LETTRES A BAILLE (continued 2)
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Après tout, si ma position doit s'améliorer un jour,—et il faut l'espérer,—je n'en veux pas trop au ciel de me faire connaître le revers de la médaille. Au fond, ma gaieté est toujours vivace; un mot, un geste, un rien la fait éclater, rieuse et bavarde. La surface seule est triste chez moi; si quelquefois le découragement pénètre plus loin, ce n'est que pour un temps; bientôt la moindre pensée me distrait, le moindre plan de poème ou de nouvelle, je caresse cette pensée, et, lorsque je reviens à la réalité, je la vois tout différemment; les contours trop aigus se sont arrondis, les laideurs ne sont plus repoussantes. Je la vois sans trop de chagrin, nous finissons même par faire bon ménage. Et la conclusion est toujours que je ne saurais être misérable, que je ne suis pas un imbécile et que je parviendrai à me suffire.—D'ailleurs, j'ai fait grande provision de philosophie; je lis et relis Montaigne; homme de grand sens, ne se prononçant jamais pour telle ou telle secte, ou plutôt se prononçant tour à tour pour le bien qu'il remarque en chacune d'elles, il possède en quelque sorte une philosophie essence de toutes les philosophies. Je me plais beaucoup avec lui. Il m'apprend une foule de choses, me console et m'encourage toujours, enfin me fait supporter mes peines avec un sourire et accepter mes joies sans éclats insensés. C'est là l'homme qu'il me fallait: point de pédantisme, point de ces grands mots qui m'effarouchent, une raison droite, parfois railleuse, toujours élevée. Il n'est pas jusqu'à son style, ce bon vieux style français qui ne m'attache à lui; j'aime cette allure libre, cette grammaire, cette orthographe si peu stables; j'aime ces tournures singulières, mais justes, ces phrases mal polies, contournées et bizarres, mais puissantes et toujours vraies. En un mot, je suis son disciple, son fervent admirateur; et c'est bien le moins de lui donner mon amour, à lui, qui me donne sa fermeté, sa gaieté.
Je ne sais trop, à vrai dire, quel sera le résultat des mois qui s'écoulent. Si je n'avais pas ma mère, je me serais fait soldat. Ne crois pas que ce soit une pensée d'enfant né dans une heure de tristesse; c'est tout simplement la conclusion de ce qui m'arrive en idées et en faits depuis un an. Comme je n'ose seulement pas en parler à ma famille, je continue donc à chercher un emploi. Je te l'ai souvent répété: un travail pour vivre et pour me faciliter la littérature, c'est là ce qu'il me faut trouver; c'est là en quelque sorte le pivot sur lequel doit tourner mon existence, le but que je poursuis, tantôt riant, tantôt pleurant.
Je vois Cézanne rarement. Hélas! ce n'est plus comme à Aix, lorsque nous avions dix-huit ans, que nous étions libres et sans souci de l'avenir. Les exigences de la vie, le travail séparé, nous éloignent maintenant. Le matin Paul va chez Suisse, moi je reste à écrire dans ma chambre. A onze heures nous déjeunons, chacun de notre côté. Parfois à midi, je vais chez lui, et alors il travaille à mon portrait. Puis il va dessiner le reste du jour chez Villevieille; il soupe, se couche de bonne heure, et je ne le vois plus. Est-ce là ce que j'avais espéré?—Paul est toujours cet excellent fantasque garçon que j'ai connu au collège. Pour preuve qu'il ne perd rien de son originalité, je n'ai qu'à te dire qu'à peine arrivé ici, il parlait de retourner à Aix; avoir lutté trois ans pour son voyage et s'en soucier comme d'une paille! Avec un tel caractère, devant des changements de conduite si peu prévus et si peu raisonnables, j'avoue que je demeure muet et que je rengaine ma logique. Prouver quelque chose à Cézanne, ce serait vouloir persuader aux tours de Notre-Dame d'exécuter un quadrille. Il dirait peut-être oui, mais ne bougerait pas d'une ligne. Et observe que l'âge a développé chez lui l'entêtement, sans lui donner des sujets raisonnables de s'entêter. Il est fait d'une seule pièce, raide et dur sous la main; rien ne le plie, rien ne peut en arracher une concession. Il ne veut pas même discuter ce qu'il pense; il a horreur de la discussion, d'abord parce que parler fatigue, et ensuite parce qu'il lui faudrait changer d'avis si son adversaire avait raison. Le voilà donc jeté dans la vie, y apportant certaines idées, ne voulant en changer que sur son propre jugement; d'ailleurs, au demeurant le meilleur garçon du monde, disant toujours comme vous, effet de son horreur pour la discussion, mais n'en pensant pas moins selon sa petite tête. Lorsque ses lèvres disent oui, la plupart du temps son jugement dit non. Si, par hasard, il avance un avis contraire et que vous le discutiez, il s'emporte sans vouloir examiner, vous crie que vous n'entendez rien à la question et saute à autre chose. Allez donc discuter, que dis-je? converser seulement avec un garçon de cette trempe, vous ne gagnerez pas un pouce de terrain et vous en serez quitte pour avoir observé un caractère fort singulier. J'avais espéré que l'âge aurait apporté quelques modifications en lui. Mais je le retrouve tel que je l'ai laissé. Mon plan de conduite est donc bien simple: ne jamais entraver sa fantaisie; lui donner tout au plus des conseils très indirects; m'en remettre à sa bonne nature pour la continuation de notre amitié, ne jamais forcer sa main à serrer la mienne; en un mot, m'effacer complètement, l'accueillant toujours avec gaieté, le cherchant sans l'importuner, et m'en remettant à son bon plaisir pour le plus ou le moins d'intimité qu'il désire entre nous. Mon langage t'étonne peut-être, il est cependant logique. Paul est toujours pour moi un bon cœur, un ami qui sait me comprendre et m'apprécier. Seulement, comme chacun a sa nature, par sagesse je dois me conformer à ses humeurs, si je ne veux pas faire envoler son amitié. Peut-être pour conserver la tienne emploierais-je le raisonnement; avec lui ce serait tout perdre. Ne crois pas qu'il y ait quelque nuage entre nous; nous sommes toujours très unis, et tout ce que je viens de dire vient assez mal à propos de circonstances fortuites qui nous séparent plus que je ne le voudrais.
J'ai une véritable indigestion d'alexandrins. Le poème de l'Aérienne que je viens de terminer a environ douze cents vers. Tu ne saurais croire l'effet que me produit ce travail achevé; c'est comme une lassitude mêlée de désenchantement. Je hais l'écriture; mon rêve une fois sur le papier n'est plus à mes yeux qu'une rapsodie. Ah! qu'il est préférable de se coucher sur la mousse, et là, de dérouler tout un poème par la pensée, de caresser les diverses situations sans les peindre par tel ou tel mot. Que ce récit, aux contours vagues, que l'esprit se fait à lui-même, l'emporte sur le récit froid et arrêté que raconte la plume aux lecteurs! Dans l'un, l'idée règne seule, légère et lumineuse; dans l'autre, la matière pèse sur les ailes du poète et dispute l'espace à son vol. Par malheur, on veut se faire entendre et, dès lors, il faut écrire; il est peu de poètes assez sages pour consentir à n'être poète que pour eux; et pourtant c'est le seul moyen de conserver sa poésie fraîche et gracieuse. La matière, voilà ce qui tue, voilà l'éternel antagoniste de l'idée, ce qui met un frein à toute inspiration. Que de fois on pense bien, tout en disant mal.
Une période de douze syllabes, coupée en deux membres égaux par une césure et de plus terminée par une rime, voilà le vers, voilà l'outil, toujours le même, donné au poète pour exprimer toutes les harmonies possibles, l'éclat de rire et le sanglot, les bruits des mers, des vents, des forêts. Certes, la matière est ingrate, la lyre n'a qu'une corde et que d'habileté il faut pour en tirer plusieurs sons. L'école romantique, qui a tout osé, n'a pas cependant augmenté ni diminué le nombre des syllabes d'un alexandrin. C'est dire qu'on ne l'osera jamais, pas plus moi qu'un autre. Quant à la césure, elle a été fort maltraitée par ladite école romantique. Ils se sont plu à qui mieux mieux à la rejeter qui au commencement, qui à la fin du vers; la place où on la voit le plus rarement dans certaines pièces de Musset est justement le milieu du vers où elle trônait depuis des siècles. Le vers qui est né de ces espiègleries, coupé et ne marchant que par saccades, a eu son temps et ses applaudissements. Mais il serait maladroit de vouloir le faire revivre; outre qu'on encourrait à juste titre le reproche de pastiche, on rééditerait une singularité qui, pour être originale, n'en est pas moins d'un certain mauvais goût. Ce que l'on supporte dans les écrivains de 1830, en raison de la puissante impulsion qu'ils ont imprimée en littérature, on le blâmerait dans un poète de nos jours. Ces vers-là ont pour excuse leur acte de naissance; puis on les pardonne à un auteur qui a fait ses preuves ailleurs et qui, dans un jour de boutade, semble dire au public: «Je te fais de mauvais vers, mais je pourrais en faire de bons, si je voulais». L'étude des romantiques est certes une des plus importantes pour les grands poètes. Ils ont semé les germes de l'avenir; seulement, comme ils réagissaient contre un autre principe, ils ont tout exagéré. Les classiques étaient d'une rigide exactitude à l'égard de la césure, ce qui coupait mathématiquement leurs vers et produisait à l'oreille le bruit monotone de six syllabes revenant toute la durée du morceau; il faut joindre, pour bien comprendre cet effet, l'absence entière des rejets. La jeune école, impatientée de cette lourde musique, se lève en masse et casse les vitres; alors tombe un véritable déluge de vers estropiés, on abolit la césure et l'on proclame le règne du rejet. Bizarre manifestation, entièrement vicieuse chez le poète sans talent, mais revêtant une allure décidée et originale lorsqu'un Musset la produit. Que fera donc le poète de nos jours devant les classiques si lourds et les romantiques frisant de si près le mauvais goût. Évidemment, il prendra un juste milieu, il déplacera la césure lorsque son idée le demandera et lorsque l'harmonie y gagnera au lieu d'y perdre; il emploiera le rejet sobrement, surtout il ne l'emploiera jamais sans raison, mais comme La Fontaine pour produire un effet de style. Telles sont mes opinions sur le rejet et la césure.—Si je passe maintenant à la rime, j'avouerais que dans un vers c'est elle dont je prendrai le moins de souci. Je la prends comme elle vient; riche, suffisante, pauvre, ce m'est tout un; c'est une rime et c'est ce qu'il me faut. J'aime mieux un mot naturellement amené par la pensée et rimant vrai, qu'un mot rimant bien et couchant avec la pensée elle-même. D'ailleurs, je ne me suis jamais expliqué la religion de la rime riche. On allègue, je crois, l'harmonie qu'elle met dans le vers. C'est tout bonnement une grossière erreur; Victor Hugo, qui a perdu la césure dans l'esprit des honnêtes gens, ne s'est pas aperçu qu'en proclamant l'excellence de la rime riche, il créait une autre césure de beaucoup plus tyrannique et monotone. Est-il rien, en effet, qui endorme l'esprit comme la répétition de deux ou trois syllabes identiques. Je prendrai pour exemple la pièce de ce poète intitulée Navarin. Tu te souviens sans doute des petits vers: «Où sont, enfants du Caire...» Appelle-t-on cela de l'harmonie? Pour moi, ce n'est qu'une succession de mêmes sons, un chant monotone, fort propre à bercer un enfant. D'ailleurs, il est complètement faux de faire résider la musique du vers dans la dernière syllabe; selon moi, les onze autres pieds ont le droit de réclamer. Pour conclure, si l'on me demandait de quoi dépend l'harmonie du vers, je répondrais: D'abord de l'arrangement des syllabes longues ou brèves, ouvertes ou fermées, puis de la position habile de la césure; enfin des rejets que l'on se permet en chemin. Je ne veux pas dire par là que la rime est inutile et que peu importe qu'elle existe. Au contraire, je reconnais sa nécessité, sans elle le vers ne serait pas. Mais ce qui m'exaspère, c'est de voir des poètes, hommes de génie d'ailleurs, mettre une cheville pour avoir le plaisir de rimer richement. Eh! rimez richement, lorsque votre pensée le voudra, mais lorsqu'il vous faudra changer votre pensée, pour obéir à l'harmonie qui n'est que dans vos cervelles, rimez pauvrement. On me dira peut-être que je crie après les rimes riches, parce que je n'en ai que de pauvres à mon service. Si mes raisons ne te semblent pas bonnes, pense ce que tu voudras.—J'ai une sainte horreur de la cheville. C'est, à mon avis, la lèpre qui ronge le vers. Un vers est-il mauvais, cherchez bien, c'est qu'il cache une cheville. Cette hideuse chose ne se présente pas toujours sous l'aspect d'un adjectif malencontreux. Quelquefois, une épithète bien choisie n'est qu'une heureuse cheville. D'autres fois, elle se dissimule sous l'apparence d'un hémistiche, d'un vers tout entier. C'est dans ces deux cas surtout que je la déteste, d'autant plus qu'elle échappe à la foule, qu'on ne peut la montrer du doigt et la faire huer, mais si elle ne s'étale pas aux yeux, on la sent, le vers est mou, filandreux, il y a longueur dans le sujet, rien ne se détache et tout vous crie: Cheville! Cheville! Cheville! Elle m'irrite encore, lorsque, pour se faire supporter, elle choisit quelque joli petit mot qui ne signifie rien, mais après lequel on n'a pas le courage de crier, tant il est grêle et menu. Telles sont les épithètes, fleurs, frais, parfumé, etc., etc. Tu pourrais croire, d'après ce que je te dis, que mes vers sont exempts de toute cheville. Hélas! que tu te trompes. Mon vers idéal est sobre, nerveux, sans exclure la grâce; mais combien mon vers pratique est encore bavard, mou et plein d'afféterie.—Je voulais te donner mes opinions sur la forme en poésie, mais je suis obligé de m'arrêter avant la fin et après avoir omis une foule de choses, crainte de manquer de papier.
Tu gardes un silence tant soit peu égyptien. Le travail t'accable, c'est fort bien; mais tu oublies que tu as des amis à Paris que pourrait inquiéter la mauvaise santé. Je t'ai écrit trois lettres depuis ta dernière épître. Une, de huit pages, répondant à ces soupçons que M. Cézanne avait eus sur nous, les deux autres plus courtes et contenant chacune quelques lignes de Paul. Les trois ont été adressées chez M. de Battini. Comme ton silence pourrait me faire croire que notre intermédiaire est infidèle, je t'envoie celle-ci chez tes parents, assuré qu'elle te parviendra toujours. D'ailleurs, même si tu n'as pas reçu mes lettres, ce ne serait pas une raison pour garder le silence pendant deux mois. Ainsi donc vite une réponse me rassurant sur ta santé et me donnant des nouvelles de ton travail. Dis-moi aussi si tu as reçu mes trois lettres. Je ne t'écrirai qu'après ta réponse.—Courage.—Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
Émile Zola.
XII
Paris, 15 juin 1860.
Mon cher Baille,
Je viens de lire André Chénier. Tu m'as promis une lettre sur le style—lettre que je verrai Dieu sait quand,—et en attendant de connaître tes idées à cet égard, je vais, à propos de ce poète, te communiquer ma manière de voir. Bien entendu que Chénier est hors de cause; que je reconnais toute la grâce de ses vers, que je m'incline devant son génie. Je ne veux plus te faire une critique de ses poésies, te dire ce que tu liras partout; je le répète, je ne veux que te donner les réflexions générales que j'ai faites en lisant.
Chénier a fait des poèmes, des idylles, des élégies.
Parmi ses poèmes, le seul qui soit terminé est celui de l'Invention. Étrange bizarrerie, cet homme de génie qui passe sa jeunesse à étudier les anciens pour les imiter, est emporté, comme malgré lui, à se révolter contre les imitateurs. C'est qu'on n'est pas impunément un grand homme, c'est que le véritable poète, après s'être dans sa jeunesse inspiré d'un modèle quelconque, finit par vouloir et par marcher seul. Il est vrai que Chénier ne secoue pas le joug entièrement. Il ne l'ose pas, peut-être même ne le voit-il pas; cette antiquité qui lui paraît si belle, dont les productions lui semblaient si douces aux lèvres, ces études de toute son enfance, cet Homère, ce Virgile sur lesquels il a passé tant de veilles, il ne peut se décider à ne plus les imiter, à leur dire un dernier adieu. Que fait-il alors? il concilie son amour du grec et son génie qui se révolte, en gardant la forme, le style antique, et en lui faisant exprimer des idées modernes. Il consacre son projet dans ce vers fameux de son poème:
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
Je comprends parfaitement une chose: un poète qui n'a encore rien produit sent un monde de pensers en lui; seulement, pour fixer ces idées encore vagues, il lui faut une forme, un style dignes d'elles. Le voilà donc à la recherche de cette forme, de ce style; si le jeune poète a fait ses études classiques, la mythologie païenne, les dieux d'Homère et de Virgile se présenteront les premiers. Voilà non pas un style, mais des matériaux pour embellir le style. Le vent ne sera plus que Zéphir, le rossignol que Philomèle, etc., etc. Ensuite, toute la bande des allusions: les demi-dieux, les naïades, les satyres, que sais-je? Voilà donc une forme, ayez du génie comme André Chénier et l'on dira que vos vers ont un parfum suave d'antiquité. Certes, nul ne serait assez fou pour ressusciter ces vieilles fables. Phébus et sa Diane ne sont plus que le soleil et la lune; on partirait de rire si quelqu'un s'avisait de faire revivre ces vieilles défroques. Chénier est le dernier homme de talent qui ait parlé sur ce ton, et encore, si je puis m'exprimer ainsi, ce n'est pas l'antiquité qui l'a servi, c'est lui qui a servi l'antiquité. Son vers est si gracieux, que je lui passe toutes les allusions possibles, même celles que je ne comprends pas, moi l'ignorant, moi qui n'ai entendu parler de Virgile que par ouï-dire. Tu penses peut-être, mon cher ami, que je fais ici un procès au classique pour exalter ensuite le romantique. Tu te trompes fort, et voici la part de la nouvelle école: je t'ai tantôt représenté un jeune poète cherchant une forme pour rendre ses idées, et prenant la poésie d'Homère pour animer ses tableaux. Voici maintenant un autre jeune inspiré; au lieu d'un Homère, c'est un Ossian qui tombe dans ses mains. Il est jeune, la nouveauté l'attire; cette poésie vague du barde, ces gracieuses légendes du Nord, ces fées, ces sylphides, ces farfadets le captivent. Voilà ce qu'il cherchait: un coloris pour son style, un merveilleux pour ses poèmes. Ce jeune homme devient alors un romantique, de même qu'on a nommé l'autre un classique. Il n'a qu'un mérite sur ce dernier, c'est que sa mythologie n'est pas si ancienne, c'est-à-dire pas aussi connue, usée, rebattue. Les deux Parnasses ont chacun leurs charmes; qui le nierait serait fou. Seulement on a tant abusé de l'un que quiconque se respecte n'en parle plus, tandis que l'autre est encore couvert d'une verdure assez fraîche.—Mais, me diras-tu, ce n'est pas là le style, tu me parles du merveilleux, des allusions, des images, des descriptions. Eh! en quoi consiste le style si ce n'est en cela, surtout chez les poètes. Je te l'ai dit tantôt, celui qui veut exprimer ce qu'il pense n'a besoin que d'une mythologie. Là, il trouvera mille comparaisons pour donner du relief à sa pensée; il trouvera le merveilleux, ce grand ressort poétique, etc., etc. Tu parles toujours des poètes. Je puis me tromper, mais après une lecture soit d'Homère, soit d'Ossian, un homme d'un talent même médiocre, s'il écrit, aura une espèce de style, grâce au larcin qu'il fera au poète qu'il vient de lire.—Je sais bien que ce coloris dont je parle, puisé aux sources païennes, n'est pas tout dans le style, qu'il n'en est que le vernis, et que le fond en est bien autrement important. Mais ce fond, je crois, naît avec nous; c'est un don de la nature, que l'étude, il est vrai, développe et bonifie. On a chacun son style, comme on a son écriture; mais quant aux ornements, ils sont à tous. Le génie sait faire tout accepter, les naïades d'Homère comme les ondines d'Ossian.
Maintenant, ne serait-il pas beau de créer une poésie à part, n'imiter pas plus le chantre de la Grèce que le barde du Nord, laisser les avis de l'âme s'épancher librement dans les vers sans faire intervenir les sylphides ou les nymphes? Certes, une poésie qui ne parlerait ni de Phébus, ni de Phébé, qui ne se pâmerait pas comme celle de nos jours devant un ruisseau, ou un clair de lune, une poésie forte et aimante, ce serait le sublime de l'art. L'homme de génie qui se lèvera un jour et dira
Sur des pensers nouveaux faisons des vers nouveaux
sera acclamé par la foule, et, s'il ne reste pas au-dessous de son projet, une gloire immortelle l'attend.
Revenons à Chénier. Ses idylles sont ce qu'il a laissé de mieux et de plus parfait. Gracieuses, elles plaisent plutôt qu'elles n'élèvent l'âme; c'est d'ailleurs le genre qui le veut. Lis-les, je ne doute pas qu'elles te fassent grand plaisir.
J'ai hâte d'arriver à ses élégies, sur lesquelles j'ai réfléchi longtemps. Elles sont adressées à une amante, Camille; ce sont donc les peintures des joies et des douleurs de l'amour. Je me suis promis depuis longtemps de faire une certaine étude, celle de l'expression de l'amour chez les poètes de tous les temps. Rien ne serait plus curieux de comparer Horace, Pétrarque, Molière (dans quelques scènes), Lamartine. Je ne veux t'en nommer que quatre; bien entendu que chaque siècle aurait son représentant.—La manière d'aimer une femme, de faire l'amour a toujours, dû être la même, du moins à peu de chose près. J'entends que lorsque l'on est auprès de la femme aimée sur tout le globe, on doit à peu près lui tenir le même discours; et ce discours depuis la création du monde a dû varier fort peu. D'où vient donc que dans chaque siècle les poètes ont eu une manière différente de parler à leurs beautés, de leur parler en vers, bien entendu; car je ne m'imagine pas qu'ils s'amusaient à leur débiter ces sornettes quand ils se trouvaient à leurs genoux. Horace l'épicurien ne peut aimer sa maîtresse sans se rouler sur le gazon, en buvant du falerne,—c'est encore le plus sage. Pétrarque semble s'envoler à chaque vers. Avec Molière et avec tout le siècle de Louis XIV naît un attirail d'arcs, de flèches, de fers, de chaînes, que sais-je? tout un appareil de torture dont les belles dans leur cruauté tourmentaient leurs amants. Quant à Lamartine, il pleurniche sentimentalement sur un lac, prend la lune et les étoiles à témoin, s'enfonce dans la Nature jusqu'au cou.—Pourtant ces quatre hommes aimaient; y a-t-il donc différentes manières d'aimer? Non, assurément. C'est qu'ils ont obéi à la mode de leur temps, peut-être plus encore aux mœurs, aux penchants de leur siècle.—Tu vois donc la curieuse étude qu'on pourrait faire; non pas seulement comparer les diverses expressions, mais retrouver sous ces expressions tout un peuple avec toutes ses coutumes. Je me trompais peut-être tantôt lorsque j'avançais que de tout temps on a tenu les mêmes discours à la femme aimée; mais dans ce cas, en admettant que même dans la réalité, Horace fût plus matériel que Pétrarque, cela ne diminuerait en rien la portée de cette étude. Au contraire, je viens de le dire, on retrouverait dans les vers du poète les habitudes du peuple contemporain.
André Chénier se ressent un peu du siècle de Louis XIV et, de plus, il fait intervenir Homère et Virgile à chaque instant. Néanmoins, je préfère ses élégies à bien des œuvres bâtardes de notre temps. Comme je le disais tantôt à propos du style en général, comme il serait beau de créer une expression de l'amour où le passé n'entrerait pour rien. Faire de beaux vers où l'âme seule parlerait et n'irait pas, pour peindre ses joies et ses tourments, emprunter de banales images, pousser des exclamations à la Nature, etc., etc. En un mot, une poésie amoureuse assez digne pour ne pas être ridicule, une poésie que l'on oserait réciter aux pieds de celle que l'on aime sans craindre qu'elle éclate de rire.
Cette lettre étant essentiellement littéraire, je vais terminer par l'exposition du plan d'un petit poème qui roule depuis plus de trois ans dans ma tête. Le titre est: la Chaîne des Êtres. Il aura trois chants que j'appellerai volontiers le Passé, le Présent, le Futur. Le premier chant (le Passé) comprendra la création successive des êtres jusqu'à celle de l'homme. Là, seront racontés tous les bouleversements survenus sur le globe, tout ce que la géologie nous apprend sur ces campagnes détruites et sur les animaux maintenant engloutis dans leurs débris. Le second chant (le Présent) prendra l'humanité à sa naissance, dans l'état sauvage, et la mènera jusqu'à ces temps de civilisation; ce que la physiologie nous apprend de l'homme physique, ce que la philosophie nous apprend de l'homme moral, entrera, en résumé du moins, dans cette partie. Enfin, le troisième et dernier chant (le Futur) sera une magnifique divagation. Se basant sur ce que l'œuvre de Dieu n'a fait que se parfaire depuis les premiers êtres créés, ces zoophytes, ces êtres informes qui vivaient à peine, jusqu'à l'homme, sa dernière création, on pourra imaginer que cette créature n'est pas le dernier mot du Créateur, et qu'après l'extinction de la race humaine, de nouveaux êtres de plus en plus parfaits viendront habiter ce monde. Description de ces êtres, de leurs mœurs, etc., etc.
Ainsi donc au premier chant, savant; au second, philosophe; au troisième, chantre lyrique; dans tous les trois, poète.—Magnifique idée, on ne peut le nier, surtout si l'exécution répondait au projet. Je ne sais si tu vois les horizons de ce poème, mais pour moi, ils me paraissent si vastes, si lumineux, que j'en recule jusqu'à ce jour devant la tâche formidable de rimer mes pauvres vers sur cette grandiose pensée.
J'écris toutes mes lettres sans brouillon, tu ne dois pas y chercher beaucoup de correction. Je me trompe sans doute fort souvent; mais, que diable! nous ne faisons pas de la littérature ici; nous parlons comme deux bons amis, nous communiquant nos pensées et nos observations.—J'attends les lettres avec impatience; que les quelques idées que j'ai émises dans cette lettre ne t'empêchent en rien de me dire franchement les tiennes. Le premier lien de l'amitié est de s'avouer, sans hypocrisie, ce que l'on pense.
Chaillan te serre la main. Je te prie de présenter mes compliments à Raynaud Jules.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main.
Ton ami,
E. Zola.
Quant au poème que je suis en train de bâtir, il avance fort lentement. J'ai encore tout le troisième et dernier chant à voir. Après peut-être j'attaquerai celui de la Chaîne des Êtres.
Je suis fort souffrant depuis quelques semaines; cela t'explique le retard survenu dans ma correspondance.
XIII
Paris, 24 juin 1860.
Mon cher Baille,
Je relis presque chaque jour cette lettre où tu me juges en ami sévère; non pas pour trouver des arguments qui détruisent les tiens, mais pour voir si je suis loin de cette raison que tu me refuses, pour m'expliquer ce que tu entends par ce mot, pour te juger toi-même. Je ne saurais le cacher, ce que tu dis est sage; pourquoi donc mon esprit se révolte-t-il? pourquoi cette sagesse me semble-t-elle plus folle que ma folie? Je vais tâcher de te le dire.—Le mot position revient plusieurs fois dans ta lettre, et c'est ce mot qui excite le plus ma colère. Ces huit lettres ont une tournure d'épicier enrichi qui me porte sur les nerfs. Ce n'est rien de les voir écrites, il faut les entendre dans la bouche de certains individus, d'un parvenu, par exemple; elles s'allongent, s'enflent, roulent; chacune semble surmontée d'un accent circonflexe.—Avoir une position, c'est, si je ne me trompe, faire un commerce quelconque, vivre d'un emploi, sous la dépendance de quelqu'un. A côté de cette idée, je veux te transcrire quelques vers, bien que tu les connaisses:
Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe. L'habitude, qui fait de la vie un proverbe, Lui donnait la nausée.—Heureux ou malheureux, Il ne fit rien pour elle, et garda pour ses dieux L'audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées. Il prit trois bourses d'or, et, durant trois années, Il vécut au soleil sans se douter des lois; Et jamais fils d'Adam, sous la sainte lumière, N'a, de l'est au couchant, promené sur la terre Un plus large mépris des peuples et des rois.
Quelle grande et belle figure que ce Rolla! Combien est petit auprès de lui l'homme qui court après une position! Lui ne cherche qu'une chose, la sainte Liberté, et ce seul amour suffit à le grandir.—Te citerai-je encore l'invocation qui précède la Coupe et les Lèvres? Te montrerai-je le Tyrolien sur ses montagnes, qui soupe quand il tue? et, par contraste, ferai-je venir ensuite ce marchand qui vend tout le jour de la cannelle dans une boutique obscure? «Pardieu, le pauvre fou, te dis-tu, le voilà qui divague avec les poètes; mais moi, je suis pour la réalité, que diable!»
C'est vrai, dès qu'une chose est grande, on en rit, on crie à l'impossibilité, à la poésie. Le siècle est tellement à la prose que les pauvres poètes se cachent; on a tant dit et redit qu'ils n'avançaient que des songes creux qu'eux-mêmes ont fini par le croire. Cependant, selon moi, le rôle du poète n'est pas tel; c'est celui du régénérateur, celui de l'homme qui se dévoue au progrès de l'humanité. Ce qu'il avance, ce sont bien des rêves, mais des rêves qui doivent recevoir leur accomplissement.
Lorsque la race humaine sortit des mains du Créateur, elle vécut sons le soleil, libre et sans lois. Leurs descendants jouirent longtemps du cette liberté; peuples de chasseurs et de cultivateurs, n'ayant encore pas besoin les uns des autres, nos rêves ne s'imposèrent aucun lien qui les unît entre eux. Chaque homme n'avait pour toute position que celle d'être un homme; chacun fournissait à ses besoins, sans aller chercher l'huile chez son voisin de droite et du vinaigre chez son voisin de gauche. En un mot, ce que l'on nomme la Société n'était pas encore constitué; la liberté régnait grâce à l'individualité. Mais à mesure que les hommes se multiplièrent, de nouveaux besoins naquirent; d'un autre côté, l'union faisant la force, des masses d'individus se réunirent pour former des nations et mettre en commun leur courage, leur intelligence. Dans cette fusion, féconde d'ailleurs en bons résultats, l'individualité devait malheureusement disparaître, entraînant inévitablement la liberté. La race humaine n'était plus qu'une grande machine où chaque rouage est un homme; chacun doit tourner dans un sens prescrit, chacun dépend d'un autre. L'un entrait le fer dont l'autre fera le mortier, où le troisième pilera le sel que vendra le quatrième. Ainsi tout s'enchaîne; l'homme n'est plus un entier, il n'est plus libre.—Maintenant, jette dans cette société, qui est celle de notre temps, un être dont l'esprit est un et indépendant; jette un Rolla, par exemple. Il aimera mieux se laisser briser que se soumettre à devenir une partie, lui qui est un tout; il rira dédaigneusement de ce que tu nommes une position et qu'il appelle lui un esclavage. Il ne voudra avoir rien de commun avec des êtres qu'il méprise; il vivra trois ans libre et fier, puis il se suicidera.
Voici trois pages écrites, et tu me crois bien loin de ce que je dois expliquer; à savoir pourquoi ta sagesse me semble plus folle que ma folie. Au contraire, j'en suis à la conclusion.—Dieu m'a pétri d'une argile assez semblable à celle de Rolla, quant à l'amour de la liberté, du moins. Je ne puis souffrir ce rôle passif d'instrument, ce travail de brute que nous impose la société. Je préfère la vie du sauvage d'Amérique, se suffisant à lui-même, à cette vie d'homme civilisé où nous avons chaque jour besoin de nos misérables semblables. On a dit que l'homme a été créé pour vivre en société; c'est possible, mais du moment que le bien qui en résulte doit être acheté au prix de ma liberté et de mon individualité, c'est un bien dont la source est trop amère et que je refuse. Toi, au contraire, tu sembles accepter ce sacrifice fort paisiblement; tu consens à acheter le bonheur à quel prix que ce soit. Étrange bizarrerie! je ne conçois pas de bonheur sans liberté; toi, au contraire, pour arriver au bonheur, c'est la première chose que tu sacrifies. Dis-moi donc en quoi il consiste, ton bonheur, ou sans cela nous ne nous entendrons jamais. Pardieu, je t'entends rire encore ici. La poésie m'emporte toujours, n'est-ce pas? la liberté, quel rêve insensé! Je le jure devant Dieu, si je n'avais pas de famille, je m'exilerais, j'irais je ne sais où; mais il faudrait que je la trouve, cette liberté, soit dans la plaine, soit sur la montagne.—J'ai peut-être tort; je ne sais que conclure. Mais je le dis en vérité, tu t'es fait le champion d'une bien laide cause. Cette lettre que tu m'as écrite n'est pas la lettre d'un jeune homme de vingt ans, du Baille que j'ai connu. J'ajouterai: j'aime mieux mon rêve si grand, si sublime, que la mesquine et désolante raison.—D'ailleurs, puis-je changer? Dieu m'a créé tel: je marche dans mon chemin, quitte à m'ensanglanter les pieds.—Es-tu de bonne foi? est-ce vrai que tu ne rêves plus la liberté? est-ce vrai que tu acceptes la réalité, la vie sans murmurer, sans en créer une plus belle dans tes songes? est-ce vrai que tout est mort en toi, que tes aspirations se bornent à un bonheur matériel? Alors, mon pauvre ami, je te plains; alors, tout ce que je viens d'écrire te semblera, comme tu me l'as dit, dépourvu de raison, de sang-froid et de bons sens.
Tu voudrais, me dis-tu, me voir considérer un peu plus en homme les choses humaines. Que crains-tu pour moi? Crois-tu qu'il ne sera pas toujours assez temps que la réalité me vieillisse? Je pèche par mauvais vouloir, et non par ignorance; je connais parfaitement le réel; si je ne m'y soumets pas, c'est que je ne le veux pas. Veux-tu que je te dise: je voudrais, moi, te voir rêver plus que tu ne le fais. On revient toujours à la réalité, mais on ne revient jamais à l'idée; une fois blessé, l'ange remonte au ciel, sans prêter l'oreille à vos sanglots. Tu es enfoncé dans le matérialisme jusqu'au cou; sous prétexte que tu cherches le bonheur—je ne sais quel bonheur,—tu dis adieu au rêve. Le bonheur de la brute est de manger et de dormir; ce n'est pas le tien, je présume, et pourtant tu prends le chemin qui y conduit. Qu'on ne te parle pas de poésie, qu'on ne te parle pas de liberté; que ces fous meurent à l'hôpital; toi, tu cultives les intérêts matériels, tu veux te faire une position.—Est-ce vrai, Seigneur, que vous nous avez créés pour promener notre misère d'esclavage en esclavage? est-ce vrai que cette âme que vous avez partagée avec nous, doive se plier comme un vil métal sous l'étreinte du premier venu? est-ce vrai que la liberté n'est qu'un mot? Je sais bien, mon cher Baille, que la majorité est pour toi, que mes lettres feraient rire. Et pourtant, tu dois me comprendre; n'est-ce pas que je ne suis pas complètement fou? n'est-ce pas que ce rêve est un beau rêve? Marche dans ton sentier; moi, je ne sais ce que Dieu me garde, mais je mourrai content si je meurs libre. + Quittons cette question brûlante. Je te transcris ci-dessous trois pages d'une lettre que j'ai envoyée à Cézanne. Je te les envoie parce qu'elles sont, en quelque sorte, la conclusion de tout ce que je t'ai écrit jusqu'ici sur l'amour et sur les amants. Les voici:
«L'autre soir je rêvais, me promenant sous les ombrages du Jardin des Plantes. La nuit tombait; un doux parfum s'échappait des mille fleurs qui ornent les parterres. J'allais, fumant ma pipe, le nez au vent, admirant les blanches jeunes filles qui se lutinaient autour de moi, dans les allées. Soudain, j'en vis une qui ressemblait à l'Aérienne; et voilà mon esprit qui court en Provence, qui divague.—J'ai lu quelquefois cette phrase dans les romans: «Ils se virent, une étincelle jaillit, ils comprirent qu'ils étaient faits l'un pour l'autre, et ils s'aimèrent.» Je ne m'étonne plus alors si des amours, commencées ainsi, finissent toujours misérablement. L'âme n'y est pour rien, dans ce simple coup d'œil; vous n'avez pu apprécier que la beauté du corps. Ou, si votre amour est pur, si ce n'est pas le seul désir qui vous entraîne, ce n'est pas la femme que vous venez de voir si rapidement que vous aimez, c'est un être que crée votre imagination, qu'elle doue de mille qualités morales. Tu vois, dès lors, les deux écueils inévitables de ces amours si subites; de deux choses l'une, ou vous n'aimez que le corps, et cela est infâme, ou vous aimez un être fictif qui n'est pas celui avec lequel vous allez vivre; et c'est vous exposer à perdre toutes vos illusions, à trouver un diable, quand vous rêviez un ange.—Ne vaudrait-il pas mieux suivre une autre marche, connaître avant d'aimer, passer par l'estime pour arriver à l'amour; voir en un mot sa passion, faible d'abord, croître ensuite chaque jour.—Voilà qui est fort sage, me diras-tu, mais le moyen de mettre ces maximes en pratique lorsqu'on a vingt ans? Patience donc! c'est pour arriver justement à la pratique que je viens de faire ce bout de théorie.—Encore quelques mots. A notre âge, ce n'est pas la femme que l'on aime, c'est l'amour. Nous avons besoin d'une maîtresse, n'importe laquelle. La première femme qui nous sourit, c'est elle que nous voulons posséder; nous nous jetons en aveugle à sa poursuite; si elle nous résiste, nous n'en sommes que plus épris, nous déclarons que nous allons mourir pour elle; si elle nous cède, hélas! nous perdons bien vite nos belles illusions. O mes amis, écoutez-moi attentivement: j'ai trouvé un remède pour tous: pour vous qui désespérez de ne pas avoir, pour vous qui désespérez d'avoir eu.—Je me promenais dans le Jardin des Plantes, rêvant à l'Aérienne. J'examinais ma conduite passée, et je la trouvais si sotte à son égard que je cherchais celle que j'aurais dû tenir. De ces réflexions jaillit le moyen pratique annoncé ci-dessus. J'aurais dû, me dis-je, tâcher de la voir seule à tout prix, ou, si cela eût été impossible, lui écrire une lettre contenant en abrégé ce que je désirais lui dire verbalement. Voici en quelques mots les idées qu'aurait contenues cette lettre: «Mademoiselle, ce n'est pas un amant qui vous écrit, c'est un frère. Je me sens si isolé dans ce monde, que j'éprouve le besoin de connaître un cœur jeune qui batte pour moi, qui me plaigne et me console, me juge et m'encourage. Je n'ose ni ne veux vous demander votre amour; ce serait profaner un tel sentiment que de croire qu'il puisse naître dans deux cœurs qui ne se connaissent pas encore. La seule chose que je désire est votre amitié, une amitié augmentée par une connaissance réciproque de nos deux caractères. Si vous me pensez digne un jour d'un sentiment plus tendre, ce jour-là, nous interrogerons nos cœurs, et s'ils battent également tous les deux, nous pourrons commencer un nouveau genre de vie. Mais jusque-là ma main pressera votre main comme celle d'une sœur, mes lèvres ne vous donneront un baiser que lorsque je serai certain que les vôtres me le rendront, etc., etc. Votre frère».—Cette lettre développée habilement ne manquerait pas son effet, surtout si la jeune fille était une âme généreuse, poétique, exempte de préjugés. Admettant qu'elle accepte cette amitié, soit à la suite de nouvelles lettres, soit par d'autres moyens, tu vois les mille conséquences qui en découlent. D'abord, tu n'aimes pas à l'aventure; si la jeune fille est réellement digne de toi, si vos caractères sympathisent, ces titres de sœur et de frère se changeront bientôt en ceux de bien-aimée et d'amant; surtout, et c'est là le sublime, vous vous connaîtrez, partant vous vous aimerez avec l'âme, tels que vous êtes, éternellement! Si l'amour ne vient pas, si l'amitié même faiblit, c'est un signe certain que vous ne vous convenez nullement; vous auriez beaucoup souffert si, croyant vous aimer, tandis que vous n'aimiez que l'amour, vous vous étiez bientôt séparés, niant l'amour, ce qui est une monstruosité. C'est donc un bien que d'avoir essayé d'abord de l'amitié et de vous éloigner, reconnaissant simplement que vous n'avez pas le crâne fait de même. Si, au contraire, et c'est la dernière supposition possible, l'amitié reste et que l'amour ne vienne pas, n'est-ce pas déjà charmant d'être l'ami d'une jolie femme, d'avoir toujours l'espérance, cette douce chose, d'être son amant un jour? L'amour où il mène n'est pas un de ces amours romantiques qui s'enlèvent comme du lait et retombent flasques et mornes. C'est un préservatif contre la désillusion, cet abîme où se noient tous les cœurs de vingt ans. Enfin, c'est un adoucissement aux peines qu'éprouvent les amants dédaignés.—Que diable! on ne fait pas toujours d'une pierre trois coups.»
Voilà ce que j'ai écrit à Cézanne. Eh bien! mon cher Baille, ne suis-je pas raisonnable? Ne dirais-tu pas lire la discussion d'une formule d'algèbre? Ce n'est plus un rêve ceci, c'est de la pratique; j'avoue que je ne donne pas mon moyen comme infaillible, tant que l'expérience ne sera pas venue le démontrer.
Je ne sais que te dire pour t'exciter à m'écrire plus souvent. Je sais que tu as toujours aimé la littérature, que tu te serais peut-être fait homme de lettres, si tu ne t'étais imposé de prétendus devoirs. Ne parlais-tu pas au mois d'août de prendre des leçons de littérature? Mais la pratique n'est-elle pas la meilleure des leçons? Crois-tu que ton style ne deviendrait pas plus facile, si tu m'écrivais une lettre chaque semaine. Tu me diras que tu n'as pas de sujet; eh! mon Dieu, prends le premier venu, la religion, nos vertus, la modestie, etc.; nos penchants, l'amour, le jeu, l'ivrognerie, etc.; prends la science si tu veux, la morale, que sais-je? Écris-moi quatre, huit pages n'importe sur quoi; cela te déliera la main, je te répondrai et nous étudierons ainsi réciproquement la domaine de nos pensées. Moi, j'attaque un peu tous les sujets dans mes lettres; mais tu ne me réponds pas, et je finis par me taire, faute de contradicteur.—Voici tes examens qui approchent, tu me répondras que tu n'as pas le temps.—Je n'ajoute qu'une chose: j'ai vingt lettres de Cézanne, dix de Marguery, et cinq de toi. Ce n'est pas le temps qui te manque; c'est impossible. Tu es donc un paresseux, et je jure devant Dieu que c'est la dernière fois que je me plains,—mais, comme on dit, je n'en pense pas moins.
Je vais envoyer mon poème—sept cents vers—à Cézanne. Je lui dis de te le faire remettre; tâche de ton côté de te le procurer. A bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
Émile Zola.
XIV
4 juillet 1860.
Mon cher Baille,
Je viens de lire Jacques de George Sand. C'est une œuvre étrange, on ne saurait la feuilleter sans pleurer, sans éprouver des frissons d'enthousiasme. L'action la plus simple, l'intrigue la moins compliquée, et pourtant chaque phrase vibre, chaque mot vous émeut. Jacques, le héros, épouse une jeune fille, Fernande. Cette Fernande prend un amant, Octave, et Jacques a la grandeur d'âme—d'autres diraient la sottise—de se suicider pour laisser sa femme vivre heureuse avec son amant. C'est que ce Jacques est un être idéal, c'est qu'il n'a pas les mille préjugés de notre sotte société; c'est que Fernande n'est pas coupable à ses yeux; elle ne l'aime plus, en aime un autre, mais n'est pas hypocrite avec lui et ne va pas lui offrir ses lèvres chaudes encore des baisers de son amant. Quelle loi peut forcer la femme à aimer toujours le même homme? Quelques mots balbutiés par un maire et un prêtre sur la tête de deux époux, peuvent-ils enchaîner leurs cœurs, comme ils enchaînent leurs corps? De quelle garantie est le mariage en amour? et ne serait-ce pas l'institution la plus monstrueuse, si on n'invoquait en sa faveur des raisons de famille et de garantie matérielle? Le mariage ne saurait donc imposer l'amour à la femme; la seule chose qu'il commande, c'est de garder sa couche pure pour ne pas introduire de fils étrangers dans la famille. Mais l'homme qui épouse une femme qui manque de sympathie, qui voit leur amour faiblir, qui voit même sa femme aimer un autre homme, combattre sa passion, sangloter et se tordre, lutter pour rester fidèle contre nature; cet homme-là ne serait-il pas un lâche s'il courbait cette malheureuse que la loi humaine lui livre comme une chose, mais que la loi naturelle lui refuse; cet homme-là, s'il est grand et généreux, ne doit-il pas lui rendre une liberté qui appartient à toute créature de Dieu? Ne serait-il pas infâme s'il pressait encore dans ses bras un corps dont l'âme n'est plus à lui? ne serait-ce pas un embrassement de brute. Certes, le mariage est une chose inique, considérée ainsi, surtout avec les préjugés qui s'attachent sottement à l'honneur conjugal. On comprend qu'un grand esprit, tel que George Sand, ait levé l'étendard de la révolte, tâchant de faire voir tout ce qu'il y a d'ignoble et d'odieux dans cet enchaînement de deux existences, tout ce qu'il y a à craindre pour ces pauvres cœurs humains, si fragiles et si aimants.—Jacques est, comme je te le disais, une nature exceptionnelle; Jacques est un grand cœur, plein d'amour, plein d'abnégation, la plus sublime des vertus. Il aime toujours Fernande; pour lui elle est restée pure malgré sa chute; elle a combattu tant qu'elle a pu; il l'aimerait peut-être moins, si elle n'avait pas succombé. Il l'aime toujours, il l'aime assez pour préférer son bonheur à elle à sa propre vanité, à son propre égoïsme. Il méprise la société, ses institutions, ses préjugés; il part laissant ignorer à sa femme qu'il sait tout et va se tuer, mettant même sa mort sur le compte d'un accident, pour éviter le moindre remords à sa Fernande adorée. Grande figure que l'on ne peut contempler sans être ébloui, qui, parmi tous ces vains qui nous entourent, nous semble tellement sublime que nous nions son existence. Puis, quelle ardente passion, quel dédain pour tout ce qui nous attire, quelle fierté dans ce silence qu'il garde sur ses sentiments et sur ses pensées! Je ne pourrais t'analyser un tel homme; lis le roman et tu pleureras peut-être comme moi; lis-le, ou vraiment je t'en voudrais.—Quant à Fernande, elle est la femme personnifiée: la femme pliant sous le premier souffle d'amour dont rien n'égale la tendresse sinon la fragilité. Dévouée jusqu'au dernier moment à Jacques, elle n'a plus pour lui que de l'amitié; elle repousse ses caresses, mais lui presse toujours la main. Elle ne l'aime plus, et, comme elle a besoin d'aimer, elle s'adresse au premier venu, mais elle lutte, elle souffre et se briserait si son maître de par la loi n'avait pas pitié d'elle. Si Jacques est une exception, un personnage idéal, création de poète, Fernande est une réalité. Rien de plus strictement vrai que cette situation d'une femme n'aimant plus son mari et ne pouvant s'empêcher d'aimer un autre homme. La malheureuse, qui n'a pas un Jacques pour époux, doit finir par tomber dans la bouc et partager son lit avec deux hommes à la fois. C'est sans doute pour nous montrer quelle rare grandeur d'âme, par conséquent l'homme étant généralement petit, pour nous faire voir quel nombre de femmes le mariage mène à la dégradation, que l'auteur nous a donné cette œuvre.—George Sand a nié, je crois, son hostilité au mariage, et cependant cette hostilité ressort de chacun de ses romans.—Lorsqu'on indique une maladie, on est forcé de donner en même temps le remède, surtout si l'on veut faire une œuvre bonne et utile. C'est ce que George Sand ne fait pas; elle démontre que le mariage est la chose la plus monstrueuse qui existe, elle y nie le bonheur et l'amour, mais elle ne dit pas quelle institution elle voudrait voir à la place de ce lien éternel. Veut-elle le divorce? Veut-elle qu'on change d'amour comme on change de chemise? Ou bien a-t-elle conçu une nouvelle manière de vivre entre amants, garantissant la famille, faisant disparaître l'adultère, etc., etc. C'est ce qu'elle ne nous dit pas; et alors son roman peut être vrai, mais d'une désolante vérité. C'est une mauvaise action, une torture inutile, une lecture trop forte pour les cœurs de vingt ans.—Quant à moi, je crois que le bonheur peut exister dans le mariage. Si Jacques n'est pas heureux avec Fernande, c'est que Jacques est un rêve et Fernande une réalité. Dans un roman, une étude de passions humaines, dès qu'un personnage est purement idéal, ce personnage devient une exception, il ne saurait sympathiser avec les autres qui ne sont que des hommes. Ses relations avec eux ne peuvent manquer un jour de se rompre violemment, leurs suites seront son propre malheur et celui des êtres qui l'entourent. Comme la baguette que l'on plie et qui reprend brusquement sa première position, dès qu'on la lâche, il remontera au ciel, d'où il vient, laissant les humains s'entendre avec les humains. Ainsi le stoïque, le sublime Jacques ne peut vivre avec la frêle, l'humaine Fernande. Nulle sympathie entre eux, c'est un ange aimant une mortelle qui demande à grands cris que le divin amant éteigne le feu de ses regards pour ne pas la consumer.—Mais, au contraire, vous réunissez deux êtres de ce bas monde d'une égale faiblesse, je ne vois pas pourquoi ils ne seraient pas heureux. Je n'ignore pas que l'orgueil de la femme doit se révolter d'un esclavage relatif, je comprends tout ce qu'a d'horrible, comme je te le disais, la position d'une épouse honnête qui aime un autre homme que son époux; mais cette passion ne lui viendra pas, si son mari ne lui est ni supérieur, ni inférieur, si l'harmonie règne entre eux. Et même si elle aimait, elle oserait avouer sa faiblesse à celui qui est aussi faible qu'elle; en un mot, ces deux êtres s'appuieraient l'un sur l'autre, chancelant quelquefois mais se redressant toujours par une mutuelle condescendance.—Ce n'est pas que j'approuve fort le mariage; bien au contraire, j'y apporterais de notables changements, si l'on me laissait libre. Mais tel qu'il est, ce mariage qu'on ne peut attaquer sans entendre hurler autour de soi les bégueules et les petits esprits, il peut devenir une source de bonheur et d'amour entre deux êtres sages, exempts de préjugés. Si l'on appelle amour la passion échevelée, certes le mariage ne le donne pas; si l'on entend par bonheur un ciel sans nuages, allez encore chercher plus loin. Mais, si vous n'êtes pas trop exigeant, si l'amour auquel vous aspirez est profond et calme, si vous entendez par bonheur des jours de soleil et des jours de pluie, mariez-vous, mes enfants, mariez-vous.—Je sais que les esprits d'élite sont ceux-là mêmes qui demandent trop. Je ne parle pas pour eux. Que les fous aillent, comme tu le disais, mourir à l'hôpital. De quel poids sont dans la balance humaine ces êtres rares et sublimes, ces Don Juan qui se prennent d'amour pour un idéal, qui courent le monde en sanglotant, ou se heurtant le front à la réalité. Je parle pour les masses, même pour ces poètes qui mettent leurs rêves dans leurs ouvrages, mais qui savent accepter la réalité dans la vie, en la colorant, il est vrai, de quelques rayons de leur imagination.—Mon mariage, je ne saurais le répéter, n'est pas cette bonne affaire que l'on nomme de ce nom. C'est un mariage à moi, un mariage d'amour, de sympathie, basé sur une réciproque connaissance de caractères, un mariage dont je t'entretiendrai quelque jour.—Je veux te parler encore de deux personnages du roman de George Sand; premièrement d'Octave, ce jeune amoureux auquel le voisinage de l'héroïque Jacques nuit singulièrement. Noble cœur d'ailleurs, mais égoïste, mais faible, en un mot, Octave est un homme. On comprend parfaitement que Fernande l'aime; tous deux pensent de même, tous deux sont fils de la terre. Le second personnage est une nommée Sylvia, la femme idéale, comme Jacques est l'homme idéal. Il y a donc sympathie entre eux. Malheureusement cette Sylvia, fille illégitime, est peut-être la sœur de Jacques, la mère de cette jeune fille ayant eu pour amants et le père de Jacques et un autre individu lors de sa naissance. Ces deux êtres créés l'un pour l'autre ne peuvent donc s'aimer. Le roman, envisagé ainsi, conclut dans mon sens. La fatalité a tout fait; si Jacques avait pu épouser Sylvia, si Octave avait épousé Fernande, jamais couples plus heureux n'auraient vécu sous le ciel, Dieu ne l'a pas voulu et c'est la cause de tous ces sanglots.—Je ne saurais d'ailleurs trop te conseiller de lire ce roman; c'est un chef-d'œuvre où le cœur vibre à chaque page. Jugé comme œuvre d'art, comme drame, on ne saurait trop l'admirer; mais, comme œuvre de philosophie pratique, tu vois que je blâme l'auteur. Pour me résumer et faire disparaître les contradictions que tu croirais remarquer dans cette lettre, je conclurai en disant: que, poète, je n'ai jamais rien lu d'aussi beau, mais que, homme, je me refuse à ce désolant mélange d'idéal et de réalité.—Je ne le dirai rien du style de l'auteur, tu l'as apprécié toi-même. Seulement le roman est par lettres. Comme j'ai déjà assez babillé sur ce sujet, je le dirai plus tard ce que je pense de ce genre.—Ne prends ces appréciations que pour ce qu'elles sont, c'est-à-dire écrites sous l'impression encore brûlante de l'ouvrage, et fort confusément sans doute.
Je lis Shakespeare, ce sera pour un autre jour.
Je suis raisonnable dans cette lettre, et je regrette de m'être trop emporté dans la dernière sur le mot: position. Je ne sais si tu l'as remarqué, la raison chez moi est vivace, et si je parais en manquer, c'est que j'en fais un mauvais usage, que je m'en sers pour justifier mes folies. Oui, je le reconnais, c'est sagesse d'accepter la société telle qu'elle est, de se plier à ses usages, tout en sachant que ses usages sont sots et ridicules. Ce qui m'irrite, c'est lorsque je crois remarquer que celui qui plie la tête, la plie comme une brute sans conscience de ce qu'il fait, en léchant la main de celui qui le réduit. Voilà ce qui faisait ma colère. Suis la pente de la foule, je ne t'en estimerai que plus, mais dis avec moi que le monde est méprisable et petit, que la nécessité te force à vivre aussi sottement que lui, que tu frémis sous le joug.
Je relis quelquefois tes anciennes lettres. Hélas! que nous sommes loin de ce temps où j'écrivais Ce que deviennent les pions, où tu raillais dans les Chandelles autrichiennes. Une année seulement s'est écoulée, et pourtant que de changements dans nos caractères, dans nos pensées! Nos esprits sont peut-être plus élevés, nos horizons plus larges, mais nous avons perdu notre joyeuse insouciance; nous désirons résoudre les problèmes de la vie, et avec ces recherches commencent nos doutes et nos pleurs. Cette lettre fut pénible pour moi, je ne la faisais que dans mes moments de tristesse; nous étions alors des enfants moqueurs, nous ne sommes plus que des railleurs désolés.
Puisque je suis en train de gémir, continuons par un sanglot.—J'arrivais au monde, le sourire sur les lèvres et l'amour dans le cœur. Je tendais les mains à la foule, ignorant le mal, me sentant digne d'aimer et d'être aimé; je cherchais partout des amis. Sans orgueil, comme sans humilité, je m'adressais à tous, ne voyant autour de moi ni supérieur, ni inférieur. Dérision! on me jeta à la face des sarcasmes; j'entendis autour de moi murmurer des surnoms odieux, je vis la foule s'éloigner et me montrer du doigt. Je pliai la tête quelque temps, me demandant quel crime j'avais pu commettre, moi si jeune, moi dont l'âme était si aimante. Mais lorsque je connus mieux le monde, lorsque j'eus jeté un regard plus posé sur mes calomniateurs, lorsque j'eus vu à quelle lie j'avais affaire, vive Dieu! je relevai le front et une immense fierté me vint au cœur. Je me reconnus grand à côté des nains qui s'agitaient autour de moi, je vis combien mesquines étaient leurs idées, combien sots leurs personnages, et frémissant d'aise, je pris pour dieux l'orgueil et le mépris. Moi qui aurais pu me disculper, je ne voulus pas descendre jusque-là, je conçus un autre projet: les écraser de ma supériorité et les faire ronger par ce serpent que l'on nomme l'envie. Je m'adressai à la Muse, cette divine consolatrice, et si Dieu me garde un nom, c'est avec volupté que je leur jetterai à mon tour ce nom à la face, comme un sublime démenti de leurs sots mépris.—Mais, si j'ai de l'orgueil avec ces brutes, je n'en ai pas avec vous, mes amis; je reconnais ma faiblesse, et je ne me trouve pour toute qualité que celle de vous aimer. Je me suis cramponné à vous comme le naufragé à sa planche de salut, dans la débâcle générale de mes amitiés. Dieu vous envoya pour me retirer du gouffre où je tombais désespéré.—L'ivraie étouffe les plus beaux épis, et l'on maudit l'ivraie; dès mon enfance, la société m'est apparue comme une mauvaise plante étouffant les plus nobles cœurs, et je maudis la société. Et pourtant quelques bleuets brillent dans les mauvaises herbes; vous êtes mes bleuets, mes amis, mes fleurs bien-aimées, vous n'avez rien de commun avec les racines parasites et dévorantes; je puis vous aimer et les détester, sans vous confondre, quoique le même terrain vous ait donné naissance.
Je reçois ta lettre à l'instant. Je termine cependant celle-ci sans y répondre, je remets cela à ma prochaine missive. Seulement, je crains que sur certains points nous ne nous entendions jamais. Tu juges en moi le poète en homme et je juge en toi l'homme en poète. Tu veux appliquer mes rêves à ta réalité et je veux appliquer ta réalité à mes rêves. Dans tout cela tu es le plus raisonnable, mais, franchement parlant, tu es le plus mesquin. Je te déclare formellement, ce n'est pas parce que tu es un homme que je t'en veux, c'est parce que tu n'es pas assez poète, c'est parce que tu laisses étouffer l'âme par le corps. Tu reviendras sur tes pas, me dis-tu; je le souhaite, mais je crains que tu ne puisses plus. Tu pourras peut-être penser que c'est parce que tu travailles, parce que tu veux te faire une position, que je m'irrite. Nullement. Je comprends cette liberté de pensée que tu me vantes, et c'est la mienne; je reconnais même jusqu'à un certain point que c'est la seule possible. Mais tu te tromperais étrangement en croyant la posséder, du moins dans tes lettres. Tu obéis à la pente de la foule, tu défends les théories de la foule. Tu n'inventes rien, tu ne rejettes rien; la vie telle qu'elle est te semble fort belle et tu n'as pas même un sanglot pour protester.—Comment suis-je libre, sinon de penser? Que fais-je, sinon des rêves? Tu conclus donc dans mon sens, je jouis de toute l'indépendance permise. Mais, puisque tu me contredis, puisque tu n'es pas même libre dans tes lettres, ai-je tort de vouloir un peu d'originalité, de liberté dans ton esprit. La réalité est la réalité, et c'est déjà beaucoup; mais si de plus la réalité nous empêchait de rêver, le plus court serait d'aller voir ce que nous garde le ciel.—Comme tu l'as dit, tu n'as pas compris ma dernière théorie sur l'amour; il est curieux qu'en cette matière tu sois le poète et moi le réaliste. D'ailleurs, nous reparlerons de tout cela plus longuement.
J'ai envoyé mon poème à Cézanne, ainsi que je te l'avais annoncé. Cette dernière œuvre pèche beaucoup par les détails; même une faute de prosodie m'est échappée dans la copie que je vous ai envoyée. J'attends toutefois ton jugement pour comparer les défauts que tu me signaleras à ceux que je connais déjà.
Jeudi dernier, j'ai soupé chez une famille provençale en compagnie de M. Bevançon, garçon fort gai, que je ne connais pas assez pour me permettre de le juger, mais vers lequel aucune sympathie ne m'autorise. Il m'a prié de te présenter ses amitiés, et c'est pour cela que je te parle de lui. De plus, j'ai appris que Matheron me cherchait. Ayant découvert son adresse, je me propose d'aller lui serrer la main.—Quant à Raoul, je dois chaque jour le voir. Je partage ton jugement sur lui.—Tu me parles de De Julienne, de Marguery, marionnettes, cerveaux vides, qui viennent un instant parader ici-bas dans leurs habits de fête, puis s'endorment dans l'oubli du tombeau, bons garçons peut-être, mais d'un horizon borné, mais cœurs étouffés sous de sottes vanités. Laissons-les: voilà l'ivraie dont je te parlais tantôt.—Tu as raison d'aimer Marguery, excellent garçon dans toute l'acception du terme.—Quant au silence que garde Cézanne, il faudrait aviser. Je lui ai dit de t'envoyer mon poème; tu pourrais de ton côté lui écrire que je t'ai averti de cet envoi et lui indiquer un moyen pour te le faire parvenir. Cette lettre serait inoffensive; tu te tiendrais à l'écart, ne parlant que de moi ou d'autre chose, et cela renouerait sans doute. A bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
É. Zola.
XV
Paris, 25 juillet 1860.
Mon cher Baille,
Je m'étais promis de ne plus revenir sur notre dernière discussion; mais la lettre que je reçois m'oblige à me parjurer.
Je suis peiné de la façon dont tu a pris mes paroles. Moi, te traiter de crétin! As-tu pas rêvé? Serai-je ton ami, te dirai-je toutes mes pensées, ces pensées que je cache de peur qu'on en rie? Mon talent d'observation est peut-être médiocre, cependant jette un regard sur ceux que j'aime, et tu verras que j'ai trié de la foule les plus grands cœurs, les plus grandes intelligences. Paul, dont le caractère est si bon, si franc, dont l'âme est si aimante, si tendrement poétique; toi, l'énergique, l'opiniâtre, qui aime comme il travaille, toi la belle intelligence qui n'a pas la petitesse de dédaigner l'étude parce que l'étude lui est facile. Puis, en descendant, Houchard que j'ai vu à l'œuvre, ami sur les bras, sur la bourse duquel on peut compter à toute heure, en tout lieu; Marguery, le naïf, l'excellent garçon, médiocre, il est vrai, sous bien des rapports, mais qui n'en sort pas moins du vulgaire. Je pourrais encore te citer Pajot, jeune Parisien que tu connaîtras sans doute à l'école, imagination poétique, mais sans goût, intelligence supérieure.—Et je ne vante personne; certes, vous avez vos défauts, mais, je l'affirme, ce sont là vos qualités.—Ceux que j'appelle du nom d'amis doivent donc en être fiers, non à cause de moi, mais à cause de ceux qui m'entourent, non pour mon faible mérite, mais pour les mérites que je trouve en eux. Et c'est toi qui, pour résumer mon jugement, trouves alors le beau nom de crétin! et c'est toi qui crois réellement que c'est bien là ma pensée! Puis, tu me demandes naïvement pourquoi cette malencontreuse épithète, qui, heureusement, n'a jamais été prononcée.—J'ai dit que tu n'étais plus jeune, que ton esprit était souvent systématique. Ce n'est ni parce que tu ne fais pas de vers, mais bien des mathématiques dans un lycée, ni parce que tu songes à ton avenir. Bien des poètes n'écrivent pas, bien des mathématiciens sont des poètes; l'avenir appartient à tous: tous, surtout les enfants, y songent chaque jour, ce ne peuvent être ces raisons qui m'ont conduit. Tu t'étais fait le champion d'une laide cause, tu trouvais tout bien ici-bas; je cherchais en vain le moindre élan dans tes lettres, le moindre éclair d'une légitime indignation. Mais rien de cela: des systèmes de conduite froids, raisonnés. Puis, pour mieux m'irriter, une théorie sur les passions qui me semblait la plus absurde du monde: les ranger comme une stupide addition, froidement, méthodiquement, en disposer en maître et seigneur, comme des choses matérielles; les exclure sans lutte aucune de la première moitié de la vie, puis, plus tard les appeler, t'y livrer à l'heure convenue. Dis avec moi qu'une telle théorie est au moins étrange; que surtout elle ne saurait être appliquée aux passions humaines, ces élans spontanés et irrésistibles. Tu as marché fier et calme jusqu'ici, mais pour te faire perdre ce bel équilibre, quelle montagne, quel vent terrible crois-tu donc qu'il faudrait? Un regard de femme, peut-être un rien, une pensée dévorante et de chaque jour. Je le répète, si tu peux te contenir ainsi, retenir ou lâcher les rênes à ta fantaisie, c'est que tu n'as pas de passions, c'est que tu n'es plus jeune.—Et ici, distinguons. Je ne connais de toi que deux faces: le compagnon de nos parties, gai, rieur; puis l'ami qui m'écrit ces lettres d'une sagesse, d'une réalité désespérantes. Ces deux hommes, malgré leurs dissemblances, ont bien des rapports entre eux; le lycéen échappé n'est fou qu'à la surface; sa folie n'est qu'une fusée, elle brille, s'éteint, et l'enfant opiniâtre et travailleur ne tarde pas à reparaître. Maintenant sont-ce là les deux seuls aspects sous lesquels on puisse te voir? Te montres-tu complet, ou bien ne sont-ce que deux parties d'un tout plus divisé? Je l'ignore; mais tu comprends que, te jugeant, je ne puis juger que sur ce que je vois. Jadis, tu m'as parlé d'un idéal perdu et que tu ne m'as jamais fait connaître. As-tu aimé, aimes-tu? Je ne sais. Je te connais depuis sept ans, je cherche en vain dans mes souvenirs une folie, une passion qui ait troublé ton équilibre; est-ce ignorance, est-ce cécité, je n'en vois aucune. Tu m'apparais toujours tel que tu es, marchant droit au but, avec une idée fixe: parvenir par ton travail, sans jamais te heurter aux obstacles, riant de bon cœur, mais dans tes moments perdus, et mesurant ton sourire, comme tu mesures toute chose. Est-ce donc blesser la vérité, est-ce blesser notre amitié de te dire franchement que ton caractère est raisonnable et froid, que tu n'as pas les élans, les folies, les passions de la jeunesse? Est-ce t'outrager que de te donner ces qualités-ci: raison, sagesse, prévoyance. Loin de moi de te conseiller d'imiter ces jeunes fous qui s'enlèvent pour une idée, ces caractères faibles qui ne sauraient suivre sagement une route, qui s'amusent à chaque fleur du sentier; loin de moi de me proposer pour exemple, moi le fragile, le rêveur. Tu es raisonnable, sage, prévoyant; je le constate, rien de plus. Tu devrais plutôt m'en remercier et ne pas voir une insulte dans un portrait fidèle, tout à la louange de l'original. Quelque chose peut bouillonner en toi, c'est ce que je ne puis savoir, et je t'en crois sur parole. Ton tour viendra sans doute, ton équilibre se rompra. Mais, en attendant, tu es tel que je te peins, et tu es tel, non parce que je le veux, mais parce que cela est, parce que Satan ou Dieu n'a pas encore placé dans toi quelque grosse roche.
—Je veux en rester là sur ce sujet; j'ai dit ce que je pensais, ce que j'ai cru voir, je ne saurais me démentir. Si ce jugement te blesse, ce qui me semble impossible, tu as grand tort. C'est un ami qui te parle sans amertume, sans autre intérêt que le tien, qui use du premier fruit de l'amitié, la franchise; un ami tout disposé à se reconnaître quand tu le peindras—ou du moins, s'il se défend, n'accusant jamais ton cœur, ni ta loyauté, mais tes erreurs d'observation.
—Tu me fais un étrange portrait d'un poète libre penseur de ton lycée: «Amour-propre étroit et grossier, vanité enflée et ride, égoïsme bas et vif.» Voilà de tout petits défauts. Et c'est cet être-là qui, me dis-tu, sort de l'ornière commune! Par ses vices alors, mais jamais par sa supériorité. As-tu réellement l'original d'un tel portrait sous les yeux: «hypocrite, franc, niais par calcul»? Comment fais-tu alors pour me vanter la société, les hommes en général, quand tu en observes de si tristes échantillons, quand surtout tu me les donnes comme supérieurs aux autres? L'homme parfait est un monstre, si monstre veut dire être hors nature; il n'existe pas, Diogène l'a cherché en vain. Mais, heureusement, l'homme complètement vicieux est tout aussi extraordinaire. Nous avons tous de grands défauts, mais nous nous relevons tous par une grande qualité. C'est Lucrèce Borgia, l'empoisonneuse, se rachetant par son amour maternel; c'est Marion Delorme, la fille de joie, sanctifiée par son pur amour pour Didier; c'est Quasimodo, c'est Triboulet, êtres difformes au physique comme au moral, mais rendus lumineux par leurs âmes aimantes. Fouille donc bien ton poète, tâche de mettre son âme à nu, et ne la rejette que lorsque tu seras assuré qu'elle ne contient rien de grand.—Non, certes, je ne voudrais pas que tu ressembles à cet être-là. J'ai de la fierté, de la faiblesse, mais je me croirais perdu si tu disais de telles choses de moi. Laissons la lyre de côté; la Muse, a dit Musset,
La Muse est toujours belle, Même pour l'insensé, même pour l'impuissant; Car sa beauté pour nous, c'est notre amour pour elle.
Et moi je disais naguères,—pardon de me citer après un grand poète,—dans une épître adressée à Cézanne:
Allez, allez, mes vers! bons ou mauvais, qu'importe! Si du monde idéal vous m'entr'ouvrez la porte, Si vos grelots bruyants me rappellent parfois Le bal mystérieux des sylphides des bois.
Mais s'il est facile de juger une pièce de vers, de la déclarer mauvaise, combien il est difficile de juger un homme, de le déclarer vicieux. Dans les poètes, je parle en général, il y a deux êtres, les rêveurs et l'homme réel; l'âme et le corps, l'ange et la brute. Jugez-les séparément, sinon vous allez les condamner tous deux. Si, voulant apprécier l'homme réel, vous vous servez du rêveur, et réciproquement, vous direz comme tu le dis toi-même «qu'il emploie de grands mots, des mots sacrés tels que l'amitié, la vertu, l'âme, le cœur, et qu'il s'en sert de bouclier pour couvrir ses actions quelles qu'elles soient». Vous pécherez par excès et par défaut tout à la fois. Vous voulez que l'homme réel soit aussi fou que le rêveur et que le rêveur soit aussi matériel que l'homme réel; ce qui est une absurdité. Il est évident qu'il faut les séparer pour rester dans le vrai, penser que nous avons une âme et un corps, et que cette âme et ce corps règnent tour à tour. Jugez le poète, jugez l'homme, voyez l'âme, voyez le corps, et ce n'est qu'en pesant les qualités et les défauts séparément, en les comparant ensuite, que vous pouvez vous prononcer justement.—L'homme vraiment vil est celui dont le corps seul règne; celui-là flétrissez-le de toute votre indignation. Mais si, sous les égarements de la chair et des passions, vous découvrez une âme aimant le beau, le bon et le juste, par pitié suspendez votre anathème, considérez-vous vous-mêmes avec votre fragilité et vos bassesses: alors, pris d'une soudaine miséricorde, vous pardonnerez peut-être.—Il est vraiment bizarre que je prenne contre toi la défense de l'homme, moi qui naguères maudissais la société. C'est que, si je suis âpre et emporté en théorie, je suis aussi doux et conciliant en pratique. J'aime tout ce qui est faible et petit, tout ce qui souffre; j'aime les animaux, parce qu'ils ne peuvent exprimer par la voix leurs souffrances, leurs besoins. J'aime l'homme comme un pauvre blessé, et si je m'emporte en considérant qu'il est l'auteur de ses blessures, je trouve pourtant des larmes pour le plaindre. Je rentre en moi-même, je vois mon égoïsme, mon orgueil, ma folie, et je pardonne leurs défauts aux autres. Je n'ai jamais eu cette sensiblerie religieuse des vains simulacres de religion; cependant, je m'efforce de suivre les préceptes de Jésus-Christ, ces maximes morales et sublimes. Je suis voluptueux, méchant, que sais-je? mais je pense fermement n'être pas tout à fait mauvais. Je désire le bien, je cherche la vérité; et parmi tous mes égarements, je suis persuadé que Dieu comptera pour beaucoup mes faibles efforts. —-Nous, enfants du siècle, nous doutons de tout; si tu doutais de ma sincérité, j'en gémirais. La déclamation a tué tous les élans de l'âme; puisses-tu ne voir ici rien de pareil, et ne pas croire qu'à l'exemple de ton camarade le poète, je calcule l'effet de mes paroles et celui de mes actions.
Quant à la régénération de la société, tâche devant laquelle tu recules, je n'ai jamais eu l'orgueil d'essayer même de l'entreprendre. Je ne suis qu'un atome; si ma lyre était d'airain, si ma voix avait assez de retentissement, j'essayerais peut-être. Le rôle du poète est sacré: c'est celui de régénérateur. Il se doit au progrès; il peut pousser très loin l'humanité dans la voie du bien. Que Dieu me prête le souffle et je suis prêt.—Quant à mon bonheur futur, à mon avenir, je suis loin de ne pas y songer. D'ailleurs, si je succombe en route, ce ne sera qu'un malheureux de moins.
Tu te plains de mon silence, et je ne suis vraiment pas coupable. Je t'ai écrit la semaine dernière, chez M. Maubert; la lettre a dû arriver à Marseille le 17. Je dois conclure qu'elle ne t'a pas été remise, et j'en ressens un véritable chagrin. Je tenais singulièrement à ce qu'elle te parvienne, je parlais de la famille, de la civilisation, de l'amour, et j'essayais de te faire comprendre ma manière de voir sur ces trois sujets. Il y aurait lacune dans mes arguments, dans mes pensées, la victoire te resterait aisée et facile. Tâche donc de te procurer cette lettre, dans le cas que tu ne l'aurais pas reçue. Je le répète, je tiens beaucoup à ce que tu la lises.—Peut-être excédait-elle le poids et M. Maubert aurait-il refusé de la recevoir? Que sais-je? Enfin, fais de promptes recherches.—Cette lettre-ci est la troisième que je t'envoie à ta nouvelle adresse. Je crains qu'elle ne s'égare encore. Aussi écris-moi au plus tôt, et dis-moi le nombre de missives que t'a remises M. Maubert. J'attendrai jusque-là, sans t'expédier une seule ligne; je tiens à pouvoir compter sur la fidélité de notre intermédiaire.
—Je t'ai promis de te parler de Shakespeare, ce n'est pas une petite tâche, surtout pour la remplir dignement. Le génie se sent, mais ne s'explique pas. Te répéter tout ce qu'on a dit sur lui, et dire sur la foi des autres que nul n'a mieux connu le cœur humain, pousser des oh! et des ah! avec force points d'exclamations, cela ne me sourit nullement. N'importe, je vais tâcher de te dire le mieux possible la sensation que fait naître en moi ce grand écrivain. Si je le juge mal, si je me rencontre avec d'autres critiques, je n'en puis mais; tout ce que je te promets, c'est de parler d'après moi, et non d'après tel ou tel livre.—Il faudrait presque un volume pour chaque drame et j'aimerais mieux apprécier ainsi longuement, scène par scène, que résumer en quelques lignes. Quoi qu'il en soit, parlons d'abord de la forme.—Je ne puis lire Shakespeare que dans une traduction, ce qui ne permet guère d'apprécier le style. Telle comparaison qui me paraît de mauvais goût, extravagante, déplacée, est peut-être à sa place dans l'original; les Italiens disaient traduttore, traditore,—traducteur, traître.—Néanmoins, comme je suis obligé de juger d'après ce que je lis, j'avoue que je trouve bien des choses qui me choquent, les phrases ici précieuses, là trop crues. Dieu me garde d'être bégueule; tu sais combien je désire la liberté dans l'art, combien je suis romantique, mais avant tout je suis poète et j'aime l'harmonie des idées et des images. Maintenant que j'ai fait cette petite chicane, il ne me reste plus qu'à admirer. La charpente du drame est toujours un chef-d'œuvre; les scènes sont courtes et nombreuses; la décoration change chaque fois et ce perpétuel va-et-vient qui nous choquerait peut-être, nous habitue à la vieille unité du lieu, sert merveilleusement le poète, en lui permettant de nous montrer toute l'action. Rien de plus habilement tissé; le drame se déroule de lui-même, sans secousse, avec le tableau de la vie elle-même; ici les pleurs, là le rire; ici le terrible, là le grotesque. Mais rien de heurté; nous rentrons en nous-mêmes, nous voyons dans nos rues les contrastes se coudoyer ainsi, et nous ne pouvons nous empêcher d'avouer que la vérité a conduit la plume de l'écrivain. Tout en restant réel par excellence, Shakespeare n'a pas rejeté l'idéal; de même que dans la vie l'idéal a une large place, de même dans ses drames nous voyons toujours flotter une blanche vision: Ophélie, et sa folie si poétique; Juliette, et son amour si pur. Parfois l'idéal n'est plus l'ange de lumière, mais l'ange des ténèbres, c'est Caliban, le démon de la Tempête, ce sont les trois sorcières de Macbeth. D'ailleurs, comme bien des poètes, Shakespeare se sert souvent de comparaisons prises dans le monde mystérieux pour peindre l'épouvante, l'amour, etc. Ou bien encore il tire de l'horrible des effets magnifiques, comme dans le monologue de Juliette, prête à boire le narcotique. On doit la descendre dans le tombeau d'où elle fuira avec son amant. Mais, au moment de porter la coupe à ses lèvres, elle se demande si ce n'est pas là du poison; elle a peur de s'éveiller seule dans les entrailles de la terre; elle voit les cadavres de ses ancêtres, entend leurs gémissements, leur arrache leurs linceuls, se joue de leurs ossements et, folle de terreur, s'en frappe le crâne. Puis l'amour l'emporte, et dans un sublime mouvement elle boit en s'écriant: «Je viens, Roméo! je bois à toi!» Ce morceau est des plus beaux, et on ne peut préférer que l'entretien des amants, lorsqu'ils se séparent à l'aurore naissante.—Pour mieux faire comprendre ma pensée, je dirai que souvent dans Shakespeare la forme idéale recouvre une pensée réelle, un être humain; qu'il faut fouiller au fond et ne voir dans les mots que des exclamations arrachées par leurs passions à des êtres réels, mais grands par ces mêmes passions. C'est même cet emportement dans la parole qui me choque parfois, cette extravagance dans les actions; mais ces taches sont si rares, et les beautés si nombreuses qu'on n'a que le temps d'admirer.—Victor Hugo, a-t-on dit, a imité Shakespeare. Bien peu, selon moi. Le poète français ose moins que le poète anglais: l'alliance de la comédie à la tragédie qu'on lui a tant reprochée, règne à un bien plus haut point chez son devancier. Ainsi Shakespeare ne craint pas de faire suivre par des musiciens une conversation joyeuse et bouffonne près du lit de mort de Juliette. On serait choqué si on ne réfléchissait. En effet, la garde, femme qui veille un cadavre, se soucie peu de lui, babille et rit. On passe en chantant auprès du malheur d'autrui. C'est cette vérité que peint Shakespeare, et au lieu de critiquer, on admire.—Aussi chez lui, à chaque instant, de petites digressions; deux mots seulement, et une grande lumière se fait. Ce qui est particulier à son génie, c'est que cela ne nuit en rien à l'action principale. Hamlet est surtout un prodige en ce genre; mille incidents surviennent ne semblant appartenir au sujet, et cependant en les retranchant on n'aurait plus qu'une froide et pâle tragédie. Une remarque singulière encore sur ces digressions: d'ordinaire, les drames sont courts, et l'on s'étonne après les avoir lus qu'ils puissent contenir tant de choses. C'est grâce, je crois, à ces scènes épisodiques.—Le poète prend donc un sujet très simple par lui-même, seulement il le retourne sous toutes les faces, le soumet à toutes les nuances du prisme, le met en présence de toutes les lentilles. De là, je te l'ai dit, ce grand nombre de petites scènes, n'entravant nullement la marche de l'action, la grandissant et l'éclairant plutôt. Mais qu'un poète médiocre ne s'avise pas de suivre un tel procédé, il faut être Shakespeare pour coordonner ces morceaux divers, pour les lier solidement et faire un tout homogène de parties hétérogènes, pour mêler ainsi les couleurs les plus disparates, faire un monde de ce chaos et en tirer la vie humaine avec ses rires et ses sanglots, ses blasphèmes et ses prières, sa grandeur et ses misères. Le sentier est étroit et l'abîme est profond; si vous n'êtes pas sublime, vous allez être diffus et détestable.—D'ailleurs, la digression ne semble pas volontaire; elle vient naturellement et devrait plutôt se nommer alors développement. Surtout, et c'est là ce qui la fait accepter, elle est fondée sur l'observation, et n'apparaît que pour révéler un des côtés de l'action tragique ou comique. Ne la condamnez pas avant d'avoir pensé longuement: souvent l'idée est cachée sous la forme. Réfléchissez, et le sens véritable ne peut manquer de vous éblouir.—Je voudrais résumer ma trop courte et trop indigne appréciation dans quelques mots saillants; j'adore les conclusions lumineuses qui mettent à nu la pensée entière sous les yeux. Shakespeare me semble donc voir dans chacun de ses drames une matière à peindre la vie. Une action quelconque n'est pour lui qu'un prétexte à passions, non à caractères. Elle n'est que secondaire; ce qui lui importe, c'est de peindre l'homme et non les hommes. Chaque drame est comme un chapitre séparé d'une œuvre d'humanité; il y peint un de nos côtés, quelquefois plusieurs, largement soucieux de ne rien omettre, introduisant tout ce qui peut lui servir.
Othello, ce n'est pas un homme jaloux, c'est la jalousie; Roméo, l'amour; Macbeth, l'ambition et le vice; Hamlet, le doute et la faiblesse; Lear, le désespoir. Point de mesquines ou d'étranges exceptions, une généralité grandiose, point de tendances réalistes ou idéalistes, une conception vraie, contenant comme la vie et du réel et de l'idéal.—Quant au style, je le répète, je ne puis le juger.—Je voulais parler d'abord de la forme, puis apprécier deux ou trois drames pour arriver à la pensée. Je m'aperçois que j'ai mêlé les deux sujets. Tant pis, ou plutôt tant mieux! N'ayant pas lu Shakespeare, tu ne m'aurais pas compris si j'étais entré dans les détails. Je préfère t'avoir dit mon jugement sans avoir eu recours à l'examen de tel ou tel drame. Cela d'ailleurs m'eût entraîné fort loin. Un de ces jours je ne désespère pas de faire une étude consciencieuse sur Shakespeare; pour l'instant, contente-toi de ces quelques lignes. D'ailleurs, tu feras mieux de l'étudier en le lisant, qu'en lisant mes pâles et peut-être fausses appréciations. Je le juge tel que je l'ai compris à une première lecture; je puis me tromper.
Si tu étais libre, je te dirais: «Lis-le à ton tour et dis-moi ce que tu penses; peut-être la lumière se fera du choc de nos deux jugements. Mais il faut forcément remettre cela à plus tard.—J'ai babillé et c'est tout ce qu'il me fallait. Que mes erreurs me soient légères, si grosses qu'elles puissent être.
Je lis dans les journaux de province—par exemple dans le Mémorial d'Aix—de fréquents articles sur la décentralisation littéraire. A quoi bon tant de paroles, un seul fait plaiderait mieux la cause. Qu'un auteur de département fasse un chef-d'œuvre, qu'il se résigne à n'être admiré que dans sa petite ville, qu'il laisse là Paris, qu'il en dédaigne les applaudissements, et cet auteur, ce chef-d'œuvre, cette abnégation seront des arguments bien plus forts que toutes les déclamations possibles. Pour moi, je suis bien loin d'être partisan de cette décentralisation. Lorsque j'examine ceux qui la prêchent, je vois que ce ne sont pas les lecteurs, surtout intéressés dans la question, mais de petits écrivains que la fortune a jetés loin de Paris, qui ont romans et comédies dans leurs tiroirs et qui voudraient écouler doucement ces produits; la capitale n'en veut pas, la province n'imprime pas: vive donc la décentralisation! Quel mal cela fait-il, je le demande, que Paris soit le foyer intellectuel; il n'y a qu'un soleil pour toutes les contrées de la terre, et il les éclaire et les réchauffe toutes. Paris est l'astre de l'intelligence, il envoie ses rayons jusque dans les provinces les plus reculées. Paris est la tête de la France; plus la tête s'élève, plus le corps grandit; plus elle pense, plus tout s'améliore.—La décentralisation politique a été rejetée, pourquoi la décentralisation littéraire ne le serait-elle pas de même? On a redouté, avec raison, la naissance des tribunes secondaires, où de secondaires journalistes viendraient faire les grands bras. Mais ne doit-on pas redouter aussi d'éparpiller les hommes de talent, de créer dans chaque bourg une académie où les sots ne peuvent manquer d'être en majorité?. Ne vaut-il pas mieux que chaque ville envoie à Paris son grand homme, et que toutes ces lueurs éparses se réunissent pour former un splendide flambeau?—D'ailleurs, la décentralisation est chose impossible et je ne sais trop pourquoi je l'attaque. Le papillon vient toujours voltiger autour de la lampe lumineuse; le génie viendra toujours se faire applaudir à Paris. Ce n'est pas que l'on ne puisse bien écrire en province, c'est qu'il n'y a que la capitale pour mieux juger et distribuer des couronnes durables. Voici quel serait mon système: composer en province et publier à Paris.
Dans ma dernière lettre, celle que je crois perdue, je te demandais plusieurs choses. Des nouvelles d'Aix, dont Cézanne s'obstine à ne point me parler; tes espérances sur tes examens écrits; ton jugement sincère sur mon poème, que tu as dû lire. L'épître que je viens de recevoir ne peut me contenter; il faut que tu m'écrives de nouveau, et au plus tôt. D'ailleurs, je te l'ai dit, je veux savoir avant tout si mes lettres te sont fidèlement remises. Un mot donc dans la première semaine d'août, et réponds-moi sur tout ce que je te demande. Indique-moi aussi l'époque à laquelle tu comptes venir à Paris; j'ai besoin de cette date pour fixer mon voyage.
Le temps est assez maussade ici; ce qui fait que je ne sors pas. Je n'ai donc vu ni Matheron, ni Raoul.
Courage, et à bientôt.
Mes respects à tes parents.
Je te serre la main. Ton ami,
Émile Zola.
Le bonjour à Raynaud Jules.—Viendra-t-il cette année à l'École polytechnique?
XVI
Juillet 1860.
Mon bon vieux,
Je ne sais vraiment pas que t'écrire pour remplir trois à quatre pages, je vais toujours commencer par te copier une longue tartine que j'ai écrite dernièrement en lisant Victor Hugo. Voici la susdite tartine: Dans la préface du Dernier jour d'un Condamné, il est deux ou trois points sur lesquels l'auteur n'a pas assez insisté.
Et d'abord la justice humaine étant faillible, elle ne saurait infliger un châtiment sur lequel elle ne peut revenir. Mettez l'homme en prison parce que, son innocence reconnue, vous pouvez en tirer les verrous; mais ne le mettez pas dans un tombeau dont la porte est close à jamais. Il n'y a que Dieu qui puisse punir éternellement, parce que Dieu ne saurait se tromper; c'est une insulte à ce Dieu de lui disputer ce droit de suprême justice, de disposer en créateur de ses créatures, d'ôter ce que l'on ne peut donner. La peine de mort est un blasphème, un sacrilège.
D'autre part, vous enlevez au criminel le remords, c'est-à-dire la rédemption. Cet homme qui a mal fait, vous ne lui laissez pas le temps de bien faire pour se racheter. Et ici encore j'invoquerai la religion; vous désobéissez au Christ, qui releva la Madeleine, vous qui ne savez punir le crime qu'en l'écrasant du talon. La pécheresse eut la seconde moitié de sa vie passée dans les larmes et le repentir, pour effacer les péchés de la première. Votre criminel à vous n'a que quelques heures, et encore, dans l'état de trouble terrible où il se trouve, il ne saurait en profiter. Cet homme est donc damné par votre faute et, s'il y a une justice au ciel, cette damnation retombe sur votre tête, sur l'humanité tout entière. Je conclus donc une seconde fois que la peine de mort est un blasphème et un sacrilège.
Victor Hugo me semble ne pas réfuter entièrement les grands arguments des amants de la guillotine, celui de l'exemple. Il ne paraît pas l'attaquer franchement; on dirait qu'il feint d'ignorer que l'idée est celle-ci: l'homme sur le point de commettre son crime n'est-il par arrêté par l'idée de la mort, cette loi du talion qui fait dans sa réalité terrible pâlir les plus courageux. L'exemple, pour moi, n'est pas dans le hideux tableau; le couperet, le bourreau, la foule accourue, n'ont rien à voir là dedans; il est dans cette pensée du misérable, avant le crime: «Si tu tues, il est des lois qui te tueront». Certes, envisagé sous ce point de vue, cet argument est formidable; que sont les bagnes, que sont les prisons cellulaires auprès de la mort? Tous vous crieront: «La prison, la prison éternelle, mais laissez-moi vivre!» Ainsi, la peine capitale par son atrocité même semble devoir arrêter tous les crimes. En est-il ainsi? Hélas! non, et la réalite est là pour nous prouver que l'échafaud, loin d'arrêter les assassinats, n'en est qu'un de plus, juridique, il est vrai. Alors, pourquoi ce sinistre épouvantail; religion, morale, tout est contre lui, utilité même, et vous persistez à l'agiter vainement comme un lambeau ensanglanté. C'est une atrocité inutile, et fut-elle utile d'ailleurs, il faudrait la rejeter puisque tout vous le défend. Que ne cherchez-vous une autre peine? je sais qu'il est plus facile d'amputer une jambe que de soigner des années, mais cette amputation sera d'autant plus odieuse que la jambe pourrait être guérissable. Ne venez donc plus me dire que tous ont peur de la mort, ce qui est une naïveté; que cette menace de mort arrête les assassins, ce qui n'est pas vrai; qu'enfin vous vous servez de la guillotine parce que vous n'avez pas d'autre châtiment aussi terrible, et aussi aisé, ce qui est à la fois un aveu d'impuissance, de cruauté et de paresse.
A l'œuvre donc, législateurs; refaites le Code pénal, si le Code pénal est mal fait, mais ne souffrez pas qu'il soit dit que la justice humaine est impuissante, paresseuse et cruelle. Que dis-je? immorale, sacrilège, offensant les hommes et Dieu lui-même.
Je crois que tu as lu le Dernier jour d'un Condamné. C'est bien l'œuvre la plus étrange qu'on puisse lire; un frisson d'épouvante vous prend dès la première ligne; on subit toutes les angoisses du misérable, on monte sur l'échafaud avec lui. Je ne fais pas un crime à l'auteur de vous briser ainsi; il n'avait qu'un but, rendre odieuse la peine de mort; voulez-vous donc qu'il fît une idylle? Il a pris le chemin le plus court, s'adresser à vos cœurs, à vos nerfs, faire dresser les cheveux, vous apitoyer, mêler en vous l'épouvante à la pitié. Quand on veut la fin, il faut vouloir les moyens.
Il se sera dit, sans doute: «Plus ma peinture sera horrible, plus je gagnerai ma cause, qui, après tout, est une cause grande et belle». Ce reproche d'horreur est donc un éloge; il ne peut lui être adressé que par ceux-là mêmes qui condamnent et que son roman vient troubler chaque nuit par de troublantes visions. Faites disparaître la peine de mort, faites de ce livre, terrible réalité, un vain rêve, et tous dormiront tranquilles, et l'on ne verra plus qu'une question d'art là où s'agite affreusement une question morale. Qu'on ne me demande pas surtout de quel droit l'auteur a employé toute sa poésie à rendre plus terrible cette idée, de quel droit il a choisi et traité cet atroce sujet.—Du droit de tout honnête homme, répondrai-je, du droit de celui qui découvre hardiment une plaie dévorante que des gens que je ne qualifierai pas croient plus prudent de cacher. Voici le mal, voici le cancer, guérissez-le au plus tôt, ne le laissez pas s'étendre et ronger le corps tout entier.—Mais, me dira-t-on, ce poète n'a pas été condamné à mort; il parle au hasard des souffrances des criminels, il se trompe sans doute, il invente. Eh! qu'importe! Croyez-vous qu'ici l'imagination puisse dépasser la réalité? croyez-vous que les tortures réelles le cèdent à ces tortures inventées? Vous tremblez devant ces sanglots que rêve le poète, que serait-ce donc si vous entendiez de véritables cris, si vous voyiez de véritables pleurs? Je le dis avec vous, l'auteur se trompe sans doute; ce ne sont peut-être pas là les sensations du condamné, mais si éloignées de l'horrible réalité qu'elles soient, elles suffisent pour soulever un coin du rideau sanglant et nous faire entrevoir la vérité mille fois plus hideuse. Je m'épouvante, je pleure de pitié, je crie presque au martyre, et c'est ce que veut le poète.—La religion s'est cru attaquée dans différents chapitres. Ainsi, l'aumônier des prisons, présenté comme habitué à ces sortes de scènes et incapable d'émouvoir, de consoler, de convertir, a soulevé bien des cris. Peut-être y a-t-il d'honorables exceptions; mais dans cette question de vie ou de mort, de salut et de damnation, si l'on avoue un seul cas où le poète soit dans le vrai, la peine de mort devient aussitôt une chose impie. On ne se contente pas alors de tuer le corps, on tue l'âme. Il est d'ailleurs des pages charmantes dans ce chaos de râles et de sanglots. Le chapitre XXXIII, par exemple, où le condamné, quelques heures avant sa mort, se souvient de son premier amour. Cette Pépa qui vient lire par-dessus son épaule, dans le grand jardin, aux dernières lueurs du crépuscule; ce baiser de deux enfants de quinze ans, cette naïveté de jeune fille, c'est un de ces doux rayons qui vous reposent et vous font sourire. Et cette scène d'une navrante tristesse, où la fille du condamné vient le voir une dernière fois, quelle est la mère qui ne pleure, qui ne maudisse alors l'échafaud, ce couperet stupide qui frappe l'innocent comme le coupable.
(Fin de la tartine.)
Je suis fort occupé en ce moment. Je termine une nouvelle intitulée Un Coup de vent, style simple et gracieux.
Quand je serai à Aix, je te la ferai lire, et tu me diras ton avis. Je compte en composer cinq ou six pareilles et les faire éditer ensemble sous le titre général de Contes de Mai. Mon rêve est de faire paraître avant deux ans d'ici, deux volumes, un de prose et un de vers. Quant à l'avenir, je ne sais; si je prends définitivement la carrière littéraire, j'y veux suivre ma devise: Tout ou rien! Je voudrais par conséquent ne marcher sur les traces de personne; non pas que j'ambitionne le titre de chef d'école,—d'ordinaire, un tel homme est toujours systématique,—mais je désirerais trouver quelque sentier inexploré, et sortir de la foule des écrivassiers de notre temps. Le poème épique—j'entends un poème épique à moi et non une sotte imitation des anciens—me paraît une voie assez peu commune. Il est une chose évidente, chaque société a sa poésie particulière; or, comme notre société n'est pas celle de 1830, comme notre société n'a pas sa poésie, l'homme qui la trouverait serait justement célèbre. Les aspirations vers l'avenir, le souffle de liberté qui s'élève de toutes parts, la religion qui s'épure: voilà certes les sources puissantes d'inspiration. Le tout est de trouver une forme nouvelle, de chanter dignement les peuples futurs, de montrer avec grandeur l'humanité montant les degrés du sanctuaire. Tu ne peux nier qu'il y ait là quelque chose de sublime à trouver. Quoi? je l'ignore encore. Je sens confusément qu'une grande figure s'agite dans l'ombre, mais je ne puis saisir ses traits. N'importe, je ne désespère pas de voir la lumière un jour; c'est alors que cette forme d'un nouveau poème épique, que j'entrevois vaguement, pourra me servir. En attendant la maturité de ces idées, en attendant d'être homme, je veux, comme je te l'ai dit, préparer ma voie, faire deux premiers pas, c'est-à-dire jeter au public un volume de vers et un volume de prose.