← Table of contents
Colas Breugnon

COLAS BREUGNON (continued 4)

Reading edition

—Par qui?

—Par M. de Nevers.

—D’ici là, sous le pont il coulera de l’eau. M. de Nevers a ses affaires. Devant qu’il pense aux vôtres, vous serez tous brûlés. Allons, enfants, venez! Il n’a droit à sa peau, qui ne la défend!

—Les autres sont nombreux, armés.

—On crie toujours le loup plus grand qu’il n’est.

—Nous n’avons plus de chefs.

—Soyez-les.

Ils continuaient de jaser, de l’une à l’autre fenêtre, comme des oiseaux perchés! ils disputaient entre eux, mais aucun ne bougeait. Je m’impatientai:

—Allez-vous me laisser, toute la nuit, planté dans la rue, nez en l’air, à me tordre le cou? Je ne suis pas venu chanter la sérénade, tandis qu’avec vos dents vous battez la chamade. Ce que j’ai à vous dire ne se chante ni ne se crie sur les toits. Ouvrez-moi! Ouvrez-moi, de par Dieu, ou bien je mets le feu. Allons, descendez, les mâles (s’il en reste là-haut); les poules suffiront pour garder le perchoir.

Moitié riant, moitié jurant, une porte s’entrebâilla, puis l’autre; un nez prudent s’aventura; suivit, la bête; et sitôt que l’on vit un mouton hors du parc, tous les autres sortirent. Ce fut à qui viendrait me regarder sous le nez:

—Et tu es bien guéri?

—Sain comme un chou cabus.

—Et nul ne t’a fait noise?

—Nul, hors un troupeau d’oies, qui sifflaient après moi. De me voir sortir sauf de ce trouble danger, ils en respiraient mieux et m’aimaient davantage. Je dis:

—Regardez bien. Ouais, je suis au complet. Tous les morceaux y sont. Non, il n’y manque rien. Voulez-vous mes lunettes?... Çà, en voilà assez! Demain, vous verrez plus clair. L’heure nous presse, allons, laissons les fariboles. Où pouvons-nous causer?

Gangnot dit:

—Dans ma forge.

Dans la forge à Gangnot, sentant la corne, au sol pétri par les sabots des chevaux, nous nous tassâmes dans la nuit, comme un troupeau. Porte fermée. Un lumignon, posé à terre, faisait danser sur la voûte noire de fumée nos grandes ombres ployées au cou. Tous se taisaient. Et brusquement, tous à la fois parlèrent. Gangnot prit son marteau et frappa son enclume. Le coup troua le bruit des voix; par la déchirure, le silence rentra. J’en profitai, je dis:

—Ménageons notre souffle. Je sais déjà l’histoire. Les brigands sont chez nous. Bien! Mettons-les dehors.

Ils dirent:

—Ils sont trop forts. Les flotteurs sont pour eux.

Je dis:

—Les flotteurs ont soif. Quand ils voient d’autres boire, ils n’aiment pas regarder. Je les comprends très bien. Il ne faut jamais tenter Dieu, un flotteur encore moins. Si vous laissez piller, ne vous étonnez point que tel qui n’est pas un voleur aime mieux dans sa poche voir le fruit du larcin que dans celle de son voisin. Puis, il y a partout des bons et des mauvais. Allons, comme le Maître, «ab haedis scindere oves».

—Mais puisque M. Racquin, dirent-ils, l’échevin, nous défend de bouger! C’est à lui qu’appartient, en l’absence des autres, lieutenant, procureur, d’assurer l’ordre en la cité.

—Le fait-il?

—Il prétend...

—Le fait-il, oui ou non?

—Cela se voit assez!

—Alors, nous, faisons-le.

—M. Racquin promet que si nous ne bougeons, nous serons épargnés. L’émeute restera cantonnée aux faubourgs.

—Et comment le sait-il?

—Il a dû faire un pacte avec eux, contraint, forcé!

—Mais ce pacte, c’est un crime!

—C’est, dit-il, pour les endormir.

—Les endormir, eux, ou bien vous?

Gangnot frappa de nouveau son enclume (c’était son geste à lui, sa façon pour parler de se claquer la cuisse), et dit:

—Il a raison.

Tous avaient l’air honteux, peureux et furieux. Denis Saulsoy, baissant le nez:

—Si l’on disait tout ce qu’on pense, on aurait long à raconter.

—Eh! que ne parles-tu? fis-je. Que ne parlez-vous? Nous sommes entre frères. Qu’est-ce que vous craignez?

—Les murs ont des oreilles.

—Quoi! vous en êtes là?... Gangnot, prends ton marteau, et mets-toi en travers de la porte, mon gars! Le premier qui voudra ou sortir ou entrer, enfonce-lui le crâne dans l’estomac! Que les murs aient ou non des oreilles pour épier, je réponds qu’ils n’auront de langue pour rapporter. Car quand nous sortirons, ce sera sur-le-champ afin d’exécuter l’arrêt que l’on va prendre. Et maintenant, parlez! Qui se tait est un traître.

Ce fut un beau vacarme. Toute la haine et la peur refoulées éclataient comme des fusées. Ils criaient, en montrant le poing:

—Ce coquin de Racquin, il nous tient! Le Judas nous a vendus, nous et nos biens. Mais que faire! On ne peut rien. Il a la loi, il a la force, la police lui appartient.

Je dis:

—Où niche-t-il?

—À la maison de ville. Il y gîte, jour et nuit, pour plus de sûreté, entouré d’une garde de vauriens qui le veillent, le surveillent peut-être autant qu’ils veillent sur lui.

—Bref, il est prisonnier? Très bien, dis-je, nous allons, de ce pas, d’abord le délivrer. Gangnot, ouvre la porte!

Ils ne paraissaient pas encore bien décidés.

—Qu’est-ce qui vous arrête?

Saulsoy dit, se grattant la tête:

—C’est une grosse affaire. On ne craint pas les coups. Mais, Breugnon, après tout, nous n’avons pas le droit. Cet homme, il est la loi. Marcher contre la loi, c’est oui-dà se charger d’une lourde...

Je dis:

—...Res-pon-sa-bi-li-té? Eh bien, je la prends, moi. Ne t’inquiète pas. Lorsque je vois, Saulsoy, un coquin coquiner, je commence par l’assommer; après je lui demande comment est-ce qu’il se nomme; et s’il est procureur, ou pape, ainsi soit-il! Amis, faites de même. Quand l’ordre est le désordre, il faut bien que le désordre fasse l’ordre et sauve la loi.

Gangnot dit:

—Je viens avec toi.

Le marteau sur l’épaule, avec ses mains énormes (quatre doigts à la gauche, l’index écrasé manquait), bigle d’un œil, noir de peau, droit de corps et large comme un tonneau, il avait l’air d’une tour qui marche. Et par-derrière, on se pressait, suivant le rempart de son dos. Chacun courut dans sa boutique, pour y chercher son arquebuse, son couperet, ou son maillet. Et, ma foi, je ne jurerais que tel entra qui ressortit, de cette nuit, faute sans doute, le pauvre homme, de trouver son harnachement. Car pour dire la vérité, en arrivant sur la grand-place, nous étions assez clairsemés. Mais ceux qui restent sont les bons.

Par chance, la porte de l’hôtel de ville était ouverte: le berger était si sûr que ses moutons se laisseraient jusqu’au dernier raser la laine sans bêler, que ses chiens et lui dormaient du bon sommeil de l’innocence, après avoir très bien dîné. Notre assaut n’eut donc rien, je l’avoue, d’héroïque. Nous n’eûmes qu’à cueillir, comme on dit, la pie au nid. Nous l’en tirâmes proprement, nu et sans chausses, comme un lapin sans peau. Le Racquin était gras, la face ronde et rose, des coussinets de chair au front, dessus les yeux, l’air doucereux, pas bon ni bête. Il nous le fit bien voir. Dès le premier instant, il sut, à n’en pas douter, ce dont il retournait. Ce ne fut qu’un éclair de peur et de colère dans ses petits yeux gris, enfouis sous le bourrelet des paupières. Mais tout de suite, il se ressaisit, et, d’une voix d’autorité, il nous demanda de quel droit nous avions envahi la maison de la loi.

Je lui dis:

—Pour t’arracher de son lit.

Il s’emporta. Saulsoy lui dit:

—Maître Racquin, ce n’est plus l’heure de menacer. Vous êtes ici l’accusé. Nous venons demander vos comptes. Défendez-vous.

Il changea subito de musique.

—Mais, chers concitoyens, dit-il, je ne m’explique ce que vous voulez de moi. Qui se plaint? Et de quoi? Au risque de ma vie, ne suis-je pas resté ici, pour vous garder? Quand tous les autres fuient, seul j’ai dû tenir tête à l’émeute et la peste. Que me reproche-t-on? Suis-je cause des maux que j’essaie de panser?

Je dis:

—«Médecin avisé fait, dit-on, plaie puante.» Ainsi fais-tu, Racquin, médecin de la cité. Tu engraisses l’émeute et tu nourris la peste, et tu leur trais le pis, après, à tes deux bêtes. Tu t’entends avec les larrons. Tu mets le feu à nos maisons. Tu livres ceux que tu dois garder. Tu guides ceux que tu dois frapper. Mais dis-nous, traître, est-ce par peur, ou par cupidité que tu fais ce honteux métier? Que veux-tu qu’on te mette au cou? Quel écriteau? «Voilà l’homme qui vendit sa ville pour trente deniers»... Pour trente deniers? Pas si sot! Les prix ont augmenté, depuis l’Iscariot. Ou: «Voici l’échevin qui, pour sauver sa peau, mit à l’encan celle de ses concitoyens»?

Il s’emporta, et dit:

—J’ai fait ce que j’ai dû, ce qui était mon droit. Les maisons où la peste a passé, je les brûle. C’est la loi.

—Et tu taxes de peste, tu marques d’une croix les maisons de tous ceux qui ne sont point pour toi! «Qui veut noyer son chien...» Sans doute, c’est aussi pour combattre la peste que tu laisses piller les maisons empestées?

—Je ne puis l’empêcher. Et que vous fait, à vous, si ces pillards ensuite en crèvent comme des rats? C’est coup double. Bon débarras!

—Il va nous dire qu’il combat la peste avec les pillards, et les pillards avec la peste! Et de fil en aiguille, il restera vainqueur sur la ville détruite. Le disais-je pas bien? Mort le malade et mort le mal, nul ne demeure que le médecin... Eh bien, maître Racquin, à partir d’aujourd’hui, nous ferons de tes soins l’économie, nous nous soignerons nous-mêmes; et comme toute peine a droit à un salaire, nous te réservons...

Gangnot dit:

—Ton lit au cimetière.

Ce fut comme si dans une meute un os était tombé. Sur la proie ils se lancèrent, en hurlant; et l’un criait:

—Nous allons coucher l’enfant!

Le gibier, par bonheur, se sauva dans l’alcôve; et, appuyé au mur, hagard, il regardait les museaux prêts à mordre. Moi, je retins les chiens:

—Tout beau! Laissez-moi faire!

Ils restaient en arrêt. Le misérable, nu, rose comme un goret, grelottait de frayeur et de frais. J’eus pitié. Je lui dis:

—Allons, passe tes chausses! Nous avons assez vu, mon bon ami, ton cul.

Ils rirent comme des bossus. Je profitai de l’accalmie, pour leur parler raison. L’animal cependant rentrait dedans sa peau, claquant des dents, et l’œil mauvais: car il sentait que le danger s’éloignait. Quand il fut habillé, sûr que ce ne serait encore pour aujourd’hui qu’on happerait le lièvre, il redevint vaillant et il nous insulta; il nous nomma rebelles et menaça de nous faire condamner, pour insulte au magistrat. Je lui dis:

—Tu ne l’es plus. Magistrat, je te destitue.

Alors, ce fut contre moi qu’il tourna sa colère. Le désir de se venger était plus fort que la prudence. Il dit qu’il me connaissait bien, que c’était moi dont les conseils avaient tourné les cerveaux faibles de ces mutins, qu’il ferait tomber sur moi le poids de leurs attentats, que j’étais un scélérat. Dans sa rage bredouillante, d’une voix aigre et sifflante, il déchargea sur mon dos un tombereau de gros mots. Gangnot dit:

—Faut-il l’assommer?

Je dis:

—Tu fus bien inspiré, Racquin, de m’avoir ruiné. Tu le sais bien, gredin, que je ne puis te faire pendre, sans risquer le soupçon que j’agis par vengeance, pour l’incendie de ma maison. Et pourtant le collier de chanvre siérait à ta beauté. Mais nous laissons à d’autres le soin de t’en parer. Tu ne perds rien pour attendre. L’important, c’est qu’on te tient. Tu n’es plus rien. Nous t’arrachons ta belle robe d’échevin. C’est nous qui prenons en main le gouvernail et l’aviron.

Il bégaya:

—Tu sais, Breugnon, ce que tu risques? Je lui réponds:

—Je le sais, mon garçon, ma tête. Et je la mets au jeu,—au jeu de qui perd gagne. Si je la perds, la cité gagne.

On le conduisit en prison. Il y trouva la place chaude, que lui laissa un vieux sergent, enfermé trois jours avant, pour avoir refusé d’obéir à son commandement. Les huissiers et le portier de la maison de ville, à présent que le coup était fait, disaient tous qu’il était bien fait, et qu’ils avaient toujours pensé que le Racquin était un traître. À beau penser qui n’agit point!

* * *

Jusque-là, notre plan s’était exécuté comme une planche lisse où glisse le rabot, sans rencontrer un nœud. Et je m’en étonnais. Je demandais:

—Où donc sont cachés les brigands?

lorsqu’on cria:

—Au feu!

Parbleu! Ils pillaient ailleurs.

Dans la rue, un homme essoufflé nous apprit que toute la bande mettait à sac les entrepôts de Pierre Poullard, en Bethléem, hors la porte de la tour Lourdeaux, brisait, brûlait, buvait à tire-larigot. Je dis aux compagnons:

—S’ils veulent des violons pour danser, nous voici! Nous courûmes à la Mirandole. De la terrasse, on dominait la ville basse, d’où montait dans la nuit un bruit de sabbat. Sur la tour de Saint-Martin, haletant, le tocsin grondait.

—Camarades, il va falloir descendre, dis-je, en la fournaise. Ça va chauffer. Sommes-nous prêts? Mais d’abord, il faut un chef. Qui le sera? Veux-tu, Saulsoy?

—Non, non, non, non, fit-il, faisant trois pas à reculons. Je n’en veux pas. C’est bien assez que je sois ici, à minuit, obligé de me promener avec ce vieux mousquet. Ce qu’on voudra, ce qu’il faudra, je le ferai,—hors commander. Merci Dieu! je n’ai jamais su rien décider...

Je demandai:

—Alors, qui veut?

Mais aucun d’eux ne remua. Je les connais, ces oiseaux-là! Parler, marcher, encore cela va. Mais décider, il n’y a plus personne. L’habitude de finasser avec la vie, quand on est petit bourgeois, d’hésiter et de tâter le drap qu’on veut acheter, cinquante fois, de marchander, et d’attendre pour le prendre que l’occasion soit passée, ou bien le drap! L’occasion passe, j’étends le bras:

—Si nul n’en veut, eh bien, c’est moi.

Ils dirent:

—Soit!

—Seulement, qu’on m’obéisse, sans discuter, de cette nuit! Autrement, nous sommes perdus. Jusqu’au matin, je suis seul maître. Vous me jugerez demain. Est-ce entendu?

Ils dirent tous:

—C’est entendu.

Nous descendîmes la colline. J’allais devant. À ma gauche, marchait Gangnot. À droite, j’avais mis Bardet, crieur de ville et son tambour. À l’entrée du faubourg, sur la place des Barrières, déjà nous rencontrâmes une foule fort gaie qui, sans méchanceté, s’en allait en famille, femmes, garçons et filles, vers l’endroit où l’on pille. On eût dit une fête. Certaines ménagères avaient pris leur panier, comme au jour de marché. On s’arrêta pour voir notre troupe passer; et les rangs s’écartaient poliment devant nous; ils ne comprenaient pas, et nous suivant, d’instinct, emboîtèrent le pas. Un d’eux, le perruquier Perruche, qui portait une lanterne de papier, l’approchant de mon nez, me reconnut et dit:

—Ah! Breugnon, bon garçon! te voilà revenu? Eh! tu arrives à point! On va trinquer ensemble.

—Il y a temps pour tout, Perruche, je réponds. Nous trinquerons demain.

—Tu vieillis, mon Colas. Il n’y a pas d’heure pour la soif. Demain, le vin sera bu. Ils le tirent. Hâtons-nous! Est-ce que par hasard la purée de septembre te dégoûte, à présent?

Je dis:

—Le vin volé, oui.

—Volé, il ne l’est point, dit-il, mais bien sauvé. Lorsque la maison brûle, faut-il donc bêtement laisser perdre les bonnes choses?

Je l’écartai de mon chemin:

—Voleur!

Et je passai.

—Voleur!

lui répétèrent Gangnot, Bardet, Saulsoy, les autres. Ils passèrent. Le Perruche demeurait atterré; puis, je l’entendis furieux vociférer; et en me retournant, je le vis qui courait, en nous montrant le poing. Nul de nous ne parut l’entendre ni le voir. Quand il nous eut rejoints, il se tut brusquement, et avec nous marcha.

Arrivés sur la berge de l’Yonne, à l’entrée du pont, impossible de passer. La foule était serrée. Je fis battre le tambour. Les premiers rangs s’ouvrirent, sans trop savoir pourquoi. Nous entrâmes comme un coin, mais nous nous trouvions pris. Je vis là deux flotteurs que je connaissais bien, le père Joachim, dit le Roi[12] de Calabre, et Gadin dit Gueurlu. Ils me dirent:

—Çà, çà, maître Breugnon, que diable venez-vous faire ici, avec votre peau d’ânon et tous ces harnachés, graves comme des baudets? C’est-y que vous voulez rire, ou bien qu’on va-t-en guerre?

—Tu ne crois pas si bien dire, Calabre, je réponds. Car tel que tu me vois, je suis pour cette nuit capitaine de Clamecy, et je vas le défendre contre ses ennemis.

—Ses ennemis? dirent-ils, tu n’es pas fou? Qui donc?

—Ceux qui brûlent, là-bas.

—Et qu’est-ce que cela peut te faire, dirent-ils, maintenant que ta maison est brûlée? (Pour la tienne, on regrette; tu sais, on s’est trompé.) Mais celle de Poullard, ce pendard engraissé de nos peines, ce torcoul qui se pavane avec la laine qu’il nous a sur le dos tondue, et qui, lorsqu’il nous a mis tout nus, nous méprise du haut de sa vertu! Qui le vole, il est bien sûr d’aller tout droit au paradis. C’est pain bénit. Laisse-nous faire. Que t’importe? Encore passe de ne point piller! Mais l’empêcher!... Rien à perdre, tout à gagner.

Je dis (car il m’eût fait gros cœur de cogner sur ces pauvres garçons, sans avoir essayé d’abord de raisonner):

—Tout à perdre, Calabre. Notre honneur à sauver.

—Notre honneur! Ton honneur! dit Gueurlu. Ça se boit-il? Ou bien si ça se bâfre? On sera peut-être mort demain. Que restera-t-il de nous? Il ne restera rien. Que pensera-t-on de nous? On ne pensera rien. L’honneur est une denrée de luxe pour les riches, les bêtes qu’on enterre avec des épitaphes. Nous, on sera tous ensemble, dans la fosse commune, comme des tranches de merluche. Va-t’en voir celle qui pue l’honneur ou bien l’ordure!

—Seul, chacun, on n’est rien, c’est vrai, mon roi de Calabre; mais tous, on est beaucoup. Cent petits font un grand. Quand auront disparu ces riches d’aujourd’hui, quand seront effrités, avec leurs épitaphes, les mensonges de leurs tombes et le nom de leurs races, on parlera encore des flotteurs de Clamecy; ils seront dans son histoire sa noblesse aux rudes mains, à la tête dure comme leurs poings, et je ne veux pas qu’on dise qu’ils furent des coquins.

Gueurlu dit:

—Je m’en fous.

Mais le roi de Calabre, après avoir craché, cria:

—Si tu t’en fous, tu n’es qu’un saligoud. Il a raison, Breugnon. De savoir que ça se dit, ça me vexerait aussi. Et par saint Nicolas, ça ne se dira pas. L’honneur n’est pas aux riches. On le leur fera bien voir. Qu’il soit sire ou messire, pas un d’eux qui nous vaille!

Gueurlu dit:

—Faut-il donc se gêner? Est-ce qu’ils se gênent, eux? Y a-t-il plus grand goulafre que ces princes, ces ducs, le Condé, le Soissons, et le nôtre, le Nevers, et le gros d’Épernon, qui, lorsqu’ils en ont plein les bajoues et la panse, s’empiffrent, les cochons, de millions à crever, et quand le roi est mort, vont piller son trésor! Voilà leur honneur à eux! Vrai, nous serions bien bêtes de ne pas les imiter!

Roi de Calabre jura:

—Ce sont des marcassins. Quelque jour, notre Henri reviendra de sa fosse pour leur faire rendre gorge, ou bien ce sera nous qui les ferons rôtir tout farcis de leur or. Si les grands font les porcs, mordia! on les saignera; mais dans leur porcherie, on ne les imitera. L’exemple, nous le donnons, nous. Il y a plus d’honneur dans la cuisse d’un flotteur que dans le cœur d’un genpillehomme.

—Alors, mon roi, tu viens?

—Je viens; et cestuy-là, Gueurlu aussi viendra.

—Non, que diable!

—Tu viendras, que je dis, ou tu vois la rivière, et je te fous en bas. Allons, ouste, marchons. Et vous, par la Mer Dé[13], place, andouilles, je passe!

Il passait, refoulant les gens avec ses pilons. Et nous dans le remous, suivions comme un fretin derrière un gros poisson. Ceux que l’on rencontrait maintenant étaient trop «bus», pour que l’on pût penser encore à discuter. Chaque chose en son lieu: les arguments de langue, d’abord, et puis les poings. On tâchait seulement de les asseoir par terre, sans trop les abîmer: un soûlard, c’est sacré!

Enfin, l’on se trouva aux portes de l’entrepôt. La nuée des pillards grouillait dans la maison de maître Pierre Poullard, comme des poux sur une toison. Les uns déménageaient des coffres, des ballots; d’autres s’étaient vêtus de défroques volées; certains joyeux farceurs jetaient, pour rigoler, les vases et les pots, des fenêtres du premier. Au milieu de la cour, on roulait des barriques. J’en vis un qui buvait, bouche collée à la bonde, jusqu’à ce qu’il s’écroulât, les quatre fers en l’air, sous le rouge pissat. Le vin formait des mares, que des enfants lapaient. Et, afin d’y mieux voir, ils avaient mis en tas des meubles dans la cour, et les faisaient flamber. Au fond des caves, on entendait les maillets qui défonçaient les futailles, les feuillettes; des hurlements, des cris, des toux qui s’étranglaient: par-dessous terre, la maison grognait, comme si dans son ventre elle portait un troupeau de gorets. Et déjà, çà et là, sortaient des soupiraux des langues de fumée qui léchaient les barreaux.

Nous pénétrâmes dans la cour. Ils ne s’occupaient pas de nous. Chacun à son affaire. Je dis:

—Roule, Bardet!

Bardet battit sa caisse. Il cria les pouvoirs que la ville m’accordait; et, donnant de la voix à mon tour, je sommai les pillards de partir. Aux roulements du tambour, ils s’étaient rassemblés, comme un essaim de mouches, quand on frappe un chaudron. Et lorsque notre bruit cessa, tous ils recommencèrent, furieux, à bourdonner, et sur nous se lancèrent, en sifflant et huant et nous jetant des pierres. Je tâchai de forcer les portes de la cave; mais des fenêtres du grenier, ils faisaient choir tuiles et poutres. Nous entrâmes pourtant, en refoulant ces gueux. Gangnot eut là deux doigts encore de la main arrachés, et le roi de Calabre eut l’œil gauche crevé. Pour moi, en repoussant la porte qui se ferma, je me trouvai coincé, comme un renard au piège, le pouce entre les gonds. Nom de d’là! Je faillis pâmer comme une femme et rendre ce que j’avais dedans mon estomac. Heureusement, j’avisai un baril éventré. (c’était de l’eau-de-vie de marc); j’en arrosai mon coffre et j’y baignai mon pouce. Après quoi, je vous jure, cristi, je n’eus plus envie de tourner la prunelle. Mais je devins furieux, moi aussi. La moutarde m’était montée au nez.

Nous luttions à présent sur les marches de l’escalier. Il fallait en finir. Car ces diables cornus nous déchargeaient à la face leurs mousquets, et de si près qu’aux barbes de Saulsoy le feu prit. Gueurlu entre ses mains calleuses l’éteignit. Par chances, ces ivrognes voyaient double, en visant, sans quoi, pas un de nous n’en serait sorti vivant. Nous dûmes remonter les marches, et nous battîmes en retraite. Mais, campés à l’entrée,—j’aperçus l’incendie, sournois, qui se glissait, de l’une et de l’autre aile vers le logis du fond, où se trouvait la cave,—je fis fermer l’issue avec une barrière de pierres, de débris, montant jusqu’au nombril; et par-dessus, braqués, bloquant le défilé, nos épieux et nos gaffes, tel le dos hérissé d’un porc-épic en boule. Et je criai:

—Brigands! Ah! vous aimez le feu! Eh bien donc, mangez-le!

La plupart ne comprirent le danger que trop tard, ivres au fond des caves. Mais quand les grandes flammes firent craquer les murs et broyèrent les poutres entre leurs mandibules, du fond du sol monta un pandémonium; et un torrent de gueux, dont quelques-uns flambaient, jaillit à la surface, comme du vin mousseux qui fait sauter la bonde. Ils vinrent s’écraser contre notre muraille; et ceux qui les poussaient formèrent un bouchon qui obstrua l’entrée. Derrière, on entendit rugir au fond du trou le feu et les damnés. Et je vous prie de croire que cette musique-là ne nous faisait pas chaud! Ce n’est pas gai d’ouïr la chair meurtrie qui souffre et brame de douleur. Et si j’avais été simple particulier, Breugnon de tous les jours, j’aurais dit:

—Sauvons-les!

Mais lorsqu’on est le chef, vous n’avez plus le droit d’avoir un cœur ni des oreilles. L’œil et l’esprit. Voir et vouloir, et faire sans faiblir ce qu’il faut que l’on fasse. Sauver ces bandits-là, c’était perdre la ville: car s’ils étaient sortis, ils se seraient trouvés plus nombreux et plus forts que nous qui les gardions; et mûrs pour le gibet, ils ne se fussent pas laissé cueillir à l’arbre. Les guêpes sont dans le nid: qu’elles y restent!...

Et je vis les deux ailes de flammes qui se rejoignaient et sur le bâtiment du milieu se fermaient, en craquant et faisant voleter autour d’elles leurs plumes de fumée...

Or, juste à ce moment, voici que j’aperçois par-dessus les premiers rangs de ceux qui se tassaient, au goulot de l’escalier, collés l’un contre l’autre, et sans pouvoir bouger que des sourcils, des yeux, de la bouche qui hurlaient, mon vieux compain Éloi, dit Gambi, ce vaurien, pas méchant, mais soiffard (comment s’est-il fourré, bon Dieu, dans ce guêpier?) qui riait et pleurait, sans comprendre, hébété. Chenapan, fainéant, il l’a bien mérité! Mais tout de même, on ne peut pas le voir ainsi griller... Nous avons joué, enfants, et nous avons mangé, à l’église Saint-Martin, ensemble le corps de Dieu: nous avons été frères de première communion...

J’écarte les épieux, je saute la barrière, je marche sur les têtes furieuses (elles mordaient) et par-dessus cette pâte humaine qui fumait, j’arrive à mon Gambi, que j’agrippe au collet. «Vingt dieux! Oui, mais comment l’arracher de l’étau?» pensais-je, en le prenant, «Il faudra le hacher pour avoir un morceau»... Par bonheur singulier (je dirais qu’il y a un Dieu pour les ivrognes, si tous n’avaient autant mérité ses faveurs), mon Gambi se trouvait sur le bord d’une marche, vacillant en arrière, lorsque ceux qui montaient l’avaient sur leurs épaules soulevé de telle sorte qu’il ne touchait plus terre et restait suspendu, pareil a un noyau qu’on presse entre les doigts. En m’aidant des talons pour écarter, à droite, à gauche, les épaules qui lui serraient les côtes, de la gueule de la foule, je parvins à sortir sans peine le noyau, proprement expulsé. Il était temps! Le feu, en trombe, remontait, comme par une cheminée, le trou de l’escalier. J’entendis brasiller les corps au fond du four; et me courbant, marchant à grandes enjambées, sans regarder sur quoi mes souliers s’enfonçaient, je revins, en traînant Gambi par ses cheveux gras. Nous sortîmes du gouffre, dont nous nous écartâmes, laissant la flamme achever l’œuvre. Et cependant, pour refouler notre émotion, à Gambi nous bourrions les côtes, cet animal qui, près de crever, avait gardé, sans les lâcher, sur son cœur, deux plats émaillés et une écuelle coloriée, qu’il avait, Dieu sait où, raflés!... Et Gambi, dégrisé, pleurant, allait jetant ses écuelles, et s’arrêtant, à tous les vents, pour pisser comme une fontaine, criant:

—Je ne veux rien garder de ce que j’ai volé!

* * *

Au point du jour, le procureur, maître Guillaume Courtignon, parut, suivi de Robinet, qui le menait, tambour battant. Trente gens d’armes le flanquaient, et un parti de paysans. Il en vint d’autres, au cours du jour, que le Maistrat nous amena. D’autres encore, le lendemain, que le bon duc nous envoya. Ils tâtèrent les cendres chaudes, dressèrent constat des dégâts, firent le compte, y ajoutèrent leurs frais de voyage et séjour, et sans plus, après s’en furent, par où ils étaient venus...

La morale de tout cela:

«Aide-toi, le roi t’aidera.»

XI

LA NIQUE AU DUC

Fin septembre.

L’ordre était revenu, les cendres refroidies, et l’on n’entendait plus parler de maladie. Mais la ville d’abord resta comme écrasée. Les bourgeois remâchaient leur peur. Ils tâtaient du pied le terrain; ils n’étaient pas encore certains d’être dessus, et non dessous. Le plus souvent, ils se terraient, ou dans la rue, ils détalaient, rasant les murs l’oreille basse et la queue entre les jambes. Ah! l’on n’était pas fier, on n’osait presque pas se regarder en face, et on n’avait pas joie à se regarder soi, soi-même, dans la glace: on s’était trop bien vu, on se connaissait trop; et la nature humaine avait été surprise sans chemise: ça n’est pas beau! On avait honte et méfiance. Pour mon compte, je n’étais pas très à mon aise: le massacre et le fumet de la grillade me poursuivaient; et, plus que tout, le souvenir des lâchetés, des cruautés, que j’avais lues sur des visages familiers. Ils le savaient, ils m’en voulaient secrètement. Je le comprends; j’étais gêné bien davantage; j’aurais voulu, si j’avais pu, leur dire: «Mes amis, pardon. Je n’ai rien vu...» Et le lourd soleil de septembre pesait sur la ville accablée. Fièvre et torpeur de fin d’été.

Notre Racquin était parti, sous bonne escorte, pour Nevers, où le duc et le roi se disputaient l’honneur de le juger, si bien que, profitant du différend, il comptait leur glisser des doigts. Quant à moi, nos messieurs de la châtellenie avaient eu la bonté de vouloir bien fermer les yeux sur ma conduite. Il paraît que j’avais commis, en sauvant Clamecy, deux ou trois gros délits, qui m’eussent pu valoir pour le moins les galères. Mais comme ils n’auraient pu, en somme, se produire, si ces messieurs, au lieu de décamper, étaient restés pour nous conduire, ils n’insistèrent, ni moi. Je n’aime point avoir à démêler en justice ma laine. On a beau se sentir innocent: sait-on jamais? Quand on a le doigt pris dans la sacrée machine, adieu le bras! Coupez, coupez, sans hésiter, si vous ne voulez que tout l’animal y passe... Aussi, entre eux et nous, sans nous être rien dit, il était convenu que je n’avais rien fait, et qu’ils n’avaient rien vu, et que ce qui s’était accompli, cette nuit, sous mon capitanat, l’avait été par eux. Mais on a beau vouloir, on ne peut tout d’un coup effacer ce qui s’est passé. On se souvient, et c’est gênant. Je le lisais dans tous les yeux: on avait peur de moi; et j’avais peur moi-même de moi, de mes exploits, de ce Colas Breugnon inconnu, saugrenu, qu’hier j’avais été. Au diable, ce César, cet Attila, ce foudre! Foudre de vin, je le veux bien. Mais de guerre, non, non, ce n’est pas mon affaire!... Bref, nous étions penauds, courbaturés et las; nous avions des remords de cœur et d’estomac.

Nous nous remîmes tous au travail, avec rage. Le travail boit les hontes et les peines, comme une éponge. Le travail fait à l’âme peau neuve et sang nouveau. L’ouvrage ne manquait; que de ruines partout! Mais qui nous vint le plus au secours, fut la terre. Jamais on n’avait vu abondance pareille en fruits et en moissons; et le bouquet, ce fut, pour finir, la vendange. On aurait dit vraiment que cette bonne mère voulait nous rendre en vin le sang qu’elle avait bu. Pourquoi pas, après tout? Rien ne se perd, ne doit se perdre. S’il se perdait, où irait-il? L’eau vient du ciel et y retourne. Pourquoi le vin ne ferait-il semblablement le va-et-vient entre la terre et notre sang? C’est même jus. Je suis un cep, ou l’ai été, ou le serai. Il me plairait de le penser; et je veux l’être, et je préfère à toute autre immortalité de devenir vigne ou verger, et de sentir ma chair se tendre et se gonfler en de beaux raisins bien ronds, bien pleins, de grappe noire et duvetée, et de faire craquer leur peau à crever, au soleil d’été, et (le meilleur) d’être mangé. Toujours est-il que, cette année, le jus des vignes déborda, et que par tous ses pores, la terre saigna. Voilà-t-il pas que les tonneaux manquèrent; et, faute de récipients, on laissa le raisin en cuve, ou bien en cuveau de lessive, sans seulement le pressurer! Bien mieux, il arriva cette chose inouïe qu’un vieux bourgeois d’Andries, le père Coullemard, n’en pouvant venir à bout, vendit pour trente sous le tonneau de raisin, à la condition de le prendre à la vigne. Jugez de notre émoi, à nous qui ne pouvons voir perdre, de sang-froid, le bon sang du bon Dieu! Plutôt que le jeter, il fallut bien le boire. On se dévoua, on est hommes de devoir. Mais ce fut un travail d’Hercule; et plus d’une fois, ce fut Hercule et non Antée qui toucha terre. Enfin, le bon de cette affaire fut qu’on y changea la livrée de nos pensées; leur front se dérida et leur teint s’éclaircit.

Malgré tout, un je ne sais quoi restait encore au fond du verre, comme une lie, un goût de vase; on se tenait toujours à distance les uns des autres; on s’observait. On avait bien repris un peu d’aplomb d’esprit (en titubant); mais on n’osait se rapprocher de son voisin; on buvait seul, on riait seul: c’est très malsain. Les choses auraient pu durer longtemps ainsi, et l’on ne voyait pas le moyen d’en sortir. Mais le hasard est un malin. Il sait trouver le vrai moyen, le seul qui cimente les hommes: c’est à savoir de les unir contre quelqu’un. L’amour aussi rapproche: mais ce qui de tous fait un seul homme, c’est l’ennemi. Et l’ennemi, c’est notre maître.

Or, il advint, en cet automne, que le duc Charles prétendit nous empêcher de danser en rond. C’est un peu fort! Crebleu! Du coup, ne fut podagre, ou boiteux, ou sans patte, qui ne se sentît monter les fourmis aux mollets. Comme toujours, l’occasion du débat fut le Pré-le-Comte. C’est la bouteille à l’encre, on n’en sortira pas. Ce beau pré, sis au pied du mont du Croc Pinçon, aux portes de la ville, et sur le bord duquel semble négligemment posé comme une serpe le Beuvron serpentant, est depuis trois cents ans disputé, tiraillé entre la grande gueule de M. de Nevers et la nôtre qui est moins grande, mais qui sait tenir ce qu’elle tient. Nulle animosité, d’une part ni de l’autre; on rit, on est poli, on se dit: «Mon ami, mes amés, mon seigneur...» Seulement, on n’en fait qu’à sa tête, et aucun ne consent à céder un pouce du terrain. Pour dire vrai, dans nos procès, nous n’avons eu jamais raison. Tribunaux, cour de bailliage, Table de marbre du Palais, ont rendu arrêt sur arrêt, établissant que notre pré n’était pas nôtre. Comme on sait, justice est l’art, pour de l’argent, d’appeler noir ce qu’on voit blanc. Ça ne nous troublait pas beaucoup. Juger n’est rien, avoir est tout. Que la vache soit noire ou blanche, garde ta vache, mon bonhomme. Nous la gardions et nous restions dans notre pré. C’est si commode! Pensez donc! C’est le seul pré qui ne soit pas à l’un de nous, dans Clamecy. Étant au duc, il est à tous. Nous n’avons donc aucun scrupule à le gâter. Aussi Dieu sait si l’on s’en donne! Tout ce qu’on ne pourrait faire chez soi, on le fait là: on y travaille, on y nettoie, on y carde les matelas, on y bat les vieux tapis, on y jette ses débarras, on y joue, on s’y promène, on y fait pâturer sa chèvre, on y danse au son des vielles, on s’y exerce au maniement de l’arquebuse et du tambour; et la nuit, on y fait l’amour, dans l’herbe fleurie de papiers, le long du chuchotant Beuvron, que rien n’étonne (il en vit d’autres!).

Tant que vécut le duc Louis, tout alla bien: car il feignait de ne rien voir. C’était un homme qui savait, pour mieux tenir son attelage sous le harnais, laisser du jeu à ses sujets. Que lui faisait que nous eussions l’illusion d’être libres et de jouer les fortes têtes, si dans le fait il était maître? Mais son fils est un vaniteux, qui aime mieux paraître qu’être (cela se conçoit, il n’est rien), et qui monte sur ses ergots dès que l’on fait cocorico. Pourtant, il faut qu’un Français chante et qu’il se moque de ses maîtres. S’il ne se moque, il se révolte: il n’a de goût à obéir à qui veut être pris toujours au sérieux. Nous n’aimons bien que ce dont nous pouvons rire. Car le rire nous fait tous égaux. Mais cet oison s’avisa donc de nous faire inhibition d’aller jouer, danser, fouler, gâter l’herbe, en le Pré-le-Comte. Il prenait bien son temps! Après tous nos malheurs, quand il eût dû plutôt nous dégrever d’impôts!... Ah! mais nous lui montrâmes que les Clamecycois ne sont pas de ce bois dont on fait des fagots, mais de souche bien dure de chêne où la cognée a grand-peine à entrer, et, quand elle est entrée, plus grand-peine à sortir. Il ne fut pas besoin de se donner le mot. Ce fut un beau concert. Nous prendre notre pré! Reprendre le cadeau qu’on nous avait donné,—ou que nous nous étions arrogé (c’est le même: un bien qu’on a volé et trois cents ans gardé devient propriété trois fois sainte et sacrée), un bien d’autant plus cher qu’il n’était pas à nous et que nous l’avions fait nôtre, pouce à pouce, jour par jour, et par lente conquête et par ténacité, le seul bien qui ne nous eût rien coûté que la peine de le prendre! C’était à dégoûter de prendre jamais rien! À quoi bon vivre, alors? Si nous avions cédé, mais nos morts en seraient sortis de leurs tombeaux! L’honneur de la cité nous trouva tous d’accord.

Le soir même du jour où le tambour de ville, sur un mode lugubre (il avait l’air d’accompagner un condamné aux fourches de Sembert), nous cria le fatal décret, tous les hommes d’autorité, les chefs des confréries et des corporations et les porte-bâtons, se rassemblèrent sous les piliers du Marché. J’étais là, je représentais, comme il est juste, ma patronne, Mme Joachim, la mère-grand, sainte Anne. Sur la façon d’agir, les avis différaient; mais qu’il fallût agir, chacun en convenait. Gangnot pour saint Éloi, et pour saint Nicolas Calabre étaient partisans de la manière forte: ils voulaient que sur l’heure on mît le feu aux portes, qu’on brisât les barrières et la tête des sergents, et qu’on rasât le pré, rasibus, jusqu’au cuir. Mais pour saint Honoré boulanger Florimond, et Maclou jardinier pour saint Fiacre, hommes doux et saints doux, étaient bénins, voulaient sagement qu’on s’en tînt à la guerre de parchemin: vœux platoniques et suppliques à la duchesse (accompagnés sans doute des produits non gratuits du four et du jardin). Heureusement, nous étions trois, moi, Jean Bobin pour saint Crépin, Emond Poifou pour saint Vincent, qui n’étions pas plus disposés, pour faire la leçon au duc, à lui baiser qu’à lui botter le cul. In medio stat la vertu. Un bon Gaulois sait la façon, quand il veut se moquer des gens, de le faire tranquillement, à leur barbe, sans qu’il y touche, et surtout sans qu’il lui en coûte. Ce n’est pas tout de se venger: il faut encore bien s’amuser. Or, voici ce que nous trouvâmes... Mais dois-je d’abord raconter la bonne farce que j’inventai, devant que la pièce soit jouée? Non, non, ce serait l’éventer. Il suffit de noter, pour notre honneur à tous, que notre grand secret, quatorze jours durant, par toute la cité, fut connu et gardé. Et si l’idée première est de moi (j’en suis fier), chacun y ajouta quelque embellissement, l’un refaisant l’oreille, l’autre ajoutant ici une boucle, un ruban: en sorte que l’enfant se trouva bien pourvu; il ne manquait de pères. Les échevins, le maire, en secret et discrets, s’informaient chaque jour des progrès du marmot; et maître Delavau, nuitamment, se cachant le nez sous son manteau, venait s’entretenir avec nous de l’affaire, nous montrant la façon de violer la loi tout en la respectant, et triomphalement nous sortait de ses poches quelque laborieuse inscription en latin qui célébrait le duc et notre obéissance, et pouvait dire aussi tout juste le contraire.

* * *

Enfin, le grand jour vint. Sur la place Saint-Martin, nous attendions les échevins, maîtres et compagnons, bien rasés, pomponnés, sagement alignés autour de nos bâtons. Sur le coup de dix heures, les cloches de la tour se mirent à sonner. Aussitôt, aux deux coins de la place, les deux portes de la maison de ville et de l’église Saint-Martin toutes grandes s’ouvrirent; et sur les deux perrons (on eût dit des bonshommes d’horloge qui défilent) sortirent, d’un côté, les surplis blancs des curés, de l’autre, jaunes et verts comme coins, les échevins. En se voyant, ils échangèrent par-dessus nous de grands saluts. Puis, sur la place, ils descendirent, précédés, les premiers, des bedeaux enluminés, robes rouges et rouges nez, les autres des huissiers de la ville, bridés, faisant tinter leur chaîne au cou et rebondir leurs longues lattes sur le pavé. Nous, rangés tout autour de la place et le long des maisons, nous dessinions un rond; et les autorités, juste au milieu placées, figuraient le nombril. Tout le monde était là. Point de retardataires. Les chicanous, les basochiens et le notaire, sous la bannière de saint Yves, l’homme d’affaires de Notre Père, et les apothicaires, mires et médecins, fins connaisseurs d’urine (chacun hume sa vigne), et donneurs de clystères, sub invocatione de saint Cosme, qui rafraîchit les entrailles du paradis, formaient autour du maire et du vieux archiprêtre une garde sacrée, la plume et la seringue. De messieurs les bourgeois, un seul manquait, je crois: c’était le procureur, représentant du duc, mais mari de la fille de Maistrat l’échevin, et bon Clamecycois, ayant chez nous son bien, qui sagement, instruit de ce qu’on allait faire et ne craignant rien tant que de prendre parti, avait trouvé moyen de s’absenter, la veille.

On resta quelque temps à bouillotter sur place. C’était comme une cuve où fermente le moût. Quel joyeux brouhaha! Chacun parlait, riait, les violons s’accordaient et les chiens aboyaient. On attendait... Qui donc? Patience! La surprise... Et la voici qui vient. Avant qu’on ne l’ait vue, une traînée de voix court devant et l’annonce; et tous les cous se tournent, comme des girouettes sous le vent, d’un seul coup. Sur la place débouche de la rue du Marché, portée sur les épaules de huit solides gars, et houlant par-dessus la foule, une construction de bois en pyramide, trois tables inégales, posées l’une sur l’autre, les pieds enrubannés, galonnés, culottées d’étoffes de soie claire; et au sommet, dessous un dais piqué d’aigrettes et d’où tombaient un flot de rubans de couleurs, une statue voilée. Nul ne songea à s’étonner: car tous étaient dans le secret. Chacun lui tira son bonnet, bien poliment; mais dans la coiffe, nous, vieux malins, nous rigolions.

Aussitôt que sur la place la machine fut avancée, juste au milieu, entre le maire et le curé, les corporations, musique en tête, défilèrent, faisant d’abord autour de l’axe immobile un tour entier, puis s’engouffrèrent dans la ruelle qui, longeant le portail de l’église, descend la porte de Beuvron.

Premier, comme se doit, marchait saint Nicolas. Roi de Calabre, vêtu d’une chape d’église, avec un soleil d’or brodé dessus son dos, ainsi qu’un scarabée, tenait de ses bras noirs et noueux le bâton du saint de la rivière, en forme de bateau recourbé des deux bouts, sur lequel Nicolas bénit avec sa crosse les trois petits enfants assis dans le baquet. Quatre vieux mariniers l’escortaient en portant quatre cierges jaunis, épais comme des cuisses et durs comme des triques, dont ils étaient tout prêts à user, au besoin. Et Calabre, fronçant les sourcils et levant vers le saint son œil unique, marchait en écartant les jambes et bombant ce qu’il avait de ventre.

Suivaient les compagnons du pot d’étain, les fils de saint Éloi, couteliers, serruriers, charrons et maréchaux que précédait Gangnot à la main mutilée, portant haut dans sa pince à deux doigts une croix, et, sculptés sur le manche, en faisceau, l’enclume et le marteau. Et les hautbois sonnaient «la culotte à l’envers du bon roi Dagobert».

Puis, venaient vignerons, tonneliers, chantant l’hymne du vin et de son saint, Vincent, qui, perché sur le bout du bâton, étreignait un broc dans une main et dans l’autre un raisin. Menuisiers, charpentiers, saint Joseph et sainte Anne, gendre et belle-maman, bons soiffards, nous suivions le patron des bouchons, en claquant de la langue et louchant vers le piot. Et les saint Honoré, gras et blancs de farine, comme un trophée romain, dressaient sur un harpon un pain rond surmonté d’une couronne blonde. Après les blancs, les noirs, les gniafs empoissés, qui dansaient en faisant claquer leurs tire-pieds, autour de saint Crépin. Enfin, pour le bouquet, saint Fiacre tout fleuri. Jardiniers, jardinières, portaient sur un brancard œillets et giroflées, roses enguirlandées autour de leurs chapeaux, des pioches, des râteaux. Leur bannière de soie rouge, représentant Fiacre, les mollets nus, et troussé jusqu’au cul, son gros orteil crispé sur la bêche enfoncée, claquait au vent d’automne.

La machine voilée s’ébranla, à la suite. Des fillettes en blanc, qui trottinaient devant, miaulaient des cantiques. Le maire et les trois échevins, des deux côtés, marchaient, en tenant les gros glands des rubans qui tombaient du haut du dais. Autour, saint Yves et saint Cosme faisaient la haie. Derrière, le suisse, comme un coq, dressé sur ses ergots, avançait son jabot; et le curé, flanqué de ses abbés, l’un long ainsi qu’un jour sans pain, l’autre épais, aplati, comme un pain sans levain, chantait, tous les dix pas, de sa basse profonde, un bout de litanie, mais sans se fatiguer, laissant chanter les autres, remuant les babines, et, les mains sur son ventre, il dormait en marchant. Le gros du peuple enfin roulait, d’un seul morceau, d’une pâte compacte et molle, comme un flot gras. Et nous étions l’écluse.

Nous sortîmes de la ville. Droit au pré, nous nous rendîmes. Le vent faisait voler les feuilles des platanes. Sur la route, leur escadron galopait au soleil. Et la rivière lente charriait leurs cottes d’or. À la barrière, les trois sergents de la police et le nouveau capitaine du château firent semblant de nous défendre de passer. Mais à part le capitaine, frais émoulu, nouveau venu dans notre ville, qui prenait tout pour bon argent (la pauvre bête avait couru à perdre haleine et roulait des yeux furieux), comme larrons en foire on était tous d’accord. On n’en jura pas moins, sacra, on se gourma: c’était dans notre rôle, on joua en conscience; mais on avait grand mal à rester sérieux. Il n’aurait pas fallu pourtant faire durer la farce trop longtemps, car Calabre et les siens commençaient à jouer trop bien; saint Nicolas, au bout de son bâton, devenait menaçant, et les cierges branlaient dans les poings, attirés par les dos des sergents. Alors le maire s’avança, enleva son bonnet de sa tête, et cria:

—Chapeau bas!

Au même instant, tomba le rideau qui couvrait la Statue sous le dais, et les huissiers de ville crièrent:

—Place au duc!

Le vacarme cessa soudain. Saint Nicolas, saint Éloi, saint Vincent, saint Joseph et sainte Anne, saint Honoré, saint Fiacre, des deux côtés rangés, présentèrent les armes; les sergents de police et le gros capitaine, éperdu, tête nue, cédèrent le passage; et l’on vit s’avancer, en se dodelinant au-dessus des porteurs, couronné de lauriers, la toque sur l’oreille et l’épée sur le ventre, le duc en effigie. L’inscription du moins de maître Delavau le proclamait urbi et orbi; mais, pour dire le vrai, et le bon de la chose, c’est que, n’ayant le temps ni les moyens de faire un portrait ressemblant, nous avions bonnement pris dans les greniers de la maison de ville une vieille statue (on n’a jamais bien su ni de qui ni par qui; sur le socle, on lisait seulement le nom demi rongé de Balthazar; et depuis, on la nomma Balduc). Mais qu’importe? C’est la foi qui sauve. Les portraits du bon saint Éloi, de saint Nicolas ou de Jésus sont-ils plus vrais? Pourvu qu’on croie, on voit partout celui qu’on veut. Il faut un dieu? Il me suffit, s’il me plaît, d’un morceau de bois, pour le loger, lui et ma foi. Il fallait un duc, ce jour-là. On le trouva.

Devant les bannières inclinées, le duc passa. Puisque le pré était a lui, il y entra. Et nous, pour l’honorer, nous lui fîmes escorte, tous, étendards au vent, tambours battants, trompettes et musettes, et le Saint-Sacrement. Qui l’eût trouvé mauvais? Seul, un mauvais sujet du duc, un esprit chagrin. Mi-figue, mi-raisin, fallut bien que le capitaine le trouvât bon. Il n’avait que le choix entre arrêter le duc, ou se joindre à la suite. Il emboîta le pas.

Tout allait pour le mieux, lorsqu’on fut sur le point d’échouer, près d’arriver au port. À l’entrée, saint Éloi heurta saint Nicolas, et saint Joseph se prit de bec avec sa belle-mère. Chacun voulait passer le premier, sans souci de l’âge, des égards de la galanterie. Et comme, ce jour-là, on était tous venus, prêts au combat et d’humeur guerrière, les poings nous démangeaient à tous. Heureusement, moi qui suis à la fois de saint Nicolas par mon nom, et de Joseph et d’Anne par ma profession, sans parler de mon frère de lait, saint Vincent, qui tette le raisin, moi qui suis pour tous les saints, pourvu qu’ils soient pour moi, j’avisai un chariot de vendange qui passait sur la route et Gambi, mon compain, titubant à côté, et je criai:

—Amis! Il n’est de premier parmi nous. Embrassons-nous! Voici celui qui nous met tous d’accord, notre maître, le seul (après le duc, bien entendu). Il est venu. Qu’on le salue! Gloire à Bacchus!

Et prenant par les fesses mon Gambi, je le hisse sur le char où il glisse et culbute dans un fût de raisin écrasé. Puis j’empoigne les brides, et dans le Pré-le-Comte nous entrons les premiers; Bacchus, trempant sa base dans le jus du tonneau, la tête couronnée de pampres, gigotait des jambes et riait. Bras dessus, bras dessous, tous les saints et les saintes, derrière le derrière de Bacchus triomphant, le suivaient en dansant. Il faisait bon sur l’herbe! On y balla, mangea, joua, campa, tout le jour, autour de ce bon duc... Et, le lendemain matin, le pré était pareil à un parc à cochons. Plus un fil de gazon. Nos semelles étaient inscrites dans le sol tendre, et témoignaient du zèle avec lequel la ville avait fêté le seigneur duc. Je pense qu’il en fut bien content. Et parbleu, nous le fûmes aussi!... À vrai dire, le lendemain, le procureur crut opportun, quand il revint, de s’indigner, de protester, de menacer. Il n’en fit rien, il s’en garda. Oui bien, il ouvrit une enquête; mais il eut soin de ne la fermer point: il est plus sain de laisser les portes ouvertes. Nul ne tenait à rien trouver.

* * *

C’est ainsi que nous montrâmes que les Clamecycois peuvent tout à la fois être sujets soumis de leur duc et du roi, et n’en faire jamais qu’à leur tête: elle est de bois. Et cette preuve faite ramena la gaieté dans la ville éprouvée. On se sentait revivre. On s’abordait en clignant de l’œil, on s’embrassait en riant, on pensait:

—«Nous n’avons pas vidé notre sac à malices. Ils ne nous ont pas pris le meilleur. Tout va bien.»

Et le souvenir de nos malheurs s’envola.

XII

LA MAISON DES AUTRES

Octobre.

J’ai dû prendre parti enfin pour le logement. Tant que j’ai pu, j’ai tardé. On recule, pour mieux sauter. Depuis que je n’ai plus pour foyer que des cendres, j’ai campé un jour ci, un jour là, chez un ami, chez l’autre; les gens ne manquaient point, qui me gardaient chez eux, une nuit ou deux, en attendant. Aussi longtemps que le souvenir des périls de tous pesait sur tous, on formait un troupeau et chacun se sentait, chez les autres, chez soi. Mais cela ne pouvait durer. Le danger s’éloignait. Chacun rentrait son corps dans sa coquille. Hors ceux qui n’avaient plus de corps, et moi qui n’avais plus de coquille. Je ne pouvais pourtant m’installer à l’auberge. J’ai deux fils et une fille, qui sont bourgeois de Clamecy, ils ne me l’eussent pas permis. Non pas que les deux garçons en eussent beaucoup pâti dans leur affection! Mais le qu’en-dira-t-on!... Ils n’étaient pas pressés cependant de m’avoir. Et je ne me hâtais point. Mon franc-parler jure trop avec leur bigoterie. Lequel se dévouerait des deux? Les pauvres gars! Ils étaient tout autant embarrassés que moi. Heureusement pour eux, Martine, la brave fille, m’aime vraiment, je crois. Elle me réclamait à tout prix... Oui, mais il y a mon gendre. Il n’a pas de raisons, je le comprends, cet homme, pour me vouloir chez lui. Alors, ils étaient tous à s’épier, à m’épier, avec des yeux fâchés. Et moi, je les fuyais; il me semblait qu’on mettait mon vieux corps aux enchères.

Je m’étais, pour l’instant, gîté dans mon «coûta», sur la pente de Beaumont. C’était là qu’en juillet, j’avais, vieux polisson, couché avec la peste. Car le bon de l’histoire était que ces hébétés qui, par salubrité, brûlèrent ma maison saine, ont laissé la bicoque où la mort a passé. Moi qui ne la crains plus, la madame sans nez, je fus bien aise de retrouver la cabane au sol battu, où gisaient les flacons de l’agape funèbre. À parler franc, je savais que je ne pourrais jamais hiverner dans ce trou. Porte disjointe, vitre brisée, et un toit d’où s’égouttait l’eau des nuages, proprement, comme d’une claie à fromage. Mais il ne pleuvait pas aujourd’hui; et demain, il serait assez temps de penser à demain. Je n’aime pas me tourmenter d’avenir incertain. Et puis, quand je ne peux, à mon contentement, résoudre un embarras, mon remède est de le remettre à la semaine prochaine. «À quoi sert?» me dit-on. «Il faudra bien toujours avaler la pilule.»—«Voire, que je réponds. Qui sait si, dans huit jours, le monde sera là? Serais-je assez vexé, la pilule avalée, si les trompettes de Dieu se mettaient à sonner, de m’être trop pressé! Mon ami, ne remets d’une heure le bonheur jamais! Le bonheur se boit frais. Mais l’ennui peut attendre. Si la bouteille s’évente, elle n’en vaudra que mieux.»

Adonques, j’attendis, ou mieux je fis attendre le parti importun qu’il faudrait un jour prendre. Et pour que rien ne vînt, d’ici là, me troubler, je verrouillai la porte et me barricadai. Mes méditations ne me pesaient pas lourd. Je piochais mon jardin, ratissais les allées, recouvrais les semis sous les feuilles tombées, battais les artichauts et pansais les bobos des vieux arbres blessés: bref, faisais la toilette à madame la terre qui s’en va s’endormir sous l’édredon d’hiver. Après, pour me payer, j’allais tâter les côtes à un petit beurré, roux ou jaune marbré, oublié au poirier... Dieu! qu’il fait bon le laisser fondre, tout le long, amont, aval, tout le long de son gosier, bouche pleine, le jus parfumé!... Je ne me risquais en ville que pour renouveler mes munitions (j’entends non seulement le boire et le manger, mais les nouvelles). J’évitais de rencontrer ma postérité. Je leur avais fait croire que j’étais en voyage. Je ne jurerais pas qu’ils le crussent; mais, en fils respectueux, ils ne voulaient me démentir. Nous avions l’air ainsi de jouer à cache-cache, comme ces galopins qui se crient: «Loup, y es-tu?»; et quelque temps encore, nous aurions pu, pour prolonger le jeu, répondre: «Loup n’y est pas...» Nous comptions sans Martine. Quand une femme joue, elle triche toujours. Martine se méfiait, Martine me connaît; Martine eut bientôt fait de dépister mes ruses. Elle ne plaisante pas avec ce qu’on se doit, entre père et enfant, frères, sœurs et cætera.

Un soir que je sortais du coûta, je la vis qui montait le chemin et venait. Je rentrai et fermai. Puis, je ne bougeai plus, tapi au pied du mur. Elle arriva, frappa, héla, cogna la porte. Je ne remuais non plus qu’une feuille morte. Je retenais mon souffle (justement j’étais pris d’une envie de tousser). Elle, sans se lasser, criait:

—Veux-tu ouvrir! Je sais que tu es là.

Et du poing, du sabot, sur l’huis elle ruait. Je pensais: «Quelle gaillarde! Si la porte cédait, je n’en mènerais pas large.» Et j’étais sur le point d’ouvrir, pour l’embrasser. Ce n’était pas du jeu. Et moi, lorsque je joue, je veux toujours gagner. Je m’obstinai. Martine encore cria, puis enfin renonça. J’entendis s’éloigner son pas, qui hésitait. Je quittai ma cachette, et je me mis à rire... mais à rire et tousser..., je m’étranglais de rire. J’avais ri tout mon soûl, je m’essuyais les yeux, lorsque derrière moi j’entends du haut du mur une voix qui disait:

—Est-ce que tu n’as pas honte?

J’en faillis choir. Sursautant, je tournai la tête et je vis, agrippée au mur, Martine qui me regardait. Avec des yeux sévères, elle dit:

—Vieux farceur, je te tiens.

Ébahi, je réponds:

—Je suis pris.

Là-dessus nous partîmes tous deux d’un éclat de rire. Penaud, j’allai ouvrir. Elle entra, tel César, se planta devant moi, et me dit:

—Demande pardon.

Je dis:

—Mea culpa.

(Mais c’est comme à confesse; on se dit que demain l’on recommencera.)

Elle me tenait toujours la barbiche, la barbette, et la tirait, et grommelait:

—Honte! Honte! Un barbon, cette queue blanche au menton, et dans le front pas plus de raison qu’un enfançon!

Deux fois, trois fois, elle la tira, comme une cloche, à gauche, à droite, en haut, en bas, puis sur les joues elle me donna une tapette, et m’embrassa:

—Pourquoi ne venais-tu pas, mauvais? dit-elle, mauvais, tu sais bien que je t’attendais!

—Ma petite fille, je dis, je m’en vas t’expliquer...

—Tu m’expliqueras chez moi. Allons, ouste, partons!

—Ah! Mais, je ne suis pas prêt! Laisse-moi faire mes paquets.

—Tes paquets! Jour de Dieu! je vas t’aider à les faire.

Elle me jeta sur le dos ma vieille cape, m’enfonça sur la tête mon chapeau de feutre usé, me ficela, me secoua, et me dit:

—Et voilà! Maintenant, en avant!

Un instant! que je dis.

Je m’assis sur une marche.

—Quoi! fit-elle indignée. Tu vas me résister? Tu ne veux pas venir chez moi?

—Je ne résiste pas, dis-je, faut bien que je vienne chez toi, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement.

—Eh bien, tu es aimable! dit-elle, voilà ton affection!

—Je t’aime bien, ma bonne fille, je réponds, je t’aime bien. Mais je t’aimerais mieux chez moi que de me voir chez un autre.

—Je suis donc un autre! dit-elle.

—Tu en es la moitié.

—Ah! que nenni, fit-elle. Ni la moitié, ni le quart. Je suis moi, tout entier, moi, de la tête aux pieds. Je suis sa femme: possible! Mais il est mon mari. Et je veux ce qu’il veut, s’il veut ce que je veux. Tu peux être tranquille; il sera enchanté que tu loges chez moi. Ah! Ah! il ferait beau voir qu’il ne le fût pas!

Je dis:

—Je le crois bien! Tel M. de Nevers, quand il met garnison chez nous. J’en ai beaucoup logé. Mais je n’ai pas l’habitude d’être de ceux qu’on loge.

—Tu la prendras, dit-elle. Plus de réplique! Marchons!

—Soit. Mais à une condition.

—Des conditions déjà? Tu es vite habitué.

—C’est qu’on me logera, suivant ma volonté.

—Tu vas faire le tyran, je vois? Eh bien, soit.

—C’est juré?

—C’est juré.

—Et puis...

—En voilà assez, bavard. Veux-tu marcher!

Elle m’empoigna le bras, nom de d’là, quelle pince! Il fallut bien filer.

Arrivés au logis, elle me fit voir la chambre qu’elle me destinait: dans l’arrière-boutique; bien chaude, et sous son aile.

La bonne fille me traitait comme l’enfant à la mamelle. Le lit était tout prêt: fin duvet et draps frais. Et sur la table, dans un verre, un bouquet de bruyères. Je riais dans mon cœur, amusé et touché; pour la remercier, je me dis:

—Brave Martine, je vais la faire enrager. Alors je déclarai tout net:

—Cela ne me convient pas.

Elle me montra, vexée, les autres chambres au rez-de-chaussée. Je ne voulus d’aucune, et j’arrêtai mon choix sur un petit réduit mansardé, sous le toit. Elle poussa les hauts cris, mais je lui dis:

—Ma belle, c’est comme tu voudras. À prendre ou à laisser. Ou je m’installe ici, ou je retourne au «coûta».

Fallut bien qu’elle cédât. Mais tous les jours depuis, et à toute heure du jour, elle revenait à la charge:

—Tu ne peux pas rester là; tu serais mieux en bas; dis-moi ce qui te déplaît; enfin, tête de bois, pourquoi ne veux-tu pas?

Je répondais, narquois:

—Parce que je ne veux pas.

—Tu me ferais damner, criait-elle, indignée. Mais je sais bien pourquoi... Orgueilleux! Orgueilleux! qui ne veut rien devoir à ses enfants, à moi! À moi! je te battrais!

—Ce serait la façon, dis-je, de me forcer à encaisser de toi, au moins, des horions.

—Va, tu n’as pas de cœur, dit-elle.

—Ma petite fille!

—Oui, fais le patelin! Bas les pattes! vilain!

—Ma grande, ma doucette, ma mie, ma toute belle!

—Vas-tu me faire la cour, à présent, gueule de miel? Flatteur, hâbleur, menteur! Quand auras-tu fini, dis, de me rire au nez, avec ta longue bouche tortillée?

—Regarde-moi. Tu ris, toi aussi.

—Non.

—Tu ris.

—Non! Non! Non!!

—Je le vois... là.

Et j’appuyai mon doigt sur sa joue, qui s’enflait de tire, et qui creva.

—C’est trop bête, dit-elle. Je t’en veux, je te hais et je n’ai même pas le droit d’être fâchée! Il faut que ce vieux singe me fasse, malgré moi, rire de ses grimaces!... Mais, va, je te déteste. Un méchant gueux, ruiné, qui fait son Artaban, le fier avec ses enfants! Tu n’en as pas le droit.

—C’est le seul qui me reste.

Elle me dit encore des paroles aiguisées. Et je lui en servis d’aussi bien affilées. Nous avons tous les deux, langues de rémouleurs, nous repassons les mots sur la meule aux couteaux. Par bonheur, aux moments où l’on est plus méchant, on se dit, elle ou moi, une bonne drôlerie, et l’on rit; il n’est pas moyen de s’empêcher. Et tout est à recommencer.

Lorsqu’elle eut bien secoué le battant de sa langue (depuis un long moment, moi je n’écoutais plus), je lui dis:

—À présent, sonnons le couvre-feu. Nous reprendrons demain.

Elle me dit:

—Bonsoir. Tu ne veux donc pas?...

Bouche close.

—Orgueilleux! Orgueilleux! redit-elle.

—Écoute, ma mignonne. Je suis un orgueilleux, un Artaban, un paon, tout ce que tu voudras. Mais dis-moi franchement: si tu étais à ma place, que ferais-tu?

Elle réfléchit et dit:

—J’en ferais autant.

—Tu vois bien! Là-dessus, baise-moi, bonne nuit.

Elle m’embrassa en rechignant, elle s’en alla en marmonnant:

—C’est-y pas malheureux d’avoir reçu du Ciel deux caboches pareilles!

—C’est cela, dis-je, fais-lui la leçon, ma belle, à lui et non à moi.

—Je la ferai, dit-elle. Mais tu n’en seras pas quitte.

Et je n’en fus pas quitte. Le lendemain matin, elle recommença. Et je ne sais pas quelle fut la part du Ciel. Mais la mienne était belle.

* * *

Je fus comme un coq en pâte, les premiers jours. Chacun me choyait, gâtait; le Florimond lui-même était aux petits soins et me marquait plus d’égards qu’il ne m’en fallait. Martine le guettait, ombrageuse pour moi plus que je ne l’étais. Glodie me régalait de son petit caquet. J’avais le meilleur siège. À table, on me servait le premier. On m’écoutait, quand je voulais parler. J’étais très bien, très bien... Ouf! Je n’en pouvais plus. J’étais mal à mon aise; je ne tenais plus en place; je descendais, je remontais, redescendait vingt fois par heure l’escalier de mon grenier. Chacun en était assommé. Martine, qui n’est point patiente, en tressautait, muette et crispée, en entendant mon pas craquer. Si c’eût été du moins l’été, j’eusse battu la campagne. Je la battais, mais au logis. L’automne était de glace; les grands brouillards couvraient les prés; et la pluie tombait, tombait, le jour, la nuit. J’étais cloué sur place. Et cette place n’était pas la mienne, jour de Dieu! Ce pauvre Florimond avait un goût niais, avec prétention; Martine ne s’en souciait; et tout dans la maison, les meubles, les objets, me choquaient; je souffrais; j’eusse voulu changer tout, de forme ou de place, les mains me démangeaient. Mais le propriétaire veillait: si je touchais du bout du doigt un de ses biens, c’était toute une affaire. Il y avait surtout dans la salle à manger une aiguière ornée de deux pigeons, se bécotant, et d’une demoiselle qui faisait la sucrée, avec son fade amant. J’en avais la nausée; je priais Florimond, au moins, de l’enlever de la table quand je mangeais; les morceaux s’arrêtaient dans mon goulet, je m’étranglais. Mais l’animal (c’était son droit) s’y refusait. Il était fier de son nougat; le plus grand art était pour lui une pièce montée. Et mes grimaces réjouissaient la maisonnée.

Que faire? Rire de moi; j’étais un sot, c’est sûr. Mais la nuit, je me retournais dans le lit comme une côtelette, tandis que sur le gril, sur mon toit, veux-je dire, sans arrêt la pluie grésillait. Et je n’osais me promener dans mon grenier, que mes gros pas faisaient trembler. Enfin, une fois que j’étais assis, les jambes nues, et méditant, dessus mon lit, je me dis: «Mon Colas Breugnon, je ne sais ni quand ni comment, mais je referai ma maison.»—À partir de ce moment, je fus plus gai: je conspirais. Je n’avais garde d’en parler à mes enfants: ils m’eussent dit qu’en fait d’habitation, je n’étais bon que pour les Petites-Maisons. Mais où trouver l’argent? Depuis Orphée et Amphion, les pierres ne viennent plus danser en rond et, se faisant la courte échelle, bâtir les murs et les maisons, sinon au chant des escarcelles. La mienne avait perdu sa voix, qui jamais ne fut belle.

Je recourus sans hésiter à celle de l’ami Paillard. Le brave homme, à dire vrai, ne me l’avait point offerte. Mais comme bonnement j’ai plaisir à demander service à un ami, je crois qu’il en aura autant à le donner. Je profitai d’une éclaircie pour m’en aller à Dornecy. Le ciel était bas et gris. Le vent humide et las passait, comme un grand oiseau mouillé. La terre vous collait aux pieds; et sur les champs tombaient, planant, les feuilles jaunes des noyers. Aux premiers mots que je lui dis, Paillard, inquiet, m’interrompit, en geignant sur le peu d’affaires, l’absence des recouvrements, manque d’argent, mauvais clients, tant et si bien que je lui dis:

—Mais, Paillard, veux-tu que je te prête un liard?

J’étais froissé. Il l’était plus. Et nous restâmes à bouder, en nous parlant, d’un air glacé, de ci, de ça, moi furieux, et lui honteux. Il regrettait sa ladrerie. Le pauvre vieux n’est pas mauvais garçon; il m’aime, je le sais bien, parbleu; il n’eût pas demandé mieux que de me donner son argent, s’il ne lui en avait rien coûté; et même, en insistant, j’eusse obtenu de lui ce que j’aurais voulu; mais ce n’est pas sa faute, s’il porte dans sa peau trois siècles de fesse-mathieux. On peut être bourgeois et généreux, sans doute: cela se voit parfois, ou bien s’est vu, dit-on; mais pour tout bon bourgeois, le premier mouvement, quand on touche à sa bourse, est de répondre non. L’ami Paillard eût donné gros, en ce moment, pour dire oui; mais pour cela, il eût fallu que je lui fisse de nouveau des avances: je n’avais garde. J’ai mon orgueil; quand je demande à un ami, je crois lui faire un grand plaisir; et s’il hésite, je n’en veux plus, tant pis pour lui! Donc nous parlâmes d’autre chose, d’un ton bourru, et le cœur gros. Je refusai de déjeuner (je le navrais). Je me levai. La tête basse, jusqu’au seuil, il me suivit. Mais au moment d’ouvrir la porte, je n’y tins plus, je lui passai mon bras autour de son vieux cou, et sans parler je l’embrassai. Il me le rendit bien. Timidement, il dit:

—Colas, Colas, veux-tu?...

Je fis:

—N’en parlons plus.

(Je suis têtu).

—Colas, reprit-il, l’air penaud, déjeune au moins.

—Pour ça, dis-je, c’est une autre affaire. Mon Paillard, déjeunons.

Nous mangeâmes comme quatre; mais je restai de bronze et je ne revins pas sur ma décision. Je sais bien que j’en étais le premier puni. Mais il l’était aussi.

Je m’en revins à Clamecy. Il s’agissait de rebâtir mon logement, sans ouvriers et sans argent. Ce n’était pas pour m’arrêter. Ce que j’ai vissé sous mon front n’est pardieu pas dans mon talon. Je commençai par visiter soigneusement l’emplacement de l’incendie, faisant le tri de tout ce qui pouvait servir, poutres rongées, briques noircies, vieilles ferrures, les quatre murs branlants et noirs comme un bonnet de ramonat. Puis j’allai en catimini à Chevroches, dans les carrières, piocher, gratter, ronger les os de la terre, la belle pierre chaude aux yeux et saignante, où l’on voit des coulées comme de sang caillé. Et même il se pourrait que j’eusse, sur le chemin à travers la forêt, aidé quelque vieux chêne au bout de sa carrière, à trouver le repos. Peut-être ce n’était pas permis: il se peut aussi. Mais si l’on ne devait jamais faire que ce qui est permis, la vie serait trop difficile. Les bois sont à la ville, et c’est pour en user. On en use, chacun sans bruit, il va sans dire. Et l’on n’abuse pas, on pense: «Après moi, les autres.» Mais prendre n’était rien. Il fallait emporter. Grâce aux voisins, j’en vins à bout, l’un me prêtant son char, l’autre ses bœufs, ou ses outils, ou plutôt un coup de main, parce qu’il n’en coûte rien. On peut tout demander au prochain, voire sa femme, hors qu’il vous donne son argent. Je le comprends l’argent est ce qu’on peut avoir, ce qu’on aura, ce qu’on aurait avec l’argent, tout ce qu’on rêve; le reste, on l’a: on ne l’a guère.

Le jour où nous pûmes enfin, moi et mon Robinet dit Binet, commencer à dresser les premiers échafauds, les froids étaient venus. On me traitait de fou. Mes enfants me faisaient des scènes, chaque jour! et les plus indulgents me conseillaient d’attendre au moins jusqu’au printemps. Mais je n’écoutais rien; rien ne me plaît autant que de faire enrager les gens et les régents. Eh! je le savais bien que je ne pourrais pas, à moi seul, et l’hiver, bâtir une maison! Mais il me suffisait d’une cabane, un toit, une cage à lapins. Sociable, je suis, oui, mais à condition de l’être si je veux, et de ne l’être point, quand il me plaît. Je suis bavard, j’aime à causer avec les autres, oui mais je veux avec moi pouvoir causer aussi, seul à seul, à mes heures: de tous mes compagnons, c’est le meilleur, j’y tiens; et pour le retrouver, je m’en irais nu-pieds sous la bise, et sans chausses. C’était donc pour m’entretenir avec moi, tout à loisir, que je m’obstinais à construire, en dépit du qu’en-dira-t-on, ma maison, et ricanant des beaux sermons de mes enfants...

Ahi! Mais je ne ris pas le dernier... Un matin de la fin d’octobre, que la ville s’encapuchonnait sous les frimas et que luisait sur les pavés la bave d’argent du verglas, en montant à mon échafaud, je glissai sur un des barreaux, et paf! je me trouvai en bas, plus vite que d’en bas je n’étais arrivé. Binet criait:

—Il s’est tué!

On accourait me relever. J’étais vexé. Je dis:

—Eh! je l’ai fait exprès...

Je voulus me lever seul. Aïe! la cheville, la chevillette! Je retombai... La chevillette était cassée. Sur un brancard on m’emporta. Martine, auprès, levait les bras; les voisines m’escortaient, se lamentant et commentant l’événement; nous avions l’air d’un saint tableau: le Fils de Dieu, mis au tombeau! Et les Maries ne ménageaient leurs cris, leurs gestes et leurs pas. Ils eussent réveillé un mort. Moi, je ne l’étais pas, mais je feignis de l’être: c’était le mieux pour ne pas recevoir cette pluie sur mon dos. Et l’air doux, immobile, la tête renversée et la barbe tendue en pointe vers là-haut, je rageais dans mon cœur, tout en faisant le beau...

XIII

LA LECTURE DE PLUTARQUE

Fin d’octobre.

Et maintenant, me voici retenu par la patte... Par la patte! Bon Dieu, ne pouvais-tu me casser, si cela t’amusait, une côte ou un bras, et me laisser mes piliers? Je n’en aurais pas moins geint, mais non geint, écroulé. Ah! le mauvais, le maudit! (Son saint nom soit béni!) On dirait qu’il ne cherche qu’à vous faire enrager. Il sait que plus m’est chère que tous biens de la terre, que travail, que bombance, qu’amour et qu’amitié, celle que j’ai conquise, la fille non des dieux, mais des hommes, ma liberté. C’est pourquoi, dans ma niche (il doit rire, le mâtin), il m’a lié par le pied. Et je contemple à présent, étendu sur le dos, ainsi qu’un scarabée, les toiles d’araignée, les poutres du grenier. C’est là ma liberté!... Ouais, mais tu ne me tiens pas encore, mon bonhomme. Ligote ma carcasse, ficelle, attache, entoure, allons, encore un tour, comme on fait aux poulets que l’on tourne à la broche!... À présent, tu me tiens? Et l’esprit, qu’en fais-tu? Aga, le voilà parti, avec ma fantaisie! Tâche de les rattraper. Il te faudra de bonnes jambes. Ma commère fantaisie n’a pas la cuisse cassée. Allons, cours, mon ami!...

Je dois dire que d’abord, je fus de méchante humeur. La langue m’était laissée, j’en usai pour pester. Il ne faisait pas bon, ces jours-là, m’approcher. Je savais pourtant bien que je ne pouvais m’en prendre qu’à moi seul de ma chute. Eh! je ne le savais que trop. Tous ceux qui venaient me voir me le cornaient aux oreilles:

—On te l’avait bien dit! Quel besoin avais-tu de grimper comme un chat? Un barbon de ton âge! On t’avait averti. Mais tu ne veux rien entendre. Faut toujours que tu trottes. Eh bien, trotte à présent! Tu ne l’as pas volé...

Belle consolation! Quand vous êtes misérable, s’évertuer à prouver, pour vous ragaillardir, par-dessus le marché que vous êtes un sot! La Martine, mon gendre, amis, indifférents, tous ceux qui venaient me voir, ils s’étaient donné le mot. Et moi, je devais subir leurs objurgations, sans bouger, pris au piège, et rageant à crever. Jusqu’à cette moutarde de Glodie, qui me dit:

—Tu n’as pas été sage, grand-père, c’est bien fait! Je lui lançai mon bonnet, je criai:

—Foutez-moi le camp!

Alors, je restai seul, et ce ne fut pas plus gai. La Martine, bonne fille, insistait pour qu’on mît mon matelas en bas, dans l’arrière-boutique. Mais moi (j’avoue qu’au fond, j’en eusse été bien aise), mais moi, quand j’ai dit non une fois, crebleu, c’est non! Et puis, on n’aime pas, quand on est impotent, à se montrer aux gens. La Martine, inlassable, revenait à la charge: harcelante, comme sont les mouches et les femmes. Si elle n’eût tant parlé, je pense que j’aurais cédé. Mais elle y mettait trop d’obstination: si j’avais consenti, elle eût, du matin au soir, trompetté sa victoire. Je l’envoyai promener. Et naturellement, c’est ce que tout le monde fit, hors moi, bien entendu; on me laissa morfondre au fond de mon grenier. Ne te plains pas, Colas, c’est toi qui l’as voulu!...

Mais la raison, la vraie, pour quoi je m’obstinais, je ne la disais pas. Quand on n’est plus chez soi, quand on est chez les autres, on a peur de gêner, on ne veut rien leur devoir. C’est un mauvais calcul, si l’on veut se faire aimer. La pire des sottises est de se faire oublier... On m’oubliait très bien. On ne me voyait plus? On ne venait plus me voir. Même Glodie me laissait. Je l’entendais qui riait, en bas; et dans mon cœur, je riais, en l’entendant; mais je soupirais aussi: car j’aurais bien voulu savoir pourquoi elle riait... «L’ingrate!» Je l’accusais, et je pensais qu’à sa place, j’en aurais fait autant... «Amuse-toi, ma belle!»... Seulement, pour s’occuper, quand on ne peut plus bouger, il faut bien faire un peu le Job, qui peste sur son fumier.

Un jour que sur le mien, maussade, je gisais, Paillard vint. Ma foi, je ne le reçus pas trop bien. Il était là devant moi, assis au pied du lit. Il tenait précieusement un livre empaqueté. Il tâchait de causer, et tâtait sans succès un sujet, et puis l’autre. Je leur tordais le cou à tous, d’un mot, l’air furibond. Il ne savait plus que dire, toussotait, tapotait sur le bois de mon lit. Je le priai de cesser. Alors il resta coi, et n’osait plus bouger. Moi, je riais sous cape. Je pensais:

—«Mon bonhomme, tu as des remords maintenant. Si tu m’avais prêté l’argent que je demandais, je n’aurais pas été contraint à faire le maçon. Je me suis cassé la jambe: attrape! C’est bien fait! Car c’est ta ladrerie qui m’a mis où je suis.»

Donc, il ne se risquait plus à m’adresser un mot; et moi, qui me forçais aussi à tenir ma langue et qui mourais d’envie de la remuer, j’éclatai:

—Enfin, parle, lui dis-je. Te crois-tu au chevet d’un mourant? On ne vient pas chez les gens, pour se taire, que diable! Allons, parle, ou va-t’en! Ne roule pas les yeux. Ne tripote pas ce livre. Qu’est-ce que tu tiens là?

Le pauvre homme se leva:

—Je vois bien que je t’irrite, Colas. Et je m’en vas. J’avais porté ce livre... vois-tu, c’est un Plutarque, Vie des Hommes illustres, translaté en françois par l’évêque d’Auxerre, messire Jacques Amyot. Je pensais...

(Il n’était pas encore tout à fait décidé)...

...que peut-être tu trouverais...

(Dieu! que cela lui coûtait!)...

...plaisir, consolation veux-je dire, en sa compagnie...

Moi, qui savais combien ce vieux thésauriseur, qui chérissait ses livres encore plus que ses écus, souffrait de les prêter (lorsqu’on en touchait un, dans sa bibliothèque, il vous faisait une mine d’amoureux déconfit, qui verrait un soudard prendre la gorge à sa belle), je fus touché de la grandeur du sacrifice. Je dis:

—Vieux camarade, tu es meilleur que moi, je suis un animal; je t’ai bien rabroué. Allons, viens m’embrasser.

Je l’embrassai. Je pris le livre. Il aurait bien voulu encore me le reprendre.

—Tu en auras grand soin?

—Sois tranquille, lui dis-je, ce sera mon oreiller. Il partit à regret, l’air pas trop rassuré.

* * *

Et je restai avec Plutarque de Chéronée, un volume petit, ventru, plus gros que long, de mille et trois cents pages, bien serrées et bondées: on avait empilé les mots comme du blé dans un sac. Je me dis:

—Il y a là de quoi manger pendant trois ans, et sans arrêt, pour trois baudets.

D’abord, je me divertis à regarder, au début de chacun des chapitres, dans des médaillons ronds, les têtes de ces illustres, coupées et empaquetées de feuilles de laurier. Il ne leur manquait plus qu’un brin de persil au nez. Je pensais:

—Que font ces Grecs et ces Romains? Ils sont morts, ils sont morts, et nous sommes vivants. Que pourront-ils me raconter que je ne sache aussi bien qu’eux? Que l’homme est un animal fort méchant, mais plaisant, que le vin gagne en vieillissant, la femme non, et qu’en tous les pays, les grands croquent les petits, et que les croquants croqués, que les petits se rient des grands? Tous ces hâbleurs romains vous font de longs discours. J’aime bien l’éloquence; mais je les préviens d’avance qu’ils ne parleront pas seuls; je leur clorai le bec...

Là-dessus, je feuilletai le livre, d’un air condescendant, en laissant distraitement mes regards ennuyés tomber comme une ligne, au long de la rivière. Et dès le premier coup, je fus pris, mes amis... mes amis, quelle pêche!... Le bouchon ne flottait pas sur l’eau qu’il s’enfonçait, et je retirais de là quelles carpes, quels brochets! Des poissons inconnus, d’or, d’argent, irisés, vêtus de pierreries et semant autour d’eux une pluie d’étincelles... Et qui vivaient, dansaient, qui se bandaient, sautaient, palpitaient des ouïes et battaient de la queue!... Moi, qui les croyais morts!... À partir de ce moment, le monde aurait pu crouler, je n’eusse rien remarqué; je regardais ma ligne: ça mordait, ça mordait! Quel monstre va sortir de l’onde, cette fois?... Et vlan! le beau poisson qui vole au bout du fil, avec son ventre blanc et sa cotte de mailles, verte comme un épi, ou bleue comme une prune, et luisant au soleil!... Les jours que j’ai passés là (les jours ou les semaines?) sont le joyau de ma vie. Bénie ma maladie!

Et bénis soient mes yeux, par où s’infiltre en moi la vision merveilleuse enclose dans les livres! Mes yeux de magicien, qui sous la broderie des signes gras et serrés, dont le noir troupeau chemine entre les deux fossés des marges sur la page, font surgir les armées disparues, les villes écroulées, les beaux parleurs de Rome et les rudes joueurs, les héros et les belles qui les menèrent par le nez, le grand vent sur les plaines, la mer ensoleillée, et le ciel d’Orient, et les neiges d’antan!...

Je vois passer César, pâle, grêle et menu, couché dans sa litière, au milieu des soudards qui suivent en grognant, et ce goinfre d’Antoine, qui s’en va par les champs, avec tous ses buffets, sa vaisselle, ses putains, pour bâfrer à l’orée de quelque vert bocage, qui boit, rend et reboit, qui mange à son dîner huit sangliers rôtis, et qui pêche à la ligne un vieux poisson salé, et Pompée compassé, que Flora mord d’amour, et le Poliorcète, avec son grand chapeau et son manteau doré, sur lequel sont pourtraits la figure du monde et les cercles du ciel, et le grand Artaxerce, régnant comme un taureau sur le blanc et noir troupeau de ses quatre cents femmes, et le bel Alexandre, habillé en Bacchus, qui retourne des Indes, dessus un échafaud, traîné par huit chevaux, couvert de ramée fraîche et de tapis de pourpre, aux sons des violons, des fifres, des hautbois, qui boit et qui festoie avec ses maréchaux, des fleurs sur leurs chapeaux, et son armée qui suit en trinquant, et les femmes tels des cabris sautant... N’est-ce pas une merveille? La reine Cléopâtre, Lamia, la flûtiste, et Statira si belle qu’on avait mal aux yeux, lorsqu’on la regardait, à la barbe d’Antoine, d’Alex ou d’Artaxerce, je les ai, s’il me plaît, j’en jouis, je les possède. J’entre dans Ecbatane, je bois avec Thaïs, je couche avec Roxane, j’emporte sur mon cou, dans un paquet de hardes, Cléopâtre emballée; avec Antiochus, rougissant et rongé de fièvre pour Stratonice, je brûle pour ma belle-mère (la curieuse affaire!), j’extermine les Gaules, je viens, je vois, je vaincs, et (ce qui me plaît bien) le tout sans qu’il m’en coûte une goutte de sang.

Je suis riche. Chaque histoire est une caravelle, qui m’apporte des Indes ou bien de Barbarie les métaux précieux, les vieux vins dans les outres, les animaux bizarres, les esclaves capturés... les beaux drilles! Quels poitrails! quelles croupes!... c’est à moi, tout cela. Les Empires vécurent, grandirent et sont morts, pour mon amusement...

Quel carnaval est-ce là? Il semble que je sois tour à tour tous ces masques. Je me coule en leur peau, je m’ajuste leurs membres, leurs passions; et je danse. Je suis en même temps le maître de la danse, je mène la musique, je suis le bon Plutarque; c’est moi, oui-dà, c’est moi qui ai mis par écrit (je fus bien inspiré, ce jour-là, n’est-ce pas?) ces petites drôleries... Qu’il est beau de sentir la musique des mots et la ronde des phrases vous emporter, dansant et riant dans l’espace, libre des liens du corps, des maux, de la vieillesse!... L’esprit, mais c’est le bon Dieu! Loué soit le Saint-Esprit!...

Quelquefois, arrêté au milieu de l’histoire, j’imagine la suite; puis, je compare l’œuvre de ma fantaisie et celle que la vie ou que l’art a sculptée. Quand c’est l’art, bien souvent je devine l’énigme: car je suis un vieux renard, je connais toutes les ruses, et je ris, dedans ma barbe, de les avoir éventées. Mais quand c’est la vie, je suis souvent en défaut. Elle déjoue nos malices, et ses imaginations passent de loin les nôtres. Ah! la folle commère!... Il n’est que sur un point qu’elle ne se met guère en frais de varier son récit: celui qui clôt l’histoire. Guerres, amours, facéties, tout finit par le plongeon que vous savez, au fond du trou. Là-dessus, elle rabâche. C’est comme une façon d’enfant capricieux, qui brise ses jouets quand il en a assez. Je suis furieux, je lui crie: «Vilain brutal, veux-tu, veux-tu me le laisser!...» Je le lui prends des mains... Trop tard! il est cassé... Et je goûte une douceur à bercer, comme Glodie, les débris de ma poupée. Et cette mort qui vient, comme l’heure à l’horloge, à chaque tour du cadran, prend la beauté d’un refrain. Sonnez, cloches et bourdons, bourdonnez, dig, ding, don!

«Je suis Cyrus, celui qui a conquis l’Asie, l’empereur des Persians, et te prie, mon ami, que tu ne me portes envie de ce très peu de terre qui couvre mon pauvre corps...»

Je relis l’épitaphe aux côtés d’Alexandre, qui frémit dans sa chair, prête à lui échapper, car il lui semble ouïr déjà sa propre voix qui monte de la terre. Ô Cyrus, Alexandre, que vous m’êtes plus proches, lorsque je vous vois morts!...

Les vois-je, ou si je rêve?... Je me pince, je dis: «Allons, Colas, dors-tu? «Alors, sur le rebord de la tablette, près de mon lit, je prends les deux médailles (je les ai déterrées dans ma vigne, l’an passé) de Commode poilu, habillé en Hercule, et de Crispine Augusta, avec son menton gras, son nez de pie-grièche. Je dis: «Je ne rêve point, j’ai bien les yeux ouverts, je tiens Rome sous mon pouce...»

Le plaisir de se perdre en cogitations sur des pensées morales, disputer avec soi, remettre en question les problèmes du monde que la force a tranchés, passer le Rubicon... non, rester sur le bord... passerons-nous, ou non? se battre avec Brutus, ou bien avec César, être de son avis, puis de l’avis contraire, et si éloquemment, et s’embrouiller si bien qu’on ne sait, à la fin, de quel parti on tient! C’est le plus amusant: on est plein du sujet, on part dans des discours, on prouve, on va prouver, on réplique, on riposte; corps à corps, coup de tête, prime haute, pare-moi cette botte!... et puis, en fin de compte, on se trouve enferré... Être battu par soi! J’en suis estomaqué... c’est la faute à Plutarque. Avec sa langue dorée et son air bonhomet de vous dire: «Mon ami», on se trouve toujours, toujours de son avis; et il en a autant qu’il change de récits. Bref, de tous ses héros celui que je préfère, c’est immanquablement le dernier que j’ai lu. Aussi bien, ils sont tous soumis, ainsi que nous, à la même héroïne, attachés à son char... Triomphes de Pompée, qu’êtes-vous à côté?... Elle mène l’histoire. C’est à savoir Fortune dont la roue tourne, tourne, et jamais ne séjourne «en un état, non plus que fait la lune», comme dit, chez Sophocle, Ménélas le cornard. Et cela est encore très bien réconfortant,—pour ceux-ci qui, du moins, sont au premier croissant.

Par moments, je me dis: «Mais, Breugnon, mon ami, en quoi diable peut bien t’intéresser ceci? Qu’as-tu affaire, dis-moi, de la gloire romaine? Encore moins des folies de ces grands sacripants? Tu as assez des tiennes, elles sont à ta mesure. Que tu es désœuvré, pour aller te charger des vices, des misères des gens qui sont défunts depuis mil huit cents ans! Car enfin, mon garçon (c’est mons Breugnon, rangé, sensé, bourgeois, Clamecycois, qui prône), conviens-en, ton César, ton Antoine, et Cléo leur catin, tes princes persians qui égorgent leurs fils et épousent leurs filles, sont de fiers chenapans. Ils sont morts: dans leur vie, ils n’ont rien fait de mieux. Laisse en paix leur poussière. Comment un homme d’âge trouve-t-il du plaisir à ces insanités? Regarde un peu ton Alexandre, n’es-tu pas révolté de le voir dépenser, pour enterrer Éphestion, ce beau mignon, les trésors d’une nation? Passe encore de tuer! Graine humaine, mauvaise graine. Mais gaspiller l’argent! On voit bien que ces drôles n’ont pas eu la peine de le faire pousser. Et tu trouves cela plaisant? Tu écarquilles tes gros yeux, tu es tout glorieux, comme si ces écus t’étaient sortis des doigts! S’ils en étaient sortis, tu serais un grand fou. Tu en es deux, pour trouver de la joie aux folies que les autres ont faites, et non pas toi.»

Je réponds: «Breugnon, tu parles d’or, tu as toujours raison. Cela n’empêche pas que je ne me ferais fesser pour ces billevesées, et que ces ombres décharnées depuis deux mille années n’aient plus de sang que les vivants, je les connais et je les aime. Pour qu’Alexandre pleure sur moi, comme sur Clytus, je consens de grand cœur, aussi, à ce qu’il me tue. J’ai la gorge serrée quand je vois, au sénat, César sous les poignards s’agitant aux abois, ainsi que la bête acculée entre les chiens et les veneurs. Je reste bouchée bée, quand passe Cléopâtre en sa barque dorée, avec ses Néréides appuyées aux cordages et ses beaux petits pages, nus comme des Amours; et j’ouvre mon grand nez afin d’aspirer mieux la brise parfumée. Je pleure comme un veau, lorsque à la fin Antoine, sanglant, mourant, est ficelé, hissé par sa belle, penchée à la lucarne de sa tour, et qui tire de tout son corps (pourvu... il est si lourd!... qu’elle ne le laisse pas tomber!) le pauvre homme qui lui tend les bras...

Qu’est-ce donc qui m’émeut, et qui m’attache à eux, comme à une famille?—Eh! ils sont ma famille, ils sont moi, ils sont l’Homme.

Que je plains les pauvres déshérités qui ne connaissent point la volupté des livres! Il en est qui font fi du passé, fièrement, s’en tenant au présent. Canes bâtées, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez!... Oui, le présent est bon. Mais tout est bon, corbleu, je prends de toutes mains, et je ne boude pas devant la table ouverte. Vous n’en médiriez point si vous la connaissiez. Ou bien c’est, mes amis, que vous devez avoir un mauvais estomac. Je comprends qu’on étreigne ce qu’on étreint. Mais vous n’étreignez guère, et votre mie est maigre. Bien et peu, c’est bien peu. J’aime mieux beaucoup et bien... S’en tenir au présent, c’était bon, mes amis, au temps du vieil Adam, qui, lui, allait tout nu, faute de vêtements, et qui, n’ayant rien vu, ne pouvait aimer rien que sa côte femelle. Mais nous qui avons l’heur de venir après lui dans une maison pleine où nos pères, nos grands-pères et nos archi-grands-pères ont entassé, tassé ce qu’ils ont amassé, nous serions assez fous pour brûler nos greniers, sous le prétexte que nos champs produisent encore du blé!... Le vieil Adam, il n’était qu’un enfant! C’est moi, le vieil Adam: car je suis le même homme, et depuis, j’ai grandi. Nous sommes le même arbre, mais j’ai poussé plus haut. Chacun des coups qui fait saigner une des branches retentit dans ma feuillée. Les peines et les joies de l’univers sont miennes. Qui souffre, j’en pâtis; qui est heureux, je ris. Bien mieux que dans la vie, je sens à travers mes livres la fraternité qui nous lie, nous tous, les porte-hottes et les porte-couronnes; car des uns et des autres il ne reste que cendres et la flamme qui, nourrie de la moelle de nos âmes, monte, unique et multiple, vers le ciel, en chantant avec les mille langues de sa bouche sanglante la gloire du Tout-Puissant...

* * *

Ainsi, je rêve dans mon grenier. Le vent s’éteint. La lumière tombe. La neige, du bout de ses ailes, frôle la vitre. L’ombre se glisse. Mes yeux se brouillent. Je me penche sur mon livre, et je suis le récit, qui dans la nuit s’enfuit. Mon nez touche le papier: tel un chien à la piste, je renifle l’odeur humaine. La nuit vient. La nuit est venue. Et mon gibier s’échappe et s’enfonce dans l’avenue. Alors je m’arrête au milieu de la forêt, et j’écoute, le cœur battant de la poursuite, la fuite. Pour mieux voir au travers de l’ombre, je ferme les yeux. Et je rêve, immobile, étendu sur mon lit. Je ne dors guère, je rumine mes pensées; je regarde parfois le ciel par la croisée. Lorsque j’étends le bras, je touche le carreau; je vois la coupole d’ébène, que raie d’une goutte de sang une étoile filante... D’autres... Il pleut du feu, dans la nuit de novembre... Et je pense à la comète de César. C’est peut-être son sang qui dans le ciel ruisselle...

Le jour revient. Je rêve encore. Dimanche. Les cloches chantent. De leur bourdonnement ma fantaisie s’enivre. Elle emplit la maison, de la cave au grenier. Elle couvre mon livre (ah! le pauvre Paillard) de mes inscriptions. Ma chambre retentit des roues des chariots, des armées, des clairons et des hennissements. Les vitres tremblent, mes oreilles tintent, mon cœur craque, je vais crier:

—Ave, César, imperator!

Et mon gendre Florimond, qui est monté me voir, regarde par la fenêtre, bâille avec bruit et dit:

—Il ne passe pas un chat, dans la rue, aujourd’hui.

XIV

LE ROI BOIT

Saint-Martin (11 novembre).

Il faisait, ce matin, une douceur extrême. Elle cheminait dans l’air, tiède comme la caresse d’une peau satinée. Elle se frottait à vous comme un chat qui vous frôle. Elle coulait à la fenêtre, comme un muscat doré. Le ciel avait levé sa paupière de nuées, et de son œil bleu pâle, paisible, me regardait; et sur mon toit je voyais un rayon de soleil blond.

Je me sentais alangui, vieille bête, et rêveur, tel un adolescent. (J’ai renoncé à vieillir, je remonte mes ans; si cela continue, je serai marmot, bientôt.) Donc mon cœur était plein de chimérique attente, comme le bon Roger qui bée après Alcine. Je voyais toutes choses d’un regard attendri. Je n’aurais, ce jour-là, fait de mal à une mouche. Et j’avais vidé mon sac à malices.

Et comme je me croyais seul, soudain j’aperçus Martine, assise dans un coin. Je n’avais pas remarqué lorsqu’elle était entrée. Elle ne m’avait rien dit, contre son habitude; elle s’était installée, un ouvrage à la main, et ne me regardait point. J’éprouvais le besoin de faire part à d’autres du bien-être où j’étais. Et je dis, au hasard (pour ouvrir l’entretien, tous les sujets sont bons):

—Pourquoi donc le bourdon a sonné ce matin? Elle haussa les épaules, et dit:

—Pour la Saint-Martin.

J’en tombai de mon haut. Dans les rêvasseries, quoi! j’avais oublié le dieu de ma cité! Je dis:

—C’est la Saint-Martin?

Et je vis surgir aussitôt, dans la troupe des damoiseaux et des dames de Plutarque, parmi mes amis nouveaux l’ami vieil (il est de leur taille), surgir le cavalier qui taille, avec son sabre, son manteau.

—Eh! Martinet, mon vieux compère, se peut-il que j’ai oublié que c’était ton anniversaire!

—Tu t’en étonnes? dit Martine. Il est grand temps! tu oublies tout, le bon Dieu, ta famille, les diables et les saints, Martinet et Martine, rien n’existe pour toi, hors tes sacrés bouquins.

Je ris; j’avais déjà remarqué son œil mauvais, quand elle venait, chaque matin, et qu’elle voyait qu’avec Plutarque je couchais. Jamais femme n’aima les livres, d’un amour désintéressé; elle voit en eux des rivales, ou des amants. Fille ou femme, quand elle lit, fait l’amour et trompe l’homme. De là que, quand elle nous voit lire, elle crie à la trahison.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings