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De Pontoise à Stamboul

DE PONTOISE A STAMBOUL

Reading edition

I

L’aventure que je vais vous raconter par le menu ne ressemble pas mal au rêve d’un homme éveillé. J’en suis encore ébloui et étourdi tout ensemble, et la légère trépidation du wagon-lit vibrera très probablement jusqu’à demain matin dans ma colonne vertébrale. Il y a exactement treize jours que je quittais les bords de l’Oise pour aller prendre le train rapide de l’Orient à la gare de Strasbourg ; et dans ces treize jours, c’est-à-dire en moins de temps qu’il n’en fallait à Mme de Sévigné pour aller de Paris à Grignan, je suis allé à Constantinople, je m’y suis promené, instruit et diverti, et j’en suis revenu sans fatigue, prêt à repartir demain si l’on veut, par la même voiture, pour Madrid ou Saint-Pétersbourg. Et notez que nous avons fait une halte de vingt-quatre heures dans cette France orientale qui s’appelle la Roumanie, assisté à l’inauguration d’un palais d’été dans les Carpathes, pris le thé avec un roi et un reine et banqueté somptueusement chez le Bignon de Bucarest. On dit avec raison que notre temps est fertile en miracles ; je n’ai rien vu de plus étonnant que cette odyssée dont la poussière estompe encore mon chapeau.

Par quel concours de circonstances ai-je quitté Paris le 4 octobre, à l’heure où le rideau se levait sur le beau drame de mon ami Albert Delpit ? Tout simplement parce qu’un aimable homme, M. Delloye-Matthieu, m’avait dit au printemps dernier :

« Connaissez-vous Constantinople ?

— Oui et non : j’y suis allé il y a trente ans et la ville doit avoir bien changé, quoiqu’elle ait assurément moins changé que moi.

— Si l’on vous invitait à l’aller voir ?

— J’accepterais avec enthousiasme. Quand partons-nous ?

— Aussitôt que le choléra voudra bien nous le permettre. »

M. Delloye-Matthieu est un richissime banquier belge, un puissant industriel et un piocheur infatigable. Il ne se contente pas de faire travailler ses capitaux dans les grandes affaires de la Belgique et de l’étranger ; il y prodigue sa personne, dirigeant, conseillant, surveillant, instruit de tout, présent partout, brûlé par une activité dévorante, et bon vivant avec cela, gai causeur et joyeux convive. On assure qu’il aura bientôt soixante-huit ans ; tout ce que je sais de son âge, c’est qu’à Constantinople il était le dernier à se mettre au lit et le premier aux cavalcades matinales.

Cet aimable homme de finance préside le comité de la Compagnie internationale des wagons-lits dont le directeur, presque aussi connu en Europe que M. Pullman en Amérique, est M. Nagelmackers. Et la Compagnie des wagons-lits invitait une quarantaine de fonctionnaires, d’administrateurs, d’ingénieurs et de publicistes à l’inauguration d’un matériel non seulement neuf, mais tout à fait nouveau.

Je crois superflu d’indiquer pourquoi la Compagnie des wagons-lits est internationale. Son but étant de faire circuler ses voitures sur tous les chemins de l’Europe continentale et d’emprunter successivement pour un même voyage la traction de diverses Compagnies, elle ne pouvait être exclusivement ni française, ni allemande, ni espagnole, ni italienne, ni russe. Je dirai même sans crainte de sembler paradoxal qu’elle ne pouvait être que belge, car le nom sympathique et honoré de la Belgique est synonyme de neutralité. Il faut, pour ainsi dire, le concours d’un bon vouloir universel, d’une sorte de fraternité invraisemblable, au triste temps où nous vivons, pour faire circuler, depuis Brest jusqu’à Giurgewo ou de Séville à la frontière russe, un voyageur malade ou pressé, sans qu’il ait à subir les vexations, les ennuis, les retards de la douane et de la police. L’homme, colis vivant, que les entrepreneurs de transports secouaient sans aucun scrupule, que les contrôleurs réveillaient sans pitié, que les buffets et les gargotiers embusqués aux stations principales empoisonnaient et rançonnaient sans merci, que tout un peuple de parasites et de fâcheux se repassait de mains en mains, deviendra presque, avec le temps, un animal sacré, un chat d’Égypte. Tout le monde se mettra d’accord pour lui donner non seulement de la vitesse, mais du calme, du sommeil et du confort, en échange de son argent.

J’aime fort les chemins de fer, d’autant plus que j’ai connu les diligences, et je fais chaque année une jolie consommation de kilomètres. Mais j’ai pesté souvent, comme tous les Français, contre la réclusion du voyageur dans ces compartiments de huit places où l’on n’est bien qu’à condition d’être quatre, contre l’insuffisance des temps d’arrêt, qui atteste un profond mépris pour les infirmités de la nature humaine. Que de fois, à travers la portière d’un wagon, j’ai contemplé d’un œil d’envie une de ces voitures de saltimbanques où la famille entière boit, mange et dort en paix sous la conduite du pitre mélancolique qui fouette un vieux cheval blanc ! Je sais que ce mode de locomotion manque de promptitude et qu’il ne serait pas goûté des agents de change qui vont le samedi soir à Trouville. Mais le confort et la célérité ne sont pas inconciliables, témoin ces colonies mouvantes que le train de New-York transporte à San-Francisco en cinq jours et demi, et qui parcourent cinq mille trois cent cinquante kilomètres, sans souffrir ni de la faim, ni de la soif, ni même des fourmis dans les jambes, car le voyageur fatigué d’être assis peut se reposer en marchant. Ce qu’il y a de plus merveilleux et de plus enviable dans ces grands trains du Pacifique, c’est qu’on y est chez soi, qu’on peut s’y installer pour toute la durée du voyage sans craindre les transbordements, tandis qu’en France, dans le premier pays du monde (vieux style), il faut changer deux fois de voiture pour aller de Pontoise à Saint-Germain.

Mais si j’ai jalousé souvent le bien-être du voyageur américain, du diable si je m’attendais à le trouver dans les wagons-lits ! Ces longues voitures verdâtres, éclairées par de rares fenêtres qui n’ont pas l’air de s’ouvrir volontiers, attirent quelquefois notre attention dans les gares, à l’arrivée des trains de longue haleine. Elles sont noyées de poussière et l’on distingue à peine dans la pénombre le profil d’un Anglais qui s’étire en bâillant ou la face d’un valet de chambre à casquette galonnée d’or. Telle est du moins l’impression que j’avais conservée du vieux matériel des wagons-lits, des voyageurs et du service. Je n’y voyais guère autre chose que des hôpitaux ambulants ou des cabines de bateau à vapeur en terre ferme ; je n’éprouvais qu’une sincère compassion pour leurs passagers, et je me réjouissais d’être assez bien portant pour éviter les bienfaits d’une hospitalité si bien close.

La soirée du jeudi 4 octobre fut donc pour moi comme une révélation ; elle m’ouvrit un monde que je n’avais pas entrevu même en songe. Par une malice du sort ou peut-être par une ingénieuse combinaison de M. Nagelmackers, le train où nous allions monter s’allongeait parallèlement à un vieux wagon-lit du modèle qui a fait son temps. D’un côté, la voiture-hôpital, la voiture-prison, la vieille voiture verte et poudreuse ; de l’autre, trois maisons roulantes, longues de dix-sept mètres et demi, construites en bois de teck et en cristal, chauffées à la vapeur, brillamment éclairées au gaz, largement aérées et aussi confortables pour le moins qu’un riche appartement de Paris. Les quarante invités de la Compagnie, les parents, les amis, les curieux qui nous entouraient à la gare de l’Est, ne pouvaient en croire leurs yeux. Mais ce fut bien autre chose après le coup de sifflet du départ, lorsque notre menu bagage fut installé dans de jolies chambrettes à deux, à trois ou quatre lits et qu’un repas délicieux nous réunit pour la première fois dans la salle à manger commune. Il est invraisemblable, ce symposium précédé d’un petit salon pour les dames et d’un joli fumoir, et suivi d’une cuisine grande comme la main dans laquelle un superbe Bourguignon à barbe noire fait des miracles que Cleverman et même Hermann n’égaleront jamais. J’ai conservé presque tous les menus de cet artiste sans rival, et si je ne les livre pas à votre admiration, c’est que la bonne nourriture rend l’homme bon et que je craindrais de damner mon prochain par le péché de convoitise. Mais il n’est pas indifférent de noter que la Compagnie s’appliquait à nous faire connaître au jour le jour les mets nationaux et les illustres crus des pays que nous traversions. C’est ainsi par exemple que nous bûmes en Roumanie un très joli vin blanc, fabriqué et signé par M. J.-C. Bratiano, président du conseil des ministres, et vraiment digne de porter le nom d’une Excellence.

C’est au premier dîner, comme il convient, que la connaissance se fit entre nous. Nous étions au départ dix-neuf Français, et nous aurions été vingt si le ministre des postes et des télégraphes n’eût été retenu au dernier moment par la politique ; mais il avait envoyé son aimable fils avec deux grands chefs de service, tandis que M. Grimprel, directeur de la dette inscrite, représentait avec infiniment d’humour et d’esprit le ministère des finances. Nos cinq grandes Compagnies de chemins de fer avaient délégué M. Delebecque, M. Courras, M. Delaître, M. Amiot, MM. Berthier et Regray. On avait invité dans la presse parisienne trois jeunes gens fort gais et de bonne compagnie, M. Boyer, M. Tréfeu et le fils d’Ernest Daudet. Il faut aussi porter à l’actif de la France le célèbre correspondant du Times, M. de Blowitz, qui s’est fait naturaliser vaincu en 1871. C’est un homme très particulier, de physionomie bizarre et d’une coquetterie originale. Peut-être un peu trop pénétré de son mérite et de son influence, mais très intelligent, assez instruit, vif à la réplique, capable d’entendre la plaisanterie et d’y répondre argent comptant. Je n’étais pas sans quelque prévention contre lui avant de le rencontrer en personne ; il gagne à être connu. Les Belges, nos aimables hôtes, étaient les plus nombreux après nous. A l’état-major de la Compagnie, composé de MM. Delloye-Matthieu, Nagelmackers, Lechat, Schrœder, s’étaient adjoints M. Dubois, administrateur des chemins de fer de l’État belge, et le ministre des travaux publics en personne, M. Olin. C’est un jeune homme de trente à trente-cinq ans, de taille très moyenne, de figure avenante, simple et digne, sérieux et cordial, et sans un atome de morgue officielle. L’ambassade ottomane de Paris avait prêté pour quelques jours son premier secrétaire, Missak-Effendi, un de ces diplomates que la Turquie fait faire exprès pour s’attirer les sympathies de l’Europe, car ils sont gens du monde, avisés, réfléchis, séduisants, et ils parlent toutes les langues, y compris le pur parisien. Nous n’avions qu’un seul Hollandais, M. Janszen, mais il incarnait en lui seul tout ce qu’il y a de meilleur dans la Hollande, la droiture, la bonhomie, la cordialité. Je crois bien que, si nous avions eu un prix de bonne grâce à décerner en rentrant à Paris, M. Janszen l’eût emporté à l’unanimité des voix.

Nous trouverons à Vienne et à Pesth l’administration et la presse d’Autriche-Hongrie qui feront bon ménage avec nous. Quant aux Allemands de la grande Allemagne, ils n’étaient représentés parmi nous que par deux ou trois journalistes dont nous n’avons eu ni à nous plaindre ni à nous louer, car nous n’avons pas échangé deux idées avec eux, tout en mangeant le même pain.

II

L’expérience de notre hôtellerie roulante commence au coup de sifflet du départ, et elle intéresse vivement tous ceux d’entre nous qui ont une certaine pratique des chemins de fer. Ainsi, l’on doit nous servir à dîner dans un quart d’heure et nous trouvons le couvert mis avec une intrépidité qui nous étonne. J’ai l’habitude de déjeuner tous les mois dans le train de Paris à Boulogne-sur-Mer, et quoique la Compagnie du Nord ait des voitures admirablement suspendues qui lui coûtent jusqu’à dix-sept et dix-huit mille francs l’une, je sais combien il est malaisé d’y verser et d’y boire un verre de vin sans trinquer avec sa propre chemise. Eh bien ! les serviteurs de la Compagnie Nagelmackers n’ont pas craint de placer devant chacun de nous trois ou quatre verres à pied d’un équilibre fort instable. Il faut que ces braves garçons aient une confiance illimitée dans l’aplomb de leur restaurant, et il nous semble à première vue que les fiches, les cordes tendues, ce qu’on appelle le violon à bord des paquebots, ne seraient pas de trop en cette occurrence. L’événement nous donne tort : rien ne bouge sur ces petites tables si bien servies, tant la construction des voitures a réalisé de progrès depuis quelques années. La pesanteur du train qui représente environ mille kilogrammes de poids mort par voyageur, la fabrication ingénieuse et savante des roues, la multiplicité des ressorts et des tampons, l’écartement des essieux qui permet de poser chaque voiture sur deux trucs indépendants l’un de l’autre, tout concourt à nous faire rouler sans secousse, sans bruit, sans fatigue, à des vitesses qui, par moment, n’ont pas été de moins de quatre-vingt-dix kilomètres à l’heure. Et dans les courbes les plus rapides, où les voitures ordinaires de sept mètres de long sont parfois rudement cahotées, non seulement nous n’avons point ressenti le moindre choc, mais nous n’avons pas même éprouvé cette trépidation qui fait dire aux voyageurs des trains express : Ça marche bien.

Ce qui n’a pas très bien marché le premier soir, c’est le service. Soit que le cuisinier n’eût pas encore ses coudées franches dans l’armoire à surprises qui lui sert d’atelier, soit que les domestiques fussent un peu déconcertés par l’abondance et l’opulence d’un matériel tout battant neuf, soit peut-être tout bonnement parce que les invités se trouvaient trop bien à table et s’amusaient plus que de raison à lier connaissance le verre en main, il n’était pas loin de minuit lorsque nous prîmes le chemin de nos chambres. Encore quelques groupes trouvèrent-ils le moyen de faire une station en plein air sur les petites plates-formes qui séparent les grands wagons : on y est admirablement pour fumer un cigare dont le vent furieux du train emporte la moitié. J’avoue que je n’étais pas fâché d’éloigner l’heure fatale du sommeil et d’entrer le plus tard possible dans la prison sans air où les passagers des bateaux ronflent les uns sur les autres lorsqu’ils ne font rien de pis. Il me semblait que nos voitures neuves devaient sentir la peinture et je ruminais tristement le nom de ces dragées pharmaceutiques qui prétendent guérir le mal de mer. Je n’en eus pas besoin. La chambre, nette et luisante comme un sou neuf, n’a pas reçu une seule couche de peinture, par l’excellente raison qu’elle est boisée du haut en bas. Le matelas et l’oreiller sont juste à point, ni trop mous ni trop durs ; les draps, qu’on change tous les jours par un raffinement inconnu dans les maisons les plus riches, exhalent une fine odeur de lessive ; et mes deux compagnons, MM. Grimprel et Missak-Effendi, sont des dormeurs exemplaires. La lampe à gaz brillait discrètement à travers une épaisseur de soie verte. Lorsque j’ouvris les yeux, nous roulions vers Carlsruhe à travers les prairies badoises, et il faisait grand jour. J’ai su depuis que trois ou quatre ingénieurs de notre bande étaient descendus à Strasbourg avec M. Porgès, président de la Société Edison, pour voir l’intérieur de la nouvelle gare éclairée par la lampe électrique. On dit que c’est fort beau ; mais le soleil lui-même me paraîtrait bien terne à Strasbourg. Nous traversons les bois, les vignobles et les riches cultures du Wurtemberg sans autre incident mémorable que notre toilette du matin. Mais ce détail n’est pas une petite affaire. Le confort est un peu comme le galon ; dès qu’on en prend, on n’en saurait trop prendre. A force d’être bien, nous sommes déjà devenus exigeants, et les deux cabinets de toilette qui s’ouvrent à chaque bout de chaque wagon-lit ne nous suffisent plus, il nous en faudrait au moins quatre. Ils sont installés avec luxe, amplement pourvus de savon, d’eau chaude et d’eau fraîche, et maintenus dans un état d’irréprochable propreté par les valets de chambre. Mais, soit pour la toilette, soit pour les autres besoins de la vie, ils ne peuvent héberger qu’un voyageur à la fois. Nous sommes donc obligés, le matin, de nous attendre les uns les autres et quelquefois assez longtemps. C’est notre seul desideratum dans les délices de cette Capoue roulante, et je crains bien qu’il soit matériellement impossible de faire mieux que l’on n’a fait. Considérez d’ailleurs que les voyageurs ordinaires d’un train express rendraient mille grâces aux dieux s’ils avaient un de ces cabinets de toilette pour cent personnes. Or nous en avions deux pour vingt. En Bavière, non loin de l’inutile et ruineuse forteresse d’Ulm, nous rencontrons pour la première fois le beau Danube bleu que l’on appelle aussi et peut-être plus justement die schmutzige Donau, la sale Danube. Nous découvrons encore une autre chose qui n’est pas sans nous émouvoir. C’est que le wagon-restaurant, où l’on fait de si bonne cuisine et où l’on passe trois heures à table, a un léger défaut de construction : l’essieu chauffe ; une odeur de graisse brûlée avertit nos ingénieurs qui ont le nez fin. Il n’y a pas péril en la demeure ; d’ailleurs les passagers peuvent communiquer incessamment avec le mécanicien. Mais une réparation est nécessaire, et elle ne peut s’exécuter en chemin. Le chef de gare de Munich ne nous l’a pas envoyé dire : il a fait décrocher d’urgence notre beau restaurant neuf avec toutes ses dépendances, juste au moment où l’on nous apportait le café. Mais il faut croire que cette Compagnie des sleeping-cars a tout prévu, même les accidents inévitables dans l’essai d’un nouveau matériel. En moins de cinq minutes, le cuisinier, les maîtres d’hôtel et tous les hommes de service sont embarqués à bord d’un autre restaurant moins neuf et moins brillant que le premier, mais aussi bien pourvu de tout le nécessaire et même de tout le superflu. Jusqu’à Giurgewo où nous devons quitter le train pour pénétrer en Bulgarie, rien ne nous manquera, ni le beurre frais d’Isigny, ni les vins fins, ni les fruits, ni les cigares. Et quand nous reviendrons de Constantinople, nous retrouverons à Giurgewo le beau restaurant neuf qui s’est fait réparer à Munich.

Le court moment que nous avons passé dans la capitale de la Bavière nous a permis d’admirer sinon l’architecture, au moins les proportions d’une de ces gares monumentales dont l’Allemagne victorieuse s’est donné le luxe à nos frais. Non seulement nous les avons payées, mais elles pourront encore nous coûter cher, car elles sont manifestement construites contre nous. Ces halls immenses où tout encombrement de voyageurs est impossible sont des établissements militaires au premier chef. Il ne faut pas être grand clerc en stratégie pour supputer au pied levé le nombre de batteries et de bataillons qu’on y peut embarquer dans les vingt-quatre heures à destination de Paris. J’aime à croire que depuis douze ans notre état-major général a suivi les exemples de M. de Moltke, mais je n’en suis pas bien certain.

Nous avons passé la frontière d’Autriche et pris l’heure de Prague à Simbach après l’heure de Munich, l’heure de Stuttgard et l’heure allemande. Une des particularités de la monarchie autrichienne, c’est qu’il lui sonne deux heures à la fois, l’une à Prague, l’autre à Pest, l’heure bohême et l’heure madgyare. Seule, l’heure de Vienne n’existe pas, probablement parce que Vienne règle sa montre sur les illustres pendules de Berlin. L’horloge de notre wagon-restaurant a craint de s’affoler dans la confusion de tous ces méridiens politiques, et, par une mesure de neutralité intelligente, elle a oublié sa clef à Paris. Quant à nous, nous avons renoncé depuis Strasbourg à déranger nos montres, et ce sont deux voix féminines qui nous ont, à la gare de Vienne, sonné minuit.

Voix charmantes d’ailleurs et voix de femmes gracieuses entre toutes. Au moment où M. Georges Cochery, M. Blavier, M. Eschbacher et M. Porgès, quatre Français, quittaient le train pour aller voir l’Exposition d’électricité, nous embarquions un haut fonctionnaire des Chemins de l’État autrichien, M. Von Scala, avec sa femme et sa belle-sœur. Un élément nouveau et particulièrement délicat venait assaisonner tous nos plaisirs et tempérer agréablement la gaieté d’une nombreuse réunion d’hommes. Mme Von Scala est fort belle ; elle a le type anglais animé par la physionomie viennoise ; sa sœur, Mlle Léonie Pohl, est exactement le contraire d’une beauté classique, mais elle a tant d’esprit, tant de grâce et de bonne humeur qu’elle est sûre de plaire, et pour longtemps, au second coup d’œil. Les deux aimables sœurs ont, du reste, une taille charmante et une profusion de cheveux blond cendré dont la finesse et la couleur feraient merveille à Paris. L’empire d’Autriche-Hongrie est largement représenté dans notre caravane par M. Von Hollan, conseiller de section, M. Von Obermayer, conseiller de régence, charmant homme, le cœur sur la main, délégués l’un et l’autre par le ministre des travaux publics, et par M. Wiener, secrétaire général des Chemins de fer orientaux et frère du célèbre explorateur de l’Amazone. Le plus jeune de ces deux hommes distingués est resté Autrichien ; l’aîné est naturalisé Français et secrétaire de notre légation au Chili.

J’avais parcouru la Hongrie il y a une douzaine d’années avec mon ami Camillo, qui s’est fait moine laïque à Rome et qui nous écrit de si jolies lettres quand il a le temps. Nous avions traversé ensemble ces vastes plaines que l’on croirait cultivées par des génies invisibles, car, en juin 1869, le blé mûr abondait partout et l’on cherchait en vain les laboureurs ou leurs villages. Depuis la ville féodale de Buda et sa laborieuse voisine de Pest jusqu’à l’étrange colonie des Confins militaires, nous n’avions guère vu d’autres habitants que les chevaux nerveux, les bœufs aux longues cornes et les buffles demi-sauvages. Il me semble aujourd’hui que la culture a progressé. L’homme est moins rare, on voit plus de plantations, plus d’arbres fruitiers, plus de vignes surtout. La vigne enrichira peut-être bien des pays déshérités si le phylloxera consomme notre ruine. On nous offre, à toutes les gares, de gros raisins délicieux qui n’ont qu’un seul défaut, c’est d’être trop sucrés ; il faudrait le savoir et l’expérience de vignerons consommés pour transformer tout ce sucre en alcool. Nous suivons à travers les glaces sans tain de nos voitures la récolte du maïs. Elle est très pauvre ; la sécheresse de l’été a arrêté presque partout le développement des épis. Le bétail aura de la paille à satiété ; mais les hommes ? Voici un chariot qui emporte la moisson de cinq ou six hectares, et il n’est rempli qu’à moitié. Par bonheur, les citrouilles, qui se cultivent dans l’intervalle des sillons, ont un peu moins mal réussi. Et puis, voici des troupeaux d’oies, de ces belles oies blanches qu’on dirait emballées par un confiseur, tant leur plume est légère et frisée. Les éleveurs français les payent trente ou quarante francs la paire ; ici, le paysan les vendra jusqu’à vingt sous pièce, si elles sont bien en chair. La chasse offre aussi des ressources au Madgyare aventureux. Nous venons d’admirer deux hommes magnifiques, grands et forts, précédés de deux beaux chiens d’arrêt. Vêtus d’une chemise blanche et d’un caleçon de même couleur, ils marchaient fièrement, nu-pieds dans les chaumes. Ces vastes plaines sans trèfle, sans luzerne, sans remises trompeuses, semblent avoir été créées pour la multiplication des perdrix. On viendra les chercher ici lorsque le braconnage les aura détruites chez nous ; je crois même qu’on y vient déjà et que la Hongrie a sa part dans le repeuplement de nos chasses.

Où donc sommes-nous ? Je ne sais ; quelque part entre Pest et Temeswar. Le train s’arrête et nous sommes salués par la musique des Tziganes. A dire vrai, ces artistes brillants ne sont Tziganes que de nom. Si leurs types sont hongrois, leurs costumes ne feraient pas sensation sur la place de la Ferté-sous-Jouarre. Mais, Bohêmes ou non, ils ont le diable au corps, et ils jouent avec un brio merveilleux non seulement leurs mélodies nationales, mais la musique de Rouget de l’Isle en l’honneur des hôtes français. On les applaudit, on leur crie non pas bis, ce qui serait impoli comme un ordre donné à des inférieurs, mais un mot qui signifie : Comment est-ce ? Nous n’avons pas bien entendu ou bien compris ; nous serions bien heureux de goûter un peu mieux ce que vous nous avez fait entendre.

Mais la machine siffle : adieu musique ! Non ! l’orchestre a bondi dans notre fourgon de bagages ; il a bientôt passé dans la salle à manger ; on fait un branle-bas général des tables et des chaises, et voici nos jeunes gens qui dansent avec les aimables Viennoises une valse de tous les diables. Cette petite fête ne finira qu’à Szegedin. Ce n’est pas seulement la musique qui escalade ainsi l’Orient-Express entre deux stations ; c’est quelquefois aussi, et très souvent, la gastronomie. Les bons vivants des divers pays que nous traversons ne détestent pas, me dit-on, de prendre le train pour deux ou trois heures, histoire de se remémorer les finesses de la cuisine française et de déguster les excellents vins de M. Nagelmackers.

La population qui vient nous voir passer se bariole de plus en plus. Nous remarquons les jolis uniformes des militaires et des Honveds ou territoriaux. Nous saisissons au vol une étonnante variété de types et de costumes le plus souvent admirables. Les Hongrois qui sont maîtres non seulement chez eux, mais dans toute la monarchie autrichienne, ne font pas la majorité même en Hongrie. Ils partagent leur propre territoire avec des millions de Serbes, qui sont Slaves, et des millions de Roumains, qui descendent des soldats de Trajan. Quant à eux, ils sont Turcs, Turcs chrétiens, mais Turcs authentiques. Leurs qualités et leurs défauts, comme leur langue, attestent cette origine dont ils n’ont pas à rougir, car les Turcs, eux aussi, sont une race noble et une fière nation.

La ville de Szegedin, dont les malheurs ont ému le monde entier, est rebâtie à neuf et plus belle, plus régulière, plus confortable surtout qu’elle ne l’a jamais été. Le home est le moindre souci des rudes paysans de ces contrées. Hommes, femmes, enfants, passent leur vie au grand air, ou, quand le froid sévit trop fort, s’entassent dans de véritables tanières. Ce qui distingue surtout la civilisation orientale de la nôtre, c’est l’absence presque totale des capitaux immobilisés. Dans la banlieue de Londres ou de Paris, la propriété bâtie représente une valeur de plusieurs milliards. Ici, vous pourriez parcourir cent kilomètres sans rencontrer pour cent mille francs de maisons. La construction des chemins de fer a été une heureuse dérogation à la règle générale ; encore est-on tenté de croire que ce phénomène s’est produit un demi-siècle trop tôt, car le trafic est extrêmement rare, et nous roulons souvent quatre ou cinq heures de suite sans nous croiser avec un train.

Le paysage, qui était plat et monotone depuis le matin, tourne au pittoresque à mesure que nous approchons des Carpathes. Ainsi que le Danube, notre route a ses Portes-de-Fer. On ne les franchit pas toujours sans danger ; les torrents ne se font pas faute de miner le ballast ; la marne verte des montagnes s’éboule ou glisse en grandes masses sur la voie. Un train a déraillé ici la semaine dernière et l’on nous dit qu’il y a eu mort d’homme. Nous voyons une équipe de terrassiers qui travaillent à prévenir tout nouvel accident. Notre journée de samedi s’achève au milieu de décors magnifiques et incessamment renouvelés. Malheureusement la nuit tombe vite en octobre ; elle nous a surpris au milieu des merveilles d’Herculesbad, les bains d’Hercule, une station renouvelée des Romains et décorée avec infiniment de goût par les modernes. La gare, qui est un beau morceau d’architecture, développe sa façade entre deux grands portiques entièrement drapés de vigne vierge. Cette décoration est d’un goût qui ferait pâmer le chef de station de l’Isle-Adam et ses collègues de la ligne de Pontoise à Creil, tous habiles artistes et fins jardiniers, comme on sait.

C’est à Orsowa que Kossuth, vaincu par la Russie et par l’Autriche, enterra le trésor national, c’est-à-dire la couronne de saint Étienne. Ce souvenir patriotique est consacré, nous dit-on, par une chapelle que nous ne voyons pas, car il fait décidément nuit noire et c’est en aveugles que nous passons la frontière de Roumanie.

Il était convenu au départ que nous nous arrêterions vingt-quatre heures à Bucarest pour attendre le train ordinaire, parti de Paris vendredi soir et correspondant comme le nôtre avec le bateau de Varna. Mais, considérant que la ville de Bucarest est trop neuve, trop civilisée, trop semblable à Paris ou à Bruxelles pour retenir, un jour durant, des voyageurs aussi pressés que nous, la Compagnie hospitalière organisa pour le dimanche une petite partie de campagne à quatre heures de la capitale. Quatre heures en express, c’est approximativement la distance de Paris à Dieppe. Voyez-vous d’ici le bourgeois qui, pour se désennuyer le dimanche, prend une tasse de thé à la gare Saint-Lazare, se baigne sur la plage devant le Casino de M. Bias, déjeune à l’hôtel Royal, écoute le concert sur la Terrasse, et revient à Paris sur les dix heures pour souper au café Anglais ? Voilà le plan de notre journée du 7 octobre, tel qu’il avait été dressé par l’esprit inventif de M. Nagelmackers. Vous verrez qu’il a réussi au delà de toute espérance.

III

Il n’était pas cinq heures du matin quand nous sommes entrés, tout dormants, dans la gare de Bucarest. Le directeur des Chemins de Roumanie, M. Olanesco, nous attendait pour déjeuner au buffet en très nombreuse et très aimable compagnie. Je trouve en descendant sur le quai M. Frédéric Damé, un jeune journaliste parisien, qui s’est enraciné ici en épousant une femme charmante et qui dirige avec succès un grand journal politique, l’Indépendance roumaine. Il se met à table avec nous et nous apprend entre deux verres de thé et deux tartines de caviar que le village de Sinaïa, où nous allons passer la journée, doit être aujourd’hui le théâtre d’une solennité officielle. Toutes les autorités du pays, sauf la presse, ont été conviées à l’inauguration d’un palais que le roi Charles s’est fait bâtir dans la montagne, à plus de six cents mètres au-dessus du niveau du Danube. L’édifice, dont on dit merveille, a coûté plus de dix ans de travail et plus de trois millions de francs. On forme un train de plaisir qui doit emporter les curieux à Sinaïa ; quant à nous, nous nous y rendrons sans rompre charge dans nos excellentes voitures. Sinaïa, qui tire son nom d’un monastère du Sinaï, est au nord de la capitale, en pleine Transylvanie. Nous allons traverser pendant une heure au moins les terres d’un de mes vieux amis, Georges Bibesco, qui n’est que prince en Roumanie, mais que l’armée française compte au nombre de ses héros. Je lui ai fait savoir notre arrivée et j’espère lui serrer la main à la station de Campina. Mais le temps nous commande et la vitesse nous opprime ; notre train brûle Campina et presque toutes les stations de la route. Cependant nous avons pu voir un bon lopin de Roumanie, plaine ou montagne, et nous faire une idée de ce riche et singulier pays. Son territoire égale en étendue un grand tiers de la France et la population n’est guère que de cinq millions d’habitants. Les plaines, toutes en terre d’alluvion, ont une fertilité inépuisable ; la terre végétale y mesure souvent plusieurs mètres de profondeur. Malheureusement les forêts ont été dévastées et le sont encore un peu tous les jours, tant par les hommes que par les bêtes, et le déboisement a produit un régime des eaux déplorable. Les cinq ou six affluents du Danube qui traversent le pays ne méritent pas le nom de rivières ; sauf le Jul et l’Olto dont le cours pourrait être amélioré, ce sont des torrents qui débordent aujourd’hui et qui seront à sec demain. Il suffit d’un été sans pluie, comme celui de 1883, pour dessécher tout le pays, réduire à néant les récoltes et affamer la population agricole, c’est-à-dire le pays entier. La question agraire est très brûlante ici, comme à Rome du temps des Gracques, mais elle ne serait pas résolue par le partage des terres, car la terre ne manque pas au paysan ; il en possède plus qu’il n’en peut cultiver. La même loi qui a supprimé le servage en 1864 a doté chaque famille agricole de cinq hectares et demi, ce qui est fort beau. Si ce n’était pas suffisant, l’État, qui possède encore un tiers du pays, ne se ferait pas prier pour augmenter la dose. Mais le capital manque au paysan roumain ; il lui faudrait un peu d’argent pour acheter un matériel d’exploitation, le bétail, les semences, et quelquefois le pain de sa famille. Quand je dis le pain, c’est une façon de parler, car ces pauvres travailleurs de la campagne ne le connaissent que de réputation. D’un bout à l’autre de l’année, ils vivent de maïs cuit à l’eau et assaisonné d’un peu d’ail ou d’oignon. Que la récolte manque, et l’affranchi devient serf, comme au temps des hospodars phanariotes. Il va chez son voisin, le riche propriétaire, emprunter quelques sacs de maïs, et, pour ne pas mourir de faim, il engage sans hésiter la seule chose qu’il possède, le travail de ses bras. L’année prochaine, à l’époque où il aura besoin de labourer, de sarcler ou de moissonner chez lui, le créancier le sommera de tenir ses engagements, et il devra s’exécuter, coûte que coûte. Ceux qui tondent ainsi sur la misère du prochain s’exposent à des représailles. Le Roumain est trop doux pour entreprendre la Jacquerie en gros, mais il est quelquefois assez désespéré pour la pratiquer en détail. Les chômages religieux que l’orthodoxie grecque multiplie à tort et à travers viennent encore aggraver dans ce pays la difficulté de vivre. On me parle de cent vingt-cinq jours de fêtes par an, sans compter les dimanches. Nos curés n’auraient pas beau jeu dans le canton de Pontoise s’ils venaient dire aux bonnes gens de la légume : « Vous ne travaillerez qu’un jour sur deux. » Ici le prêtre est médiocrement considéré, mais religieusement obéi. Il impose une fois par mois son eau lustrale et ses prières aux riches habitants de la ville qui ne regardent pas à vingt francs pour en débarrasser leurs maisons. Mais nous ne sommes pas venus ici pour réformer l’Église d’Orient. Voici la ville de Plojeski, avec ses sources de pétrole qui, si l’on sait en tirer parti, remplaceront bientôt la houille anglaise pour l’éclairage au gaz, et le bois pour le chauffage des machines. Non loin de là, nous remarquons un joli petit camp de cavalerie, avec les tentes dressées en bon ordre, les chevaux au piquet, les hommes en liberté, et l’éternel féminin rôdant à l’entour. A partir de Campina, nous sommes en pleine montagne ; la voie longe un torrent endigué tant bien que mal par des enrochements énormes que l’eau ne respecte pas toujours. Le lit est presque à sec en ce moment ; on y voit circuler des charrettes à bœufs et des paysans qui ramassent la pierre calcaire arrondie en galets, pour alimenter de petits fours à chaux épars sur les deux rives. La montagne est pittoresque à sa façon, autrement que les Alpes qui sont granitiques, ou les Pyrénées qui sont calcaires. Elle ressemblerait plutôt à l’Apennin mais à un Apennin plus neuf, moins usé, aux arêtes un peu plus vives, avec une végétation plus puissante et plus grandiose. Nous marchons de surprises en étonnements et de ravins en précipices, jusqu’au village paradoxal de Sinaïa ; je dis paradoxal parce que c’est un village sans paysans et beaucoup plus mondain en apparence et en réalité que Bougival ou même Trouville. Ce ne sont que chalets, que villas et châteaux, le tout fort élégant, très riche et d’un goût parisien qui se retrouve jusque dans l’arrangement des jardins et des squares. Nous arrivons à la station, et le premier objet qui y frappe ma vue est la bonne et loyale figure du vieux démocrate Rosetti qui restera toute sa vie le disciple enflammé et aimé de Michelet et de Quinet, l’ancien apôtre du quartier Latin, l’indomptable champion de la liberté dans sa patrie et dans la nôtre. Partout où la fortune l’a conduit, il a joué les premiers rôles ; il est arrivé malgré lui aux dignités et aux honneurs, ou plutôt les honneurs ont fini par s’imposer à lui. Républicain convaincu et déclaré, il est le président de la Chambre roumaine, et le roi Charles professe une haute estime pour lui. On m’assure d’ailleurs que le fait n’a rien d’anormal dans ce pays de liberté et de sincérité excessive, que le roi compte un certain nombre de républicains dans sa maison civile et militaire, et qu’il n’en est pas moins fidèlement servi.

L’illustre président avait eu la bonté de venir au-devant de moi pour me conduire au château royal et me faire asseoir, quoique indigne, au banquet de gala. Mais un gala royal, même dans la montagne, commande une tenue que je n’avais point apportée dans ma valise ; je me confondis donc en excuses et en remerciements et je gagnai avec mes compagnons de voyage l’hôtel de Sinaïa où il est permis de déjeuner. C’est qu’il y a deux hôtels dans la petite ville, un où l’on déjeune et un autre où l’on dîne. L’un des deux, paraît-il, le premier en date, appartient à un ancien serviteur de la maison royale. Lorsque son concurrent demanda la permission d’élever hôtel contre hôtel, l’autorité réserva les droits du premier occupant et l’on fit cette cote mal taillée qui nous paraîtrait singulière dans un pays moins neuf. C’est véritablement un monde à part que cette Roumanie. Les Turcs, qui ne l’ont jamais conquise, en tiraient un tribut modeste et un bakchisch exorbitant. Les gouverneurs ou hospodars chrétiens, choisis presque toujours parmi les Grecs du Phanar, achetaient jusqu’à six millions le droit d’exploiter le pays, et je vous laisse à penser si, une fois nommés, ils travaillent à se refaire. Le Divan révoquait souvent le titulaire au profit d’un plus riche ou plus généreux enchérisseur. La confiance des Turcs était si grande dans ces représentants de l’autorité, qu’ils obligeaient chaque hospodar à laisser son fils ou son frère en otage à Constantinople. Ce qui n’empêcha pas Michel Soutzo de lever, comme on dit, l’étendard de la révolte : il eut soin seulement de prévenir son frère qui était otage au Phanar et qui s’enfuit à la faveur d’une fête homérique, tandis que les ministres et la police soupaient chez lui. Oui, c’est un monde à part, même aujourd’hui que le moindre bourgeois de Bucarest parle français comme vous et moi et que l’enseignement est gratuit à tous les degrés dans les écoles du royaume. Ni la civilisation la plus raffinée ni l’instruction la plus philosophique n’ont encore eu raison du préjugé antisémitique, et ces fins Parisiens des bords du Danube s’imaginent encore que tout est permis contre les juifs. Leur Parlement n’a-t-il pas fait remise à tous les fonctionnaires et pensionnaires de l’État des dettes qu’ils avaient contractées en engageant leur revenu, sous prétexte que les prêts ne pouvaient qu’être usuraires, étant consentis par les juifs ?

Notre déjeuner en plein air, sous la véranda de l’hôtel, est égayé par un orchestre de Tziganes dont le chef, un petit bonhomme nerveux, aux yeux d’escarboucle, marie sa voix légèrement voilée et d’autant plus pénétrante au son des instruments. Nous recevons des offres de services d’un marchand de tapis indigènes, assez hauts en couleurs, mais moins beaux et deux fois plus cher que les tapis de Caramanie. Deux ou trois paysannes viennent aussi nous présenter quelques étoffes et quelques broderies de leur façon. J’y constate avec effroi de mauvais tons rouges et des violets criards. Malheur à l’Orient, si ce grand coloriste laisse entrer chez lui l’aniline et la fuchsine ! On me dit, pour me consoler, que plusieurs dames de Bucarest ont eu la généreuse idée de fournir des modèles aux brodeuses de la campagne et de s’employer au placement de leurs ouvrages. Hélas ! puis-je oublier que les plus beaux châles de cachemire sont des chefs-d’œuvre de grands artistes qui ne savaient ni a ni b ? Depuis que les marchands de nouveautés les font dessiner à Paris par des élèves de Cabanel, les poissardes elles-mêmes n’en veulent plus.

Comme nous prenions le café, un officier du palais est venu nous avertir que le roi et la reine voulaient nous voir et, qu’en dépit de l’étiquette, nous étions attendus là-haut dans nos costumes de voyage. Au même instant, la pluie, qui nous avait légèrement taquinés pendant deux heures, se met à tomber assez dru. Pas un fiacre à notre disposition dans ce lieu de plaisance. Il s’agit donc de faire une demi-lieue à pied, dans des sentiers de montagne, sous une nappe d’eau qui s’épaissit de minute en minute. Il est clair que nous arriverons tout mouillés, malgré nos parapluies, et quelque peu éclaboussés ; mais tant pis ! nous partons gaiement à la queue leu-leu par la route des chèvres. En un quart d’heure, nous atteignons le monastère de Sinaï où le roi s’était fait une installation provisoire pour diriger la construction de son château. Cinq minutes après, nous découvrons au-dessus de nos têtes la silhouette élégante et bizarre d’un bâtiment comme nous n’en avons jamais vu que dans nos rêves ou dans les contes de fées illustrés. C’est un palais-chalet où l’archéologie la plus savante et la fantaisie la plus moderne semblent avoir jonglé avec le bois, le marbre, le verre et les métaux. Entre les tours et les tourelles qui poignardent la nue, on voit briller des uniformes sur les balcons couverts de vérandas. Chaque bouffée de vent nous apporte quelques lambeaux d’une musique militaire, et au milieu d’une future pelouse, dont le premier gazon verdira l’an prochain, un jet d’eau assez fort pour faire tourner un moulin s’élance à des hauteurs vertigineuses. Nous ne jouissons pas beaucoup du paysage, quoiqu’il soit merveilleux ; c’est bien assez d’éviter des accidents ridicules sur un terrain détrempé où le pied manque à chaque pas. On dit que le terrain des cours est glissant : je ne l’ai jamais si bien vu. Enfin nous arrivons, et un bel officier (je n’en ai vu que de beaux en Roumanie) nous introduit tels que nous sommes, qui en veston, qui en redingote, les uns avec leur chapeau rond, les autres avec leur chapeau mou, M. de Blowitz en bandit calabrais. En déposant nos paletots et nos parapluies sous un vestibule splendide, nous aurions payé cher le coup de brosse d’un décrotteur ; mais à la guerre comme à la guerre. Personne ne parut s’apercevoir que nous étions crottés comme des barbets. Nous fûmes introduits en pompe dans un salon éblouissant où tous les dignitaires du royaume, tous les hauts fonctionnaires, tous les ministres, sauf le président du conseil, M. Bratiano, absent pour cause de diplomatie, étalaient leurs plaques et leurs cordons. Un maître des cérémonies nous fit former le cercle et l’on nous présenta l’un après l’autre aux châtelains couronnés.

Le roi Charles est un homme de stature moyenne, de tempérament sec et nerveux, de tournure franchement militaire. Il a quarante-cinq ans, mais il ne porte pas son âge. Il parle le français sans accent ; on assure qu’il possède à fond et qu’il écrit élégamment la langue roumaine. On dit aussi que ce prince de la maison des Hohenzollern s’est attaché de cœur à son pays d’adoption, et qu’il est aussi bon patriote en Roumanie que Bernadotte le fut en Suède. Ce que nous avons pu juger par nous-mêmes, c’est qu’il exerce avec un vrai talent, dans les réceptions officielles, le difficile métier de roi, trouvant un mot aimable pour chacun et s’efforçant de mettre ses interlocuteurs à l’aise. Le grand interwiewer, M. de Blowitz, prétend qu’il a été interwiewé par le roi et que Charles Ier lui a extrait son opinion sur la politique de l’Autriche.

Je ne dirai pas que la reine nous a plu, ce serait peu : elle nous a charmés tous tant que nous étions, Français, Belges et étrangers. C’est une grande et belle personne, au profil grec, aux yeux superbes, aux dents éblouissantes, à la physionomie noble et gracieuse. On sait qu’elle est artiste et lettrée et qu’elle a publié en français un livre dont Louis Ulbach a revu les épreuves. Elle paraît avoir gardé un goût très vif pour notre nation, quoique M. Camille Barrère, à la conférence de Londres, ait tout fait pour nous aliéner le peuple et le gouvernement de Roumanie. La reine et ses dames d’honneur, avec qui j’ai eu la bonne fortune de m’entretenir un instant, portaient le costume national. Il est, à mon avis, plutôt grec que romain, mais il est à coup sûr antique, car il se compose essentiellement de la tunique, du peplum et du voile. Le fond est toujours blanc, rehaussé par des broderies dont la couleur et le dessin varient à l’infini, mais sans que la décoration la plus riche dénature la simplicité grandiose du motif.

Les compliments échangés, le roi nous invita à parcourir les appartements de ce palais probablement unique au monde non seulement par la situation et par le style, mais parce qu’il est l’œuvre d’un architecte couronné. L’intérieur et l’ameublement sont d’un goût plus original que classique, mais généralement heureux. On a fait une véritable débauche de boiseries ; quelques salles, et non pas des plus petites, sont ouvragées du haut en bas comme un bahut de la Renaissance. Il paraît que le roi a mis la main sur un de ces artistes modestes et désintéressés qui s’enferment dans leur travail comme le moine dans son cloître. Je n’en connais plus guère ; et vous ?

Une autre particularité de la construction, c’est le soin qu’on a pris d’ouvrir les principales baies sur les points de vue les plus beaux ; et il y en a d’admirables. Les torrents, les rochers, les grands arbres deux ou trois fois centenaires, les vallons où l’eau des sources claires entretient une fraîcheur perpétuelle, forment un panorama varié que nous voyons maintenant tout à l’aise, car chaque fenêtre est le cadre d’un tableau.

Nous pensions qu’il ne nous restait plus qu’à prendre congé de nos très gracieux hôtes, lorsqu’on nous fit entrer dans un salon presque aussi grand et aussi haut qu’une église, et l’on nous invita à nous asseoir dans des stalles de bois sculpté, comme des chanoines au chœur. Nous étions dans la salle de musique. Une jeune Roumaine de bonne famille qui a brillamment débuté à l’Opéra de Madrid et qui, m’assure-t-on, est engagée à Nice, chantait au piano et la reine l’accompagnait. O vénérable baronne de Pluskow, grande-maîtresse du palais d’Athènes sous le règne du pauvre Othon, que dirait votre ombre pointue si elle voyait traiter si familièrement la sacro-sainte étiquette des cours ? Vous relèveriez votre noble vertugadin pour voiler votre visage solennel si vous entendiez cette foule d’intrus malotrus applaudir sans façon, comme dans un salon vulgaire, le chant qui est très beau et l’accompagnement qui est parfait. Mais ce sera bien pis dans un instant : la reine n’est plus au piano ; elle a cédé la place à une demoiselle d’honneur et, assise dans un grand fauteuil, elle écoute. Tout à coup elle s’aperçoit qu’il y a une page à tourner : Sa Majesté se lève et va, de ses augustes mains, tourner la page. Pauvre étiquette ! On me raconte qu’elle a reçu des atteintes plus rudes encore pendant la guerre des Balkans, lorsque la reine était aux ambulances et qu’elle pansait jour et nuit de malheureux soldats blessés qui n’avaient pas même été présentés à la cour.

Le petit concert achevé, on nous invite à prendre le thé dans une salle à manger monumentale où l’on vient d’allumer pour la première fois les bougies. Le problème de l’éclairage dans un bâtiment aussi vaste est assez sérieux ; je ne crois pas qu’il soit encore définitivement résolu : mais j’incline à penser que la lumière électrique aura le dernier mot ici, et peut-être dans toute la Roumanie. La reine nous fait voir un procès-verbal de la fête écrit et illustré par elle-même sur une grande feuille de vélin, dans la forme et dans le goût des manuscrits du moyen âge. La principale façade du château y est vivement esquissée en camaïeu entre deux quatrains commémoratifs dont l’un est de M. Alexandri, le grand poète de la Roumanie, l’autre de la reine elle-même, qui a daigné nous les traduire tous les deux. Il commençait à se faire tard lorsque le roi et la reine, après un dernier cercle, nous permirent de prendre congé. Toute la bande se précipita en masse vers l’escalier d’honneur, où un bon domestique, qui nous prenait sans doute pour des ouvriers du château, nous arrêta poliment. Il nous mena lui-même par de jolis petits couloirs jusqu’à un escalier de service qui nous mit dans la cour, juste sous une gouttière. Or il pleuvait comme en Bretagne et nous avions laissé nos paletots et nos parapluies au bas du grand escalier. Il fallut donc retourner sur nos pas, puis retrousser nos pantalons, puis revenir sous les ondées, de flaque en flaque, à la gare où notre train nous attendait. Chemin faisant, la nature nous offrit, elle aussi, un curieux spectacle : le rideau de montagnes qui fermait l’horizon derrière nous changea subitement de couleur : il était noir, il devint blanc dans l’espace de quelques minutes ; c’était la première neige de la saison.

Nous ne rentrons pas seuls à Bucarest ; outre mon jeune confrère Frédéric Damé, le général Falcoïano, directeur général des chemins de fer, et le colonel Candiano Popesco, aide de camp du roi, s’en viennent dîner avec nous. Le colonel, dont la physionomie martiale et l’esprit pétillant me rappellent un peu le général Lambert, s’est couvert de gloire à Plewna. C’est un chaud patriote, un libéral fougueux et un poète de talent, m’a-t-on dit. De quoi parlerait-on avec deux militaires distingués, sinon de la guerre ? De la guerre d’hier et de celle qui peut-être s’allumera demain. Ces messieurs nous parlent des Turcs, leurs anciens ennemis, avec une profonde estime. Ils admirent de bonne foi ce pauvre soldat musulman qui a tant de courage et si peu de besoins. Ils parlent très modestement d’eux-mêmes, mais ils ont une légitime confiance dans la valeur physique et morale de leurs hommes, et ils envisagent stoïquement l’avenir qui n’est pas rose, vu d’ici. La diplomatie a beaucoup créé dans ces derniers temps, mais elle n’a rien organisé. Elle a constitué deux royaumes indépendants qui dépendent l’un et l’autre de leur puissant voisin, l’empire austro-hongrois ; nous voyons en revanche deux principautés vassales de la Porte se livrer plus ou moins spontanément à la Russie. On a cédé beaucoup à la Grèce, mais on ne l’a ni contentée ni désarmée ; on a donné aux Roumains la Dobrudja, mais on leur a pris la Bessarabie ; la Dobrudja vaut la Bessarabie ; peut-être même se vendrait-elle plus cher dans une étude de notaire, mais le patriotisme calcule-t-il ainsi ? Quand le traité de Francfort nous a violemment arraché l’Alsace et la Lorraine, nous eût-on consolés en nous octroyant la Belgique ? Aux yeux de l’optimisme le plus résolu, tous les pays détachés de la Turquie sont un terrain d’intrigue qui peut redevenir en peu de jours un champ de bataille ; la Russie et l’Autriche s’y disputent la prépondérance, y sèment l’or à pleines mains, y font travailler l’opinion par leurs agents les plus habiles. Dirons-nous qu’elles y préparent la lutte ouverte à bref délai ? Ce serait peut-être beaucoup, mais les peuples pas plus que les hommes n’échappent à leurs destinées et les deux grandes puissances orientales de l’Europe doivent se heurter tôt ou tard dans les plaines que nous parcourons si gaiement. Des flots de sang rougiront encore ce vieux Danube limoneux ; la lutte qu’on ne saurait éviter sera d’autant plus formidable que l’Allemagne a promis son concours à l’Autriche et que la Turquie n’est ni morte ni résignée à se laisser mourir. Que deviendront, au jour de la tempête, les petits États mis au monde par le traité de Berlin ? La Roumanie est décidée à vivre ; elle ne fera pas bon marché de son autonomie. Mais elle a des revenus terriblement limités ; son budget de cent vingt millions suffirait à peine à l’entretien de l’armée. Il faut pourtant alimenter tant bien que mal les autres services publics ; les ministres se contentent de douze cents francs par mois ; le préfet de police de Bucarest en a sept cents, tout juste assez pour payer la location d’une voiture ; les sous-préfets, deux cent cinquante, chiffre peu rassurant au point de vue de la moralité administrative. Le roi m’a conté tout à l’heure qu’il avait fait venir de France en consultation un forestier consommé et qu’il n’épargnerait aucun effort pour reboiser le pays. Mais, avant de planter un seul arbre, il faudrait protéger contre la main des hommes et la dent des troupeaux les arbres tout venus qui ne demandent qu’à vivre ; et malheureusement le garde forestier et le garde champêtre manquent partout.

Bah ! qui vivra verra ! Nous approchons de Bucarest, nous faisons un bout de toilette, et, vers dix heures du soir, quelques bons fiacres découverts attelés de chevaux endiablés nous emportent le long d’une rue interminable, bordée de maisons assez basses, très propres et généralement neuves, jusqu’au restaurant à la mode. On nous y sert un excellent souper où l’esturgeon remplit avec succès le rôle principal. Je croyais aimer le caviar frais, mais je ne le connaissais que de réputation. Quant au sterlet, qui n’est autre chose que l’esturgeon dans l’âge tendre, je vous souhaite, ami lecteur, de le goûter une fois au naturel comme on nous l’a servi, sans ail, sans paprika, sans aucun de ces condiments féroces dont la cuisine hongroise a coutume de l’empoisonner sous prétexte de le rendre meilleur. M. Campineano, ministre de l’agriculture, et l’un des hommes les plus distingués du royaume, présidait le repas, qui fut très gai, arrosé de vins excellents et couronné d’une demi-douzaine de toasts que je me ferais un plaisir de citer si nous avions eu derrière nous un sténographe. Le bon Damé me reconduisit à la gare après minuit ; je m’endormis avec délices ; je rêvais que le train, parti de Paris vingt-quatre heures après nous, se faisait attacher au nôtre, qu’on donnait le signal du départ et qu’en une heure et quelques minutes nous arrivions à la frontière de Roumanie. Et comme le songe et la réalité ne faisaient qu’un dans ce miraculeux voyage, il se trouvait que j’avais rêvé juste, car à six heures trois quarts nous mettions pied à terre à Giurgewo, et nous n’avions que le Danube à traverser pour entrer dans la Bulgarie par Roustschouk.

IV

Un savant ingénieur de la Compagnie du Nord, M. David Banderali, qui est par surcroît un artiste et un écrivain distingué, a publié le 18 mars de cette année, sous prétexte de conférence, une étude vraiment originale, intitulée les Trains express en 1883. Parmi les idées neuves qui abondent dans son beau travail, il en est une qui m’a surtout frappé par le sérieux du fond et le pittoresque de la forme. La voici : « Le point de départ de l’établissement du matériel à voyageurs a été différent en Amérique et en Europe. En Europe, nous sommes partis de la simple chaise à porteurs que nous avons placée sur des roues, et dont nous avons fait peu à peu la diligence et la voiture de chemin de fer. En Amérique, le point de départ est tout opposé. L’Américain a pris sa maison, l’a réduite aux proportions strictement nécessaires pour la faire circuler sur les voies ferrées, et l’a mise sur des roues. »

Je n’ai jamais si bien senti la justesse de cette observation qu’à Giurgewo, en quittant notre hôtellerie mobile et les serviteurs bien stylés qui nous avaient suivis jusque-là. L’homme est un animal casanier ; il veut être chez lui, même en voyage. Il y a quinze ans, les matelas de coton bien tassé sur lesquels on repose dans les hôtels du Caire m’avaient paru bien durs au premier choc ; je les trouvai délicieux après un mois de navigation dans la Haute-Égypte, et mes compagnons de voyage s’écrièrent aussi en apercevant notre auberge sous les grands mimosas de l’Esbekieh : « Nous voilà donc chez nous ! » Eh bien ! je n’étais plus chez moi, mais plus du tout, lorsque je mis pied à terre en plein champ devant la berge fangeuse et délabrée du Danube ; et au moment où vingt portefaix s’emparèrent de notre bagage, pour le transporter au bateau, je sentis vaguement la terre manquer sous mes pas.

Au demeurant, si l’embarcadère de vieux bois mal équarri et fort usé n’était pas des plus confortables, le petit vapeur matinal qui nous conduisit à Roustschouk en moins d’une demi-heure était assez hospitalier ; le capitaine avait une bonne grosse figure ; le sommelier du bord servait infatigablement ses petites tasses d’excellent café à la turque, et le valet de chambre de M. Nagelmackers débouchait une vingtaine de bouteilles empruntées pour la circonstance à la cave des wagons-lits. Nous avions fait, d’ailleurs, sur la chaussée de terre qui deviendra plus tard un quai, une ample provision des bons raisins de Roumanie.

Notre débarquement fut un peu retardé par l’escale d’un de ces grands bateaux autrichiens qui ressemblent à des arches de Noé, et qui feront encore assez longtemps concurrence aux chemins de fer entre la basse Hongrie et les bouches du Danube. Le fleuve qu’on a mis en valse était très plein, assez rapide et fauve comme le Nil à Boulaq dans la saison des hautes eaux.

Je ne dirai rien de la gare de Roustschouk, sinon que cette tête de ligne ferait médiocre figure dans un village des Landes. Arrivés à huit heures, nous devions monter en wagon à neuf heures et demie ; je pus donc prendre avec deux ou trois compagnons un des grands fiacres découverts et disloqués dont les cochers, vêtus comme les compagnons du Roi des montagnes, et les chevaux échevelés comme des coursiers de ballade, nous offraient leur service en criant ou hennissant des mots inconnus. J’ai donc vu Roustschouk, c’est-à-dire une agglomération de plâtras alignés tant bien que mal le long de rues invraisemblables, où la pelle et le balai feront sensation s’ils ont jamais la fantaisie de venir s’y promener comme nous. L’affreux Pirée, tel qu’il m’est apparu en février 1852, est un Versailles en comparaison de Roustschouk. Pauvres Bulgares ! Vous souvient-il du temps où l’Europe s’intéressait si chaudement à leur sort ? Je vois encore MM. Jankolof et Geschof, les jeunes et intelligents délégués qui vinrent à Paris solliciter l’appui moral de Gambetta. Ils me firent l’honneur de s’adresser à moi pour obtenir une entrevue avec l’illustre patriote, et ils le rencontrèrent à ma table, sous les ombrages de Malabri. Gambetta n’avait pas d’armée à leur offrir et il craignait de les voir s’engager dans une aventure.

« Quel est exactement, leur disait-il, l’état de vos forces ? »

Ils répondaient :

« Nous n’en avons point.

— Pas même une garde nationale ?

— Pas même. Nous n’avons que les sociétés de gymnastique.

— Armées ?

— A peine.

— Exercées ?

— Un peu.

— Mais, mes pauvres enfants, vous serez écrasés !

— Sans nul doute ; et pourtant nous nous soulèverons.

— Pourquoi donc ?

— Il le faut. »

Nous n’en pûmes tirer d’autres réponses ; on eût dit que la contagion du fatalisme musulman les avait gagnés.

Ils s’insurgèrent, comme ils nous l’avaient dit, et furent écrasés, comme Gambetta le leur avait prédit. Leur sang coula à flots jusqu’au jour où la Russie sentit qu’elle devait les secourir comme Slaves et comme orthodoxes. Elle fit la guerre pour eux, une guerre sentimentale et politique à la fois qui l’avança d’une grande étape dans sa marche sur Constantinople.

Cette histoire, qui date d’hier, me revient en esprit quand mon fiacre débouche sur une place beaucoup plus pittoresque que pavée, où quelques centaines de Bulgares font l’exercice sous le commandement d’officiers russes. Tout juste devant nous, au milieu des masures, s’élèvent les constructions d’un palais inachevé. C’est une des futures résidences du prince régnant, Alexandre de Battenberg. On dit que ce jeune homme de noble sang faisait assez activement la fête, lorsque son grand patron et son parent, l’empereur de Russie, le plaça sur un trône pour l’empêcher de courir. On dit aussi que le sentiment du devoir professionnel, concurremment avec l’instinct de conservation personnelle, l’a rendu presque aussi bon Bulgare que le roi Charles de Hohenzollern Sigmaringen est devenu bon Roumain. Il s’émanciperait volontiers des tuteurs à la main pesante que la Russie lui a imposés et que son peuple supporte impatiemment comme lui ; peut-être même irait-il jusqu’à secouer le protectorat de la Russie, mais ses sujets ne le suivraient sans doute pas aussi loin, car les Bulgares sont accoutumés à voir dans l’empereur de Russie un libérateur, un pape et un père.

Il y a très probablement dans ce pays des villes autrement bâties et autrement peuplées que Roustschouk, mais je n’en parlerai pas de visu, car le grand financier qui a construit le chemin de Roustschouk à Varna les a soigneusement évitées. Lorsque le pauvre Abd-ul-Azis commanda le réseau des chemins turcs, au prix de deux cent cinquante mille francs le kilomètre, il oublia entre autres choses de dire dans le cahier des charges que ces chemins desserviraient les villes du pays, et le concessionnaire, exclusivement appliqué à faire du kilomètre, comme certains clercs d’avoués font du rôle, suit respectueusement les profils du terrain, évite les travaux d’art et passe à vingt-cinq kilomètres de Schoumla sans retourner la tête. Les Bulgares ont hérité de ce chemin tel quel, et je doute qu’ils songent à l’améliorer de sitôt. Ce pauvre peuple n’a d’argent pour rien, pas même pour niveler autour de Roustschouk les retranchements qu’on y avait improvisés pour la guerre, pas même pour améliorer le port de Varna, qui est le plus inhospitalier de l’Europe. La route que nous parcourons en sept heures de train express ne longe que des forêts dévastées, réduites à l’état de maigre taillis, et des steppes où la culture apparaît de distance en distance comme un accident heureux. De loin en loin, quelques masures, construites en pisé et couvertes en chaume, nous montrent un simulacre de village. Quelques rares troupeaux de buffles et de bœufs vaguent, sans gardien, à travers le bois ou la plaine, et viennent camper sur la voie que nulle barrière ne défend. Notre machine les éveille à coups de sifflet ; elle est d’ailleurs munie à leur intention d’un large chasse-pierre à claire-voie construit en barres de fer assez solides et assez fortement liées entre elles pour balayer un bœuf.

Le malheur de la Bulgarie et de bien d’autres pays en Orient c’est que, durant une longue suite de siècles, tous les fruits du labeur humain en ont été emportés au fur et à mesure de la production et consommés à l’étranger. Rappelez-vous la doléance de ce paysan du Danube qui vint à Rome sous Marc-Aurèle protester devant le Sénat :

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome ; La terre et le travail de l’homme Font pour les assouvir des efforts superflus. Retirez-les : on ne veut plus Cultiver pour eux les campagnes.

On ne le voulait plus et l’on avait raison, mais on a continué à travailler pour les Romains, puis pour les Grecs, puis pour les Turcs.

C’est l’histoire toujours vieille et toujours nouvelle.

Nous voyons à chaque station des quantités de blé que les indigènes vannent, criblent et amoncellent en larges tas. Où ira-t-il, ce blé, et surtout qu’est-ce que les producteurs recevront en échange ? En restera-t-il quelque chose dans le pays, maintenant que la Bulgarie est une principauté indépendante ou peu s’en faut ? Le régime de la propriété est encore très primitif : sauf quelques rares exceptions, la terre appartient à l’État ou aux communes, qui prêtent au paysan ce qu’il veut et peut cultiver. Le Bulgare laboure, sème, moissonne et paye la dîme pour solde de tout compte. Dans ces conditions, il me semble qu’on pourrait vivre et même avec le temps amasser quelque chose ; mais le capital fait défaut. Il faudrait que des colons étrangers vinssent apporter leur argent, leurs instruments de travail, leurs procédés de culture. Reste à savoir s’ils seraient bien accueillis, et l’on m’assure que non. D’ailleurs la sécurité des campagnes est presque nulle. Deux stations ont été pillées depuis une quinzaine, un chef de gare blessé grièvement à la tête et au bras, la recette enlevée, les dépôts de marchandises, établis par quelques particuliers sur la voie, dévalisés. On nous dit que la saison du brigandage tire à sa fin, car, après la chute des feuilles, les taillis dépouillés n’offriront plus que des refuges percés à jour. La tactique des malfaiteurs consiste à envahir les gares après le passage du dernier train, et il en passe deux en vingt-quatre heures. Ils prennent d’abord ce qu’ils trouvent, ensuite ils mettent les employés à la torture pour se faire donner l’argent caché. Ceux qui ont fait le dernier coup, à Vetova, étaient vêtus en Turcs, ce qui ne prouve pas grand’chose ; les écumeurs de la frontière grecque ont de tout temps emprunté le même déguisement. Je demande à M. Wiener, qui est chez lui sur cette ligne, comme secrétaire général de la Société d’exploitation, si les blessés et les volés ont quelques chances d’obtenir justice ; il n’ose pas répondre affirmativement. Tout récemment encore, on a volé quinze rails sur la voie ; on les a fait entrer dans la construction d’une maison de Varna ; les voleurs ou tout au moins les receleurs ont été pris la main dans le sac ; mais la justice du pays les a laissés tranquilles. Question de patriotisme. Les Bulgares ne se condamnent pas entre eux. Ils devraient cependant quelques égards à une Compagnie dont le personnel cosmopolite leur a fourni un ministre, un président de cour et un juge, ancien bourrelier des chemins de fer orientaux. L’inspecteur général, qui nous fait compagnie depuis Roustschouk jusqu’à Varna, est un Français du meilleur monde, jeté dans ces pays perdus par je ne sais quel caprice du sort. M. de Gisors, c’est son nom, ferait assurément bonne figure dans le conseil du prince Alexandre ; mais peut-être aimerait-il mieux sa mie au gué ! Les ministres de Bulgarie sont payés quinze mille francs par an.

Nous déjeunons à la station de Scheytandjik (en turc : petit diable). On nous y sert des perdreaux que le grand diable lui-même ne saurait pas découper, arrosés d’un vin de pays qui ne vaut pas le diable. Mais comme il est une heure et quart et que nous mourons de faim, nous dévorons un simple rôti d’oie, de grosses pâtisseries à la turque et une compote de pêches piquées d’amandes et baignées dans un sirop qui sent la rose à plein nez. Voilà qui est mauvais ! pensez-vous. Eh bien ! non !

La voie traverse sans façon deux ou trois cimetières turcs dont les stèles déjetées, frustes ou brisées, nous feraient croire à un abandon séculaire, d’autant plus qu’il n’y reste pas un cyprès, pas un seul de ces arbres dont les musulmans ont coutume d’ombrager le champ de leurs morts. Cette désolation funèbre me fait penser naturellement aux vivants. Que deviendront les Turcs en Bulgarie ? Le culte, la loi, les mœurs, l’organisation de la famille, tout contribue à faire des musulmans un peuple à part qui ne peut guère vivre au milieu des chrétiens qu’à la condition d’y vivre en maître. L’histoire de l’Algérie française depuis cinquante-trois ans semble démentir cette thèse ; mais, notre politique et notre tolérance y ont créé au profit des Arabes un modus vivendi non seulement acceptable, mais honorable ; sans quoi une population fière et vaillante et dix fois plus nombreuse que nous dans son propre pays se serait fait tuer jusqu’au dernier homme ou nous aurait exterminés. Il en va tout autrement dans les pays où les Turcs sont en minorité au milieu de raïas affranchis de la veille, animés de ressentiments séculaires, ignorants et fanatiques pour la plupart. Les sacrifices que l’empire ottoman s’est imposés coup sur coup ont laissé les Turcs de la Grèce, de la Serbie, de la Roumanie et de la Bulgarie dans une situation intolérable, qui les contraindra tous à s’expatrier tôt ou tard. Des malheureux, des innocents expient ainsi douloureusement les violences de leurs ancêtres. Et nous, Français des provinces de l’Est, nous dont le cœur saigne encore des abominations de la conquête, comment resterions-nous insensibles à leurs malheurs ? Notre justice et notre humanité sont mises tous les jours à d’étranges épreuves par cette liquidation européenne qui vient de commencer sous nos yeux : d’un côté, la ruine et la désolation des anciennes provinces turques nous portent à maudire un régime qui dévastait et stérilisait tout ; de l’autre, il est bien malaisé d’applaudir la réparation de l’injustice par l’injustice et l’expulsion d’une barbarie par une autre.

Après la station de Schoumla, qui est à cinq ou six lieues de Schoumla, et que les constructeurs de la voie ont baptisée du nom de Schoumla-Road, une petite oasis de choux verts, grande comme un jardin de curé, nous révèle une heureuse modification dans le sol et dans la culture. Cela ne nous mènera pas loin, nous verrons encore longtemps des plaines en friche et des collines effrayantes de calvitie ; mais, après tout ce que nous avons vu dans la journée, c’est une joie que de découvrir un filet d’eau sale qui serpente languissamment dans un ravin. L’eau ne tardera pas à se montrer en abondance ; nous allons traverser de vastes étendues de roseaux, longer des étangs fabuleux dont un seul, à droite du train, a dix-sept kilomètres de long, et c’est ainsi que nous arriverons à la triste bicoque de Varna. Nous en avons aperçu juste assez pour n’être pas tentés d’en admirer davantage. L’essentiel, pour nous, c’est d’apprendre qu’on peut s’embarquer, ce qui n’arrive pas tous les jours. M. de Gisors nous avait annoncé à mi-chemin que la mer Noire serait mauvaise ; aux dernières nouvelles, elle est passable, et l’accueil qu’elle nous fait pourrait être plus rébarbatif.

Il suffirait de quelques millions pour transformer la méchante rade de Varna en un port vraiment confortable ; mais ces millions, la pauvre Bulgarie ne les a pas, et qui peut dire si elle les aura jamais ? Tout l’effort du gouvernement s’est réduit à construire un mauvais embarcadère pour les canots sur un récif incessamment battu par la vague ; et, pour s’indemniser de ce grand sacrifice, il a frappé d’un droit de demi pour cent ad valorem tous les colis qui débarquent ici. C’est pourquoi les bateaux marchands, quand la chose leur est possible, ne manquent pas d’aller chercher un port en Roumanie, soit Kustendjé, soit Galatz, soit Braïla. Quant à nous, grâce au talisman que M. Nagelmackers tient en poche, nous n’avons eu affaire à la douane qu’une fois dans la gare française d’Avricourt, où un employé supérieur, charmant homme, voulut absolument se faire présenter à nous. J’ai abusé de cette immunité pour introduire en fraude vingt cigarettes de tabac turc.

Cinq ou six grosses barques, manœuvrées vigoureusement par des Grecs, nous chargent avec nos bagages et nous voiturent sur la mer houleuse, jusqu’au bateau du Lloyd, l’Espero, où l’on a retenu les meilleures chambres pour nous. J’aurai le plaisir de coucher sur la tête de M. Regray, ingénieur en chef au chemin de fer de l’Est. Tout va bien : il est bon compagnon et à l’épreuve du mal de mer. Un homme heureux dans ce quart d’heure solennel de l’embarquement sur la mer Noire, c’est le docteur Harzé, de Liège, médecin de la Compagnie des wagons-lits et de la légation belge à Paris, voyageur acharné, qui va souvent à Rome fraterniser avec les jeunes artistes de notre Académie et qui, dans sa fureur de déplacements et villégiatures, est venu jusqu’à Metz en 1870 donner ses soins à nos blessés. Il s’était promis, en partant, de nous guérir tous à la file, et il en était, ma foi, bien capable, car il a autant de savoir que d’entrain. Nous avons voyagé si vite et nous nous sommes tellement amusés, que nul de nous n’a trouvé le temps d’être malade. Tout cela va changer, Dieu merci ! Mais, hélas ! cher docteur, il n’y a point de félicité parfaite en ce bas monde ! Le mal qui nous menace est de ceux que la médecine fut toujours impuissante à guérir.

Nous profitons des dernières lueurs du jour pour faire connaissance avec le paysage, qui n’est pas beau, et avec notre nouveau domicile. La côte paraît triste et nue et la végétation misérable. Deux forts perchés sur deux hautes collines protègent la rade et la ville. Nous n’avons vu d’un peu original en quittant la terre qu’un campement de bestiaux de toute sorte, bœufs, buffles, chevaux, porcs et brebis, couchés ou debout, pêle-mêle, au bord de la mer, dans un enclos pavé de boue qui doit être la salle d’attente des animaux. Notre navire est bondé de voyageurs, de pauvres gens surtout, de paysans turcs émigrés qui ont quitté la Bulgarie avec leurs femmes et leurs enfants. Depuis l’avant jusqu’à l’escalier du roufle, le pont est encombré de costumes très pittoresques dans leur délabrement, de physionomies fières et nobles dans leur tristesse résignée. J’assiste à la toilette de deux bébés que leur mère arrose d’eau pure, à pleine aiguière, avant de les étendre parallèlement, sous le ciel, entre deux couvertures piquées. A quelques pas plus loin, un murmure de voix sortant d’un large trou carré me fait découvrir dans l’entrepont toute une population de femmes et d’enfants accroupis et serrés les uns contre les autres. De cette lamentable agglomération s’élève une odeur fade d’air désoxygéné. Ces malheureuses et ces innocents vont passer quatorze heures dans ce trou, plus mal logés que le troupeau de moutons qui tient compagnie à nos colis dans la cale des marchandises. Et comment vivront-ils demain ? Quel est le morceau de pain qui les attend dans la capitale des croyants ? Voilà l’envers de l’émancipation des raïas, le contre-coup des grands événements qui ont affranchi les chrétiens dans la presqu’île des Balkans. Mais la cloche du bord annonce notre dîner, et nous courons nous entasser dans une salle à manger assez basse, comme de raison, et éclairée au pétrole. Dans ces conditions, la mer n’a pas besoin de s’agiter beaucoup pour mettre à mal les estomacs susceptibles : la chaleur et l’odeur suffisent grandement. Aussi voyons-nous en moins d’un quart d’heure nos rangs fort éclaircis et les assiettes délaissées dans les proportions d’une sur deux. Quelques-uns de nos compagnons se rétablissent au grand air sur le pont ; beaucoup d’autres ont piqué une tête au fond de leur cabine et ne reparaîtront plus avant le jour. Pendant ce temps, le navire fait bonne route ; ces bâtiments du Lloyd sont bien construits, sans excès d’élégance ni de confort, et commandés par les meilleurs marins des rives de l’Adriatique. J’ai pris le thé jusqu’à minuit, en fumant force cigarettes, avec M. Berthier, le plus joli causeur et le plus fin Parisien qui ait jamais présidé le tribunal de commerce, puis je me suis couché en enjambant M. Regray, et j’ai si bien dormi que mon camarade de chambre a dû me secouer en criant : « Mais levez-vous donc ! Il fait jour, et nous sommes dans le Bosphore ! »

V

En effet, nous étions à l’entrée du Bosphore. La prudence du gouvernement turc en interdit l’accès même aux bâtiments de commerce depuis le crépuscule jusqu’au lever du soleil. Mais le soleil s’était levé avant moi, les formalités de police et de santé étaient remplies ; déjà notre aimable Missak-Effendi s’était fait débarquer sur la côte de Thrace, où sa famille l’attendait pour quatre jours après quatre ans d’absence. Déjà nous avions embarqué le drogman et un conseiller de la légation belge, ainsi que M. Weil, inspecteur général des agences de la Compagnie Nagelmackers. Ce jeune Français, décoré comme officier en 1871, s’était chargé obligeamment de préparer notre séjour, d’organiser nos promenades, d’obtenir les firmans, de faire les logements à l’hôtel. Et il s’était acquitté de sa tâche avec tant de zèle et d’esprit, que nous n’eûmes, pour ainsi dire, qu’à nous laisser vivre, car les spectacles et les plaisirs vinrent spontanément à nous, sans nous donner le temps de désirer la moindre chose.

Nous trouvons maintenant que l’Espero marche trop vite : ce ne serait pas trop d’une demi-journée pour détailler les deux panoramas qui se déroulent simultanément sous nos yeux. Ce profond et rapide canal d’eau presque douce, qui emporte à la mer de Marmara le large tribut du Danube, du Don, du Dniester, du Dnieper et des cinq ou six autres fleuves de la mer Noire, tient une place énorme dans l’histoire du genre humain. Il a eu pour marraine une maîtresse de Jupiter, la belle Europe, qui le traversa à cheval ou, pour parler correctement, à taureau, sur la croupe du maître des dieux. Que d’autres aventures depuis celle-là, jusqu’à la fanfaronnade de lord Byron nageant vers la tour de Léandre ! Ici, l’histoire est aussi merveilleuse que la légende : rappelez-vous le passage de Darius, le pont de bateaux de Xerxès, la mer fouettée de verges par ce grand fou qui tomba amoureux d’un platane et lui donna plus de bijoux que jamais financier n’en promit à une danseuse de l’Opéra. Les barbares, les demi-barbares et les civilisés, les païens et les chrétiens, les orthodoxes, les schismatiques, les musulmans, se sont donné rendez-vous dans ce champ clos pendant plus de deux mille ans pour disputer l’empire du monde. Et tout n’est pas fini, puisque Constantinople est le centre autour duquel gravite depuis un siècle au moins la politique européenne.

Quoique la ville ne compte pas, selon toute apparence, un million d’habitants, elle s’étend par ses faubourgs depuis l’entrée de la mer Noire jusqu’à la mer de Marmara, sur toute la rive d’Europe, sans parler de Scutari et de cette banlieue asiatique qui va de Béicos à Kadikeui. Il est vrai d’ajouter que les magnificences de ces bords enchantés sont presque toutes en façade. Les palais, les villas, les kiosques, s’étalent à nos yeux comme un décor de théâtre derrière lequel on ne trouve souvent que des montagnes et des ravins. Des bâtiments de grande apparence ne sont que des chalets peints en pierre, comme l’ambassade de France à Thérapia. Le sultan qui en fit largesse à Napoléon Ier n’avait certes pas lésiné sur la dépense ; mais l’humidité du détroit est si pénétrante en hiver qu’elle démolirait les murailles les plus solides ; les cloisons lui résistent mieux. Cependant le bois peint se désagrège avec le temps. Nous remarquons beaucoup d’habitations en ruines que l’on ne songe pas à réparer, soit que le propriétaire ait éprouvé des revers de fortune, soit qu’il ait eu la fantaisie de porter ses pénates ailleurs. Les lieux communs qui se débitent encore de temps en temps sur les Turcs campés en Europe prennent ici une apparence de vérité. Les Arméniens, les Grecs, les Francs, les Turcs surtout, lorsqu’ils étaient maîtres de l’Orient, ont fait ici, pour leur plaisir ou pour leur vanité, des dépenses incalculables. Un seul kiosque, construit sur la rive d’Asie et offert au sultan par Méhémet-Ali, a coûté six millions de francs ; il est abandonné depuis longtemps et tombe en ruines. Le khédive Ismaïl-Pacha s’est fait bâtir ici une résidence royale, entourée de jardins comme on n’en voit que dans les Mille et une Nuits ou dans le service de M. Alphand à Paris ; l’ancien sultan Mourad est confiné à Tchéragan, dans un palais immense, et l’empereur régnant Abd-ul-Hamid logerait aisément dix mille hommes derrière les façades marmoréennes et les énormes grilles dorées de Dolma-Bagtché. Eh bien, faut-il vous l’avouer ? ce que j’ai aperçu de plus beau sur la rive d’Europe, c’est un ouvrage militaire du XVe siècle, Rouméli-Hissar, élevé par Mahomet II.

Un jeune passager arménien qui a appris le français à Constantinople, et qui par conséquent le parle bien, nous a fait les honneurs du Bosphore depuis Bujukdéré jusqu’à Top-Hané. Nous avons mesuré en passant la profondeur du canal, grâce à un paquebot des Messageries françaises, la Provence, qui a été coulé à pic et qui élève hors de l’eau juste la pointe de son grand mât. L’Espero stoppe, les embarcations nous abordent, les interprètes nous envahissent ; il ne nous reste plus qu’à descendre, mais nous ne sommes pas pressés, car ce qu’il y a de plus beau dans cette ville, je le sais par expérience, c’est le premier coup d’œil, le profil des collines, la découpure des dômes et des minarets sur le ciel, la couleur chaude et variée des édifices petits et grands, le va-et-vient des navires et des caïques sur le Bosphore et dans la Corne-d’Or, la merveilleuse diversité des types et des costumes. Le voyageur assez heureux ou assez courageux pour s’en tenir à la première impression, s’extasier franchement un quart d’heure et retourner chez lui sans demander son reste, ne ferait pas un mauvais calcul. Mais la Mouche du Lloyd qu’on a mise obligeamment à notre service est déjà lestée des bagages. Éveillons-nous d’un trop beau rêve ; allons perdre nos illusions.

Grâce à la qualité officielle de M. Olin, qui doit nous attirer des faveurs de toute sorte, nous débarquons à la grille de Top-Hané, qui est la fonderie impériale des canons. Huit ou dix landaus de grande remise, à cochers galonnés, nous attendent avec les interprètes sur le siège ; nos bagages suivront sur le dos des hammals ou portefaix turcs, qui sont les plus honnêtes gens du monde. Et nous voilà galopant en file indienne sur le pavé capricieux et dans la boue gluante de Galata, le long des boucheries, des cafés, des gargotes, des épiceries ou baccals, dont la seule odeur fournirait douze chapitres à M. Zola, des boutiques de fruitiers admirables où resplendissent l’or des raisins, le corail des piments, la pourpre des tomates, le grenat des jujubes, l’améthyste épiscopale des aubergines. Je me sens rajeunir de trente ans aux cris de la rue, en entendant brailler un gamin grec qui vend des radis rouges : « hokkina rapanakia ! » et un jeune Turc qui colporte presque aussi bruyamment le lait caillé ou yaourt. Nous sommes arrêtés un moment par la rencontre de quatre Turcs superbes qui portent, suspendu à des arceaux de bois, un tonneau presque aussi monumental et aussi lourd que le foudre de Heidelberg. Les mendiants profitent de l’occasion pour s’abattre sur nous. Toujours les mêmes, ces gaillards-là ! J’ai bien cru en reconnaître un ; ce serait pourtant grand miracle si en trente ans il n’avait pas vieilli. Les chiens pullulent toujours dans les rues, et ils sont plus laids, plus crottés, plus galeux et plus bruyants que jamais. Mais voici du nouveau, de l’inconnu, de l’inédit. Devinez quoi ? Je vous le donne en mille : un tramway, mais un tramway assurément comme vous n’en avez pas vu : les rails posés sur une rampe de sept centimètres par mètre, une vieille voiture qui doit avoir été dans son temps diligence en Auvergne ou coucou dans quelque banlieue, deux chevaux qui descendent la montagne au grand galop, et un saïs qui dégringole plus vite encore, car son métier consiste à précéder la voiture et à repousser les passants qui voudraient se faire écraser. Je dois dire que toutes les lignes ne sont pas également vertigineuses et qu’on y voit rouler par-ci par-là du matériel presque neuf. Les fiacres sont encore assez rares, faute de rues suffisamment carrossables, et les chevaux de selle à la disposition du public stationnent comme autrefois dans les carrefours, chaque animal flanqué de son propriétaire, qui suit à pied le cavalier au galop et le devance quelquefois. Peu ou point de charrettes en ville, mais force caravanes de baudets, de chevaux de bât et même de chameaux chargés de briques, de pierres, de planches et autres matériaux de construction. Car on bâtit beaucoup de maisons neuves à Péra, et même de fort belles, au milieu des baraques de bois qui s’effondrent et des ruines qu’on abandonne à leur destin. Quelques masures d’autrefois, les plus vieilles et les plus déjetées, ont conservé l’aspect mystérieux des habitations turques ; mais ce sont de très rares exceptions, de même que les maisons chrétiennes à Stamboul : la population de la ville tend à se cantonner de plus en plus par affinités électives, selon les cultes et les nationalités.

L’hôtel du Luxembourg, appelé aussi Grand Hôtel, qui doit nous héberger presque tous, est établi en bonne place et en bon air dans la grande rue de Péra. C’est une vaste maison presque neuve et très propre, bâtie économiquement par des spéculateurs qui en tirent un bon loyer. Notre hôtelier, M. Flament-Belon, est un Français actif et intelligent qui a passé sa vie en Orient, fait et défait plusieurs fois sa fortune et honorablement élevé une famille de sept enfants. Hélas ! l’aubergiste français est un type qui tend à disparaître. Il sera bientôt remplacé, même en France, par une espèce de diplomate allemand qui porte la cravate blanche et les mains sales et dont la politesse, insolente et rapace, fait tourner le lait dans les tasses et aigrit le vin dans les bouteilles. Les braves gens qui ont hébergé ma jeunesse voyageuse nous logeaient moins confortablement, à coup sûr, ne nous alimentaient peut-être pas beaucoup mieux et ne nous donnaient pas pour rien ce qu’on vend très cher aujourd’hui ; mais leur visage nous servait, dès l’arrivée, un plat de bonne mine. Ils avaient une façon de souhaiter la bienvenue qui disait : Vous êtes chez vous. Ils reconnaissaient un client au bout de dix années et lui demandaient des nouvelles de sa famille. S’ils vous voyaient pour la première fois, ils s’excusaient, ou peu s’en faut, de ne pas vous connaître encore et vous posaient assez de questions pour vous connaître à fond dans un instant. Bref, on était chez eux un peu moins qu’un ami, mais beaucoup plus qu’un numéro, et, la note acquittée, on ne dérogeait pas en les remerciant des attentions qu’ils vous avaient données par-dessus le marché. Voilà ce qu’on ne rencontre plus guère à Cauterets, à Nice ou à Trouville ; voilà ce que nous avons trouvé avec un peu de surprise et beaucoup de plaisir chez ces bonnes gens du Grand Hôtel de Péra. Ils avaient fait l’impossible pour nous loger convenablement aux deux premiers étages de la maison, et les voyageurs arrivés avant nous les y avaient aidés avec une bonne grâce vraiment rare : par exemple, j’ai su que ma chambre avait été cédée obligeamment par le jeune prince Grégoire Soutzo, fils de l’ancien ministre des affaires étrangères, Athénien de naissance, Roumain par naturalisation et licencié ès lettres de la Faculté de Paris. Après une heure d’ablutions qui m’eût semblé délicieuse si l’eau de Constantinople était moins sale, un déjeuner passable réunit à la table d’hôte toute la bande joyeuse des wagons-lits ; puis, sans perdre un moment, dociles et disciplinés comme les clients anglais de l’agence Cook, nous nous mettons en devoir d’épuiser l’ordre du jour tel que M. Weil l’a rédigé.

Notre guide est un aide de camp du sultan, le général Ahmed, qui a terminé ses études à Paris non pas, comme on pourrait le croire, à l’École d’état-major, mais dans l’atelier de Gérome. Il était peintre, et même assez bon peintre pour que Courbet lui demandât un de ses paysages et que le jury du Salon lui décernât une mention honorable. C’est que la spécialité ne sévit pas aussi despotiquement chez les Orientaux que chez nous. Fuad-Pacha, le grand Fuad, était médecin militaire avant de devenir le second personnage de l’État. J’ai retrouvé à Bucarest un grand garçon fort intelligent, M. Obedenare, que j’avais connu étudiant en médecine. Quand je lui demandai ce qu’il était devenu depuis le temps, cet excellent docteur me répondit qu’il était premier secrétaire à la légation de Rome. Le général Ahmed fait monter le ministre du roi des Belges dans une magnifique voiture à la livrée du sultan ; nous retrouvons les landaus qui nous ont amenés à l’hôtel et nous partons en troupe pour le palais de Dolma-Bagtché. Ce qui caractérise aujourd’hui le luxe oriental, c’est qu’il est fabriqué de toutes pièces à Paris, à Aubusson, à Saint-Gobain, à Baccarat, dans toutes les manufactures de France. Tandis que nous nous disputons à l’hôtel Drouot les tapis de la Perse, de l’Inde et de la Turquie, on n’apprécie ici que nos moquettes ; les meubles fabriqués au faubourg Saint-Antoine sont tendus invariablement en soieries de Lyon. Rien de plus riche que ces intérieurs où l’on n’a regardé à la dépense que pour la pousser au maximum ; mais la moindre vieillerie originale et nationale ferait beaucoup mieux notre affaire. Les glaces de trente mètres carrés, les candélabres de cristal à deux cent cinquante bougies, les cheminées revêtues de malachite ou enrichies des porcelaines les plus élégantes de la rue Paradis-Poissonnière, ne valent pas pour nous une lampe de mosquée ou même un seul carreau de belle majolique. Plusieurs choses m’ont intéressé dans ce palais immense et ruineux, par exemple les salles de bain construites en albâtre oriental et une petite galerie de tableaux modernes où l’on est tout heureux de retrouver le Gynécée de Gérome (est-ce bien ainsi qu’on l’appelle ?) et quelques-unes des meilleures toiles de Fromentin, de Berchère et de Pasini. Mais la salle des fêtes où l’on posait une petite bande de carpette extrêmement simple pour la réception du Courbam-Beïram m’a seule émerveillé par la hardiesse de sa construction et la noblesse de ses lignes. Lorsqu’une œuvre d’architecture a été conçue grandement, les incorrections de détail sont noyées dans la beauté de l’ensemble. Témoin l’effet de Saint-Pierre de Rome, où le détail est souvent des plus défectueux.

Nous n’avons vu de Dolma-Bagtché que le selamlik, c’est-à-dire les bâtiments à l’usage du maître. Un autre palais aussi grand, peut-être plus grand, et renfermé dans la même enceinte, est occupé par le harem du sultan, qui est tout un monde et un monde soigneusement fermé, comme on sait. Mais nous avons pu effleurer sans indiscrétion les délices et les splendeurs de la vie de famille chez un musulman couronné, car, au sortir de Dolma-Bagtché, Ahmed-Pacha nous a conduits au kiosque de Beylerbey, dont les fenêtres étroitement grillées prouvent qu’Abd-ul-Azis n’y habitait pas seul. Un petit vapeur du sultan et quatre caïques impériaux enlevés (c’est le mot) par des rameurs vêtus de blanc nous transportent à la rive d’Asie et nous déposent sur l’escalier déjà quelque peu délabré de ce joli palais. C’est là que l’impératrice Eugénie a reçu l’hospitalité en 1869, dans la dernière année de sa gloire et de son bonheur. La prise de possession d’un tel nid par la princesse la plus gracieuse de l’Europe et sa petite cour en belle humeur fut assurément une fête comme le Bosphore en avait peu vu. Figurez-vous les étonnements et les curiosités, les cris d’admiration et les éclats de rire de quelques fines Parisiennes introduites dans cette sorte de cloître conjugal qui s’appelle un harem. Il devait être délicieux, le kiosque de Beylerbey ; il l’est encore, et beaucoup, puisque nous en sortons enchantés sous un ciel noir, pour aller visiter ses jardins sous une pluie battante.

Deux mots sans plus à l’adresse des poètes et des jardiniers. Les uns, par leurs descriptions plus brillantes que véridiques, ont abusé les autres sur le climat et la végétation de ce pays. La géographie elle-même a pu accréditer beaucoup d’erreurs en nous montrant Constantinople sur le même degré de latitude que Naples. Hélas ! Constantinople n’a pas le climat de Naples, il s’en faut ! Le ciel y est très dur au pauvre monde ; il y vente à force, il y neige à profusion et il y gèle à pierre fendre. Aussi la nature y est-elle assez exactement ce qu’elle est à Paris. La Grèce a de beaux orangers, voire des palmiers assez grands qui vont jusqu’à promettre des dattes : ici, vous ne rencontrerez pas même un olivier. Aussi les jardins d’agrément, fût-ce autour des palais impériaux, ont les mêmes massifs et les mêmes corbeilles que nos squares ; troènes et fusains par-ci, coleus, anthémis, fuchsias et géraniums par là, et rosiers de Bengale à profusion. Je n’en ai pas aperçu beaucoup d’autres. Mais un vrai sage se peut contenter à ce prix ; je ne suis pas venu ici pour voir mûrir les ananas en pleine terre, et ce n’est pas sans un secret contentement que je retrouve si loin de chez nous mon modeste jardin de Pontoise. Pour couronner dignement cette excursion en Asie, nous gravissons deux ou trois étages de terrasses et nous allons déranger deux malheureux couples de tigres fort beaux d’ailleurs et bien nourris derrière leurs barreaux de fer. Ce sont les derniers survivants de la ménagerie d’Abd-ul-Azis.

Nous nous rembarquons pour l’Europe, et l’on nous met à terre à la pointe du vieux sérail. C’est tout ce qu’il y a de plus curieux dans Stamboul, le beau du beau, le fin du fin, la quintessence, quoique le vieux sérail (ou palais) soit brûlé, comme presque tous les monuments qui datent de la conquête. Ahmed-Pacha, qui n’a point mandat de nous épargner les émotions, au contraire, nous introduit d’abord dans le trésor des sultans, dont la clef seule est un morceau qui mériterait le voyage. Elle n’a pas encore tourné dans la serrure que le joyeux représentant du Times nous propose un coup analogue à celui que les Anglais ont exécuté en Égypte : « Messieurs, dit-il, nous sommes trente et les gardiens ne sont que quatre. Égorgeons-les et prenons tout. » Comme il disait ces mots, trente ou quarante jeunes Turcs semblent sortir de terre et prennent position devant les vitrines, non certes pour les défendre, mais plutôt pour nous en faire les honneurs. Ce trésor est surtout précieux comme musée. Je ferais assez bon marché des métaux précieux et des pierreries qu’il contient, sans excepter le trône d’or massif tout incrusté de joyaux, et les coussins brodés de perles, et les boisseaux de diamants, de saphirs, d’émeraudes et de rubis. Tout cela vaut bon nombre de millions, j’en conviens ; mais parlez-moi des armes, des armures, des étoffes, des broderies, de cette collection fabuleuse qui contient les costumes d’apparat de tous les sultans depuis Mahomet II, avec tous leurs poignards et leurs aigrettes impériales. Devant cet amoncellement de belles choses, on est pris d’une certaine reconnaissance pour les despotes qui les ont conservées religieusement au milieu de nécessités quelquefois très urgentes. Abd-ul-Azis est le seul, dit-on, qui ait puisé parfois dans les boisseaux de diamants pour donner des parures à ses femmes ; mais, à l’époque où il l’a fait, n’était-il pas déjà irresponsable ?

On dit que la mosquée d’Irène renferme un précieux dépôt d’antiquités musulmanes et des armes du temps des croisades ; mais les simples giaours comme nous ne sont point admis à les voir. Par compensation, l’on nous a régalés d’une visite au kiosque de Bagdad. C’est la seule fantaisie archéologique qui soit jamais éclose dans l’esprit d’un sultan ; mais quelle heureuse idée d’employer à la décoration d’un édifice du XVe siècle les débris les plus beaux et les plus curieux de l’antique industrie musulmane ! Les revêtements de faïence, empruntés apparemment à quelques mosquées hors d’usage, suffiraient seuls à la gloire et à la fortune d’un musée d’art décoratif. Il y a eu de grands artistes turcs, par exemple celui qui a martelé ce magnifique dais de cuivre doré, vrai chef-d’œuvre de chaudronnerie qu’on admire dans le jardin. Les riches exemplaires du Koran, qu’on garde ici dans la petite bibliothèque du vieux sérail et que nous n’avons pas eu le temps d’admirer à notre aise, valent bien nos missels du moyen âge par la beauté des ornements et le fini de l’exécution.

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