LE VISAGE DIFFÉRENT
Reading edition
à Edmond Jaloux.
Qu’il fût mort, et depuis trois mois, je ne pouvais ni le comprendre, ni l’admettre ! J’avais appris la nouvelle par surprise, en arrivant du Brésil où je venais de passer deux années. Et, stupéfait, j’accourais vers la petite ville morose, perdue dans les montagnes, où nous avions grandi ensemble, où il avait vécu auprès de sa mère, et où il avait, à vingt-trois ans, expiré.
Le train semblait ralentir à mesure que mon impatience s’excitait. Nous remontions une haute vallée rocheuse que le soleil, en cet après-midi d’arrière-automne, avait déjà quittée. Et, luttant contre la pente, nous luttions aussi contre un vent dur qui courbait d’un même geste les cimes des peupliers en file, les roseaux au bord du torrent, les fumées des feux champêtres. Au milieu de ce paysage balayé, le chagrin, l’étonnement, la curiosité qui se partageaient mon âme, faisaient surgir le visage ardent de mon ami défunt, mêlé au crépuscule. Dans le bruit des roues, j’entendais sa voix, cette voix moqueuse qui avait si souvent raillé mes partis-pris, mes emportements, et qui me semblait aujourd’hui railler même ma douleur…
Au temps de notre enfance, nous nous étions longtemps méfiés l’un de l’autre. J’ai un caractère ombrageux ; je devinais chez lui une supériorité à laquelle je ne pouvais atteindre, et lui, de son côté, n’aimait guère mon aspect taciturne et renfrogné. Un jour, en classe, dans l’indifférence générale, je lus un travail de ma composition intitulé Éloge de Léonidas aux Thermopyles : c’en fut assez pour qu’il me devinât sous mes platitudes emphatiques. Avec l’intuition presque effrayante qu’il devait appliquer ensuite aux plus hauts problèmes de l’esprit, il comprit que de tous les êtres qu’il connaissait, j’étais le seul qui fût à peu près digne de l’entendre. Il vint m’offrir son amitié et je fus subjugué. Mais soucieux d’éviter tout malentendu, il y mit des conditions solennelles, exigeant, par exemple, le secret de nos confidences réciproques. Était-ce orgueil, crainte qu’on empiétât sur sa liberté : il avait besoin de mystère. Sans jamais expliquer pourquoi, son plaisir était de dépister.
Notre complicité fut d’autant plus intime que notre entourage nous décevait, à commencer par nos familles. Sa mère était une personne pieuse, dolente, craintive, et qui vivait enfermée dans le souvenir de son mari. Mes parents étaient des commerçants modestes, préoccupés de leurs fins de mois, accablés par une trop nombreuse progéniture. Nos maîtres, nous les jugions vulgaires : je me rappelle la colère de mon ami lorsque nous découvrîmes que notre professeur de grec et de latin, notre introducteur auprès de Virgile et d’Homère, allait s’enivrer dans un cabaret borgne. Quant à nos condisciples, la plupart étaient de gros garçons rustiques, réjouis, brutaux, les autres les fils frêles et sournois de boutiquiers et de fonctionnaires. Sans doute serais-je devenu pareil à ceux-ci, sans doute végéterais-je aujourd’hui derrière un comptoir, s’il ne m’avait été donné de rencontrer un esprit exceptionnel et de vivre quotidiennement à son contact. Certes, pour qu’il m’acceptât comme compagnon, il fallait la douloureuse solitude dont il était victime. Sans moi, il eût étouffé ; le témoin fidèle que j’étais l’aidait à dissimuler l’éclat extraordinaire de son intelligence. Toutefois, jamais il ne manifestait de dédain à personne, sauf aux lâches, aux vicieux, aux cruels ; il s’imposait une réserve moqueuse et volontaire, et qu’il semble, aujourd’hui qu’il est mort, étendre jusqu’à moi… Alors, dans le wagon devenu presque obscur, je l’appelle à mi-voix : « Alexandre… »
Maigre et léger, son front bombé penché en avant, je le vois qui suit les ruelles étroites, bordées d’arcades, de notre bourgade natale. Celle-ci, bâtie sur un rocher, entasse entre des murailles à moitié démolies ses hautes maisons austères, sans balcons ni volets. On dirait une citadelle désaffectée. Somnolente l’été sous un écrasant soleil, elle s’endort complètement l’hiver dans une neige épaisse. Le jour, de rares passants ; la nuit, personne. Quatre fois par an, une foire se tient à ses portes. Mais après quelques heures de parade et de vacarme, l’adieu des forains et le départ des montagnards vers leurs métairies rendent plus sinistre l’immobilité où l’on retombe.
Alexandre habitait avec sa mère le premier étage d’une ancienne demeure, tout près de la cathédrale. Mais deux pièces sous le toit étaient pleines de ses livres, de ses papiers, de ses rêves. J’étais le seul auquel il en permît l’accès. C’est là que nous avons tenu des conversations interminables, c’est là qu’il m’a éveillé l’esprit.
A cet âge, il n’avait pas encore choisi parmi ses préférences, il essayait successivement ses forces, et ses moyens égalaient ses curiosités. En deux ans il apprit quatre langues étrangères. Je l’ai vu, n’ayant jamais touché aux échecs, se mettre au jeu après une courte explication, et battre plusieurs fois de suite celui qui venait de l’enseigner. Il réinventa, à peu près dans les mêmes conditions que Pascal, la géométrie d’Euclide. Mais il n’était pas un fort en thème : sa mémoire était étonnante, mais il n’avait pas encore assez vécu pour devenir son prisonnier. Il aimait faire des théories générales, mais sans schématisme ; c’étaient des vues d’ensemble très personnelles, librement esquissées. Passionné pour découvrir la raison des choses, attentif à déduire, il voyait tout en mouvement. Un grand imaginatif, peut-être même un visionnaire, mais toujours lucide.
Plus tard, il souhaita acquérir une compétence universelle, et ce projet, qui eût paru absurde chez tout autre, me sembla légitime. Il se jeta avec impétuosité dans l’étude des sciences, de l’histoire, de la philosophie. Il rêvait de réaliser à nouveau, malgré des difficultés infiniment accrues, un type supérieur à la façon de Vinci ou de Gœthe, une réussite complète d’humanité. Il se disait prodigieusement heureux de sentir jouer avec aisance les mille ressorts de son cerveau. Rien n’effrayait son ardeur à concevoir et à expliquer.
Et puis, parfois, sa puissante imagination bondissait plus loin que ses connaissances. C’est qu’il avait vraiment consommé trop de faits, épuisé trop de beautés. Il ne lui en restait plus pour alimenter sa frénésie. Alors une sorte d’ironie transcendante le possédait, que je ne puis comparer qu’à un délire de vitesse. L’excès de l’amour pousse certains hommes à frapper. Mon ami s’excitait à ruiner ce qu’il avait construit de ses propres mains ; il portait dans la négation la même dialectique pressante, le même appétit du risque, la même joie. Le désir et l’amertume soulevaient en lui un lyrisme funèbre d’une indicible beauté. Je ne le suivais qu’en tremblant sur les sentiers vertigineux où il courait, avide du précipice comme s’il était trop facile de se maintenir sur les cimes. Et, distancé, je m’effrayais de le sentir si loin, perdu peut-être. Mais de l’abîme montait son rire étincelant… En d’autres heures, — ces heures de l’adolescence où l’absolu vous paraît d’une douloureuse et urgente nécessité, — s’il lui est arrivé, sous mes yeux, de sombrer dans le désespoir, il en est toujours ressorti non par la veulerie ou la résignation comme les trois quarts des hommes, mais, tour à tour, par la violence de l’enthousiasme ou par le scepticisme.
Jamais il ne chercha à me plier à son image. Au contraire, il m’obligeait à des analyses personnelles, il s’appliquait à dégager mes goûts, mes intentions, afin de me pousser dans mon sens et de m’épanouir. Parfois il raillait mes défauts, cette brusquerie, cette susceptibilité dont je ne suis pas encore guéri ; sur d’autres points, sans doute pour m’aider à m’ennoblir, il s’efforçait de m’admirer. A mesure que nous avançâmes en âge, il se montra de plus en plus préoccupé d’accorder la pensée et l’action. Mais comment pouvait-il agir à la mesure de son puissant esprit ? Il m’enviait presque d’être beaucoup plus capable que lui, grâce à ma médiocrité, d’embrasser une carrière commune. Et il observa attentivement dans ma personne comment l’idée se dégrade pour se traduire dans le réel. Car ce que nous avions — à l’insu de tous — conçu et défini de l’aventure, du risque, de l’énergie, du commandement, se formula pour moi de la façon suivante : à vingt ans, je quittai ma famille et notre petite ville, je fis un stage dans une maison de commerce, et je partis ensuite, tout seul, pour l’Amérique du Sud. Nous entretînmes bien entendu une correspondance suivie, animée par l’espoir de nous retrouver le plus tôt possible, côte à côte au milieu des hommes. Mais dans cette foule où je l’avais précédé, je constatais chaque jour à quel point il dépassait tous les autres…
Le train ralentit, s’arrêta, et l’idée qu’il était mort s’imposa de nouveau dans sa cruauté. C’était sur ce quai de gare que je l’avais vu pour la dernière fois. Sans oser m’attarder, je sortis et me fis mener avec mon bagage à l’hôtel de la Poste, seule auberge convenable de l’endroit. La nuit était noire, maintenant ; on sentait dans le ciel la masse énorme des montagnes. De rares réverbères grinçaient sous la longue rafale du vent. Je reconnus des boutiques, un ou deux passants qui ne me reconnurent pas. Des souvenirs assiégèrent mon esprit, mais je les écartai de toutes mes forces ; je n’étais venu que pour la mère de mon ami et pour sa tombe. Ensuite, le surlendemain, je m’en irais, je me sauverais.
Après avoir dîné, je sortis de l’hôtel. Certes, il était trop tard pour faire une visite, surtout à l’improviste. Mais je voulais revoir au moins sa maison. A l’angle de la petite place, comme je levais les yeux vers la haute façade de pierre sombre, aux fenêtres étroites, le vent redoublé me transperça. Et soudain neuf heures sonnèrent à la cathédrale, dans mon dos, neuf coups plus solennels qu’en n’importe quel autre lieu du monde. Je l’avais oubliée, cette vibration sépulcrale qui avait si souvent retenti dans ma chair d’enfant. Alors je traversai le pavé, j’entrai dans la maison d’Alexandre, et je me mis à gravir les larges marches de pierre usée. A la servante étonnée, je dis mon nom ; et je la suivis le long du corridor jusqu’à la pièce où, sous la lampe, chaque soir depuis tant d’années, travaillait Mme Weckerlin.
Surprise, elle se leva à moitié, la pauvre femme, et dut se rasseoir. « C’est vous, c’est vous », murmura-t-elle. Sa vieille figure, molle et ridée, ses gros yeux rougis pleins de larmes comme les miens, ce salon boisé, haut de plafond, paisible, où l’on n’entendait, dans notre silence, que le craquement du feu et la plainte lointaine du vent, cette lampe sur la table environnée de ténèbres, — quels souvenirs ! Et Mme Weckerlin me regardait en tremblant, et regardait dans le vide, à côté de moi, d’un regard agrandi qui voyait un fantôme. Puis, pour détourner l’émotion qui nous gagnait de plus en plus, elle balbutia :
— Vous ne reconnaissez pas Mlle Halliez ?
Alors seulement je vis, de l’autre côté de la table, loin de la lumière, Léonore Halliez, une cousine d’Alexandre, de huit ou dix ans plus âgée que nous. Je la saluai ; elle roula son ouvrage, et dit :
— Ce soir, monsieur, c’est vous qui allez tenir compagnie à ma tante ; je vous laisse avec elle.
Comme je m’excusais de la déranger, elle ajouta :
— Vous restez quelques jours, je suppose. J’espère vous revoir.
Elle tourna autour de la table, embrassa sa tante, redressa sa haute taille sombre et sortit. Une fois seuls, Mme Weckerlin me fit asseoir près d’elle, et s’anima, presque bavarde, comme si elle trouvait enfin l’occasion de se raconter.
— Je savais bien que vous viendriez. Durant sa maladie, Alec m’a parlé de vous plusieurs fois. Je lui disais : « Reste tranquille, mon chéri » ; il insistait. Il faut vous dire que j’étais constamment auprès de lui. Il ne tenait qu’à moi. Il ne pouvait s’endormir sans que je sois là. Les derniers temps, lorsqu’il avait de la peine à s’exprimer, j’étais seule à le comprendre. Une mère comprend toujours son fils, n’est-ce pas ? Le docteur me disait : « Etes-vous bien sûre d’avoir saisi ce qu’il veut dire ? » Je ne l’écoutais pas, ce docteur. De même, quand il s’inquiétait de ce qu’il appelait les tristesses d’Alec. Il le croyait tourmenté, désireux de quelqu’un, d’une présence. Mais non. Je répétais : « Ce qui fait de la peine à Alec, c’est de me voir malheureuse, mais il est calme. » La preuve, mon ami, c’est que je priais souvent avec lui ; il fermait les yeux, il ne disait plus rien. Sa fin a été admirable : silencieux, nous bénissant sans doute dans son cœur, et tout prêt à paraître devant Dieu…
Elle s’arrêta, fatiguée de ce long discours, et guetta ma réponse. Je m’écriai naïvement :
— Mais enfin, madame, comment a-t-il pu mourir ?
— Une méningite. Je voyais bien depuis quelque temps qu’il était pâle, creusé. Un jour, son visage m’a frappé. Il était… comment vous dire cela ? Il était devenu étrange. Alors la fièvre l’a pris, tout de suite violente, et du délire.
— Et que disait-il dans son délire ?
La vieille dame soupira, larmoya tout à coup et murmura : « Je ne saurais… » Ensuite elle enleva ses lunettes comme pour ne plus me voir.
— Oui, repris-je un peu impatienté, quelles furent ses pensées durant ces heures-là ? Je voudrais entendre par vous ses dernières paroles…
— Oh ! des phrases sans suite…
— Mais encore ?
— Le pauvre enfant n’avait plus sa tête.
Elle prit un temps et ajouta, avec netteté :
— C’est pourquoi j’avais condamné sa porte. On m’a proposé de m’aider à le soigner. Mais je n’ai pas voulu. Le docteur et moi, seulement.
Elle se serra dans son châle, redevenue dolente, remuant la tête.
— A-t-on su l’origine de la maladie ? repris-je. S’était-il fatigué à trop travailler ?
— Il lisait beaucoup, c’est vrai, mais ce n’est pas cela qui fatigue. Moi aussi, je lis, et je ne suis jamais tombée malade. On a prétendu, je le sais, qu’il ne trouvait pas ici toutes les satisfactions qu’il souhaitait et qu’il s’inquiétait d’autre chose. Mais c’est faux ! Vous qui avez été son ami, vous direz que c’est faux, n’est-ce pas ? J’ai répondu qu’Alec n’avait aucun motif de n’être pas heureux.
Elle cessa de trembler, remit ses lunettes pour me dévisager bien en face et affirma :
— Pas besoin de chercher l’origine de cette affreuse méningite. C’est Dieu qui l’a voulue. Il ne nous reste qu’à essayer de nous résigner, si nous le pouvons.
Mais je ne me résignais pas. Pour moi, Alexandre venait de mourir, il me fallait des renseignements sur ses derniers jours, des images qui, si douloureuses fussent-elles, me permissent d’admettre enfin l’évidence. Je pressai donc la vieille dame, je m’efforçai d’obtenir par bribes des détails vrais, et ses phrases embrouillées, ses réflexions confuses, son chagrin même que je ranimais ainsi me donnèrent les preuves cruelles que j’étais venu chercher. Au bout d’une heure, je me levai pour prendre congé. Elle saisit ma main dans ses mains gonflées et m’adjura :
— Revenez demain, mon ami, n’est-ce pas ? Nous parlerons encore de lui. Certaines personnes chercheront peut-être à vous donner d’autres détails, mais c’est moi, moi seule qui connais tout de mon pauvre enfant.
Je m’inclinai ; alors, me retenant toujours, mais sur un ton un peu changé, presque soupçonneux, elle ajouta :
— J’ignorais que vous fussiez si lié avec Alec. Je vous croyais seulement deux bons camarades. Un jour, il m’a demandé de lui lire une de vos lettres. Je n’ai pas tout compris de ce que vous écriviez, mais elle lui a fait beaucoup de bien. Le soir, il a voulu me dicter une réponse. Et puis, il n’a pas pu. J’ai insisté. Il secouait la tête en soupirant : « C’est trop difficile, c’est trop difficile. » Déjà, à ce moment-là, il était si faible.
Mme Weckerlin se leva péniblement, ouvrit le tiroir de la table et ajouta :
— Il m’a été enlevé, et puis vos lettres ont continué d’arriver. Les voilà, mon ami…
Elle me tendit six grosses enveloppes, je les pris et me sauvai pour cacher mon désespoir.
Le lendemain, je fus réveillé par les gémissements du vent incessant qui venait pousser sa plainte jusque sous ma porte. L’hôtel de la Poste est une mélancolique maison de granit. On m’avait donné la grande chambre du premier étage, la seule qui ait trois fenêtres — celle où, par je ne sais quel hasard, avait logé une illustre cantatrice à l’époque de nos seize ans. Nous ne sûmes jamais pourquoi était venue à l’improviste, puis repartie au bout de deux jours, cette femme dont personne dans la ville, sauf nous, ne connaissait la célébrité. Agités par le respect de l’art, le désir de la créature, l’adoration de la gloire, nous passâmes ces quarante-huit heures à la guetter de la rue, à errer sous un prétexte le long des corridors ou dans le salon de l’hôtel. N’y pouvant plus tenir, Alexandre écrivit une lettre qu’il lui fit porter ; la femme de chambre revint le prévenir qu’on l’attendait. Il monta hardiment l’escalier, puis arrivé devant la porte, fit demi-tour et me rejoignit en me disant : « C’eût été une déception. » Nous ne connûmes d’elle qu’une torsade de chevelure blonde et un manteau de fourrure alors qu’elle montait en voiture, le lendemain, pour s’en aller.
Et j’habitais sa chambre ! Une vaste chambre peinte à la détrempe. Dans cette rude contrée, on s’étonne de trouver parfois des décorations à l’italienne, exécutées par des artistes venus de l’autre côté des montagnes et qui illustrent en ciels et en oiseaux multicolores leur regret du soleil. Le plafond bleu était orné d’arabesques, les murs de fruits et de fleurs. Devant moi, une grande glace trouble avait reflété le visage de notre chimère. J’y distinguai tout à coup celui d’Alexandre. Alors je résolus d’aller au cimetière.
Il est en dehors de la ville, au pied d’un éperon rocheux. A peine en eus-je franchi la grille que je ressentis un grand calme. Le vent ne pouvait plus m’atteindre, j’étais à l’abri des vivants. Une humidité pénétrante m’enveloppa. Quelques arbres pleuraient sur les tombes, sur des roses froides parmi leurs ronces violacées. Je ne savais où trouver Alexandre, et j’avançais au hasard, presque surpris qu’il ne se relevât pas pour m’appeler. Enfin, je vis son nom inscrit sur une dalle, en lettres banales et définitives. Je m’en voulus de ne pas éprouver plus d’émotion, de demeurer rétif, inerte. Mais comme je cherchais mon mouchoir dans ma poche, — ce cimetière m’enrhumait au lieu de me faire pleurer, — j’y sentis les enveloppes que m’avait remises, la veille, Mme Weckerlin.
Je les ouvris, ces lettres. J’y revis les phrases que j’écrivais sans savoir qu’il était mort, et leur inutilité, absurde et innocente, me bouleversa. Comme témoignage vivant de notre amitié, il ne me restait que ces feuillets de ma main, mais où je retrouvais l’accent si fier de nos confidences. N’importe qui eût peut-être appelé cynisme cette franchise tranquille et courageuse qui s’exerçait même à nos propres dépens. Le fond d’une âme humaine, voilà ce que nous osions, dans notre impitoyable loyauté, montrer l’un à l’autre. Jamais je ne parlerai à quiconque sur ce ton-là. Et lui-même n’aurait jamais révélé à d’autres qu’à moi d’aussi secrètes profondeurs. Ainsi j’étais désormais l’unique dépositaire de sa pensée. Bien plus que sous cette dalle, je le sentis présent dans ma poitrine.
J’achevai ma lecture. Nous étions si préoccupés de l’essentiel de nous-mêmes, et de ramener aux principes généraux nos mouvements intérieurs, que nous ne parlions guère de notre vie pratique. Séparés l’un de l’autre, nous faisions abstraction des événements. Je me gardais pour ma part de relater les besognes utilitaires, les fréquentations banales qui composaient mon existence au Brésil. Et lui ? Loin de moi avait-il commencé de réaliser les ambitions dont je connaissais les grandes lignes ? Ou bien, songeant à son attitude au seuil de la cantatrice, je me demandai s’il avait dédaigné ce qui eût risqué de le mal satisfaire ?
Autour de moi, tout était silencieux, sauf les gouttes d’humidité tombant sur des feuillages flétris. Rien, ni personne ne pouvaient me répondre. Alors, je m’en allai à travers le cimetière, déchirant en mille morceaux mes lettres inutiles ; près de la sortie, je m’arrêtai pour les jeter sur un tas de détritus qu’emporterait le fossoyeur : vieilles couronnes, chrysanthèmes fanés. Et comme je relevais la tête, je vis paraître sur le seuil de la grille Léonore, le visage maigre et volontaire sous un chapeau noir. Je la saluai, elle fit un mouvement vers moi, puis, me saluant à son tour, elle gagna l’intérieur du cimetière.
L’après-midi, j’allai voir Mme Weckerlin. Assise dans son fauteuil près de son feu toujours flambant, elle m’interpella :
— Qui avez-vous vu ? Vous a-t-on parlé d’Alec ?
Je l’assurai, un peu surpris, que je n’avais adressé la parole à personne. Alors elle attira à elle, de ses grosses mains molles, un porte-feuille.
— J’ai préparé un choix de ses photographies pour que nous les regardions ensemble. Celle-ci, tenez…
C’était le portrait d’un bébé florissant assis par terre ; je ne l’avais pas connu à cet âge. Un second portrait me le montra à cinq ans, en marin et de profil.
— Là, fis-je, on reconnaît son front si particulier, ce front de cérébral.
— N’est-ce pas, fit-elle, qu’il était un bel enfant ?
D’autres photographies passèrent, assez insignifiantes, des groupes où il était mêlé à des gens.
— Celle-là, dit sa mère, je ne l’aime pas.
Et elle me tendit une épreuve d’amateur, pas retouchée, où des ombres dures soulignaient, avec une intensité qui me troubla, la profondeur sombre du regard, l’amertume de sa bouche. O destinée trop courte qui n’avait pu déployer les promesses de cette image ! Avide de le contempler encore, je demandai :
— Et les autres ?
— Quelles autres ?
— N’avez-vous pas d’autres portraits que ceux de son enfance ?
Elle baissa ses paupières sur son visage gonflé et murmura :
— Il n’y en a pas d’autres.
Elle dut sentir ma désapprobation, car elle se mit à remuer dans son fauteuil, à agiter ses mains tremblantes, en soupirant : « Mon pauvre petit Alec…, mon pauvre petit Alec… » Puis, comme décidément je ne répondais rien, elle parla pour elle seule.
— Ses premières années, elles m’ont donné bien des inquiétudes. Après avoir été un beau bébé, il a eu coup sur coup des maladies qui l’ont affaibli. A sept ans et demi, une mauvaise scarlatine. L’année d’après, ça a été le tour de la fièvre typhoïde ; j’ai cru le perdre. Il en sortit tout maigre. A dix ans, j’ai dû le retirer de la petite école qu’il fréquentait ; il avait des maux de tête continuels. Qui sait ? peut-être les premiers signes de l’affreuse maladie…
— Je ne l’ai jamais entendu se plaindre.
— Il ne vous disait pas tout, mon ami. A mesure qu’il grandissait, il ne racontait plus ses souffrances. Quand il a dû s’aliter pour sa dernière maladie, j’ai cru le revoir tout petit. Une nature comme la sienne, il fallait la deviner. Je ne regrette pas l’hiver où je l’ai gardé ici après l’avoir retiré de son école. Un hiver terrible, quelle neige ! Nous étions comme emprisonnés, tous les deux. Naturellement, je ne le laissais pas inoccupé. Nous faisions un peu de géographie, de calcul, d’histoire. Ensuite, il est devenu bien plus savant que moi, qui ne sais pas grand’chose. C’est quand même moi qui lui ai appris l’essentiel. Le reste…
— Une fois l’esprit éveillé, quel appétit de lecture ! Personne n’a eu sa dévorante curiosité, son besoin de découvertes…
— Je le tenais dans les plis de ma robe, au coin de ce feu.
— A chaque révélation nouvelle, quel élan pour repartir ! Je l’entends encore, la voix pressée, m’expliquer la philosophie de Spinoza, ou bien commenter le pessimisme de Schopenhauer…
— C’était un enfant doux et appliqué, très sage.
— C’était un homme déjà, bien avant ceux de son âge… En quelques années à peine, du petit garçon a jailli un chef, un maître, sans qu’on puisse s’expliquer la soudaineté de cette transformation.
Calmement, comme pour me ralentir, Mme Weckerlin dit :
— Un « maître », mon petit ?
Puis, obstinée, un peu dédaigneuse, elle ajouta :
— Il ne s’est pas tellement transformé que vous le dites.
Mais mon chagrin me remontait à la gorge.
— Jamais, m’écriai-je, je ne me consolerai de sa mort. J’ai perdu l’être le plus rare, un guide pour toute l’existence, une haute raison de penser et d’agir. J’ai perdu le meilleur des frères, mon seul ami !
— Mon fils.
— Et qu’eût-il donné au monde, quelle vérité nouvelle eût-il apportée aux hommes ?
— Mon fils, répéta-t-elle en bougonnant.
— Parmi tant de possibilités diverses dont il était capable, que serait-il devenu ?
— Je le sais, déclara-t-elle avec impatience.
— Alors madame, je vous en supplie, dites-moi tout, quelles furent ses dernières confidences ?
Elle s’enfonça dans son fauteuil, serra son châle, et, au bout d’un instant, laissa tomber :
— Il n’a pas eu besoin d’en faire… Alec n’avait rien à m’apprendre.
Ma susceptibilité naturelle se réveilla. Je m’écriai, avec irritation :
— Prenez garde de le diminuer en le simplifiant ! Il y avait en lui plus de choses que nous n’en pouvions apercevoir. Ni vous, ni moi ne lui aurions suffi toujours. Son audacieuse espérance était tournée au delà, et plus tard…
— Quelle erreur, fit Mme Weckerlin en m’interrompant. Alec s’est consacré à moi avec un zèle qui ne m’étonnait pas d’ailleurs et qui suffit à prouver que vos souvenirs sont infidèles. Comme vous le jugez mal ! Jamais il ne m’eût quittée. La mort seule nous a séparés, pour peu de temps encore. Ces dernières années, comme ma vue avait baissé, c’est lui qui tenait mes comptes. Chaque jour il allait faire pour moi de petites emplettes. Sans avoir besoin de l’interroger, je ne sentais pas en lui les curiosités dont vous parlez. J’ignore Spinoza et l’autre dont vous avez dit le nom, mais mon fils était, comme moi, surtout préoccupé des choses religieuses, du devoir quotidien. Je vous ai raconté hier que nous avons prié ensemble, durant ses derniers jours.
— C’est-à-dire qu’il vous écoutait prier.
— Sans doute, répliqua la vieille dame en se dressant, il m’écoutait ! Et vous, où étiez-vous pour qu’il vous écoutât ? L’amitié lui a manqué à l’heure de l’agonie. Ne lui prêtez pas des intentions, et je ne sais quelles bizarreries qui ne furent pas les siennes.
Devant cette brusque exaltation, je m’en voulus d’avoir montré mon dépit.
— Madame, murmurai-je, pardonnez-moi. Mais cependant je n’invente rien quand je me rappelle ces deux pièces au grenier, qu’il avait remplies de livres, où il a si ardemment travaillé.
— Eh bien ! mon ami, répondit Mme Weckerlin avec satisfaction, quand il fut très malade, Alec donna des ordres pour qu’on brûlât une caisse de papiers qui s’y trouvait et qu’on vendît tous les livres…
— Et vous l’avez fait ?
— Naturellement.
Je mis ma tête dans les mains. Alexandre avait-il donné ces ordres dans le délire ? Ou bien, puisque j’étais absent, avait-il voulu protéger contre des indiscrétions, des malentendus, le secret de son travail et de sa pensée ? De toutes façons, quel malheur ! Mme Weckerlin jubilait.
— Vous voyez, mon ami, moi j’apporte des preuves…
J’eus ma revanche à la considérer qui reprenait tout à coup, avec une mine soupçonneuse :
— Mais qui donc vous a poussé à me questionner ?
— Je vous répète que je n’ai causé ici avec âme qui vive.
Le cœur serré de tristesse, je me levai.
— Je pars demain, madame.
Alors, son vieux visage s’attrista à son tour. Elle larmoya, chuchotant :
— Revenez encore ce soir, nous parlerons de lui.
Une fois dehors, j’éclatai de colère. La voilà bien, la tyrannie des familles ! Cette vieille bourgeoise qui avait mis au monde un enfant peut-être de génie, ne savait pas même le reconnaître. Elle s’était formé de lui une image conventionnelle, qui pâlissait de plus en plus maintenant qu’il était mort. Elle trahissait sa mémoire par tendresse maternelle. O grande âme, avait-il donc fallu te plier à la médiocrité de ce voisinage, dissimuler par orgueil, mentir par pitié. Est-ce la méningite ou le désespoir qui t’a emportée ?
Et j’allais par les rues désertes, luttant tête basse contre le vent. La nuit était venue, une âpre nuit montagnarde qui ne parvenait pas à refroidir mon indignation. A ma colère se mêlait une rancune personnelle, Mme Weckerlin, en défigurant son fils, abîmait ma propre adolescence. Le hasard de ma course m’amena devant la maison où je suis né ; je n’y jetai qu’un coup d’œil furieux. Si Alexandre, tel que je l’aimais, n’avait existé que dans mon imagination, le meilleur de moi-même n’existait pas davantage. Mais c’était impossible ; ce coin de rue, cette arcade soudain le faisaient apparaître à mes yeux. A travers les ténèbres flottait son visage pensif, tout à coup passionné, tout à coup railleur. Moi seul, j’étais fidèle à son juste souvenir, comme j’avais été fidèle, de son vivant, à ses secrètes confidences.
Quand, après avoir longtemps déambulé, je rentrai à l’hôtel, on m’avertit que quelqu’un m’attendait au salon. J’y allai, assez étonné. C’était Mlle Halliez.
— Je voudrais vous parler, fit-elle à voix basse.
Puis, désignant du regard deux personnes qui causaient à la table voisine, elle murmura :
— Mais sans crainte qu’on nous écoute.
L’hôtel de la Poste n’a pas d’autres pièces de réception. Je proposai ma chambre, — presque un salon, somme toute. Mlle Halliez accepta, et nous montâmes. Lorsque j’eus refermé la porte sur nous, je sentis l’insolite de notre tête-à-tête. Mais Léonore, préoccupée, résolue, n’y fit pas attention. Elle commença tout de suite, comme si elle avait préparé ses phrases à l’avance, en m’attendant :
— Monsieur, je sais que vous partez demain et je suppose que vous ne reviendrez pas ici de longtemps. Mon père est le notaire de la famille Weckerlin. Mon cousin Alex, avant de mourir, lui a remis des papiers pour vous, et il les a conservés en attendant de connaître sûrement votre adresse…
— Vous me les apportez ? m’écriai-je.
— Non. Mon père vient de s’absenter pour huit jours. Il me charge de vous demander si vous voulez qu’il vous les envoie dès son retour, ou bien que je vous les remette ce soir chez ma tante.
— Apportez-les-moi chez Mme Weckerlin, je vous en prie, mademoiselle… Ah ! je savais bien qu’Alexandre aurait encore quelque chose à me dire !
Et puis, je me demandai pourquoi Léonore était venue elle-même me trouver, pourquoi elle avait réclamé que nous fussions seuls. Un prétexte lui était nécessaire, maintenant allait surgir l’essentiel. Pourtant ses premiers mots parurent le démentir.
— Monsieur, fit-elle, c’est tout ce que j’avais à vous communiquer…
Puis ses traits se détendirent, laissèrent paraître une expression de gêne et de souffrance. Elle murmura :
— Les dernières volontés d’Alex sont sacrées, et c’est un devoir pour moi que de contribuer à les accomplir. Pardonnez-moi de maîtriser si mal mon émotion quand je me trouve en face de son seul ami.
— Il vous a quelquefois parlé de moi ?
— Assurément.
Je la regardai, droite, intelligente, austère… Depuis mon départ, peut-être avait-il rencontré en cette cousine une interlocutrice. Enfin j’allais pouvoir révéler à quelqu’un qui fût digne de l’entendre la vérité sur le disparu. Je fis :
— Vous causiez souvent ensemble ?
Elle baissa la tête sans répondre. Je la priai de s’asseoir, je me rapprochai d’elle, m’écriant :
— Merci d’être venue ! Évoquons son souvenir ! Racontez-moi ses derniers jours sur lesquels je n’ai que le récit de sa mère, récit vague, et inexact j’en suis sûr.
Mlle Halliez releva la tête, mais ce fut pour la détourner.
— Ses derniers jours, monsieur, je les ignore. Ma cousine si faible, si résignée d’habitude, décida de défendre sa porte, et demeura seule avec lui et le médecin. Je ne l’ai revue, mais cette fois effondrée, que lorsque tout fut fini.
— Mais vous avez assez connu votre cousin pour contester avec moi l’image puérile qu’en trace Mme Weckerlin ?
— Que vous a-t-elle dit ?
— Elle en fait le modèle des bons garçons, respectueux, réservé, doux, fade.
— Elle a essayé de me faire partager son point de vue, fit Mlle Halliez en haussant les épaules, mais je m’y suis toujours refusée. Nous n’abordons plus le sujet… Alex s’apercevait de cette incompréhension, il m’en a parlé souvent. Mais il ne voulait détromper personne. On existe, disait-il, selon l’idée que se forment les autres ; à nous de créer en eux une belle idée de nous-mêmes…
Je tressaillis ; cette formule rendait le son d’Alexandre !
— Dites-moi, mademoiselle, comment avez-vous appris à le connaître ?
— Je l’avais vu grandir sans lui donner plus d’importance qu’à d’autres cousins de son âge. Un jour… Mais il est inutile de vous rapporter ces détails. Ce serait une trop longue histoire. Sachez au moins que je fus stupéfaite devant les richesses d’âme de ce tout jeune homme. Jamais je n’avais rencontré de nature si généreuse et si ardente. Nous nous mîmes à causer, à nous expliquer, à nous enfermer dans une intimité toujours plus étroite. Il n’avait que du dédain et moi que de la haine pour notre entourage médiocre, notre plate existence où nous ne possédions que nous-mêmes.
Son ton s’élevait et ses yeux sombres éveillaient sur son visage une beauté que je n’y avais point encore vue. Elle continua, dans le même mouvement :
— Vous êtes parti d’ici, vous. Peut-être avez-vous oublié la désolation qui y règne. Songez à ceci ; durant des années, j’avais souffert d’être seule et incomprise ; après avoir gémi et saigné, mais tout bas, après avoir étouffé mes aspirations les meilleures, je m’étais résignée à mourir vivante, lorsque soudain, dans ce bagne peuplé d’indifférents pires que des ennemis, je crus rencontrer un compagnon. Ah ! jamais je n’oublierai l’espérance violente qui me bouleversa, la terreur aussi de m’être peut-être trompée. Nos premiers entretiens furent hésitants, naïfs, chacun observant l’autre et prêt à s’échapper. Mais bientôt nous nous reconnûmes. Après toutes mes mortifications et mes désespoirs, je pouvais me confier, m’épanouir, et tout ce que j’avais refoulé remonta à la lumière. Non, Alex n’était pas ce que prétend sa mère…
— Alexandre, m’écriai-je, gagné par son exaltation, cet esprit audacieux, magnifique.
— Ce grand cœur…
— Cette intelligence impitoyable, libre de toute entrave.
— Mais surtout cette sensibilité infiniment délicate, ce tour romanesque, cette pitié consolante, ces façons charmantes de parler…
— Pardon, dis-je, déplorant une fois de plus la manie des femmes de mettre l’accessoire à la place du principal, Alexandre était courtois sans doute, raffiné de toutes manières, mais il dépasse de beaucoup ces définitions. Laissez-moi vous expliquer…
Elle fixa sur moi un regard fulgurant.
— Monsieur, il vous a donné tout ce que l’amitié légitimement réclame. Mais cela ne va pas très loin.
Piqué, je fis valoir qu’une amitié virile n’est pas moins perspicace qu’une amitié féminine : alors elle m’éclaira mieux.
— J’en ai trop dit pour n’en pas dire davantage. Je savais bien, d’ailleurs, que notre conversation viendrait jusque-là. Dussé-je vous choquer, monsieur, il me faut parler d’Alex, en parler tout haut, le réveiller d’une mort dont je ne me console pas. C’est parce que je ne puis porter à moi seule ce souvenir que je suis venue vous trouver, pour vous dire, pour vous crier enfin… Ah ! comprenez-moi, monsieur. Vous n’avez pas le droit de me disputer son image, à moi qui l’ai connue tout entière.
Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, le visage caché dans une main autant par pudeur que pour mieux évoquer le disparu, elle continua :
— Quelle que fût son intelligence que je ne saurais mesurer, elle le rendait semblable à d’autres hommes. Mais ce n’est pas par les idées qu’un être s’exprime profondément. Je garde dans mon cœur des paroles qu’il m’a dites et qui furent uniques. Un soupir, un regard m’ont plus renseignée sur lui que toutes vos conversations. Voilà pourquoi Alex m’appartient. Il est à moi puisque je me suis donnée à lui. D’ailleurs, c’est pour moi qu’il est né, pour la passion que je lui ai inspirée. S’il m’a consolée d’avoir dû l’attendre si longtemps, je lui ai fait oublier à mon tour l’angoisse de ses idées et de ses livres. Je lui ai révélé sa vraie nature, qui n’était pas cérébrale comme vous dites, mais qui était d’aimer, d’aimer, d’aimer…
Sa voix orgueilleuse tout à coup se brisa. Je me contins devant son silence. Mais elle était fière de revendiquer son amant ; abattant son bras et me regardant en face, elle fit :
— Voilà, monsieur, ce qui s’est passé dans une bourgade, perdue au fond des montagnes. Deux créatures séparées par l’âge, par le respect humain, par la sévérité des mœurs et la force des préjugés, se sont rejointes, et dans le plus profond secret, au risque d’un horrible scandale, ce couple indissoluble a vécu trois années d’un bonheur que vous n’imaginerez jamais. Vous, monsieur, vous avez tenté au loin l’aventure, mais quoi que vous ayez cherché et peut-être trouvé, rien ne vaudra dans votre existence ce qu’il a connu, celui qui est resté ici, resté pour moi. Car qui donc, sauf moi, l’a retenu ?
Ce ton provocant stimula mon irritation ; elle le comprit, et d’un accent plus raisonnable :
— Si je m’exprime avec cette liberté, ce n’est pas seulement pour me soulager. C’est aussi parce que, sans le savoir, vous m’avez rendue parfois très malheureuse. Alex, quand il me parlait de vous, et seulement alors, prenait l’air distrait, inquiet même, et une sorte de nostalgie traversait ses yeux.
Je n’y tins plus et m’écriai :
— C’est lui qui m’avait engagé à partir, au temps où vous ne l’aimiez pas encore, au temps où il était ambitieux, plein de rêves, les rêves que vous avez tués en lui, au temps où il comptait, comme moi, s’évader…
— Ne le plaignez pas ; j’ai été son évasion.
Elle me défiait du regard, assurée de ses souvenirs, et je la contemplai contre le mur décoré à l’italienne de fleurs et de fruits, sous le plafond couleur de ciel et peint d’oiseaux. Elle ne savait pas qu’un jour, sur le seuil de cette chambre, Alexandre avait préféré ses rêves à une réalité trop facile. Alors je fus certain que s’il avait pris quelque plaisir à ses caresses, il avait, toujours secret, gardé sa liberté souveraine.
— Et maintenant, dit-elle avec une douceur inattendue, que je vous ai appris pourquoi mon petit n’a jamais voulu vous rejoindre, je ne suis plus jalouse de vous… Je veux bien vous laisser la seconde place…
Je haussai les épaules, fort impoliment. Elle se leva et, avec une affreuse tristesse :
— Pardonnez-moi en songeant à ma douleur, en songeant que tous les soirs de ma vie désormais dévastée, je vais, sous prétexte de tenir compagnie à ma tante, dans cet appartement où il est mort sans pouvoir me dire adieu, et où j’essaie de croire qu’il va tout à coup surgir…
Elle était partie que je l’entendais encore, cette bizarre personne dont la réserve hautaine avait laissé éclater de tels aveux.
Alexandre avait dû être violemment aimé par cette femme, longtemps déçue. Mais tandis qu’elle cherchait à prendre une revanche de la vie, de l’âge qui venait, il en était à préparer ses débuts. Cette liaison, bien sûr, n’avait été qu’une aventure à laquelle il s’était prêté, en attendant d’étonner autrement le monde.
Du reste, je m’expliquais l’erreur de Léonore. Elle le croyait sentimental et romanesque, peut-être voluptueux, parce qu’elle lui réclamait des satisfactions de cet ordre. Ceux qui nous chérissent nous voient tels qu’ils nous désirent ; ils s’imaginent nous aimer le plus à l’instant où ils nous sont le plus infidèles. De même qu’il avait laissé sa mère se tromper sur son compte, de même Alexandre, fier, clairvoyant et moqueur, avait accepté que Léonore s’illusionnât.
Mais moi, j’étais en mesure de montrer à l’une ou l’autre de ces femmes l’énormité de leur erreur. De plus, le soir même, Léonore me remettrait les papiers que me léguait Alexandre ; ils me suffiraient sans doute pour les confondre toutes deux. Pressé de connaître ce message d’outre-tombe, je me hâtai de dîner. Comme dépositaire des secrets de mon ami, mon devoir était de ne pas permettre qu’on travestît si complètement son souvenir. Certes, mes interlocutrices n’avaient pas admis mon témoignage. Mais quand le mort lui-même s’adresserait à nous, comment oseraient-elles contester plus longtemps ?
D’un pas rapide, je gagnai la maison de Mme Weckerlin. Comme la veille, je pénétrai dans la pièce haute de plafond, éclairée par une seule lampe posée sur la table et par un grand feu qui, tant les flammes étaient vives, faisait remuer nos ombres sur la boiserie. Mme Weckerlin était au fond de son fauteuil, les yeux endormis derrière ses grosses lunettes, les mains mollement croisées, tandis que, de l’autre côté de la table, sa nièce, droite et noire, lui lisait le journal.
Un de mes premiers mots, après m’être assis entre elles deux, fut de demander à Mlle Halliez les papiers que son père avait à me remettre.
— De quoi s’agit-il ? fit Mme Weckerlin d’un air méfiant.
Sans lui répondre, Léonore me tendit sous l’abat-jour de la lampe une large enveloppe où je reconnus avec émotion mon nom écrit de la main d’Alexandre ; je retournai l’enveloppe qui était scellée, je fis sauter les cachets, et, dans un silence qui laissa entendre les gémissements du vent autour de la maison, je retirai une liasse épaisse de feuillets. Ils étaient tous du même format, et sur le premier je lus ce titre : Ceci est mon journal intime.
Je frissonnai comme si la voix même d’Alexandre venait de s’élever. Ainsi il répondait à la douloureuse inquiétude qui m’avait fait accourir vers son tombeau ; il mettait entre mes mains la preuve de notre amitié et le moyen de le faire connaître, tel qu’il était réellement. Mais alors j’éprouvai une subite pitié pour celles qui, de chaque côté de moi, contemplaient ce manuscrit ; j’hésitai à leur révéler d’un coup leur erreur, et je mis le paquet dans ma poche en disant :
— Je lirai ces pages à l’hôtel et je vous communiquerai ce qui pourrait vous toucher.
J’avais parlé devant moi, sans les regarder. Ni l’une ni l’autre ne dit rien. Au bout d’un instant, Léonore demanda à sa tante :
— Voulez-vous votre tapisserie ?
Sa tante soupira, refusa, soupira encore. Puis, à son tour, elle essaya de dissimuler son émotion en me demandant :
— Et vous partez toujours demain ?
J’acquiesçai. Elle reprit, avec douceur :
— Vous êtes bon d’être venu. Pour vous aussi, ce malheur est terrible… N’est-ce pas qu’il s’est toujours montré un ami dévoué ?
— Un ami incomparable, madame.
— Incomparable, répéta Léonore.
Inquiète de notre assurance, Mme Weckerlin remarqua :
— Pourtant il ne se liait pas volontiers. On le jugeait parfois distant, ce qui était bien injuste. Mais c’est vrai que le cher garçon ne s’épanouissait, ne se sentait vraiment heureux qu’ici, dans ce fauteuil en face de moi, à me raconter des histoires et à écouter les miennes… Il a dû vous le dire ? fit-elle après une hésitation.
Je m’inclinai. Prenant courage, elle continua, ses yeux pleins de larmes tournés vers moi pour mieux me convaincre :
— Sa confiance en moi était touchante. Il me disait bien plus de choses qu’un fils n’en dit à sa mère. N’importe quel fils. Et c’est une de mes rares consolations, dans mon grand chagrin, de songer que rien de sa vie ne m’est demeuré inconnu. Une vie si digne, sans un secret, sans une faute…
Je continuai de me taire, un peu agacé néanmoins par ce naïf bavardage. Alors ce fut au tour de Léonore de m’interpeller.
— Si attaché qu’il fût à sa famille immédiate, il serait regrettable, n’est-ce pas, monsieur ? d’oublier sa préoccupation d’autrui, cette compassion généreuse à la souffrance, ce besoin presque féminin de consoler un malheureux, une malheureuse…
— Je sais comme vous qu’il était charitable, fit la mère avec une légère irritation. Cela tient à son éducation chrétienne.
— Pardon, rétorqua l’autre, il n’était pas tendre par piété, mais par humanité. Il n’avait rien de convenu, mais au contraire il cédait souvent à un élan passionné.
Nette, la réplique arriva :
— Mon pauvre enfant n’a pas eu le temps de connaître les passions.
Je me hâtai d’intervenir.
— Laissez-moi, fis-je, compléter le portrait que vous tracez tour à tour. N’oubliez pas l’extraordinaire imagination qui le caractérisait, une imagination brûlante, qui éclairait la vie devant lui.
— Je le veux bien, fit-on à ma gauche.
— Soit, entendis-je à ma droite.
— Cette imagination qui ne déployait toute son envergure que dans le domaine intellectuel, l’eût rendu l’égal des grands esprits humains. C’est comme penseur qu’il eût donné sa mesure. Il n’était pas fait pour s’attacher aux choses purement terrestres.
— C’est vrai, fit Mme Weckerlin.
— Et à cette puissance imaginative s’ajoutait une lucidité critique parfois terrible, mais qui ne semblait détruire que pour se donner la place de créer à nouveau.
— Mon fils, un destructeur…
La vieille dame remua au fond de son fauteuil, tandis qu’à ma droite l’autre, figée dans sa certitude hautaine, déclara :
— Certes, il n’avait que faire des vérités faciles et des conventions traditionnelles. D’abord il cherchait à être sincère. Et lorsqu’il avait choisi un but, il y marchait tout droit, sans s’embarrasser de préjugés.
— Vous avez raison, repris-je, de ne pas exagérer l’importance de certains repos, de certaines détentes qu’il s’accordait. La vérité, la beauté, voilà quels étaient les pôles de son intelligence. S’il paraissait se prêter à tel ou tel épisode de la vie, il le mettait à son rang dans la hiérarchie qu’il avait fixée une fois pour toutes, indépendamment des personnes. L’aventure ne le détournait pas de l’essentiel.
Entraîné par le plaisir imprudent de revoir Alexandre dans sa haute stature, et non plus étriqué, parodié, comptant aussi sur l’obscurité des termes que j’employais, je fus néanmoins arrêté par Léonore. Mes phrases précédentes l’avaient agacée, la dernière la fit bondir :
— Qu’appelez-vous une aventure ?
— Mon fils, murmura Mme Weckerlin, un aventurier…
— Oui, continua durement Léonore, expliquez-vous. Vous parlez d’Alex d’après un passé déjà lointain. Que savez-vous de son existence récente ? D’après quoi jugez-vous ?
Tremblante, presque fébrile, incertaine de l’un comme de l’autre de ses compagnons, et craignant elle ne savait quels sous-entendus, Mme Weckerlin s’adressa à moi :
— Je ne comprends pas… je ne comprends pas… Où allez-vous chercher ces idées sur Alec ? Ne vous en ai-je pas assez dit ?
Mais Mlle Halliez était résolue à pousser plus loin.
— Ma tante, dit-elle avec âpreté, monsieur ne se contente pas de vos explications. Il a raison. Nous devons aux morts une sincérité totale. Où il a tort, c’est quand il invoque ses conversations de la dix-huitième année pour transformer Alex, si je le saisis bien, en une sorte de philosophe.
L’irritation commençait à me gagner, moi aussi : je n’aime pas à être traité de menteur.
— Pardon, fis-je, il ne s’agit pas d’impressions personnelles plus ou moins sujettes à caution. Ce qui donne une valeur probante aux entretiens de notre adolescence, c’est l’étonnante précocité d’Alexandre. Dès cette époque, j’ai reçu l’avertissement de son génie. Je n’invente pas les innombrables lectures qu’il a faites, je n’invente pas les travaux qu’il a entrepris, ses programmes de vie, le catalogue qu’il se plaisait à dresser de ses ambitions. D’ailleurs, sa personne même trahissait son caractère ; rappelez-vous ce grand front bombé, lourd de méditation, qui penchait son visage en avant.
— Cette bouche… fit Léonore.
— Cette bouche faite pour le sarcasme et l’invocation : tout dénotait en lui la créature intellectuelle, l’esprit supérieur pour lequel seule compte la pensée. Sa fin lamentable, sa fin même n’est-elle pas due à un excès cérébral ?
— Ses derniers jours…, murmura Léonore.
Je la sentais, reculée dans l’ombre, qui frissonnait d’impatience, de rage, de ne pas oser me répondre à armes égales, en étalant ce qu’elle appellerait, elle aussi, ses preuves. Et je ne m’adressais qu’à elle, et jusqu’à mes silences la sommaient de reconnaître que j’avais raison. Mais je dus me retourner à gauche vers Mme Weckerlin qui, d’une voix solennelle, plus forte que je ne l’aurais pensé, suspendit notre assaut :
— Ne parlez de sa mort ni l’un ni l’autre. Étiez-vous là ?
Nous demeurâmes interdits. Elle reprit, ni tremblante, ni inquiète désormais :
— Comment prétendez-vous définir mon fils, alors que vous ne l’avez pas entendu, soigné, veillé aux heures suprêmes ?
Dédaignant mes objurgations, Léonore fit face à la vieille dame.
— Et vous, ma tante, que pouvez-vous conclure de ce tête-à-tête final ? Etes-vous certaine qu’en dépit de votre présence, Alex n’attendait pas quelqu’un ?
— Attendre qui, qui d’autre que sa mère ?
Je fus frappé de l’élan de la question, comme si les lèvres d’où elle jaillissait l’avaient longtemps retenue. Mlle Halliez plia d’abord devant l’attaque directe, puis, rassemblant toute sa résolution :
— Qui sait si quelqu’un… ni le médecin, ni vous… n’aurait pas eu, devant cette agonie, une intuition soudaine qui l’aurait sauvé ?
— Là où je n’ai rien trouvé, qui donc…
— Peut-être moi, fit très lentement Léonore.
— Comment, vous ? Votre susceptibilité serait donc la raison de cette hostilité sourde que je me suis toujours refusée à comprendre ? Est-ce là pourquoi vous revenez chaque soir, sous le prétexte d’une lecture, et comme pour surprendre un secret dont vous auriez besoin. Mais vous n’obtiendrez pas…
— Je n’espère rien de vous.
— Alors pourquoi ce soir faites-vous l’odieuse supposition que là où une mère a échoué, vous eussiez réussi ?
— Parce que j’étais pour Alex plus qu’une mère, parce que votre fils eût écouté mon appel et serait encore vivant si je lui avais tendu les bras…
— Malheureuse, s’écria Mme Weckerlin en levant ses deux grosses mains tremblantes, taisez-vous…
Mais l’autre était debout, et, la tête plus haut que la lumière de la lampe, à demi perdue dans l’obscurité, elle continua, impérieuse et farouche :
— Puisque je ne puis trouver aucun repos, aucune consolation dans le silence, puisque je vous déteste de m’avoir écartée de son agonie et qu’il faut que vous sachiez pourquoi, je dirai tout. J’ai été la maîtresse de votre fils. C’est à moi qu’il doit le seul bonheur d’une vie jusque-là solitaire. Il m’a passionnément aimé, entendez-vous, plus que n’importe quel être au monde.
— Non, non, Alec n’a pas commis cet horrible péché.
— Alex m’a aimée. Et je ne vous permets pas de le confisquer maintenant, ou plutôt de le faire mourir une seconde fois en faisant comme si rien, jamais, n’avait existé entre lui et moi…
— Mais c’est vous, balbutia Mme Weckerlin épouvantée, qui avez précipité sa fin en l’entraînant dans le crime. Vous l’avez tenté, tourmenté, avili peut-être, mon malheureux enfant… Aujourd’hui il vous échappe. Laissez-le moi.
— Il est trop tard. Maintenant que j’ai parlé, vous l’imaginerez toujours dans mes bras.
Frappé d’horreur, je crus voir le fantôme ironique et douloureux que nous poursuivions tous les trois, apparaître soudain sous la forme d’un cadavre étalé, disputé par ces deux rivales que possédaient leurs jalousies également mensongères. Par respect pour mon ami, j’intervins :
— Vous vous trompez toutes deux. Alexandre vous a donné à chacune un peu de son âme. Mais il ne vous appartient ni à l’une, ni à l’autre. Et c’est lui qui vous le dit par ma bouche.
D’un même mouvement, haletantes, elles se tournèrent vers moi : l’une pelotonnée dans son fauteuil, hagarde, agitée de tremblements séniles ; l’autre debout, orgueilleuse, assurée d’une certitude dont les preuves nous demeureraient éternellement secrètes. Mais je ne me laissai pas intimider, et tirant de ma poche l’enveloppe que m’avait donnée Léonore :
— Regardez ces papiers. Ce n’est ni à vous, ni à vous qu’Alexandre a voulu les transmettre. Est-ce donc qu’il n’avait de confiance véritable qu’en moi ?
Mme Weckerlin ne comprenait pas ce nouveau coup ; elle parut désespérée. Léonore répliqua dédaigneusement :
— Il vous a remis un manuscrit d’une haute valeur, sans doute, quelque travail philosophique. Comment pourrait-il me démentir ?
— Pardon, mademoiselle. Lisez ce qui est écrit sur la première page : Ceci est mon journal intime. Il me le donne pour me confirmer dans ce que je sais de lui, pour que je devienne son répondant, son témoin envers tous, alors qu’il ne sera plus là. Inutile de disputer plus longtemps, ceci nous dira qui de nous trois a raison. Quant à moi, je le sais d’avance.
Et déjà j’ouvrais le cahier lorsque, relevant les yeux, je vis le pâle visage gonflé de Mme Weckerlin, ses paupières sanguinolentes d’où tombaient de grosses larmes. Je ne pus supporter ce spectacle. D’un geste brusque, je lui tendis les feuillets.
— Prenez, madame, lisez la confession de votre fils, et dites-nous la vérité…
Elle fit d’abord le mouvement de chercher ses lunettes, et pendant un instant on n’entendit que le soupir atténué du vent au dehors, le bruit craquant du feu dans le salon. Puis elle me rendit les papiers en balbutiant avec angoisse :
— Je suis sûre de mon fils.
M’inclinant, j’allais feuilleter moi-même le manuscrit lorsqu’une ombre passa sur lui ; c’était Léonore, penchée, et qui s’en empara. Elle le serra entre ses bras avec une expression d’ardeur insensée. Irrité, je m’écriai :
— Eh bien ! lisez vous-même, mademoiselle, nous verrons bien si vous avez raison.
J’en avais assez de ces violences. J’attendais, j’exigeais qu’Alexandre enfin parlât lui-même. Mais avant qu’on pût l’en empêcher, Léonore fit le tour de la table et jeta au feu le journal intime.