LE CHEMIN DES DAMES
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UN méchant chemin de grande ou moyenne communication, pas même une route départementale!... Et voilà le lieu de tous ces combats sanglants, où, pendant des mois, des années, fut suspendue notre angoisse, où il sembla même un instant que devait se jouer le sort de la France!...
Un matin de juillet 1917, après une vertigineuse attaque en direction de la ferme de la Royère, tous les objectifs dépassés, ils étaient là une dizaine de petits chasseurs—l’aîné n’avait pas vingt ans—qui fumaient de gros cigares en surveillant la contre-attaque. Fumer à cinq heures du matin de ces gros cigares boches, durs et verts, qu’est-ce qu’elles auraient dit, si elles les avaient vus, les pauvres mamans de ces héroïques gamins!... Il est vrai que, si elles les avaient vus alors, d’autres sujets d’effroi auraient bouleversé leur sollicitude et leur tendresse, d’autres sujets plus pressants que la crainte, les voyant ainsi fumer, qu’ils n’en fussent malades!... Mais le cigare de l’ennemi tué ne fait jamais mal au cœur. Et c’étaient les cigares de quelque «oberst», en effet, découverts dans l’abri bétonné dont les occupants avaient été chassés à coups de grenades, que dégustaient fièrement, de si bon matin, ces jeunes vainqueurs... Et comme je leur demandais s’ils savaient que l’abri dont ils s’étaient emparés, était creusé, précisément, en dessous de la chaussée du Chemin des Dames, ce nom fameux, cet emplacement tragiquement célèbre, ne semblèrent pas les impressionner autrement, et simplement avaient-ils constaté que «c’était bien possible», sans en perdre une bouffée de cigare...
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Et j’ai un autre souvenir. C’était après la victoire de la Malmaison. Le moulin de Laffaux, le château de Pinon, étaient soudainement et miraculeusement devenus des endroits touristiques vers lesquels s’empressaient les missions de journalistes et de parlementaires. On venait déjeuner à Soissons, et de là on s’engageait sur la route de Maubeuge pour aller admirer des carrières célèbres, des entonnoirs extravagants; et l’on ne savait si l’on devait s’émerveiller davantage, ou de la puissance terrifiante avec laquelle les artilleurs avaient bouleversé le terrain, ou de l’habileté et de la rapidité dont témoignaient les sapeurs du génie pour réparer les dégâts causés par les artilleurs, et rétablir derrière eux une circulation presque normale... Donc la route de Maubeuge connut alors des visiteurs qui, par leur qualité et leur notoriété bien parisiennes, la rendaient quasi semblable au boulevard à cinq heures du soir. En sorte que les conversations finissaient par y devenir des conversations de boulevard, une fois la première émotion passée et les premiers cris arrachés par la grandeur tragique d’un spectacle inouï. J’entends encore un de ces visiteurs, et non des moindres, apporter, sur cette route de Maubeuge, les derniers potins de l’affaire Bolo; aussi bien n’était-ce point un sujet de conversation si incohérent ni si déplacé, en cet endroit où s’était déroulée la partie capitale de l’offensive d’avril, dont les suites ne furent peut-être pas sans quelque relation avec cette affaire. A un embranchement de la route, soudain quelqu’un s’arrêta, arrêta ses compagnons, interrompit le personnage bien informé, et montra sur la droite:
—Le commencement du Chemin des Dames!...
—Ah! oui, parfaitement!... acquiesça le conteur avec un regard complaisant et distrait; puis le petit groupe reprit tout aussitôt sa marche, et notre homme ses révélations passionnantes.
La véritable importance stratégique du Chemin des Dames, beaucoup mieux que sur le terrain, beaucoup mieux qu’auprès des «exécutants» chargés de s’en emparer ou de le défendre, on la percevait pleinement sur l’immense plan en relief qu’avait fait établir par son service géographique le chef de la sixième armée. Ce plan occupait à lui seul un petit salon de cette belle villa de Belleu, où le général commandant la sixième armée avait installé son quartier général, tandis que tout autour, dissimulées sous les arbres du parc, des baraques en bois, que le camouflage avait soigneusement peintes en vert et jaune, et recouvertes de branchages, ce qui leur donnait l’aspect d’un joujou de Noël, des baraques Adrian abritaient l’État-Major. Elle était confortable la villa de Belleu, elle n’était pas d’un goût très pur, et se singularisait notamment par tout un luxe d’appareils d’éclairage du plus fâcheux style munichois. Seul le petit salon, qui servait de bureau à l’officier d’ordonnance du général, avait été débarrassé en partie pour faire place au plan en relief du Chemin des Dames. Devant ce plan, dans ce petit salon, je revois, réunis le 24 octobre 1917, les correspondants de guerre français, anglais et américains, à qui, tout rayonnant de la victorieuse opération de la veille, le chef d’État-Major explique comment elle fut conçue et exécutée. Soudain la grande porte s’est ouverte sans bruit, qui communique avec le cabinet du général, et le général, mêlé aux journalistes, écoute les explications de son chef d’État-Major; c’est, grand et mince, un peu voûté, les yeux plissés de bonhomie et de malice, toujours souriant et simple, et tenant entre les doigts son éternelle cigarette, c’est le général Maistre qui, depuis hier, a inscrit son nom dans l’histoire de la guerre avec cette désignation magnifique: le vainqueur de la Malmaison.
La victoire de la Malmaison avait dégagé le Chemin des Dames, elle en rendait, d’un bout à l’autre, la position intenable pour l’ennemi; c’est ce que le plan en relief rendait sensible aux regards même des profanes, aux esprits les moins avertis. La répercussion devait se faire sentir aussitôt jusqu’au delà d’Hurtebise et de Craonne. C’était désormais Soissons complètement dégagée, où en toute sécurité pourraient se réinstaller les commerçants empressés à nous vendre des cuirs anglais, de la parfumerie et des conserves de toutes sortes. Et les dames américaines venues à Blérancourt pour aider avec un si généreux empressement à la reconstitution des villages de l’Aisne que les Allemands avaient laissés en un si lamentable état lors de leur précédent repli, les dames américaines pouvaient, joyeuses et fébriles, vérifier le bon fonctionnement de leur cuisine roulante automobile qui devait servir, en arrivant à Laon, à donner tout de suite de la bonne soupe chaude à la population libérée, mais affamée sans doute...
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Hélas! l’incompréhensible et foudroyante surprise d’une nouvelle offensive allemande allait, quelques mois plus tard—mais pour un temps, cette fois, heureusement court—détruire brutalement de légitimes espérances, tous les fruits précieux de la victoire de la
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Malmaison. Dans Soissons à nouveau bombardée, les Allemands redescendirent du Chemin des Dames reconquis et dépassé au pas de course; ils revirent les vergers, dont, en se retirant l’été précédent, ils avaient coupé les arbres, et qui blessés, martyrisés, leur tendaient encore cependant des branches verdoyantes toutes neuves—car la nature au printemps se montrait plus forte que la haine et l’odieuse perversité de ses bourreaux, monstres à figure d’hommes... Belleu fut atteint, que l’état-major de l’armée avait dû quitter en toute hâte sous les obus: un officier fut tué là devant sa baraque, l’innocente petite baraque, comme un jouet de Noël, où le premier bureau rangeait ses paperasses, le premier bureau, aux occupations paisibles entre toutes: personnel, avancement, décorations... Comme il semblait loin maintenant le jour radieux où, à tire-d’aile, dans l’air brumeux et froid de cette matinée du 23 octobre, un pigeon-voyageur était arrivé le premier, pour annoncer au général Maistre que le fort de Malmaison venait (il y avait sept minutes exactement), venait d’être occupé par nos troupes qui «progressaient sur toute la ligne»!... Et je me suis souvent demandé ce qu’était devenu le beau plan en relief, sur lequel avait été étudiée si minutieusement, et si bien préparée la victoire d’octobre,—si l’on avait eu le temps de l’emporter, pris la précaution de le détruire,—ou si, au contraire, les Allemands l’avaient retrouvé là, dans le petit salon attenant au cabinet du général et qui servait de bureau à son officier d’ordonnance, si les Allemands, après nous avoir repris le Chemin des Dames, en avaient pu remporter avec eux, trop précieux trophée, cette effigie de plâtre?...
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La foudroyante avance ennemie sur le Chemin des Dames fut accueillie avec une émotion que l’on n’a pas oubliée; mais surtout elle causa une stupeur singulière à tous ceux qui, au cours des mois précédents, avaient été appelés à participer aux durs et multiples combats dont le Chemin des Dames avait été le théâtre et l’objectif constants. Eh! quoi, quelques heures avaient pu suffire pour jeter bas ce formidable système de défense, édifié (eux, ils le savaient mieux que personne!) au prix de quels efforts, de quels sacrifices et de quelle peine, cimenté avec tant de sang!
Quand on avait vu comme eux, au moment de la préparation des offensives, cette route de Soissons à Reims, à peu près parallèle au Chemin des Dames, et qui était comme les coulisses de la bataille!... Quelle puissance de moyens d’action, quelle abondance de troupes de toutes armes et de toutes couleurs!... Depuis les Annamites, tout menus et souples, employés à construire les immenses baraquements des installations hospitalières de campagne, pour lesquels ils se montraient des ouvriers exceptionnellement adroits et habiles, jusqu’aux Soudanais, jusqu’aux Malgaches, à la fois terribles et ingénus!
Ah! il ne faisait pas bon avoir affaire à quelqu’un de ces nègres, placé en sentinelle à l’entrée d’un village, quand on avait oublié le «mot»!.. Et même quand on le savait, ce mot, mais qu’il était d’une prononciation un peu difficile: si vous ne le prononciez pas avec l’accent «nègre», qui le déformait parfois d’une façon vraiment inattendue et spéciale, il vous fallait renoncer à passer!
La légendaire férocité de ces braves soldats de couleur se mêlait d’ailleurs à la plus naïve bonhomie.
Je revois encore cette scène: à Braisne, devant la maison du commandant de l’un de ces bataillons malgaches, était arrêtée une automobile américaine. Le planton du commandant, en faction à la porte, regardait l’automobile, regardait le conducteur américain. Et comme il était de nature avenante, et que le silence lui pesait: «Y en a bon?» demande-t-il à l’Américain. L’Américain sourit et se tait. «Y en a pas bon?» insiste le Malgache. L’Américain sourit encore mais se tait toujours. Alors l’autre, superbe et méprisant: «Ti pas connaître français? Ti jamais allé à l’école!...»
Au repos, ces bataillons donnaient des fêtes merveilleuses, et les plaines de l’Aisne retentirent de chants aux accompagnements
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étranges, et virent des danses qui évoquaient les cieux les plus lointains! Certaines de ces danses cependant ne laissaient pas d’être adaptées au cadre et aux circonstances, et il nous souvient d’avoir vu un grand diable de nègre improviser et mimer une extraordinaire «danse de la bombe à ailette», avec les gestes de frayeur, quand le sifflement précurseur s’est fait entendre, les mouvements désordonnés, pour échapper aux menaces d’éclatement, et le «pas de l’allégresse» quand la bombe, ayant éclaté, vous a laissé indemne... Et ce divertissement montrait bien que les troupes noires, en dépit de ce qui a été dit, pouvaient «tenir sous le bombardement», que le bombardement ne leur causait plus cette sorte de terreur sacrée des premiers temps, puisque maintenant ils le tournaient en dérision et en accueillaient la parodie avec de grands rires naïfs...
Même sans être un nègre, on avait l’occasion certes de se familiariser avec toutes les sortes de bombardement. Sur les arrières, jusque sur nos hôpitaux, les avions faisaient rage. C’est dans cette région que régnait le fameux Fantomas, le Boche légendaire qui descendait jusqu’à vingt mètres des tranchées ou des routes qu’il devait mitrailler; on tirait dessus, on croyait l’avoir abattu,—et brusquement il se relevait, jetant, comme des prospectus sur la plage de Deauville, une pluie de cartes de visite: «Fantomas.»
Mais nous avions mieux que Fantomas; nos meilleurs aviateurs campaient sur les plateaux voisins, si propices à leurs évolutions les plus téméraires. Longtemps l’escadrille des Cigognes fut, entre Fismes et Crugny, à la ferme de Bonnemaison. C’est à Bonnemaison que Guynemer reçut sa croix d’officier de la Légion d’honneur. De Compiègne, les parents du jeune héros étaient venus assister à son apothéose. Dans un groupe, après la cérémonie, il s’entretenait familièrement avec ses chefs; il disait, avec son admirable simplicité, ses projets, ses rêves; ses exploits magnifiques ne le satisfaisaient pas encore; pour obtenir les renseignements utiles, nécessaires, il rêvait d’une manœuvre hardie qui lui permettrait de ramener indemne un de ses adversaires de l’air:—Oui, je voudrais en prendre un vivant!...
Mais près de lui une voix de femme, une voix timide, maternelle et douce, avait murmuré:
—Non, mon petit Georges, non, j’aime mieux que tu les tues!
Une nuit, une escadrille allemande vint survoler et bombarder sévèrement Bonnemaison; mais les heureuses et intrépides Cigognes l’avaient quitté depuis la veille...
Mais maintenant que les Allemands avaient si aisément, si rapidement, dépassé la route de Soissons à Reims, qu’ils traversaient le Tardenois, qu’ils marchaient vers Château-Thierry, nous songions, la rage au cœur, à tous ces camps d’aviation, à tous ces hangars immenses et bondés d’appareils, à tous ces nids de héros, dont ils s’empareraient sans lutte, et qu’ils pourraient utiliser ou incendier. Et tant de positions de batterie, dont on n’aurait pu retirer les pièces, et tout ce matériel sanitaire emplissant les baraquements des H.O.E! Car le remède avait été partout soigneusement placé à côté du mal, et l’on avait multiplié, comme il convient, les moyens de guérir, à côté des moyens de détruire. Sur les bords de l’Aisne, nous avions vu arriver un jour les tentes de l’ingénieux docteur Marcille, et son «cirque» chirurgical; et l’Aisne elle-même avait été sillonnée de péniches propres au transport des blessés, qui naviguaient de concert avec les canonnières redoutables. Oui, la rivière avait été, elle aussi, mobilisée, mobilisée comme la route, comme le chemin de fer avec ses «épis» où s’aiguillaient les pièces de marine et les trains blindés...
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Penser que des wagons passeront à nouveau dans cette région, avec leurs compartiments bourrés de commères et de commis-voyageurs; que l’on circulera à bicyclette sur le Chemin des Dames, et que des pêcheurs à la ligne s’installeront paisiblement le long des rives charmantes de l’Aisne et de la Vesle!... Mais oui, il y avait eu des pêcheurs à la ligne au pont de Pontavert, par exemple, il y en aura encore!... J’évoque Pontavert comme un des endroits les plus sinistres qu’il m’ait été donné de traverser; endroit sinistre à la fois, et sournois: le village n’était pas encore démoli complètement; on y arrivait par une route à peu près tranquille, venant de Roucy, qui était un des grands observatoires de la région, avec la ferme de Beauregard. C’est à la ferme de Beauregard ou au Moulin de Roucy que l’on avait la plus complète vue d’ensemble de cet immense paysage de bataille, jusqu’aux plateaux d’Hurtebise et de Craonne. Paysage de bataille éternel, et que Napoléon, lui aussi, avait contemplé en 1814. On s’est souvent demandé—question piquante mais oiseuse—ce que Napoléon aurait dit et fait, le Napoléon de 1814, s’il s’était tout à coup retrouvé là en 1917 ou 1918: la seule chose que l’on puisse répondre à peu près sûrement, c’est qu’il eût été bien étonné!... En tout cas il eût été, à tout le moins, aussi étonné que nous, ce jour où, à une demi-heure d’intervalle, dans la prairie qui dévalait près du Moulin de Roucy, nous vîmes atterrir frais et dispos, en parachute, deux observateurs dont les aviateurs ou les artilleurs allemands venaient d’incendier coup sur coup les «saucisses»...
Ce jour-là, si l’on avait dû traverser Pontavert, eût-il fallu prendre à gauche ou à droite? Ce qui caractérisait en effet si agréablement ce joli village, c’est qu’il y avait toujours des obus à y recevoir. On s’arrêtait bien sagement, avant d’y pénétrer, près d’une tuilerie; de là, on cherchait à se rendre compte si l’artilleur boche misait sur le tableau de gauche ou sur celui de droite, après quoi
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on filait à droite ou à gauche, en souhaitant simplement que la fantaisie ne lui prît pas tout à coup de changer sa chance,—et la nôtre,—en modifiant brusquement sa série... Il n’y avait pas de flâneurs, dans les rues de Pontavert, et l’on n’y voyait que des gens courir, ce qui, pour le nouvel arrivant, est toujours un indice de mauvais augure, et un spectacle peu rassérénant...
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Si le hasard me ramène quelque jour à Pontavert, j’aimerai m’y promener à tous petits pas. Mais il faut faire un effort pour imaginer que l’on pourrait un jour, tranquillement, aller dans un de ces petits villages, où la vie aurait repris paisible et quotidienne, s’arrêter chez l’épicier d’Oulches, aller acheter des cigarettes au débit de tabac de Dravegny (et d’abord qu’il y eût encore un débit de tabac où il y eût à nouveau des cigarettes...)
Entre la route de Soissons à Reims par Braisne et Fismes et, là-haut, le Chemin des Dames, il y avait une autre parallèle intermédiaire, la route de Soissons à Berry-au-Bac, par Vailly. Ainsi semblait-il que, par avance, la géographie et le service vicinal se fussent plu à ménager les effets, à dresser la carte de nos émotions, à marquer les limites évidentes et commodes pour l’horreur plus ou moins vive, pour le danger plus ou moins grand. Il est certain qu’en dépit des raids d’avions trop fréquents pour que l’on en goûtât pleinement les charmes, le séjour de Fismes sentait encore la civilisation. Il y avait des boutiques de la plus aimable diversité, une charcuterie renommée. On montrait la maison (tout à fait la maison du notaire ou du vieux docteur, même si—j’aurais pu me renseigner—aucun médecin ni aucun notaire ne l’ont jamais habitée...), la maison où le général Mangin avait eu son poste de commandement, lors de l’offensive d’avril, la maison où M. Clemenceau avait couché, quand il n’était pas encore l’organisateur de la victoire...
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Les choses commençaient à se gâter presque tout de suite, lorsqu’ayant admiré l’Hôtel de ville,—de ces hôtels de villes qui semblent avoir été construits tout exprès pour y accrocher des drapeaux et y lire, en haut du perron, des proclamations enthousiastes,—on descendait vers le passage à niveau qui consentait rarement à vous laisser passer tout de suite, toujours encombré de troupes, de convois, ou de colonnes d’artillerie, de voitures de ravitaillement. Et après avoir descendu, on remontait aussitôt, pour avoir aussitôt l’impression du calvaire, puisque c’est par là que l’on devait «monter vers l’avant». Et l’on s’acheminait ainsi vers cette deuxième parallèle de départ, qu’était la route de Vailly. Ici l’on disait adieu aux derniers civils, comme au delà, il faudrait dire adieu aux dernières maisons.
Maizy, Beaurieux, cités fertiles en artilleurs... A Beaurieux, il y avait encore un hôpital de la Croix-Rouge, un quartier général de division,—il y eut même jusqu’à deux états-majors divisionnaires, chacun dans de gaies et confortables maisons de campagne toutes pleines de jolis meubles, de tentures claires et de portraits de famille: une maison de campagne à Beaurieux!—La vue, il est vrai, y était magnifique, comme un avant-goût de ce qu’elle devait être au Chemin des Dames... Et il y avait encore, à Beaurieux, quelques gamins qui jouaient dans les rues, ce qui, sans doute, n’était pas très prudent...
Mais après Beaurieux, le paysage devenait exclusivement militaire et tout à fait dépourvu d’agrément, en dépit de ces noms charmants et tentateurs: le P. C. Eden, Moulin Rouge...
C’est à Moulin Rouge que défilèrent une nuit les trois cents prisonniers de la Caverne du Dragon. On n’a pas oublié cette opération si habilement et vigoureusement conduite, avec, aussi, cette part de chance indispensable, de l’aveu de tous les stratèges, pour parachever le succès. Et la première chance n’avait-elle pas été que la «creute» fameuse s’appelât précisément la «Caverne du Dragon», ce qui sonne comme un titre de film cinématographique, bien propre à frapper l’imagination, et à se graver dans les mémoires?
Aussi bien l’exploit était digne du titre. Les «creutes», carrières ou champignonnières, constituaient des abris de premier ordre, qui rendirent exceptionnellement difficile, longue et pénible la bataille de l’Aisne. Mais, si les occupants s’y sentaient en parfaite sécurité, c’était à condition d’en pouvoir sortir.
Au début de l’affaire que nous relatons, quelques obus particulièrement heureux causèrent des éboulements qui avaient obstrué les principales issues de la Caverne. Après quoi, des asphyxiants énergiques rendirent inquiet et rêveur, comme un renard que l’on enfume, le Dragon qui était dedans,—ou du moins les 300 Boches qui y figuraient le Dragon.
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En sorte que lorsque les assaillants—il suffit même, assura-t-on, d’un seul assaillant—ayant découvert l’unique et dernier couloir de sortie qui fût encore libre, nos Boches furent poliment invités à s’y rendre,—et à se rendre,—ils ne se le firent pas dire deux fois...
Chose extraordinaire, cependant, quand on demanda au médecin allemand de haut grade, que l’on eut la satisfaction de trouver parmi les prisonniers, ce qu’il pensait des effets de nos obus à gaz, le médecin allemand affirma, avec morgue et le plus ironique mépris, que seuls les gaz allemands avaient une véritable, une sérieuse efficacité, mais que les gaz français, grâce à l’excellence des masques allemands—et à l’ignorance, sous-entendait-il, des chimistes et des savants français,—nos gaz étaient une plaisanterie qui faisait sourire de pitié, derrière leurs groins de porc, les soldats allemands: Mais alors pourquoi s’étaient-ils rendus si vite?...
Établi à l’ombre des grands arbres, dans un site verdoyant, le P. C. Moulin Rouge était un asile sylvestre et champêtre des plus agréables, mais d’un horizon strictement limité; il fallait gagner à 1 500 mètres environ la lisière du bois, et s’engager sur le chemin, pas toujours très sûr, du Village Nègre pour apercevoir à la jumelle ce qui avait été la Ferme et le Monument d’Hurtebise, et les travaux du Doigt d’Hurtebise que dégagea si heureusement l’opération de la Caverne du Dragon. Mais le «superbe point de vue», on l’aurait trouvé de préférence au P. C. Triangulaire.
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P. C. Triangulaire, Bois Triangulaire,—la simple géométrie semble avoir suppléé ainsi dans bien des cas et bien des endroits du front à l’indigence ou à la paresse d’invention des cartographes. Du moins comprenait-on aussitôt que le P. C. Triangulaire occupait un point du plateau qui s’avançait en triangle, en effet, comme une proue de navire, dans la direction de l’ennemi, face à Craonne et Craonnelle.
Ce qu’un cuisinier que j’ai connu appréciait du P. C. Triangulaire, ce n’était pas cependant le panorama. Il était préférable, aussi bien, de ne point trop s’attarder à le contempler, et l’on sait de reste que, dans ce genre de villégiatures qu’étaient les P. C., on n’avait pas accoutumé, pour séduire les nouveaux arrivants et futurs locataires, de leur offrir des chambres avec de larges baies que l’on aurait ouvertes en claquant les volets et en les invitant à admirer l’étendue du paysage:
—Tenez, vous aurez une vue magnifique sur Craonnelle!...
Mais profitant des heures propices où l’artillerie ennemie se repose,—on sait que chaque secteur a son «régime» d’artillerie, c’est-à-dire que l’on arrive à connaître assez exactement les habitudes d’estomac de l’artilleur d’en face, et le moment qu’il consacre à son déjeuner et à son dîner,—notre cuisinier se glissait jusqu’aux premiers jardins de Craonnelle, où il avait repéré des plants d’asperges «que ça aurait été dommage de les laisser perdre sans en profiter»... Ce régal, assurément, n’était pas sans risque. Pourtant si l’artilleur allemand avait modifié ses heures de repas et qu’il fût arrivé malheur à cet amateur d’asperges, eût-il convenu de le citer en exemple comme puni de sa gourmandise ou victime de son héroïsme? Tous ses camarades, il est vrai, bénéficiaient de cette gourmandise téméraire. Je crois qu’il faut avoir vécu dans la nuit des «creutes», avoir plongé dans les profondeurs des sapes, pour comprendre les suprêmes délices d’y savourer des légumes frais,—attrait qui doit participer de cette lumière dont nous sommes privés, de ce soleil qui les fit croître et qu’ils nous apportent? Et c’est ainsi que je penserai toute ma vie avec émotion aux salades de pissenlits que, durant l’offensive de Moronvilliers, une ordonnance ingénieuse et dévouée trouvait le loisir de cueillir je ne sais où pour nous en procurer le réconfort imprévu dans notre lugubre abri du Bois Noir...
Du Plateau Triangulaire, la vue s’étendait en direction de Laon, sur la plaine bouleversée et désertique, que sillonnaient sans cesse, tragique et sinistre feu d’artifice, l’éclair des obus, les jets de fumée des éclatements.
En direction de Laon: qui eût imaginé que Laon deviendrait ainsi une sorte de Mecque vers laquelle se tendraient tous nos espoirs, toutes nos énergies!...
Qui eût imaginé qu’il serait un jour si difficile d’aller jusqu’à Laon? Et nous pouvions contempler dans la direction de Laon, qui demeurait comme jalonnée par leurs efforts sanglants et tenaces, les traces douloureuses de quelques-uns, parmi les meilleurs, de ces pèlerins héroïques. Là-bas, ces masses noires que nous distinguions à la jumelle, comme les cadavres géants de quelques bêtes d’Apocalypse, c’est tout ce qui restait des tanks et de leurs équipages de vaillants, qui, le 17 avril, s’élancèrent résolument, farouchement à la mort «en direction de Laon»... Mais non, leur sacrifice sublime n’avait pas été inutile; il plaçait, il maintenait là, sous nos regards ardents, sa force exemplaire. Il nous semblait voir briller encore les flammes où ils avaient péri, et, sur la route du devoir et de la victoire, ces héros et ces martyrs se dressaient pareils à des torches vivantes et illuminaient nos cœurs...
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