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Comment est née la révolution russe

AUTOUR DE LA RÉVOLUTION RUSSE

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QUELQUES ÉCLAIRCISSEMENTS

UN MOT DU “NOVOÏÉ VREMIA”

Parmi les journaux russes, le Novoïé Vremia était le journal préféré de Nicolas II, celui qu’il lisait tous les jours dans son texte, au lieu de se contenter d’extraits, comme pour les autres. On peut dire que le Novoïé Vremia était une des institutions de l’Empire, une institution libre d’ailleurs. La puissante dynastie des Souvorine, ses directeurs, était loyaliste, mais gardait son franc-parler. Veut-on savoir comment ce journal conservateur a jugé l’abdication de Nicolas II ? Ce sont quelques lignes qui en disent long sur la révolution russe :

Après trois cents ans de règne, la maison des Romanof était parvenue à un moment historique exceptionnel : la nation tout entière était dans l’attente, et avait les yeux fixés sur elle. Quelles possibilités se présentaient alors pour Nicolas II ? Il était le monarque « officiel ». Le destin lui donnait l’occasion de devenir un véritable empereur, le chef d’un grand peuple libre. Le Gouvernement de Nicolas II a gâché tout cela. Ayant refusé le grand honneur d’être le chef d’un État libre, l’empereur Nicolas II a mis fin à la dynastie héréditaire des Romanof. Il appartient au peuple russe, comme il y a 303 ans, de régler lui-même pour l’avenir sa destinée politique. Nous avons pleine et entière confiance que l’instinct politique du peuple russe lui inspirera en ce moment une courageuse décision.

Cette appréciation sur la crise russe montre où en sont les éléments conservateurs et modérés. Ce qui est le plus frappant dans la chute de Nicolas II, c’est qu’elle s’est faite verticalement dans le vide. Rarement on aura vu une révolution susciter aussi peu de contre-révolution. L’explication de ce phénomène ne peut être que dans une série de fautes énormes, décourageantes pour les fidélités les plus éprouvées. Cette explication tient dans un mot : l’empereur déchu a gâché une situation qui n’avait jamais été si bonne pour lui et pour sa dynastie. C’est justement le mot dont nous nous étions servi presque le même jour où les écrivains du Novoïé Vremia l’employaient à Pétrograde.

LE TSAR ET L’ORTHODOXIE

Un grand sujet de surprise, en France, a été que l’Église orthodoxe et le clergé n’eussent rien fait ou rien pu pour conserver le trône. On ne tenait pas compte du tort causé par Raspoutine. On ne tenait pas compte non plus d’autre chose : c’est que l’Église orthodoxe était plus ancienne que le tsarisme et qu’elle avait contre lui de vieux griefs. Il faut lire à ce sujet les déclarations du nouveau métropolite de Pétrograde, telles que les ont publiées les Rousskia Viedomosti :

L’évêque André cherche à tranquilliser les croyants qui craindraient, en reconnaissant la révolution, de se parjurer. L’abdication de Nicolas II a délié ses sujets de leur serment. Et le métropolite rappelle la résistance que saint Philippe, archevêque de Moscou, avait opposée à Ivan le Terrible. L’évêque attribue la chute de l’ancien régime à son immoralité. « Sous les apparences du zèle pour l’Église, une pression secrète mais d’autant plus dangereuse était exercée sur elle. » L’Église orthodoxe était réduite en esclavage. Sa constitution avait été bouleversée. A la fin, c’était devenu presque un crime de parler de concile. Par suite, les vieux-croyants s’étaient complètement séparés de l’Église orthodoxe et de là le développement des sectes et du socialisme. Toutes ces manifestations sont extrêmement regrettables, mais elles sont les suites de l’oppression de l’Église qui, durant les trois dernières années, a été complètement foulée aux pieds, tandis qu’à sa place paraissaient des vagabonds, des escrocs, des maîtres-chanteurs. Ainsi le jugement de Dieu a dû s’accomplir.

« Maintenant, écrit l’évêque, nous nous trouvons devant les plus larges possibilités qui puissent s’ouvrir dans l’histoire de la Russie et de l’Église, je veux dire la réunion de l’Église de la vieille foi avec l’Église orthodoxe. » La responsabilité de ce schisme retombe sur Pierre le Grand et sa « cruauté inouïe ». Le métropolite exhorte donc les conducteurs de l’Église orthodoxe à avouer avec repentir une erreur de deux cents ans.

Ainsi la révolution russe apporterait, en matière religieuse, un retour au passé ; elle aiderait à revenir sur une « erreur de deux cents ans ». Jadis, le tsar avait triomphé du patriarche comme les Empereurs germaniques avaient essayé de triompher de la Papauté. Entre les deux « moitiés de Dieu » moscovites, il y avait eu un conflit où les tsars l’avaient emporté. A la fin, Pierre le Grand avait bureaucratisé l’Église. Il avait remplacé le patriarche par un Saint-Synode dont le président était un fonctionnaire, parfois même un militaire, et l’Église de la « vieille foi » s’était insurgée. Selon l’évêque André, elle retrouve son heure. Cette révolution serait-elle, du moins sur ce point, une restauration et une réaction ?…

OÙ EST LA TRADITION ?

Cela prouve qu’il ne faut pas parler de tradition à l’aveuglette : Il y a traditions et traditions. Selon la juste distinction qu’a faite jadis Lucien Moreau, il y a les bonnes et les mauvaises. Et puis, plus ou moins, tout le monde a la sienne. De même qu’un pur trouve toujours un plus pur qui l’épure, il y a toujours un traditionaliste dont la tradition remonte plus haut que celle du voisin. Il y a eu des gens, en France, pour estimer que la monarchie française s’était corrompue à partir de Louis XIV, d’autres à partir de Philippe le Bel.

— Moi, je crains bien, disait en riant Jules Lemaître, que la corruption n’ait commencé à la fin du règne de Hugues Capet…

Où et quand s’est altérée la tradition russe, c’est ce qu’on serait bien empêché de dire. Cette tradition est-elle dans les républiques de l’ancienne Russie ? Car on l’oublie trop : la Russie a un passé républicain, et elle n’a jamais tout à fait oublié le régime populaire tel qu’il avait été pratiqué, au moyen âge, à Novgorod, à Viatka, à Pskof (où, par une rencontre singulière, Nicolas II aura abdiqué).

Où cette tradition pourrait-elle remonter encore ? A la Russie de Kief, à celle du grand prince Jaroslaf dont une fille, au XIe siècle, avait épousé le roi de France Henri Ier ? Mais, a écrit Alfred Rambaud, « entre cette Russie Varègue, princière et chevaleresque, fort semblable au reste de l’Europe féodale, et la Russie des Ivans, la Russie de Moscou, la Russie asiatique et despotique, à peine émancipée du joug mongol, il y a un abîme ». Passons sur la période de la domination tartare. La tradition remonte-t-elle à Michel Romanof ? C’était un prince élu. Remonte-t-elle à l’oligarchie des boïars ? A Ivan le Terrible le moscovite, ou à Pierre le Grand l’occidental ?

Et puis quand, de nos jours, Alexandre II entreprit d’affranchir les serfs, marchait-il en avant ou en arrière ? Exactement, il rétrogradait. Jadis le paysan russe avait été libre, et ses chansons parlaient encore de cet âge d’or, car l’établissement de la servitude par raison d’État datait des tsars des temps modernes, et Catherine II, l’amie des philosophes, avait encore étendu le servage à la Petite-Russie où il n’avait pas, au XVIIIe siècle, d’existence légale. C’est de la Russie qu’il est vrai de dire aussi que la liberté y était ancienne.

Il y a mieux : qu’avaient fait les réformateurs d’Alexandre II, en 1861 ? C’étaient des hommes qui se piquaient, non seulement de marcher avec leur temps, mais d’être en avance sur leur temps. Bureaucrates férus d’idées allemandes, ils avaient consacré en Russie le système primitif de la propriété collective qui répondait aux théories du socialisme germanique. Pour le baron Hachsthausen, « le régime collectif en Russie apparaissait comme l’une des institutions étatiques les plus remarquables et les plus intéressantes qui existassent au monde ».

Lorsque, cinquante ans plus tard, une autre réforme agraire fit passer les masses paysannes du communisme à la propriété individuelle, il y eut peut-être des traditionalistes pour regretter la condamnation du mir.

Si la véritable tradition de la Russie doit être cherchée quelque part, il n’y en a qu’une : c’est celle de l’unité nationale, c’est celle qu’ont représentée les tsars « rassembleurs de la terre russe ». Que leur œuvre ne soit pas compromise, que leur héritage ne soit pas « gâché », et la Russie d’aujourd’hui restera dans sa ligne de toujours.

PHASE NOUVELLE D’UN VIEUX CONFLIT

LE PARTI ALLEMAND EN RUSSIE

Depuis six semaines qu’ils se sont accomplis, les événements de Russie sont devenus plus clairs pour le public français. Ils sont devenus aussi plus clairs en eux-mêmes par l’échec des intrigues allemandes pour la paix séparée, transposées des milieux bureaucratiques et des milieux de Cour dans le monde de la social-démocratie.

Nous ne savons pas ce qui se passera à la réunion de l’Assemblée constituante et ensuite. Pour le moment, ce qui est acquis, c’est qu’un genre de trahison est exclu, cette trahison larvée, cette trahison d’apparence décente, cette trahison respectueuse du protocole que le régime Stürmer avait commise à l’égard de tous les Alliés en la commettant aux frais de la Roumanie. Plus tard comme plus tard. Il semble que ce soit malheureusement pour la Russie comme une fatalité historique d’être disputée entre les influences germaniques et son esprit national. Chez ses révolutionnaires eux-mêmes se retrouve la même division et Bakounine n’a pas cessé de s’y opposer à Karl Marx, Bakounine est comme le Proudhon de la Russie. Il semble que ce soit, en ce moment, Bakounine qui l’emporte sur Karl Marx et Stürmer. C’est le plus grand bonheur qui pourrait arriver à la révolution russe. Et si la révolution avait réussi en 1905, au lieu de survenir pendant la guerre européenne et dans le grand conflit des nationalismes, c’est alors qu’elle eût été tout à fait certaine de mal tourner. Que l’on compare seulement la conversion des « défaitistes » au manifeste de Vyborg !

Un vieux proverbe russe dit que tout ce qui est bon pour l’Allemand est la mort du moujik. L’invasion allemande en Russie est un phénomène qui a plus de deux cents ans de date. La Russie a été colonisée, exploitée, gouvernée par les Allemands. La régence de Biren a été, à cet égard, au XVIIIe siècle, comme le premier modèle du régime Stürmer. « Depuis lors, disait Herzen, il y a eu des Allemands sur le trône ; autour du trône des Allemands ; les généraux étaient Allemands, les ministres Allemands, les boulangers Allemands, les pharmaciens Allemands. Quant aux Allemandes, elles avaient le monopole des fonctions d’impératrices et de sages-femmes[4]. »

DANS LE PERSONNEL DIPLOMATIQUE

« Germanisée jusqu’aux moelles, gouvernée par des Allemands », a écrit Maurras dans Kiel et Tanger en parlant de la Russie. Le rêve d’une partie, — et non la moins influente, — de la diplomatie des tsars était, par le moyen de l’alliance française, de conclure un pacte franco-germano-russe, de former une chaîne continue entre Pétersbourg, Paris et Berlin. Plus d’un diplomate russe affichait ouvertement cette idée. Et l’on n’a pas assez remarqué que l’ambassadeur d’Alexandre III qui avait conclu l’alliance portait un nom d’Allemagne. Loin de nous la pensée de reprocher quoi que ce soit à la mémoire de M. de Morenheim. Mais l’abondance du sang allemand, la persistance des traditions allemandes dans la diplomatie comme dans l’armée russe (qu’on se rappelle Stœssel, Rennenkampf), suffisent à expliquer beaucoup des fléchissements, des faiblesses et des contradictions de la politique de l’alliance franco-russe.

Au Novoïé Vremia, où cette alliance, conçue dans toute sa pureté, a trouvé des précurseurs, puis, de tout temps, des défenseurs convaincus, d’ardentes campagnes ont été menées contre les éléments d’origine germanique et les fameux « barons baltes » qui foisonnaient dans la diplomatie russe. En pleine guerre, le 17 août 1915, le Novoïé Vremia écrivait courageusement :

Il y a six mois, nous avons consacré une suite d’articles à la question de l’emprise allemande, à l’infiltration allemande dans notre ministère des Affaires étrangères. Nous avons alors énuméré la liste fantastique des barons et des von dont les noms émaillent notre « Annuaire du ministère des Affaires étrangères ». Nos déclarations nous ont d’ailleurs valu une amende de 3000 roubles et pas mal de protestations de la part de personnages faisant partie du ministère. Tous jugeaient de leur devoir de déclarer qu’ils étaient depuis longtemps sujets russes et que leurs services, comme ceux de leurs ancêtres, témoignaient de leur parfaite loyauté envers l’empire russe. A ce propos, nous voudrions renvoyer à l’exemple de l’Angleterre : ces trois derniers mois, à Londres, il y a eu quelques démissions sensationnelles et, faisons-le remarquer, volontaires. Que s’est-il passé dans notre ministère des Affaires étrangères ?

Nous ne voulons nommer personne puisque nous ne combattons pas des personnalités, mais un état d’esprit dangereux. Ces derniers temps, on a annoncé quelques démissions éclatantes et « quelques incorporations » au ministère. On peut se convaincre que tous ceux qui ont interrompu leur carrière des derniers mois portent des noms de famille purement russes et slaves de temps immémorial. Sur cette liste, aucun baron, aucun von. Nous devons convenir toutefois que deux personnes d’origine allemande du ministère ont été relevées de leurs fonctions. Mais comment ? L’un de ces diplomates a renvoyé au ministère toutes ses décorations et, ne voulant sans doute pas porter plus longtemps le masque, a déclaré avec une grande désinvolture qu’il devenait le sujet de Guillaume ; naturellement on l’a révoqué. L’autre s’est présenté à ses bureaux le 16 janvier en état d’ivresse et, tout en bavardant, il raconta qu’il s’était mis dans cet état chez « son » consul, en l’honneur de l’anniversaire de Guillaume ! Que pouvait-on faire ? On le congédia. D’autres cas sont connus, plus étranges encore peut-être. Lisez :

Un de nos représentants à l’étranger (ambassadeur ou ministre plénipotentiaire) demande qu’on rappelle dans le plus bref délai un de ses attachés qui manifestait trop haut ses sympathies germanophiles. On lui donne satisfaction ; mais on fait venir ce fonctionnaire au ministère où son attitude est tellement répugnante qu’à Pétrograde il est boycotté par tous, sa situation y devient intenable à tel point que l’on s’empresse de se débarrasser de ce sympathique germanophile. Et, dans ce but, on le nomme à un poste responsable dans une capitale d’une autre grande puissance.

Citons encore un quatrième cas qui montre où on est arrivé au ministère des Affaires étrangères : un gouvernement allié a envoyé un télégramme demandant avec insistance le rappel d’un fonctionnaire diplomatique russe qui manifestait avec trop d’ostentation ses sympathies allemandes. On a rappelé ce fonctionnaire de « là-bas ». Le fera-t-on monter en grade ? Nous ne savons.

Quel résultat a-t-on obtenu ? Celui-ci, que dans notre ministère des Affaires étrangères, il se passe des choses extraordinaires. Nous pourrions nommer, si nous ne voulions pas épargner certaines personnalités, plusieurs fonctionnaires du ministre qui ont de proches parents combattant contre nous, sur le front allemand, en qualité d’officiers. L’un d’eux a un de ses frères qui fait la pluie et le beau temps dans les administrations centrales des chancelleries consulaires.

On sait que toutes les affaires du ministère sont divisées en politiques et juridiques : le ministre pour les affaires juridiques prend conseil d’un « baron », et d’un autre « baron » pour les affaires politiques.

Si on veut bien prendre en considération que tous les intérêts vitaux de la Russie sont concentrés dans le ministère des Affaires étrangères, il ne sera pas exagéré de conclure qu’il faut porter une attention particulière à l’état de choses existant au Pont-aux-Chantres ; si les personnages d’origine allemande ne comprennent pas d’eux-mêmes combien leur situation est gênante, il est indispensable d’exercer sur eux une pression d’en haut. Autrement, quand viendra le moment de la conclusion de la paix, la Russie se trouverait dans une situation extrêmement désavantageuse. Car, dans le ministère des Affaires étrangères allemand, il n’y a certainement pas un fonctionnaire ayant des sympathies innées et indéracinables pour le slavisme. Et dans le ministère des Affaires russe, le sang allemand est presque dominant.

Voilà pourquoi s’est faite la révolution russe. Voilà pourquoi elle a pris si vite des proportions si vastes et pourquoi elle a mérité d’être appelée une révolution nationale.

OÙ L’HISTOIRE SE RÉPÈTE

« Le comte d’Ostermann a toujours eu, comme la naissance, le cœur et les affections allemandes. » Ainsi parlait, au XVIIIe siècle, une instruction du cabinet de Paris au sujet d’un Stürmer de ce temps-là. Par les Allemands de Russie, par Biren et sa coterie, l’Autriche et la Prusse régnaient à Pétersbourg. Et la situation internationale était déjà, ou peu s’en faut, la même que celle d’aujourd’hui. Déjà, en Europe, nous avions les mêmes ennemis. Et déjà, aussi, il y avait entre la Russie et la France le même écran, tandis que le sentiment russe souffrait avec impatience la tyrannie des Allemands. Un « parti national » se formait autour d’Élisabeth contre le gouvernement établi. Le cardinal de Fleury forma le projet d’aider à renverser ce régime et n’hésita pas à comploter avec la fille de Pierre le Grand. C’était un homme de beaucoup d’entregent que le marquis de La Chétardie, notre ambassadeur à Pétersbourg. On ne craignit donc pas de lui confier cette instruction sur l’attitude qu’il convenait, pour les intérêts de la France, d’adopter en Russie :

Le gouvernement étranger, pour s’affermir, n’a rien négligé pour opprimer et pour dissiper les anciennes familles russes. Mais, malgré tous les efforts, il reste encore des nationaux mécontents du joug étranger, qui, vraisemblablement, sortiraient de l’inaction lorsqu’ils croiraient le pouvoir faire avec sûreté et avec succès. Le roi ne peut, à la vérité, avoir actuellement une connaissance exacte du détail de cette situation, mais, quand on se rappelle le peu de droits qu’avait la duchesse de Courlande pour venir au trône de Russie… on a peine à penser que la mort de la tsarine régnante puisse n’être pas suivie de mouvements et de troubles.

… Il ne peut qu’être fort essentiel que le sieur marquis de La Chétardie, usant de toute sorte de circonspection, s’instruise le plus exactement qu’il sera possible de la situation des esprits, de l’état des familles russes, du crédit et des amis que peut avoir la princesse Élisabeth, de l’esprit général des différents corps de troupes et de ceux qui les commandent, enfin de tout ce qui peut faire juger de la possibilité d’une révolution.

Cette révolution, ce fut celle de 1741, qui ressemblerait comme une sœur à la révolution de 1917 s’il y avait eu, de nos jours, une Élisabeth pour diriger le parti national et prendre la tête du mouvement. Mais, comme de nos jours, il s’agissait alors de délivrer « la glorieuse nation russe de la pesante oppression et inhumaine tyrannie étrangère », et de lui rendre « la libre élection d’un gouvernement légitime et juste ». Pas plus que les circonstances, le cœur des hommes ni leur vocabulaire n’ont changé.

Quelque chose encore aura manqué toutefois aux journées de mars et à la chute de Nicolas II pour qu’elles ressemblent tout à fait au renversement tel qu’il s’était accompli en 1741. Le cardinal de Fleury n’avait pas craint d’intervenir dans les affaires de Russie. Même pour le bon motif, les gouvernements d’aujourd’hui ont des scrupules qui étaient ignorés des gouvernements d’autrefois. Dans son livre sur Louis XV et Élisabeth, Albert Vandal a très bien observé cela.

C’était, dit l’historien, une résolution grave et quelque peu compromettante pour un ministère qui se piquait de droiture et de modération, que de se mêler clandestinement aux querelles domestiques d’un État étranger, d’y solder la rébellion et d’y faire du roi de France le complice d’une conspiration contre un gouvernement établi. Aux premières insinuations de son ambassadeur, le cabinet de Versailles demanda à réfléchir. Peu à peu, le désir de substituer à Pétersbourg notre influence à celle des Allemands triompha d’un premier scrupule ; le XVIIIe siècle ne connaissait guère en politique le principe de non-intervention dans les affaires d’autrui, principe d’origine essentiellement moderne. Le ministère convint que « l’affaire mériterait toute l’attention du Roi », et qu’il fallait éviter de décourager Élisabeth par un refus. Bientôt, il s’expliqua davantage ; par son ordre, M. de La Chétardie assura la Tsarevna que la France mettait à sa disposition ses trésors, son crédit et ses conseils.

Au moins l’avantage de cette méthode était-il qu’on n’était pas surpris par les événements. Les démocraties modernes sont plus délicates et plus réservées, plus timides et plus gauches aussi que les monarchies anciennes.

INSTRUCTIONS A UN AMBASSADEUR EN RUSSIE

Le public français, dans sa partie moyenne, a été légèrement décontenancé par la révoluton russe. Comme la France est, au fond, un pays conservateur ! Notre ancienne politique n’avait pas ces timidités. Les révolutions chez autrui ne lui faisaient pas peur. Le mot lui paraissait aussi naturel que la chose, parce qu’elle n’y attachait pas un sens infernal ou céleste. Une révolution, c’était un changement de système, et la tâche de la politique était d’en tirer le parti qu’elle pouvait après en avoir pesé le bien et le mal.

La France, pendant la guerre de Sept ans, s’était trouvée alliée de la Russie contre la Prusse dans des conditions qui, nous l’avons rappelé souvent, ressemblaient singulièrement à celles d’aujourd’hui. A Berlin non plus ce précédent n’était pas oublié et l’on y a spéculé, on y spécule encore sur une paix séparée avec la Russie, pareille à celle qui avait sauvé Frédéric II. Avec quelle netteté la monarchie française se représentait le danger d’une défection de la Russie à la mort d’Élisabeth et à l’avènement de Pierre III ! C’est ce que l’on peut voir par les instructions qui étaient envoyées à notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg. Quand Stürmer et Protopopof régnaient sous le nom de Nicolas II, il n’y aurait eu qu’à faire le décalque de cette lettre de Choiseul pour avoir l’image frappante de la situation. L’instruction de Choiseul, si vigoureuse et si limpide, date de l’avènement de Pierre III. En voici des passages d’une étonnante actualité. Changez seulement quelques noms propres et quelques mots, tout y est.

Le comte de Choiseul au comte de Breteuil.

Versailles, 31 janvier 1762.

J’ai reçu, Monsieur, jeudi dernier, une lettre de M. du Châtelet à laquelle il était joint la copie de celle que vous avez écrite à cet ambassadeur pour lui apprendre la catastrophe arrivée en Russie et sur laquelle nous étions rassurés par les nouvelles favorables que vous nous aviez envoyées en dernier lieu…

Je vous envoie de nouvelles lettres de créance. Vous ajouterez verbalement tout ce qui peut concourir à cimenter l’union des deux cours… Vous direz encore, Monsieur, que le Roi, invariable dans ses sentiments ainsi que dans les principes de sa politique, n’a jamais manqué à ses amis ni à ses alliés, qu’il a toujours rempli ses engagements avec la plus scrupuleuse exactitude et que sa fidélité inébranlable lui donne droit d’attendre en retour de pareils procédés.

Après ces généralités que vous pouvez, Monsieur, étendre et détailler suivant que vous le jugerez à propos, je conçois que vous désiriez suivre des instructions claires et précises pour vous guider dans la circonstance critique et intéressante où vous vous trouvez ; mais vous sentirez aisément combien il nous est difficile de vous donner des règles de conduite assez étendues et assez positives pour diriger vos démarches dans la route épineuse et obscure où vous allez peut-être entrer.

En poussant aussi loin qu’il est possible les spéculations sur l’avenir, il semble qu’on ne peut faire que trois hypothèses : la première que le nouvel Empereur suivra l’ancien système ; la seconde, qu’il en adoptera un tout opposé en se liant avec nos ennemis ; la troisième, qu’il prendra un parti intermédiaire.

La première est sans doute la plus désirable, mais malheureusement elle est la moins vraisemblable. Si elle a lieu, vous n’aurez pas besoin de nouvelles instructions… Vous observerez cependant qu’il faut se défier des apparences : l’Empereur pourrait afficher extérieurement le système quoiqu’il soit contraire à ses inclinations véritables. C’est pourquoi il est important de pénétrer ses sentiments secrets soit pour prendre nos mesures en conséquence et nous précautionner contre ses mauvaises intentions, soit pour éviter de l’indisposer et de le cabrer par des instances trop vives sur des objets qui pourraient lui déplaire… Pour vous dire notre secret, ce qui nous importe essentiellement, c’est que la Russie demeure attachée à la grande alliance ; qu’elle ne rappelle pas ses armées ; qu’elle persiste dans l’ancien système et qu’elle ne fasse point sa paix particulière…

La deuxième hypothèse n’exige pas de grands éclaircissements. Je ne doute pas que vous ne mettiez en usage tous les moyens possibles pour prévenir un parti si dangereux et que vous n’employiez à cet effet la force du raisonnement, les représentations amicales, la fermeté, la douceur, la séduction et la perspective du déshonneur qui rejaillirait sur la Russie d’un pareil procédé.

Enfin, Monsieur, la troisième hypothèse me paraît la plus naturelle et celle qui présente le plus de probabilité ; mais on peut l’envisager sous différentes faces et elle est susceptible de plusieurs modifications.

1o L’Empereur pourrait chercher à faire sa paix particulière à des conditions plus ou moins avantageuses pour lui, sans s’embarrasser de ses alliés et sans prendre à l’avenir aucune part à la guerre présente. Quoique ce parti fût moins fâcheux qu’une union avec nos ennemis, ce serait cependant une violation manifeste des traités et une défection honteuse, à laquelle nous devons mettre tous les obstacles possibles ;

2o Une suspension d’armes entre les Russes et le roi de Prusse, toute choses demeurant en état, pourrait avoir pour objet de parvenir à une paix générale par la médiation de la Russie. Une pareille convention serait un peu moins fâcheuse qu’une paix particulière, mais elle serait encore fort contraire à nos intérêts ;

3o L’Empereur, voulant servir le roi de Prusse et se retirer de la guerre, pourrait nous faire des insinuations de paix, nous communiquer le désir qu’il aurait de pacifier les troubles de l’Europe et nous proposer différents moyens de parvenir à une pacification générale ou limitée à la guerre d’Allemagne… Ce n’est pas, Monsieur, que nous soyons éloignés de la paix, mais nous ne croyons pas qu’elle puisse nous être avantageuse si elle vient par le canal de la Russie…[5]

Tel était le péril que présentait pour la France l’avènement de Pierre III. Ce péril avait été discerné à Paris avec clairvoyance, car le nouvel empereur devait s’empresser de faire sa paix et même de s’allier avec le roi de Prusse. Image de ce que nous réservait, s’il eût réussi, le coup d’État de Stürmer et de Protopopof !

Il ne vint à l’idée de personne, dans la France de Louis XV, que la couronne ni même la tête de Pierre III dussent être respectées par scrupule légitimiste. Sans doute, on n’alla pas jusqu’à aider la Grande Catherine à « supprimer » son mari. Mais, vingt ans plus tôt, La Chétardie, notre ambassadeur, avait secondé de toutes ses forces la révolution qui, déjà, avait affranchi les Russes de la domination allemande et porté Élisabeth sur le trône. Cette fois, Catherine agit seule. Et lorsqu’elle annonça que son mari était mort d’une certaine « colique », on accueillit paisiblement à Paris la nouvelle de l’affaire. Louis XV écrivait du ton le plus naturel du monde, dans sa correspondance secrète : « La dissimulation de l’impératrice régnante et son courage, au moment de l’exécution de son projet, ainsi que la manière dont elle a traité ce prince, indiquent une princesse capable de concevoir et d’exécuter de grandes choses. » Mon Dieu, oui, c’est un monarque qui a écrit cela de la suppression d’un autre monarque…

Plus timoré ou plus délicat que La Chétardie, notre ambassadeur, en 1762, pressentant ce qui allait arriver à Pierre III, avait cru bon de s’absenter de son poste. Il faut voir comme il fut rabroué pour n’avoir pas été là au moment de cette « révolution intéressante », comme disait le cabinet de Paris. « Si Sa Majesté », écrivait le comte de Broglie à Breteuil, dans la correspondance secrète, « eût été informée à temps des moyens que vous pouviez entrevoir de faire éclore, à la mort de l’impératrice Élisabeth, la révolution qui vient d’enlever le trône au Czar, elle vous eût certainement autorisé à préparer cet événement, au lieu que nous avons appris depuis que le ministère a rejeté les propositions, à la vérité trop vagues, que vous lui avez faites de chercher à mettre en jeu le mépris et la haine que les Russes portaient à l’empereur. »

La diplomatie française, en ces temps-là, n’était pas bégueule. Elle allait à l’urgent et à l’essentiel, c’est-à-dire à l’intérêt de la France. Et puis elle n’aimait pas se laisser surprendre ou dépasser par les événements.

Au fond, que s’est-il passé en Russie au mois de mars 1917 ? Une nouvelle péripétie de cette lutte entre l’esprit national et les influences allemandes qui est chronique chez elle depuis deux cents ans, une répétition de ces révolutions de palais qui jalonnent l’histoire de l’Empire russe. La différence, c’est que la révolution de palais de 1917 s’est terminée dans la rue et qu’on ne sait plus trop où elle va, parce que, ne l’ayant pas prévue, on ne l’a pas dirigée. Les vieilles recettes se sont perdues.

FIN

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