REIMS
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MA première impression de Reims, c’est, sortant de terre, des appels de clairon, des roulements de tambour: un régiment de territoriaux, cantonné là, vaquait tranquillement aux occupations ordinaires de la vie de caserne; dans cette cave, près de laquelle je passais, en toute innocence, «la clique» répétait avec autant de consciencieuse ponctualité qu’en temps de paix, et que si on avait été au bout du petit chemin bordé de haies, le petit chemin creux, à l’écart, derrière les casernes, où il est accoutumé que, dans toutes les garnisons de France, ait lieu chaque jour, régulièrement, l’école des tambours et clairons...
Ainsi, dans cette ville de Reims qui, aux yeux du monde entier, passait avec raison pour le type même de la cité martyre, dans cette ville de Reims où, avec une régularité monotone et sinistre, les communiqués nous annonçaient que l’ennemi avait «encore aujourd’hui» lancé trois cents, quatre cents, cinq cents obus, un semblant d’existence persistait jusqu’en ces derniers mois de 1917, et quelques milliers de civils vivaient encore là, au milieu des troupes chargées de les défendre, avaient réussi à s’organiser dans l’angoisse constante,—on n’y pensait plus,—et dans le danger.
Mais oui, il y avait encore des boutiques ouvertes et bien achalandées entre deux maisons en ruines. Par exemple, on les connaissait toutes, et le tour en était vite fait, puisque les destructions systématiques de l’ennemi avaient ramené cette ville immense et florissante aux proportions d’un pauvre village.
Il y avait le marché couvert, où une marchande de légumes, qui portait fièrement l’insigne des blessés,—elle avait été atteinte d’un éclat d’obus au cours d’un précédent bombardement,—s’autorisait de cette circonstance héroïque, la brave fille, pour se donner les allures d’une vivandière de la Grande Armée, et, véhémente, familière et pittoresque, tutoyait les généraux.
Et l’étonnant sentiment de satisfaction, de sécurité et de bien-être que l’on éprouvait à flâner aux Sœurs de Charité, à s’arrêter le long des comptoirs tout chargés de choses parfaitement inutiles, à acheter ces choses inutiles, ou du moins à les marchander avec les vendeuses, douce frivolité du temps de paix, du temps où les Allemands ne bombardaient pas Reims, du temps où il n’y avait pas d’obus...
Oui, le secteur de Reims, à tout prendre, n’était pas un mauvais secteur; malheureusement, on l’«empoisonnait» un peu avec les «coups de main». On comprend très bien que le commandement militaire ne puisse laisser des troupes et leurs cadres uniquement occupés à manger des macarons et des biscuits en fraude, et à
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traîner délicieusement au marché ou au bazar. Et comme, d’autre part, il fallait renoncer à tenter contre des positions formidables une opération de grande envergure dont le succès même n’eût point compensé les sacrifices qu’elle eût nécessités, on s’en tenait aux «coups de main» qui inquiètent constamment l’ennemi et renseignent sur ses intentions. Seulement, l’ennemi ne veut pas demeurer en reste et répond aux coups de main par d’autres coups de main. Cela se traduit surtout par des débauches d’artillerie. Que l’on «pilonnât» la tranchée d’en face, pour en rendre le séjour intenable à ses occupants, ou qu’on l’«encageât» de façon à les isoler et à les priver de tout secours ou de toute retraite, la dépense en projectiles représentait toujours un minimum de plusieurs centaines de mille francs. Après quoi on «allait y voir», c’est-à-dire qu’il s’agissait de ramener des prisonniers, ou de rapporter tout au moins une casquette, une patte d’épaules, sur quoi s’exercerait l’esprit subtil des deuxièmes bureaux, chargés de dresser l’ordre de bataille ennemi: tel chiffre sur une patte d’épaules, telle cocarde à une casquette, c’était la preuve que l’ennemi avait relevé ses divisions, que les unités d’occupation avaient été remplacées par des unités d’attaque, cette patte d’épaule pouvait être l’indice certain d’une offensive imminente, d’une grande offensive. Dans la pratique, les coups de main, en dépit de la science militaire des chefs, et de l’énergique audace des exécutants, ne comportaient pas toujours des résultats aussi efficaces et aussi heureux. Ce qui seul ne changeait guère c’était le prix de la préparation d’artillerie, c’étaient tous les billets de mille francs qui s’envolaient au vent des obus, ces obus destinés à «encager» ou à «pilonner» une tranchée, que les occupants, méfiants, avaient peut-être prudemment abandonnée la veille, ou (c’était suffisant) une demi-heure avant. Et j’entendis bien souvent soutenir cette thèse que le caractère et la moralité du soldat allemand n’eussent peut-être point rendue si paradoxale: «Nous allons dépenser pour 500 000 francs de projectiles, au bas mot, et nous allons risquer la peau, qui, elle, est inappréciable, d’un certain nombre de braves gens. Tout cela dans l’espoir problématique de ramener un prisonnier. Si, parmi les Boches d’en face, on savait qu’il y a une prime de 10 000 francs assurée au Fritz de bonne volonté qui viendra se la faire verser à notre poste de commandement—10 000 francs et la «guerre finie»,—ne croyez-vous pas qu’il y aurait beaucoup plus d’amateurs que pour le coup de main lui-même? Et, sans compter le risque, on économiserait 490 000 francs!»
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On n’en continua pas moins à illustrer de la sorte, et à rendre notoires, les différentes parties du secteur de Reims: «Aux Cavaliers de Courcy, un coup de main heureux nous a permis de faire des prisonniers.» Les Cavaliers de Courcy, Bétheny, que tant de revues avaient rendu célèbre: notre puissance militaire s’affirmait autrement, maintenant, que par des revues, et l’Allemagne était appelée à s’en rendre compte de plus près que par les rapports d’un attaché militaire. Mais la vraie défense de Reims était dans Reims même, dans les rues de ses faubourgs, et, mieux, dans ses caves, ces caves, jadis curiosité de la ville, qui étaient sa richesse, et qui furent peut-être son salut.
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On a pu dire que l’un des vainqueurs de la Marne—entre Gallieni et le maréchal Joffre—avait été sans doute le vin de Champagne. Et il est bien vrai que, jusqu’aux points extrêmes de leur avance vers Paris, on remarqua, après leur départ, que les Boches avaient bu du champagne, et apparemment en avaient trop bu; en arrière des éléments de tranchée hâtifs et rudimentaires que l’on creusait alors, on retrouvait des amoncellements de bouteilles, dont le goulot même avait été cassé, pour les vider plus vite, les bouteilles dont les Allemands remplissaient au passage, à travers le pays champenois, leurs sacs et leurs musettes, et qui les laissèrent déprimés, exténués, ivres de vin, de peur et de fatigue, devant le foudroyant retour offensif de l’armée française. Comme cela est éloquent et joli, cette participation réelle du vin de champagne à notre victoire, champagne à qui l’on prête avec raison les meilleures vertus de notre race, spirituel, hardi, pétillant, mousseux, comme la France elle-même, et par qui, pour une part, la France devait être sauvée!
Mais surtout n’était-il pas naturel et juste que Reims, cité du vin de Champagne, fût vraiment sauvée par son vin de Champagne?
On a affirmé que les coloniaux, à qui avait été principalement confiée la défense de Reims, avaient fait ce serment:—Tant qu’il y aura encore, dans les caves de Reims, une bouteille de champagne, les Boches n’entreront pas dans Reims!... Et il est bien certain que, pour mieux tenir le serment, les coloniaux burent eux-mêmes de nombreuses bouteilles. «Encore une que les Boches n’auront pas!...» Mais on doit admirer avec quelle discipline, qu’ils s’étaient eux-mêmes imposée, ils se gardaient soigneusement de toucher une goutte de vin, le jour et la veille du jour où ils savaient qu’ils allaient attaquer ou monter en ligne. Savoir pour qui ou pour quoi l’on se bat, le savoir d’une façon concrète, immédiate, précise, tenir le trophée à portée de sa main, un trophée dont on apprécie tout le prix, dont on connaît et dont on aime la valeur rare, voilà donc, à n’en pas douter, le meilleur stimulant, un des éléments moraux essentiels de la victoire. Ce stimulant, cet élément moral n’a pas manqué aux défenseurs de Reims: c’était le champagne! Il y en eut d’autres, concordants. Et l’on pourrait décider en somme que Reims fut sauvée par son vin, par son maire, et par son archevêque.
Il faut avoir vu le docteur Langlet au milieu des ruines de sa ville, et le cardinal Luçon parmi les décombres de sa cathédrale: on comprenait alors ce que veulent dire ces mots, l’«âme de la défense».
Le jour où les Allemands commencèrent de bombarder Reims,
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le conseil municipal était réuni à l’Hôtel de Ville. Aux premiers coups de canon, le maire se précipite avec l’un de ses adjoints pour rassurer la population et vérifier si toutes les mesures de protection ont été prises. Un obus tue son compagnon à ses côtés. Le docteur Langlet ne songe d’abord qu’à adoucir la douleur de la veuve, à lui éviter l’émotion atroce. Puis il revient à l’Hôtel de Ville. Ses collègues, pris sous la menace du bombardement se sont dispersés. L’ardent vieillard les rassemble, les adjure de ne pas donner à la ville l’image de la panique, dangereuse et avilissante. Quand on a l’honneur d’administrer Reims, c’est dans la grande salle des délibérations de l’Hôtel de Ville de Reims que ses édiles doivent siéger. Et réconfortés soudain, exaltés par la parole enflammée de leur maire et la noblesse de son exemple, les conseillers municipaux rentrent en ordre, reprennent séance dans le calme et la dignité. Je sais qu’au cours d’une cérémonie récente, où l’on rapportait devant une assemblée de journalistes du monde entier ces faits héroïques, un Américain ne put contenir son admiration, et, saisissant la main du docteur Langlet, il la porta respectueusement et dévotieusement à ses lèvres... Le geste d’hommage tout pareil associait l’héroïsme du maire à celui de l’archevêque. Combien de lèvres s’inclinèrent ainsi, courbées par une émotion plus forte que la foi et les rites, pieuses et émerveillées, sur l’anneau d’améthyste de Mgr Luçon? Lui aussi, l’archevêque à côté du maire, incarna l’âme de la ville qui ne veut pas se rendre, qui, blessée à mort, ne veut pas mourir, et qui réalise, en effet, le miracle de se survivre à elle-même: Reims est détruite, et pourtant Reims rayonne, immortelle, toujours debout!...
Comme le docteur Langlet, le cardinal Luçon voulut demeurer là, jusqu’au bout, comme un exemple et un témoin. Un témoin: il faut avoir entendu, en effet, l’archevêque jeter bas l’excuse mensongère des Allemands, quand ils sont venus prétendre que, s’ils ont bombardé la cathédrale de Reims, s’ils ont commis le crime dont la postérité ne cessera pas de leur demander compte, c’était par nécessité militaire, et parce que les tours de la cathédrale avaient été utilisées comme observatoire par nos artilleurs. Mais le témoin est là, c’est l’archevêque. Et quand, drapé dans sa pourpre cardinalice, Mgr Luçon répond aux Boches: «Je donne ma parole devant Dieu, ma parole d’homme et de prélat, que jamais les tours de la cathédrale de Reims n’ont abrité un observateur et n’ont failli à leur mission sainte, sentinelles, oui, mais sentinelles uniquement de prière et de foi!»,—que vaut la prétention allemande, que valent les prétextes misérables des vandales allemands devant un semblable témoignage?
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Le cardinal Luçon aimait à se mêler aux soldats qui venaient défendre Reims, et tous ont conservé le souvenir de cette haute et noble figure qui se penchait si volontiers, si simplement, sur les misères de chacun. Même un régiment qui, dans ce secteur comme partout où il passait, avait su s’imposer aussitôt et marquer glorieusement sa place, le 152ᵉ, n’avait-il pas, sur sa demande, nommé Mgr le cardinal Luçon son aumônier honoraire? Or, à quelque temps de là le vaillant régiment reçut, le premier des régiments de France, la fourragère aux couleurs de la Légion d’honneur, la fourragère rouge. Le cardinal Luçon, aumônier honoraire du Quinze Deux, fut invité à dîner au P. C. du colonel, qui lui remit l’insigne distribué aux hommes de troupe et aux officiers. Peut-on dire sans inconvenance que le cardinal ressentit, en se parant de cette fourragère rouge, une joie égale ou comparable à celle que lui avait causée le chapeau? En tout cas, ce qui est certain, c’est qu’après ce dîner mémorable qui s’était prolongé un peu plus que de coutume,—Mgr Luçon ne s’asseyait pas tous les soirs à une popote d’officiers, et l’on ne traitait pas tous les soirs un cardinal à la popote,—Mgr Luçon regagnait à une heure déjà tardive Reims et Sainte-Geneviève où il avait dû transporter sa demeure archiépiscopale; et il était si heureux, si fier,—oui, vraiment!—de sa fourragère, qu’il voulut la faire admirer et narrer en détail la cérémonie aux bonnes religieuses qui, elles non plus, n’avaient pas quitté Reims et partageaient avec l’archevêque son dangereux apostolat. Comme cette nuit, par extraordinaire, les obus allemands les laissaient à peu près tranquilles, elles en avaient profité pour prendre sans attendre un repos qui était rare. Mais n’importe! on n’a pas tous les jours, ou toutes les nuits, la fourragère rouge. Et l’archevêque tint absolument à ce qu’elles fussent réveillées sur l’heure. D’ailleurs, vous pouvez être assurés qu’elles ne furent alors, les saintes filles, ni moins joyeuses, ni moins fières que leur archevêque!... Mais il y a une suite à cette petite histoire, une suite qui vraiment n’est pas ordinaire! Ce cardinal qui, sur sa robe, accrochait une fourragère rouge, était-ce bien réglementaire? Mgr Luçon avait-il réellement droit au porc de la fourragère rouge? Il était aumônier honoraire du 152. Mais il n’y a pas d’aumôniers honoraires, Mgr Luçon ne figurait pas, ne pouvait pas figurer sur les contrôles du régiment. Et il se rencontra des parlementaires pour s’inquiéter et s’émouvoir de cette infraction aux règlements, de cette illégalité!... Il est seulement fâcheux que ces personnages si scrupuleux n’aient pas pris soin de confronter leurs scrupules avec l’opinion des vrais, des premiers intéressés, de ceux à qui, précisément, leur vaillance avait conféré la fourragère rouge, et qui, mieux que personne,—mieux même qu’un parlementaire,—étaient qualifiés pour apprécier si leur fourragère serait ou non déplacée sur l’épaule du cardinal, si oui ou non le cardinal Luçon était digne de la porter et ne l’avait pas, lui aussi, gagnée et bien gagnée!...
Mais c’est la question qui était déplacée, et superflue! Comme si aucun témoignage d’admiration et de gratitude avait pu sembler trop haut, trop beau, pour l’Archevêque de Reims, au même titre qu’aucun témoignage de piété et d’admiration ne pouvait égaler notre douleur émue devant la Cathédrale de Reims!... Le cardinal Luçon, c’était l’évocation vivante de la cathédrale comme l’Hôtel de Ville s’incarnait magnifiquement dans le docteur Langlet; et ces deux vieillards admirables dominaient leur cité meurtrie, comme toutes les blessures, toute la «passion» de Reims étaient et demeurent figurées par l’Hôtel de Ville et la cathédrale. Reims a pu être frappée ailleurs, dans son luxe, dans sa richesse; le quartier Cérès, qui disait l’orgueil et l’opulence de son trafic dans le monde, de ses laines et de ses vins, le boulevard Lundy, ses constructions élégantes, ses hôtels somptueux, ne sont plus qu’un monceau de ruines. Ruinés également, abattus, mutilés, détruits les joyaux d’art, comme cette exquise Maison des Musiciens, qui faisaient son incomparable parure. Mais c’est devant l’Hôtel de Ville, c’est devant la cathédrale, que nous venons saluer Reims martyrisée, que nous venons pleurer et nous souvenir. Les ruines aussi ont leur beauté; et pour la honte de l’ennemi, ce qui reste de l’Hôtel de Ville, les murailles qui résistèrent à l’obus brutal et à l’injure des flammes, atteignent à une grandeur nouvelle, plus éloquente, plus âpre, plus farouche, où s’étonne et s’exalte davantage encore notre indignation.
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De loin, la Cathédrale apparaissait la moins touchée; quand, des coteaux voisins, de la route, par exemple, qui, en lacets, descend sur Jonchery, on apercevait à l’horizon, dominant la plaine, ses tours comme deux bras tendus dans un geste de prière, oui, ses tours étaient encore dressées, qui maintenaient, semblait-il, sa silhouette intacte, et un soupir de soulagement, une action de grâces, s’échappait de nos poitrines:—Allons!... le mal n’était pas encore si grand, le désastre n’était pas consommé, la Cathédrale n’avait pas subi les atteintes que redoutait notre angoisse!...
Hélas! à mesure que nous approchions s’évanouissait cette illusion favorable. On n’a pas oublié les premiers obus incendiaires, lancés sur la Cathédrale, et qui mirent le feu aux échafaudages de la façade,—avez-vous vu souvent une cathédrale sans échafaudages, gloire et spécialité des architectes diocésains? Il faut le dire: les flammes donnèrent à la pierre une couleur admirable, inouïe. Bien souvent, en effet, loin d’en abolir la beauté l’incendie communique à la pierre ou au marbre une beauté nouvelle. C’est ainsi qu’une figure de Falguière, une figure d’adolescent a été retrouvée dans les cendres du musée de Gerbeviller, entièrement modifiée, transfigurée par la morsure des flammes avec une expression de désespérance et de sublime détresse telles que ne les avait jamais réalisées l’ébauchoir de l’élégant sculpteur. Et la patine singulière dont la partie incendiée de la Cathédrale s’était revêtue faisait ressortir davantage la blancheur écœurante du Palais de Justice tout proche, dont les blocs de pâtisserie fade n’avaient pas encore été touchés, comme si l’obus allemand dans son ignoble besogne avait pris grand soin de respecter la laideur,—la laideur complice, et qu’il reconnaissait comme une amie, sans doute, presque une parente... Mais, en s’écroulant, les échafaudages avaient déjà fort endommagé les ornements charmants de la façade, et, comme l’adolescent de Falguière qui s’était mis à pleurer, la Cathédrale de Reims, sous les flammes, avait vu se crisper douloureusement son Sourire...
Puis ce furent les blessures cruelles, profondes, de l’abside, sous le bombardement méthodique, organisé, régulier. Et les décombres s’amoncelèrent, autour du Christ qui semblait présider, Juge et suprême témoin du crime sacrilège, à une nouvelle Passion:—la Passion des Pierres Saintes et de l’Art Sacré, insultés, frappés par les barbares, et qui tombent une fois, deux fois, pour ne plus se relever...
Les relèvera-t-on, ces pierres écroulées, ou les laissera-t-on telles quelles, avec même, au milieu d’elles, ces obus monstrueux qui n’avaient pas éclaté, et qui sont encore là comme le cambrioleur assassin surpris et arrêté avant d’avoir pu accomplir son odieux forfait, maintenant réduits à l’impuissance et ligotés au pilori de l’infamie universelle? Quoi qu’il en soit et quoi que l’on décide, de longues années s’écouleront sans doute avant que la Cathédrale de Reims renaisse, entièrement guérie de ses ruines et de ses cendres. Le crime qui l’a abattue est un crime contre la civilisation; c’est le monde civilisé tout entier qui s’est ému, et prend à cœur d’en effacer la trace. Mais une pierre de la Cathédrale, une pierre suffira, qu’aucun effort ne pourra jamais plus soulever, lourde, si lourde,—lourde de trop de crimes longuement médités et lâchement exécutés,—une pierre de la Cathédrale de Reims scelle pour toujours le tombeau où l’on a jeté et où pourriront pour l’éternité l’orgueil germanique et l’honneur du nom allemand.
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