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Croc-Blanc

Front matter (continued 2)

Paul Gruyer translation

S'étant roulé en boule, il dormit jusqu'au matin. Dans le clair-obscur de la tanière, il aperçut alors, entre les pattes de la louve et pressés tout le long de son ventre, cinq petits paquets vivants, informes et débiles, vagissants, et dont les yeux étaient encore fermés à la lumière.

Quoique ce spectacle ne lui fût pas nouveau, dans sa longue carrière, ce n'en était pas moins chaque fois, pour le vieux loup, un nouvel étonnement. La louve le regardait avec inquiétude et ne perdait de vue aucun de ses mouvements. Elle grondait sourdement, à tout moment, haussant le ton dès qu'il faisait mine d'avancer. Quoique pareille aventure ne lui fût jamais advenue, son instinct, qui était fait de la mémoire commune de toutes les mères-loups et de leur successive expérience, lui avait enseigné qu'il y avait des pères-loups qui se repaissaient de leur impuissante progéniture et dévoraient leurs nouveau-nés. C'est pourquoi elle interdisait à Un-Œil d'examiner de trop près les louveteaux qu'il avait procréés.

À l'instinct ancestral de la mère-loup en correspondait un autre chez le vieux loup, qui était commun à tous les pères-loups. C'était qu'il devait incontinent, et sans se fâcher, tourner le dos à sa jeune famille et aller quérir, là où il le fallait, la chair nécessaire à sa propre subsistance et à celle de sa compagne.

Il trotta, trotta, jusqu'à cinq ou six milles de la tanière, sans rien rencontrer. Là, le torrent se divisait en plusieurs branches, qui remontaient vers la montagne. Il tomba sur une trace fraîche, la flaira et, l'ayant trouvée tout à fait récente, il commença à la suivre, s'attendant à voir paraître d'un instant à l'autre l'animal qui l'avait laissée. Mais il observa bientôt que les pattes qui étaient marquées étaient de beaucoup plus larges que les siennes et il estima qu'il ne tirerait rien de bon du conflit.

Un demi-mille plus loin, un bruit de dents qui rongeaient parvint à l'ouïe fine de ses oreilles. Il avança et découvrit un porc-épic, debout contre un arbre et faisant sa mâchoire sur l'écorce. Un-Œil approcha, avec prudence, mais sans grand espoir. Il connaissait ce genre d'animaux, quoiqu'il n'en eût pas encore rencontré de spécimens si haut dans le Nord, et jamais, au cours de sa vie, un porc-épic ne lui avait servi de nourriture. Il savait aussi, cependant, que la chance et l'opportunité du moment jouent leur rôle dans l'existence. Personne ne peut dire exactement ce qui doit arriver, car, avec les choses vivantes, l'imprévu est de règle. Il continua donc à avancer.

Le porc-épic se mit rapidement en boule, faisant rayonner dans toutes les directions ses longues aiguilles, dures et aiguës, qui défiaient une quelconque attaque. Le vieux loup avait, une fois, dans sa jeunesse, reniflé de trop près une boule semblable, en apparence inerte. Il en avait soudain reçu sur la face un coup de queue bien appliqué, qui lui avait planté, dans le nez, un dard tellement bien enfoncé qu'il l'avait promené avec lui pendant des semaines. Une inflammation douloureuse en avait résulté et il n'avait été délivré que le jour où le dard était tombé de lui-même.

Il se coucha sur le sol, confortablement étendu, à proximité du porc-épic, mais hors de la portée de sa queue redoutable et attendit. Sans doute la bête finirait-elle par se dérouler et lui, saisissant l'instant propice, lancerait un coup de griffe coupant dans le ventre tendre et désarmé.

Une demi-heure après, il était encore là. Il se releva, gronda contre la boule toujours immobile, et reprit sa route en trottant. Trop souvent déjà il avait, dans le passé, vainement attendu pour des porcs-épics enroulés. Il était inutile de perdre son temps davantage. Le jour baissait et nul résultat ne récompensait sa chasse. Pour lui et la louve, il fallait trouver à manger.

Il rencontra enfin un ptarmigan[18]. Comme il débouchait à pas de velours, d'un taillis, il se trouva nez à nez avec l'oiseau qui était posé sur une souche d'arbre, à moins d'un pied de son museau. Tous deux s'aperçurent simultanément. L'oiseau tenta de s'envoler, mais il le renversa par terre, d'un coup de patte, se jeta sur lui et le saisit dans ses dents.

Il y eut un instant de courte lutte, le ptarmigan se débattant dans la neige et faisant, pour prendre son vol, un nouvel et vain effort. Les dents du vieux loup s'enfoncèrent dans la chair délicate et il commença à manger sa victime. Puis il se souvint tout à coup et, revenant sur ses pas, il reprit le chemin de la tanière, en traînant le ptarmigan dans sa gueule.

Tandis qu'il trottait silencieux, selon sa coutume, glissant comme une ombre, tout en observant le sol et les traces qui pouvaient s'y trouver marquées, il revit les larges empreintes qu'il avait déjà rencontrées. La piste suivant la même direction que lui, il la continua, s'attendant à tout moment à découvrir l'animal qui avait imprimé ainsi son passage.

Comme il venait de tourner un des rochers qui bordaient le torrent, qu'il avait rejoint, il aperçut le faiseur d'empreintes et, à cette vue, s'aplatit instantanément sur le sol. C'était une grosse femelle de lynx. Elle était couchée, comme lui le matin, en face de la même boule, impénétrable et hérissée.

D'ombre qu'il était, il devint l'ombre de cette ombre. Ratatiné sur lui-même et rampant, il se rapprocha, en ayant soin de ne pas être sous le vent des deux bêtes immobiles et muettes. Puis, ayant déposé le ptarmigan à côté de lui, il s'allongea sur la neige et, à travers les branches d'un sapin dont l'épais réseau traînait jusqu'à terre, il considéra le drame de la vie qui était en train de se jouer devant lui. Le lynx et le porc-épic attendaient. Tous deux prétendaient vivre. Le droit à l'existence consistait pour l'un à manger l'autre; il consistait pour l'autre à ne pas être mangé. Le vieux loup ajoutait, dans le drame, son droit aux deux autres. Peut-être un caprice du sort allait-il le servir et lui donner sa part de viande.

Une demi-heure passa, puis une heure, et rien n'advenait. La boule épineuse aurait pu être aussi bien pétrifiée, tellement rien n'y tressaillait, et le lynx être un bloc de marbre inerte, et le vieux loup être mort. Et cependant, chez ces trois bêtes en apparence inertes, la tension vitale était arrivée à son paroxysme. Elle atteignait, presque douloureuse, tout ce que leur être pouvait supporter.

Un-Œil esquissa un léger mouvement et observa avec un intérêt croissant. Quelque chose arrivait. Le porc-épic avait enfin jugé que son adversaire était parti. Précautionneux, avec des mouvements mesurés, il déroula son invincible armure et, lentement, lentement, se détendit et s'allongea. Le vieux loup sentit sa gueule s'humecter involontairement de salive, devant cette chair vivante, qui s'étalait, comme à plaisir, devant lui.

Le porc-épic n'était pas encore entièrement déroulé quand il découvrit son ennemi. Au même instant, rapide comme la foudre, le lynx frappa. La patte aux griffes acérées, recourbées comme des crochets, atteignit le ventre douillet et, revenant en arrière, d'un brusque mouvement, le déchira. Mais le porc-épic avait vu le lynx un millième de seconde avant le coup, et ce temps lui suffit pour implanter, d'un contre-coup de sa queue, dans la patte qui se retirait, une moisson de dards. Au cri d'agonie de la victime répondit instantanément le hurlement de surprise et de douleur de l'énorme chat.

Un-Œil s'était dressé, pointant ses oreilles et balançant sa queue derrière lui. Le lynx, qui avait d'abord reculé, se rua, d'un bond sauvage, sur l'auteur de ses blessures. Le porc-épic qui, piaulant et grognant, tentait en vain, pour sa défense, de replier en boule sa pauvre anatomie brisée, eut encore la force de détendre sa queue et d'en frapper le félin. Le lynx, dont le nez était devenu semblable à une pelote monstrueuse, éternua, rugit et tenta de se débarrasser, à l'aide de ses pattes, des dards féroces. Il traîna son nez dans la neige, le frotta contre des branches d'arbres et des buissons et, ce faisant, il sautait sur lui-même, en avant, en arrière, de côté, se livrant à des culbutes d'acrobate, à des pirouettes de fou, en une frénésie de souffrance et d'épouvante.

Le vieux continuait à observer. Il vit non sans effroi, et sa fourrure s'en hérissa sur son dos, le lynx, qui avait tout à coup cessé ses culbutes, rebondir en l'air, en un dernier saut, plus haut que les autres, en poussant une longue clameur éperdue, puis s'élancer sur le sentier, droit devant lui, hurlant à chaque pas qu'il faisait.

Ce fut seulement lorsque les cris se perdirent au loin que le vieux loup se risqua hors de sa cachette et s'avança vers le porc-épic. Soigneusement il marcha sur la neige, comme si elle eut été jonchée de dards, prêts à percer la sensible plante de ses pieds. Le porc-épic, à son approche, poussa son cri de bataille et fit claquer ses longues dents. Il avait réussi à s'enrouler de nouveau, mais sans former, comme auparavant, une boule parfaite et compacte. Ses muscles étaient trop profondément atteints. À moitié déchiré, il saignait abondamment.

Un-Œil commença par enfourner dans sa gueule, à grosses bouchées, de la neige imprégnée de sang, la mâcha et, l'ayant trouvée bonne, l'avala. Ce lui fut un excitant de l'appétit et sa faim n'en fit qu'augmenter. Mais il était un trop vieux routier de la vie pour oublier sa prudence habituelle. Il attendit, tandis que le porc-épic continuait à grincer des dents et à jeter des cris variés, plaintes et grognements, entrecoupés de piaillements aigus. Bientôt, un tremblement agita la bête agonisante et les aiguilles s'abaissèrent. Puis le tremblement cessa. Les longues dents eurent un ultime claquement, toutes les aiguilles retombèrent et le corps, détendu, ne bougea plus.

D'un brusque coup de patte, Un-Œil retourna sur son dos le porc-épic. Rien ne se produisit. Il était certainement mort. Après avoir attentivement examiné comment il était conformé, le vieux loup le prit dans ses dents, avec précaution, et se mit en devoir de l'emmener, moitié traînant le corps, moitié le portant, et allongeant le cou pour tenir à distance de son propre corps la masse épineuse.

Puis il se souvint qu'il oubliait quelque chose et, posant par terre son fardeau, il trotta vers l'endroit où il avait laissé le ptarmigan. En ce qui concernait l'oiseau, son parti fut aussitôt pris. Il le mangea. Il s'en retourna ensuite et reprit le porc-épic.

Lorsqu'il arriva à la caverne, avec le résultat de sa chasse du jour, la louve inspecta ce qu'il apportait et, se tournant vers lui, le lécha légèrement sur le cou. L'instant d'après, elle grogna encore, en guise d'avertissement qu'il eût à garder sa distance entre lui et les louveteaux. Mais le grognement n'était plus si menaçant. Il était moins rauque et semblait vouloir se faire pardonner. La crainte instinctive éprouvée par la louve pour le père de sa progéniture se dissipait, car le vieux loup se conduisait comme un bon père-loup doit le faire et il ne songeait point à manger ses enfants.

VI

LE LOUVETEAU GRIS

Il différait de ses frères et sœurs. Leur fourrure trahissait déjà la teinte rouge qui était un héritage de leur mère. Lui au contraire, tenait entièrement du père. Il était le seul louveteau gris de la portée. Sa descendance de l'espèce loup était directe. Il n'avait avec Un-Œil d'autre différence que de posséder ses deux yeux, au lieu d'être borgne.

C'est par le toucher que le louveteau, avant que ses yeux se fussent ouverts, acquit la première notion des êtres et des choses. Il connut ainsi ses deux frères et ses deux sœurs. En tâtonnant, il commença à jouer avec eux, sans les voir. Déjà aussi, il apprenait à gronder et son petit gosier, qu'il faisait vibrer pour émettre des sons, semblait grincer, lorsqu'il se mettait en colère.

Par le toucher, le goût et l'odorat, il connut sa mère, source de chaleur, de fluide nourriture et de tendresse. Il sentait surtout qu'elle avait une langue mignonne et caressante, qu'elle passait sur son doux petit corps, pour l'adoucir encore plus. Et elle s'en servait pour le ramener sans cesse contre elle, plus profondément, et l'endormir.

Ainsi se passa, en majeure partie, le premier mois de la vie du louveteau. Puis ses yeux s'ouvrirent et il apprit à connaître plus nettement le monde qui l'entourait.

Ce monde était baigné d'obscurité, mais il l'ignorait, car il n'avait jamais vu d'autre monde. La lumière que ses yeux avaient perçue était infiniment faible, mais il ne savait pas qu'il y eût une autre lumière. Son monde aussi était très petit. Il avait pour limites les parois de la tanière. Le louveteau n'en éprouvait nulle oppression, puisque le vaste monde du dehors lui était inconnu.

Il avait, cependant, rapidement découvert que l'une des parois de son univers, l'entrée de la caverne, par où filtrait la lumière, différait des autres. Il avait fait cette découverte, encore inconscient de sa propre pensée, avant même que ses yeux se fussent ouverts et eussent regardé devant eux. La lumière avait frappé ses paupières closes, produisant, à travers leur rideau, de légères pulsations des nerfs optiques, où s'étaient allumés de petits éclairs de clarté, d'une impression délicieuse. Vers la lumière avait, en une attraction irrésistible, aspiré chaque fibre de son être vivant, vers elle s'était tourné son corps, comme la substance chimique de la plante vire d'elle-même vers le soleil.

Il avait, dès lors, mécaniquement rampé vers l'entrée de la caverne, et ses frères et sœurs avaient agi comme lui. Pas une fois ils ne s'étaient dirigés vers les sombres retraits des autres parois. Tous ces petits corps potelés, pareils à autant de petites plantes, rampaient aveuglément vers le jour, qui était pour eux une nécessité de l'existence, et tendaient à s'y accrocher, comme les vrilles de la vigne au tuteur qui la soutient. Plus tard, quand ils eurent un peu grandi et lorsque leur conscience individuelle naquit en eux, avec ses désirs et ses impulsions, l'attraction de la lumière ne fit que s'accroître. Sans trêve ils rampaient et s'étalaient vers elle, repoussés en arrière par leur mère. Ce fut à cette occasion que le louveteau gris connut d'autres attributs de sa mère que la langue douce et caressante. Dans son insistance à ramper vers la lumière, il apprit que la louve avait un nez, dont elle lui administrait un coup bien appliqué, et, plus tard, une patte avec laquelle elle le renversait sur le dos et le roulait comme un tonnelet, en lui donnant des tapes, vives et bien calculées.

Il sut ainsi ce qu'étaient les coups, les risques qu'il courait volontairement d'en recevoir et comment, au contraire, il convenait d'agir pour les éviter. C'était le début de ses généralisations sur le monde. Aux actes automatiques succédait la connaissance des causes.

C'était un fier petit louveteau, carnivore comme ses frères et sœurs. Ses ancêtres étaient des tueurs et des mangeurs de viande, de viande seule vivaient son père et sa mère. Le lait même qu'il avait sucé, à sa naissance, n'était que de la chair directement transformée. Et maintenant âgé d'un mois, ayant, depuis une semaine, ses yeux ouverts, il commençait lui-même à manger de la viande, mâchée et à demi digérée par la louve, qui la dégorgeait ensuite dans la gueule des cinq louveteaux, en appoint du lait de ses mamelles.

Il était le plus vigoureux de la portée. Plus sonore que celui de ses frères et sœurs était, dans son gosier, le glapissement de sa voix. Le premier, il apprit le tour de rouler, d'un adroit coup de patte, un de ses petits compagnons. Le premier encore, attrapant l'un d'eux par l'oreille, il le renversa et piétina, en grondant sans desserrer ses mâchoires. Ce fut lui qui donna le plus de tracas à sa mère pour le retenir près d'elle, loin de l'entrée de la caverne.

Si l'attrait du jour le fascinait, il ignorait ce qu'était une porte et il ne voyait dans l'entrée de la caverne qu'un mur lumineux. Ce mur était le soleil de son univers, la chandelle dont il était le papillon. Et il s'acharnait obstinément dans cette direction, sans savoir qu'il y eût quelque chose au-delà.

Étrange était pour lui ce mur de lumière. Son père, qu'il avait appris à reconnaître pour un être semblable à sa mère, et qui apportait de la viande à manger, avait une manière toute particulière de marcher dans le mur, de s'y éloigner et d'y disparaître. Cela, le louveteau ne pouvait se l'expliquer. Il avait tenté de s'avancer dans les autres murs de la caverne, mais ceux-ci avaient heurté rudement l'extrémité délicate de son nez. Il avait renouvelé plusieurs fois l'expérience, puis s'était finalement tenu tranquille. Il acceptait le pouvoir que possédait son père de disparaître dans un mur comme une faculté qui lui était spéciale, de même que le lait et la viande à demi digérée étaient des particularités personnelles de sa mère.

Il n'était pas donné, en somme, au louveteau, de penser à la façon des humains. Incertaine était la voie dans laquelle travaillait son cerveau. Mais ses conclusions n'en étaient pas moins nettes, à son point de vue. Le pourquoi des choses ne l'inquiétait pas; leur manière d'être l'intéressait seule. Il s'était cogné le nez contre les parois de la caverne, et cela lui avait suffi pour qu'il n'insistât pas. Ce qu'il était impuissant à faire, son père pouvait le faire. C'était une autre constatation, qu'il ne cherchait point à s'expliquer. Le fait tenait lieu pour lui de raisonnement, et le souci de la logique ne préoccupait pas autrement son esprit. Celui des lois de la physique encore moins.

Comme la plupart des créatures du Wild, il ne tarda point à connaître la famine. Un temps arriva, où non seulement la viande vint à manquer, mais où le lait se tarit dans la poitrine de sa mère.

Les louveteaux, tout d'abord, poussèrent des cris plaintifs et des gémissements, mais la faim les fit bientôt tomber en léthargie. Plus de jeux ni de querelles, ni d'enfantines colères, ni d'exercices de grondements. Cessèrent aussi les pérégrinations vers le mur lumineux. Au lieu de cela, ils dormaient toujours, tandis que la vie qui était en eux vacillait et mourait.

Un-Œil se désespérait. Il courait tout le jour et chassait au loin, mais inutilement, et revenait dormir quelques heures seulement dans la tanière, d'où la joie avait fui. La louve elle aussi, laissant là ses petits, sortait à la recherche de la viande. Les premiers jours après la naissance des louveteaux, le vieux loup avait fait plusieurs voyages au camp des Indiens et raflé les lapins pris dans les pièges. Mais, avec la fonte générale des neiges et le dégel des cours d'eau, les Indiens s'étaient transportés plus loin et cette fructueuse ressource avait tari.

Lorsque ses parents lui rapportèrent de nouveau à manger, le louveteau gris revint à la vie et recommença à tourner son regard vers le mur de lumière. Mais le petit peuple qui l'entourait était bien réduit. Seule, une sœur lui restait. Le reliquat n'était plus.

Ayant repris des forces, il vit que sa sœur ne pouvait plus jouer. Elle ne levait plus la tête, ni ne faisait aucun mouvement. Tandis que son petit corps à lui s'arrondissait, avec la nourriture retrouvée, ce secours était venu trop tard pour elle. Elle ne cessait point de dormir et n'était plus qu'un mince squelette entouré de peau, où la flamme baissait plus bas et plus bas, si bien qu'elle finit par s'éteindre.

Puis vint un autre temps où le louveteau gris ne vit plus son père paraître et disparaître dans le mur de lumière, et s'étendre, le soir, pour dormir à l'entrée de la caverne. L'événement arriva à la suite d'une seconde famine, moins dure cependant que la première. La louve n'ignorait point pourquoi le vieux loup ne reviendrait jamais. Mais il n'était pas pour elle de moyen qui lui permît de communiquer au louveteau ce qu'elle connaissait.

Comme elle chassait, de son côté, vers la branche droite du torrent, dans les parages où gîtait le lynx, elle avait rencontré une piste tracée par le vieux loup et vieille d'un jour. L'ayant suivie, elle avait trouvé, à son extrémité, d'autres empreintes, imprimées par le lynx, et les vestiges d'une bataille dans laquelle le félin avait eu la victoire. C'était de son compagnon, avec quelques os, tout ce qui subsistait. Les traces du lynx, qui continuaient au delà, lui avaient fait découvrir la tanière de l'ennemi. Mais, ayant reconnu, à divers indices, que celui-ci y était revenu, elle n'avait pas osé s'y aventurer.

Et toujours, depuis, la louve évitait la branche droite du torrent, car elle savait que dans la tanière se trouvait une portée de petits et elle connaissait le lynx pour une féroce créature, d'un caractère intraitable, et un terrible combattant. Oui, certes, c'était bien, pour une demi-douzaine de loups, de pourchasser un lynx et de le repousser au faîte d'un arbre, crachant et se hérissant. Un combat singulier était une tout autre affaire, surtout quand une mère-lynx avait derrière elle une jeune famille affamée à défendre et à nourrir. Un-Œil venait de l'apprendre à ses dépens.

Mais le Wild a ses lois et l'heure devait arriver où, pour le salut de son louveteau gris, la louve, poussée elle aussi par l'implacable instinct de la maternité, affronterait la tanière dans les rochers et la colère de la mère-lynx.

VII

LE MUR DU MONDE

Lorsque la louve avait commencé à aller chasser au dehors, elle avait dû laisser derrière elle le louveteau et l'abandonner à lui-même. Non seulement elle lui avait inculqué, à coups de nez et à coups de patte, l'interdiction de s'approcher de l'entrée de la caverne, mais une crainte spontanée était intervenue chez lui, pour le détourner de sortir. Jamais, dans la courte vie qu'il avait vécue dans la tanière, il n'avait rien rencontré qui pût l'effrayer, et cependant la crainte était en lui. Elle lui venait d'un atavisme ancestral et lointain, à travers des milliers et des milliers de vies. C'était un héritage qu'il tenait directement de son père et de la louve, mais ceux-ci l'avaient, à leur tour, reçu par échelons successifs de toutes les générations de loups disparues avant eux. Crainte! Legs du Wild, auquel nul animal ne peut se soustraire!

Bref, le louveteau gris connut la crainte avant de savoir de quelle étoffe elle était faite. Sans doute la mettait-il au nombre des inévitables restrictions de l'existence, dont il avait eu déjà la notion. Son dur emprisonnement dans la caverne, la rude bousculade de sa mère quand il se risquait à vouloir sortir, la faim inapaisée de plusieurs famines, autant de choses qui lui avaient enseigné que tout n'est pas liberté dans le monde, qu'il y a pour la vie des limites et des contraintes. Obéir à cette loi, c'était échapper aux coups et travailler pour son bonheur. Sans raisonner comme l'eût fait un homme, il se contentait d'une classification simpliste: ce qui heurte et ce qui ne heurte pas, et, en conclusion, éviter ce qui est classé dans la première catégorie, afin de pouvoir jouir de ce qui est classé dans la seconde.

Tant par soumission à sa mère que par cette crainte imprécise et innommée qui pesait sur lui, il se tenait donc éloigné de l'ouverture de la caverne, qui demeurait pour lui un blanc mur de lumière. Quand la louve était absente, il dormait la plupart du temps. Dans les intervalles de son sommeil, il restait très tranquille, réprimant les cris plaintifs qui lui gonflaient la gorge et contractaient son museau.

Une fois, comme il était couché tout éveillé, il entendit un son bizarre, qui venait du mur blanc. C'était un glouton[19] qui, tremblant de sa propre audace, se tenait sur le seuil de la caverne, reniflant avec précaution ce que celle-ci pouvait contenir. Le louveteau, ignorant du glouton, savait seulement que ce reniflement était étrange, qu'il était quelque chose de non classé et, par suite, un inconnu redoutable. Car l'inconnu est un des principaux éléments de la peur. Le poil se hérissa sur le dos du louveteau gris, mais il se hérissa en silence, tangible expression de son effroi. Pourtant, quoique au paroxysme de la terreur, le louveteau demeurait couché, sans faire un mouvement ni aucun bruit, glacé, pétrifié dans son immobilité, mort en apparence. Sa mère, rentrant au logis, se mit à gronder en sentant la trace du glouton et bondit dans la caverne. Elle lécha son petit et le pétrit du nez, avec une véhémence inaccoutumée d'affection. Le louveteau comprit vaguement qu'il avait échappé à un grand et mauvais danger.

D'autres forces contraires étaient aussi en gestation chez le louveteau, dont la principale était la poussée de croître et de vivre. L'instinct et la loi commandaient d'obéir. Croître et vivre lui inculquaient la désobéissance, car la vie, c'est la recherche de la lumière, et nulle défense ne pouvait tenir contre ce flux qui montait en lui, avec chaque bouchée de viande qu'il avalait, chaque bouffée d'air aspirée. Si bien qu'à la fin crainte et obéissance se trouvèrent balayées, et le louveteau rampait vers l'ouverture de la caverne.

Différent des autres murs dont il avait fait l'expérience, le mur de lumière semblait reculer devant lui, à mesure qu'il en approchait. Nulle surface dure ne froissait le tendre petit museau qu'il avançait prudemment. La substance du mur semblait perméable et bienveillante. Il entrait dedans, il se baignait dans ce qu'il avait cru de la matière.

Il en était tout confondu. À mesure qu'il rampait à travers ce qui lui avait paru une substance solide, la lumière devenait plus luisante. La crainte l'incitait à revenir en arrière, mais la poussée de vivre l'entraînait en avant. Soudain, il se trouva au débouché de la caverne. Le mur derrière lequel il s'imaginait captif avait sauté devant lui et reculé à l'infini. En même temps, l'éclat de la lumière se faisait cruel et l'éblouissait, tandis qu'il était comme ahuri par cette abrupte et effrayante extension de l'espace. Automatiquement, ses yeux s'ajustèrent à la clarté et mirent au point la vision des objets dans la distance accrue. Et non seulement le mur avait glissé devant ses yeux, mais son aspect s'était aussi modifié. C'était maintenant un mur tout bariolé, se composant des arbres qui bordaient le torrent, de la montagne opposée, qui dominait les arbres, et du ciel, qui dominait la montagne.

Une nouvelle crainte s'abattit sur le louveteau, car tout ceci était, encore plus, du terrible inconnu. S'accroupissant sur le rebord de la caverne, il regarda le monde. Ses poils se dressèrent et, devant cette hostilité qu'il soupçonnait, ses lèvres contractées laissèrent échapper un grondement féroce et menaçant. De sa petitesse et de sa frayeur, il jetait son défi à l'immense univers.

Rien ne se passait d'anormal. Il continuait à regarder et, intéressé, il en oubliait de gronder. Il oublia aussi qu'il avait peur. Ce furent d'abord les objets les plus rapprochés de lui qu'il remarqua: une partie découverte du torrent, qui étincelait au soleil; un sapin desséché, encore debout, qui se dressait en bas de la pente du ravin, et cette pente elle-même, qui montait droit jusqu'à lui et s'arrêtait à deux pieds du rebord de la caverne, où il était accroupi.

Le louveteau, jusqu'à maintenant, avait toujours vécu sur un sol plat. N'en ayant jamais fait l'expérience, il ignorait ce qu'était une chute. Ayant donc désiré s'avancer plus loin, il se mit hardiment à marcher dans le vide. Ses pattes de devant se posèrent sur l'air, tandis que celles de derrière demeuraient en place. En sorte qu'il tomba, la tête en bas. Le sol le heurta fortement au museau, lui tirant un gémissement. Puis il commença à rouler vers le bas de la pente, en tournant sur lui-même. Une terreur folle s'empara de lui. L'Inconnu l'avait brutalement saisi et ne le lâchait plus; sans doute allait-il le briser, en quelque catastrophe effroyable. La crainte avait mis, du coup, la poussée vitale en déroute et le louveteau jappait comme un petit chien apeuré.

Mais la pente devenait peu à peu moins raide. La base en était couverte de gazon et le louveteau arriva finalement à un terre-plein, où il s'arrêta. Il jeta un dernier gémissement d'agonie, puis un long cri d'appel. Après quoi, comme un acte des plus naturels et qu'il eût accompli maintes fois déjà dans sa vie, il procéda à sa toilette, se léchant avec soin, pour se débarrasser de l'argile qui le souillait. Cette opération terminée, il s'assit sur son train de derrière et recommença à regarder autour de lui, comme pourrait le faire le premier homme qui débarquerait sur la planète Mars.

Le louveteau avait brisé le mur du monde, l'Inconnu avait pour lui desserré son étreinte. Il était là, sans aucun mal. Mais le premier homme débarqué sur Mars se fût aventuré en ce monde nouveau moins tranquillement que ne fit l'animal. Sans préjugé ni connaissance aucune de ce qui pouvait exister, le louveteau s'improvisait un parfait explorateur.

Il était tout à la curiosité. Il examinait l'herbe qui le portait, les mousses et les plantes qui l'entouraient. Il inspectait le tronc mort du sapin, qui s'élevait en bordure de la clairière. Un écureuil, qui courait autour du tronc bosselé, vint le heurter en plein, ce qui lui fut un renouveau de frayeur. Il se recula et gronda. Mais l'écureuil avait eu non moins peur que lui et escalada rapidement le faîte de l'arbre, d'où il se mit à pousser des piaulements sauvages.

Le louveteau en reprit courage et, en dépit d'un pivert qu'il rencontra et qui lui donna le frisson, il poursuivit son chemin avec confiance. Telle était cette confiance en lui qu'un oiseau-des-élans[20] s'étant imprudemment abattu sur sa tête, il n'hésita pas à le vouloir chasser de la patte. Son geste lui valut un bon coup de bec sur le nez, et il en tomba sur son derrière, en hurlant. Ses hurlements effarèrent à son tour l'oiseau-des-élans, qui se sauva à tire-d'aile.

Le louveteau prenait de l'expérience. Son jeune esprit, tout embrumé, se livrait à une inconsciente classification. Il y avait des choses vivantes et des choses non vivantes. Des premières il convenait de se garder. Les secondes demeuraient toujours à la même place, tandis que les autres allaient et venaient, et l'on ignorait ce que l'on en pouvait attendre. À cet inattendu il convenait d'être prêt.

Il cheminait avec maladresse. Une branche, dont il avait mal calculé la distance, lui heurtait l'œil, l'instant d'après, ou lui raclait les côtes. Le sol inégal le faisait choir en avant ou en arrière; il se cognait la tête ou se tordait la patte. C'étaient ensuite les cailloux et les pierrailles, qui basculaient sous lui, quand il marchait dessus, et il en conclut que les choses non vivantes n'ont pas toutes la même fixité que les parois de sa caverne, puis encore que les menus objets sont moins stables que les gros. Mais chacune de ces mésaventures continuait son éducation. Il s'ajustait mieux, à chaque pas, au monde ambiant.

C'était la joie d'un début. Né pour être un chasseur de viande (quoiqu'il l'ignorât), il tomba à l'improviste sur de la viande, dès son premier pas dans l'univers. Une chance imprévue, issue d'un pas de clerc de sa part, le mit en présence d'un nid de ptarmigans, pourtant admirablement caché, et le fit, à la lettre, choir dedans. Il s'était essayé à marcher sur un arbre déraciné, dont le tronc était couché sur le sol. L'écorce pourrie céda sous ses pas. Avec un jappement angoissé, il culbuta sur le revers de l'arbre et brisa dans sa chute les branches feuillues d'un petit buisson, au cœur duquel il se retrouva par terre, au beau milieu de sept petits poussins de ptarmigans. Ceux-ci se mirent à piailler et le louveteau, d'abord, en eut peur. Bientôt il se rendit compte de leur petitesse et il s'enhardit. Les poussins s'agitaient. Il posa sa patte sur l'un d'eux et les mouvements s'accentuèrent. Ce lui fut une satisfaction. Il flaira le poussin, puis le prit dans sa gueule; l'oiseau se débattit et lui pinça la langue avec son bec. En même temps, le louveteau avait éprouvé la sensation de la faim. Ses mâchoires se rejoignirent. Les os fragiles craquèrent et du sang chaud coula dans sa bouche. Le goût en était bon. La viande était semblable à celle que lui apportait sa mère, mais était vivante entre ses dents et, par conséquent, meilleure. Il dévora donc le petit ptarmigan, et ainsi des autres, jusqu'à ce qu'il eût mangé toute la famille. Alors il se pourlécha les lèvres, comme il avait vu faire à sa mère, puis il commença à ramper, pour sortir du nid.

Un tourbillon emplumé vint à sa rencontre. C'était la mère-ptarmigan. Ahuri par cette avalanche, aveuglé par le battement des ailes irritées, il cacha sa tête entre ses pattes et hurla. Les coups allèrent croissant. L'oiseau était au paroxysme de la fureur. Si bien qu'à la fin la colère le prit aussi. Il se redressa, gronda, puis frappa des pattes et enfonça ses dents menues dans une des ailes de son adversaire, qu'il se mit à secouer avec vigueur. Le ptarmigan continua à lutter, en le fouettant de son aile libre. C'était la première bataille du louveteau. Dans son exaltation, il oubliait tout de l'Inconnu. Tout sentiment de peur s'était évanoui. Il luttait pour sa défense, contre une chose vivante, qu'il déchirait et qui était aussi de la viande bonne à manger. Le bonheur de tuer était en lui. Après avoir détruit de petits êtres vivants, il voulait maintenant en détruire un grand. Il était trop affairé et trop heureux pour savoir qu'il était heureux. Frémissant, il s'enivrait de marcher dans une voie nouvelle, où s'élargissait tout son passé.

Tout en grondant entre ses dents serrées, il tenait ferme l'aile de la mère-ptarmigan, qui le traîna hors du buisson, puis essaya de l'y repousser, afin de s'y mettre à l'abri, tandis qu'il la tirait à son tour vers l'espace libre. Les plumes volaient comme une neige. Au bout de quelques instants, l'oiseau parut cesser la lutte. Il le tenait encore par l'aile, et tous deux, aplatis sur le sol, se regardèrent. Le ptarmigan le piqua du bec sur son museau, endolori déjà dans les précédentes aventures. Il ferma les yeux, sans lâcher prise. Les coups de bec redoublèrent sur le malheureux museau. Alors il tenta de reculer. Mais, oubliant qu'il tenait l'aile dans sa mâchoire, il emmenait à sa suite le ptarmigan et la pluie de coups tombait de plus en plus drue. Le flux belliqueux s'éteignit chez le louveteau qui, relâchant sa proie, tourna casaque et décampa, en une peu glorieuse retraite.

Il se coucha, pour se reposer, non loin du buisson, la langue pendante, la poitrine haletante, son museau endolori lui arrachant de perpétuels gémissements. Comme il gisait là, il éprouva soudain la sensation que quelque chose de terrible était suspendu dans l'air, au-dessus de sa tête. L'Inconnu, avec toutes ses terreurs, l'envahit et, instinctivement, il recula sous le couvert d'un buisson voisin. En même temps, un grand souffle l'éventait et un corps ailé passa rapidement près de lui, sinistre et silencieux. Un faucon, tombant des hauteurs bleues, l'avait manqué de bien peu.

Pantelant, mais remis de son émotion, le louveteau épia craintivement ce qui advenait. De l'autre côté de la clairière, la mère-ptarmigan voletait au-dessus du nid ravagé. La douleur de cette perte l'empêchait de prendre garde au trait ailé du ciel. Le louveteau, et ce fut pour lui, à l'avenir, une leçon, vit la plongée du faucon, qui passa comme un éclair, ses serres entrées dans le corps du ptarmigan, les soubresauts de la victime, en un cri d'agonie, et l'oiseau vainqueur qui remontait dans le bleu, emportant sa proie avec lui.

Ce ne fut que longtemps après que le louveteau quitta son refuge. Il avait beaucoup appris. Les choses vivantes étaient de la viande et elles étaient bonnes à manger. Mais aussi les choses vivantes, quand elles étaient assez grosses, pouvaient donner des coups; il valait mieux en manger de petites, comme les poussins du ptarmigan, que de grosses, comme la poule ptarmigan, que le faucon avait cependant emportée. Peut-être y avait-il d'autres ptarmigans. Il voulut aller et voir.

Il arriva à la berge du torrent. Jamais auparavant, il n'avait vu d'eau. Se promener sur cette eau paraissait bon, car on ne percevait à sa surface nulle irrégularité. Il avança, pour y marcher, et s'enfonça, hurlant d'effroi, repris une fois encore par la tenaille de l'Inconnu[21]. C'était froid et il étouffait. Il ouvrit la bouche pour respirer. L'eau se précipita dans ses poumons, au lieu de l'air qui avait coutume de répondre à l'acte respiratoire. La suffocation qu'il éprouvait était pour lui l'angoisse de la mort; elle était, lui semblait-il, la mort même. De celle-ci il n'avait pas une conscience exacte, mais, comme tout animal du Wild, il en possédait l'instinct. Cette épreuve lui parut le plus imprévu des chocs qu'il avait encore supportés, l'essence de l'Inconnu et la somme de ses terreurs, la suprême catastrophe qui dépassait son imagination et dont, ignorant tout, il redoutait tout.

Revenu cependant à la surface, il sentit l'air bienfaisant lui entrer dans la bouche. Sans se laisser couler à nouveau et tout à fait comme si cet acte eût été chez lui une vieille habitude, il fit aller et venir ses pattes et commença à nager. La berge qu'il avait quittée, et qui était la plus proche de lui, se trouvait à un yard de distance. Mais, remonté à la surface, le dos tourné à cette berge, ce fut la berge opposée qui frappa d'abord son regard et vers laquelle il nagea. Le torrent, peu important en lui-même, s'élargissait à cet endroit, en un bassin tranquille d'une centaine de pieds, au milieu duquel le courant continuait sa course et, happant au passage le louveteau, l'entraîna. Maintenant nager ne servait plus à rien. L'eau calme, devenue soudain furieuse, le roulait avec elle, tantôt au fond du torrent, tantôt à la surface. Emporté, retourné sens dessus dessous, encore et encore lancé contre les rochers, il gémissait lamentablement à chaque heurt qui marquait sa course.

Plus bas et succédant au rapide, s'étendait un second bassin, aussi paisible que le premier, et où le louveteau, porté par le flot, était finalement déposé sur le lit de gravier de la berge. Il s'y ébroua avec frénésie. Son éducation sur le monde s'était enrichie d'une leçon de plus. L'eau n'était pas vivante et cependant elle se mouvait. Elle paraissait aussi solide que la terre, mais elle n'était pas du tout solide. Conclusion: les choses ne sont pas toujours ce qu'elles semblent être; il convient, en dépit de leur apparence, d'être, à leur encontre, en un perpétuel soupçon, de ne jamais s'y reposer avant d'en avoir vérifié la réalité. La crainte de l'Inconnu, qui était chez lui une défiance héréditaire, se renforçait désormais de l'expérience acquise.

Une autre aventure l'attendait encore, ce jour-là. Il avait remarqué que rien dans le monde n'était pour lui l'équivalence de sa mère, et il sentait le désir d'elle. Comme son corps, son petit cerveau était las. Il avait eu à supporter plus de luttes et de peines en ce seul jour qu'en tous ceux qu'il avait vécus jusqu'alors. De plus, il tombait de sommeil. Aussi se mit-il en route, en proie à une impression de solitude et de cruel abandon, afin de regagner la caverne et d'y retrouver sa mère.

Il rampait sous quelques broussailles, quand il entendit un cri aigu et qui l'intimida fort. Une lueur jaunâtre passa en même temps, rapide, devant ses yeux. Il regarda et aperçut une belette. C'était une petite chose vivante, dont il pensa qu'il n'y avait pas à avoir peur. Plus près de lui, presque entre ses pattes, se mouvait une autre chose vivante, celle-là extrêmement petite, longue seulement de quelques pouces, une jeune belette qui, comme lui-même, désobéissant à sa mère, s'en allait à l'aventure. À son aspect, elle essaya de s'échapper. Mais il la retourna d'un coup de patte. Elle fit entendre alors un cri bizarre et strident, auquel répondit le cri aigu de tout à l'heure, et une seconde n'était pas écoulée que la lueur jaune reparaissait devant les yeux du louveteau. Il perçut simultanément un choc, sur le côté du cou, et sentit les dents acérées de la mère-belette qui s'enfonçaient dans sa chair.

Tandis qu'il glapissait et geignait, et se jetait en arrière, la mère-belette sauta sur sa progéniture et disparut avec elle dans l'épaisseur du fourré. Le louveteau sentait moins la douleur de sa blessure que l'étonnement de cette agression. Quoi? Cette mère-belette était si petite et si féroce? Il ignorait que, relativement à sa taille et à son poids, la belette était le plus vindicatif et le plus redoutable de tous les tueurs du Wild, mais il n'allait pas tarder à l'apprendre à ses dépens.

Il gémissait encore lorsque revint la mère-belette. Maintenant que sa progéniture était en sûreté, elle ne bondit pas sur lui. Elle approchait avec précaution, et le louveteau eut tout le temps d'observer son corps mince et long, onduleux comme celui du serpent, dont elle avait également la tête ardente et dressée. Son cri aigu et agressif fit se hérisser les poils sur le dos du louveteau, tandis qu'il grondait, menaçant lui aussi. Elle approcha plus près, plus près encore. Puis il y eut un saut, si rapide que la vue inexercée du louveteau ne put le suivre, et le mince corps jaune disparut, durant un moment, du champ de son regard. Mais déjà la belette s'était attachée à sa gorge, ensevelissant ses dents dans le poil et dans la chair.

Il tenta d'abord de gronder et de combattre, mais il était trop jeune et c'était sa première sortie dans le monde. Son grondement se mua en plainte, son combat en efforts pour s'échapper. La belette ne détendait pas sa morsure. Suspendue à cette gorge, elle la fouillait des dents, pour y trouver la grosse veine où bouillonnait le sang de la vie, car c'était là surtout qu'elle aimait à le boire.

Le louveteau allait mourir et nous n'aurions pas eu à raconter son histoire, si la mère-louve n'était accourue, bondissant à travers les broussailles. La belette, laissant le louveteau, s'élança à la gorge de la louve, la manqua, mais s'attacha à sa mâchoire. La louve, secouant sa tête en coup de fouet, fit lâcher prise à la belette, la projeta violemment en l'air et, avant que le mince corps jaune fût retombé, elle le happa au passage. Ses crocs se refermèrent sur lui, comme un étau, dans lequel la belette connut la mort.

Ce fut, pour le louveteau, l'occasion d'un nouvel accès d'affection de sa mère. Elle le flairait, le caressait et léchait les blessures causées par les dents de la belette. Sa joie de le retrouver semblait même plus grande que sa joie à lui d'avoir été retrouvé. Mère et petit mangèrent la buveuse de sang, puis ils s'en revinrent à la caverne, où ils s'endormirent.

VIII

LA LOI DE LA VIANDE

Le développement du louveteau fut rapide. Après deux jours de repos, il s'aventura à nouveau hors de la caverne. Il rencontra, dans cette sortie, la jeune belette dont il avait, avec la louve, mangé la mère. Il la tua et la mangea. Il ne se perdit pas, cette fois, et, lorsqu'il se sentit fatigué, s'en revint à la tanière, par le même chemin, pour y dormir. Chaque jour, désormais, le vit dehors, à rôder et élargissant le cercle de ses courses.

Il commença à mesurer plus exactement le rapport de sa force et de sa faiblesse, et connut quand il convenait d'être hardi, quand il était utile d'être prudent. Il décida que la prudence devait être de règle générale, sauf quand il était sûr du succès. Auquel cas il pouvait s'abandonner à ses impulsions combatives.

Sa fureur s'éveillait et il devenait un vrai démon, dès qu'il avait le malheur de tomber sur un ptarmigan. S'il rencontrait un écureuil jacassant en l'air, sur un sapin, il ne manquait pas de lui répondre par une bordée d'injures, à sa façon. La vue d'un oiseau-des-élans poussait sa colère au paroxysme, car il n'avait jamais oublié le coup de bec qu'il avait reçu sur le nez, d'un de ces oiseaux. Il se souvenait aussi du faucon et, dès qu'une ombre mouvante passait dans le ciel, il courait se blottir sous le plus proche buisson.

Mais une époque arriva où ces divers épouvantails cessèrent de l'effrayer. Ce fut quand il sentit que lui-même était pour eux un danger. Sans plus ramper et se traîner sur le sol, il prenait déjà l'allure oblique et furtive de sa mère, ce glissement rapide et déconcertant, à peine perceptible, presque immatériel.

Les poussins du ptarmigan et la jeune belette avaient été ses premiers meurtres, la première satisfaction de son désir de chair vivante. Ce désir et l'instinct de tuer s'accrurent de jour en jour, et sa colère grandit contre l'écureuil, dont le bavardage volubile prévenait de son approche toutes les autres bêtes. Mais, de même que les oiseaux s'envolent dans l'air, les écureuils grimpent sur les arbres, et le louveteau ne pouvait rien contre eux que de tenter de les surprendre lorsqu'ils sont posés sur le sol.

Le louveteau éprouvait pour sa mère un respect considérable. Elle était savante à capturer la viande et jamais elle ne manquait de lui en apporter sa part. De plus elle n'avait peur de rien. Il ne se rendait pas compte qu'elle avait plus appris et en connaissait plus que lui, d'où sa plus grande bravoure, et ne voyait que la puissance supérieure qui était en elle. Elle le forçait aussi à l'obéissance et, plus il prenait de l'âge, moins elle était patiente envers lui. Aux coups de nez et aux coups de pattes avaient succédé de cuisantes morsures. Et pour cela encore, il la respectait.

Une troisième famine revint, qui fut particulièrement dure, et le louveteau connut à nouveau, cette fois avec une conscience plus nette, l'aiguillon de la faim. La louve chassait sans discontinuer, quêtant partout un gibier qu'elle ne trouvait pas, et souvent ne rentrait même pas dormir dans la caverne.

Le louveteau chassait comme elle, en mortelle angoisse, et lui non plus ne trouvait rien. Mais cette détresse contribuait à développer son esprit et il grandit en science et en sagesse. Il observa de plus près les habitudes de l'écureuil et s'appliqua à courir sur lui, plus prestement, pour s'en saisir. Il étudia les mœurs des souris-des-bois et s'exerça à creuser le sol avec ses griffes, afin de les tirer de leurs trous. L'ombre même du faucon ne le fit plus fuir sous les taillis. Assis sur son derrière, en terrain découvert, il allait même, dans son désespoir, jusqu'à provoquer l'oiseau redoutable qu'il voyait planer dans le ciel. Car il savait que là-haut, dans le bleu, c'était de la viande qui flottait, de cette viande que réclamaient si intensément ses entrailles. Mais le faucon dédaigneux refusait de venir livrer bataille au louveteau, qui s'en allait en gémissant, de désappointement et de faim.

La famine, un jour, se termina. La louve apporta de la chair au logis. Une chair singulière et différente de la chair coutumière. C'était un petit de lynx, de l'âge approximatif du louveteau, mais un peu moins grand. Il était tout entier pour lui. La louve, il l'ignorait, avait déjà satisfait sa faim en dévorant tout le reste de la portée. Il ne savait pas non plus tout ce qu'il y avait, dans cet acte, de désespéré. La seule chose qui l'intéressait était la satisfaction de son estomac, et chaque bouchée du petit lynx, qu'il avalait, augmentait son contentement.

Un estomac plein incite au repos et le louveteau, étendu dans la caverne, s'endormit contre sa mère. Un grondement de la louve, tel qu'il n'en avait encore ouï de semblable, le réveilla en sursaut. Jamais, peut-être, elle n'en avait, dans sa vie, poussé d'aussi terrible. Car, elle, elle savait bien que l'on ne dépouille pas impunément une tanière de lynx. La mère-lynx arrivait. Le louveteau la vit, dans la pleine lumière de l'après-midi, accroupie à l'entrée de la caverne.

Sa fourrure, à cette vue, se souleva, puis retomba le long de son échine. Point n'était ici besoin d'instinct, ni de raisonnement. Le cri de rage de l'intruse, commencé en sourd grognement, puis s'enflant tout à coup en un horrifique hurlement, disait clairement le danger. Le louveteau, pourtant, sentit en lui bouillonner le prodige de la vie. Il se dressa sur son séant et se rangea aux côtés de sa mère, en grondant vaillamment. Mais elle le rejeta loin d'elle, en arrière, avec mépris.

La mère-lynx ne pouvait bondir, le boyau d'entrée de la caverne étant trop bas et trop étroit. Elle s'avança, en rampant, prête à s'élancer dès qu'il lui serait loisible. Mais alors la louve s'abattit sur elle et la terrassa.

Le louveteau ne distinguait pas grand chose de la bataille. Les deux bêtes grondaient, crachaient, hurlaient et s'entredéchiraient. Le lynx combattait des griffes et des dents; la louve n'usait que de ses dents. Le louveteau, profitant d'un moment propice, s'élança, lui aussi, et enfonça ses crocs dans une des pattes de derrière du lynx. Il s'y suspendit en grognant et, sans qu'il s'en rendît compte, il paralysa par son poids les mouvements de cette patte, apportant ainsi à sa mère une aide appréciable. Un virement du combat, entre les deux adversaires, le refoula et lui fit lâcher prise.

L'instant d'après, mère-louve et mère-lynx étaient séparées. Avant qu'elles ne se ruassent à nouveau l'une contre l'autre, le lynx frappa le louveteau d'un coup de sa large patte de devant, qui lui lacéra l'épaule jusqu'à l'os et l'envoya rouler contre le mur de la caverne. Ses cris aigus et ses hurlements plaintifs s'ajoutèrent au vacarme des rugissements.

Il avait cessé de gémir que la lutte durait encore. Il eut le temps d'être repris d'un second accès de bravoure et la bataille, en se terminant, le retrouva rageusement pendu à la patte de derrière du lynx.

Celui-ci avait succombé. La louve était, pour sa part, fort mal en point. Elle tenta de caresser le louveteau et de lécher son épaule blessée. Mais le sang qu'elle avait perdu avait à ce point épuisé ses forces qu'elle demeura, tout un jour et toute une nuit, étendue sur le corps de son ennemi, sans pouvoir faire un mouvement et respirant à peine. Pendant une semaine entière, elle ne quitta point la tanière, sauf pour aller boire, et sa marche était lente et pénible. Le lynx, au bout de ce temps, était complètement dévoré, et les blessures de la louve assez cicatrisées pour lui permettre de courir à nouveau le gibier.

L'épaule du louveteau demeurait encore raide et endolorie et, durant quelque temps, il boita. Mais le monde, désormais, lui paraissait autre. Depuis la bataille avec le lynx, sa confiance en lui-même s'était accrue. Il avait mordu dans un ennemi, en apparence plus puissant que lui, et avait survécu. Son allure en était devenue plus hardie. Quoique la terreur mystérieuse de l'Inconnu, toujours intangible et menaçante, continuât à peser sur lui, beaucoup de sa timidité avait disparu.

Il commença à accompagner sa mère dans ses chasses et à y jouer sa partie. Il apprit férocement à tuer et à se nourrir de ce qu'il avait tué. Le monde vivant se partageait pour lui en deux catégories. Dans la première, il y avait lui et sa mère. Dans la seconde, tous les autres êtres qui vivaient et se mouvaient. Ceux-ci se classaient, à leur tour, en deux espèces. Ceux qui, comme lui-même et sa mère, tuaient et mangeaient; ceux qui ne savaient pas tuer ou tuaient faiblement. De là surgissait la loi suprême. La viande vivait sur la viande, la vie sur la vie. Il y avait les mangeurs et les mangés. La loi était Mange ou sois Mangé.

Sans se la formuler, sans la raisonner, ni y penser même, le louveteau vivait cette loi. Il avait mangé les petits du ptarmigan. Le faucon avait mangé la mère-ptarmigan, puis aurait voulu le manger lui aussi. Devenu plus fort, c'est lui qui avait souhaité manger le faucon. Il avait mangé le petit du lynx et la mère-lynx l'aurait mangé, si elle n'avait pas été elle-même tuée et mangée. À cette loi participaient tous les êtres vivants. La viande dont il se nourrissait, et qui lui était nécessaire pour exister, courait devant lui sur le sol, volait dans les airs, grimpait aux arbres ou se cachait dans la terre. Il fallait se battre avec elle pour la conquérir et, s'il tournait le dos, c'était elle qui courait après lui. Chasseurs et chassés, mangeurs et mangés, chaos de gloutonnerie, sans merci et sans fin, ainsi le louveteau n'eût-il pas manqué de définir le monde, s'il eût été tant soit peu philosophe, à la manière des hommes[22].

Mais la vie et son élan avaient aussi leurs charmes. Développer et faire jouer ses muscles constituait pour le louveteau un plaisir sans fin. Courir sus après une proie était une source d'émotions et de frémissements délicieux. Rage et bataille donnaient de la joie. La terreur même et le mystère de l'Inconnu avaient leur attirance.

Puis toute peine portait en elle sa rémunération, dont la première était celle de l'estomac plein et d'un bon sommeil reposant aux chauds rayons du soleil. Aussi le louveteau ne querellait-il pas la vie, qui dans le fait seul qu'elle existe trouve sa raison d'être, ni l'hostilité ambiante du monde qui l'entourait. Il était plein de sève, très heureux et tout fier de lui-même.

IX

LES FAISEURS DE FEU

Sur eux, à l'improviste, tomba le louveteau. Ce fut de sa faute. Il avait manqué de prudence et marché sans voir. Encore lourd de sommeil (il avait chassé toute la nuit et venait à peine de se réveiller), il avait quitté la caverne et était, en trottant, descendu vers le torrent, pour y boire. À vrai dire, le sentier lui était familier et jamais nul accident ne lui était arrivé.

Il avait dépassé le sapin renversé, traversé la clairière et courait parmi les arbres. Au même instant, il vit et flaira. Devant lui, assises par terre, en silence, étaient cinq choses vivantes, telles qu'il n'en avait jamais rencontrées de semblables. C'était sa première vision de l'humanité.

Les cinq hommes, à son aspect, et cela le surprit, ne bondirent pas sur leurs pieds, ne montrèrent pas leurs dents, ni ne grondèrent. Ils ne firent pas un mouvement, mais demeurèrent silencieux et fatidiques.

Le louveteau, non plus, ne bougea pas. Tout l'instinct de sa nature sauvage l'eût cependant poussé à fuir, si un autre instinct ne s'était, impératif et soudain, élevé en lui. Un étonnement inconnu s'emparait de son esprit. Il se sentait amoindri tout à coup par une notion nouvelle de sa petitesse et débilité. Un pouvoir supérieur, très loin, très haut au-dessus de lui, s'appesantissait sur son être et le maîtrisait.

Le louveteau n'avait jamais vu d'homme, et pourtant l'instinct de l'homme était en lui. Dans l'homme il reconnaissait obscurément l'animal qui avait combattu et vaincu tous les autres animaux du Wild. Ce n'étaient pas seulement ses yeux qui regardaient, mais ceux de tous ses ancêtres, prunelles qui avaient, durant des générations, encerclé dans l'ombre et la neige d'innombrables campements humains, épié de loin, sur l'horizon, ou de plus près, dans l'épaisseur des taillis, l'étrange bête à deux pattes qui était le seigneur et maître de toutes les choses vivantes.

Cet héritage moral et surnaturel, fait de crainte et de luttes accumulées, pendant des siècles, étreignait le louveteau, trop jeune encore pour s'en dégager. Loup adulte, il eût pris rapidement la fuite. Tel qu'il était, il se coucha, paralysé d'effroi, acceptant déjà la soumission que sa race avait consentie, le premier jour où un loup vint s'asseoir au feu de l'homme, pour s'y chauffer.

Un des Indiens finit par se lever, marcha dans sa direction et s'arrêta au-dessus de lui. Le louveteau se colla davantage encore contre le sol. C'était l'Inconnu, concrétisé en chair et en sang, qui se penchait sur lui, pour le saisir. Sa fourrure eut un hérissement inconscient, ses lèvres se rétractèrent et il découvrit ses petits crocs. La main qui le surplombait, comme une condamnation, hésita et l'homme dit en riant:

—Wabam wabisca ip pit tah! (Regardez les crocs blancs!)

Les autres Indiens se mirent à rire lourdement et excitèrent l'homme à saisir le louveteau. Tandis que la main s'abaissait, plus bas, plus bas, une violente lutte intérieure se livrait chez celui-ci, entre les divers instincts qui le partageaient. Il ne savait s'il devait seulement gronder, ou combattre. Finalement, il gronda jusqu'au moment où la main le toucha, puis engagea la bataille. Ses dents brillèrent et mordirent. L'instant d'après il reçut, sur un des côtés de la tête, un coup qui le fit basculer. Alors tout instinct de lutte l'abandonna. Il se prit à gémir comme un enfantelet et l'instinct de la soumission l'emporta sur tous les autres. S'étant relevé, il s'assit sur son derrière en piaulant. Mais l'Indien qu'il avait mordu était en colère et le louveteau reçut un second coup sur l'autre côté de la tête. Il piaula encore plus fort.

Les quatre autres Indiens s'esclaffaient de plus en plus, si bien que leur camarade se mit à rire lui aussi. Ils entourèrent tous le louveteau et se moquèrent de lui, tandis qu'il geignait, de terreur et de peine.

Tout à coup, bête et Indiens dressèrent l'oreille. Le louveteau savait ce qu'annonçait le bruit qui se faisait entendre et, cessant de gémir, il jeta un long cri, où il y avait plus de joie maintenant que d'effroi. Puis il se tut et attendit, attendit l'arrivée de sa mère, de sa mère libératrice, indomptable et terrible, qui savait si bien combattre, et tuait tout ce qui lui résistait, et n'avait jamais peur.

Elle arrivait, courant et grondant. Elle avait perçu la plainte de son petit et se précipitait pour le secourir. Elle bondit au milieu du groupe, magnifique, transfigurée dans sa furieuse et inquiète maternité. Son irritation protectrice était un réconfort pour le louveteau, qui sauta vers elle, avec un petit cri joyeux, tandis que les animaux-hommes se reculaient, en hâte, de plusieurs pas. La louve s'arrêta, près de son petit, qui se pressait contre elle, et fit face aux Indiens. Un sourd grondement sortit de son gosier. La menace contractait sa face et son nez, qui se plissait, se relevait presque jusqu'à ses yeux, en une prodigieuse et mauvaise grimace de colère.

Il y eut alors un cri que lança l'un des hommes.

—Kiche!—voilà ce qu'il cria, avec une exclamation de surprise.

Le louveteau sentit, à cette voix, vaciller sa mère.

—Kiche!—cria l'homme à nouveau, durement, cette fois, et d'un ton de commandement.

Et le louveteau vit alors sa mère, la louve impavide, se plier jusqu'à ce que son ventre touchât le sol, en geignant et en remuant la queue, avec tous les signes coutumiers de soumission et de paix. Il n'y comprenait rien et était stupéfié. La terreur de l'homme le reprenait. Son instinct ne l'avait pas trompé et sa mère le subissait comme lui. Elle aussi rendait hommage à l'animal-homme.

L'Indien qui avait parlé vint vers elle. Il posa sa main sur sa tête et elle ne fit que s'en aplatir davantage. Elle ne grondait, ni ne tentait de mordre. Les autres Indiens s'étaient pareillement rapprochés et, rangés autour de la louve, ils la palpaient et caressaient, sans aviver chez elle la moindre velléité de résistance ou de révolte.

Les cinq hommes étaient fort excités et leurs bouches menaient grand bruit. Mais comme ce bruit n'avait rien de menaçant, le louveteau se décida à venir se coucher près de sa mère, se hérissant encore de temps à autre, mais faisant de son mieux pour se soumettre.

—Ce qui se passe n'a rien de surprenant, dit un des Indiens. Le père de Kiche était un loup. Il est vrai que sa mère était une chienne. Mais mon frère ne l'avait-il pas attachée dans les bois, trois nuits durant, au moment de la saison des amours. Alors c'est un loup qui la couvrit.

—Un an s'est écoulé, Castor-Gris[23], depuis que Kiche s'est échappée.

—Tu comptes bien, Langue-de-Saumon[24]. C'était à l'époque de la famine que nous avons subie, alors que nous n'avions plus de viande à donner aux chiens.

—Elle a vécu avec les loups, dit un troisième Indien.

—Cela paraît juste, Trois-Aigles[25], répartit Castor-Gris, en touchant de sa main le louveteau, et en voici la preuve.

Le louveteau, au contact de la main, esquissa un grognement. La main se retira et lui administra une calotte. Sur quoi, il recouvrit ses crocs et s'accroupit avec soumission. La main revint alors et le frotta amicalement derrière les oreilles, et tout le long de son dos.

—Ceci prouve cela, reprit Castor-Gris. Il est clair que sa mère est Kiche. Mais, une fois de plus, son père est un loup. C'est pourquoi il y a en lui peu du chien et beaucoup du loup. Ses crocs sont blancs, et White Fang (Croc-Blanc) doit être son nom. J'ai parlé. C'est mon chien. Kiche n'était-elle pas la chienne de mon frère? Et mon frère n'est-il pas mort?

Pendant un instant, les animaux-hommes continuèrent à faire du bruit avec leurs bouches. Durant ce colloque, le louveteau, qui venait de recevoir un nom dans le monde, demeurait tranquille et attendait. Puis Castor-Gris, prenant un couteau dans un petit sac qui pendait sur son estomac, alla vers un buisson et y coupa un bâton. Croc-Blanc l'observait. Aux deux bouts du bâton, l'Indien fixa une lanière. Avec l'une, il attacha Kiche par le cou et, ayant conduit la louve près d'un petit sapin, y noua l'autre lanière.

Croc-Blanc suivit sa mère et se coucha près d'elle. Il vit Langue-de-Saumon avancer la main vers lui, et la peur le reprit. Kiche, de son côté, regardait avec anxiété. Mais l'Indien, élargissant ses doigts et les recourbant, le roula sens dessus dessous et commença à lui frotter le ventre d'une manière délicieuse. Le louveteau, les quatre pattes en l'air, se laissait tripoter, gauche et cocasse, et sans essayer de résister. Comment d'ailleurs l'aurait-il pu dans la position où il se trouvait? Si l'animal-homme avait l'intention de le maltraiter, il lui était livré sans défense et était incapable de fuir.

Il se résigna donc et se contenta de gronder doucement. C'était plus fort que lui. Mais Langue-de-Saumon n'eut point l'air de s'en apercevoir et ne lui donna aucun coup sur la tête. Il continua, au contraire, à le frictionner de haut en bas, et le louveteau sentit croître le plaisir qu'il en éprouvait. Lorsque la main caressante passa sur ses flancs, il cessa tout à fait de gronder. Puis, quand les doigts remontèrent à ses oreilles, les pressant moelleusement vers leur base, son bonheur ne connut plus de bornes. Quand, enfin, après une dernière et savante friction, l'Indien le laissa tranquille et s'en alla, toute crainte s'était évanouie dans l'esprit du louveteau. Sans doute d'autres peurs l'attendaient dans l'avenir. Mais, de ce jour, confiance et camaraderie étaient établies avec l'homme, en société de qui il allait vivre.

Au bout de quelque temps, Croc-Blanc entendit s'approcher des bruits insolites. Prompt à observer et à classer, il les reconnut aussitôt comme étant produits par l'animal-homme. Quelques instants plus tard, en effet, toute la tribu indienne surgissait du sentier. Il y avait beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfants, quarante têtes au total, tous lourdement chargés des bagages du camp, de provisions de bouche et d'ustensiles.

Il y avait aussi beaucoup de chiens et ceux-ci, à l'exception des tout petits, n'étaient pas moins chargés que les gens. Des sacs étaient liés sur leur dos et chaque bête portait un poids de vingt à trente livres. Croc-Blanc n'avait, auparavant, jamais vu de chiens, mais cette première vision lui suffit pour comprendre que c'était là un animal appartenant à sa propre espèce, avec quelque chose de différent. Quant aux chiens, ce fut surtout la différence qu'ils sentirent en apercevant le louveteau et sa mère.

Il y eut une ruée effroyable. Croc-Blanc se hérissa, hurla et mordit au hasard dans le flot qui, gueules ouvertes, déferlait sur lui. Il tomba et roula sous les chiens, éprouvant la morsure cruelle de leurs dents et, lui-même, mordant et déchirant, au-dessus de sa tête, pattes et ventres. Il entendait, dans la mêlée, les hurlements de Kiche qui combattait pour lui, les cris des animaux-hommes et le bruit de leurs gourdins dont ils frappaient les chiens, qui, sous les coups, gémissaient de douleur.

Tout ceci fut seulement l'histoire de quelques secondes. Le louveteau, remis sur pied, vit les Indiens qui le défendaient, repousser les chiens en arrière, à l'aide de bâtons et de pierres, et le sauver de l'agression féroce de ses frères qui, pourtant, n'étaient pas tout à fait ses frères. Et, quoiqu'il n'y eût point place en son cerveau pour la conception d'un sentiment aussi abstrait que celui de la justice, il sentit, à sa façon, la justice des animaux-hommes. Il connut qu'ils édictaient des lois et les imposaient.

Étrange était aussi la façon dont ils procédaient pour dicter leurs lois. Dissemblables de tous les animaux que le louveteau avait rencontrés jusque-là, ils ne mordaient ni ne griffaient. Ils imposaient leur force vivante par l'intermédiaire des choses mortes. Celles-ci leur servaient de morsures. Bâtons et pierres, dirigés par ces bizarres créatures, sautaient à travers les airs, à l'instar de choses vivantes, et s'en allaient frapper les chiens.

Il y avait là, pour son esprit, un pouvoir extraordinaire et inexplicable, qui dépassait les bornes de la nature et était d'un dieu. Croc-Blanc, cela va de soi, ignorait tout de la divinité. Tout au plus pouvait-il soupçonner que des choses existaient au-delà de celles dont il avait la notion. Mais l'étonnement et la crainte qu'il ressentait en face des animaux-hommes était assez exactement comparable à l'étonnement et à la crainte qu'aurait éprouvés un homme se trouvant, sur le faîte de quelque montagne, devant un être divin, qui tiendrait des foudres dans chaque main et les lancerait sur le monde terrifié.

Le dernier chien ayant été refoulé en arrière, le charivari prit fin. Le louveteau se mit à lécher ses meurtrissures. Puis il médita sur son premier contact avec la troupe cruelle de ses prétendus frères et sur son introduction parmi eux. Il n'avait jamais songé que l'espèce à laquelle il appartenait pût contenir d'autres spécimens que le vieux loup borgne, sa mère et lui-même. Ils constituaient à eux trois, dans sa pensée, une race à part. Et, tout à coup, il découvrait que beaucoup d'autres créatures s'apparentaient à sa propre espèce. Il lui parut obscurément injuste que le premier mouvement de ces frères de race eût été de bondir sur lui et de tenter de l'anéantir.

Il était non moins chagrin de voir sa mère attachée avec un bâton, même en pensant que c'était la sagesse supérieure des animaux-hommes qui l'avait voulu. Cela sentait l'esclavage. À l'esclavage il n'avait pas été habitué. La liberté de rôder, de courir, de se coucher par terre, là où il lui plaisait, avait été son lot jusqu'à ce jour et, maintenant, il était captif. Les mouvements de sa mère étaient réduits à la longueur du bâton auquel elle était liée. Et à ce même bâton il était comme lié lui-même, car il n'avait pas encore eu l'idée qu'il pouvait se séparer de sa mère.

Il n'aima pas cette contrainte. Il n'aima pas non plus quand les animaux-hommes, s'étant levés, se remirent en marche. Un animal-homme, malingre d'aspect, prit dans sa main la lanière du bâton qui attachait Kiche et emmena la louve derrière lui. Derrière Kiche suivait Croc-Blanc, grandement perturbé et tourmenté par la nouvelle aventure qui s'abattait sur lui.

Le cortège descendit la vallée, continuant bien au-delà des plus longues courses du louveteau, jusqu'au point où le torrent se jetait dans le fleuve Mackenzie. À cet endroit, des canots étaient juchés en l'air, sur des perches, et s'étendaient des claies destinées à faire sécher le poisson.

On s'arrêta et on campa. La supériorité des animaux-hommes s'affirmait de plus en plus. Plus encore que leur domination sur les chiens aux dents aiguës, ce spectacle marquait leur puissance. Grâce à leur pouvoir d'imprimer du mouvement aux choses immobiles, il leur était loisible de changer la vraie face du monde.

La plantation et le dressage des perches destinées à monter le camp attira l'attention du louveteau. Cette opération était peu de chose, accomplie par les mêmes créatures qui lançaient à distance des bâtons et des pierres. Mais, quand il vit les perches se réunir et se couvrir de toiles et de peaux, pour former des tentes, Croc-Blanc fut stupéfait. Ces tentes, d'une colossale et impressionnante grandeur, s'élevaient partout autour de lui, grandissant à vue d'œil, de tous côtés, comme de monstrueuses formes de vie. Elles emplissaient le champ presque entier de sa vision et, menaçantes, le dominaient lui-même. Lorsque la brise les agitait, en de grands mouvements, il se couchait sur le sol, effaré et craintif, sans toutefois les perdre des yeux, prêt à bondir et à fuir au loin, s'il lui arrivait de les voir se précipiter sur sa tête.

Après un moment, son effroi des tentes prit fin. Il vit que femmes et enfants y pénétraient et en sortaient sans aucun mal, et les chiens aussi tenter d'y entrer, mais en être chassés rudement, de la voix ou au moyen de pierres volantes. Bientôt Croc-Blanc, quittant les côtés de Kiche, rampait à son tour, avec précaution, vers la tente la plus proche. Sa curiosité, sans cesse en éveil, le besoin d'apprendre et de connaître, par sa propre expérience, le poussaient. Les derniers pouces à franchir vers le mur de toile et de peau le furent avec un redoublement de prudence et une avance imperceptible. Les événements de la journée avaient préparé le louveteau au contact de l'Inconnu, à ses manifestations les plus merveilleuses et les plus inattendues. Enfin son nez toucha l'enveloppe de la tente. Il attendit, rien n'arriva. Il flaira l'étrange matière, saturée de l'odeur de l'homme, et prenant l'enveloppe dans ses dents, donna une petite secousse. Rien n'arriva encore, sinon qu'une partie de la tente se mit à remuer. Il secoua plus hardiment. Le mouvement s'accentua. Il était ravi. Il secoua toujours plus fort et récidiva jusqu'à ce que la tente entière fût en mouvement. Alors le cri perçant d'un Indien se fit entendre et effraya le louveteau, qui revint en toute hâte vers sa mère. Mais jamais plus depuis il n'eut peur des énormes tentes.

Cette émotion passée, Croc-Blanc s'écarta à nouveau de Kiche qui, liée à un pieu, ne pouvait le suivre.

Il ne tarda pas à rencontrer un jeune chien, un peu plus grand et plus âgé que lui, qui venait à sa rencontre, à pas comptés, et dissimulant des intentions belliqueuses. Le nom du jeune chien, que le louveteau connut par la suite, en l'entendant appeler, était Lip-Lip. Il était déjà redoutable et, par ses luttes avec les autres petits chiens, avait acquis l'expérience de la bataille.

Lip-Lip appartenait à la race des chiens-loups, qui avait le plus de parenté avec Croc-Blanc; il était jeune et semblait peu dangereux. Aussi le louveteau se préparait-il à le recevoir en ami. Mais, quand il vit que la marche de l'étranger se raidissait et que ses lèvres retroussées découvraient ses dents, il se raidit lui aussi et répondit en montrant sa mâchoire. Ils se mirent à tourner en rond, l'un autour de l'autre, hérissés et grondant. Ce manège dura plusieurs minutes et Croc-Blanc commençait à s'en amuser, comme d'un jeu, quand tout à coup, avec une surprenante vivacité, Lip-Lip sauta sur lui, lui jeta une morsure rapide et sauta, derechef, en arrière.

La morsure avait atteint le louveteau à son épaule déjà blessée par le lynx et qui, dans le voisinage de l'os, était intérieurement demeurée douloureuse. La surprise et le coup lui arrachèrent un gémissement; mais, l'instant d'après, en un bond de colère, il s'élança sur Lip-Lip et le mordit furieusement. Lip-Lip, nous l'avons dit, était déjà rompu au combat. Trois fois, quatre fois, une demi-douzaine de fois, ses petits crocs pointus s'acharnèrent sur Croc-Blanc, qui, tout décontenancé, finit par lâcher pied et par se sauver, honteux et dolent, près de sa mère, en lui demandant protection.

Ce fut sa première bataille avec Lip-Lip. Elle ne devait pas être la dernière. Car, de ce jour, ils se trouvèrent en quelque sorte ennemis-nés, étant chacun d'une nature en opposition perpétuelle avec celle de l'autre.

Kiche lécha doucement son petit et tenta de s'opposer à ce qu'il s'éloignât d'elle désormais. Mais la curiosité de Croc-Blanc allait toujours croissant. Oublieux de sa mésaventure, il se remit incontinent en route, afin de poursuivre son enquête. Il tomba sur un des animaux-hommes, sur Castor-Gris, qui était assis sur ses talons, occupé avec des morceaux de bois et des brins de mousse, répandus devant lui sur le sol. Le louveteau s'approcha et regarda. Castor-Gris fit des bruits de bouche que Croc-Blanc interpréta non hostiles, et il vint encore plus près.

Femmes et enfants apportaient de nouveaux bouts de bois et d'autres branches à l'Indien. C'était évidemment là l'affaire du moment. Le louveteau s'approcha jusqu'à toucher le genou de Castor-Gris, oubliant, telle était sa curiosité, que celui-ci était un terrible animal-homme. Soudain, il vit entre les mains de Castor-Gris, comme un brouillard qui s'élevait des morceaux de bois et de la mousse. Puis une chose vivante apparut, qui brillait et qui tournoyait, et était de la même couleur que le soleil dans le ciel.

Croc-Blanc ne connaissait rien du feu. La lueur qui en jaillissait l'attira, comme la lumière du jour l'avait, dans sa première enfance, conduit vers l'entrée de la caverne, et il rampa vers la flamme. Il entendit Castor-Gris éclater de rire au-dessus de sa tête. Le son du rire, non plus, n'était pas hostile. Alors il vint toucher la flamme avec son nez et, en même temps, sortit sa petite langue pour la lécher.

Pendant une seconde, il demeura paralysé. L'Inconnu, qui l'avait guetté parmi les bouts de bois et la mousse, l'avait férocement saisi par le nez. Puis il sauta en arrière, avec une explosion de glapissements affolés «Ki-yis! Ki-yis! Ki-yis!»

Kiche, en l'entendant, se mit à bondir au bout de son bâton, en grondant, furieuse, parce qu'elle ne pouvait venir au secours du louveteau. Mais Castor-Gris riait à gorge déployée, tapant ses cuisses avec ses mains et contant l'histoire à tout le campement, jusqu'à ce que chacun éclatât, comme lui, d'un rire inextinguible. Quant à Croc-Blanc, assis sur son derrière, il criait, de plus en plus éperdu: «Ki-yis! Ki-yis!» et seul, abandonné de tous, faisait au milieu des animaux-hommes une pitoyable petite figure.

C'était le pire mal qu'il avait encore connu. Son nez et sa langue avaient été tous deux mis à vif par la chose vivante, couleur de soleil, qui avait grandi entre les mains de Castor-Gris. Il cria, cria interminablement, et chaque explosion nouvelle de ses hurlements était accueillie par un redoublement d'éclats de rire des animaux-hommes. Il tenta d'adoucir avec sa langue la brûlure de son nez, mais les deux souffrances, se juxtaposant, ne firent qu'en produire une plus grande, et il cria plus désespérément que jamais.

À la fin, la honte le prit. Il connut ce qu'était le rire et ce qu'il signifiait. Il ne nous est pas donné de nous expliquer comment certains animaux comprennent la nature du rire humain et connaissent que nous rions d'eux. Ce qui est certain, c'est que le louveteau eut la claire notion que les animaux-hommes se moquaient de lui et qu'il en eut honte.

Il se sauva, non par suite de la douleur que ses brûlures lui faisaient éprouver, mais parce qu'il fut vexé, dans son amour-propre, de se voir un objet de raillerie. Et il s'en fut vers Kiche, toujours furieuse au bout de son bâton, comme une bête enragée, vers Kiche, la seule créature au monde qui ne riait pas de lui.

Le crépuscule tomba et la nuit vint. Croc-Blanc demeurait couché près de sa mère. Son nez et sa langue étaient endoloris. Mais un autre et plus grand sujet de trouble le tourmentait. Il regrettait la tanière où il était né, il aspirait à la quiétude enveloppante de la caverne, sur la falaise, au-dessus du torrent. La vie était devenue trop peuplée. Ici, il y avait trop d'animaux-hommes, hommes, femmes et enfants, qui faisaient tous des bruits irritants, et il y avait des chiens toujours aboyant et mordant, qui éclataient en hurlements à tout propos et engendraient de la confusion.

La tranquille solitude de sa première existence était finie. Ici, l'air même palpitait de vie, en un incessant murmure et bourdonnement, dont l'intensité variait brusquement, d'un instant à l'autre, et dont les notes diverses lui portaient sur les nerfs et irritaient ses sens. Il en était crispé et inquiet, et immensément las, avec la crainte perpétuelle de quelque imminente catastrophe.

Il regardait se mouvoir et aller et venir dans le camp les animaux-hommes. Il les regardait avec le respect distant que met l'homme entre lui et les dieux qu'il invente. Dans son obscure compréhension, ils étaient, comme ces dieux pour l'homme, de surprenantes créatures, des êtres de puissance disposant à leur gré de toutes les forces de l'Inconnu. Seigneurs et maîtres de tout ce qui vit et de tout ce qui ne vit pas, forçant à obéir tout ce qui se meut et imprimant le mouvement à ce qui ne se meut pas, ils faisaient jaillir de la mousse et du bois mort la flamme couleur de soleil, la flamme qui vivait et qui mordait.

Ils étaient des faiseurs de feu! Ils étaient des dieux!

X

LA SERVITUDE

Chaque jour était pour Croc-Blanc l'occasion d'une expérience nouvelle. Tout le temps que Kiche resta attachée à son bâton, il courut seul, par tout le camp, quêtant, furetant, s'instruisant. Il fut vite au courant des diverses habitudes des animaux-hommes. Mais la connaissance n'entraîne pas toujours l'admiration. Plus il se familiarisa avec eux, plus aussi il détesta leur supériorité et redouta leur pouvoir mystérieux qui, d'autant qu'il était plus grand, rendait plus menaçante leur divinité.

La déception est souvent donnée à l'homme de voir ses dieux renversés et piétinés sur leurs autels. Mais au loup et au chien sauvage, venus s'accroupir aux pieds de l'homme, cette déconvenue n'arrive jamais. Tandis que nos dieux demeurent invisibles et surnaturels, les vapeurs et les brouillards de notre imagination, nous masquant leur réalité, nous égarant comme des aveugles qui tâtonnent dans le royaume de la pensée, en d'abstraites conceptions de toute-puissance et de beauté suprêmes, le loup et le chien sauvage, assis à notre foyer, trouvent en face d'eux des dieux de chair et d'os, tangibles au toucher, tenant leur place dans le monde et vivant dans le temps comme dans l'espace, pour accomplir leurs actes et leurs fins.

Aucun effort de foi n'est nécessaire pour croire à un tel dieu. Nul écart de la volonté ne peut induire à lui désobéir, ni à le renier. Ce dieu-là se tient debout, immuable sur ses deux jambes de derrière, un gourdin à la main, immensément puissant, livré à toutes les passions, affectueux ou irrité, selon le moment, pouvoir mystérieux enveloppé de chair, de chair qui saigne parfois, à l'instar de celle des autres animaux, et qui est alors plus savoureuse qu'aucune autre à dévorer.

Croc-Blanc subit la loi commune. Les animaux-hommes furent pour lui, dès l'abord, sans erreur possible, les dieux auxquels il était nécessaire de se soumettre. Comme Kiche, sa mère, avait, au premier appel de son nom, repris sa chaîne, il leur voua tout de suite obéissance. Il suivit leurs pas, comme un esclavage fatal. Quand ils marchaient près de lui, il s'écartait pour leur faire place. Lorsqu'ils l'appelaient, il accourait. S'ils menaçaient, il se couchait à leurs pieds. Et s'ils lui commandaient de s'en aller, il s'éloignait précipitamment. Car derrière chacun de leurs désirs était le pouvoir immédiat d'en exiger l'exécution. Pouvoir qui s'exprimait lui-même en tapes de la main, en coups de bâton, en pierres volantes et en cinglants coups de fouet.

Il appartenait aux animaux-hommes, comme tous les chiens du campement leur appartenaient. Ses actions étaient à eux, son corps était à eux, pour être battu et piétiné, et pour le supporter sans récrimination. Telle fut la leçon vite apprise par lui. Elle fut dure, étant donné ce qui s'était déjà développé, dans sa propre nature, de force personnelle et d'indépendance. Mais, tandis qu'il prenait en haine cet état de choses nouveau, il apprenait en même temps, et sans le savoir, à l'aimer. C'était, en effet, le souci de sa destinée remis en d'autres mains, un refuge pour les responsabilités de l'existence. Et cela constituait une compensation, car il est toujours plus aisé d'appuyer sa vie sur une autre que de vivre seul.

Il n'arriva pas sans révoltes à s'abandonner ainsi corps et âme, à rejeter le sauvage héritage de sa race et le souvenir du Wild. Il y eut des jours où il rampait sur la lisière de la forêt et y demeurait immobile, écoutant des voix lointaines qui l'appelaient. Puis il s'en retournait vers Kiche, inquiet et malheureux, pour gémir doucement et pensivement près d'elle, pour lui lécher la face, en semblant se plaindre et l'interroger.

Le louveteau avait rapidement appris tous les tenants et aboutissants de la vie du camp. Il connut l'injustice des gros chiens et leur gloutonnerie, quand la viande et le poisson étaient jetés, à l'heure des repas. Il vint à savoir que les hommes étaient d'ordinaire plus justes, les enfants plus cruels, les femmes plus douces et plus disposées à lui lancer un morceau de viande ou d'os. Après deux ou trois aventures fâcheuses avec les mères des tout petits chiens, il se rendit compte qu'il était de bonne politique de laisser celles-ci toujours tranquilles, de se tenir aussi loin d'elles que possible et, en les voyant venir, de les éviter.

Mais le fléau de sa vie était Lip-Lip. Plus âgé, plus grand et plus fort que lui, Lip-Lip avait choisi Croc-Blanc pour son souffre-douleur. Le louveteau se défendait avec vaillance, mais il était out-classed[26].

Son ennemi lui était trop supérieur, et Lip-Lip devint pour lui un vrai cauchemar. Dès qu'il se risquait un peu loin de sa mère, il était sûr de voir apparaître le gredin, qui se mettait à le suivre, en aboyant et en le menaçant, et qui attendait le moment opportun, c'est-à-dire qu'aucun animal-homme ne fût présent, pour s'élancer sur lui et le contraindre au combat. Lip-Lip l'emportait invariablement et s'en glorifiait de façon démesurée. Ces rencontres étaient le meilleur plaisir de sa vie et le perpétuel tourment de celle de Croc-Blanc.

Le louveteau, cependant, n'en fut pas abattu. Si dures que fussent pour lui toutes ces défaites, il ne se soumit pas. Mais la persécution sans fin qu'il subissait eut sur son caractère une influence néfaste. Croc-Blanc devint méchant et sournois. Ce qu'il y avait d'originellement sauvage dans sa nature s'aggrava. Ses poussées joyeuses d'enfant ingénu ne trouvèrent plus d'expression. Jamais il ne lui fut permis de jouer et gambader avec les autres petits chiens du camp. Dès qu'il arrivait auprès d'eux, Lip-Lip, fonçant sur lui, le roulait et le faisait fuir, terrifié, ou, s'il voulait résister, engageait la bataille jusqu'à sa mise en déroute.

Croc-Blanc fut ainsi sevré de beaucoup des joies de son enfance, ce qui le rendit plus vieux que son âge. Il se replia sur lui-même et développa son esprit. Il devint rusé et, dans ses longs moments de far-niente, médita sur les meilleurs moyens de duper et frauder. Empêché de prendre, à la distribution quotidienne, la part qui lui revenait de viande et de poisson, il se transforma en habile voleur. Contraint de s'approvisionner lui-même, il s'en acquittait si bien qu'il devint pour les femmes des Indiens une calamité. Il apprit à ramper dans le camp, comme un serpent, à se montrer avisé, à connaître en toute occasion la meilleure façon de se conduire, à s'informer, par la vue ou l'ouïe, de tout ce qui pouvait l'intéresser, afin de n'être point pris ensuite au dépourvu, et aussi à recourir à mille artifices pour éviter son implacable persécuteur.

Ce fut au plus fort de cette persécution qu'il joua son premier grand jeu et goûta, grâce aux ressources de son esprit, aux joies savoureuses de la revanche. Comme Kiche, quand elle était avec les loups, avait leurré les chiens, pour les attirer hors du campement des hommes et les envoyer à la mort, ainsi le louveteau, par une manœuvre à peu près semblable, réussit à attirer Lip-Lip sous la mâchoire vengeresse de Kiche. Battant en retraite, tout en combattant, Croc-Blanc entraîna son ennemi à sa suite, ici, puis là, parmi les différentes tentes du camp. C'était un excellent coureur, plus rapide qu'aucun autre petit chien de sa taille et plus alerte que Lip-Lip. Sans donner toutefois toute sa vitesse, il se contenta de garder la distance nécessaire, celle d'un bond environ, entre lui et son poursuivant.

Lip-Lip, excité par la chasse et par l'approche imminente de la victoire, perdit toute prudence et oublia l'endroit où il se trouvait. Quand il s'en rendit compte, il était trop tard. Après avoir traversé, à fond de train, une dernière tente, il tomba en plein sur Kiche, attachée à son bâton. Il jeta un cri de stupeur, mais déjà les crocs justiciers se refermaient sur lui. Quoique Kiche fût liée, il lui fut impossible de se dégager d'elle. Elle le mit sur le dos, les pattes en l'air, de manière à l'empêcher de fuir, tout en le déchirant et lacérant.

Quand il parvint enfin à se rouler hors de sa portée, il se remit sur ses pieds, en un affreux désordre, blessé à la fois dans son corps et dans sa pensée. Sa fourrure pendait autour de lui, en touffes humides, que les dents baveuses de la louve avaient tordues. Il demeura là où il s'était relevé et, ouvrant largement sa petite gueule, éclata en une longue et lamentable plainte de chien battu. Mais il n'eut pas le temps d'achever sa lamentation. Croc-Blanc, fondant sur lui, lui planta ses crocs dans son train de derrière. Il n'avait plus de force pour combattre et honteusement se sauva vers sa tente, talonné par son ancienne victime, qui s'acharnait à ses trousses. Quand il eut rejoint son domicile, les femmes vinrent à son secours et le louveteau, transformé en démon, fut finalement chassé par elles, en une fusillade de cailloux.

Le jour vint où Castor-Gris, décidant que Kiche était réhabituée à la vie des hommes, la délia. Croc-Blanc fut ravi que la liberté fût rendue à sa mère. Il l'accompagna joyeusement au milieu du camp et, voyant qu'il demeurait à ses côtés, Lip-Lip conserva entre eux deux une distance respectueuse. Le louveteau avait beau se hérisser à son approche et marcher en raidissant les pattes, Lip-Lip ignorait le défi. Quelle que fût sa soif de vengeance, il était trop sage pour accepter le combat dans de telles conditions et préférait attendre le jour où il se rencontrerait à nouveau en tête à tête avec Croc-Blanc.

Ce même jour, le louveteau et sa mère s'en vinrent rôder à la lisière de la forêt qui avoisinait le camp. Croc-Blanc y avait amené Kiche, pas à pas, l'entraînant en avant, quand elle hésitait. Le torrent, la caverne et la forêt tranquille l'appelaient, et il continua ses efforts pour qu'elle le suivît plus loin. Il courait quelques pas, puis s'arrêtait et regardait en arrière. Mais elle ne bougeait plus. Il gémit plaintivement et gronda, en courant de droite et de gauche, sous les taillis. Puis il revint vers elle, lui lécha le museau et se reprit à courir loin d'elle. Elle ne bougea toujours pas. Alors il rebroussa chemin et la regarda avec une supplication ardente de ses yeux, qui tomba quand il vit Kiche détourner la tête et porter sa vue vers le camp.

La voix intérieure qui l'appelait là-bas, dans la vaste solitude, sa mère l'entendait comme lui. Mais un autre et plus fort appel sonnait aussi en elle, celui du feu et de l'homme, l'appel que, parmi tous les animaux, le loup a seul entendu, le loup et le chien sauvage, qui sont frères.

Kiche, s'étant tournée, se mit à trotter lentement vers le camp. Plus solide que le lien matériel du bâton qui l'avait attachée était sur elle l'emprise de l'homme. Invisibles et mystérieux, les dieux la maintenaient en leur pouvoir et refusaient de la lâcher.

Croc-Blanc se coucha sous un bouleau et pleura doucement. L'odeur pénétrante des sapins, la senteur subtile des bois imprégnaient l'atmosphère et remémoraient au louveteau son ancienne vie de liberté, avant les jours de servitude. Mais plus que l'appel du Wild, plus que celui de l'homme, l'attirance de sa mère était puissante sur lui, car si jeune était-il encore. L'heure de son indépendance n'était pas arrivée. Il se releva, désolé, et trotta lui aussi vers le camp, faisant halte, une fois ou deux, pour s'asseoir par terre, gémir et écouter la voix qui chantait au fond de la forêt.

Le temps qu'il est donné à une mère de demeurer avec ses petits n'est pas bien long dans le Wild. Sous la domination de l'homme, il est souvent plus court encore. Ainsi en fut-il pour Croc-Blanc. Castor-Gris se trouvait être le débiteur de Trois-Aigles, qui était sur le point d'entreprendre une course du fleuve Mackenzie au Grand Lac de l'Esclave. Une bande de toile écarlate, une peau d'ours, vingt cartouches et Kiche remboursèrent sa dette.

Le louveteau vit sa mère emmenée à bord du canot de Trois-Aigles et tenta d'aller vers elle. Un coup qu'il reçut de l'Indien le repoussa à terre. Le canot s'éloigna. Il s'élança dans l'eau et nagea à sa suite, sourd aux cris d'appel de Castor-Gris. Dans la terreur où il était de perdre sa mère, il en avait oublié le pouvoir même d'un animal-homme et d'un dieu.

Mais les dieux sont accoutumés à être obéis et Castor-Gris, irrité, lança un autre canot à la poursuite de Croc-Blanc. Après l'avoir rejoint, il le saisit par la peau du cou et l'éleva hors de l'eau. Il ne le déposa pas d'abord dans le canot. Le tenant d'une main suspendu, il lui administra de l'autre une solide râclée. Oui, pour une râclée, c'en fut une. Lourde était la main, chaque coup visait à blesser, et les coups pleuvaient, innombrables.

Frappé tantôt d'un côté et tantôt d'un autre, Croc-Blanc oscillait, en avant, en arrière, comme un balancier de pendule frénétique et désordonné. Les impressions qu'il éprouva furent diverses. À la première surprise succéda l'effroi, pendant un instant, au contact répété de la main qui le frappait. Mais la peur fit bientôt place à la colère. La libre nature du louveteau prit le dessus. Il montra les dents et osa gronder à la face du dieu courroucé. Le dieu s'en exaspéra davantage. Les coups redoublèrent, plus rudes et plus adroits à blesser.

Castor-Gris continuait à battre, Croc-Blanc à gronder. Mais cela ne pouvait pas toujours durer. Il fallait que l'un des deux eût le dernier mot. Ce fut Croc-Blanc qui céda. La peur le reprit. Pour la première fois, il connaissait véritablement la main de l'homme. Les coups de pierres ou de bâton qu'il avait eu déjà l'occasion de recevoir étaient des caresses, comparés aux coups présents. Il se soumit et commença à pleurer et à gémir. Durant un moment, chaque coup tirait une plainte de son gosier. Puis son affolement grandit, et ses cris se succédèrent sans interruption, leur rythme ne gardant plus aucun rapport avec celui de son châtiment.

À la fin, l'Indien arrêta la main qui frappait. Le louveteau pendait à son autre main, sans mouvement, et continuait à crier. Ceci parut satisfaire Castor-Gris, qui jeta rudement Croc-Blanc au fond du canot. Le canot, durant ce temps, s'en était allé au fil de l'eau. Castor-Gris s'avança pour prendre la rame. Le louveteau était sur son passage. Il le frappa barbarement de son pied. La libre nature de Croc-Blanc eut une nouvelle révolte et il enfonça ses dents dans le pied de l'homme, à travers le mocassin qui le chaussait.

Le châtiment déjà reçu n'était rien, comparé à celui qui allait suivre. La colère de Castor-Gris fut aussi terrible que fut grand l'effroi du louveteau. Non seulement la main, mais aussi la dure rame de bois, furent mises en œuvre contre lui, et tout son petit corps était brisé et rompu, quand Castor-Gris le rejeta au fond du canot. Et, cette fois, de propos délibéré, il recommença à le frapper du pied.

Croc-Blanc ne renouvela pas son attaque. Il venait d'apprendre une autre leçon de son esclavage. Jamais, quelle que soit la circonstance, on ne doit mordre le dieu qui est votre seigneur et maître. Son corps est sacré et le toucher des dents est, avec évidence, l'offense impardonnable entre toutes, le crime entre les crimes.

Lorsque le canot eut rejoint le rivage, le louveteau y gisait, gémissant et inerte, attendant la volonté de Castor-Gris. C'était la volonté de Castor-Gris qu'il vînt à terre, et à terre il fut lancé, sans ménagement aucun pour ses meurtrissures. Il rampa en tremblant. Lip-Lip, qui était présent et avait, du rivage, assisté à toute l'affaire, se précipita sur lui, en le voyant si faible, et entra ses dents dans sa chair.

Croc-Blanc était hors d'état de se défendre et il lui serait arrivé malheur, si Castor-Gris, enlevant Lip-Lip d'un solide coup de pied, ne l'avait lancé à distance respectable.

C'était la justice de l'animal-homme qui se manifestait et, même en l'état pitoyable où il se trouvait, le louveteau en éprouva un petit frisson de reconnaissance. Sur les talons de Castor-Gris et jusqu'à sa tente, il boita avec soumission, à travers le camp. Ainsi avait-il appris que le droit au châtiment est une prérogative que les dieux se réservent à eux-mêmes et dénient à toute autre créature au-dessous d'eux.

Pendant la nuit qui succéda, tandis que chacun reposait dans le camp, Croc-Blanc se souvint de sa mère et souffrit en pensant à elle. Il souffrit un peu trop haut et réveilla Castor-Gris, qui le battit. Par la suite, il pleura plus discrètement, lorsque les dieux étaient à portée de l'entendre. Mais, parfois, rôdant seul à l'orée de la forêt, il donnait libre cours à son chagrin, et criait tout haut, en gémissant et en appelant.

Durant la période de sa vie qui suivit, il aurait pu, grâce à la liberté dont il jouissait encore, céder au souvenir de la caverne et du torrent, et s'en retourner dans le Wild. Mais la mémoire de sa mère était la plus forte. Comme les chasses des animaux-hommes les entraînaient loin du camp et les y ramenaient ensuite, peut-être aussi reviendrait-elle un jour. Et il demeurait en esclavage, en soupirant après elle.

Esclavage qui n'était pas entièrement malheureux. Car le louveteau continuait à s'intéresser à beaucoup de choses. Quelque événement imprévu surgissait toujours et les actions étranges auxquelles se livrent les animaux-hommes n'ont pas de fin. Il apprenait, simultanément, comment il convenait de se conduire avec Castor-Gris. Obéissance absolue et soumission en tout lui étaient demandées. En retour, il échappait aux coups et sa vie était tolérable.

De plus, Castor-Gris, parfois, lui donnait lui-même un morceau de viande et, tandis qu'il le mangeait, le défendait contre les autres chiens. Ce morceau de viande prenait, pour Croc-Blanc, une valeur beaucoup plus considérable qu'une douzaine d'autres reçus de la main des femmes. C'était bizarre. Mais cela était.

Jamais Castor-Gris ne caressait. Et cependant (était-ce l'effet du poids de sa main et celui de son pouvoir surnaturel, ou d'autres causes intervenaient-elles, que le louveteau ne réussissait pas à se formuler?) il était indéniable qu'un certain lien d'attachement se formait entre Croc-Blanc et son rude seigneur.

Sournoisement, par des voies cachées, aussi bien que par la force des pierres volantes, des coups de bâton et des claques de la main, les chaînes du louveteau rivaient autour de lui leur réseau. Les aptitudes inhérentes à son espèce, qui lui avaient, dès l'abord, rendu possible de s'acclimater au foyer de l'homme, étaient susceptibles de perfection. Elles se développèrent dans la vie du camp, au milieu des misères dont elle était faite, et lui devinrent secrètement chères avec le temps. Mais tout ce qui le préoccupait encore, pour le moment, était le chagrin d'avoir perdu Kiche, l'espoir qu'elle reviendrait et la soif de recouvrer un jour la libre existence qui avait été la sienne.

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