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Complices

DOUBLE

Reading edition

à Jacques Chenevière.

Que les hommes sont donc indifférents l’un à l’autre ! A peine connaissent-ils les parents dont ils sont nés, la femme qu’ils aiment, les enfants qu’ils mettent au monde. Ils parlent de l’amitié mais ne la pratiquent point. Égoïstes et sourds, jamais ils n’écoutent quelqu’un qui se raconte, étant surtout préoccupés de se raconter eux-mêmes, à quelqu’un qui ne les écoutera pas davantage.

Moi, je suis curieux. Je voudrais tout savoir des êtres que m’envoie le hasard. En wagon, dans un restaurant, au théâtre, j’épie les personnes. Rien ne m’intéresse comme de reconstituer quelqu’un d’après une phrase, un tic, une attitude ; comme d’imaginer à l’avance la courbe d’un destin. Il m’est arrivé de ramasser sur le trottoir une lettre perdue ; ou, dans une chambre d’hôtel, de placer devant la glace le buvard maculé pour y déchiffrer la trace écrite de mon prédécesseur. L’être que j’observe, comment se tient-il dans le risque, la jouissance ou la honte, quelle idée se fait-il de lui-même, quel souvenir conserve-t-il de son premier amour, quelle pensée donne-t-il à la mort ? Consulter des journaux intimes, des correspondances qu’on est dans l’intention de brûler, et jusqu’à des livres de comptes ; assister au tête-à-tête des amants, interroger un prévenu, recevoir un aveu désespéré, écouter le soliloque de l’ambitieux ! Peut-être suis-je un espion, mais désintéressé, et qui ne trahit pas.

Cette inextinguible curiosité m’a fait séduire un grand nombre de femmes : l’amour est le plus sûr moyen de savoir ce qui se passe chez l’ennemi. De toutes celles que j’ai caressées avec le zèle que j’aurais apporté à l’exercice d’une profession, chacune voyait d’abord un hommage dans l’intensité de mes questions : toutes, bientôt, s’en effrayaient. Elles se choquaient qu’on voulût saisir leur secret, surtout celles qui n’en avaient pas. Elles invoquaient alors une pudeur qui protégeait leur néant — principalement à leurs propres yeux : car se montrer tout nu n’est rien, c’est se voir qui est pénible. Et puis beaucoup de femmes répugnent à s’expliquer en entier à celui qu’elles adorent : il leur semblerait frustrer à l’avance ses successeurs.

Je ne leur reproche rien. Moi aussi, j’ai toujours refusé de me donner. Sitôt qu’une de ces figurantes de mon désir commençait à s’intéresser à moi, un pressentiment m’avertissait de la fuir. On passe pour inconstant alors qu’on veut être fidèle à son avenir. Mais cette existence peu à peu m’épuisa. Non seulement à cause des excès voluptueux qui étaient le prétexte et aussi l’agrément de mes recherches, mais parce que, multipliant les rencontres, je multipliais les désillusions. Plus j’examinais de gens, et plus j’exigeais quelqu’un. Après chacun de ces changements où je n’avais vu d’abord qu’une loi de mon âge et qui me révélait une loi de ma personne, mes désirs se faisaient plus vagues, ensemble, et plus anxieux.

Alors, je commençai de ressembler au jugement que mes relations portaient sur moi : je devins bizarre, susceptible, excessif. Parce que je n’avais rien trouvé, je doutai, je m’affaiblis. Dans mon esprit monta comme une ombre la crainte épouvantable d’être seul. Et il m’arriva de subir avec un commencement de délices la grande tentation : puisque mes curiosités ne parvenaient pas à franchir le seuil des êtres, n’étais-je pas l’unique réalité d’un monde incompréhensible ? Les âmes diverses dont j’avais cherché à me satisfaire, c’était moi-même encore. Tat twam asi, dit la sagesse indoue : cette chose-là c’est toi. Et l’intérêt déçu que je portais aux autres — les autres, ces univers fermés — m’inondait parfois de nostalgie et de désespoir.

J’avais une marraine excellente, d’origine napolitaine, cousine de ma mère, et qui possédait une grande propriété où j’allais parfois passer des fins de semaine. J’y trouvais un accueil affectueux et le repos dont j’éprouvais de plus en plus le besoin. Ma tante, un peu lourde et qui s’appuyait en marchant sur une canne d’ébène, me faisait faire le tour de ses rosiers. Je lui racontais mes aventures, elle me croyait romanesque, et sa voix italienne me donnait des conseils tour à tour attendris et passionnés.

Elle était également la marraine d’une jeune cousine à moi que je n’avais jamais rencontrée et qui habitait la Tunisie. Ses parents l’avaient appelée Leone, de même que les miens m’avaient nommé Léon, en souvenir de notre arrière-grand-père commun, dont la célébrité de compositeur n’est point oubliée. Ma tante avait toujours auprès d’elle la photographie de Leone à l’âge de dix ans, et elle prétendait que ses filleuls se ressemblaient. Sur nos deux visages, elle faisait remarquer les mêmes cheveux noirs, le même nez droit, le même front haut. Une pareille similitude, qu’elle exagérait à coup sûr, inquiétait et amusait à la fois ses superstitions de Méridionale.

Cette année, à la fin du printemps, je passai par une crise de profonde tristesse. Mon élan à vivre se ralentissait, j’étais accablé d’indolence. A l’improviste, j’allai me réfugier auprès de ma marraine. Et je ressentis un premier soulagement à revoir le vaste parc en pleins bois, entouré de murs, le chenil, à côté du portail d’entrée, où d’énormes molosses, dressés contre leurs grilles, protestaient à grands éclats contre chaque nouvel arrivant. Et puis la roseraie, aux allées carrelées de briques, la pièce d’eau endormie sous des nénuphars, le pavillon de jeux tendu d’andrinople, avec ses fauteuils d’osier. Après avoir tout revu, je revins vers la maison où je pensais trouver ma tante réveillée de sa sieste. Dès mon entrée dans le salon aux persiennes tirées à cause de la chaleur déjà forte et où, dans la demi-obscurité, flottaient des odeurs de bouquets, elle leva son visage bourbonien et m’annonça une surprise. « Cette fois, tu ne seras pas condamné à ma seule présence. » Je demeurai silencieux, déçu dans mon espoir de tranquillité, mais elle reprit triomphante : « Leone arrive tout à l’heure : ses parents me la confient pour une quinzaine. »

Et soudain les molosses donnèrent de la voix près du portail qui s’ouvrait ; une voiture roula sur le gravier, s’arrêta au perron, et, comme nous allions nous porter à sa rencontre, Leone parut. Mais on ne discerna d’abord, s’avançant dans la pièce obscure, qu’une forme légère, une ombre vivante dans l’ombre immobile. Ma tante l’embrassa avec enthousiasme, puis, m’attirant, elle ajouta :

— Et maintenant, faites bonne connaissance.

Je la voyais à peine ; Leone, qui venait du dehors, ne devait pas me distinguer du tout. Alors ma tante, du bout de sa canne, poussa les volets, le jour entra, et nous nous découvrîmes. Et nous ne pûmes nous empêcher de sourire l’un à l’autre en entendant notre marraine s’écrier avec feu :

— Ah, je l’avais bien dit qu’ils se ressemblaient !

Leone n’était plus l’enfant encore indécise de la photographie que je connaissais, mais une jeune fille aux cheveux relevés, noirs comme les miens et qui faisaient valoir une égale pâleur mate du teint. Et nous constatâmes que nous avions aussi les mêmes yeux d’un bleu pur, un peu dilatés par l’attention, lumineux et doux dans l’austérité noire et blanche de nos deux visages.

— Enfin, je vous vois, murmurai-je, satisfait comme si j’avais vraiment attendu cette minute.

Ma tante intervint encore :

— Voulez-vous bien vous tutoyer. Entre cousins, vous n’allez pas faire des cérémonies.

Tout le monde se tutoyait dans notre innombrable famille. Aucun motif de nous dérober. Quelques heures suffirent à nous faire paraître cette intimité naturelle, sous le signe de notre similitude extérieure, vraiment frappante, et qui le devint plus encore, car, pour entrer dans le jeu et pour amuser ma tante, je décidai de me raser la moustache : nous avions le même dessin de la bouche. Aussi, afin d’exploiter un cas si curieux, nous nous mîmes à chercher d’autres ressemblances. La voix de Leone, comme la mienne, montait et descendait la gamme : parfois haute, dans les moments de raillerie et de plaisir, ou bien grave, lorsqu’elle traduisait une émotion que les mots ne révélaient pas. Je constatai chez elle avec ravissement mon besoin de manier des objets en causant, un coupe-papier, un rond de serviette. Comme moi, elle aimait les fruits, qu’elle pelait avec une extrême délicatesse, les doigts relevés, et qu’elle savourait longuement. Et puis, outre une habitude de toussoter involontairement et le tic de mordre ses lèvres, nous avions encore en commun les brusques silences où nous tombions parfois au milieu d’une causerie, comme si nous disparaissions, évadés, appelés ailleurs par on ne sait quel mystérieux rendez-vous. Que de fois, dans mon enfance, mon père m’avait réveillé d’une tape sur la table, en me criant : « Léon, ne regarde pas dans le vague. » Sur le visage de Leone, je vis passer la même onde de rêverie perdue. Et ce fut à partir de cette dernière constatation que je cessai de plaisanter notre ressemblance, que j’essayai au contraire, et sans m’expliquer pourquoi, de détourner ma tante de nous comparer plus longtemps.

Mes insomnies habituelles, suite de mes désordres, ne cessaient guère. D’ailleurs, à la campagne, je ne puis résister à l’appel de l’aube. Un matin, de très bonne heure, j’avais quitté ma chambre, quitté la maison inerte, et je m’étais avancé dans le jardin humide de rosée. Tout était immobile, en attente du soleil. A l’improviste, dans le grand silence retenu, j’entendis derrière moi un bruit de pas. C’était Leone. J’allais lui dire bonjour quand elle me fit signe de me taire et désigna les sommets des arbres. Ils venaient de s’illuminer, et déjà le soleil, qui les débordait, montait au ciel encore froid, jetait sur nous, sur la pelouse, sur les oiseaux éveillés dans le lierre, une pluie étincelante de rayons.

— L’aurore, dit-elle.

Et je fus heureux qu’elle eût prononcé ce mot, avec une intonation qui avait exprimé ce qui se passait en moi.

Quand enfin tout fut réveillé autour de nous, nous nous confiâmes notre goût de nous lever avant les autres. Nous convînmes de nous retrouver parfois à cette heure grise, somnolente et soudain transfigurée. Elle ajouta :

— Déjà, enfant, je demandais qu’on me couchât tôt pour être le plus vite possible debout. Etre à demain, quelle irrésistible tentation ! Je n’ai jamais été une petite fille qui se plaint qu’on l’emmène au lit.

— Pour aller rêver…

— C’est vrai. Si je quittais sans murmurer les grandes personnes, c’est qu’elles m’intéressaient moins…

— … que mes songes, dis-je sans m’apercevoir que je suivais ma pensée, non la sienne.

— Je rêvais souvent, dit Leone, que je volais très haut dans le ciel.

— Moi aussi, et cela m’arrive encore.

— Je m’élevais à mon gré au-dessus de la campagne, des bois…

— As-tu passé sur une ville aux innombrables clochers et dont toutes les cheminées fumaient ?

— Peut-être, oui, une ville traversée par un fleuve… Mais, dis-moi, — fit-elle en riant — si nous avons eu les mêmes rêves, peut-être nous y sommes-nous déjà rencontrés ?

Un autre jour, elle me dit qu’elle adorait, étant enfant, jouer à la poupée. Puis, avec un air moitié de défi, moitié de raillerie, elle ajouta :

— Voilà un goût strictement personnel. Car tu n’as pas été petite fille, que je sache…

Je baissai la tête, et avouai qu’on m’avait toujours taquiné sur mon goût des poupées.

— Des soldats, des polichinelles, je pense.

— Non, de petites femmes en porcelaine que je câlinais, que je déshabillais et rhabillais dix fois le jour. Une petite Bernoise, par exemple.

— Une petite Bernoise ?

— Oui, avec un tablier de soie rose, des chaînettes de métal, deux tresses blondes. Je la vois.

— Je la vois aussi, murmura Leone ; les tresses étaient attachées d’un ruban noir.

Puis elle haussa les épaules et s’écria :

— Ces coïncidences sont absurdes. Parlons d’autre chose.

J’en vins comme elle à être agacé par ces rencontres invraisemblables de souvenirs et de goûts, par ces combinaisons du hasard qui prenaient l’air de révélations. Une sorte de gêne nous contraignit qui risquait de gâter des relations où nous trouvions de l’agrément. Pour y échapper nous nous bornâmes à des sujets banaux. Nous nous tînmes davantage avec notre marraine. Heureuse de cet auditoire, elle nous raconta des histoires d’autrefois, les aventures de l’oncle Nino qui avait été compagnon de Garibaldi, celles de son mari dont elle nous montrait le portrait en bersaglier. Ou bien elle nous parlait de Venise, où elle se rendait souvent : à l’arrivée, une gondole l’attendait, chargée de fleurs, qui la menait à un palais du Grand Canal. Et Murano, et le Lido…

Elle prit sur la table un coquillage allongé :

— Voilà qui vient de l’Adriatique.

Leone s’empara du coquillage et le porta à son oreille, puis l’approcha de la mienne et me dit :

— Qu’entends-tu ?

— Mais, fit ma tante, on entend le bruit de la mer.

— Non, dis-je, je perçois du vent qui passe dans de hautes ramures, des arbres très élevés. Il s’apaise, puis il reprend, à intervalles réguliers…

Leone écouta à son tour.

— Ce sont des pins, fit-elle, plantés en haut d’une colline, dans un sol sablonneux.

— Ils ont des troncs rouges comme au soleil couchant…

Ainsi nous étions de nouveau un écho l’un pour l’autre… Je me levai et gagnai la bibliothèque. Loin de la jeune fille, je m’irritai contre nos enfantillages. Je me rappelai le phénomène psychologique bien connu : on rencontre quelqu’un à l’improviste et l’on se persuade qu’on pensait à lui juste avant de le rencontrer. C’est un simple décalage de la mémoire. Nous étions victimes d’une illusion pareille. L’un parlait de ses rêves, de ses souvenirs, de ses imaginations, et l’autre, instantanément et involontairement, suggestionné par notre ressemblance physique, projetait dans son propre passé ce qu’il venait d’entendre. Cette explication me satisfit. A l’heure du dîner je descendis au salon, et, comme j’allais pousser la porte, j’entendis Leone qui déclarait, arrêtée devant le bouquet du piano, fait de pivoines, de roses blanches et de bleuets :

— Les bouquets les plus beaux sont ceux de trois couleurs…

— Ah, petite, répondit ma tante, tu n’es pas originale. C’est précisément ce que Léon, en propres termes, m’a dit à son dernier séjour.

Des mots que j’avais prononcés avant de la connaître, la jeune fille ne pouvait pas les deviner ! Il ne s’agissait plus de souvenirs vagues qui se modifient selon le désir, mais d’une phrase textuelle qu’elle répétait. Je décidai alors de procéder à une enquête méthodique. Cette manie de savoir qui m’avait attaché à tant de mes contemporains, s’éveilla de nouveau, stimulée, rajeunie. A mon grand désir curieux s’offrait aujourd’hui une perspective nouvelle vers une âme. Mais avant de me fier à cette mystérieuse possibilité de l’atteindre, je voulais être sûr de ne pas me leurrer. Je commençai par donner rendez-vous à Leone pour l’aube suivante. Dès qu’elle m’eut rejoint, éblouie, devant la maison aux volets fermés, je l’emmenai par l’allée tournante qui conduit à la pièce d’eau. Là, lui montrant les nénuphars, les fonds de vase verte, je mentis expressément :

— Rien n’est sinistre comme cette eau croupie, sous ces arbres trop rapprochés. J’ai obtenu de ma tante qu’on viderait l’étang.

— Ah ! cette fois, répondit Leone avec une expression soulagée, je ne suis pas d’accord avec toi. Ce serait impardonnable de supprimer cette nappe sombre où le ciel tente de se refléter.

J’insistai, et, mentant toujours :

— D’ailleurs, la forêt qui nous entoure est triste ; c’est une solitude immobile. Elle n’a pas la grandeur en mouvement de la mer, elle limite au lieu d’appeler au loin. J’y suis dans une geôle, et privé d’horizon.

Leone hésita, cette fois, non plus soulagée mais inquiète, comme le pigeon-voyageur qui tourne sur lui-même afin d’orienter son départ, puis, résolument :

— Je ne suis pas de ton avis. Les forêts sont pleines de compagnons, de vies latentes. Elles accueillent, elles proposent. La mer est un gouffre. Ce sont les forêts que je préfère.

— Moi aussi, Leone. Je mentais.

Nous fîmes quelques pas en silence, puis elle dit :

— Je ne t’en veux pas de me tendre des pièges. Dès notre première conversation, j’ai senti sur moi ton regard attentif, scrupuleux. Je devine bien que tu voudrais me connaître. Mais pourquoi ? Est-ce pour t’emparer de ma volonté, pour me conduire vers un but ? Lequel ?

— Leone, ce n’est pas me tromper, n’est-ce pas, que de constater chez toi ce même désir de savoir ? Si nous avons découvert en nous des ressemblances qui nous ont amusés, puis émus, puis troublés, la ressemblance la plus importante, elle est dans cette curiosité insatiable, organique, qui nous fait vivre tous deux.

— J’ai longtemps cru que j’étais curieuse à la manière de toutes les femmes. Mais mon instinct de connaître obéit à d’autres motifs. Chaque personne nouvelle que je rencontre m’intrigue et je l’assiège avec patience, puis, l’ayant devinée, je m’en vais vers une autre.

— Notre pauvre marraine, fis-je, s’imagine que tu t’intéresses à ses histoires. Pas du tout : tu l’épies.

— Je ne suis qu’une simple spectatrice, répondit-elle en riant. Ne vas pas me prêter un esprit de méthode : je regarde et j’écoute, mais j’ai plus de velléités que de volontés. Toi, parce que tu es un homme, quand tu interroges, c’est pour chercher à exercer une influence, à commander.

— Non, murmurai-je, les âmes que j’ai tour à tour visitées ne m’ont pas paru mériter que je les domine. Et souvent je me suis demandé pour quelles raisons je m’approchais d’elles ? Dis-moi, quel motif anime donc ta curiosité ?

— A certains moments, c’est l’idée étrange et vague qu’il me faut trouver quelqu’un, quelqu’un qui me manque, dont l’absence m’empêche en quelque sorte de respirer profondément. Je ne suppose pas que ce soit là un sentiment exceptionnel chez une jeune fille.

— Mais de quelle façon cet inconnu te manque-t-il ?

Elle réfléchit, et expliqua :

— Il ne s’agit pas d’un être à conquérir, mais d’un être qui me compléterait. Je souffre de sentir ma personnalité encore inachevée, privée de certains moyens d’expression qu’une autre m’apporterait. Pourtant, j’ai vingt-cinq ans.

— Écoute, Leone, j’ai dépassé ton âge, j’ai connu beaucoup de gens et, intimement, bien des femmes. Mes expériences sont donc différentes. Et pourtant, tes paroles m’éclairent sur moi-même. Les grands curieux n’observent pas, ils cherchent. Comme toi j’éprouve une insuffisance que pourrait seul guérir un autre être, par une opération qui n’est pas celle de l’amour…

— Nous voilà arrêtés devant le même mystère, tourmentés par le même besoin…

Le soleil devenait chaud et nous nous rapprochâmes de la maison. Ma tante, avec sa bonne grâce volubile, nous y attendait pour le thé du matin. Et comme, assis entre elles, j’écoutais la vive conversation des deux femmes, une idée me vint : « Suis-je bête ! Il n’y a ni mystère, ni problème. Leone et moi, nous nous aimons. »

Je la regardai. Mais je n’éprouvais aucune ardeur particulière, nulle envie de lui en imposer, de la réduire. Au contraire. Je me sentais avec elle en complète égalité. Je ne la trouvais pas jolie, ou plutôt je ne savais pas si elle était jolie ou non. Sa chair ne tentait pas la mienne. M’aimait-elle ? J’en doutai ; et sa façon de s’expliquer avec tant de lucidité et de franchise me semblait exclure un sentiment passionné. Il est vrai que lorsqu’on a connu beaucoup de femmes, on systématise ses expériences et on conçoit l’amour sous une forme conventionnelle : les ingénus sont plus aptes à l’exception. Je décidai de m’assurer si Leone m’aimait d’une manière que j’ignorais encore.

Après déjeuner, laissant ma tante s’étendre sur sa chaise longue, j’entraînai la jeune fille vers le pavillon de jeux. C’était, près du tennis, une construction chargée de roses grimpantes et où l’on enfermait le filet et les raquettes. Dans cette pièce basse de plafond, vernie comme une cabine de bateau, et où l’odeur de la résine se mêlait à celle de l’andrinople, la chaleur était déjà accablante.

— Quelle étuve, fit Leone. Cela me rappelle la Tunisie…

Je fermai soigneusement la porte.

— Personne, dis-je, ne vient jamais ici. Nous sommes enfermés et cachés…

— Retournons à l’air libre, fit-elle avec un mouvement pour sortir.

Mais je la pris par le bras, et la fis asseoir sur un canapé d’osier, parmi les coussins.

— Es-tu donc insensible, lui demandai-je, au plaisir d’être profondément dissimulé ?

— Eh bien soit, ayons très chaud à l’insu de tout le monde !

Elle tourna vers moi un visage clair et gai. M’asseyant près d’elle, je poursuivis :

— Nous avons reconnu entre nous une parenté spirituelle. Mais peut-être es-tu froissée que je te connaisse si bien, sans presque en avoir pris la peine. Une jeune fille doit tenir à demeurer mystérieuse. Pardonne-moi de savoir quelques-uns de tes secrets…

Elle me répondit qu’on lui reprochait parfois d’être méfiante et sauvage, mais qu’avec moi elle avait éprouvé tout de suite beaucoup de sécurité. Elle ne regrettait pas de s’être confiée… Bien qu’elle s’exprimât avec le plus grand naturel, je voulus voir dans ses paroles un appel calculé auquel il fallait répondre, et, prenant un accent persuasif, je déclarai :

— Tu as raison, Leone, de croire en moi. Si les autres te paraissent indifférents ou dangereux, repose-toi sur moi qui te comprends.

Mais elle n’écouta pas ma phrase, et, continuant sa pensée de tout à l’heure, dit avec la même simplicité :

— Cependant si je mets volontiers en commun avec toi mes goûts, mes idées, il y a une chose que je ne puis te communiquer parce qu’elle demeure étrangère à mon esprit. Comment te donnerais-je ce que je ne possède point ?

— Quoi donc ?

— Mon avenir. Car je l’ignore. Je me sens parfois remplie d’un désir si vague que je ne puis le concevoir. Je suis prête, selon les circonstances, à me modifier, mais dans quelle direction ?

— Leone, c’est l’amour que tu attends à ton insu.

— J’aime mes parents, mes amis, ma marraine, ma vieille nourrice kabyle, mon chien. Mais je n’aime personne d’amour.

Je remarquai avec satisfaction que j’avais été omis dans la liste. Elle ajouta :

— Je me suis renseignée sur l’amour sans en être troublée. Je cherche autre chose. A quelqu’un qui me demanderait de me prendre dans ses bras, je dirais oui, par politesse, si cela devait lui faire plaisir. Mais quelle formalité inutile !

Une telle indifférence m’irrita.

— Prends garde, dis-je, à celui qui t’offrira l’expérience. Je redoute qu’une pareille insensibilité te fasse commettre bien des erreurs. Tout dépend de ton partenaire. Quand tu le choisiras, Leone, pense à moi. Et pourquoi ne me choisirais-tu pas ?

— Mais, s’écria-t-elle, le sentiment que j’éprouve pour toi, ce n’est pas de l’amour. Non, c’est de l’égoïsme. Ta présence me satisfait, me rassure. Nous sommes trop pareils, trop évidents l’un à l’autre pour nous aimer.

La vérité de ses paroles me frappa. Mais j’en ressentis un sot dépit, et, me rapprochant d’elle sur le canapé, je murmurai :

— Prends garde de me faire souffrir. O fille cruelle ! Car enfin es-tu certaine que moi je ne t’aime pas ?

Elle me regarda, et je vis dans ses prunelles toutes semblables aux miennes se refléter mon image.

— Je ne sais pas, je ne sais pas, fit-elle.

Ma bouche était très près de son cou nu et délicat ; je me représentai la forme de son corps dans sa robe légère, et de quelle douceur serait sa peau sous mes mains. Mais loin de m’enflammer, ces hypothèses me parurent arbitraires, choquantes, impossibles. Alors je la saisis, j’attirai contre moi Leone qui se laissa faire. Puis, brusquement, je l’abandonnai, je me levai en m’écriant :

— Pardonne-moi, c’est toi qui as raison. Bien sûr, nous ne nous aimons pas. Parce que je suis habitué aux bonnes fortunes j’ai cru que nos relations devaient prendre un tour sentimental. Puissance de l’imitation, de l’amour-propre… Or ce qui me plaît ici, c’est que nous ne sommes pas des étrangers, mais des êtres de la même espèce, si liés que nous atteignons à l’harmonie sans la chercher. Il nous manque le contraste, la méfiance, le dépaysement nécessaires à l’amour. Nous sommes dépourvus de pudeur et de mensonge. C’est précisément ce qui me stimule. J’entre dans une contrée nouvelle, dont je saisis mal le langage mais où tout m’intéresse et me convient. Jusqu’à présent, j’avais toujours cru qu’il fallait la caresse pour s’entendre. Grâce à toi, il y a d’autres moyens de se connaître. Mais lesquels, lesquels ? Et que vais-je découvrir ?

Agité, anxieux, je rougissais d’émotion dans cette pièce secrète et surchauffée. Le profond souci qui avait accompagné toute mon existence s’éveillait de nouveau en moi, à la veille peut-être d’être satisfait.

— Oui, fit Leone d’une voix lente et plus calme que la mienne, notre entente est étrange, je dirai presque anormale. Trouves-en le principe, fût-il bizarre, pour nous y conformer.

— Puisque nous ne sommes pas épris l’un de l’autre, répondis-je, puisque cette perspective nous répugne comme une erreur ou une maladresse, disons que nous sommes des amis.

— L’amitié est un terme si vague qu’il nous suffira, mais est-il une amitié d’un sexe à l’autre ?

— Eh bien, disons que nous sommes frère et sœur. Veux-tu ?

Et je soulageai mon anxiété par cette formule. J’ouvris la porte, j’emmenai Leone en levant les branches retombantes des rosiers.

— Ne revenons plus dans ce pavillon où j’ai failli rendre banale notre intimité. Quand je me persuadais que je t’aimais peut-être, je pensais en même temps, avec un peu de lassitude : « Encore un amour. » Car j’en ai tant connu, et de toutes espèces et qui étaient pourtant toujours le même. Quelle joie, au contraire qu’il y ait entre nous un lien imprévu…

Nous suivions l’allée à l’ombre des marronniers. Leone remarqua :

— Je suis une enfant unique : je te dois de ne plus l’être. Donc, voici mon frère…

Et déjà le mot ne me plaisait plus. Car j’avais deux sœurs, l’une mariée, la seconde engagée dans de savantes études. Nous nous entendions bien, sans éprouver grand besoin les uns des autres. Etre frères et sœurs, c’est appartenir à une même origine, partir d’un même point, mais se voir souvent destinés à des buts incompatibles. Nous divergions, et nos ressemblances apparentes, nos souvenirs communs, ne pouvaient nous donner le change sur notre indifférence réciproque. Jamais je n’avais connu auprès de mes sœurs un repos total, comme auprès de Leone ; jamais ce profond bonheur d’être ensemble. Ce que je constatais de pareil à moi chez elles, était modifié par le sexe et ainsi m’était rendu étranger. Tandis que chez Leone, je retrouvais les éléments féminins de ma nature.

Ces réflexions se déroulèrent dans mon esprit très vite. Arrivés au bout de l’allée de marronniers, nous sortîmes de l’ombre pour traverser la terrasse, presque incandescente sous l’ardeur du jour. A demi aveuglé par cet éclat, je regardai Leone pour deviner peut-être sur son visage une réponse à mes inquiètes recherches. Mais je ne vis qu’un être blanc sous le soleil, un fantôme de lumière, et, derrière, confondue avec la sienne jusqu’à n’en faire qu’une seule, mon ombre.

Jamais comme à cette époque je n’ai été aussi tourmenté. Jusque-là j’avais connu la mélancolie, d’autant mieux que la mienne naissait aux sources même de la vie. Le sentiment persécuteur de l’incomplet avait été parfois dans mes amours une épice pour la volupté : je goûtais une fierté sauvage à rêver encore alors qu’elles se disaient gorgées ; et elles s’irritaient de deviner chez moi un désir si rare qu’elles n’arrivaient ni à le satisfaire, ni à en jouir elles-mêmes. Mais Leone, tout en ravivant mon inquiétude, me paraissait la seule qui fût capable de la calmer. Le secret de ma guérison elle le détenait sans pouvoir le communiquer. Elle souffrait comme moi, et il lui était impossible de vivre tout à fait comme les autres avant d’avoir trouvé ce que je cherchais depuis si longtemps. Nous savions maintenant que nous le cherchions tous les deux. Mais cette extraordinaire similitude qui nous rapprochait, quel était, comme disait Leone, son principe anormal ?

Nous ne nous lassions pas de causer ensemble. Ne mettant plus en question notre parité, nous voulions la vérifier sur tous les points. Leone me parla de la Tunisie, parce qu’elle devait à son pays le sens de la grandeur mélancolique et qu’elle était pressée de savoir si je l’éprouverais comme elle. Tout d’abord, n’aimant guère le pittoresque, je m’étais un peu impatienté de ses descriptions. Et puis, à travers ses récits, ces images de collines pelées, de dômes blancs dans des bouquets d’arbres noirs, de petits chemins entre des murs de terre sous la retombée verdoyante des palmes ; à travers ses évocations de silences, ces silences que trahit à peine le passage de pieds nus, et encore ses évocations d’une solitude étendue d’un horizon à l’autre, je reconnus mes propres préférences. Par Leone, ces espaces, ces transparences enflammées par d’extraordinaires crépuscules, et, dans la race, un si précieux raffinement, un tel mélange d’inquiétude et de résignation, tout ce que je n’avais pas trouvé ici, je le possédais enfin. Leone avait le pouvoir unique de susciter ma nostalgie et de la combler. Elle me rapportait les émotions, les plaisirs d’une existence que j’aurais dû vivre. Un jour elle me récita un court poème arabe, et ces syllabes dont je ne pus déchiffrer le sens traduisirent une partie de mon âme dont je ne me doutais pas.

Préoccupé de lui suggérer à mon tour des réminiscences indicibles, je me mettais au piano, je jouais mes maîtres préférés, et je guettais comment Leone écoutait sa propre révélation. Elle entrait en moi pour s’y trouver elle-même. Je la renseignais par incidence : chacun de nous était l’inconscient de l’autre. Tard dans la nuit, nous prolongions ces entretiens, cette contemplation dans des miroirs obscurs qui peu à peu s’éclairaient. De l’ombre du parc, du ciel nocturne irradiaient de vagues lueurs. Leone jouissait de n’être plus incertaine, velléitaire, mais achevée par ma présence. Et moi je n’éprouvais plus cette curiosité torturante qui m’avait poussé de créature en créature, avide de me rassurer : maintenant, je n’avais plus besoin de personne. J’avais supprimé la solitude. Étroitement conjugués, et sans nulle envie de rapprocher nos corps, nous échangions des regards surhumains.

Et tout à coup je découvris la raison de notre béatitude étrange. Je ne l’ai jamais révélée, car elle est terrible. Mais je veux l’inscrire ici pour ceux, moins rares qu’on ne le pense, qui, à certaines heures de leur vie, ont confusément pressenti que leur individualité ne s’arrêtait pas aux limites de leur chair. Ce qu’ils n’ont pas osé confesser, je le dirai.

Leone avait apporté de Tunisie des étoffes qu’elle nous montra, pour occuper une pluvieuse après-midi. Comme elle déployait des burnous, ma tante, que ce jeu divertissait, nous proposa d’aller nous en revêtir, et de revenir la trouver, transformés en Arabes. Nous montâmes, tous deux, à ma chambre. Là, avec un sourire, Leone s’amusa à me draper de la tête aux pieds : le vaste vêtement de laine, cachant mes cheveux, ne laissait voir que mon visage pâle, étroitement encadré d’étoffe. Ensuite elle me dit de l’attendre et elle sortit pour s’habiller à son tour. Tout déguisement m’inquiète. Dans cette pièce qu’assombrissait la pluie, je contemplai avec une sorte de gêne ces plis souples où j’étais dissimulé. L’attente dura, le jour baissait et je m’énervais d’impatience quand la porte s’ouvrit : Leone parut, drapée dans un second burnous pareil au mien et qui, cachant les cheveux, ne laissait voir que son visage pâle, étroitement encadré d’étoffe. Mais était-ce Leone ou moi-même qui s’avançait ainsi ? Je contemplais mon double, mon double exact et réel. L’être qu’on est et qu’on ne connaît que du dedans ou grâce au subterfuge des glaces, je l’aperçus soudain du dehors, agissant sous mes yeux. Sortir de soi pour s’observer, cet acte impossible à l’homme, je venais de l’accomplir. J’étais là, debout, devant moi.

Il ne s’agissait pas d’un sosie. Ces prunelles, d’un bleu pur, voyait mon propre univers ; la pensée douloureuse et incomplète qui m’animait, animait aussi le corps d’en face. Et cette idée fit éclair dans mon cerveau : « Nous sommes la même âme en deux personnes… » L’être que j’avais appelé Leone et que j’étais, fit quelques pas, et je faillis crier d’émotion à le voir se rapprocher, toujours plus, comme s’il allait, reconstituant enfin son identité nécessaire, se fondre soudain en moi. Mais je ne pus crier et m’évanouis.

Je fus malade bien des jours. Quand la fièvre me laissait quelque repos, la même question revenait hanter mon cerveau : « Est-ce que je vis en deux corps ? » N’était-ce pas là l’explication de mon inquiétude perpétuelle ? Est-ce que tous les hommes, plus ou moins conscients, infirmes et maladroits, ne cherchent pas toujours, à travers l’amour, la gloire, la famille, à se compléter ? Autant de rendez-vous qu’ils donnent à eux-mêmes, et qu’ils manquent. Notre vie se passe à poursuivre les éléments de notre personnalité qui sont dispersés en d’autres créatures. Ce qui faisait mon cas unique, c’est que ma recherche avait abouti.

Je réclamai Leone. Ma tante, qui me soignait avec une tendresse alarmée, me dit qu’elle avait dû repartir pour Paris et que de là elle regagnerait la Tunisie où ses parents la rappelaient. Ma déception fut grande. Il fallait à tout prix guérir et aller là-bas me connaître enfin totalement.

Je fis un tel effort de volonté que deux jours après j’avais la permission de me lever. Mes premiers pas furent pour aller rendre visite à ma tante. Je la trouvai au salon, secouée de sanglots et gémissante. Je la questionnai : elle me montra les journaux étalés autour d’elle. Le paquebot sur lequel s’était embarquée Leone avait péri corps et biens. Un télégramme éploré de son père, qui venait d’arriver, confirmait que jamais nous ne la reverrions.

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