que ses comédies et ses drames ne seront représentés. Durant un siècle et plus, ces beaux récits où l’action ne languit jamais, où le style est limpide et brillant comme le cristal d’une source, où le dialogue pétille comme bois vert sur le feu, feront la joie des jeunes gens, la distraction des vieillards, le repos des travailleurs, la consolation des malades, les délices de tous. J’ai vu des hommes d’un certain âge et passablement occupés, moi par exemple, s’oublier une nuit entière en compagnie du Chevalier de Maison-Rouge ou des Mohicans de Paris. J’entends encore quelquefois mes enfants se quereller amicalement parce que l’un n’a pas fini le second volume de Monte-Cristo quand l’autre, qui attend son tour, est arrivé au bout du premier. Et j’en conclus que le bon Dumas n’a rien perdu de sa fraîcheur depuis le temps, hélas ! un peu lointain, où il faillit causer la mort d’un de nos camarades. C’était un petit Espagnol, interne à la pension Massin ; il avait perdu l’appétit et le sommeil, et se consumait lentement comme tous ceux qui ont le mal du pays. Sarcey, qui était dans sa classe et qui l’avait pris en amitié, lui dit un jour :
« C’est ta mère que tu voudrais voir ?
— Non, répondit l’enfant, elle est morte.
— Ton père alors ?
— Il me battait.
— Tes frères et sœurs ?
— Je n’en ai pas.
— Mais pourquoi donc es-tu si pressé de retourner en Espagne ?
— Pour achever un livre que j’ai commencé aux vacances.
— Et qui s’appelle ?
— Los Tres Mosqueteros. »
Le pauvre enfant, messieurs, avait la nostalgie des Trois Mousquetaires. Il ne fut pas difficile à guérir.
Ce n’est pas seulement par son incomparable génie de conteur que Dumas appartient à notre vieille et fraternelle Société ; c’est aussi par son caractère, par ses mœurs, ses qualités, ses défauts, ses erreurs même. Nous avons eu parmi nous d’aussi grands écrivains, jamais un type d’homme de lettres aussi parfaitement accompli. Il a fait bien des choses en dehors de son état, par exemple la révolution de 1830 et la conquête des Deux-Siciles ; mais on peut dire sans exagération qu’il n’a vécu que pour écrire. Lorsqu’il se plongeait dans l’histoire, c’était, comme un pêcheur de perles, pour en rapporter un roman. Lorsqu’il voyageait en Afrique, en Syrie, au Caucase, en Suisse, en Italie, c’était pour raconter ses voyages. La rencontre la plus vulgaire, la conversation la plus insipide, lui fournissait au moins une page intéressante. Il a nourri des animaux, chiens, chats, singes, tortues, grenouilles, et même un ours, si j’ai bonne mémoire : c’était pour leur prêter de l’esprit. Les femmes ont pris beaucoup de son cœur et fort peu de son temps ; je doute que la plus aimée ait eu assez d’empire sur lui pour le détourner du travail, car il n’a cessé de produire que lorsqu’il a cessé de vivre. Et que fût-il advenu, bonté du ciel ! si la manne que tout un peuple attendait bouche bée avait fait défaut un seul jour ? Rappelez-vous ce temps, cet heureux temps où les grands journaux politiques se disputaient la clientèle à coups de feuilleton, où le Premier-Paris n’était plus pour ainsi dire qu’un hors-d’œuvre, car la France s’intéressait plus vivement à d’Artagnan ou à Edmond Dantès qu’à MM. Duvergier de Hauranne et Guizot. C’était l’âge d’or du roman, le règne de Dumas Ier, qui fut d’ailleurs un bon roi ; car il n’abusa du pouvoir que contre les libraires et les éditeurs de journaux, au grand profit de tous ses confrères. En faisant admettre l’esprit à la cote des valeurs mobilières, il servit le prochain autant et plus que lui-même et il améliora largement la condition de l’écrivain. Il la relevait en même temps aux yeux des sots, cette imposante majorité du genre humain, par la magnificence de sa vie et ses largesses sans exemple. Assez longtemps les grands seigneurs avaient humilié les grands talents : Dumas se mit en tête de venger le pauvre Colletet crotté jusqu’à l’échine et tous ceux qui depuis deux siècles ont accepté l’aumône dédaigneuse des princes, des financiers ou des gouvernements. Il fit merveille dans cette voie ; peut-être même y poussa-t-il un peu trop loin, car son inexpérience des chiffres le livra quelque temps aux créanciers, aux usuriers et aux huissiers. Mais Dumas n’était pas homme à se troubler pour si peu. Lorsqu’il fut bien certain d’avoir des dettes, il travailla pour ses créanciers, comme il avait travaillé pour ses amis, ses maîtresses et ses parasites. Cela ne le changeait pas beaucoup, car il n’avait pas de besoins personnels, sauf l’encre et le papier. Je me trompe : il lui fallait encore des collaborateurs, et il en a fait une large consommation. Il ne s’en est jamais caché, et d’ailleurs le simple bon sens dit assez qu’un seul homme était incapable d’écrire plus de cent volumes par an. Les envieux et les impuissants lui ont fait un reproche de cette nécessité. Les Mirecourt du temps ont pleuré des larmes de crocodile sur les victimes de sa gloire et de son talent. Il paraît malaisé de plaindre les collaborateurs de Dumas quand on regarde ceux qui ont survécu. Le maître ne leur a pris ni leur argent, car ils sont riches, ni leur réputation, car ils sont célèbres, ni leur mérite, car ils en ont encore et beaucoup. Du reste, ils ne se sont jamais lamentés, tout au contraire. Les plus fiers s’applaudissent, je crois, d’avoir été à si bonne école, et c’est avec une véritable piété que le plus illustre de tous, M. Auguste Maquet, parle toujours de son grand ami. Je ne sais pas dans quelle proportion l’on partageait les fruits du travail commun ; il est certain que le crédit de son nom et la supériorité de son style permettaient à Dumas de se faire la part du lion ; mais l’empressement avec lequel on recherchait son patronage atteste que ce beau génie n’était pas un génie injuste et malfaisant. Quant à la somme de travail qu’il apportait à la masse, je puis dire avec une sorte de précision ce qu’elle était, car un heureux concours de circonstances m’a permis de surprendre ce grand producteur en flagrant bienfait de collaboration.
C’était au mois de mars 1858, à Marseille. J’allais en Italie, ou du moins je croyais y aller et prendre le bateau de Civita-Vecchia le soir même. Mais, en mettant les pieds sur le quai de la gare, je me sentis soulevé de terre par un colosse superbe et bienveillant qui m’embrassa. Il était venu au-devant d’une femme adorée qu’il n’aimait plus depuis la veille, car il venait tout justement de lui donner une rivale dans son impatience de la revoir. Il l’accueillit d’ailleurs avec la tendresse la plus vive et la plus sincère ; puis revenant à moi : « Je te garde, dit-il ; tu vas descendre à mon hôtel ; nous dînerons ensemble, et je te ferai moi-même une bouillabaisse dont tu te lècheras les doigts ; tu viendras ensuite au Gymnase applaudir la première représentation d’un drame qu’ils m’ont forcé d’écrire en trois jours ; Clarisse et Jenneval y sont sublimes, et ma petite ingénue, un amour ! Mais n’en dis rien devant la dame de Paris. »
Je lui obéis avec joie, comme on obéissait toujours à cet être irrésistible. Sa bouillabaisse fut délicieuse ; son drame, intitulé les Gardes forestiers, alla aux nues ; on offrit sur la scène une couronne d’or à l’auteur ; l’orchestre du théâtre vint lui donner une aubade sous les fenêtres de l’hôtel, aux applaudissements du public ; il parut au balcon, remercia les musiciens et harangua le peuple ; on se rendit ensuite au meilleur restaurant de la ville, où les directeurs du théâtre avaient commandé le souper. La fête se prolongea jusqu’à trois ou quatre heures du matin. Nous rentrons ; je dormais debout. Lui, le géant, était frais et dispos comme un homme qui sort du lit. Il me fit entrer dans sa chambre, alluma devant moi deux bougies neuves sous un réflecteur et me dit :
« Repose-toi, vieillard ! Moi, qui n’ai que cinquante-cinq ans, je vais écrire trois feuilletons qui partiront demain, c’est-à-dire aujourd’hui, par le courrier. Si par hasard il me restait un peu de temps, je bâclerais pour Montigny un petit acte dont le scénario me trotte par la tête. »
Je crus qu’il se moquait ; mais, en m’éveillant, je trouvai dans la chambre ouverte, où il chantait en faisant sa barbe, trois grands plis destinés à la Patrie, au Journal pour tous et à je ne sais quelle autre feuille de Paris ; un rouleau de papier à l’adresse de Montigny renfermait le petit acte annoncé, qui était tout bêtement un chef-d’œuvre : l’Invitation à la valse.
Il est manifestement impossible à l’homme le mieux doué d’abattre une telle besogne en quelques heures si sa tâche n’a pas été sérieusement préparée soit par lui-même, soit par un autre. Dumas écrivait ses romans de sa main, d’une belle et lumineuse écriture, sur un grand papier azuré et satiné. Mais il en improvisait la broderie sur un fond qui n’était pas improvisé. Je vois encore sur notre table d’hôtel la première version des Louves de Machecoul. C’était un fort dossier de papier écolier, coupé en quatre et couvert d’une petite écriture fort nette ; une excellente ébauche mise au point par un praticien distingué d’après la maquette originale du maître. Pour en faire un roman de Dumas, il ne restait plus qu’à l’écrire, et Dumas l’écrivait. Il copiait à sa manière, c’est-à-dire en y semant l’esprit à pleines mains, chaque petite feuille de papier blanc sur une grande feuille de papier bleu. Il faisait ainsi pour lui-même ce qu’un autre Dumas fit plus tard avec un désintéressement absolu pour sa noble amie Mme Sand lorsqu’il tira son grand feu d’artifice à travers les quinconces, les charmilles et les plates-bandes du Marquis de Villemer.
L’esprit du fils et l’esprit du père seront peut-être un jour le thème d’un parallèle à la Plutarque que je n’entreprendrai point, et pour cause : il y faudrait un demi-siècle de reculée et le savoir d’un lapidaire assez expert pour comparer le Régent au Sancy. J’ai vu des Parisiens qui savaient leur métier de maîtres de maison organiser un concours entre ces deux grands virtuoses ; mais c’est en vain qu’on les faisait asseoir à même table ; ils s’éteignaient réciproquement et cachaient leur esprit à qui mieux mieux, parce que chacun d’eux avait peur d’en montrer plus que l’autre et qu’ils s’adoraient l’un l’autre jusqu’à l’abnégation.
Dans notre précieuse et trop courte intimité de Marseille, Dumas père m’a dit un jour : « Tu as bien raison d’aimer Alexandre : c’est un être profondément humain, il a le cœur aussi grand que la tête. Laisse faire, si tout va bien, ce garçon-là sera Dieu le Fils. » L’excellent homme savait-il en parlant ainsi qu’il usurpait le trône de Dieu le Père ? Peut-être ; mais chez Dumas le moi n’était jamais haïssable, parce qu’il était toujours naïf et bon. La bonté entre au moins pour les trois quarts dans le composé turbulent et fumeux de son génie. Sous le brillant écrivain qui ne tardera pas à devenir classique, grâce à la limpidité de son style, on trouve toujours le bon homme et le bon Français. Il aima son pays par-dessus tout, dans le présent et dans le passé, sans rien sacrifier à l’esprit de parti, sans tomber dans les déplorables iniquités de la politique. Nul n’a parlé de Louis XIV avec plus de respect, de Marie-Antoinette avec plus de piété, de Bonaparte avec plus d’admiration que ce républicain déclaré et convaincu. Il a été, concurremment avec Michelet, avec Henri Martin, avec les plus ardents, avec les plus austères, un vulgarisateur de notre histoire. C’est ainsi qu’il a mérité l’amère faveur du destin qui l’a fait mourir à la fin de l’Année terrible, l’a retranché de la France en même temps que l’Alsace et la Lorraine, et l’a enseveli comme un héros vaincu dans le drapeau national en deuil. Sa gloire littéraire est surtout, avant tout, une gloire patriotique ; aussi voyons-nous sa statue, la première qu’un simple romancier ait obtenue en France, rassembler autour d’elle l’élite de tous les partis.
Ce libre-penseur, qui était d’ailleurs un spiritualiste convaincu, respectait religieusement la foi d’autrui ; ce bon vivant, ce joyeux compagnon, n’a propagé que les bons principes, il n’a prêché que la saine morale : aussi voyons-nous les fidèles de toutes les communions, les philosophes de toutes les écoles absoudre unanimement les écarts véniels de sa vie et de sa plume. Enfin, cet écrivain fougueux, puissant, irrésistible comme un torrent débordé, ne fit jamais œuvre de haine ou de vengeance ; il fut clément et généreux envers ses pires ennemis ; aussi n’a-t-il laissé ici-bas que des amis. Le champ de l’avenir est le patrimoine des bons. Telle est, messieurs, la moralité de cette cérémonie.
FIN.