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Comment on construit une maison

EUGÈNE VIOLLET-LE-DUC (continued 2)

Reading edition

«Regardez maintenant ce mur de face, sur la cour... Il forme comme une bosse à la hauteur du plancher du premier étage. Nous disons alors que c’est un mur qui boucle. Au lieu de se maintenir dans un plan vertical, comme cela devrait être, il a rondi; pourquoi? parce qu’il a été poussé par une force agissant de l’intérieur à l’extérieur. Quelle est cette force? Ce pourrait être une voûte, mais il n’y a pas ici de voûte au rez-de-chaussée. Ce ne peut donc être que le plancher. On ne comprend guère, au premier abord, comment un plancher, qui est un plan horizontal, peut pousser. Car pour pousser, il faudrait supposer que ce plancher s’étend dans un sens, ce qui ne peut être. Mais voici ce qui arrive. Suivez-moi bien... Autrefois, pour établir un plancher, on posait de grosses poutres d’un mur à l’autre, et, sur ces poutres, des pièces de bois plus légères, qu’on appelle solives; puis on chargeait ces solives d’une couche de terre, de gravier ou de sable, et là-dessus on formait une aire en mortier pour recevoir le carrelage. Tout cela est très lourd. Or, comme une pièce de bois, même d’un fort équarrissage, fléchit à la longue sous son propre poids, c’est-à-dire, de droite qu’elle était, devient courbe, à plus forte raison se courbe-t-elle lorsqu’on la charge. Plus elle se courbe et plus elle exerce une pression sur le parement intérieur des murs dans lesquels on a dû l’encastrer. C’est cette pression sur le parement intérieur qui tend à pousser le mur en dehors. Mais, si comme ici, pour soulager la portée des poutres, on a placé dessous des liens[29] de bois (fig. 12), cet effet de poussée est d’autant plus sensible que le bras de levier est plus long. Je vois bien que vous ne comprenez pas parfaitement. Un croquis va vous mettre au fait. Soit A la coupe du mur, ou si vous aimez mieux, son épaisseur. Si la poutre vient à se courber suivant la ligne C D, il se produit une pression en D qui est traduite par une poussée en F et le rondissement du mur comme je vous l’indique par les courbes ponctuées. Supposez même qu’à la place du lien E, nous ayons un corbeau de pierre; l’effet produit sera le même, mais moins puissant, à moins que la queue de ce corbeau ne prenne toute l’épaisseur du mur, comme je vous le marque en I, et que cette queue K soit chargée de telle sorte que cette charge neutralise la pression que la poutre exerce à l’extrémité L. C’est ce qui n’a pas été fait ici, où, à la place du lien de bois, on a mis un corbeau. Ce corbeau n’a qu’une médiocre prise dans le mur, et celui-ci, bâti en petits matériaux assez mal maçonnés, n’a pas une consistance suffisante pour résister à la poussée qu’exerce le rondissement des poutres. Mais pourquoi, me direz-vous, cet effet s’est-il produit à la hauteur du plancher du premier étage et ne s’est-il pas produit au-dessus? Parce que, par l’effet du bouclement que nous signalons ici, le mur s’est incliné au-dessus vers l’intérieur, et qu’il a ainsi serré le second plancher, ses parements s’étant placés, par leur inclinaison même, perpendiculairement à la direction courbe des poutres supérieures, comme je vous le marque en M, en exagérant l’effet pour bien vous le faire saisir.

Fig. 12.

Fig. 12.
Fig. 12.

«Vous voyez que chaque détail mérite attention et qu’il faut se rendre compte de tout dans les constructions.

«En toutes choses, on n’apprend à éviter le mal qu’en l’analysant et cherchant ses causes, en constatant ses effets; c’est pourquoi, pour devenir un bon constructeur, il ne suffit pas de se familiariser avec les règles de la construction qui ne peuvent prévoir tous les cas; il faut voir beaucoup, beaucoup observer, constater les points défectueux dans les bâtisses anciennes; de même, les médecins n’arrivent-ils à définir une bonne constitution physique qu’en étudiant les maladies et leurs causes. Nous n’apprécions ce qui est bon le plus souvent que par la connaissance du mal, si bien qu’en l’absence du mal, nous pouvons admettre que le bon existe. Un vieux maître architecte qui, quand j’avais à peu près votre âge, voulait bien m’aider de ses conseils, me disait souvent: «Mon ami, je puis vous dire ce qu’il faut éviter dans l’art de bâtir; quant à vous expliquer en quoi consiste le bon et le beau, c’est affaire à vous de le trouver. Si vous êtes né architecte, vous saurez bien le découvrir; sinon, tout ce que je pourrais vous montrer, les exemples que je placerais sous vos yeux ne vous donneraient pas du talent.» Et le maître parlait sagement. La vue des plus belles œuvres d’architecture peut fausser l’esprit des étudiants si, en les leur montrant, on ne leur explique pas comment leurs auteurs sont arrivés à les faire belles, parce qu’ils ont évité de tomber dans telles et telles fautes.

«Mais en voilà assez pour votre rédaction de ce jour. Mettez ces croquis au net, en regard de votre texte, et nous verrons cela ce soir.»

CHAPITRE VI

COMME QUOI M. PAUL EST INDUIT À ÉTABLIR CERTAINES DIFFÉRENCES ENTRE LA MORALE ET LA CONSTRUCTION

Lorsque le soir, le compte rendu rédigé par Paul fut lu en famille, M. de Gandelau interrompit la lecture à cette phrase infidèlement reproduite: «Le bien n’est que l’absence du mal.»

«Oh! oh! dit le père: la charité est autre chose que l’absence du mal. Si tu ne donnes rien au pauvre qui te demande du pain; si, sachant nager, tu ne cherches pas à sauver un homme qui se noie, tu ne fais pas de mal, mais tu ne fais pas le bien.

—Ce n’est pas, reprit le grand cousin en souriant, tout à fait ce que j’ai dit à Paul. À propos des défauts constatés dans les constructions, j’ai dit, je crois, que le bon est l’absence du mal; c’est-à-dire qu’en fait de constructions, et peut-être en beaucoup d’autres choses qui tiennent à l’ordre purement matériel, éviter ce qui est mauvais, c’est faire bien, mais non le bien. J’avoue d’ailleurs que je n’ai pas suffisamment développé ma pensée.

«Deux choses sont nécessaires pour devenir un bon constructeur: un esprit juste—ce qui tient à la nature morale de chacun de nous,—et l’expérience que l’on acquiert.

«L’observation et l’expérience qui en sont la conséquence nous servent à reconnaître le mal et à l’éviter; mais si, malgré cela, on n’est pas doué d’un esprit juste, ordonné naturellement, l’expérience, en permettant de se garder du mal, ne suffit pas à elle seule pour trouver ce qui est bon.

«D’ailleurs si, en morale, le bien est absolu et indépendant des circonstances, il n’en est pas de même en construction. Ce qui est bon ici est mauvais ailleurs, en raison du climat, des habitudes, de la qualité des matériaux et de la façon dont ils se comportent suivant telle ou telle circonstance locale. S’il est bon, par exemple, de couvrir un comble en ardoises dans un climat tempéré et humide, ce procédé ne vaut rien dans un climat chaud, sec et venteux. Des constructions de bois seront excellentes dans telles situations, mauvaises dans d’autres. S’il est bon, dans les habitations, d’ouvrir des jours larges, de vitrer de grandes surfaces sous les climats du nord, parce que la lumière est voilée, cela est mauvais dans des contrées méridionales où la lumière est intense et où il faut se garantir contre la chaleur. Si donc on peut faire un code de morale, on ne peut établir des règles absolues en construction, et c’est pourquoi l’expérience, le raisonnement et la réflexion doivent toujours intervenir lorsqu’on prétend bâtir. Bien souvent de jeunes architectes m’ont demandé quel était le meilleur traité de construction à consulter. Il n’y en a point, leur disais-je, par la raison qu’un traité ne saurait prévoir tous les cas, toutes les circonstances particulières qui se présentent dans la carrière de l’architecte. Le traité établit des règles; mais, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, vous vous trouvez en face de l’exception et n’avez plus que faire de la règle. Un traité de construction est bon pour habituer l’esprit à concevoir et à faire exécuter suivant certaines méthodes; il vous donne les moyens de résoudre les problèmes posés; mais ne les résout pas, ou du moins n’en résout qu’un seul sur mille. C’est donc à l’intelligence, à l’observation à suppléer, en ces mille cas présentés, à ce que la règle ne peut prévoir.»

Troisième leçon

«Hier, dit le grand cousin à Paul, lorsque celui-ci entra dans sa chambre, nous avons visité les caves et le rez-de-chaussée, aujourd’hui nous irons nous promener dans les greniers du château. Mais d’abord je vais vous montrer ce qu’on entend par une ferme[30] de charpente... La ferme la plus simple (fig. 13) se compose de quatre pièces de bois: deux arbalétriers[31], un entrait[32] et un poinçon[33]. Les deux pièces inclinées A sont les arbalétriers, la pièce horizontale B l’entrait, et la pièce verticale C le poinçon. Les bouts supérieurs des arbalétriers s’assemblent dans le poinçon, ainsi que je vous le fais voir par le détail D, c’est-à-dire à l’aide de deux tenons[34] E qui entrent dans deux mortaises[35] F et d’un épaulement G qui fait que toute la force du bois bute dans l’encoche I que nous appelons embrèvement[36]. Les bouts inférieurs des arbalétriers s’assemblent de même aux deux extrémités de l’entrait, ainsi que nous le fait voir cet autre détail H. Le poinçon s’assemble aussi par un tenon, dans le milieu de l’entrait, mais librement et sans appuyer sur cet entrait. Les tenons entrés dans les mortaises, on enfonce des chevilles de bois dans les trous que je vous marque, pour bien relier le tout. Plus vous appuyez sur le sommet M, plus vous tendez à faire écarter du pied les deux arbalétriers; mais ceux-ci étant fixés aux deux bouts de l’entrait, raidissent celui-ci comme la corde d’un arc. Donc cet entrait est d’autant moins disposé à se courber qu’il est mieux tendu, et le poinçon n’est là que pour le suspendre à son milieu et pour assembler la tête des arbalétriers. Mais de M en N ces arbalétriers peuvent fléchir sous le bois de la couverture: alors on ajoute deux liens O P qui arrêtent cette flexion en reportant les charges sur le poinçon, de telle sorte que celui-ci est à son tour tendu de M en P. Le bois ne pouvant s’allonger, le point P est fixe, donc les deux points O le sont aussi.

Fig. 13.

Fig.13
Fig.13

«Maintenant que vous savez ce qu’est la ferme la plus simple, montons dans les combles.»

Ces combles étaient vieux, réparés, consolidés bien des fois, et formaient un enchevêtrement de charpentes assez difficile à comprendre. «Autrefois, dit le grand cousin, il y a plus d’un siècle, on faisait les charpentes ainsi que vous le voyez ici: chaque chevron[37] portant ferme, c’est-à-dire que chacun des chevrons composait une ferme, sauf l’entrait que l’on ne plaçait que de distance en distance. Alors le bois était à foison et on ne songeait guère à l’économiser. Aujourd’hui il est moins commun et il est difficile de se procurer un nombre considérable de pièces d’une grande dimension. Les belles futaies qui couvraient le sol de la France ont été gaspillées sottement et les bois longs d’essence de chêne sont rares. Il a donc fallu les économiser. Aussi a-t-on pris le parti d’établir des fermes solides à une distance de 4 mètres environ l’une de l’autre. Sur ces fermes on a placé des pannes qui sont ces pièces horizontales que vous voyez de ce côté, et, sur ces pannes, des chevrons plus ou moins longs ont été posés pour recevoir le lattis des tuiles ou la volige de l’ardoise. Mais toute charpente de comble doit être établie sur des semelles, qui sont ces pièces horizontales reposant sur la tête des murs, qui relient et isolent les entraits de la maçonnerie, car il faut observer que les bois se conservent indéfiniment à l’air libre, sec, mais qu’ils se pourrissent rapidement au contact d’un corps humide comme est la pierre. Voyez ici cette pièce de bois presque engagée dans la maçonnerie, elle est à moitié réduite à l’état d’amadou, tandis que l’arbalétrier au-dessus qui est à l’air libre, à l’air sec, est aussi pur de pourriture que s’il était neuf.

Fig. 14.

Fig. 14.
Fig. 14.

«On faisait autrefois les planchers en plaçant des solives reposant sur des poutres et les murs. Ces solives et ces poutres restaient apparentes, ainsi que vous pouvez le voir encore dans la cuisine et la grande salle du rez-de-chaussée qui sert de dépôt. L’air circulait donc autour de ces bois et ceux-ci pouvaient durer des siècles. Mais on a trouvé que ces bois apparents n’étaient point agréables à la vue, qu’ils n’étaient point propres et permettaient aux araignées de tendre leurs toiles dans leurs intervalles. On a donc cloué des lattes sous ces solives et on a couvert ce lattis d’un enduit que nous appelons le plafond. Les bois ainsi enfermés, privés d’air, se sont échauffés (comme on dit en terme de charpenterie), c’est-à-dire qu’ils ont fermenté, et la pourriture les a bientôt attaqués. Si bien que des planchers à solives apparentes, qui avaient résisté à l’action du temps pendant des siècles, sont tombés de pourriture au bout de peu de temps du moment qu’ils ont été enfermés. J’ajouterai qu’autrefois, avant d’employer des bois dans les constructions, on avait la précaution de les laisser plusieurs années dehors à l’action de la pluie et du soleil. On les faisait baigner même un certain temps dans l’eau, afin de les purger de la sève (car la sève est le ferment qui cause la pourriture du bois). Quand ces bois écorcés et grossièrement équarris étaient restés à l’air pendant cinq ou six ans, on les employait. Mais nous sommes pressés à cette heure, et on met en œuvre des bois qui souvent n’ont pas une année de coupe. Ils ne sont pas secs, ont gardé leur sève, et, si on les enferme alors, ils fermentent rapidement, si bien qu’en quelques années les plus grosses poutres sont complètement pourries. Aussi les architectes prudents hésitent à employer du bois pour les planchers. Cependant leur emploi—même à l’état de dessication imparfaite—n’aurait pas de graves inconvénients si on ne les enfermait pas entre des enduits. Le pis qui pourrait arriver, ce serait des gerçures et des chantournements. Ils sécheraient employés, comme ils auraient séché à l’air libre.

«Il n’y a donc pas grand inconvénient à employer des bois fraîchement coupés pour des charpentes de combles, lesquelles sont généralement laissées libres. Elles sèchent sur place. Elles se déforment, mais ne pourrissent pas.

«Comme nous ne pourrons trouver, pour la maison de votre sœur, des bois absolument secs, nous ferons donc des planchers à solives apparentes et nous tâcherons, par des moyens simples et peu dispendieux, de leur donner une apparence qui ne soit pas désagréable.

«Mais il faut que vous compreniez bien quelles sont les qualités des bois. Je ne vous dirai pas que la nature a fait pousser ces grands végétaux que nous employons, pour notre agrément ou nos besoins. La nature s’est, je crois, fort peu préoccupée de savoir si le chêne, le sapin nous seraient bons à quelque chose; et si l’intelligence humaine a su tirer parti de ces matériaux qui croissent devant nos yeux, c’est après avoir reconnu et constaté par l’expérience leurs propriétés. Malheureusement il semblerait que les résultats de cette expérience ne tendent pas à s’accroître, et, à voir la façon dont on emploie le plus habituellement ces bois aujourd’hui, on pourrait admettre que nous sommes moins instruits que nos devanciers ou que nous avons perdu cette habitude de l’observation avec laquelle ils étaient familiers.

«Le bois étant un composé de fibres plus ou moins lâches ou serrées, possède une puissance de résistance considérable à une pression qui s’exerce suivant la longueur de ses fibres, mais il fléchit ou s’écrase facilement au contraire sous une pression exercée sur le travers de ces mêmes fibres. Ainsi, une bûche de 0m,10c de diamètre, d’une longueur d’un mètre, posée debout, supportera sans s’écraser ou se tordre une pression de plusieurs milliers de kilogrammes, tandis que le même poids brisera ou écrasera cette bûche posée horizontalement, comme vous écraseriez une tige de roseau sous votre pied. Prenez un fétu de paille bien sain, de 0m,10c de longueur, et posez votre doigt sur un bout en tenant ce fétu verticalement sur une table; il vous faudra appuyer assez fortement pour le faire fléchir, tandis que la moindre pression exercée sur ce même fétu, s’il est posé horizontalement, l’aplatira. Le fétu est un tube. L’arbre est composé d’une série de tubes les uns dans les autres. Plus ces tubes sont nombreux, serrés, fins, plus le tronc résiste à une pression, soit dans le sens de la longueur, soit dans le sens de l’épaisseur. Mais ceci nous indique que, pour conserver au bois ses qualités de résistance, il faut l’employer tel que la nature le donne, et c’est bien ainsi, en effet, qu’on procédait jadis. Chaque pièce de charpente était prise dans un brin d’arbre plus ou moins gros, suivant le besoin, mais on ne refendait pas les arbres dans leur longueur pour composer plusieurs pièces de charpente; car le cœur étant plus dur et compacte que n’est l’aubier (qui est l’enveloppe spongieuse placée sous l’écorce), et les couches concentriques du bois étant d’autant plus serrées et résistantes qu’elles avoisinent le cœur, si vous fendez un arbre en deux dans sa longueur, une des parois est beaucoup plus résistante que l’autre, l’équilibre est rompu et la flexion se produit facilement sous la charge. Les couches externes étant les plus récentes, celles-ci sont plus spongieuses et plus lâches de tissus que ne le sont les couches anciennes qui avoisinent le cœur; par conséquent la dessiccation opère sur ces couches externes un retrait plus considérable que sur les couches internes; de là, courbure. Soit A (fig. 14) une pièce de bois refendue, les couches B sont plus dures, plus compactes que celles C qui contiennent plus d’humidité et dont les fibres sont plus molles. En séchant, cette pièce de bois produira donc une concavité du côté externe, ainsi que je vous marque en D. Si le bois est laissé entier comme je le trace en E, les effets se neutraliseront et la pièce se conservera droite.

Fig. 15.

Fig.15
Fig.15

«Voyez cette charpente ancienne dont les chevrons portent ferme (fig. 15): les sablières[38] A sont équarries dans des brins de chêne, le cœur étant au centre. Il en est de même des chevrons B, des entraits C, des faux entraits D, des poinçons E, des blochets[39] F et des jambettes G; aussi toutes ces pièces ont conservé leur rigidité et aucune d’elles ne s’est courbée parce qu’elles ont été employées sèches et en brins non refendus. Voyez au contraire cette panne H posée sur cette ferme I d’une date récente, elle est courbée, non pas tant à cause du poids des chevrons qu’elle porte, que parce qu’elle est refendue et que le charpentier a maladroitement posé le cœur du côté intérieur. S’il eût fait le contraire, si le cœur eût été posé du côté du chevronnage, il est à croire que cette panne n’aurait point fléchi, peut-être même aurait-elle pris du raide, c’est-à-dire qu’elle serait convexe sur sa face externe. Mais les charpentiers sont des hommes et ils n’aiment point à se donner du travail quand ils croient pouvoir l’éviter. Celui qui a posé cette panne a trouvé plus commode de la placer sur son plan de sciage au lieu de la retourner et de mettre ce plan sous les chevrons.

«Considérant cette qualité du bois, et du bois de chêne notamment, dont les fibres internes sont plus dures et plus serrées que ne sont les couches externes, quand on veut poser une pièce de bois horizontalement sur deux points d’appui ou piliers, et lui donner toute la résistance dont elle est susceptible pour porter un poids agissant sur son milieu, on la débite à la scie en deux, dans sa longueur, et, retournant les faces à l’extérieur, on boulonne ensemble ces deux pièces, ainsi que je vous l’indique ici (fig. 16). Alors les cœurs étant en dehors et les deux pièces tendant à se courber en formant deux surfaces convexes, ainsi que vous le voyez en A (fig. 17), si elles sont bien serrées par des boulons[40] munis de bonnes platines, elles sont obligées de rester droites; la puissance de courbure de l’une neutralise la puissance de courbure de l’autre, ces deux efforts contraires tendent à donner plus de raide à la pièce, d’autant que, si vous prenez un bois quelque peu courbé naturellement et que vous placiez ces deux pièces de telle sorte que la concavité soit en dessous, après les avoir, bien entendu, chevauchées, mettant la queue de l’une contre la tête de l’autre, vous aurez donné à cette pièce de bois toute la résistance dont elle est susceptible.

Fig. 16.

Fig.16
Fig.16

Fig. 17.

Fig.17.
Fig.17.

«C’est d’après cette méthode qu’il faut poser les moises[41] et toutes pièces doubles. Ici, par exemple (fig. 18), vous voyez que l’on a placé avec raison une paire de moises en mettant les sciages en dehors pour remplacer un entrait pourri. Nous appelons moises des pièces de bois qui, doublées habituellement, pincent deux ou plusieurs membres d’une charpente. Ces moises A saisissent au moyen d’entailles à mi-bois les arbalétriers B, le poinçon C et les deux liens D. Des boulons en fer avec écrous serrent exactement les entailles des moises comme feraient des mâchoires, contre les bois qu’il s’agissait de maintenir à leur place. Mais en voilà assez pour aujourd’hui, et vous aurez fort à faire de mettre au net, d’ici à ce soir, cette leçon de charpenterie.»

Fig. 18.

Fig.18.
Fig.18.

CHAPITRE VII

PLANTATION DE LA MAISON ET OPÉRATIONS SUR LE TERRAIN

Le lendemain, on recevait de Mme Marie N... une lettre datée de Naples, qui exprimait les plus vives et les plus patriotiques appréhensions à propos des derniers événements. La sœur de M. Paul engageait la famille à venir la rejoindre à Naples; son mari ne pouvait rentrer en France en ce moment; la mission qui l’appelait à Constantinople ne souffrait aucun délai et le forçait à s’embarquer très prochainement. Cette lettre se terminait ainsi: «Nous avons reçu les projets de Paul; il nous semble s’être un peu fait aider par notre cousin. Cela me plairait fort, à mon mari et à moi, si jamais on pouvait mettre la main à l’œuvre; mais qui peut aujourd’hui, dans notre pauvre pays, songer à bâtir? Venez bien plutôt nous trouver.»

«Eh bien, dit M. de Gandelau après la lecture de cette lettre, voilà vos projets approuvés, passons sans retard à l’exécution. Si MM. les Prussiens viennent jusqu’ici et qu’ils mettent le feu, suivant leur coutume, à notre vieille maison, ils ne brûleront pas les murs d’une bâtisse à peine commencée, et ce que nous aurons dépensé pour l’élever n’entrera pas dans leurs poches.»

Le grand cousin aidé de Paul qui faisait les calculs—jamais il n’en avait tant fait—rédigea le devis, qui donna un chiffre de 175 000 fr. La terrasse et la maçonnerie entraient dans la dépense prévue pour 85 000 fr.

Le père Branchu fut appelé: «C’est un homme bien comme il faut, monsieur votre père,» dit-il à Paul, lorsqu’il fut convenu qu’on commencerait dès le lendemain, «il fait travailler le monde quand on est obligé de renvoyer les ouvriers valides de partout et que les vieux comme moi, qui ne peuvent plus se battre, vont jeûner tout l’hiver. J’vas boire un bon pichet à sa santé avec Jean Godard le charpentier, qui sera rudement content tout de même!»

Le reste de la journée fut employé à mettre les cotes principales sur le plan, afin de pouvoir tracer les fouilles.

Le père Branchu, le lendemain, se trouvait sur le terrain, muni de cordeaux, de piquets, de clous, de broches, d’une grande équerre et d’un niveau d’eau quand arrivèrent Paul et son cousin, de bon matin.

«Vous voyez, dit à Paul le grand cousin, que les cotes indiquent sur ce plan les distances entre les axes des murs. Consultant ces mesures, nous allons, sur le terrain, planter ces axes à l’aide de cordeaux attachés à ce que nous appelons des broches (fig. 19), lesquelles se composent de deux piquets fichés solidement en terre et d’une traverse. La direction d’un des axes étant arrêtée suivant l’orientation qu’il nous convient de choisir, la disposition des autres axes s’ensuivra d’après les distances tracées sur le plan et les retours d’équerre.»

Fig. 19.

Fig. 19.
Fig. 19.

Le grand cousin eut bientôt fait d’arrêter la ligne d’axe A de la salle à manger et de la salle de billard, suivant l’orientation convenable. Puis, sur cette première ligne d’axe, il en fit établir une autre à angle droit, au moyen d’un petit graphomètre, laquelle fut la ligne d’axe du salon et du vestibule. Une fois ces deux lignes arrêtées, les autres furent disposées au moyen des cotes inscrites d’avance sur le plan. Les axes des murs principaux se trouvaient ainsi tracés sur le terrain par des cordeaux, attachés aux broches.

Comme on devait établir des caves sous tout le bâtiment principal, le grand cousin se contenta d’ordonner au père Branchu de fouiller tout le terrain à une distance de 1m,00 en dehors des lignes du périmètre. Deux terrassiers, avec leurs pioches, se mirent donc à tracer immédiatement la fouille. «Si vous trouvez (comme ce n’est pas douteux), dit-il aux terrassiers, de la roche à une faible profondeur et qu’elle soit de bonne qualité, vous aurez le soin de ne point la gâcher; exploitez-la comme du moellon, nous nous en servirons et nous vous payerons la fouille en conséquence. Si vous trouvez de la caillasse, faites-la sauter à la mine, et mettez de côté pour en faire usage les meilleurs morceaux. Demain ou après-demain, nous vous donnerons le plan et le profil des caves. En attendant, approvisionnez-vous de briques, de chaux et de sable; vous savez que dans ce pays-ci il est prudent de s’y prendre d’avance pour avoir ces matériaux à temps. Nous voilà en septembre et il faut que nos caves soient faites au moins avant les premières gelées.

«Ainsi donc, ajouta le grand cousin en s’adressant à Paul, au moment où ils revenaient vers la maison, je vous nomme inspecteur des travaux, et voici en quoi consistent vos fonctions: vous viendrez sur le terrain tous les matins et vous veillerez d’abord à ce que les ordres donnés devant vous soient strictement exécutés. Ainsi, vous aurez à reconnaître la quantité de moellon qu’on extraira de la fouille, à faire empiler proprement ce moellon sur 1m,00 d’épaisseur, une largeur de 2m,00 et une longueur indéfinie suivant le rendement de la carrière. Ayant ainsi chaque jour constaté l’augmentation du cube, nous serons assurés qu’il n’en sera rien détourné. Vous aurez dans votre poche un carnet sur lequel vous marquerez cette augmentation journalière, et vous ferez parafer chaque feuillet par le père Branchu. Ce n’est donc, pour le moment, qu’une surveillance; mais vos fonctions se compliqueront au fur et à mesure de l’avancement des travaux. S’il arrive des matériaux, vous reconnaîtrez la quantité soit comme nombre, si c’est de la brique, soit au cube, si c’est du sable ou de la chaux. À cet effet, je vais vous faire porter sur le chantier une de ces caisses de cantonnier qui ont 1m,00 sur 1m,00 et 0m,50c de hauteur. Chaque caisse remplie donnera donc un demi-mètre.

«Vous direz au père Branchu qu’il ait à élever une baraque en planches qui servira de magasin pour ses outils et permettra de mettre la chaux à couvert en attendant qu’on l’éteigne. Si nous avions un entrepreneur-adjudicataire ou avec lequel un marché aurait été passé, nous n’aurions pas à nous inquiéter de la quantité ou du cube des matériaux amenés sur le chantier; mais ici, nous sommes obligés d’employer les moyens élémentaires, car le père Branchu ne peut faire des avances de fonds. Nous lui donnerons les matériaux que nous achèterons ou qui proviennent de nos ressources, en compte. Vous sentez qu’il ne faut pas que ces matériaux soient détournés ou gaspillés. Nous lui payons seulement la mise en œuvre. Cela exige de notre part plus d’attention et de surveillance, mais nous sommes assurés au moins de ne pas être trompés sur la qualité des matériaux par un entrepreneur qui croirait peut-être avoir intérêt à nous fournir, s’il les achetait, de la marchandise d’une valeur inférieure à celle que nous aurions portée au devis.

«Nous nous engagerons de même avec le charpentier. Votre père m’a dit qu’il avait quelques brins de chêne coupés depuis plus de deux ans et mis en chantier près de la ferme de Noiret. Allons les voir, nous marquerons ceux qui pourront être employés. Notre plan coté nous donne les longueurs des solives des planchers.»

En passant le long du ru qui coule dans la petite vallée, le grand cousin regardait attentivement ses berges et en frappait les parois avec le bout ferré de son bâton. «Qu’est-ce que vous voyez donc là? dit Paul.—Je crois que nous trouverons ici de bons matériaux pour faire les voûtes des caves... Voyez cette pierre jaunâtre, poreuse comme une éponge. C’est un cadeau que nous fait ce cours d’eau si modeste. Il entraîne dans ses eaux du carbonate de chaux, qui vient chaque jour s’incruster sur les herbes et détritus de végétaux qui se trouvent sur ses bords et son lit. Ce ruisseau forme ainsi un tuf léger, très poreux, qui est mou et friable tant qu’il reste à l’humidité, mais qui acquiert une certaine dureté en séchant. Autrefois ce ruisseau était plus gros qu’il n’est aujourd’hui, et il me paraît avoir déposé une assez belle épaisseur de ce tuf qui apparaît sur ses rives actuelles. Prenez ce morceau et regardez-le attentivement... Vous voyez qu’il est rempli de cavités, de petites galeries cylindriques, ce sont les brindilles de végétaux autour desquelles s’est déposé le carbonate de chaux. Ces brindilles sont pourries et détruites depuis longtemps, l’enveloppe est restée et durcit à l’air. Observez comme ce moellon est léger, composé de cellules qui ne sont guère plus épaisses que des coquilles d’œuf. Cependant, essayez de l’écraser sous votre talon... Il résiste et à peine si la pression émousse ses aspérités. Eh bien, faites-le sécher, et dans huit jours il résistera bien mieux. Il faudra un bon coup de marteau pour le briser.

«Cette matière est la meilleure peut-être pour faire des voûtes, à cause de sa légèreté, de sa résistance, de ses cavités et de cette âpreté qui font que le mortier adhère si bien aux joints qu’on ne saurait l’en détacher et que le tout, suffisamment sec, semble ne former qu’une seule pièce.

«Nous enverrons deux terrassiers pour en exploiter quelques mètres. Ce n’est pas difficile; et quand ce tuf est humide sur son lit naturel, on le débite avec la plus grande rapidité en briquettes.»

On arriva bientôt à la ferme de Noiret; là, en effet, le long du mur de la grange, sous un appentis, étaient empilées des pièces de bois, grossièrement équarries et noircies par l’humidité. Le grand cousin en marqua un certain nombre avec son couteau, laissant de côté celles qui étaient torses, noueuses ou roulées.

»Qu’est-ce donc qu’une pièce de bois roulée?» dit Paul.

—Les bois roulés sont ceux dont les fibres tournent en spirale autour du cœur. Vous comprenez que les fibres du bois n’étant pas verticales et formant des spirales plus ou moins prononcées, perdent leur propriété de résistance: ces fibres, à cause du parcours qu’elles font, lequel n’est point régulier, se disjoignent et laissent entre elles de profondes gerçures. Ces bois sont donc rejetés comme défectueux, ainsi que ceux qui sont attaqués au cœur ou qui ont ce qu’on appelle des malandres, c’est-à-dire des parties malades entre leurs couches, sorte d’ulcères intérieurs qui d’abord enlèvent au bois son homogénéité de résistance et qui développent autour d’eux la pourriture. Il arrive souvent que l’on ne voie pas les malandres et qu’en peu de temps des bois de charpente qui paraissent très-sains tombent en poussière. Ces maladies cependant étant fréquentes ou rares en raison des terrains sur lesquels les bois ont poussé, il est essentiel de savoir la provenance des charpentes que l’on emploie dans les constructions. Telle forêt produit des bois de chêne admirables en apparence, mais qui pourrissent rapidement; telle autre en fournit qui sont toujours sains. En général les bois poussés dans des sols légers et secs sont bons; ceux qui viennent dans les terrains humides, argileux, sont mauvais.

«Vous ferez mettre de côté ces bois roulés et tors; ils seront bons pour faire les cintres des caves; ils ne sont propres qu’à cela ou à être brûlés. Quant à ces brins de sapin, ils serviront à faire nos échafauds.»

Il était tard, les deux compagnons demandèrent à déjeuner à la ferme. Pendant qu’on mettait la table: «Expliquez-moi donc, cousin, comment vous vous servez du graphomètre.

Fig. 20.

Fig. 20.
Fig. 20.

—Lorsqu’il s’agit d’une opération comme celle que nous venons de faire, c’est la chose du monde la plus simple. J’ai prié le père Branchu de faire porter mon instrument au château, pour ne pas en être chargé toute la matinée, mais il n’est pas besoin de l’avoir là pour vous faire comprendre comment on opère. Vous savez que le graphomètre se compose d’un cercle gradué, divisé en 360 degrés. Ce cercle, mobile sur son centre, est muni d’un niveau à bulle d’air et, au-dessus, d’une lunette, qui tous deux pivotent horizontalement sur le centre du cercle. Le niveau et l’axe de la lunette sont parfaitement parallèles au plan du cercle. On pose celui-ci sur un pied à trois branches et on établit tout d’abord le cercle horizontalement au moyen de trois vis de rappel et en faisant pivoter le niveau. Il faut que la bulle d’air soit toujours au centre sous quelque degré du cercle qu’on tourne le tube. Ceci fait, et le pied étant placé au point marqué sur le terrain,—ce qu’on vérifie au moyen d’un fil à plomb passant par le centre du plateau,—on dirige la lunette sur un point fixé et où est placée une mire. Le verre de la lunette est croisé par deux cheveux à angle droit qui en marquent le centre. Il faut que l’intersection des deux cheveux tombe sur le point que l’on vise. Mais au préalable, l’indicateur ou vernier, qui tient à la base de la lunette, est placé sur le zéro du cercle. C’est donc l’ensemble de l’instrument qu’on a fait tourner. Alors, si l’on veut, par exemple, former un angle droit sur la ligne réunissant le point où l’on est placé avec la première mire, on fait pivoter la lunette jusqu’à ce que son indicateur soit à 90 degrés (le quart du cercle). On envoie un homme avec une autre mire dans la direction de la lunette, et on fait porter cette mire à droite ou à gauche jusqu’à ce que son milieu soit exactement sur la ligne du cheveu vertical de la lunette. On fait fixer cette mire. Il est donc certain alors que la ligne tirée du point où vous êtes placé avec la seconde mire forme un angle droit avec la première ligne de base, puisque deux diamètres coupant à angle droit un cercle divisé en 360 degrés donnent 90 degrés pour chaque quart du cercle. À l’aide de cet instrument, ayant, au préalable, indiqué, sur le plan d’un bâtiment qu’il s’agit de planter, les angles que forment certaines lignes entre elles, partant d’un point, on peut donc reporter ces angles sur le terrain. Supposez qu’il s’agisse de planter un portique demi-circulaire. Ayant posé le centre et tracé le demi-cercle sur le terrain, en plaçant le graphomètre sur ce centre, vous pourrez envoyer des lignes qui couperont régulièrement cette circonférence et indiqueraient, par exemple, l’axe des colonnes ou piliers. Puisque du point A au point B vous avez 180 degrés (fig. 20), vous diviserez ces 180 degrés en autant de parties que vous voudrez sur le cercle du graphomètre, et le centre de la lunette vous donnera, à grande distance, les mêmes divisions sur le portique demi-circulaire. Par cette raison que le graphomètre sert à planter un bâtiment, il sert à relever un terrain. En effet, supposez que la base E F soit une longueur connue, que vous avez mesurée: plaçant votre instrument en E, vous visez avec la lunette un point C, soit un arbre, un clocher, un piquet; vous avez donc le nombre de degrés sur le cercle que comprend l’angle C E F. Vous reportez cet angle sur la planchette; puis transportant l’instrument sur le point F, de là vous visez ce même point C; vous obtenez de même l’angle C F E, qui, reporté sur la planchette, vous donne exactement la position du point C et la distance inconnue qu’il y a entre E et C, entre F et C; dès lors l’une ou l’autre de ces longueurs vous servent de base à leur tour, et opérant du point C et du point F, en visant un quatrième point D, vous connaissez les longueurs C D et F D. Ainsi pouvez-vous opérer sur toute une contrée; c’est ce qu’on appelle triangulation: la première opération à faire pour établir la carte d’un pays. Mais nous entrons là dans un autre domaine. Allons déjeuner!»

CHAPITRE VIII

M. PAUL RÉFLÉCHIT

L’omelette au jambon dévorée, M. Paul demeurait silencieux.

«Eh mais, petit confrère, vous m’avez l’air de regarder quelque chose en dehors du monde réel; est-ce encore la faim qui vous donne ce regard pensif, et vous faut-il une seconde omelette?

—Non; je n’ai plus soif ni faim, mais je trouve déjà difficile de comprendre ce que vous m’expliquez avec tant de complaisance depuis quelques jours; il y a des points qui m’échappent, et je me demande si je pourrai vous être bon à quelque chose dans la construction que vous élevez. Il me semble que j’aurais beaucoup à apprendre; le peu que vous m’avez enseigné s’embrouille dans ma tête et nous n’avons pas encore mis la main à l’œuvre.

—Déjà découragé... allons donc! chaque jour suffit à sa peine, et une construction ne s’élève pas tellement vite que vous ne puissiez chaque soir augmenter peu à peu votre provision de connaissances pratiques, sans confusion.

«Tout cela se classera dans votre cerveau, car la tête est une merveilleuse boîte; plus on l’emplit, plus elle s’élargit; et chaque chose classée dans la case qui est destinée à la recevoir se retrouve toujours. La question est de bien ranger ses casiers et de n’y placer que des objets scrupuleusement étudiés et triés.

«Mais il faut tous les jours mettre au net le travail fait et ne rien laisser pour le lendemain. La besogne dont je vous charge, c’est-à-dire la constatation journalière de tout ce qui entre au chantier et de l’emploi des matériaux, ce que nous appelons les attachements, n’est qu’une question d’exactitude et de soin. L’important est de ne se point laisser déborder. Deux heures au plus vous suffiront par jour pour prendre les notes sur place. Deux autres heures pour mettre ces notes au net. Vous voyez qu’il vous restera encore trois ou quatre heures pour vous occuper des détails d’exécution et pour courir les champs.

—Est-ce que vous avez commencé à apprendre l’architecture de cette façon?

—Oh que non pas!

«En sortant du collège je suis entré chez un architecte, un patron, qui m’a fait pendant deux ans copier des dessins de monuments dont on ne m’indiquait ni l’âge, ni le pays, ni l’usage; puis passer des teintes. Pendant ce temps-là j’ai suivi des cours de mathématiques, de géométrie, de dessin d’après l’ornement. J’ai pu alors entrer à l’École des Beaux-Arts où l’on n’enseigne pas grand’chose, mais où l’on fait faire des concours pour obtenir des médailles et le grand prix, si l’on peut. Je suis resté là trois ans, total cinq. Cependant j’avais besoin de gagner ma vie, car je n’avais que juste de quoi payer mon loyer et acheter de quoi me vêtir. Il me fallait donc faire la place, c’est-à-dire travailler à tant l’heure, chez un architecte très occupé. Là, je faisais des calques, et encore des calques, puis parfois quelques détails d’exécution; Dieu sait comme! car je n’avais jamais vu exécuter la moindre partie d’une bâtisse. Mais le patron n’était pas difficile et les entrepreneurs suppléaient par leur expérience à ce qui manquait à ces détails. Voyant que tout cela ne me conduirait pas, par un court chemin, à apprendre mon métier, et ayant eu la chance d’hériter de quelques milliers de francs, je me mis à voyager, à étudier l’architecture sur les monuments bâtis, non plus sur ceux que l’on me montrait sur le papier. J’observais, je comparais, je regardais faire les praticiens, je courais voir les édifices qui croulaient, afin de reconnaître in animâ vili les causes de leur ruine.

«Au bout de cinq autres années, je savais assez mon métier pour essayer de le pratiquer. Total: dix ans; et je n’avais pas bâti une niche à chien. Un protecteur me fit entrer dans une agence des travaux de l’État, où je voyais employer des méthodes qui n’étaient guère d’accord avec les observations que j’avais pu recueillir pendant mes études sur l’architecture des temps passés. Si par hasard je me permettais à cet égard des observations, on me regardait de travers. Si bien que je ne restai pas là longtemps, d’autant plus qu’il se présentait pour moi une belle occasion d’utiliser ce que j’avais appris.

«Une grande compagnie faisait faire des constructions d’usines très importantes. Elle avait un architecte qui prétendait lui bâtir des monuments romains; cela la gênait un peu. Cette compagnie ne tenait pas essentiellement à ériger dans les plaines de la Loire des édifices rappelant la splendeur de Rome. Je fus présenté aux directeurs; ils m’expliquèrent leur programme. J’écoutai, je travaillai, comme un nègre qui travaille, à acquérir tout ce qui me manquait pour satisfaire mes clients. Je courus les usines, j’allai chez les grands entrepreneurs, j’étudiai les matériaux; enfin je fournis un premier projet qui plut, mais qui cependant ne me plairait guère aujourd’hui. On se mit à l’œuvre; l’étude assidue, la présence continuelle sur les chantiers, me donnèrent ce qui me manquait, si bien qu’on fut content de mes premiers travaux. La plupart de ces messieurs possédaient des hôtels et des châteaux. Je devins leur architecte et j’eus bientôt ainsi une belle clientèle et plus de travaux que je n’en pouvais faire, d’autant que je crois qu’il faut toujours étudier, raisonner, améliorer, et, à ce compte, plus on avance, plus on trouve devant soi des difficultés.

—Alors, comment est-ce qu’on étudie l’architecture?

—Mais comme cela... en en faisant... Du moins jusqu’à présent en France n’emploie-t-on pas d’autre méthode, et peut-être est-ce la meilleure.

—Mais comment apprennent à construire ceux qui ne vont pas, comme vous l’avez fait, courir le monde, et qui suivent l’enseignement habituel?

—Ils n’apprennent pas à construire. On ne leur apprend qu’à concevoir et projeter des monuments inexécutables, sous le prétexte de conserver les traditions du grand art; et quand ils sont las de mettre ces conceptions sur le papier, on leur donne une place dans une agence, où ils font ce que vous allez faire, seulement ils le font avec dégoût, parce qu’ils visaient bien autre chose.

—Mais, en commençant comme je vais commencer, est-ce que je pourrais ensuite étudier la... comment dirais-je?

—La théorie, l’art, en un mot? Certes, vous le pourrez beaucoup plus facilement, car le peu de pratique que vous aurez acquis en bâtissant une maison, ou en la voyant bâtir des fondations au faîte, vous permettra de comprendre bien des choses qui, sans la pratique, sont inexplicables dans l’étude de l’art. Cela vous donnera l’habitude de raisonner et de vous rendre compte de certaines formes, de certaines dispositions commandées par les nécessités de la pratique. Formes et dispositions qui paraissent être de pures fantaisies aux yeux de ceux qui n’ont aucune idée de ces nécessités.

«Comment apprend-on à parler aux enfants? Est-ce en leur expliquant les règles de la grammaire à l’âge de trois ans? Non, c’est en leur parlant et en les obligeant à parler pour exprimer leurs désirs ou leurs besoins. Quand ils parlent comme vous et moi, à peu près, on leur explique le mécanisme et les règles du langage, et alors ils peuvent écrire correctement. Mais avant d’apprendre par suite de quelles lois les mots doivent être placés, et comment on doit les écrire pour composer une phrase, ils connaissaient la signification de chacun d’eux.

«Si en France nous n’avions pas, sur l’enseignement, les idées les plus singulières, nous commencerions, lorsqu’il s’agit de l’étude de l’architecture, par le commencement et non par la queue. Nous donnerions aux jeunes gens ces méthodes pratiques élémentaires de l’art de bâtir, avant de leur faire copier le Parthénon ou les thermes d’Antonin Caracalla qui, à défaut de ces premières notions pratiques, ne sont pour eux que des images; nous formerions ainsi ces jeunes esprits à raisonner et à reconnaître tout ce qui leur manque, au lieu d’exciter leur vanité naissante par des exercices purement théoriques ou d’art, alors qu’ils ne peuvent se rendre compte des formes qu’on leur donne comme des modèles.

—Une maison comme celle que nous allons construire est, il me semble, bien peu de chose; et une pareille construction ne peut guère fournir les renseignements qui doivent être nécessaires, si on élève un grand monument?

—Ne croyez pas cela, petit cousin: la construction, en dehors de certaines connaissances scientifiques et pratiques que vous pourrez étudier à loisir, n’est autre chose qu’une méthode, qu’une habitude de raisonner, qu’une obéissance aux règles du bon sens. Encore faut-il avoir du bon sens et le consulter. Malheureusement il est une école d’architectes qui dédaigne cette faculté naturelle, en prétendant qu’elle entrave l’inspiration... car nous avons parmi nous des fantaisistes, comme il s’en trouve dans les lettres et chez les peintres ou les sculpteurs; mais si la fantaisie est permise aux gens de lettres et aux artistes, car elle ne fait de tort à personne, en architecture c’est autre chose; elle coûte cher, et c’est vous et moi qui payons. Nous avons dès lors le droit de la trouver au moins inopportune. Il faut tout autant exercer les facultés du raisonnement et recourir au bon sens pour élever une maison que pour construire le Louvre, de même que l’on peut montrer du tact et de l’esprit dans une lettre aussi bien que dans un gros volume.

«La valeur de l’architecte ne s’estime pas par la quantité de mètres cubes de pierre qu’il met en œuvre. La grosseur du monument ne fait rien à l’affaire.

—Ainsi vous admettez qu’il faut autant de mérite pour bâtir une petite maison que pour élever un vaste palais?

—Je ne dis pas cela; je dis que les facultés, la raison, la juste mesure, l’exacte appréciation des éléments disponibles et leur bon emploi, se manifestent aussi bien dans la construction de la maison la plus modeste que dans l’édification du plus magnifique monument.

—Je pourrai donc apprendre beaucoup en suivant la construction de la maison de ma sœur?

—Certainement: 1º parce qu’on apprend beaucoup quand on a la volonté d’apprendre; 2º parce que, dans une maison comme dans le plus vaste des palais, il vous faudra voir passer devant vos yeux tous les corps d’état, depuis le terrassier jusqu’au peintre décorateur. Que le menuisier fasse vingt portes ou deux cents, si vous voulez bien vous rendre compte de la manière de faire une porte, de la ferrer et de la poser, une seule suffit, il n’est pas besoin que vous en voyiez mille.

—Mais cependant nous ne ferons pas ici, par exemple, des portes comme celles qui ferment les appartements d’un souverain?

—Non; mais le principe de structure est ou doit être le même pour les unes comme pour les autres, et c’est quand on s’écarte de ces principes que l’on tombe dans la fantaisie et les non-sens. Quand vous saurez comment se fait une porte de menuiserie, vous verrez que sa structure tient à la nature de la matière employée: le bois, et à la destination. Après cela vous pourrez étudier comment les maîtres se sont servis de ces éléments et comment (sans sortir du principe) ils ont produit des œuvres simples ou très riches; vous pourrez faire comme eux, si vous avez du talent, et chercher des applications nouvelles. Mais avant tout, faut-il savoir comment se fabrique une porte et ne pas copier au hasard, avant ces premières connaissances pratiques, les formes diverses qui ont été adoptées, bonnes ou mauvaises.»

Paul resta pensif tout le reste du jour; il était évident qu’il entrevoyait de grosses difficultés et que la construction de la maison de sa sœur prenait, dans son esprit, des proportions inquiétantes. Rentré au château, il regardait les portes, les fenêtres, les boiseries, comme s’il n’eût jamais rien vu de pareil, et plus il regardait, plus cela lui paraissait embrouillé, compliqué, difficile à comprendre. Il ne s’était jamais demandé par quels artifices ces morceaux de bois s’assemblaient, se tenaient ensemble, et ne trouvait guère de solutions satisfaisantes aux questions qu’il s’adressait à lui-même.

CHAPITRE IX

M. PAUL, INSPECTEUR DES TRAVAUX

«Allez voir, mon cher Paul, où en sont les fouilles, ce matin, dit le grand cousin, le surlendemain de la visite sur le terrain, et vous m’en rendrez compte. Emportez avec vous un mètre et un carnet; vous prendrez des notes et mesures sur ce qui est fait. Vous examinerez le terrain et me direz si l’on trouve des bancs de pierre près de la surface du sol, ou si les terres meubles sont profondes. Pendant ce temps-là je vais esquisser le plan des caves. Mais prenez le calque du plan du rez-de-chaussée de la maison, et, sur ce plan, vous me marquerez ce que l’on a commencé à fouiller et ce que l’on trouve. Ça ne doit pas être bien avancé; mais cependant des déblais seront déjà faits puisque j’ai dit au père Branchu de mettre autant de terrassiers qu’il en pourrait trouver, afin de nous conformer aux intentions de votre père.»

Un peu embarrassé de ses nouvelles fonctions, M. Paul arriva bientôt sur le terrain. Aidé du père Branchu, il prit les mesures des fouilles, indiqua comme il put les profondeurs et nota les points où on trouvait le roc et les terres meubles. Cela lui prit deux bonnes heures.

«Eh bien, dit le grand cousin, quand on fut installé dans le cabinet de travail, après déjeuner, voilà le plan des caves (fig. 21). Voyons un peu comment cela va s’arranger avec ce que vous avez trouvé sur place, et si nous devons faire des modifications à ce plan. Bon, le roc est presque à fleur du sol vers le sud, et les terres meubles atteignent assez régulièrement une profondeur de 3 mètres vers le nord de nos bâtiments. Nous allons donc asseoir les caves sous le salon, la salle à manger et la salle de billard, à même le roc calcaire, en taillant celui-ci, et nous fonderons les parties antérieures, et notamment celles du bâtiment des écuries et remises, sur une bonne maçonnerie.

Fig. 21. Fig. 21.—Plan des caves de la maison.

Fig. 21.—Plan des caves de la maison.
Fig. 21.—Plan des caves de la maison.

«Voici (fig. 21) le plan des caves; vous voyez ces lignes d’axes, elles indiquent les axes des murs à rez-de-chaussée et ne devront plus varier. Les cotes d’épaisseur des murs sont écrites, partant toujours de ces axes. Aussi, voyez-vous que ces cotes sont plus fortes là où le mur de cave doit porter la retombée des berceaux de caves, conformément à ce que je vous ai expliqué l’autre jour.

«Nous avons un petit cours d’eau qui va alimenter les services de la maison, au moyen d’un réservoir que nous placerons le plus haut possible. Nous n’avons pas encore fait le nivellement; mais, à vue de nez, j’estime, en raison des chutes de ce ruisseau et de la rapidité de son cours, qu’à 100 mètres de la maison le réservoir approvisionnera l’eau de façon que celle-ci puisse arriver par des conduits au niveau du premier étage. C’est à vérifier. Autrement nous aurons recours à une pompe mue par un manège ou un moulin à vent. Nous conduirons ensuite ce cours d’eau dans un égout, le long des murs nord de la maison, ainsi que vous le voyez en A, de telle sorte que cet égout recueille les eaux ménagères de la maison par un conduit B et reçoive les chutes des water-closets en C, en D et en E. L’eau courante entraînera ainsi ces immondices dans un bassin que nous établirons en contre-bas dans le potager. Car ces eaux reposées sont excellentes pour arroser, ne vous en déplaise, les légumes.

«Sur le plan, j’ai indiqué en G les profils[42] des berceaux de caves. Celles-ci auront 1m,50c jusqu’à la naissance des voûtes, et les berceaux auront 1m,50c de flèche.

Ces caves auront donc sous clef 3 mètres, ce qui est très beau, d’autant que le terrain est sec. On pourra donc utiliser ces caves, non seulement pour y placer les vins, mais des légumes, un garde-manger, etc. Le sol de notre rez-de-chaussée étant à 1m,50c au-dessus du sol extérieur, il nous sera facile d’aérer ces caves par des soupiraux, ainsi que je l’ai marqué en H.

On y descendra par l’escalier droit situé près de la buanderie et par l’escalier de service compris dans la tourelle. L’escalier droit servira pour descendre les provisions, et l’escalier à vis pour monter dans l’office les vins et autres choses.

«Avez-vous vu si le père Branchu a eu le soin de faire ranger régulièrement les matériaux extraits des fouilles?

—Oui; il n’a trouvé jusqu’à présent que des plaquettes de ce qu’il appelle de la caillasse, mais il les fait empiler et m’a dit que ce serait bien bon pour faire les murs de fondation.

—Il a raison; cette caillasse est sujette à geler à l’air libre, mais elle est dure et se comporte bien dans des caves; puis, elle permet une bonne maçonnerie parce qu’elle est litée, c’est-à-dire qu’elle est naturellement extraite en petits bancs parallèles de 10 à 15 centimètres d’épaisseur.

—C’est bien ce qu’il m’a dit; mais il a ajouté que cela mange beaucoup de mortier, et je n’ai pas bien compris ce qu’il entendait par là.

—En effet, plus les moellons sont minces, plus ils exigent de lits de mortier entre eux; mais si vous avez observé ces plaquettes, vous avez vu qu’elles sont extrêmement rugueuses et criblées de cavités sur leurs surfaces de délits. Il faut que le mortier soit donc abondant entre chaque lit, pour bien remplir ces rugosités et cavités; et c’est en cela même que cette maçonnerie, quand on n’économise pas le mortier, est excellente; ces surfaces rugueuses adhèrent à ce mortier bien mieux que ne peuvent le faire des surfaces lisses; elles font corps avec lui, et bientôt l’ensemble ne forme qu’une masse. Mais il faut ne pas épargner la chaux et le sable, et c’est ce qui fait dire au père Branchu que ce moellon mange beaucoup de mortier.

—Le père Branchu a dit aussi qu’il trouvait de la pierre bonne pour faire de la chaux, sur les bancs calcaires propres à bâtir, et demande s’il faut la mettre de côté.

—Certainement; si le chaufournier du Moulin ne peut nous fournir de la chaux, nous en ferons; ce n’est pas difficile, puisque nous avons des fagots en quantité provenant des dernières coupes.

—Le père Branchu m’a aussi demandé où il fallait transporter les déblais.

—Vous lui direz, demain matin, qu’il les dépose en cavaliers[43] à la droite et à la gauche des fouilles; nous en aurons besoin pour niveler les abords de la maison.

—Qu’est-ce qu’un cavalier?

—C’est une éminence factice que l’on dispose suivant une épaisseur et une hauteur régulières, de manière à pouvoir en prendre facilement le cube. Ainsi, quand on fait les déblais à la brouette—et c’est, vous l’avez vu, le moyen que nous employons—on trace la surface que doit occuper ce cavalier sur le sol: soit en A B (fig. 22) comme longueur et C D comme largeur. Cela fait, le point B étant le plus éloigné de celui où le déblai s’opère, les brouetteurs disposent les premières terres en B, laissant une inclinaison au remblai assez douce pour que les brouettes puissent être poussées pleines sans trop de peine.

Fig. 22.

Fig. 22.
Fig. 22.

Ainsi obtiennent-ils peu à peu un remblai A E B. Alors, du milieu F, moitié de la pente A E, ils laissent un chemin a b de 1m,50c de largeur pour le va-et-vient des brouettes, puis ils remblayent le triangle A G F par couches inclinées. Ils terminent en remplissant le triangle G F E. Reste le chemin g D h i à remplir, ce que font les pelleteurs, au fur et à mesure de l’apport des terres sur ce chemin même.

Le cavalier étant ainsi parfaitement régulier, ses pentes sont données par la terre coulante, c’est-à-dire qu’elles forment avec l’horizon des angles de 40° environ, suivant la nature du remblai. Le cavalier étant achevé et ayant, je suppose, 10 mètres à mi-hauteur, de l en m, et 4 mètres à mi-hauteur de sa largeur de n en b, en multipliant 10 mètres par 4 mètres on obtient 40 mètres de surface à ce niveau moyen. Multipliant ce chiffre par 2 mètres, hauteur du cavalier, nous trouvons 80 mètres cubes. Vous savez donc ainsi que vous avez remué cette quantité de terre, et par conséquent ce que vous avez à payer, si c’est au mètre cube que vous faites vos déblais et remblais, ou à quel prix vous revient le mètre cube de terre remuée, si c’est à la journée que vous faites le travail.

—Alors ce cube donne celui de la fouille?

—Pas tout à fait. La terre comprimée, tassée sur le sol naturel, cube moins que celle qui a été remuée et qui laisse entre les matières du remblai beaucoup de vides. On dit alors que la terre enlevée foisonne plus ou moins. Le sable de mer ne foisonne pas, tandis qu’une terre caillouteuse mêlée de détritus végétaux foisonne beaucoup. Il faut donc, dans vos attachements, tenir compte du vide de la fouille pour avoir le cube de la terre enlevée et cuber les cavaliers pour connaître, quand nous les utiliserons, la masse de terre que nous aurons à transporter ailleurs.

«Vous allez maintenant mettre ce plan des caves à une échelle de 2 centimètres par mètre, afin de pouvoir écrire et attacher bien lisiblement les cotes; puis, je vous indiquerai sur ce plan les points où il faudra poser des libages.

—Qu’est-ce que c’est que des libages?

Fig. 23.

Fig. 23.
Fig. 23.

—On désigne ainsi la pierre de taille que l’on place en fondation et qui n’est taillée que sur ses lits, c’est-à-dire qui ne présente pas de parements vus. Une pierre de taille possède toujours deux lits, qui sont ses surfaces horizontales; un ou plusieurs parements, qui sont les surfaces vues, et ses joints, qui sont les surfaces séparatives. Ainsi, supposons une pierre d’angle, portant pilastre et ayant la forme que je vous indique ici (fig. 23); les surfaces a b c d e f, g h i j k l sont les lits supérieur et inférieur. Les surfaces a l b g, b g c h, c d h i, d e i j, sont les parements vus, et les surfaces e f j k, a f k l sont les joints: les pierres voisines venant toucher ces surfaces.

Or vous sentez que, quand on place des pierres sous le sol, en fondation, il n’est pas nécessaire de tailler des parements qui ne seraient visibles que pour les taupes.

On fait donc l’économie de cette taille; c’est-à-dire qu’on laisse la pierre brute sur ses faces verticales et qu’on ne taille que les lits de pose.

On choisit pour ces libages des pierres solides, résistantes aux charges, mais qui peuvent être d’ailleurs très grossières de pâte et même sensibles à la gelée ou gélives, comme nous disons, et qui ne pourraient être employées à l’air sans inconvénients; sous terre, ces pierres sont préservées de l’action de la gelée.

Mais il faut avoir le soin, plus encore pour ces pierres que pour celles en élévation, de les bien placer suivant leur lit[44] de carrière et suivant leur position stratifiée naturelle; autrement elles pourraient se briser ou s’écraser sous la charge des maçonneries supérieures.

Quand notre plan sera fait, nous indiquerons par une couleur particulière les parties où nous demanderons que l’on pose des libages.

Ce seront les angles, les jonctions de murs qui reçoivent les charges relativement les plus considérables.

Entre ces libages, la maçonnerie sera élevée simplement en moellons.

«Le sol étant bon, nous nous contenterons de fonder à 50 centimètres seulement au-dessous de l’aire des caves. Mais, dès que nous aurons atteint ce niveau, les pierres de taille auront nécessairement des parements vus dans ces caves; ces matériaux ne seront plus des libages, mais des pierres de taille. Nous ne prendrons pas les plus belles et les plus fines, mais les plus résistantes à la charge, et qui dans cette contrée-ci sont les plus grossières d’aspect. Nous mettrons de la pierre de taille dans nos caves, aux angles, aux jambages[45] des portes et des soupiraux, aux noyaux des escaliers.

«Mais vous avez assez de besogne pour aujourd’hui et demain matin... Ah! j’oubliais! Si le père Branchu rencontre des sources ou pleurs qui le gênent, prévenez-m’en, parce que nous établirons tout de suite les égouts pour les recueillir. Cela nous fixera sur le niveau à donner au radier de notre collecteur.

—Qu’est-ce qu’un radier?

—C’est la partie d’un canal, d’une écluse ou d’un égout sur laquelle l’eau coule; c’est le fond, qui doit être établi assez ferme et solide pour que la force du courant ne l’affouille pas. Il faut donc faire les radiers des égouts en bonnes pierres plates, ou, ce qui vaut mieux encore, en ciment hydraulique quand on peut s’en procurer, parce que l’eau trouve le moyen de passer entre les joints des pierres, tandis que si le ciment est bien employé, il ne forme, sur toute la longueur du canal, qu’une masse homogène parfaitement étanche. On a le soin, d’ailleurs, de donner au radier d’un égout une coupe légèrement concave se raccordant, sans angles, aux parois; car l’eau profite des angles pour opérer son œuvre de destruction. Puis ceux-ci, lorsqu’on veut curer les canaux souterrains, ne se nettoient pas facilement. La meilleure forme à donner à un égout est celle-ci en coupe (fig. 24).»

Fig. 24.

Fig. 23.
Fig. 23.

CHAPITRE X

M. PAUL COMMENCE À COMPRENDRE

Malgré les nouvelles de la guerre qui, chaque jour, prenait un caractère plus menaçant, M. de Gandelau tenait à ce que les travaux ne fussent pas interrompus, et les habitants du château trouvaient dans l’exécution des projets dressés par le grand cousin et M. Paul, une distraction utile aux tristes préoccupations qui les assiégeaient.

Le soir, après la lecture du journal qui enregistrait, hélas! désastres sur désastres, chacun demeurait silencieux, les yeux attachés sur le foyer; mais bientôt, faisant un effort de volonté, M. de Gandelau demandait où en était la maison. C’était Paul, en sa qualité d’inspecteur des travaux, qui rendait compte des opérations du jour, et il commençait à s’occuper de cette tâche avec assez d’exactitude et de clarté. Il montrait ses carnets d’attachements qui, grâce aux corrections du grand cousin, n’étaient pas trop mal rédigés, et qui, à l’aide d’un résumé journalier, indiquaient les dépenses faites.

Le sol fouillé avait fourni jusqu’alors assez de matériaux pour qu’il n’eût pas été nécessaire d’en faire venir des carrières voisines. Vers le 15 septembre, on voyait déjà les murs des caves se dessiner dans la fouille, et il était temps de songer aux soubassements extérieurs en élévation et aux voûtes des caves, pour la construction desquelles il fallait des cintres en bois. Le charpentier fut donc invité à faire venir des scieurs de long pour débiter des troncs de peupliers qui, coupés depuis quelque temps, étaient tenus en réserve. La meilleure partie du bois fut sciée en planches minces pour faire de la volige qui serait employée en son temps, et les dosses, c’est-à-dire les parties voisines de l’écorce, furent disposées pour faire les cintres des caves. Comme les plans ne donnaient que deux berceaux dont les arcs fussent différents, les épures furent bientôt faites, et le charpentier prépara ces cintres qu’on mit au levage au moment où les murs des caves atteignaient le niveau des naissances des voûtes. Ces cintres furent taillés conformément à la figure 25, c’est-à-dire composés, chacun, d’un entrait A, d’un poinçon B, de deux arbalétriers C, et de moises D, qui vinrent pincer les courbes formées de dosses de peuplier clouées, comme il est tracé en E, et fixées en G et en H sur le poinçon, au moyen d’une entaille F, et sur l’entrait par une broche de fer. Sur ces cintres portés sur des chevalets K, et espacés l’un de l’autre de 1m,50c, on posa des couchis[46], c’est-à-dire des madriers L de 8 centimètres d’épaisseur, pour recevoir les voûtes que l’on fit en tuffeau exploité le long du ru, et auxquelles on donna 20 centimètres d’épaisseur, avec bonne chappe de mortier par-dessus. Il fallut ménager dans les reins de la voûte les pénétrations des soupiraux, travail qui donna beaucoup de mal à Paul, ou plutôt qu’il eut quelque peine à comprendre et à rapporter sur ses attachements; car, pour le père Branchu, il ne parut pas s’inquiéter beaucoup de cette besogne.

Fig. 25.

Fig. 25.
Fig. 25.

Le grand cousin avait donné le tracé des soupiraux en même temps que le profil du soubassement de 1m,50c de hauteur au-dessus du sol extérieur.

Fig. 26.

Fig. 25.
Fig. 25.

Ce tracé donnait, en coupe A et en plan B, la figure 26. Il fallut que le grand cousin expliquât ce tracé à son inspecteur, qui ne le comprenait pas du premier coup. «La lumière venant du ciel suivant un angle de 45° en moyenne, c’est suivant cet angle qu’il faut éclairer les caves, dit le grand cousin. Le soubassement se composant: d’une assise D à moitié engagée sous le sol, de deux assises franches E F, et d’une assise portant la retraite, nous donnons au mur de cave, portant naissance des berceaux, 0m,90c. Le mur au-dessus du sol intérieur ayant 0m,60c, ce mur donne 0m,30c de chaque côté de l’axe invariable; mais le soubassement ayant 0m,10c de saillie extérieurement, de l’axe au parement extérieur de ce soubassement, il y aura 0m,40c. Intérieurement, le mur descend à plomb jusqu’au sommier qui porte les berceaux. Il faut 0m,20c pour recevoir ceux-ci. Donc, de l’axe au-dessous de la naissance des berceaux, il y aura 0m,50c intérieurement, et 0m,40c extérieurement: total, 0m,90c. L’assise basse se dégageant au-dessus du sol extérieur de 0m,15c, puisque le soubassement doit avoir 1m,50c, il reste au-dessus de ces 0m,15c, 1m,35c; laquelle cote divisée en trois donne pour chaque assise 0m,45c. Je prends l’ouverture du soupirail dans la seconde assise, j’entaille la troisième de 0m,10c par un chanfrein, pour prendre du jour, ainsi que nous l’indique la face extérieure M, et la coupe. Je taille la première assise en retraite à 45°, comme il est tracé en I, en laissant un tableau a de 0m,25c, ainsi que vous le voyez sur le plan. Puis, en arrière de ce tableau, je pose un linteau avec un chanfrein de même, comme il est tracé en O, et j’ai le soin de laisser en b deux feuillures[47] de 0m,05c, pour poser des châssis ou grilles si l’on veut. Du fond de ces feuillures, j’ébrase le soupirail, qui n’a que 0m,80c d’ouverture à l’extérieur, jusqu’à 1m,00. Je trace en coupe une ligne inclinée m n 0m,20c au-dessus du linteau O, lesquels 0m,20c seront la flèche de l’arc du voûtain qui pénétrera dans le berceau et dont la courbe en projection horizontale donnera le tracé X. Ainsi, cet arc X recevra la poussée des claveaux du berceau et la reportera sur les deux joues P. Le père Branchu n’aura qu’à tracer cette courbe X sur les couchis des cintres pour former son voûtain.»

Il n’était pas bien certain que Paul saisît parfaitement cette explication répétée plusieurs fois, et il ne la comprit parfaitement que quand il vit le père Branchu maçonner les soupiraux et que ceux-ci apparurent décintrés (fig. 27).

Fig. 27.

Fig. 27.
Fig. 27.

«Je vous sauve les difficultés, dit le grand cousin, qui voyait bien que Paul comprenait difficilement la construction des caves, car la structure des voûtes, de leurs pénétrations, est une affaire qui demande d’assez longues études. Nous n’avons fait que des berceaux simples, et vous remarquerez que les portes des caves donnent toutes dans des tympans et non sur des murs recevant des retombées de voûtes. Avec les difficultés, j’évite aussi des dépenses inutiles. Nous poserons de la pierre dure en soubassement, mais vous remarquerez que, sauf dans les angles et pour les soupiraux, elle n’est qu’en revêtement, ne fait pas parpaing, c’est-à-dire ne prend pas toute l’épaisseur du mur. Nous avons d’excellent moellon, qui, avec le bon mortier que nous employons, est plus résistant qu’il n’est nécessaire pour porter deux étages et un comble. En laissant ce moellon former des harpes saillies à l’intérieur, nous les relions mieux aux reins des berceaux (fig. 28), et nous économisons ainsi la pierre de taille. En élévation, au-dessus du soubassement, vous verrez encore comme on peut, quand on veut, épargner la pierre de taille, tout en faisant d’excellentes constructions. Nous trouvons d’ailleurs sur les plateaux environnants, des bancs minces de calcaire, qui se délient régulièrement suivant une hauteur de 0m,15c à 0m,20c et qui sont excellents pour faire du moellon smillé. Nous appelons moellon smillé ou piqué, celui que l’on pose avec parements vus, lits et joints taillés d’une façon quelque peu rustique. Derrière ce moellon parementé qui donne un petit appareil agréable à l’œil, et dont la rusticité contraste avec la pureté de la pierre de taille, on pose du moellon ordinaire. Ainsi obtient-on, dans les contrées où ce moellon se trouve naturellement en carrière, des maçonneries peu dispendieuses. Mais il est puéril de s’amuser à poser du moellon piqué là où la pierre de taille tendre abonde et où il la faut débiter en petits morceaux pour obtenir cette apparence. Vous comprenez que ce n’est pas procéder suivant le sens commun, de s’amuser à couper en petits morceaux de gros blocs de pierre, et que, quand les carrières ne donnent que de ceux-là, il est raisonnable de les employer en raison de leurs dimensions et de conformer la construction à la nature et à la hauteur de ces pierres. Ici, nous avons, quand nous voulons les demander, de gros blocs, mais ils ne sont pas communs. Nous devons donc nous en tenir, autant que possible, à la qualité des matériaux que le sol nous fournit en abondance.»

Fig. 28.

Fig. 28.
Fig. 28.

L’égout était fait, les voûtes se fermaient; les descentes de caves étaient posées; le soubassement s’élevait à plus d’un mètre au-dessus du sol. Il fallait songer à l’étude des détails des élévations. Celle sur le jardin n’était projetée qu’en croquis. Paul espérait qu’elle aurait un aspect plus régulier que n’avait celle sur l’entrée. Il en fit l’observation, car M. Paul avait vu dans les environs de Paris quantité de maisons de campagne qui lui semblaient ravissantes, avec leurs quatre poivrières aux angles, leur porche bien au milieu de la façade, et leur crête en zinc sur le faîtage. Il avait trop bonne opinion du savoir du grand cousin pour se permettre de critiquer la façade de la maison de sa sœur, ainsi qu’elle était projetée du côté de l’entrée; mais dans son for intérieur, il eût préféré quelque chose de plus conforme aux lois de la symétrie. Ces baies de toutes formes et dimensions choquaient quelque peu son goût. Lorsque la façade sur le jardin (fig. 29) fut tracée, façade qui, cette fois, présentait un aspect symétrique, Paul déclara en être satisfait, et le soir, la famille étant réunie, il demanda pourquoi la façade du côté de l’entrée ne donnait pas les dispositions symétriques qui le charmaient du côté du jardin. «Parce que, répondit le grand cousin, le plan nous donne, du côté du jardin, des pièces en pendant, dont les dimensions sont pareilles et la destination équivalente, tandis que du côté de l’entrée nous avons, juxtaposés, des services très différents. Vous soulevez là, petit cousin, une grosse question. Deux méthodes sont à suivre... Ou bien vous projetez une boîte architectonique symétrique, dans laquelle vous cherchez, du mieux que vous pouvez, à distribuer les services nécessaires à une habitation... Ou bien vous disposez ces services en plan, suivant leur importance, leur place relative et les rapports à établir entre eux, et vous élevez la boîte en raison de ces services sans vous préoccuper d’obtenir un aspect symétrique. Lorsqu’il s’agit d’élever un monument dont l’aspect extérieur devra conserver une grande unité, il est bon de chercher à satisfaire aux règles de la symétrie et de faire que cet édifice n’ait pas l’air d’avoir été bâti de pièces et de morceaux. Dans une habitation privée, la règle impérieuse est de satisfaire d’abord au besoin de ses habitants et de ne pas faire de dépenses inutiles. Les habitations des anciens, non plus que celles du moyen âge, ne sont symétriques. La symétrie appliquée quand même à l’architecture privée est une invention moderne, une question de vanité, une fausse interprétation des règles suivies aux belles époques de l’art. Les maisons de Pompéi ne sont point symétriques; la maison de campagne, la villa dont Pline nous a laissé une description complète, ne donnait pas un ensemble symétrique. Les châteaux, manoirs et maisons élevés pendant le moyen âge ne sont rien moins que symétriques. Enfin, en Angleterre, en Hollande, en Suède, en Hanovre et dans une bonne partie de l’Allemagne, vous pourrez visiter quantité d’habitations merveilleusement appropriées aux besoins de leurs hôtes, qui sont construites sans souci de la symétrie, mais qui n’en sont pas moins fort commodes et gracieuses d’aspect, par cela même qu’elles indiquent clairement leur destination.

Fig.29—Façade sur le jardin.

Fig. 29.
Fig. 29.

«Je sais qu’il est bon nombre de personnes très disposées à souffrir une gêne de chaque jour pour avoir le vain plaisir de montrer au dehors des façades régulières et monumentales; mais je crois que madame votre sœur n’est point de ces personnes-là, et c’est pourquoi je n’ai pas hésité à procéder suivant ce que je crois être la loi du sens commun, lorsque nous avons fait les projets de son habitation. Avec son sourire tranquille et un peu ironique, je la vois me demander:

«Pourquoi donc, cher cousin, m’avez-vous percé dans cette petite pièce une si grande fenêtre? Il faudra en boucher la moitié...» Ou: «Pourquoi ne m’avez-vous pas ouvert une baie de ce côté, où la vue est si jolie?...»

«Si je lui répondais que ç’a été pour satisfaire aux règles de la symétrie, son sourire pourrait bien passer au rire le plus franc et, in petto, peut-être penserait-elle que monsieur son cousin est un sot avec ses lois de symétrie.

—Hélas! dit M. de Gandelau, ils sont trop nombreux dans notre pays ceux qui font avant tout passer les questions de vanité, et c’est bien une des causes de nos malheurs. Paraître est la grosse affaire, et tel petit bourgeois retiré qui se fait bâtir une maison de campagne veut avoir ses tourelles régulièrement disposées aux angles d’un bâtiment symétrique, mais dans lequel il est fort mal logé, et entend-il qu’on appellera cette bâtisse incommode... le château, et sacrifiera-t-il le bien-être intérieur à la satisfaction de montrer au dehors de mauvaises sculptures de plâtre, des ornements de zinc sur les toits et quantité de colifichets que tous les printemps il faudra remettre à neuf. Faites-nous donc, cher cousin, une bonne maison, bien abritée contre le soleil et la pluie, bien sèche en dedans, et où rien ne soit donné à ce luxe de mauvais aloi, mille fois plus offensant encore dans nos campagnes qu’il ne l’est à la ville.»

CHAPITRE XI

LA CONSTRUCTION EN ÉLÉVATION

«Il est entendu que nous élevons nos murs extérieurs en pierre de taille et moellon piqué,» dit le grand cousin pendant qu’on arrasait le rez-de-chaussée. «Nous avons sur le sol une bonne partie des matériaux. Pour les pierres de grand échantillon, nous les ferons venir des carrières du Blanc, qui ne sont qu’à quelques kilomètres d’ici. Nos angles, nos tableaux de portes et de fenêtres, nos bandeaux, corniches, lucarnes et rampants de pignons, seront faits en pierre de taille. Commençons par les angles; voici comment vous allez donner l’appareil au père Branchu, c’est bien simple. En ce pays, on débite les pierres d’échantillon, c’est-à-dire que les carrières les envoient d’après une mesure donnée d’avance, et le prix est d’autant moins élevé par cube que ce débit est plus uniforme et facile. Or, nos murs, dans la hauteur du rez-de-chaussée, ont 0m,60c d’épaisseur: donc (fig. 30), soit A un angle; vous demanderez toutes les pierres pour les élever, du même échantillon, ayant 0m,85c de long sur 0m,60c de large, et une hauteur moyenne de 0m,46c, qui est la hauteur la plus ordinaire des carrières du pays. Et ces pierres d’angles seront posées ainsi que je vous le marque ici, l’une a b c d, l’autre au dessus a e f g, d’où il résultera que chaque pierre formera alternativement d’un côté et de l’autre une harpe[48] de 0m,25c. Le moellon smillé ayant une hauteur de banc de 0m,15c environ, nous aurons trois rangs de ce moellon dans la hauteur de chaque assise de pierre, et la construction se montera comme nous l’indique le tracé perspectif B. Entre le socle et le bandeau du premier étage, nous avons 4m,20c; donc neuf assises de pierre, plus les lits, feront la hauteur. Voyons comment nous allons disposer nos tableaux de fenêtres. Il faut songer à placer les persiennes, dont, à la campagne, on ne saurait se passer et qui, développées sur les façades, produisent un fâcheux effet, se détériorent très promptement et sont embarrassantes lorsqu’il s’agit de les fermer ou de les ouvrir, en imposant aux habitants une gymnastique dont on se passerait volontiers. Il faut des ébrasements intérieurs suffisants pour que les croisées n’affleurent pas les murs et laissent un espace entre elles et les rideaux. Nos fenêtres les plus larges ont 1m,26c entre tableaux; nos murs à rez-de-chaussée ont 0m,60c d’épaisseur; nous ne pouvons donc ranger les persiennes dans les tableaux qu’à la condition de diviser chacun de leurs vantaux on deux ou trois feuilles. Seules, les persiennes faites de lames de tôle nous permettront d’obtenir ce résultat, parce que trois lames de tôle repliées sur elles-mêmes n’ont qu’une épaisseur, y compris les vides laissés par le jeu des charnières de 0m,05c.

Fig. 30.

Fig. 30.
Fig. 30.

Voici donc, en plan, comment nous tracerons les jambages des fenêtres (fig. 31): le dehors étant en A, nous laisserons un renfort B pour masquer les feuilles de persiennes repliées dans les tableaux de 0m,10c. Nous donnerons 0m,27c pour le logement de ces feuilles en C. Puis viendra le dormant[49] de la fenêtre, 0m,06c d’épaisseur; total, 0m,43. Il nous restera encore 0m,17c d’ébrasement à l’intérieur, en D.

Fig. 31.

Fig. 31.
Fig. 31.

«Voici en E comment nous appareillerons ces baies: une pierre d’appui d’un seul morceau en F, puis une assise G de 0m,40c à 0m,45c de hauteur faisant harpe dans le moellon; une pierre en délit H, n’ayant que l’épaisseur du tableau; une troisième assise I comme celle G; enfin le linteau. Nous ne donnerons à celui-ci que l’épaisseur du tableau, c’est-à-dire 0m,37c; il nous restera par derrière 0m,23c, juste la place pour bander un arc de briques K (celles-ci ayant 0m,22c et avec le joint 0m,23c). Cet arc portera nos solives, s’il y en a qui doivent s’engager sur les murs de face, et il empêchera la rupture des linteaux. D’ailleurs, nous passerons un chaînage L sous ceux-ci. Je trouve le chaînage plus efficace à ce niveau qu’à la hauteur du plancher. Un chaînage est un nerf de fer qu’on pose dans l’épaisseur des murs pour relier toute la construction et la brider. On n’en place pas toujours dans les maisons que l’on construit aux champs, et on a tort, car c’est une bien faible économie que l’on fait là; et une construction non chaînée est sujette à se lézarder facilement. Mais quand il en sera temps, nous reparlerons de cela. Mettez ces croquis au net, faites-les-moi voir, et nous donnerons ces détails au père Branchu.

Fig. 32 et 32 bis.

Fig. 32 et 32 bis.
Fig. 32 et 32 bis.

«Il est nécessaire aussi que nous sachions comment nous ferons les planchers. À Paris, aujourd’hui, on fait tous les planchers en fer à double T, et, pour des portées de 5 à 6 mètres, on prend du fer de 0m,12c à 0m,14c de section verticale. On hourde ces fers espacés de 0m,70c environ et réunis de mètre en mètre par des entretoises en fer carré de 0m,018, par des remplissages en plâtras[50] noyés dans du plâtre; cela est bon assurément, mais nous n’avons ici ni de ces fers que l’on se procure aisément dans les grands centres, ni ce plâtre de Paris dont on abuse peut-être dans la capitale, mais qui n’en est pas moins une excellente matière lorsqu’elle est bien employée, à l’intérieur surtout. Il nous faut faire des planchers en bois. Mais je vous ai dit déjà que les bois qui n’ont pas longtemps été lavés et qui n’ont guère que deux ans de coupe, se pourrissent très rapidement lorsqu’ils sont enfermés, principalement dans leurs portées, c’est-à-dire à leurs extrémités engagées dans les murs. Il faut, pour que nos planchers ne nous donnent pas d’inquiétudes sur leur durée, que nous laissions ces bois apparents et que nous ne les engagions pas dans les murs. Nous adopterons donc le système des lambourdes[51] appliquées aux murs, pour recevoir les portées des solives, et, comme nous possédons des bois de brin, nous nous contenterons de les laver à la scie sur deux faces et nous les poserons sur la diagonale ainsi que je vous l’indique ici (fig. 32). Pour des portées de cinq à six mètres qui sont les plus grandes que nous ayons, des bois carrés de 0m,18c seront suffisants. Si nous jugeons qu’ils ne le soient pas, nous poserons une poutre intermédiaire; ce sera à voir. Ces solives posées sur leur diagonale ont d’ailleurs leur maximum de résistance à la flexion. Nous les espacerons d’axe en axe de 0m,50c. Leurs portées reposeront dans les entailles pratiquées dans les lambourdes, ainsi que je le marque en A, et les entrevous[52], qui sont les intervalles entre les solives, seront faits en briques posées de plat, hourdées en mortier et enduites. On peut décorer ces plafonds de filets peints qui les rendent légers et agréables à la vue (voir en H et fig. 32 bis). Ces solives, ainsi posées, ne donnent pas des angles rentrants difficiles à tenir propres et entre lesquels les araignées tendent leurs toiles. Un coup de tête de loup nettoie parfaitement ces entrevous.

«Quant aux lambourdes B, appliquées contre le mur, comme vous l’indique la section C, elles seront maintenues en place par des corbelets D espacés de 1m,00 au plus et par des pattes à scellement I pour empêcher le dévers de ces bois. Cela nous tiendra lieu de ces corniches traînées en plâtre, qui ne sont bonnes à rien et que nous ne pourrions faire exécuter convenablement ici, où les bons ouvriers plâtriers font défaut. Quand il faudra supporter des cloisons supérieures, nous poserons une solive exceptionnelle dont je vous trace la section en E composée de deux pièces a et b, avec un fer feuillard entre deux, le tout serré par des boulons d de distance en distance. Ces sortes de solives sont d’une parfaite rigidité.

«Les solives posant sur des lambourdes, nous n’avons pas besoin de nous préoccuper des baies, mais il nous faudra des chevêtres[53] au droit des tuyaux de cheminée et sous les âtres, et, pour recevoir ces chevêtres, des solives d’enchevêtrure[54]. Vous comprenez bien qu’on ne saurait sans danger poser des pièces de bois sous des foyers de cheminée. Alors, on place des deux côtés des montants[55] de ces cheminées, à une distance de 0m,30c des âtres, des solives plus fortes qui reçoivent à 0m,80c ou 0m,90c du mur, pour franchir la largeur du foyer, une pièce qu’on appelle chevêtre, dans laquelle viennent s’assembler les solives.

Fig. 33.—Enchevêtrures de planchers.

Fig. 33.—Enchevêtrures de planchers.
Fig. 33.—Enchevêtrures de planchers.

Comme solives d’enchevêtrure, nous prendrons le type précédemment indiqué en E; nous renforcerons (fig. 33) cette solive à sa portée d’une doublure D portant sur un bon corbeau de pierre. Nous relierons les deux pièces E et D par un étrier[56] en fer F, puis nous assemblerons le chevêtre par un tenon H dans la mortaise G. Ce chevêtre recevra, comme les lambourdes, les portées des solives en I. L’espace G K sera le dessous de l’âtre de la cheminée supérieure; il aura 0m,80c de largeur et sera hourdée en brique avec entretoises de fer L. Ces solives d’enchevêtrure E devront être engagées dans le mur de 0m,10c environ pour les raidir et relier la structure, mais dans le voisinage des tuyaux de cheminée nous n’avons pas à craindre les effets de l’humidité sur le bois. En résumé, voici l’aspect de ces solives et chevêtres au-dessous des foyers de cheminée (fig. 34).»

Fig. 34.—Enchevêtrure posée persepective.

Fig. 34.—Enchevêtrure posée persepective.
Fig. 34.—Enchevêtrure posée persepective.

Tout cela, il ne faut pas le dissimuler, paraissait quelque peu étrange à Paul, habitué à l’immuable plafond uni et blanc, et qui ne s’était jamais douté que ces surfaces planes puissent masquer une pareille ossature.

CHAPITRE XII

DE QUELQUES OBSERVATIONS ADRESSÉES AU GRAND COUSIN PAR M. PAUL ET DES RÉPONSES QUI Y FURENT FAITES

Paul, la tête penchée sur le papier couvert de croquis, les mains entre ses genoux, ne laissait pas de penser, à part lui, que son cousin noircissait beaucoup de papier pour faire des plafonds, lesquels lui avaient toujours semblé la chose du monde la plus simple et la moins susceptible de complications. Entre une feuille de papier blanc tendue sur une planche et un plafond, M. Paul ne faisait guère la distinction, dans son esprit. Aussi, quand le grand cousin lui eut répété la formule: «Comprenez-vous bien?» Paul hésita quelque peu, dit: «Je crois que oui!» et ajouta après une pause:

«Mais, cousin, pourquoi ne pas faire des planchers et plafonds comme partout?

—Cela vous semble compliqué, mon ami, répondit le grand cousin, et vous voudriez simplifier la besogne.

—Ce n’est pas tout à fait cela, reprit Paul, mais comment fait-on ordinairement; est-ce qu’on emploie tous ces moyens? Je n’ai pas vu ce que vous appelez les lambourdes, et les solives d’enchevêtrure, et les chevêtres, et les corbeaux dans aucun des plafonds de ma connaissance; alors, on peut donc s’en passer?

—On ne se passe de rien de tout cela dans les plafonds faits de charpente, mais on le cache sous un enduit de plâtre; et, comme je vous le disais, cette enveloppe de plâtre est une des causes de la ruine des planchers de bois. Dans tous ces planchers, il y a des solives d’enchevêtrure et des chevêtres au droit des tuyaux de cheminée et des âtres; il y a aussi parfois des lambourdes; tout cela est relié à force de ferrements, pour se tenir entre deux surfaces planes ayant entre elles le moins d’épaisseur possible. À Paris, où les maisons sont bien sèches, ce mode passe encore; mais à la campagne, on peut difficilement se soustraire à l’humidité; ces sortes de planchers enfermés risquent de tomber bientôt en pourriture. Il faut aérer les bois, je vous le répète, pour les conserver longtemps. Cette anatomie du plancher de bois existe dans tous ceux que l’on construit avec ces matériaux, seulement vous ne la voyez pas. Or il est bon, en architecture, de se servir des nécessités de la construction comme d’un moyen décoratif, d’accuser franchement ces nécessités. Il n’y a pas de honte à les faire voir, et c’est une marque de bon goût, de bon sens et de savoir, de les montrer en les faisant entrer dans la décoration de l’œuvre. À vrai dire même, il n’y a, pour les gens de goût et de sens, que cette décoration qui soit satisfaisante, parce qu’elle est motivée.

«On s’est habitué en France à juger tout, et les choses d’art par-dessus tout, avec ce qu’on appelle: le sentiment. Cela est commode pour une certaine quantité de personnes qui se mêlent de parler sur les choses d’art sans avoir jamais tenu ni un compas, ni un crayon, ni un ébauchoir ou un pinceau, et les gens du métier se sont peu à peu déshabitués de raisonner, trouvant plus simple de s’en rapporter aux jugements de ces amateurs qui noircissent des pages pour ne rien dire, mais flattent par-ci par-là le goût du public en le faussant. Peu à peu, les architectes eux-mêmes, qui sont de tous les artistes ceux qui ont plus particulièrement à faire intervenir le raisonnement dans leurs conceptions, ont pris l’habitude de ne se préoccuper que des apparences et de ne plus tenter de faire concorder celles-ci avec les nécessités de la structure. Bientôt, ces nécessités les ont gênés; ils les ont dissimulées si bien, que le squelette d’un édifice, dirai-je, n’a plus été en concordance avec l’enveloppe qu’il revêt. Il y a la structure qu’on abandonne souvent à des entrepreneurs qui s’en tirent comme ils peuvent, mais naturellement en obéissant à leurs intérêts, et la forme qui s’applique tant bien que mal à cette structure. Eh bien, nous ne suivrons point cet exemple, si vous le permettez, et nous ferons une bâtisse, si modeste qu’elle soit, dans laquelle on ne pourra trouver un détail qui ne soit la conséquence soit d’une nécessité de la structure, soit des besoins des habitants. Il ne nous en coûtera pas plus, et, la chose finie, nous dormirons tranquilles, parce que nous n’aurons rien de caché, rien de factice, rien d’inutile, et que l’individu-édifice que nous aurons bâti nous laissera toujours voir ses organes et comment ces organes fonctionnent.

—Comment se fait-il, alors, reprit Paul, que tant d’architectes ne montrent pas, ainsi que vous voulez le faire ici, ces... nécessités de la construction, les dissimulent, et... pourquoi agissent-ils de la sorte? qui les y oblige?

—Ce serait bien long de vous expliquer cela...»

M. de Gandelau entra sur ces derniers mots de la conversation...

«Nous avons des nouvelles de plus en plus mauvaises, dit-il, les armées allemandes se répandent partout; il faut nous attendre à voir ici les ennemis. Pauvre France! Mais que disiez-vous?

—Rien, répondit le grand cousin, qui ait de l’intérêt, en présence de nos désastres... Je cherchais à faire comprendre à Paul qu’en architecture, il ne faut dissimuler aucun des moyens de structure, et qu’il est même dans l’intérêt de cet art de s’en servir comme de motifs de décoration; en un mot, qu’il faut être sincère, raisonner et ne se fier qu’à soi...

—Certes! reprit M. de Gandelau, vous mettez le doigt sur notre plaie vive... Raisonner, ne se fier qu’à soi, se rendre compte de chaque chose et de chaque fait par l’étude et le travail, ne rien livrer au hasard, tout examiner, ne rien dissimuler à soi-même et aux autres, ne pas prendre des phrases pour des faits... ne pas se croire abrités par la tradition ou la routine... Oui, voilà ce qu’il eût fallu faire... Il est trop tard. Et qui sait si, après les malheurs que je prévois, notre pays retrouvera assez d’élasticité, de patience et de sagesse pour laisser là le sentiment et s’en tenir à la raison et au travail sérieux! Tâchez d’apprendre à Paul à raisonner, de l’habituer à la méthode, de lui donner l’amour du travail de l’esprit; qu’il soit architecte, ingénieur, militaire, industriel ou agriculteur comme moi, vous lui aurez rendu le plus grand service. Surtout, qu’il ne devienne pas un demi-savant, un demi-artiste ou un demi-praticien, écrivant ou parlant sur tout, et incapable de rien faire par lui-même. Travaillez! Plus les nouvelles que nous recevons prennent un caractère sinistre, plus elles pèsent sur notre cœur, et plus il faut nous attacher à un travail utile et pratique. Les lamentations ne servent à rien! Travaillez!

—Allons visiter le chantier,» dit le grand cousin, qui voyait que Paul demeurait pensif et n’était guère disposé à se remettre au travail.

CHAPITRE XIII

LA VISITE AU CHANTIER

La bâtisse commençait à prendre tournure; le plan se dessinait au-dessus du sol. Une vingtaine de maçons et tailleurs de pierre, quatre charpentiers, des garçons, animaient ce coin de la campagne. Puis, arrivaient des charrettes remplies de briques, de sable, de chaux. Deux scieurs de long débitaient des troncs d’arbres en madriers; une petite forge mobile abritée derrière un bouquet d’arbres était allumée et réparait les outils, en attendant qu’elle eût à forger des étriers, crampons, pattes, brides et plates-bandes. Un beau soleil d’automne répandait sur cet atelier une lumière chaude et un peu voilée. Ce spectacle parvint à effacer de l’esprit de Paul les tristes impressions laissées par les paroles de son père. Sous cet aspect, le travail ne lui paraissait pas revêtir les formes sévères et âpres qui avaient d’abord effarouché un peu notre écolier en vacances. En inspecteur attentif, Paul se mit donc à suivre son cousin sur le tas[57] (fig. 35), en écoutant avec grand soin ses observations.

Fig. 35.—Le tas.

Fig. 35.—Le tas.
Fig. 35.—Le tas.

«Voilà, père Branchu, dit le grand cousin, une pierre qu’il ne faut pas poser, elle a un fil, et, comme elle va servir de linteau je n’en veux point.

—Eh, m’sieu l’architecte, il ne va pas ben loin le fil!

—Qu’il aille près ou loin, je n’en veux pas, vous entendez? Paul, vous veillerez à ce qu’on ne la pose pas... Voyez-vous bien cette petite fêlure à peine apparente, frappez avec ce marteau des deux côtés... Bon! le son que rend la pierre est mat de ce côté; eh bien, cela vous prouve qu’il y a solution de continuité, et, la gelée aidant, ce morceau de droite se détachera de son voisin... Voici des briques que vous ne laisserez pas employer: voyez comme elles sont gercées; puis, ces points blancs... ce sont des parcelles de calcaire, que le feu a converties en chaux. À l’action de l’humidité, ces parcelles de chaux gonflent et font éclater la brique. Vous aurez soin, avant de laisser employer les briques, de les faire bien mouiller. Celles qui contiennent des parties de chaux tomberont en morceaux, et, par conséquent ne seront pas mises en œuvre.

—Mais, mon bon m’sieu, dit le père Branchu, c’est pas ma faute à moi, j’suis pas dans la brique!

—Non; mais c’est à vous de renvoyer celles qui sont défectueuses au chaufournier et de ne pas les lui payer, puisque vous vous êtes chargé de cette fourniture: cela lui apprendra à bien purger sa terre des débris de calcaire.—Voilà du sable qui contient de l’argile; voyez comme il tient aux doigts! Père Branchu, je ne veux que de bon sable, bien âpre; vous savez bien où il y en a. Vous avez fait prendre celui-ci à côté, il n’est bon que pour mettre dans les reins des voûtes des caves, comme remplissage; ne le laissez pas employer dans le mortier, vous entendez, Paul! Il faut pour le mortier de l’arène bien grenue, propre, dont les grains n’adhèrent pas les uns aux autres; et encore, avant de l’employer, faites jeter dessus les tas quelques seaux d’eau. Veillez aussi à ce qu’on ne corroie pas le mortier sur la terre, mais sur une aire de madriers. Vous l’avez fait ainsi, c’est bien, mais il ne faut pas procéder autrement; si vous êtes pressés, dans ce cas, une aire étant insuffisante, établissez-en deux. Faites bien attention aussi, Paul, à ce que les pierres soient toutes posées à bain de mortier.

Notes in this chapter

Note 1 · Lien. Pièce de bois en écharpe qui réunit l’arbalétrier au poinçon, ou une poutre horizontale à un poteau.Note 2 · Ferme. Assemblage de charpente destiné à porter la couverture d’un comble (voyez page 79).Note 3 · Arbalétrier. Pièce de bois inclinée, suivant la pente d’un comble qui s’assemble à sa partie supérieure dans le poinçon, à sa partie inférieNote 4 · Entrait. Pièce de bois horizontale qui reçoit à ses extrémités le pied des arbalétriers d’une ferme et qui est suspendue à son milieu par leNote 5 · Poinçon. Pièce de bois verticale qui reçoit, dans une ferme, les deux arbalétriers et suspend le milieu de l’entrait.Note 6 · Tenon. Languette laissée à l’extrémité d’une pièce de charpente et qui rentre dans la mortaise.Note 7 · Mortaise. Trou oblong pratiqué dans une pièce de charpente pour recevoir un tenon. La longueur de la mortaise doit toujours être suivant le Note 8 · Embrèvement. Entaille faite dans une pièce de bois pour recevoir un assemblage à tenons.Note 9 · Chevron. Pièce de bois de faible équarrissage sur laquelle est clouée la volige ou le lattis qui reçoit l’ardoise ou la tuile. Les chevrons Note 10 · Sablière. Pièce de bois horizontale posée sur la tête d’un mur, longitudinalement, et sur laquelle portent les entraits des fermes et les blNote 11 · Blochet. Pièce de bois posée, embrevée sur les sablières d’une charpente, à angle droit, et qui reçoit le pied du chevron et la jambette quiNote 12 · Boulon. Tige de fer rond, munie d’une tête carrée à l’une de ses extrémités et d’un pas de vis à l’autre, recevant un écrou et permettant aiNote 13 · Moise. Pièce de bois peu épaisse, servant à réunir les parties d’une charpente au moyen d’entailles qui les saisissent et de boulons. Les moNote 14 · Profil. Section d’un membre de moulure, d’un détail d’architecture.Note 15 · Cavalier. Amas de terre, remblai, disposé suivant un tracé régulier et formant saillie sur le sol.Note 16 · Lit de la pierre. Est la surface supérieure ou inférieure du banc. On dit: lit de pose, pour indiquer la surface inférieure de la pierre. LeNote 17 · Jambage. Montant vertical d’une fenêtre ou d’une porte. Ne s’emploie que s’il s’agit de montants de pierre ou de maçonnerie.Note 18 · Couchis. Planches ou madriers que l’on pose sur les cintres en charpente et qui servent de forme à une voûte en maçonnerie pendant qu’on la Note 19 · Feuillure. Entaille pratiquée longitudinalement sur les dormants, poteaux d’huisseries et linteaux, pour recevoir le bâti des portes et châsNote 20 · Harpe. Saillie que forme une pierre d’appareil pour se relier à une construction de moellons ou de briques.Note 21 · Dormant. Châssis fixe, de bois, qui reçoit les vantaux d’une porte, ou les châssis ouvrants d’une croisée.Note 22 · Plâtras. Fragments d’ouvrages de plâtre, employés comme garnissage dans les planchers et pans de bois.Note 23 · Lambourde. Pièce de bois fixée horizontalement le long d’un mur et qui est destinée à recevoir les extrémités des solives d’un plancher. On Note 24 · Entrevous. Intervalles laissés entre les solives d’un plancher.Note 25 · Chevêtre. Pièce de bois qui, assemblée dans deux solives d’enchevêtrure, reçoit les bouts des solives à distance du foyer des cheminées, ou Note 26 · Solive d’enchevêtrure. Plus fortes que les solives ordinaires des planchers, ces pièces de bois reçoivent les chevêtres.Note 27 · Montant. Se dit de toute pièce de menuiserie verticale.Note 28 · Étrier. Bande de fer qui forme boucle et, passant sous l’entrait d’une ferme, le suspend au poinçon au moyen de boulons.Note 29 · Tas. Lieu du travail des ouvriers sur le bâtiment même.
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