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Correspondance

LETTRES A BAILLE (continued 4)

Reading edition

—Je ne veux pas soutenir ici de paradoxes; je serais désolé que tu visses dans mes paroles un parti pris de crier après la science et la civilisation. Je veux donc être aussi tolérant que possible à leur égard et les reconnaître en poésie autant qu'elles peuvent y entrer. J'accorde qu'elles ouvrent des horizons nouveaux au poète; elles peuvent être une source d'inspiration. En un mot, la poésie vit parfaitement sans elles; mais elle peut les employer comme tout autre élément. Quant à savoir si cet élément est préférable aux autres, je suis dans le doute, de même que j'ai douté qu'un progrès en science et en civilisation puisse en apporter un en poésie. On pourrait résoudre la question en s'appuyant encore sur les histoires comparées des littératures. Ainsi nous voyons à mesure que Rome se civilise la littérature latine baisser, de même que l'art grec s'altère aux temps les plus policés d'Athènes. Que conclure de là? Sinon que grande civilisation et grande poésie ne sont pas synonymes. Et, en effet, ce mot civilisation, comme je te le disais jadis, a son bon et son mauvais sens; des mœurs efféminées, un mensonge perpétuel des dehors, ce sont là les mauvaises qualités des hommes policés; évidemment, de telles choses n'enfantent pas de grands poètes. Au contraire, une religion mieux entendue, une science lumineuse et solide, une liberté sociale sans désordre, sont les bonnes qualités des temps civilisés, qui doivent élargir les ailes de la poésie. Si la civilisation de Rome et d'Athènes a nui à la littérature et à l'art, c'est que les mauvaises qualités l'emportaient sur les bonnes. De nos jours, je ne sais trop où en est la balance. Mais si nous voulons encourager nos poètes, disons-leur, sans employer les grands mots de science et de civilisation: «Voyez: l'astronomie compte et mesure les étoiles; l'histoire naturelle a sondé le corps humain, fouillé la terre et classé chacune de ses productions; la physique et la chimie nous ont appris, l'une les phénomènes que produisent ou que subissent les corps, l'autre la composition et les propriétés des corps; les sciences exactes sont l'échelle de toutes les autres connaissances. D'autre part, la justice, la religion s'épurent; la liberté grandit; les hommes marchent vers une fusion générale d'où naîtra sans doute une seule nation libre et selon l'esprit de Dieu. Voilà ce que vous offre le siècle; puisez à pleines mains. Soyez grands avec cette matière.»—Alors peut-être, avec de tels éléments, naîtrait une œuvre sublime qui ferait bon marché de mon dédain de poète pour notre siècle de lumière. Peut-être aussi le poète préférera se retirer sous les grands arbres et chanter tout simplement l'homme tel que l'ont chanté ses pères. Mais, je m'aperçois que je me suis diablement écarté. Je traite ici en courant la matière d'un second livre ou du moins d'un long chapitre qui pourrait avoir pour titre: De la science et de la civilisation à l'égard de la poésie.

Comme tout ceci est fort diffus et que j'exprime mes pensées, sans trop savoir si elles se contredisent dans le cours de mes jugements, je veux me résumer ici. J'ai dit que je comptais peu qu'un progrès scientifique et social amenât un progrès en poésie; que la poésie peut vivre grande et forte, en dehors d'une science et d'une civilisation avancées; que cependant ce sont là deux éléments qui s'offrent au poète et qu'il peut en faire jaillir le sublime, comme il l'a fait jaillir quelquefois de la barbarie et d'ignorantes hypothèses.—Tout cela ne porte pas sur mon idée première, qui est de considérer comme le plus grand poète celui qui se détache des hommes de son temps pour nous peindre l'homme de tous les âges. On peut évidemment être tel, tout en étant un poète savant et civilisé.

J'aurais dû te dire plus tôt que mon livre est un art poétique; non pas l'art poétique de Boileau, se bornant à classer les différents genres et à donner quelques conseils nus et froids sur la forme et quelques règles générales que tout le monde sait; mais un art poétique universel, embrassant la forme et l'idée, donnant en un mot la philosophie de l'histoire littéraire. Celui que je nommerais le poète serait en quelque sorte tous les grands poètes du passé, comparés et fondus en un seul, autant qu'ils le permettraient. Après avoir étudié ses manières d'être, ses formules d'existence, après avoir reconnu les milieux dans lesquels il se manifeste, on passerait à l'étude de ses rapports avec les différents éléments qui se sont présentés à lui. Ainsi on chercherait ce qu'il y a en lui d'idéal et de réalité, par quels points il touche au ciel et par quels points à la terre; on verrait quel emploi il a fait des passions humaines, surtout de l'amour; quel emploi de la science, de la philosophie, de la religion, de la politique. On pourrait ensuite, connaissant ce qui l'a amené, chercher ce qu'il a produit; je veux dire que, sachant le milieu sur lequel il a paru, sachant de plus quels ressorts le meuvent, on étudierait l'effet produit par lui sur son époque, sur ses contemporains.

Puis on passerait en revue les grandes qualités qui dominent en lui; par exemple, l'originalité, etc., etc.; et encore l'harmonie, la grâce, le sublime, etc., etc. En étudiant ainsi le poète par excellence, on étudierait par comparaison les poètes de second et de troisième ordre; de sorte que l'étude serait complète.

Enfin on arriverait à la forme. Après avoir comparé rapidement les différentes langues et les différents rythmes, on verrait quel usage en a fait le poète, etc.

Tout ceci ne serait évidemment qu'une étude préparatoire. Ce que je veux, ce n'est pas faire une histoire des littératures, mais m'appuyer sur elles pour fonder une nouvelle poétique. Je veux dérober aux grands poètes les raisons de leur grandeur, et dans l'idée et dans la forme, pour établir des règles qui puissent faire naître des grands poètes. Le poète à qui je donnerais toutes les qualités des anciens chantres, serait le poète à suivre.

Après avoir suivi le poète dans les âges, je le poserais au milieu de la génération actuelle. C'est là où j'en voulais venir: demander à l'histoire quel rôle il doit jouer de nos jours, demander si les temps lui sont favorables. Ainsi, pour ne m'occuper que de la littérature française que je connais un peu, j'y remarque trois époques nettement déterminées. La première, le moyen âge, présentant les caractères suivants: des poètes vivant de leur propre imagination, sans modèles véritablement nationaux; cette littérature naît dans les chants celtiques, brille un instant dans les chansons de geste et dans les poésies légères des troubadours, puis s'éteint. La seconde, la renaissance, se caractérise ainsi: une violente réaction contre le moyen âge, si violente qu'elle dépasse le but et tombe dans l'absurde avec Dubartas; puis Malherbe règle la nouvelle école; le dix-septième siècle la fait briller et le dix-huitième la mène tout doucement au tombeau. Enfin la troisième, le romantisme, notre époque elle-même, dont le mouvement n'est pas achevé; nous n'avons eu encore que la réaction violente; nous attendons un Malherbe. Il faut observer que cette troisième époque réagit, comme la seconde, contre celle qui la précède et que, par analogie, on doit supposer que toutes les phases en seront les mêmes. Tu vois comme je prétends me servir de l'histoire: chercher par la comparaison des siècles passés au nôtre quel doit être le poète de nos jours, son rôle; et quelles, ses aspirations, ses matières. Bien entendu, par l'exemple ci-dessus, je n'entends rien formuler. Je jette mes idées au courant de la plume; ce n'est pas même un plan que j'écris ici, c'est la matière telle qu'elle me vient, sans ordre, d'un plan que je pourrai faire quelque jour.

Je te parle de ce projet d'une poétique parce qu'il m'est venu une certaine idée. C'est là un de ces sujets que tu pourrais traiter au sortir des écoles. Il demande une connaissance parfaite de l'histoire, une critique fine et judicieuse, un raisonnement serré et lumineux: tu possèdes ces qualités à un plus haut degré de moi. D'autre part, un poète a une singulière façon de composer une poétique. Il commence par faire son œuvre la plupart du temps sans règle arrêtée, au hasard de l'inspiration, puis, son poème achevé, il le relit, voit le chemin parcouru et de quel pas, et alors, dans une préface, il justifie sa manière et donne comme règle ce qu'il n'a suivi lui-même qu'à l'aventure. Je ne lui en fais pas un reproche; ce qu'il a établi, après l'expérience, vaut peut-être mieux que ce qu'un prétendu bon goût érige sans en avoir fait l'application. D'ailleurs, lorsque ses raisons sont bonnes, il a pour lui que l'exemple à coup sûr suit le précepte. Il est vrai qu'il n'a pour autorité que ses propres vers; sa manière frise l'orgueil en ce qu'il se pose comme chef d'école. Il est juge et partie à la fois: il se donnera donc raison. Cependant, je le répète, sa préface peut être d'une grande utilité, on doit la prendre en considération, mais n'accepter ses jugements qu'après les avoir jugés. Toutefois, si le poète fait sa poétique, un homme désintéressé peut faire la poétique. Il prendra les façons de voir de tous les poètes, les comparera, les fondra en une seule, et en fera sortir les principes éternels de la poésie. On me dira sans doute qu'il faut un poète pour juger et diriger les poètes. Aussi je n'entends pas confier cette œuvre à un maquignon, ou à un marchand de vin, mais à un homme, amant du grand et du beau, à un poète par l'esprit et le caractère et non par des vers plus ou moins bons; surtout à un homme qui n'ait pas à défendre quelques milliers d'hémistiches. Le volume serait en prose; d'autant plus que s'il était en vers, l'auteur, devant prêcher d'exemple, gâterait les meilleurs préceptes par de méchants alexandrins; d'autre part, la prose est plus maniable et, voulant avant tout faire un traité littéraire et non un poème, l'auteur s'en servira en tout avantage. Je prendrai comme exemple les arts poétiques d'Horace et de Boileau; ils renferment de bons et beaux vers; mais celui qui chercherait autre chose, n'y trouverait que quelques préceptes généraux, fort bons en eux-mêmes, mais qui traînent partout; des lois qui sont en quelque sorte les lois naturelles de la poésie et qui sont innées chez le poète de goût. Par ce que j'ai dit plus haut, tu vois que telle ne doit pas être ma nouvelle poétique.—Toutes ces raisons me font répéter et conclure que tu seras très apte à un pareil travail.

J'ai parcouru dernièrement la Légende des siècles, dernier ouvrage édité de Victor Hugo. Mais je n'ai pu avoir que le second volume et j'étais si pressé que je ne peux t'en parler avec assurance. Toutefois, je puis te dire ceci: les défauts du grand poète, ces défauts qui sont presque des qualités, sont encore plus marqués dans ses derniers poèmes. Le vers est plus dur, plus coupé, plus saccadé, mais aussi plus vigoureux, plus serré, plus expressif. Tu connais d'ailleurs ce vers sobre, nettement frappé, se détachant comme à l'emporte-pièce. Seulement, ici, il exagère encore ses qualités, que l'on est parfois tenté d'appeler défauts. Les images sont toujours bizarres, mais singulièrement frappantes: on voit la chose plutôt qu'on ne la lit. D'autre part, il fait un peu abus de la description; mais ses descriptions sont tellement réelles dans leur poésie qu'on ne s'en fatigue pas. Il me semble qu'il se trouve dans cette œuvre moins de sensibilité, d'émotions jeunes, que dans les autres.—Je ne formule rien; je n'ai lu qu'en courant quelques passages d'un côté et de l'autre. Le poète a-t-il baissé depuis les Feuilles d'automne; j'en ai peur, mais je ne puis le dire sciemment.—Je ne me rappelle qu'un seul vers qui m'a frappé par sa singularité. Un certain faune est introduit devant les dieux de l'Olympe assemblés. Le maraud est fort laid, velu, difforme, etc. A son aspect les dieux et les déesses sont pris de ce fou rire qu'Homère leur prête. Ce sont des éclats formidables; tout rit dans le ciel. Or, dans son énumération des rieurs, le poète commet ce vers-ci:

Le tonnerre n'y put tenir, il éclata.

Un bon goût pointilleux s'offenserait de cet alexandrin; et, en effet, ce n'est que l'esprit qui parvient à en sauver la bizarrerie. Pour moi, il m'a fait rire et je serai content de le retrouver plus tard; c'est une de ces pointes dont le génie lui-même ne peut se défendre; elle tremble au bout de notre plume, il faut absolument que vous l'écriviez; puis, on n'a plus le courage de l'effacer.

Tu me demanderas peut-être pourquoi cette lettre vide d'intérêt, vide de détails sur ce qui pourrait t'intéresser. J'ai deux raisons: La première, c'est que ma mère devant quitter d'un jour à l'autre son logement, je désire te donner une adresse plus stable. Adresse-moi désormais tes lettres rue Saint-Nicolas-du-Chardonnet, n° 3. La seconde,, c'est que les détails que tu désirerais sont tellement insignifiants qu'on ne saurait les écrire. Pourtant, les voici en trois mots:

Depuis quelque temps je vois Cézanne assez rarement. Il travaille chez Villevieille, va à Marcoussis, etc. Pourtant rien n'est brisé entre nous.—Je pense toujours entrer en place bientôt. Ce qui est certain, c'est que je tiendrai mon emploi quand tu viendras ici.—Je suis lié avec un économiste dont je retouche les ouvrages, quant au style. De son côté, il me cherche un éditeur et compte me présenter à certains écrivains.—Enfin, et malheureusement, ma santé est fort mauvaise. Voici longtemps que je n'ai passé un jour sans douleurs. Organes digestifs affaiblis, oppression de la poitrine, éruptions de sang, etc.; j'hésite à me mettre entre les mains des médecins; je préférerais qu'une bonne et belle maladie se déclare; au moins je serais débarrassé; mais comme le mal ne se dessine pas, je laisse faire la nature.

Je compte beaucoup sur toi. Il me semble que ton arrivée ici sera pour moi le sujet d'un mieux moral et physique. Travaille et arrive; et pour cela, courage!—Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Ton ami,

Émile Zola.

Aussitôt ton examen passé, écris-m'en le résultat.—N'oublie pas la nouvelle adresse que je te donne et dis-moi où je dois t'adresser mes lettres à l'avenir.

Ne lis cette lettre que pendant une récréation; elle est complètement littéraire et sans intérêt direct.

XXV

Sans date. Elle a dû être écrite en août 1861.

Mon cher Baille,

J'ai reçu tes deux dernières lettres, celle adressée chez Paul, et celle adressée chez moi. Quant à celle que tu dis m'avoir envoyée vers le milieu de mai, elle se sera égarée.—Je te donnais ces détails dans une lettre qu'un de mes oncles allant à Marseille a dû te remettre dernièrement, ainsi qu'une copie de mon proverbe, Perrette. Dès que tu pourras me répondre, dis-moi si l'on a fidèlement rempli ma commission.

Tes deux dernières lettres m'ont causé la plus douce émotion. Ton amitié s'y montre à chaque ligne; j'y lis l'intérêt que tu me portes. Je te remercie de me rester fidèle dans mon malheur et de ne pas me serrer la main par égoïsme et par calcul. Crois-moi, mon pauvre vieux, confondons-nous le plus possible; tu auras tes peines comme j'ai les miennes, et alors tu comprendras tout ce qu'il y a de consolant dans la pensée d'avoir un ami, c'est-à-dire de n'être pas entièrement seul, de sentir un cœur battre à l'écho du vôtre et nous aimer en dépit des calomnies, de la sottise et de la fortune.—C'est à ces deux lettres que je veux répondre aujourd'hui.

Ce qui me répugne le plus au monde est de porter un jugement définitif sur un homme. Qu'on me présente une œuvre d'art, un tableau, un poème, je l'examinerai avec soin et je ne craindrai pas de me prononcer; si je me trompe, j'aurais pour excuse ma bonne foi. Ce tableau, ce poème sont choses sur lesquelles on ne doit pas revenir; ils ne présentent qu'une force; s'ils sont bons, ils resteront éternellement bons, s'ils sont mauvais, éternellement mauvais. Qu'on me raconte même encore une action d'un homme, je la jugerai, sans hésiter s'il a bien ou mal agi dans cet acte séparé de sa vie. Mais si l'on vient ensuite à me poser cette question générale: «Que pensez-vous de cet homme?» je tâcherai de m'esquiver poliment pour ne pas répondre. Et, en effet, quel jugement porter sur un être qui n'est plus matière, comme un tableau, ni chose abstraite comme une action? Que conclure de ce mélange de bien et de mal qui compose une existence? quelle balance prendre pour peser exactement ce que l'on doit louer et ce que l'on doit blâmer? et surtout où aller prendre tous les actes d'un homme?—car si vous en omettez un seul, votre jugement sera injuste. Enfin, si cet homme n'est pas mort, quelle bonne ou mauvaise conclusion pourrez-vous tirer d'une vie qui peut encore faire du mal ou du bien? C'est ce que je me disais en pensant à ma dernière lettre où je te parle de Cézanne. J'avais essayé de le juger, et, malgré ma bonne foi, je me repentais d'en avoir tiré une conclusion qui, après tout, n'est pas la véritable.—A peine arrivé de Marcoussis, Paul est venu me trouver, plus affectueux que jamais; depuis ce temps, nous passons six heures par jour ensemble; notre lieu de réunion est sa petite chambre; là, il fait mon portrait; pendant ce temps, je lis ou nous bavardons tous les deux, puis, lorsque nous avons du travail par-dessus les oreilles, nous allons ordinairement fumer une pipe au Luxembourg. Nos conversations roulent un peu sur tout, particulièrement sur la peinture; nos souvenirs y occupent aussi une large place; quant au futur, nous l'effleurons d'un mot, en passant, soit pour désirer notre complète réunion, soit pour nous poser la terrible question de la réussite. Parfois Cézanne me fait un discours sur l'économie, et, pour conclusion, il me force à aller prendre une bouteille de bière avec lui. D'autres fois, il me chante des heures entières un couplet stupide et par les paroles et par la musique; alors je déclare hautement préférer les discours sur l'économie. Nous sommes peu dérangés; quelques intrus viennent de loin en loin se jeter entre nous; Paul se remet à peindre avec acharnement; moi, je pose comme un sphinx égyptien; et l'intrus, tout déconcerté de tant de travail, s'assoit un instant, n'ose bouger et s'éloigne avec un bonjour bien bas et en fermant la porte tout doucement.—Je désirerais te donner encore plus de détails. Cézanne a de nombreux accès de découragement; malgré le mépris un peu affecté qu'il fait de la gloire, je vois qu'il désirerait parvenir. Lorsqu'il fait mauvais, il ne parle rien moins que de retourner à Aix et de se faire commis dans une maison de commerce. Il me faut alors de grands discours pour lui prouver la sottise d'un tel retour; il en convient facilement et se remet au travail. Cependant cette idée le ronge; deux fois déjà, il a été sur le point de partir; je crains qu'il ne m'échappe d'un instant à l'autre. Si tu lui écris, tâche de lui parler de notre réunion prochaine et avec les plus séduisantes couleurs; c'est le seul moyen de le retenir.—Nous n'avons pas encore fait de partie, l'argent nous retient; il n'est pas riche et moi encore moins. Cependant, un de ces jours, nous espérons prendre notre volée et aller rêver quelque part.—Pour te résumer tout ceci, je te dirai que, malgré sa monotonie, l'existence que nous menons n'est pas des plus ennuyeuses; le travail nous empêche de bâiller; puis quelques souvenirs échangés dorent le tout d'un rayon de soleil.—Viens et nous nous ennuierons moins encore.

Je reprends cette lettre pour appuyer ce que je te dis plus haut d'un fait arrivé hier dimanche. J'allais chez Paul qui me dit avec un grand sang-froid qu'il était en train de faire sa malle pour partir le lendemain. En attendant nous allâmes au café. Je ne lui lis aucun sermon; j'étais si étonné et si persuadé que ma logique resterait inutile que je ne hasardai pas la moindre objection. Cependant je cherchai une ruse pour le retenir, enfin je crus l'avoir trouvée et je lui demandai de faire mon portrait. Il accepta cette idée avec joie, et pour cette fois il ne fut plus question de retour. Ce maudit portrait, qui devait, selon moi, le retenir à Paris, à manqué hier de le lui faire quitter. Après l'avoir recommencé deux fois, toujours mécontent de lui, Paul voulut en finir et me demanda une dernière séance pour hier matin. Hier donc je vais chez lui; lorsque j'entre, je vois la malle ouverte, les tiroirs à demi vides; Paul, d'un visage sombre, bousculait les objets et les entassait sans ordre dans la malle. Puis il me dit tranquillement: «Je pars demain.—Et mon portrait, lui dis-je?—Ton portrait, me répondit-il, je viens de le crever. J'ai voulu le retoucher ce matin, et comme il devenait de plus en plus mauvais, je l'ai anéanti; et je pars.»—Je m'abstins encore de toute réflexion. Nous allâmes déjeuner ensemble et je ne le quittai que le soir. Dans la journée, il revint à des sentiments plus raisonnables, et enfin, me quittant, il me promit de rester.—Mais ce n'est là qu'un méchant raccommodage; s'il ne part pas cette semaine-ci, il partira la semaine prochaine; tu peux t'attendre à le voir partir d'un instant à l'autre.—Même je crois qu'il fera bien. Paul peut avoir le génie d'un grand peintre, il n'aura jamais le génie de le devenir. Le moindre obstacle le désespère. Je le répète, qu'il parte, s'il veut s'éviter beaucoup de soucis.

Mes pauvres amis, vous me donnez bien peu de courage; l'un succombe dès le début, l'autre maudit la carrière qu'on lui fait entreprendre. Vous ne sauriez croire combien je me ressens de votre faiblesse dans la lutte; je pense à notre jeunesse, à ce lien que nous nous plaisions à voir entre nous; je me dis que votre réussite devait entraîner la mienne; et lorsque je vous vois douter de votre intelligence et nous juger incapables, je me demande s'il n'y a pas de l'orgueil à avoir encore confiance en la mienne et à tenter ce que vous désespérez de faire. Quel méchant vent souffle donc sur nous? Ne sommes-nous pas comme hier forts tous les trois, pleins de bonne volonté? Avons-nous assez lutté pour désespérer de la victoire, et nous faut-il reculer avant même d'avoir avancé? Je vous le dis, vous êtes sans courage et vous me découragez moi-même; je n'ai pas comme vous renié ma jeunesse, je n'ai pas dit adieu à mes rêves de gloire; je suis ferme encore et cependant je suis le plus misérable, le plus entravé; et ceci, je l'avance sans orgueil, mais pour rendre une force nécessaire et puiser à mon tour dans cette force commune le reste de courage que m'enlèverait votre faiblesse. Je fais appel à nos souvenirs; soyons toujours confiants et enthousiastes comme dans le passé; soutenons-nous mutuellement et marchons sans nous inquiéter des obstacles. N'importe la carrière entreprise, n'importe l'idéal rêvé, si nous n'avons pas communauté d'instincts, ayons communauté d'espérance et d'amitié. Je voudrais vous communiquer ici ce que je ressens; ce n'est pas une vaine soif de renommée, c'est en quelque sorte un désir d'intelligente satisfaction; je voudrais nous voir grands par la pensée, non pas pour les autres, mais pour nous, je voudrais nous voir meilleurs que les autres hommes et n'ayant pour guides que le bon, le beau et le juste. Oh! courage.

C'est surtout pour toi que je dis tout ceci. Paul, excellente nature et plein de dons naturels, ne peut cependant pas souffrir une remontrance, quelque douce qu'elle soit. Je le laisse aller à sa fantaisie, espérant dans le ciel. Mais toi qui m'écouteras sans doute, je te crierai toujours: courage! Les sciences exactes telles qu'on les apprend au collège te pèsent, regarde alors un horizon supérieur, vois les mathématiques comme les voit le philosophe, conduisant à la seule vérité possible. Ne pense plus aux murs qui t'emprisonnent, oublie les trois années qui vont encore s'écouler pour toi dans les écoles; mais considère la vie, ton intelligence développée et ta liberté d'action; dis-toi qu'un homme de talent se révèle partout, qu'il peut tout entreprendre et réussir en tout; si l'idée existe, la forme viendra; si tu as de vagues aspirations, un jour elles deviendront certaines et tu seras toi, en dépit des pédants, de l'algèbre et de ses grandes mais froides compagnes. Courage! nous sommes deux encore à espérer; ce que nous avons fait jusqu'ici n'est rien; nous étions des enfants et nous allons devenir des hommes. Réussis dans tes examens, et viens près de moi; ce que je finis par te dire dans mes lettres, je te le dirai pour t'encourager lorsque tu seras ici. Nous nous réunirons souvent et nous parlerons de l'avenir; nous confondrons nos intelligences, et nous tâcherons d'en faire jaillir la vérité. Non, nous ne sommes pas encore usés; non, notre orgueil ne nous a pas égarés. Viens, et courage!

Que te dirai-je encore pour te rendre plus ferme dans les épreuves que tu vas prochainement subir? Te parlerai-je de moi, non pas du misérable, mais du poète? Je veux tenter l'impression, non pas que je me pense arrivé à un degré de perfection quelconque, mais parce que je suis las de silence; comme je te le disais tantôt, tout ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien, je suis le premier à sourire de mes œuvres; j'ai en vue une idée et une forme plus grandes; chaque jour m'élève davantage et chaque jour il me semble voir un horizon plus lumineux. Cependant, j'aime mes premiers vers si maladroits; malgré leurs défauts, ils ont pour moi un parfum de jeunesse; je ne puis me résoudre à les condamner à une ombre éternelle. Je veux donc réunir, sous le titre général de Trois Amours, les trois poèmes suivants: Rodolphe, l'Aérienne, Paolo. Un certain lien existe entre eux; une certaine gradation leur fait parcourir presque toute l'échelle de la passion, depuis la passion sensuelle et brutale, jusqu'à la passion idéale et angélique. Le premier est l'amour pour l'amour, aimant sans raisonner et ne distinguant jamais l'âme du corps. Le second est la lutte du corps et de l'âme, l'ange essayant d'abattre la brute sans pourtant y parvenir. Le troisième enfin est la victoire de l'ange, l'hymne pur de l'amour dégagé de la terre et se perdant dans le sein de Dieu. Dans la forme même, la gradation existe; enfin tout me pousse à les réunir et à tenter un premier pas. Je sais que tu me conseilleras d'attendre encore; je te donnerai de vive voix les raisons qui m'empêchent de me rendre à tes avis. D'ailleurs, il me faut chercher un éditeur et il n'est pas croyable que je vais en trouver un tout de suite. Sans doute tu seras arrivé avant que j'aie découvert un de ces messieurs.—Paul m'a dit que tu avais écrit une critique de Paolo. Elle me serait très utile dans ce moment, quoique j'aie déjà corrigé ce poème à plusieurs reprises. Si ces feuilles ne pesaient pas trop lourd, je te dirais de me les envoyer. Consulte leur poids et ta bourse; seulement il faudrait te hâter.

Parlons maintenant du misérable. Sans doute je serai placé vers le 15. Je retardais même cette lettre, pour te donner une certitude. J'aurai cent francs par mois pour sept heures de travail chaque jour. Avec cela on ne meurt pas de faim et l'on peut encore être poète.—D'ailleurs, ne t'inquiète pas trop sur ma position. Tu vois les choses un peu en noir, et je ris encore peut-être plus souvent que tu ne le penses.

J'irais sans doute dans le Midi, si Paul ne partait qu'au mois de septembre, mais jamais il n'attendra jusque-là. Ce sera quinze jours de plus de séparation entre nous. Quand tu verras Paul, juge-le sévèrement.

Je ne t'écrirai sans doute plus jusqu'au 20, et comme à partir de cette époque je ne saurai où t'adresser mes lettres, j'attendrai une lettre de toi avant tout. Or donc, écris-moi vers le 20, ainsi que tu me le promets, indique-moi où je dois t'adresser mes lettres, à Aix ou à Marseille, et je te répondrai.—Mes respects à tes parents.

Je te serre la main. Courage!

Ton ami,

Émile Zola.

Décidément, Paul reste à Paris jusqu'au mois de septembre; mais est-ce là sa dernière décision; j'ai pourtant l'espérance qu'il n'en changera pas.

XXVI

Paris, 18 septembre 1862.

Mes amis,

Le soleil luit, et je suis enfermé. Je regarde depuis une heure des maçons qui travaillent en face de ma fenêtre; ils vont, viennent, montent, descendent et paraissent très heureux. Moi, je suis assis; je compte les minutes qui me séparent encore de six heures. Ah! maudite tristesse! c'est là le refrain de toutes mes chansons.

J'ai commencé, pour mon très grand souci, un poème sur Jeanne d'Arc. Jamais sujet ne m'a présenté pareille difficulté; d'autant plus que je l'ai pris sous un point de vue qui exclue les banalités ordinaires. Je veux créer une Jeanne simple et parlant comme doit parler une jeune fille; point de grands mots, de points d'exclamation, de lyrisme plus ou moins à sa place; un récit grand dans sa simplicité, un vers sobre et disant nettement ce qu'il veut dire. Ce n'est pas là une petite ambition, plus je vais et plus Molière devient mon maître; le soleil, la lune, les fleurs, etc., c'est fort beau, mais une pensée vraie dite sans emphase a bien son mérite. Je crois décidément que je tourne au vers comique; je travaillerai sans doute pour le théâtre, mais je ne veux rien écrire pour la scène avant vingt-huit ou trente ans. Jusque-là, achevons de nous dégoûter des épithètes oiseuses, des tirades à effet, des antithèses hurlant dans leur accouplement. Faisons des poèmes lyriques, en attendant mieux.

—Jeanne me tourmente sûrement, je finirai par tirer quelque chose de cette idée; mais je me prépare des soirées orageuses.—Quand Baille viendra, peut être pourrai-je lui soumettre quelques fragments terminés du poème; je marche très lentement. Je suis dans un jour d'espérance. Il y a tant de sots qu'il est facile de sortir de la foule, si peu intelligent que l'on soit. Ayons du courage et travaillons.

Puis, ce matin, comme je fumais une pipe au soleil en venant à mon bureau, il m'est venu une joyeuse pensée. Un jour, me suis-je dit, peut-être dans un an, peut-être dans dix, il me sera permis d'aller faire un tour en Provence. Avec quel plaisir je reverrai l'arbre à l'ombre duquel je me suis assis, le sentier où nous avons rêvé nos rêves de seize ans, mes vieux amis et moi. Nous serons encore ensemble et ce sera fête pour nous. Vieux peut-être, tout au moins entrés dans la vie d'action, nous vivrons pendant un mois la vie d'autrefois; ah! les belles parties, les longs bavardages; et comme nous nous reposerons dans ce passé des fatigues du présent. Ce jour viendra, allez, nous aurons peut-être marché de longues heures, nous serons séparés, vivant dans des mondes différents, inégalement favorisés par le sort, pourtant nous n'aurons qu'une âme pour sentir le parfum vague de notre jeunesse. Oh! le beau jour, et que nous sommes heureux d'avoir des souvenirs!

Décidément, je suis joyeux dans ma tristesse d'aujourd'hui. Je vais travailler jusqu'à minuit, ce soir, et si je fais encore un bon vers, comme j'en ai fait un hier, me voilà en provision de gaieté pour demain. Pauvre fou que je suis!

Je suis bien un peu seul. Décidément, en novembre, il faut que mon cœur se marie, une vision est bonne à seize ans; à vingt ans et lorsqu'on a vécu ma vie, il faut une réalité. Le travail âpre et acharné ne suffit pas pour faire oublier. Je suis d'avis que rien n'apaise l'appétit comme de manger beaucoup. J'ai grand faim.

Je ne sais ce que je viens d'écrire et je m'en soucie peu. Je voulais vous dire simplement que vous me négligez et, j'ai bien été forcé d'emplir les quatre pages, puisque le papier était blanc et que j'avais une plume. Que faites-vous? et pourquoi ce silence? En amitié il ne faut pas se presser lentement, mais bien se presser vivement.—J'attends une lettre; me la ferez-vous longtemps attendre! J'attends toujours aussi la copie de Paul.—Hier un oiseau venant du Sud a passé sur ma tête, et je lui ai crié: «Oiseau, mon petit ami, n'as-tu pas vu là-bas sur la route un tableau vagabond.—Je n'ai rien vu, m'a-t-il répondu, que la poussière du chemin. Va, sois bien triste, on t'oublie.» Il mentait, n'est-ce pas?

Émile Zola.

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