EUGÈNE VIOLLET-LE-DUC (continued 3)
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—Oh! soyez ben tranquille, m’sieu l’architecte, je n’faisons pas autrement.
—Oui, je le sais, pour les constructions en soubassement et en pierre dure, cela va tout seul, mais en élévation vos ouvriers posent volontiers les pierres sur cales et ils les coulent en mortier clair, c’est plus vite fait. Faites-y bien attention, Paul! Toutes les pierres doivent être posées à leur place, sur cales épaisses en forme de coin, laissant un vide de six à huit centimètres; le mortier doit être étendu là-dessous sur toute la surface et avoir une épaisseur de 0m,02c environ, puis on retire les quatre cales, et la pierre s’asseyant sur le mortier, il faut le damer avec une grosse masse de bois jusqu’à ce que le joint n’ait qu’un centimètre d’épaisseur partout et que l’excès de mortier ait débordé tout autour...
Fig. 36.

—Voilà des lits maigres, père Branchu; il faut les faire retailler.
—Qu’est-ce qu’un lit maigre? dit Paul, tout bas, à son cousin.
—C’est un lit de pose, concave;» et prenant son calepin:
«Tenez (fig. 36), vous comprenez que, si le lit d’une pierre donne la section A B, le milieu C étant plus creux que les bords, cette pierre pose sur ceux-ci seulement; dès lors, si la charge est quelque peu forte, les cornes D E éclatent; nous disons alors que la pierre s’épauffre. Il vaut mieux que les lits soient faits comme je vous le trace en G, et ne portent pas sur leurs arêtes.
«Jusqu’à présent, père Branchu, vous avez élevé vos constructions avec des plans inclinés; mais nous montons, il va nous falloir des échafaudages.
«Puisque nous construisons en moellon piqué, ne mettant de la pierre de taille, au-dessus du soubassement, qu’aux angles et aux tableaux des croisées ou des portes, vous laisserez des trous de boulins[58] entre ces moellons piqués. Alors vous n’aurez besoin que d’échasses[59] et de boulins. Pour le montage, le charpentier va vous faire une équipe, et vous emploierez le monte-charge que je vous ferai venir de Châteauroux, où je n’en ai que faire en ce moment.
—Si ça vous fait rien, m’sieu l’architecte, j’préférons not’mécanique.
—Quoi!... votre diable de roue, dans laquelle vous mettez deux hommes comme des écureuils?
—Tout de même.
—Comme vous voudrez, mais je n’en ferai pas moins venir le monte-charge; vous essayerez.
«De fait, dit tout bas le grand cousin à Paul, sa mécanique qui date, je crois, de la tour de Babel, monte les charges, quand elles ne sont pas trop pesantes, beaucoup plus facilement que ne le font nos engins, et comme nous n’avons pas de fortes pierres à monter, nous ne le contrarierons pas sur ce point.» Et se tournant vers le maître maçon:
«Il est bien entendu, père Branchu, que nous ne faisons pas de ravalements, sauf pour quelques moulures très délicates de chanfreins, s’il y a lieu; vous poserez vos pierres toutes taillées, et qu’il n’y ait plus que des balèvres à enlever par-ci par-là.
—Entendu, m’sieu l’architecte, entendu, c’est à ma convenance.
—Tant mieux, j’en suis aise.» Et s’adressant à Paul:
«Je ne connais rien de plus funeste que cette habitude prise dans quelques grandes villes de ravaler les constructions. Des blocs grossiers sont posés; puis, quand tout cela est monté, on vient couper, rogner, tondre, racler, moulurer et sculpter ces masses informes en dépit de l’appareil, le plus souvent; sans compter qu’on enlève ainsi, à la pierre douce notamment, la croûte dure et résistante aux intempéries qu’elle forme à sa surface lorsqu’elle est fraîchement taillée au sortir de la carrière; croûte qui ne se reforme plus lorsque les matériaux l’ont une fois produite et ont jeté ce qu’on appelle leur eau de carrière. Heureusement, dans beaucoup de nos provinces, on a conservé cette habitude excellente de tailler, une fois pour toutes, chaque pierre sur le chantier suivant la forme définitive qu’elle doit conserver, et, posée, l’outil du tailleur de pierre n’y touche plus. Indépendamment de l’avantage que je viens de vous signaler, cette méthode exige plus de soin et d’attention de la part des appareilleurs, et il n’est pas possible alors de faire passer des lits ou des joints à tort et à travers. Chaque pierre doit ainsi posséder sa fonction et par suite la forme convenable à la place. Puis enfin, quand une construction est montée, elle est terminée; il n’y a plus à y revenir. Il faut dire aussi que cette méthode exige de la part de l’architecte une étude complète et terminée de chaque partie de l’œuvre à mesure qu’il fournit l’ordonnance des parties de la structure.
CHAPITRE XIV
M. PAUL ÉPROUVE LE BESOIN DE SE PERFECTIONNER DANS L’ART DU DESSIN
Une chose surprenait Paul, c’était la facilité avec laquelle son cousin exprimait par quelques coups de crayon ce qu’il voulait faire comprendre. Ses croquis perspectifs, surtout, lui semblaient merveilleux, et à part lui, notre architecte en herbe cherchait à indiquer sur le papier les figures dont il voulait se rendre compte; mais, à son grand désappointement, il n’arrivait qu’à produire de véritables fouillis de lignes auxquels lui-même ne comprenait rien un quart d’heure après les avoir tracées. Et cependant, pour rédiger ses attachements auxquels le cousin attachait de l’importance, il sentait que les moyens employés par son chef lui seraient d’une grande utilité s’il pouvait les posséder[60].
Un jour donc, après avoir passé plusieurs heures sur le chantier à essayer de se rendre compte, par des croquis, de la figure des pierres taillées, sans parvenir à obtenir un résultat qui le satisfît à peu près, Paul entra chez son cousin.
«Je sens bien, lui dit-il, que ce qu’on m’a enseigné de dessin linéaire ne me suffit pas pour rendre sur le papier les figures que vous savez si rapidement expliquer par un croquis; apprenez-moi donc, mon cousin, comment il faut s’y prendre pour reproduire clairement ce qu’on a devant les yeux ou ce qu’on veut expliquer.
—J’aime à vous voir ce désir d’apprendre, petit cousin, c’est la moitié du chemin de fait; mais ce n’est que la moitié et... la moins difficile. Je ne vous enseignerai pas en huit jours, ni même en six mois, l’art de dessiner sans difficultés, soit les objets que vous voyez, soit ceux que vous imaginez dans votre cerveau; mais je vous donnerai la méthode à suivre, et avec du travail, beaucoup de travail et du temps, vous arriverez, sinon à la perfection, au moins à la clarté et à la précision. Dessiner, c’est, non pas voir, mais regarder. Tous ceux qui ne sont pas aveugles voient; combien y a-t-il de gens qui savent voir, ou qui réfléchissent en voyant? Bien peu, assurément, parce qu’on ne nous habitue pas, dès l’enfance, à cet exercice. Tous les animaux d’un ordre supérieur voient comme nous, puisqu’à bien peu de chose près ils ont des yeux faits comme les nôtres; ils ont même la mémoire des yeux, puisqu’ils reconnaissent les objets ou les êtres qu’ils aiment, qu’ils redoutent ou dont ils font leur proie. Mais je ne pense pas que les animaux se rendent compte des corps ou des surfaces autrement que par une faculté instinctive, sans que ce que nous appelons le raisonnement intervienne. Beaucoup de nos semblables ne voient pas autrement, et c’est leur faute, puisqu’ils pourraient raisonner. Mais il ne s’agit pas de cela... Voici la méthode que je vous propose:
«Vous savez ce que c’est qu’un triangle, qu’un carré; vous avez étudié la géométrie élémentaire et vous me paraissez la connaître passablement, puisque j’ai vu que vous compreniez les plans, les coupes et même les projections des corps sur plan vertical ou horizontal, puisque mes croquis vous sont intelligibles; vous allez donc prendre des cartes à jouer, et traçant à une échelle quelconque, sur chacune d’elles, les diverses faces d’une pierre que vous verrez tailler, vous découperez ces surfaces avec des ciseaux, et à l’aide de languettes de papier et de la colle, vous les assemblerez de manière à représenter tel ou tel de ces morceaux de pierres taillées. Ce petit modèle vous sera donc bien connu, vous saurez comment ses surfaces se joignent, quels sont les angles qu’elles forment. Le soir, à la lampe, vous placerez ces petits modèles devant vous, de toutes les manières, et vous les copierez tels qu’ils se présentent à vos yeux, ayant le soin d’indiquer, par un trait ponctué, les lignes de réunion des surfaces que vous ne voyez pas. Tenez, voici sur ma table un rhomboèdre en bois, lequel, comme vous le savez et le voyez, se compose de six faces semblables et égales dont les côtés sont égaux, chacune de ces faces donnant deux triangles équilatéraux réunis à la base. Voyez (fig. 37), je saisis ce corps entre mes doigts par ses deux sommets; si je vous le montre de manière qu’une de ses faces soit parallèle au plan de vision, les deux autres faces se présenteront obliquement (voir en A); vous voyez donc trois faces, mais il en est trois autres par derrière qui vous sont cachées. Comment se présenteraient-elles, si ce corps était transparent, ainsi que l’indiquent les lignes ponctuées? Si je fais pivoter le rhomboèdre entre mes doigts, de manière que deux faces soient perpendiculaires au plan de vision, ainsi: (voir en B), je ne verrai plus que deux faces, deux autres me seront dérobées et deux suivant les deux lignes ab, cd. Maintenant je présente le rhomboèdre sans qu’aucune de ses faces se trouve parallèle ou perpendiculaire au plan de vision, ainsi: (voir en C). Eh bien, je verrai encore trois faces, mais en raccourci, déformées par la perspective, et les trois autres seront indiquées par les lignes ponctuées. Faites donc le soir autant de petits modèles que vous pourrez, reproduisant les pierres que vous avez vues sur le chantier, et copiez ces petits modèles dans tous les sens. Jetez-les au hasard sur la table, plusieurs ensemble, et copiez ce que vous voyez; indiquez ce qui vous est caché par un trait ponctué ou plus fin. Quand vous aurez fait cela pendant huit jours, bien des difficultés vous seront déjà familières. Après nous verrons.»
Fig. 37.

Cette méthode plut fort à Paul, qui, sans perdre de temps, à l’aide de quelques-uns de ses relevés, se mit à faire un petit modèle d’une des pierres dont il avait mesuré les faces. C’était un sommier d’arc avec parement en retour. Il obtint, non sans peine, un assez joli petit modèle de carton qu’il établit fièrement sur la table de famille après dîner et qu’il copia d’abord sur le lit de pose, puis en le plaçant de différentes façons (fig. 38). Il serait resté à la besogne toute la nuit, tant cela l’occupait et lui faisait faire des découvertes intéressantes, si, à onze heures, Mme de Gandelau n’eût donné le signal du départ. Paul eut quelque peine à s’endormir, et son sommeil fut rempli de modèles de carton fort compliqués, qu’il cherchait à assembler sans pouvoir y parvenir. Aussi se leva-t-il assez tard, et en entrant dans la chambre du grand cousin il ne manqua pas de mettre l’heure avancée sur le compte de sa mauvaise nuit. «Bon, dit le grand cousin, vous avez la fièvre de la géométrie descriptive, tant mieux; on ne l’apprend bien qu’avec passion. Nous la travaillerons ensemble quand les froids auront suspendu notre construction, et que le mauvais temps nous enfermera ici. Il faut qu’un architecte arrive à se servir de la géométrie descriptive, comme on écrit l’orthographe, sans s’en préoccuper. Il faut que la perspective lui soit absolument familière. On ne saurait savoir l’une et l’autre trop tôt, et ce n’est que pendant la première jeunesse qu’on peut apprendre ces choses-là de manière que l’on n’ait plus à y songer, dût-on vivre cent ans. Vous êtes bon nageur, et si vous tombez à l’eau, vous n’avez pas besoin de vous dire quels sont les mouvements qu’il faut faire pour vous tenir à la surface et pour vous diriger; eh bien, c’est de cette façon qu’il faut savoir la géométrie et la perspective. Seulement, il convient de donner un peu plus de temps à la pratique de cette partie essentielle de notre art qu’il n’en faut pour savoir nager comme une grenouille.»
Fig. 38.

CHAPITRE XV
L’ÉTUDE DES ESCALIERS
Il était temps de donner les détails nécessaires à l’exécution des escaliers. Le grand cousin avait dit à Paul de préparer ces détails; mais Paul, comme on peut le supposer, ne s’en était pas tiré à son honneur et n’avait fourni que des traits parfaitement inintelligibles aux autres aussi bien qu’à lui-même, malgré les indications sommaires fournies par l’architecte en chef.
«Allons, dit le grand cousin, il faut nous mettre à cette besogne ensemble.
«Le père Branchu et le charpentier demandent les détails.
Fig. 39—Le tracé du grand escalier.

«Prenons d’abord le grand escalier et traçons sa cage (fig. 39). Nous avons pour la hauteur du rez-de-chaussée, compris l’épaisseur du plancher, 4m,50c, les marches ne doivent pas avoir plus de 0m,15c de hauteur chacune; il nous faut donc compter trente marches pour arriver du sol du rez-de-chaussée au sol du premier étage. De largeur ou de pas, suivant le terme admis dans les constructions, une marche doit avoir de 25 à 30 centimètres, pour donner une montée facile. Donc trente marches donnent 7m,50c ou 9 mètres de développement. Je crois vous avoir déjà dit cela quand nous avons tracé le plan du rez-de-chaussée. Si nous prenons le milieu de l’espace réservé aux marches, sur notre plan, nous trouvons juste 9 mètres. Traçant donc les marches sur cette ligne milieu et leur donnant 275 millimètres de pas, nous pouvons trouver deux paliers dans les angles en A, A’; nous ferons gironner ces marches de manière à éviter les angles aigus près du noyau. La première marche sera en B, la dernière en C. En D, nous ferons sous l’emmarchement la cloison qui permettra d’établir le water-closet en A’. Puisque, à ce palier A’, nous avons monté 18 marches (chacune ayant 15 centimètres de hauteur), nous aurons pour ce water-closet 2m,50c sous plafond, ce qui est plus que suffisant. Nous l’éclairerons par une fenêtre E. Les deux baies F éclaireront l’escalier et suivront le niveau des marches, comme l’indique l’élévation. Car rien n’est plus ridicule et plus incommode que de couper les fenêtres par les marches d’un escalier, et, bien que cela soit pratiqué tous les jours dans nos habitations, c’est là un de ces contre-sens que tout constructeur doit éviter. Du couloir de service G, on entrera dans le water-closet par la porte H.
«Traçons maintenant l’élévation ou plutôt la projection verticale de cet escalier. Voici comment on procède: on trace la cage en élévation, puis on divise la hauteur à monter en autant de parties qu’il doit y avoir de marches, ainsi que je le fais en I. Projetant horizontalement ces divisions sur l’élévation, et verticalement les bouts des marches avec la cage et le noyau, indiqués au plan, on obtient par la rencontre de ces deux projections le tracé des marches le long de la cage et contre le noyau.
«Voilà qui est fait. La dernière marche est donc en K au niveau du plancher du premier étage. Pour monter au deuxième étage, nous avons 4m,00 à monter d’un plancher à l’autre; donnant 0m,156 à chaque marche, nous trouvons 26 marches, plus une fraction de millimètre dont il n’y a pas à tenir compte. Donc, nous conserverons en plan le tracé de la première révolution à partir de la marche L, ce qui donne 13 marches jusqu’au point M. De ce point nous tracerons les 13 autres marches pour faire le nombre de 26, comme je le marque sur le bout de plan supplémentaire en N. Puis, pour l’élévation, nous procéderons comme ci-dessus. Nous obtiendrons alors le tracé général de V en X pour les deux étages. Le tracé établi, il s’agit de savoir en quelle matière nous ferons ces marches? Étant comprises entre des murs et un noyau qui est un mur lui-même, nous pouvons, si bon nous semble, les faire en pierre de taille d’un seul morceau chacune. Toutefois, cela n’est guère praticable en ce pays parce que nous nous procurerions difficilement de la pierre dure, compacte, fine, bonne pour cet objet. Nous nous contenterons donc de faire seule la première marche en pierre, et, quant aux autres, nous les ferons en charpente, en les recouvrant de bonnes tablettes de chêne; et pour ne pas les sceller dans les murs, nous ménagerons un bandeau saillant en maçonnerie formant crémaillère[61] le long des murs et du noyau pour recevoir la partie de leurs abouts, ainsi que je vous l’indique ici (fig. 40). On lattera ces marches laissées brutes par-dessous, rabotées seulement sur la face ou contre-marche[62] A. Afin qu’elles ne puissent branler sur leur repos de maçonnerie, nous les fixerons avec des pattes B, lesquelles seront masquées par la tablette formant pas et entreront dans les trous de scellements C.
Fig. 40.

«Quant à l’escalier de service en limaçon, nous le ferons en pierre dure, chaque marche portant noyau, ainsi que je vous le marque ici (fig. 41).
Fig. 41.

«Maintenant essayez de mettre tout cela au net pour pouvoir donner promptement les détails au maçon et au charpentier.»
Avec bien de la peine, Paul parvint à faire un tracé assez complet sur les indications fournies par le grand cousin; mais celui-ci fut obligé d’y mettre souvent la main, car son inspecteur n’était pas de première force en géométrie descriptive élémentaire, et ces projections lui offraient à chaque instant des difficultés. Paul s’embrouillait dans ses lignes, prenait un point pour un autre, et eût maintes fois laissé de côté compas, équerre et tire-ligne, si le grand cousin n’avait été là pour le remettre sur la voie.
CHAPITRE XVI
LE CRITIQUE
On était à la fin de novembre et le temps avait jusqu’alors permis à nos constructeurs de ne pas perdre un jour. Le soleil d’automne favorisait l’entreprise et la maison s’élevait déjà sur quelques points, à la hauteur des linteaux des fenêtres du rez-de-chaussée. Cependant, il fallait toute la volonté de M. de Gandelau pour que les travaux ne fussent pas suspendus. Le petit chantier se dégarnissait peu à peu des ouvriers valides appelés sous les drapeaux. Ceux qui demeuraient perdaient du temps et avaient l’esprit ailleurs. On ne pouvait plus guère faire de charrois, tous les chevaux et charrettes étant réquisitionnés. Le pays était sillonné des corps qui se dirigeaient sur la Loire. Bien des heures se passaient en causeries et chacun attendait anxieusement des nouvelles de la guerre. Elles étaient de plus en plus sombres. Cependant, Orléans avait été réoccupé par les troupes françaises et tout espoir ne paraissait pas encore perdu. Paris résistait. Sur ces entrefaites, arrivait au château de M. de Gandelau un nouveau personnage, ami de la famille, qui, ayant eu sa propriété occupée et dévastée par les Allemands, avait dû l’abandonner crainte de pis, et, se dirigeant vers l’ouest de la France où il avait des parents, s’arrêta en passant chez M. de Gandelau. C’était un homme de cinquante à soixante ans, grand, d’un aspect froid, bien qu’un sourire perpétuel semblât stéréotypé sur sa figure. On eût pu le prendre pour un diplomate de la vieille roche.
Le nouveau venu avait beaucoup lu, beaucoup voyagé, savait un peu de tout, faisait partie de plusieurs sociétés savantes, son opinion était d’un certain poids dans son département; il avait prétendu à la députation, s’était lancé dans l’industrie et y avait perdu de grosses sommes, puis dans l’agriculture, et, les restes de sa fortune risquant de s’y engloutir, il se contentait de prendre le côté théorique des choses et de faire paraître des brochures sur toutes les questions, imprimées à ses frais et répandues à profusion. Chacun de ses opuscules prétendait invariablement donner une solution simple à toutes les difficultés, soit dans le domaine de la politique, des sciences, de l’industrie, du commerce et même des arts. Il avait fait bâtir, et les architectes lui paraissant impropres à pratiquer l’art de la construction, dépensiers, imbus de préjugés, lui seul avait dirigé ses bâtisses; faisant ses marchés, traitant directement avec les fournisseurs, donnant les plans, surveillant les travaux. Cette fantaisie lui avait coûté assez gros et un beau jour sa bâtisse s’écroulait. Les ingénieurs ne possédant pas plus sa confiance que les architectes, il avait voulu tracer des voies sur ses domaines et les faire exécuter d’après un système à lui. Ses essais en ce genre n’avaient pas eu plus de succès que ses tentatives en construction. Les chemins persistaient à être impraticables. Mais M. Durosay (c’était son nom) était de ces personnages auxquels l’expérience n’enseigne pas grand’chose, fût-elle faite à leurs dépens. Au demeurant, c’était un honnête homme, extrêmement poli, obligeant, généreux même, surtout envers ceux qui avaient l’art de flatter ses travers, et qui par intérêt ou conviction le considéraient comme un juge infaillible en toutes matières.
Quelqu’un fût-il venu le consulter sur un sujet au moment de monter en wagon, qu’il eût laissé partir le train plutôt que de ne pas rendre un arrêt avec considérants. Seulement il jugeait toute chose d’après un système admis à priori, et n’écoutait que d’une oreille distraite les raisons particulières qui eussent pu modifier ce système. Il admettait d’ailleurs la discussion et ne manifestait pas la moindre impatience si on ne partageait pas son opinion. Souvent il répétait cet aphorisme: «Que du choc des idées contraires jaillit la lumière,» mais il entendait bien la fournir toujours et ne la recevoir jamais.
Lorsqu’il fut installé dans le château pour quelques heures et qu’on eut épuisé les tristes sujets de conversation qui étaient à l’ordre du jour, on en vint à parler de la maison de Paul (c’est ainsi qu’on la désignait en famille). M. Durosay demanda à voir les projets. «Ça me connaît un peu, la bâtisse; je sais ce que c’est,» dit-il.
Le grand cousin ébaucha un sourire, mais le nouveau venu n’y prit pas garde, ses mésaventures comme constructeur n’ayant laissé dans son esprit aucune trace fâcheuse.
«Voilà qui est très bien,» dit M. Durosay quand on lui eut expliqué les plans et qu’il les eut examinés. «J’ai vu en Belgique des maisons qui ressemblent un peu à ceci. Il y a là de très bonnes idées; ce sera une fort agréable habitation si messieurs les Prussiens veulent bien vous la laisser achever... Me permettez-vous quelques observations?...
—Sans aucun doute.
—Ce n’est pas que j’aie la moindre prétention à vous faire rien changer à ces plans, qui me semblent excellents... Mais j’ai beaucoup vu, beaucoup comparé... Eh bien, pour vous exprimer franchement ma première impression... il me semble que ceci a plutôt le caractère d’une maison de ville, d’un hôtel, que d’une maison des champs... Vous m’excuserez, n’est-ce pas?... Je ne comprends pas une maison de campagne ainsi fermée, j’y voudrais voir un portique autour, au moins une large véranda; des fenêtres plus ouvertes, l’expression mieux sentie de la vie extérieure.
—Eh, mon cher ami, dit M. de Gandelau, je compte bien que mes enfants viendront passer ici une bonne partie de l’année; il ne s’agit pas pour eux de posséder une de ces habitations dans lesquelles on demeure seulement pendant deux ou trois mois d’été et où l’on reçoit les oisifs de la ville; il leur faut une bonne maison bien close et couverte, où ils puissent résider en toute saison.
—Certainement, c’est sagement pensé; mais que vous semble de ces villas du nord de l’Italie où le climat est assez rude cependant en hiver et au printemps, qui n’en sont pas moins délicieuses avec leurs portiques, leurs terrasses, leurs larges vestibules bien ouverts, leurs loges donnant sur la campagne? Toutes ces habitations ont grand air, ennoblissent la vie, pourrait-on dire, élargissent les idées étroites, auxquelles notre époque n’est que trop portée... Puis, ne vous paraît-il pas que ce défaut de symétrie est trop accusé, au moins sur l’une des façades? Que cela ressemble un peu à des constructions faites les unes après les autres, en vue de satisfaire à des besoins successifs; qu’enfin cela manque peut-être de cette unité que l’on doit trouver en toute œuvre d’art?
—Mais ce n’est pas une œuvre d’art que je prétends laisser à ma fille; c’est une bonne maison, commode et solide.
—Soit. Vous conviendrez cependant que si l’on peut réunir les deux qualités, on ne saurait s’en plaindre. Pour une personne distinguée et charmante de tous points comme est madame votre fille, il ne messied pas d’habiter une maison qui reflète à l’extérieur ce charme et cette distinction. Il ne vous déplairait pas, quand vous irez visiter Mme Marie, de voir de loin la petite famille qui lui viendra, groupée autour d’elle sous un portique d’une délicate architecture ou sous une loggia... Ceci me semble être plutôt la maison de quelque grave échevin flamand. Il y a dans ces pignons une certaine austérité qui...
—Allons donc, mon cher ami, des pignons ne sont pas austères; ce sont des pignons, voilà tout.
—Si fait, ces pignons et leurs grands toits ont une sévérité qui ne s’accorde pas à l’idée qu’on se fait d’une maison de plaisance.
—Mais ce n’est pas une maison de plaisance; c’est une maison faite pour les gens qui la doivent habiter, non pour les badauds, d’autant que par ici nous n’en voyons point.
—N’importe, j’eusse aimé réchauffer ces dehors, un peu froids d’aspect, par des saillies ajourées, des loges, une galerie couverte avec terrasse au-dessus.
—Réchauffer, réchauffer, c’est bientôt dit, mais on y attrape des rhumatismes sous vos galeries. Cela est bon à Nice ou à Menton, mais n’a rien de pratique dans nos campagnes. Il est bon que le soleil frappe les murs de nos habitations, et vos portiques sont des serres à champignons.
—Je vois, reprit M. Durosay, après une pause, que vous avez toujours, mon cher ami, le goût de ce que vous appelez le côté pratique des choses. Et cependant, voyez quelle bonne occasion de donner à madame votre fille une de ces habitations qui, sans négliger les satisfactions matérielles de la vie, posséderait ce parfum d’art qui se trouve trop rarement dans nos provinces. Un peu d’élégance extérieure est un charme puissant qui laisse dans les esprits une trace indélébile. C’est ainsi que les populations de l’Italie conservent la poésie des époques brillantes de leur civilisation. Elles savent, au besoin, sacrifier une partie de ce que nous appelons le confort, des nécessités de la vie matérielle, pour conserver parmi elles ces belles traditions du grand art.
—Je ne sais ce que sont les traditions du grand art, et si ces traditions nous préservent de la pluie, du vent ou du soleil, et je vous avoue que vos villas italiennes des environs de Vérone et de Venise m’ont paru fort tristes et maussades avec leurs colonnades et leurs contrevents fermés. Je n’ai jamais eu l’envie de les visiter, car je suppose qu’on s’y trouve fort mal à l’aise. Si cela est fait pour présenter aux touristes des modèles d’architecture, je le veux bien, mais je n’ai pas la prétention d’amuser ou d’intéresser les touristes, et ma fille partage mes idées à ce sujet.
—Peut-être... cependant madame votre fille visite en ce moment l’Italie; elle doit séjourner sur les bords du Bosphore; qui sait si, en revenant ici, elle ne serait point ravie de retrouver comme un souvenir des impressions qu’elle n’aura pas manqué d’éprouver là-bas, et si la surprise que vous lui ménagez n’aurait pas plus de prix si vous lui rappeliez quelque peu ces impressions? Qu’en pensez-vous, monsieur l’architecte?
—Moi, dit le grand cousin, j’écoute et ne puis qu’être ravi de vous entendre si bien discourir sur notre art.
—Ainsi donc, vous partageriez mon opinion, et vous seriez disposé à donner à cette habitation si bien distribuée par vos soins quelques agréments extérieurs qui peut-être lui font défaut?
—Je ne dis pas cela. M. de Gandelau nous a, suivant son habitude, laissé toute liberté, et n’a fait que me donner le chiffre de la somme qu’il ne voulait pas dépasser. D’ailleurs, le programme accepté, on ne nous a imposé ni une sévérité excessive, ni interdit l’emploi de ce que vous considérez comme les agréments extérieurs d’une habitation.
—Eh bien, si mon ami, avec son esprit positif, ne paraît pas sensible à ses agréments, ne pensez-vous pas, vous, artiste, qu’il y aurait ici l’occasion d’ajouter quelque chose à ces façades, peut-être un peu sévères d’aspect, et que certainement, à l’aide de votre talent, vous sauriez rendre moins froides? Vous connaissez l’Italie, vous avez visité Pompéi; ne trouvez-vous pas dans l’architecture de ces contrées mille motifs dont on peut s’inspirer, des exemples ravissants, des...?
—Oui, j’ai visité l’Italie et la France, et je vous avoue que je n’ai jamais pu être sensible aux œuvres d’architecture de ces contrées, qu’autant qu’elles conservaient l’empreinte des mœurs, des usages de ceux qui les ont su produire. Vous parlez de Pompéi. Ce qui m’a vivement touché dans les restes de cette bourgade des provinces Italiques, c’est précisément cette qualité. Ces petites habitations sont bien celles qui convenaient aux habitudes de l’antiquité, au moment où elles ont été élevées, au climat sous lequel on les construisait. Mais de cette étude, je déduis que puisque nous ne sommes point sur les rivages du golfe de Naples et que nous avons des habitudes fort différentes de celles qui convenaient aux Pompéiens, nos demeures ne sauraient en aucune façon rappeler les leurs; que, par exemple, s’il était fort agréable de souper dans un triclinium ouvert et abrité du vent par un velum, nous ne saurions disposer, dans le département de l’Indre, des salles à manger sur ce modèle; que s’il était fort doux de coucher dans une chambre occupant quatre ou cinq mètres de surface dont on laissait la porte ouverte sur une cour entourée d’un portique, cela serait incommode chez nous, et qu’on risquerait fort de s’enrhumer si on laissait la porte ouverte, ou d’étouffer si on la fermait.
«Mais puisque vous avez dit un mot des habitations antiques, permettez-moi de vous faire observer que celles de Pompéi, même les plus riches, ne manifestent à l’extérieur aucune de ces dispositions monumentales que vous paraissez aimer. Les anciens gardaient pour l’intérieur le luxe dont ils prétendaient jouir, et il ne paraît pas qu’ils se soient préoccupés d’en montrer quelque chose aux passants. Je ne sais pas trop ce que pouvaient être leurs villæ, leurs maisons de campagne; mais tout me porte à croire, d’après des débris conservés, qu’elles ne sacrifiaient point à cette vanité toute moderne de montrer au dehors des formes d’architecture de nature à impressionner les badauds.
«Je crois que ces palais des champs qui semblent vous avoir séduit, dans l’Italie du nord, sont des œuvres de vanité bien plus que des demeures propres aux usages de ceux qui les ont élevées; de fait, elles n’ont guère été habitées, et l’état de délabrement où vous les voyez ne date pas d’hier. Élevées par la vanité, l’envie de paraître, elles n’ont duré, comme habitations, que ce que durent les œuvres dues à la vanité, c’est-à-dire quelques années de la vie d’un homme, après quoi elles ont été abandonnées.
—Vous donnez le nom de vanité, répliqua M. Durosay, à ce que je crois être l’amour de l’art: le désir de montrer l’œuvre d’art.
—Nous ne nous entendrons jamais probablement sur ce point; je crois que l’art, répondit le grand cousin, consiste, en architecture du moins, à être vrai et simple. Vous ne voyez qu’une forme qui vous séduit ou vous déplaît; je cherche autre chose, ou plutôt j’observe d’abord si cette forme est bien l’expression d’un besoin, si elle a sa raison d’être, et elle ne me séduit qu’autant que cette condition est remplie, selon mon jugement.
—Alors une grange est, pour vous, une œuvre d’art?
—Certes, si elle est bien faite pour ce qu’elle doit abriter, à mes yeux elle vaut plus qu’un palais incommode, qui d’ailleurs est décoré de colonnades et de frontons.
—Vous devriez aller en Amérique.
—Peut-être ferais-je sagement, si je savais que là on cherchât simplement à bâtir en raison des goûts et des besoins des habitants. Mais en Amérique, comme partout aujourd’hui, on manifeste des prétentions au style et on copie ce qu’on croit être le beau par excellence, c’est-à-dire qu’on applique, à tort et à travers, des traditions dont on ne cherche pas l’origine ou le principe.
—Allons, dit M. de Gandelau qui trouvait la discussion un peu longue, nous voilà bien loin de la maison de Paul; pour vous satisfaire, quand vous viendrez voir ma fille dans sa nouvelle habitation, nous ferons élever devant une des façades un portique de carton, et nous placerons sous son ombre des Berrichonnes déguisées en Vénitiennes, mêlées à quelques seigneurs en robe écarlate, jouant de la viole d’amour et du basson. Il est temps d’aller nous reposer, il se fait tard.»
CHAPITRE XVII
M. PAUL DEMANDE CE QUE C’EST QUE L’ARCHITECTURE
Le grand cousin s’attendait bien à ce que Paul reviendrait sur la discussion de la veille au soir, et, en effet, en allant tous deux, de bon matin, visiter les travaux, Paul ne manqua pas de tâter le terrain. Mais il ne savait pas trop ce qu’il voulait demander. Le grand cousin ne l’aidait pas, il prétendait lui laisser tout le loisir de résumer ses idées.
«Est-ce que M. Durosay se connaît en architecture? dit enfin Paul.
—Mais il en parle comme une personne à laquelle cet art n’est pas étranger.
—Cependant vous n’avez pas paru lui accorder ce qu’il demandait.
—Et que demandait-il?
—Mais... vous le savez bien... Il aurait désiré que la maison de Marie fût... plus...
—Plus quoi?
—Plus... moins sévère; qu’elle eût un portique, une loggia... Qu’est-ce qu’une loggia?
—C’est un large balcon couvert et le plus souvent fermé des deux côtés, mais s’ouvrant sur sa face, soit au rez-de-chaussée, soit aux étages supérieurs, sur la voie publique ou la campagne.
—Pourquoi ne ferait-on pas une loggia à la maison de Marie?
—On pourrait en faire une ou plusieurs.
—Alors?
—Alors il faudra nécessairement la placer devant une des pièces, soit le salon, par exemple au rez-de-chaussée, au milieu de la façade sur le jardin, et au premier devant la grande chambre à coucher.
—Est-ce que cela ne ferait pas bon effet?
—Peut-être; mais la pièce à la suite, qui s’ouvrirait sur cette loge, serait triste et sombre, puisque ses fenêtres donneraient sous son plafond.
—Ah oui, c’est vrai; mais au fait, nous en avons des loges au bout du salon, de la salle de billard et de la salle à manger.
—Oui, seulement elles sont fermées au lieu d’être ouvertes sur le dehors, et ces pièces bénéficient de leur surface. Ces loges sont alors des cages, ce qu’on appelait autrefois des bretêches. On a ainsi tous les avantages d’une loge, sans en avoir, dans notre climat, les inconvénients.
—Pourquoi n’avez-vous pas dit cela à M. Durosay?
—Mais il le voyait de reste; il n’était pas besoin de le lui dire.
—Il aurait voulu aussi un portique.
—Pour quoi faire?
—Je ne sais pas... Il disait que cela serait joli, que ma sœur et ses enfants seraient groupés là-dessous, et que de loin cela ferait très bien.
—Et serait-il très agréable à madame votre sœur de faire très bien de loin?
—Oh, je crois que cela lui serait indifférent.
—Et pour qui faisons-nous la maison?
—Mais pour ma sœur.
—Et non pour les flâneurs, n’est-ce pas? Or ce portique aurait les inconvénients des loges, il rendrait sombres et tristes les pièces qui s’ouvriraient sous les arcades ou colonnades. Donc, comme on vit plus souvent chez nous dans les pièces que sous un portique, ce serait payer un peu cher le plaisir de former des groupes agréables aux yeux des gens qui passent.
—Sans doute. D’ailleurs, devant la salle de billard, nous avons une serre avec descente au jardin qui peut servir de portique, sans assombrir la pièce, puisque ce sera vitré.
—Assurément.
—M. Durosay n’y a pas fait attention peut-être.
—Si fait, mais ce n’est pas monumental. Il eût voulu un vrai portique couvert, à la façon des portiques italiens.
—Il semble aimer beaucoup l’architecture italienne?
—Laquelle?
—Mais celle dont il parlait.
—C’est qu’il y a bien des sortes d’architecture en Italie, suivant les époques, les latitudes et les usages des populations de la péninsule.
—Vous ne le lui avez pas fait observer.
—Il doit le savoir.
—Je vois bien que vous ne prenez pas au sérieux les opinions de M. Durosay.
—M. Durosay est un homme recommandable, ses opinions sont sincères et par conséquent je les prends au sérieux; seulement il apprécie les choses à un point de vue qui n’est point le mien. Il juge les questions d’art comme un homme du monde, avec son sentiment, et je crois que pour nous, architectes, il les faut juger avec le raisonnement. Le sentiment ne raisonne pas; c’est comme la foi; donc nous ne saurions nous entendre, puisque nous parlons chacun une langue différente.»
La lumière ne se faisait pas dans l’esprit de Paul. Jusqu’alors il avait pensé que l’architecture s’apprenait comme on apprend la grammaire et l’orthographe, et voilà que son cousin lui déclarait qu’il y avait plusieurs langages, et qu’en supposant que l’on sût l’un des deux, l’autre demeurait inintelligible. Il ne comprenait pas comment le raisonnement avait à intervenir dans une affaire toute de forme, d’apparence, et il ne savait même comment poser à son cousin des questions à ce sujet, qui pussent l’éclairer. Il s’en allait donc la tête baissée, abattant, avec son bâton, les chardons jaunis qui encombraient les bords du chemin. Le cousin, de son côté, ne paraissant pas désireux de rompre le silence, on arriva ainsi au chantier; il était presque désert.
«Il a gelé la nuitée passée, dit le père Branchu, et ça va prendre dur.
—Eh bien, il faut couvrir les maçonneries avec du fumier ou du chaume et nous nous arrêterons. Mettez des plats-bords sur les murs, le chaume par-dessus et des dosses avec des moellons de distance en distance. Ayez le soin que les plats-bords débordent les parements des murs. Si vous n’avez pas assez de chaume, mettez de la terre sur les plats-bords ou des mottes de gazon. Pour les voûtes des caves, répandez dessus une bonne couche de terre avec pentes, et ménagez quelques ouvertures dans les reins pour que la pluie ou l’eau des fontes de neiges puisse s’écouler. Allons! vivement, faites-moi disposer tout cela, que ce soit terminé demain soir; puis nous nous reposerons jusqu’à la fin des froids.—Aussi bien, dit le père Branchu, tous les gars sont partis et n’y a plus au chantier que des impotents.
«Cette suspension des travaux, dit le grand cousin, en reprenant le chemin du château, va nous permettre d’étudier les détails de la construction sans nous presser.
—Oui, répondit Paul; mais je voudrais bien savoir comment vous vous y prenez, lorsqu’il s’agit de tracer un détail?
—Vous l’avez bien vu, depuis deux mois que nous en faisons?
—Pas tout à fait: j’entends bien que vous dites ce que vous voulez, et ce que vous voulez se trouve tracé sur le papier; j’ai essayé de faire de même, et, tout en sachant bien ce que je voulais, il ne venait rien sur le papier, et même ce que je traçais me faisait oublier ce que j’avais dans l’esprit. Cependant, pour chaque chose que l’on veut faire en architecture, il doit y avoir un moyen, un procédé, un... comment dirais-je? une recette...
—Allons donc! vous y voilà. Vous voyez bien, petit cousin, que l’on croit comprendre et vouloir, bien que l’on ne sache réellement pas toujours ce que l’on veut, que l’on ne comprenne pas nettement une proposition; depuis ce matin votre pensée tourne autour de cette question que vous venez seulement de m’adresser; j’ai voulu vous laisser le loisir de la préciser; il a fallu que votre cerveau travaillât. Maintenant, grâce à l’effort que vous avez fait, vous saisirez mieux ce que je puis vous répondre. Vous vous rappelez ces deux vers de Boileau:
Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, Et les mots pour le dire arrivent aisément,
et qui peuvent s’appliquer à tous les arts? L’important est de s’habituer à concevoir avec netteté; le malheur est qu’on apprend à faire une phrase avant d’apprendre à raisonner, et qu’on veut exprimer sa pensée avant qu’elle ait été entièrement élaborée dans le cerveau. Alors on croit suppléer à ce qu’il y a d’incomplet dans cette pensée, par un heureux assemblage de mots; en architecture on songe à des formes qui ont paru attrayantes, avant de savoir si elles rendront exactement ce que demande la raison, l’observation rigoureuse d’une nécessité de construction ou d’un besoin. S’il s’agit d’un discours, le vulgaire est facilement entraîné par une phrase brillante et ne s’aperçoit que trop tard du vide que recouvre cette forme séduisante. S’il s’agit d’architecture, de même aussi le vulgaire est séduit par un aspect pittoresque et une forme attrayante, et s’aperçoit à ses dépens des défauts de l’édifice. M. Durosay, tout pénétré de certaines formes qui l’avaient séduit comme touriste, n’a jamais songé à se demander si ces apparences étaient en harmonie avec les besoins auxquels il faut satisfaire, avec les nécessités de la structure; il n’a vu que le tour de la phrase et n’a point cherché si derrière elle il y avait une idée mûrie. Nous aurions donc pu discuter ainsi des journées sans espérer nous convaincre, lui ne s’occupant que de la forme ou de la façon dont la phrase est tournée, mais ne cherchant pas si cette forme a une signification, si cette phrase exprime une pensée nette. Tout est là, cher cousin; et, suivant ma manière de voir, notre pays, si voisin d’une ruine totale, ne se relèvera que du jour où il réfléchira avant de parler. Nous bâtissons des édifices immenses qui emploient des sommes fabuleuses et nous ne savons pas clairement ce qu’ils devront contenir. Ou plutôt, nous songerons à faire la boîte, quitte à l’utiliser pour tel ou tel usage. Et remarquez bien que cette fâcheuse habitude ne s’applique pas qu’aux monuments. Combien est-il d’honorables bourgeois, comme M. Durosay, qui, s’ils ont à se faire bâtir une maison, se préoccupent d’abord d’élever un chalet, ou une villa italienne, ou un cottage anglais, suivant leur fantaisie du moment, sans trop savoir si dans cette boîte ils vivront commodément? Ainsi verrez-vous des villas italiennes dans le nord de la France et des chalets suisses à Nice. Apprenez à raisonner, à observer d’abord, et vous serez un bon avocat, un bon médecin, un bon militaire, un bon architecte. Si la nature vous a doué du génie, tant mieux, ce sera un magnifique complément à vos facultés; mais si vous n’avez pas pris l’habitude de raisonner, le génie ne vous servira de rien, ou plutôt il ne saurait se développer. Or pour apprendre à raisonner, il faut travailler beaucoup et longtemps, et ne se pas laisser séduire par les apparences, si attrayantes qu’elles soient. Malheureusement notre éducation, notre instruction en France nous portent à nous contenter des apparences, à nous appuyer sur des traditions considérées comme articles de foi et que l’on ne saurait, par conséquent, discuter. Vous trouverez partout en face de vous le portique de M. Durosay. L’armée, l’administration, les lettres, la politique, les arts ont leur portique qu’il vous faudra accepter pour faire n’importe quoi ou entrer n’importe où; à moins que vous n’ayez assez d’énergie, de puissance de travail, d’indépendance de caractère, d’intelligence des affaires, de ténacité et par suite d’autorité, pour dire: Je n’accepte votre portique qu’autant que je jugerai utile de m’en servir. Et pour en revenir à votre question: «Y a-t-il, en architecture, des recettes, des procédés?» Je vous répondrai qu’il y a des procédés pratiques propres à la construction; mais comme les matériaux, les moyens d’exécution se modifient tous les jours, ces procédés doivent suivre ces variations. Quant à l’architecture, il y a une méthode à suivre dans tous les cas qui se présentent, il n’y a pas de recettes, de procédés. Cette méthode n’est autre chose que l’application de votre faculté de raisonner à tous ces cas particuliers; car ce qui est bon en telle circonstance ne l’est pas en telle autre. C’est donc sur l’observation de ces circonstances, des faits, des habitudes, du climat, des conditions d’hygiène que s’appuiera votre raisonnement avant de concevoir l’œuvre. Et quand cette opération sera complète et coordonnée dans votre cerveau, alors vous mettrez sans hésitation sur le papier le résultat de ce labeur intellectuel.
—Je crois bien saisir ce que vous dites, mais par où commencer?
—En prenant l’habitude d’observer tout et de réfléchir sur tout ce que vous voyez, entendez ou lisez. Quand vous avez devant vous un fossé que vous voudriez franchir, ne vous demandez-vous pas intérieurement si vos jarrets vous permettront de sauter sur l’autre bord; ne savez-vous pas, par suite d’observations précédentes, si vous pourrez ou non franchir ce fossé et ne vous décidez-vous pas pour l’un ou l’autre parti? Le résultat de ces observations établit donc une conviction chez vous qui vous permet d’agir sans hésitation. Vous ne vous demandez pas, avant de sauter, si Achille ou Roland, au dire des poètes, ont franchi des intervalles beaucoup plus larges. C’est vous, ce sont vos forces que vous consultez, non celles des héros, sous peine de tomber dans l’eau. Eh bien, si vous avez une maison à bâtir pour une personne que vous connaissez, vous vous dites d’abord qu’une maison est faite pour abriter les gens, puis vous vous représentez les habitudes du propriétaire, vous supputez le nombre de pièces qu’il lui faut, quels sont les rapports nécessaires entre elles. Vous savez s’il vit seul ou s’il reçoit beaucoup de monde, s’il habitera la maison en telle saison, s’il aime ses aises ou s’il vit très modestement, s’il a un nombreux domestique ou s’il se fait servir par une seule personne, etc.; et quand vous aurez bien médité sur toutes ces conditions essentielles, vous chercherez à mettre sur le papier le résultat de vos observations. Mais si vous vous occupez d’abord de placer cet homme et sa famille dans une maison de Pompéi ou dans un manoir du moyen âge, il y a beaucoup à parier que vous lui élèverez une habitation incommode, que vous serez contraint de torturer les services pour les arranger dans une construction appartenant à une époque et à une civilisation différentes de notre civilisation et de notre temps.
—Je comprends bien; et cependant on apprend comment il faut faire une porte, une fenêtre, un escalier.
—C’est-à-dire qu’on explique comment, avant nous, d’autres hommes s’y sont pris pour faire une porte, un escalier, un plancher; mais on ne prétend pas, et on ne doit pas prétendre, en vous enseignant les moyens employés par nos prédécesseurs, vous imposer de faire exactement ce qu’ils ont fait, puisque vous possédez peut-être des matériaux qu’ils n’avaient pas et que vos usages diffèrent des leurs. On vous dit, on doit vous dire: «Voilà les résultats de l’expérience acquise depuis l’antiquité jusqu’à notre temps; partez de là, faites comme ont fait vos devanciers, appliquez votre faculté de raisonner à l’emploi des connaissances acquises, mais en obéissant à ce que réclame le temps présent. Il ne vous est pas permis d’ignorer ce qui s’est fait avant vous, c’est une masse commune, un bien acquis, il faut en connaître l’étendue et la valeur; mais ajoutez-y l’apport de votre intelligence, faites un pas en avant, ne rétrogradez pas.»—Eh bien, pour ne pas rétrograder en architecture, il n’est qu’un moyen: c’est de faire que l’art soit l’expression fidèle des nécessités du temps où l’on vit, que l’édifice soit bien l’enveloppe de ce qu’il doit contenir.
—N’est-ce pas ce que l’on fait?
—Pas précisément; nous sommes un peu comme ces gens qui ont hérité de leurs ascendants d’un très riche mobilier, fort respectable et respecté, qui le gardent et s’en servent, bien que ce mobilier leur soit fort incommode et ne corresponde plus aux habitudes du jour; qui ont même préposé quelqu’un à la garde de ces vieilleries, avec charge de ne les pas laisser modifier. Si vous voulez alors, vous, maître de la maison, changer l’étoffe ou envoyer quelques-uns de ces objets plus gênants qu’utiles au grenier, le gardien que vous payez, que vous logez, prend un air digne et déclare que les fonctions dont vous l’avez investi, qu’il tient à remplir correctement, lui interdisent de laisser faire ces modifications ou suppressions; qu’il est de son honneur de ne pas laisser dilapider ou changer ces bibelots, puisqu’il est préposé à leur conservation. Pour avoir la paix chez vous, vous continuez à vous servir de ces meubles insupportables et vous gardez leur gardien.
—Je ne comprends pas parfaitement.
—Vous comprendrez plus tard. Tenez-vous seulement pour averti. Si vous entrez dans quelque vieil hôtel tout bourré de meubles hors d’usage, gardez-vous de les critiquer; si les maîtres de la maison se contentent de sourire, le préposé à la garde de ces curiosités fera si bien que vous n’y pourrez remettre les pieds.»
CHAPITRE XVIII
ÉTUDES THÉORIQUES
Le froid, les circonstances obligeaient d’interrompre les travaux. L’hiver pouvait être long. Le grand cousin et Paul se préparèrent donc à employer fructueusement ces loisirs forcés. Il fut décidé entre eux que non seulement on mettrait au net tous les détails nécessaires à l’achèvement des travaux, mais que le grand cousin profiterait de ces jours d’hiver pour donner à Paul bien des notions qui lui manquaient comme inspecteur des travaux.
Paul prenait chaque jour plus d’intérêt à ce travail. Jusqu’à ce moment, l’exécution avait suivi le labeur de cabinet, et l’exemple, la pratique venaient appuyer la théorie; mais il sentait bien que toute son attention et son désir de seconder le maître de l’œuvre ne suffisaient pas, et qu’à chaque pas il se trouvait en présence d’une difficulté. Plus le travail avançait, plus son impuissance lui semblait complète. Il se mit donc à l’œuvre avec la bonne envie d’apprendre, d’autant que tout ce qui l’entourait prenait un aspect plus triste et désolé. Paul n’avait point séjourné un hiver à la campagne; s’il venait dans sa famille aux fêtes du premier de l’an, les quelques jours passés au château de son père étaient si vite écoulés qu’il n’avait pas le loisir de se préoccuper de l’aspect des champs. D’ailleurs on recevait, à cette occasion, des amis; sa sœur aînée animait la maison; tout le monde était en fête. Il n’en était plus ainsi au commencement de décembre 1870; les villages des environs étaient déserts, ou occupés pendant quelques heures par des troupes mal vêtues, mourant de faim, allant combattre le plus souvent sans enthousiasme, laissant des traînards, des malades dans les chaumières. Puis c’étaient de longues files de voitures qui semblaient autant de convois funèbres.
La neige commençait à couvrir les champs et assourdissait les bruits lointains. Rarement un paysan se présentait-il au château; le facteur y venait encore régulièrement, et les lettres et journaux qu’il apportait ne faisaient qu’assombrir les visages. Parfois on logeait des mobiles ou des soldats, tous étaient muets; les officiers eux-mêmes demandaient à rester dans leur chambre, prétextant la fatigue, et ne descendaient pas au salon. M. de Gandelau, levé de grand matin, en dépit de sa goutte, semblait se multiplier; il était chez les fermiers, à la ville voisine, facilitant les transports, organisant des hôpitaux, approvisionnant des denrées, levant les difficultés imposées par la routine. «Faites travailler Paul, mon ami, disait-il chaque soir au grand cousin; c’est tout ce que je réclame de votre amitié, et c’est beaucoup; mais faites-le, je vous en prie.»
En effet, les journées se passaient en grande partie à étudier quelques questions de constructions; puis l’architecte et son inspecteur allaient faire une promenade avant la nuit, pendant laquelle le grand cousin ne manquait pas d’entamer quelque sujet intéressant. La campagne, les phénomènes naturels étaient le sujet habituel de ces conversations; et ainsi Paul apprenait à observer, à réfléchir, et il s’apercevait chaque jour combien il faut recueillir de connaissances pour faire peu de chose. Le grand cousin ne manquait pas de lui répéter souvent ceci: «Plus vous saurez, plus vous reconnaîtrez qu’il vous manque de savoir; et la limite de la science, c’est d’acquérir la conviction qu’on ne sait rien.
—Alors, répondit Paul un jour, à quoi sert d’apprendre?
—À être modeste; à remplir la vie d’autre chose que des préoccupations de la vanité; à se rendre quelque peu utile à ses semblables, sans exiger d’eux la reconnaissance.»
Le grand cousin faisait beaucoup dessiner Paul, et toujours d’après nature ou d’après des tracés préparés devant son élève, car il n’avait apporté avec lui aucun dessin d’architecture. Puis, Paul mettait au net les attachements des parties déjà élevées de la construction. Ainsi se rendait-il un compte exact de la structure de chacun des morceaux de pierre mis en œuvre.
Paul commençait donc à tracer proprement un détail d’architecture, et son cousin ne manquait jamais de répondre à chacune des questions qui lui étaient adressées. Paul eut bientôt laissé de côté toute timidité ou, si l’on veut, tout amour-propre, et, ne craignant plus de montrer son peu de savoir, il multipliait ses questions. Le grand cousin avait pour habitude d’attendre, pour faire une leçon sur un sujet, que son jeune inspecteur demandât à être éclairé. Il voulait que l’intelligence de son élève fût déjà préparée par la nécessité de savoir, avant d’enseigner. Aussi bien ces leçons traitaient de sujets très divers, mais le grand cousin avait le soin de les relier toutes par l’exposé de principes généraux qui revenaient sans cesse.
Un jour, Paul voulut savoir ce que c’est qu’un ordre et ce qu’on entend par ce mot, en architecture.
«Vous me faites là, petit cousin, une grosse question, à laquelle je ne sais trop si je répondrai de manière à vous éclairer. On peut entendre en architecture ce mot de deux manières: ordre signifie, si l’on veut, ordonnance, corrélation entre les parties. Mais je pense que ce n’est pas ainsi que vous l’entendez; vous me demandez probablement en quoi consistent ce qu’on appelle vulgairement les ordres d’architecture? L’idée d’ordre dans votre esprit implique une série de colonnes ou supports verticaux, portant un entablement ou une plate-bande horizontale! C’est bien cela, n’est-ce pas?
—Oui, c’est cela.
—Eh bien, à des époques reculées, les architectes ont eu la pensée, fort naturelle, d’élever des points d’appui verticaux, et de poser de l’un à l’autre sur leur sommet des traverses, soit de bois, soit de pierre; sur cette claire-voie ils ont établi un toit. Cela formait un abri ouvert par le bas, couvert: ce que nous appelons une halle. Mais comme en bien des cas il fallait aussi fermer ces espaces couverts, en arrière de ces points d’appui verticaux on a bâti des murs en laissant, entre eux et les supports isolés, un espace libre qu’on appelle portique. C’est ainsi, par exemple, que sont conçus certains temples des Grecs. Peu à peu, le génie des architectes, l’étude, l’observation de l’effet extérieur, ont fait donner à ces points d’appui verticaux et à ce qu’ils supportent, c’est-à-dire, à l’entablement, des proportions relatives, délicates, harmoniques, d’où l’on a déduit des lois; car, notez bien que l’exemple précède toujours la règle, que la règle n’est que le résultat de l’expérience. Les Grecs ont ainsi trouvé trois ordres: le Ionien, le Dorique et le Corinthien, qui possèdent chacun leur système harmonique de proportion et leur ornementation. Ces systèmes ne sont pas tellement absolus chez les Grecs qu’ils n’empiètent souvent l’un sur l’autre.
«Mais les Romains qui étaient des gens d’ordre et prétendaient l’imposer en tout et partout, en prenant ces dispositions aux Grecs, ont voulu formuler d’une manière à peu près absolue ces trois systèmes. Cela simplifiait les choses, et les Romains aimaient à enfermer les choses d’art dans un cadre administratif. On a fait pis, quand au seizième siècle on s’est mis à étudier l’antiquité; on a prétendu à tout jamais fixer les rapports entre les divers membres de chacun de ces ordres, et, pour laisser une certaine latitude aux architectes, on en a même ajouté deux aux trois premiers, qui sont: le Toscan et le Composite. Ces ordres momifiés ont été appliqués n’importe où et n’importe comment, ainsi qu’on attache une tapisserie à une muraille pour la décorer. Les architectes se sont souvent plus préoccupés de placer un ordre sur une façade que de disposer convenablement le bâtiment élevé derrière cette devanture. La colonnade du Louvre est certainement ce qui a été fait de plus contraire à la raison en ce genre, puisque son ordonnance n’a aucun rapport avec ce qu’elle couvre, et que cet immense portique, situé au premier étage, ne sert absolument qu’à obscurcir les jours ouverts dans sa longueur et que vous ne voyez jamais personne se promener sur son aire. Mais il fallait être majestueux quand même, alors. Nous ne sommes pas entièrement revenus de ces folies graves, et vous voyez encore aujourd’hui des ordres placés, sans qu’il soit possible de dire pourquoi, devant des bâtiments qui se passeraient volontiers de cette décoration parasite destinée à prouver au public qu’il existe des ordres et des architectes pour les mettre en proportion, suivant la formule.
«Mais vous étudierez ces parties de l’architecture un peu plus tard. Je crois que c’est une mauvaise méthode d’enseigner l’art de mettre des fleurs dans le discours, avant de savoir exprimer clairement sa pensée, et c’est ainsi qu’ont fait des auteurs ou des orateurs qui prennent le galimatias pour la saine rhétorique; des architectes qui, avant de songer à satisfaire pleinement aux exigences de la construction, à étudier les besoins de leur temps, s’amusent à reproduire des formes dont ils n’ont pas approfondi les origines, la raison d’être et le sens véritable. Pour le moment, tenons-nous terre à terre. Il s’agit d’une maison, non d’un temple ou d’une basilique. Il s’agit d’en étudier toutes les parties. La tâche nous suffit.
«Nous avons le loisir de bien étudier les détails de notre bâtisse, puisque le froid nous oblige à fermer le chantier. La construction, mon ami, c’est l’art de prévoir. Le bon constructeur est celui qui ne livre rien au hasard, qui n’ajourne aucune solution et qui sait donner à chaque fonction sa place, sa valeur par rapport à l’ensemble, et cela au moment opportun. Nous avons tracé les plans aux divers étages, nous avons donné les détails nécessaires à la construction des parties inférieures de la maison; maintenant, il nous faut combiner les détails des élévations avec l’ensemble. Nous allons donc, d’abord, établir le profil exact des murs de face, avec la hauteur des planchers, les niveaux des chaînages et les souches des combles.»
Le grand cousin, qui, comme on peut le supposer, avait par avance conçu, sinon tracé toutes les parties de la construction, eut bientôt fait d’établir ce profil devant Paul, qui s’émerveillait toujours de voir avec quelle promptitude son patron arrivait à tracer sur le papier un détail de construction. Il en fit l’observation encore cette fois.
«Comment pouvez-vous ainsi indiquer sans hésiter l’arrangement de toutes ces parties de la bâtisse? dit-il.
Fig. 42.—Coupe des murs de face et détails.

—Parce que j’y ai pensé, et que je me suis représenté toutes ces parties en traçant ou en vous faisant tracer les ensembles. Si elles ne sont pas sur le papier, elles sont dans ma tête; et quand il s’agit de les rendre intelligibles pour ceux qui sont chargés de l’exécution, je n’ai qu’à écrire, pour ainsi dire, ce que je sais d’avance par cœur. Et c’est toujours ainsi qu’il est utile de procéder. Voyez ce profil et ces quelques détails (fig. 42); examinons cela ensemble: vous reconnaîtrez bientôt que vous-même avez déjà vu tout ce que contient cette feuille de papier, et qu’avec un peu d’attention vous pourriez coordonner ces diverses parties. Vous voyez figurer l’épaisseur du mur à rez-de-chaussée, avec son axe ponctué; la hauteur de l’allége A et de son appui, la disposition du tableau de la fenêtre, son linteau, la hauteur du plancher, son épaisseur. Le bandeau B était à fixer; il doit avoir l’épaisseur de ce plancher, il s’accuse au dehors. Puis, réduisant les murs de face à 80 centimètres au premier étage, nous posons une assise de retraite en C; l’allége semblable à celle du rez-de-chaussée. La hauteur du premier étage de sol à sol a déjà été fixée. Le membre D inférieur de la corniche accuse l’épaisseur du deuxième plancher; reste à placer au-dessus la tablette en pierre dure qui reçoit le chéneau. Quant à la fenêtre de ce premier étage, elle est construite comme celle du rez-de-chaussée, seulement l’ébrasement est moins profond de 10 centimètres, puisque ce mur a 10 centimètres de moins d’épaisseur. Son linteau est le même, ainsi que les tableaux qui doivent recevoir les persiennes de tôle, et les chaînages passent sous ces linteaux. Comme nous avons des pignons, les corniches ne peuvent retourner et doivent s’arrêter contre une saillie E, laquelle, en s’élevant au-dessus du comble, permet de poser le chaperon F qui aura un filet saillant pour couvrir la rencontre de l’ardoise avec ce pignon. Je trace donc en G l’angle du bâtiment avec cette saillie E’, et l’appareil en besace dont nous avons parlé. Comme je prévois que les solives auront trop de portée en quelques points, je suppose les poutres H intermédiaires, pour les recevoir, et les cerceaux I pour soulager la portée de ces poutres.
«J’ai tracé en K le bandeau du premier étage avec les saillies cotées de l’axe du mur, l’assise de retraite au-dessus, puis en L la corniche et la tablette de couronnement. Vous observerez que cette tablette donne une pente vers l’extérieur, sous le chéneau, afin que, s’il survient une fuite, les eaux s’écoulent au dehors et ne pénètrent pas dans la maçonnerie. Cette tablette porte un larmier a aussi bien que le bandeau, afin que l’eau de pluie ne puisse baver le long des murs. Ces profils seront d’ailleurs tracés grandeur d’exécution pour le tailleur de pierres. C’est sur le bahut M que reposeront les lucarnes qui éclaireront l’étage du comble. Quant à la charpente, dont je ne trace ici qu’une amorce, je vous indiquerai ce qu’elle doit être. Prenez donc ces croquis et faites-en des dessins cotés à l’échelle de 5 centimètres pour mètre, afin qu’ils puissent servir à l’exécution.
«Pendant ce temps-là, je vais vous disposer un autre croquis perspectif des bretêches ou loges de la salle de billard et de la salle à manger, à l’aide duquel vous devrez établir ces détails. Nous verrons comment vous vous en tirerez.
«Les Anglais, dans leurs habitations de campagne, emploient volontiers ces sortes de cages saillantes ajourées. Ils les appellent bow-window et les construisent souvent en encorbellement. Tenez... voici un croquis, dans ce carnet, d’un bow-window d’une maison de Lincoln qui date du seizième siècle (fig. 43). Cette loge saillante portée sur un cul-de-lampe est terminée par un petit terrasson qui forme balcon au premier étage. Remarquez, en passant, comme cette construction est bien entendue. Cette partie de l’Angleterre possède de la pierre, mais cependant les matériaux sont moins communs que n’est la brique. Le constructeur n’a employé ces matériaux chers que pour la bretêche qu’il ne pouvait guère élever en brique et pour les jambages et linteaux des fenêtres. Le reste de la bâtisse est élevé en brique.
«Mais nous donnons trop de saillie à vos bretêches pour qu’il soit possible de les porter en encorbellement.
Fig. 43.—Un window.

—Qu’est-ce que vous appelez un encorbellement?
—C’est une construction en saillie ne portant pas de fond, mais soutenue par des corbeaux, d’où lui vient le nom d’encorbellement. Le poids de la maçonnerie qui s’appuie sur la queue, ou la partie engagée des corbeaux, permet d’établir sur leur partie saillante une construction qui, étant moins lourde que celle reposant sur leur queue, est ainsi maintenue sans faire craindre une bascule. Encore faut-il calculer la longueur du bras de levier, c’est-à-dire le rapport de la saillie des corbeaux avec le poids qui maintient leur queue et celui qui repose sur leur tête. Bien entendu, plus les corbeaux sont saillants, plus le poids posé sur leur extrémité extérieure a d’action sur celui qui maintient la bascule. Si bien qu’un poids très minime posé à l’extrémité d’un corbeau très saillant pourrait faire basculer une construction lourde posée à la queue. Aussi a-t-on remplacé souvent les corbeaux par des trompes, c’est-à-dire par un système d’appareil qui reporte les poids extrêmes sur les murs.
L’architecte qui a composé le window que je viens de vous faire voir ne s’est pas préoccupé de ces combinaisons. Il a fait ce qu’on appelle un cul-de-lampe, c’est-à-dire une pyramide renversée, au moyen de trois assises en encorbellement, ou si vous voulez en saillie l’une sur l’autre, de manière à obtenir une portion d’un polygone. Sur ce plateau, il a élevé sa claire-voie qui n’a guère que 0m,24c d’épaisseur. Le cul-de-lampe étant engagé dans la construction du mur, supporte, à cause du poids de celui-ci, la claire-voie, sans basculer. On employait beaucoup ces sortes de balcons fermés pendant le moyen âge, parce qu’ils donnaient de la place dans les étages supérieurs sans empiéter sur le sol de la voie publique et parce qu’ils donnaient des vues de flancs. Si les règlements de voirie ne permettent plus d’établir ces saillies dans nos villes, rien n’empêche d’en ménager lorsque nous construisons à la campagne. Encore faut-il que ce soit motivé. Pour nous, dans le cas présent, ces constructions en encorbellement n’ont pas d’objet, et il nous en coûtera moins de faire porter nos bretêches de fond.»
Fig. 44.—Bretêche de la salle de billard.

Une heure plus tard, le grand cousin remettait à Paul le croquis ci-joint (fig. 44) donnant la disposition de la bretêche de la salle de billard, afin qu’il en étudiât la construction. Ce travail demanda beaucoup d’attention à notre inspecteur des travaux, et il ne put le mener à bonne fin qu’après avoir demandé bien des avis et renseignements au grand cousin.
CHAPITRE XIX
SUITE DES ÉTUDES THÉORIQUES
La saison, de plus en plus rigoureuse, ne permettait pas de reprendre les travaux. Les constructions commencées étaient cachées sous une couche épaisse de chaume et de terre que recouvrait un manteau de neige. Les journées se passaient à faire les détails qui devaient être remis au père Branchu et au charpentier lorsque le temps permettrait de reprendre les travaux. Pendant les longues soirées, on s’entretenait de questions théoriques, touchant l’art de bâtir, lorsque la famille était rassemblée et qu’on s’était mis au courant des nouvelles du moment. C’était pour Paul un moyen de s’instruire et pour la famille une distraction au milieu des préoccupations qui pesaient sur tous en ces tristes circonstances. Paul avait vu son cousin tracer dans la journée un certain nombre de profils, grandeur d’exécution; et comme lui-même avait des dessins à mettre au net, il ne s’était pas interrompu pour questionner le patron. Mais le soir, Paul demanda quel était le procédé à employer pour tracer ces profils.—«Vous voudriez toujours qu’on vous donnât des recettes, Paul, lui répondit le grand cousin. Or, il n’y a pas plus de recettes pour tracer des profils qu’il n’y en a pour toutes les autres parties de la construction. Il y a des conditions imposées par la destination, la nature des matériaux, la manière de les mettre en œuvre, l’usage et l’effet à obtenir. À ces conditions joignez le bon sens, l’observation et l’étude, vous tracerez des profils.
«Reprenons, si vous voulez, ces conditions une à une.
«La destination: Un profil est fait, vous le devez supposer, pour remplir un objet; si vous tracez une corniche, c’est pour couronner un mur, porter un chéneau ou l’avancée d’un toit; éloigner les eaux pluviales de ce mur; donc il faut que cette corniche soit assez saillante pour remplir cet objet.—La nature des matériaux: il est clair que, si vous possédez des pierres résistantes, tenaces, fournies en larges morceaux, ou des pierres menues et friables, vous ne pourrez donner le même profil à ces deux natures différentes de matériaux. La manière de mettre en œuvre ces pierres doit également influer sur la forme à donner à ce profil. S’il nous faut monter les pierres à l’aide de moyens très simples, primitifs, qui ne permettent pas d’élever des poids considérables à d’assez grandes hauteurs, ou si vous possédez ces moyens: dans le premier cas, il vous faudra éviter les profils qui exigent de grands blocs; dans le second, vous les pourrez adopter.—L’usage: Vous devez nécessairement tenir compte des usages de la localité où vous bâtissez, parce que ces usages résultent le plus souvent d’une observation judicieuse des conditions imposées par le climat, par les besoins, le mode de travail et la nature même des matériaux. J’entends par usages, non certaines méthodes importées qui sont affaire de mode, et ne sont pas la conséquence de ces conditions, mais bien celles qui sont fournies, comme je viens de le dire, par une observation longue et judicieuse.—L’effet à obtenir: L’architecte habile peut, à l’aide du tracé d’un profil, donner un aspect robuste ou délicat à une construction. Il doit toujours subordonner le tracé à l’échelle de cette construction et à celle des matériaux. Il est ridicule de prétendre obtenir de grands profils si l’on ne possède que des pierres basses de banc ou d’une nature peu résistante, comme il est absurde de profiler délicatement des pierres grossières et dont la taille est difficile.
«Vous voyez donc que la recette, en ceci comme en tout ce qui touche à l’art de bâtir, est d’abord de raisonner.
«Les Athéniens, qui ont bâti des monuments en marbre blanc, ont pu se permettre des délicatesses dans le tracé de leurs profils qui ne sauraient s’appliquer au calcaire grossier de nos pays. Et quand les Grecs ont bâti des édifices en pierres d’une nature poreuse ou à gros grains, ils ont eu le soin de revêtir les tailles d’un enduit très fin qui leur permettait de cacher la grossièreté de la matière. Mais, s’ils pouvaient employer ce procédé sous un climat doux où il ne gèle jamais, cela ne saurait être pratiqué chez nous, où le thermomètre descend en moyenne, pendant deux mois d’hiver, à 4° au-dessous de zéro, et où, à certains jours, comme en ce moment, il atteint 15°. Il faudrait refaire ces enduits tous les printemps.
«Nos architectes du moyen âge qui ne suivaient pas l’enseignement dit classique, que l’on professe aujourd’hui à notre École des Beaux-Arts, et qui n’allaient pas étudier l’art de bâtir propre à la France à Rome et à Athènes, avaient cherché le tracé des profils qui convient à nos matériaux et à notre climat, ce qui semble assez rationnel; or, ce tracé... ils l’ont très bien trouvé et appliqué. Je vais vous en fournir la preuve.
«D’abord, comme ils ne faisaient pas de ravalements, ainsi que je vous l’ai dit, mais qu’ils posaient les pierres toutes taillées sans qu’il y eût à y retoucher une fois en place, ils avaient dû, nécessairement, tracer chaque profil dans la hauteur d’une assise. Si celles-ci étaient hautes, leurs profils pouvaient être grands; si elles étaient basses, leurs profils étaient petits.
«Prenons, par exemple, un bandeau. On appelle bandeau une assise de pierre qui indique un plancher, un repos intermédiaire dans la hauteur d’un mur. Et ce n’est pas sans raison qu’au niveau d’un plancher on pose une assise qui forme saillie au dehors: 1º parce qu’il est bon de donner plus de force au mur à ce niveau qui reçoit des entailles; 2º parce qu’il faut arraser la construction à ce même niveau, la régler pour monter un nouvel étage. Mais il ne faut pas que cette assise arrête les eaux pluviales et provoque ainsi la pénétration de l’humidité dans les murs; au contraire, il faut qu’elle soit profilée de telle sorte que cette humidité soit éloignée, afin de ne pas pourrir les bois. Voici donc (fig. 45 en A) comment les architectes qui songeaient plutôt à satisfaire aux nécessités de la construction qu’à emprunter des formes à des édifices sans relations avec les conditions imposées par notre climat et notre genre de structure, profilaient habituellement un bandeau. Ils traçaient la ligne a b suivant un angle de 60°. Du point c ils abaissaient sur cette ligne a b une perpendiculaire c b. L’angle a b c était alors un angle droit. Prenant de b en d une longueur plus ou moins étendue, suivant la résistance de la pierre, ils évidaient la moulure e que nous appelons coupe-larme ou mouchette; de telle sorte que l’eau de pluie tombant sur la surface inclinée a b, ne s’y arrêtait pas, suivait la pente b d et tombait forcément en d sur le sol, puisqu’elle ne pouvait remonter dans la gorge. Donc, le parement du mur c f était garanti. S’agissait-il d’une corniche (voir en B), on établissait une première assise g destinée à supporter la saillie de la tablette h, puis on posait, en seconde assise, cette tablette h, en ayant soin de ménager un coupe-larme en i. Si cette tablette devait recevoir un chéneau de métal ou de pierre, on avait le soin de tailler une pente de j en k, en laissant le lit horizontal au droit des joints, ainsi que vous l’indique le tracé perspectif C. Le chéneau portait donc sur ces réserves l, et, s’il venait à laisser échapper les eaux par les joints, ces infiltrations trouvant la pente k j, la suivaient, arrivaient au coupe-larme i, et tombaient sur le sol sans pénétrer dans l’épaisseur du mur. Suivant que la pierre employée était dure ou tendre, les moulures étaient plus ou moins vives ou molles. Ainsi, je suppose ici que le profil a été taillé dans une pierre d’une dureté médiocre, tandis que, si cette pierre est très résistante, vous pourrez accentuer le profil comme je l’indique en D. Vous obtiendrez alors un effet plus vif, des ombres plus noires, des clairs plus brillants. Mais il faut toujours penser, en traçant les profils extérieurs, à la projection des rayons solaires.
Fig. 45.

«Si, par exemple, vous tracez un profil tel que celui-ci, en E, il est évident que les rayons solaires étant suivant la direction O P, toutes vos moulures demeureront dans l’ombre et ne produiront aucun effet. Mais dès que le soleil s’abaissera suivant une direction plus inclinée R S, toutes les moulures recevront des filets de lumière à peu près égaux, et le profil donnera une succession d’ombres et de clairs uniformes qui n’indiqueront point la saillie. Mais si vous tracez ce profil conformément à la figure F, les rayons solaires, suivant la même direction o’ p’, rencontreront les saillies n m qui seront lumineuses, et cette direction s’abaissant, vous aurez toujours des différences de rapport entre les ombres et les lumières. Je ne vous donne ici que des vues générales; c’est à vous d’observer et de tirer profit de vos observations quand vous aurez l’occasion d’étudier les monuments.
«Il est aussi fort important de subordonner le tracé des profils à la nature des matériaux employés. Vous ne pouvez donner à une matière moulée, coulée ou traînée comme le plâtre ou les ciments et mortiers, les profils qui conviennent à de la pierre. Ces matières enduites ne se prêtent qu’à un moulurage fin et peu saillant. De même, si vous donnez des profils pour des ouvrages de bois, il faut les tracer en raison de la qualité ligneuse et tenace de cette matière, éviter les trop larges surfaces; il ne faut pas perdre de vue que le bois se prête à un travail délicat, n’est mis en œuvre qu’en pièces relativement peu épaisses, et demande, pour être travaillé convenablement, l’emploi d’outils étroits, tels que les ciseaux, les rabots, la varlope, lesquels courent suivant le fil et ne sauraient engager des surfaces étendues en largeur. En tout ceci, l’économie est d’accord avec le sens commun et le bon effet produit; car, s’il vous plaît d’imposer un tracé de profil qui ne s’accorde pas à la matière mise en œuvre, vous provoquerez l’emploi de procédés inusités, difficiles, et par conséquent dispendieux, et votre œuvre paraît pénible, cherchée, laborieuse. Il est des architectes qui pensent étonner en adoptant ainsi des procédés qui ne concordent pas avec les matériaux qu’ils mettent en œuvre; qui, s’ils construisent en briques, s’évertuent à donner l’aspect d’une construction de pierre à leur bâtisse; qui prétendent simuler du marbre avec de la menuiserie, ou de la menuiserie avec des enduits; qui semblent enfin prendre à tâche de donner à chacune des matières employées les formes qui ne sont pas appropriées à leurs qualités. Rendez-vous compte de ces procédés fâcheux, pour les éviter toujours, si vous voulez être architecte. Le goût faussé chez la plupart des gens du monde qui se mêlent de faire bâtir, est souvent un obstacle à l’emploi des méthodes sensées, car malheureusement, chez nous, les études classiques ont poussé les artistes dans cette voie fausse, et, par suite, le public s’est pris de passion pour les tristes résultats auxquels elle conduit; si bien qu’il est difficile souvent de faire entendre raison aux clients et de procéder suivant ce que commande une juste observation de l’emploi des matériaux. N’importe, il est des questions sur lesquelles un architecte qui respecte son art ne doit jamais céder.
—C’est, en effet, dit M. de Gandelau, une étrange manie chez certaines gens qui font bâtir, de prétendre imposer les fantaisies les plus burlesques à leurs architectes; et cela ne date pas d’aujourd’hui, puisque Philibert Delorme s’en plaignait déjà de son temps.
—Philibert Delorme, répliqua Paul, est, je crois, l’architecte qui a bâti le palais des Tuileries.
—Oui, en partie du moins, reprit le grand cousin; mais vous avez son livre, me semble-t-il, dans votre bibliothèque?
—Certes; je vais vous le chercher.» M. de Gandelau ne tarda guère à rentrer au salon, muni du vénérable in-folio.
«Tiens, dit-il à son fils, je te le donne, et tu feras bien de méditer ces pages. Voici le titre de la Préface: «Singuliers advertissements pour ceux qui légèrement entreprennent de bastir sans l’advis et conseil des doctes architectes; et des faultes qu’ils commettent, et inconvénients qui en adviennent.» C’est le commencement de ta bibliothèque d’architecte, si tu dois choisir cette carrière; et tu ne pourrais avoir sous les yeux un ouvrage mieux fait pour inspirer des sentiments droits, le respect de la profession. Je ne saurais en parler au point de vue du métier, auquel je n’entends rien; mais en lisant quelques-unes de ces pages, je me suis du moins épargné cette prétention dispendieuse de certains propriétaires à vouloir diriger eux-mêmes leurs bâtisses.
—La sincérité de Philibert Delorme ne lui a pas été profitable, répliqua le grand cousin.
—Soit; mais il a laissé un livre qui le fait estimer comme homme, indépendamment de son mérite comme architecte, trois cents ans après la publication, puisqu’il est daté de 1576; cet avantage se paye par quelques désagréments pendant la vie, car on ne sait gré aux gens de dire des vérités que quand ils ne sont plus là pour recevoir de l’opinion le prix de leur sincérité.
—Hum... alors il ne faut pas être surpris si peu de personnes osent énoncer ces vérités, et si les architectes,... puisqu’ils sont sur le tapis, préfèrent à cette gloire posthume, le calme et le bien-être que leur procurent, leur vie durant, des complaisances envers leur clients, dussent-elles donner à ceux-ci des regrets tardifs, ou leur occasionner des dépenses inutiles.
—Allons, allons, dit M. de Gandelau, vous n’êtes pas de ces architectes, vous qui parlez, et cependant vous avez encore une belle et bonne clientèle; je ne sais si dans trois siècles on parlera de vous, mais je sais qu’on vous estime aujourd’hui.
—Alors votre jugement de tout à l’heure n’est pas absolu?
—Non, certes...; l’esprit de conduite est pour beaucoup en tout ceci, et il y a manière de dire des vérités... Convenez cependant que vous avez manqué plus d’une affaire pour avoir été trop sincère à ses débuts?
—Sans nul doute; il est même à croire que si je n’avais pas été servi par certaines circonstances favorables qui m’ont mis en rapport avec des clients habitués à traiter de grandes affaires, avec des hommes à l’esprit trop élevé et sérieux pour s’occuper des détails de notre métier, je n’aurais pas grand’chose à faire. À un point de vue général, vous avez raison, et la plupart des personnes qui font bâtir redoutent de s’adresser à des architectes sachant bien leur métier, mais d’un caractère indépendant. Ce qu’elles cherchent (et en ceci les femmes ont une influence souvent fâcheuse), ce sont des médiocrités complaisantes, qui se prêtent à toutes leurs fantaisies, quitte à s’en repentir peu après.
—Vous nous attaquez à tort, reprit Mme de Gandelau, les femmes n’ont pas la prétention de se connaître en architecture, et elles ne demandent qu’un bon aménagement des intérieurs; ce qui est assez naturel, puisqu’elles ont la direction des affaires de la maison et que, plus que personne, elles souffrent des distributions incommodes ou mauvaises des habitations.
—D’accord; mais, d’une part, les maîtresses de maison demandant des distributions à leur convenance, souvent compliquées et exigeant des dispositions particulières; et de l’autre, les maîtres voulant des dehors qui présentent tel style ou tel aspect dont ils sont férus, il est difficile, sinon impossible, de concilier ces deux exigences qui, souvent, se contrarient; le malheureux architecte, désirant contenter tout le monde, accorder des volontés contradictoires, n’obtient rien de bon, et, l’œuvre achevée, chacun de son côté lui jette la pierre. Combien de fois n’ai-je pas été appelé pour réparer les bévues, les malfaçons qui étaient la conséquence de ces tiraillements et des complaisances funestes de l’architecte? On voulait bien me dire alors qu’on était désolé de ne m’avoir pas pris pour diriger l’entreprise. Il était un peu tard, et cet exemple ne servait pas à d’autres.
—Que faire? reprit Mme de Gandelau. Si les choses se passent ainsi que vous le dites, vous offrez à Paul une carrière qui me semble n’être qu’une impasse; et à moins qu’il n’obtienne des travaux du gouvernement...
—Oh! c’est là une chance trop éventuelle, et une carrière qui dépend du gouvernement n’en est pas une. Il faut qu’un homme puisse se tirer d’affaire sans compter sur cet appui très précaire. Puis, les élus sont en petit nombre.
—Alors?
—Alors il faut enseigner, il faut faire pénétrer le savoir, la raison, l’habitude de réfléchir, partout, et surtout au sein des générations qui s’élèvent. Quand les gens du monde, quand les personnes qui font bâtir et qui, par conséquent, sont favorisées de la fortune, en sauront un peu plus qu’elles n’en savent, elles s’apercevront qu’il leur reste tout à apprendre en quelque branche que ce soit des connaissances, que le mieux est de s’en rapporter aux hommes spéciaux pour traiter des questions spéciales, et de les laisser faire. Il n’est personne qui, autour d’un blessé, se permette de donner un avis au chirurgien sur la manière de pratiquer une opération. Pourquoi chacun se mêle-t-il de donner son opinion à un architecte sur la façon dont il devra conduire une entreprise?
—Ce n’est pas tout à fait la même chose.
—À peu près; seulement, Madame, comme il s’agit de la vie, on ne souffle mot devant le chirurgien; et comme il ne s’agit que de la bourse, parfois de la santé, mais à échéance, devant l’architecte, chacun dit son mot.
—Nous voilà loin des profils,» dit M. de Gandelau en se levant.
CHAPITRE XX
LACUNE
Peu de jours après cette conversation, un corps assez nombreux de troupe traversa la contrée. Les Allemands manœuvraient sur les deux rives de la Loire, ils menaçaient Tours. Un officier général vint loger chez M. de Gandelau, il connaissait le grand cousin. Celui-ci souffrait impatiemment de l’inactivité à laquelle il était réduit depuis que la guerre prenait une tournure si funeste.
Il eut avec cet officier général un assez long entretien le soir, et le lendemain matin il déclara à M. de Gandelau qu’il partait avec le corps qui traversait le pays; qu’on manquait d’officiers du génie, et qu’à la rigueur il pouvait en remplir les fonctions; que le général, son ami, approuvait fort sa détermination et que, dans des circonstances aussi graves, il croyait de son devoir de ne pas hésiter à partir, puisqu’il pouvait rendre quelques services. M. de Gandelau n’essaya pas de le retenir, il comprenait trop bien les sentiments qui dominaient son hôte.
«Que ferons-nous de Paul? lui dit-il.
—Vous avez dans votre bibliothèque une édition latine de Vitruve?
—Oui.
—Eh bien, confiez-la-moi; je vais, en une heure, avant mon départ, expliquer à Paul comment il devra travailler sur ce traité: cela l’empêchera d’oublier ce qu’il sait de latin, et il en tirera profit pour les études que nous avons commencées.
—Excellente idée.
—Vous exigerez de Paul que deux fois par semaine il vous remette la traduction d’un chapitre avec figures explicatives dessinées, cela lui entretiendra la main et occupera son esprit. Je ne pense pas que cette traduction puisse faire oublier même celle de Perrault: mais n’importe, il ne perdra pas tout à fait son temps. Dès que je pourrai revenir, vous me reverrez.»
Paul était désolé du départ du grand cousin et de ne pouvoir le suivre; il aurait bien voulu continuer ses études sur l’art de bâtir par un cours d’ingénieur militaire sur le terrain, mais c’eût été un embarras pour le grand cousin, et Mme de Gandelau en serait morte d’inquiétude. Paul fut nanti de l’édition de Vitruve, et le travail auquel il devait se consacrer lui fut expliqué.
Deux heures après, le grand cousin, muni d’une petite valise se mettait en marche avec son ami le général, dont le corps se dirigeait vers Châteauroux. De part et d’autre on s’était bien promis d’écrire.
On croira sans peine que la maison de M. de Gandelau prit l’aspect le plus triste après ce départ précipité. Le maître avait, dès le début de la guerre, équipé et fait partir tous les gens valides. Il n’y avait plus dans ce logis que deux ou trois vieux serviteurs et quelques femmes qui la plupart avait leurs maris ou leurs enfants à l’armée. M. et Mme de Gandelau n’allaient plus au salon, dans lequel des lits avaient été disposés pour des blessés, en cas qu’il en vînt. La famille se réunissait dans la chambre de Mme de Gandelau et on mangeait dans une petite pièce servant habituellement d’office.
Paul, le grand cousin parti, alla faire une visite au chantier. Il était désert; la neige couvrait les tas de moellons, les pierres de taille et les charpentes éparses. Les murs montés à une certaine hauteur, protégés par du chaume, surmontés d’une crête de neige, leurs parements brunis par l’opposition de la nappe blanche qui les entourait, quelques morceaux de bois noircis par l’humidité, donnaient à ces constructions ébauchées l’aspect des débris d’un incendie.
Bien qu’à l’âge de Paul on ne soit pas facilement accessible aux sombres pensées, le pauvre garçon ne put, en face de cette solitude, retenir ses larmes. Il revoyait par la pensée ce chantier si animé un mois auparavant, les gars occupés à leur ouvrage. Tous étaient partis. L’âme de cette future maison qui représentait pour lui la joie de la famille venait de le quitter.
Malgré le froid, il s’assit sur une pierre, et, la tête dans ses mains, de tristes pensées l’assiégeaient. C’était la première douleur, le premier dur mécompte qu’il éprouvât; il lui semblait que tout était fini, qu’il n’y eût plus pour lui ni espoir, ni bonheur possible au monde.
Une main appuyée sur son épaule le fit tressaillir; il leva la tête, son père était derrière lui. Le premier mouvement de Paul fut de se jeter dans ses bras en sanglotant. «Voyons, Paul, mon enfant, calme-toi, lui dit M. de Gandelau. Nous vivons dans un temps d’épreuves; qui sait celles qui nous sont réservées? À peine si, pour nous, elles ont commencé. Pense donc combien il est en ce moment de douleurs en France! Que sont nos inquiétudes et nos chagrins auprès de ces angoisses? Réserve tes larmes, peut-être n’auras-tu que trop l’occasion d’en répandre. Il est toujours temps de se désoler. J’ai vu que tu te dirigeais de ce côté et je t’ai suivi, prévoyant ton chagrin... Mais qu’est cela? rien, ou bien peu de chose... Remets-toi courageusement au travail, seul, puisque notre ami a dû nous quitter pour remplir un devoir sacré. Il reviendra; tu as appris à l’aimer et à l’estimer davantage, montre-lui que tu es digne de l’affection qu’il t’a marquée, en lui remettant alors un travail sérieux.
«Certes, il serait touché de ton chagrin, où il entre pour une bonne part; sois assuré qu’il sera plus touché encore de voir que tu as scrupuleusement suivi ses dernières instructions, et que sa présence n’est pas le seul mobile qui te fasse aimer le travail.»
Le père et le fils regagnèrent la maison. Les conseils de M. de Gandelau, le soin qu’il mettait à faire entrevoir à Paul des temps meilleurs, avaient peu à peu rendu à celui-ci, sinon la gaieté, au moins le calme et le désir de bien faire. M. de Gandelau craignait surtout pour son fils le découragement, cette tristesse vague, inféconde, dont la jeunesse aime parfois à se nourrir et qui énerve les âmes les mieux douées.
Il entra donc dans la chambre de Paul, et prenant le Vitruve laissé sur la table, il se mit à le parcourir. M. de Gandelau savait beaucoup, quoiqu’il ne fît en aucune circonstance parade de ses connaissances. C’est un bien qu’il réservait pour lui. Familier avec les auteurs de l’antiquité, il pouvait lire, sinon expliquer en architecte dans toutes ses parties, le texte de Vitruve: «Tiens, dit-il à Paul, voilà un chapitre qui doit être intéressant et qui peut t’enseigner beaucoup de choses, c’est le chapitre VIII: de generibus structurae et earum qualitatibus, modis ac locis. Comment traduirais-tu ce titre?
—Des genres de constructions, de leurs qualités suivant les usages et les localités, répondit Paul.
—Oui, c’est cela; mais en parcourant ce chapitre, je vois qu’il n’est question que de la maçonnerie; l’auteur, en se servant du mot structura, ne me paraît avoir voulu s’occuper que des constructions faites en briques ou en moellons. Il serait mieux, sans doute, de traduire ainsi: Des différents genres de maçonnerie, des propriétés de cette structure, en raison des usages et des circonstances locales.
«Eh bien, mets-toi à traduire ce huitième chapitre. Je vois que l’auteur a décrit les natures de maçonneries dont il recommande l’emploi en telle ou telle circonstance. Il faudra donc joindre des figures à ta traduction. Allons! bon courage et suppose que ton cousin est là tout prêt à rectifier tes erreurs.»
Paul se mit donc à la besogne, en essayant de rendre par des croquis chacune des descriptions de Vitruve. Il va sans dire que cela lui donnait beaucoup de peine; bien des mots lui étaient étrangers et le dictionnaire ne l’aidait que très incomplètement s’il s’agissait d’en connaître le sens exact. Cependant peu à peu ce travail l’attachait. Il cherchait, pour comprendre, à se rappeler des bâtisses qu’il avait vues; il se souvenait de quelques instructions données par le grand cousin; et, tant bien que mal, il mettait sur le papier, en regard de la traduction, des croquis passablement tracés, s’ils n’étaient pas la véritable expression de la description donnée par l’auteur.
Ainsi, pendant la fin du mois de décembre et le commencement de janvier, parvint-il à traduire une douzaine de chapitres que son père lui indiqua, en illustrant son texte. Cela lui donnait grande envie de connaître les monuments contemporains de l’auteur, et regardait-il avec attention un certain nombre de gravures de Piranesi d’après les antiquités de Rome, que son père possédait. M. de Gandelau avait conseillé à Paul d’écrire les questions que sa lecture faisait naître dans son esprit, pour les soumettre à son cousin dès son retour. Ses jours s’écoulaient ainsi rapidement; et bien que la tristesse et l’inquiétude assombrissent toutes les heures, M. de Gandelau s’occupant sans cesse au dehors à soulager des misères, à organiser la lutte contre les envahisseurs; Paul travaillant avec courage, et voyant son cahier grossir; Mme de Gandelau ayant organisé un atelier de lingerie avec les femmes du village, pour nos malheureux soldats dépourvus de tout, la nuit venue, les membres de la famille se réunissaient encore avec cette secrète joie que procure un devoir accompli. Vers les derniers jours de janvier, un journal annonça aux hôtes du château qu’un armistice était signé. Si cette nouvelle annonçait la fin de la lutte, elle présageait le commencement des humiliations les plus dures. Aussi fut-elle accueillie plutôt avec tristesse qu’avec un sentiment de soulagement.
Peu de jours après, le grand cousin revenait au château. Il n’est besoin de dire qu’il y fut accueilli à bras ouverts. Paul surtout manifestait sa joie. On parla de reprendre les travaux. Les dernières lettres de Mme Marie annonçaient qu’elle serait de retour vers la fin de l’hiver suivant. Ces lettres, toutes remplies des sentiments d’inquiétude, des angoisses éprouvées loin de la France, ne disaient pas un mot de la maison future. Si donc on la pouvait achever, la surprise serait complète. Pendant les jours de repos dont le grand cousin avait le plus grand besoin, celui-ci revit et corrigea la traduction de Paul, rectifia ses croquis. Le tout fut mis au net et on atteignit ainsi les premiers jours de mars, où il fut décidé qu’on rouvrirait le chantier.
CHAPITRE XXI
REPRISE DES TRAVAUX.—LA CHARPENTE
Vers la mi-mars, le temps étant beau, les travaux furent repris et il fallut donner les détails nécessaires à la confection des planchers et combles au charpentier, pour n’être point retardés. Paul comprenait plus vite les croquis donnés par le grand cousin, et il commençait à pouvoir se rendre utile. Puis il avait pris l’excellente habitude de demander des explications quand au premier abord il ne croyait pas pouvoir interpréter fidèlement un tracé sommaire; et le grand cousin ne marchandait pas les éclaircissements ou commentaires. Sa patience était inépuisable. Cependant chaque fois que Paul était embarrassé et ne savait résoudre une question difficile, avant de le mettre sur la voie, le grand cousin le laissait chercher pendant un temps raisonnable.
«Réfléchissez, lui disait-il, vous trouverez toujours une solution; si elle n’est pas la bonne, je viendrai à votre aide; mais il faut de vous-même trouver quelque chose. On ne saisit bien une solution donnée par celui qui sait, que quand on a tourné autour, qu’on a fait quelques efforts pour résoudre soi-même le problème posé. C’est un exercice préalable nécessaire, et qui dispose l’esprit à comprendre. Faites une coupe générale du bâtiment principal sur la salle de billard et le cabinet de votre beau-frère, c’est-à-dire une coupe transversale qui indiquera les murs, les planchers, les cheminées et les combles. Vous possédez à peu près tous les éléments nécessaires. Essayez de coordonner tout cela, afin de bien vous rendre compte de toutes les parties du bâtiment. Je ne prétends voir cette coupe que quand vous aurez terminé. Alors seulement je la corrigerai et cette correction vous profitera.»
Se servant donc des détails déjà tracés, Paul établit la coupe transversale, non sans peine; mais les charpentes du comble étaient singulièrement conçues, leur composition lui semblait difficile et compliquée. Il n’avait su comment fermer l’ouverture large réunissant la salle de billard au salon. Les lucarnes de combles lui causaient des embarras sérieux. Puis il avait beaucoup de peine à imaginer dans son esprit l’emmanchement de toutes ces parties. Quelque effort qu’il fît, il ne se représentait pas nettement la position de chaque chose. Il n’était pas satisfait; et il le dit franchement à son cousin.
«J’espère bien, répondit celui-ci, que vous n’êtes pas satisfait! Ce serait mauvais signe, car cela prouverait que vous n’avez pas beaucoup cherché. Vos murs sont bien à leur place suivant le profil que nous avons adopté. Mais les charpentes, les lucarnes!... tout cela ne pourrait tenir et manque de simplicité. Pourquoi tant de pièces de bois?... Vous êtes-vous rendu compte de leur utilité? Nous avons des murs, profitons-en. Pourquoi ne pas vous servir, pour porter en partie la charpente du comble, du mur qui sépare la salle de billard du cabinet de travail, d’autant que ce mur reçoit des tuyaux de cheminée qu’il faut nécessairement conduire au-dessus de la couverture? Vous n’avez pas songé aux cheminées; c’est une étourderie, car vous les voyez marquées sur les plans du rez-de-chaussée, du premier étage et des combles.