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Colas Breugnon

COLAS BREUGNON (continued 2)

Reading edition

* * *

À ce point du discours, et comme nous choquions nos verres, en l’honneur du gai bon sens français qui se rit de l’excès en tout («Entre les deux s’assied le sage»... d’où vient qu’il sied souvent par terre), un grand bruit de portes fermées, de pas pesants dans l’escalier, de Jésus! de Joseph! d’ave, et de gros soupirs oppressés, nous annonça l’invasion de dame Héloïse Curé, comme on nommait la gouvernante, ou «la Curée». Elle soufflait, en essuyant sa large face avec un coin de tablier, et s’exclama:

—Holà! Holà! Au secours, monsieur le curé!

—Eh! grosse bête, qu’y a-t-il? demanda l’autre, impatienté.

—Ils viennent! Ils viennent! Ce sont eux!

—Qui? Ces chenilles, qui s’en vont par les champs, en procession? Je te l’ai dit, ne parle plus de ces païens, mes paroissiens!

—Ils vous menacent!

—Je m’en moque. Et de quoi? D’un procès devant l’official? Allons-y! Je suis prêt.

—Ah! mon monsieur, si ce n’était qu’un bon procès!

—Qu’est-ce donc? Parle!

—Ils sont là-bas, chez le grand Picq, qui font des signes cabalistiques, des ésorchixmes, comme on dit, et qui chantent: «Saillez, mulots et hannetons, saillez des champs, allez manger dans le verger et dans la cave du curé!»

À ces mots, Chamaille bondit:

—Ah! ces maudits! Dans mon verger, leurs hannetons! Et dans ma cave... Ils m’assassinent! Ils ne savent plus qu’inventer! Ah! Seigneur, saint Simon, venez au secours de votre curé!

Nous tentâmes de le rassurer, nous riions bien!

—Riez! riez! nous cria-t-il. Si vous étiez à ma place, mes beaux esprits, nous ne ririez pas autant. Eh! parbleu, je rirais aussi, en votre peau: c’est bien commode! Mais je voudrais vous voir devant cette nouvelle, et préparant table, cellier, appartement, pour recevoir ces garnements!... Leurs hannetons! c’est écœurant... Et leurs mulots!... Je n’en veux pas! Mais c’est à se casser la tête!

—Eh! quoi, lui dis-je, n’es-tu pas le curé? Que crains-tu? Désexorcise-toi! N’en sais-tu pas vingt fois plus que tes paroissiens? N’es-tu pas plus fort qu’eux?

—Hé! Hé! je n’en sais rien. Le grand Picq est très malin. Ah! mes amis! Ah! mes amis! Quelle nouvelle! Ah! les bandits!... J’étais si bien, si confiant! Ah! rien n’est sûr! Dieu seul est grand. Que puis-je faire? Je suis pris. Ils me tiennent... Mon Héloïse, va, cours leur dire qu’ils s’arrêtent! Je viens, je viens, il le faut bien! Ah! les gredins! Quand, à mon tour, sur leur grabat, je les tiendrai... En attendant (Fiat voluntas...) c’est moi qui passe par leur trente-six volontés!... Allons, il faut boire la coupe. Je la boirai. J’en ai bu d’autres!...

Il se leva. Nous demandâmes:

—Où vas-tu donc?

—À la croisade, répondit-il, des hannetons.

IV

LE FLÂNEUR OU UNE JOURNÉE DE PRINTEMPS

Avril.

Avril, gracile fille du printemps, pucelette maigrelette, aux yeux charmants, je vois fleurir tes seins menus sur la branche d’abricotier, la branche blanche dont les bourgeons pointus, rosés, sont caressés par le soleil du frais matin, à ma fenêtre, en mon jardin. Quelle belle matinée! Quelle félicité de penser qu’on verra, qu’on voit cette journée! Je me lève, j’étire mes vieux bras où je sens la bonne courbature du travail acharné. Les quinze jours derniers, mes apprentis et moi, afin de rattraper les chômages forcés, nous avons fait voler les copeaux et chanter le bois sous nos rabots. Notre faim de travail est malheureusement plus vorace que n’est l’appétit du client. Eh! l’on n’achète guère, on se presse encore moins de payer ce qu’on a commandé; les bourses sont saignées à blanc; n’y a plus de sang au fond des escarcelles; mais y en a toujours dans nos bras et nos champs; la terre est bonne, celle dont je suis fait et celle où je vis (c’est la même). «Ara, ora et labora. Roi tu seras.» Ils sont tous rois, les Clamecycois, ou le seront, oui, par ma foi: car j’entends, dès ce matin, bruire les aubes des moulins, grincer le soufflet de la forge, tinter la danse sur l’enclume des marteaux des maréchaux, le couperet sur le tranchoir hacher les os, les chevaux à l’abreuvoir renifler l’eau, le savetier qui chante et cloue, les roues des chars sur le chemin, et les sabots pati-patoche, les fouets claquants, les bavardages des passants, les voix, les cloches, le souffle enfin de la ville travaillant, qui fait ahan: «Pater noster, nous pétrissons panem nostrum quotidien, en attendant que tu le donnes: c’est plus prudent...» Et sur ma tête, le beau ciel du bleu printemps, où le vent passe, pourchassant les nuages blancs, le soleil chaud et l’air frisquet. Et l’on dirait... c’est la jeunesse qui renaît! Elle revient, à tire-d’aile, du fond des temps, refaire son nid d’hirondelle sous l’auvent de mon vieux cœur qui l’attend. La belle absente, comme on l’aime, à son retour! Bien plus, bien mieux qu’au premier jour...

À ce moment, j’entends grincer la girouette sur le toit, et ma vieille, dont la voix aigre criait je ne sais quoi à je ne sais pas qui, peut-être à moi. (N’écoutais pas.) Mais la jeunesse effarouchée était partie. Au diable soit la girouette!... Elle, enragée (je dis: ma vieille), elle descend me corner dans le tympan son chant:

—Que fais-tu là, les bras ballants, bayant aux nues, maudit feignant, la gueule ouverte comme le trou d’une citerne? Tu fais peur aux oiseaux du ciel. Qu’attends-tu? Qu’une alouette toute rôtie tombe dedans, ou bien le pleur d’une hirondelle? Pendant ce temps, moi, je me tue, je souffle, je sue, je m’évertue, je peine comme un vieux cheval, pour servir cet animal!... Va, faible femme, c’est ton lot!... Eh bien, non, non, car le Très-Haut n’a pas dit que nous aurions toute la peine, et que Adam irait de-ci, de-là, flânant, et les mains derrière le dos. Je veux qu’il souffre aussi, et je veux qu’il s’ennuie. Si c’était autrement, s’il s’amusait, le gueux, il y aurait de quoi désespérer de Dieu! Par bonheur, je suis là, moi, afin d’accomplir ses saintes volontés. As-tu fini de rire? Au travail, si tu veux faire bouillir le pot!... Eh! voyez s’il m’écoute! Grouilleras-tu bientôt?

Avec un doux sourire, je dis:

—Mais oui, ma belle. Ce serait un péché de rester au logis, par ce matin joli.

Je rentre à l’atelier, je crie aux apprentis:

—Il me faut, mes amis, une pièce de bois, liant, doux, et serré. Je vais voir chez Riou, s’il a dans l’entrepôt quelque beau madrier. Hop! Cagnat! Robinet! Allons faire notre choix.

Eux et moi, nous sortons. Et ma vieille criait. Je dis:

—Chante toujours!

Mais ce dernier conseil n’était pas nécessaire. Quelle musique! Je sifflais, pour renforcer le couplet. Le bon Cagnat disait:

—Eh! maîtresse, on croirait qu’on s’en va-t-en voyage. Dans un petit quart d’heure, on sera de retour.

—Avec ce brigand-là, dit-elle, sait-on jamais!

* * *

Neuf heures alors sonnaient. Nous allions en Béyant, le trajet n’est pas long. Mais au pont de Beuvron, on s’arrête en passant (il faut bien s’informer de la santé des gens), pour saluer Fétu, Gadin et Trinquet dit Beau-Jean, qui commencent leur journée, assis sur la chaussée, à regarder l’eau couler. On devise, un moment, de la pluie et du beau temps. Puis, nous nous remettons en route, sagement. On est hommes de conscience, on va par le plus droit, on ne cause avec personne (il est vrai que sur le chemin, nous ne rencontrons personne). Seulement (on est sensible aux beautés de la nature), on admire le ciel, les jeunes pousses du printemps, dans les fossés des murs un pommier fleurissant, on regarde l’hirondelle, on fait halte, on discute la direction du vent...

À mi-chemin, je songe que je n’ai d’aujourd’hui embrassé ma Glodie. Je dis:

—Allez toujours. Je fais les deux chemins. Chez Riou, je vous rejoins.

Quand j’arrivai, Martine, ma fille, était en train de laver sa boutique, à grande eau, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser, avec l’un, avec l’autre, son mari, ses garçons, l’apprenti, et Glodie, et deux ou trois commères en plus du voisinage, avec qui elle riait, à rate que veux-tu, sans cesser de jaser, de jaser, de jaser. Et quand elle eut fini, non de jaser, mais de laver, elle sortit et vida le seau dans la rue, à toute volée. Moi, je m’étais arrêté, quelques pas avant d’entrer, afin de l’admirer (elle me réjouit les yeux et le cœur, quel morceau!) et je reçus la moitié du seau sur les mollets. Elle n’en rit que mieux, mais moi bien plus fort qu’elle. Ah! la belle Gauloise, qui me riait au nez, avec ses noirs cheveux qui lui mangent le front, ses forts sourcils, ses yeux qui brûlent, et ses lèvres encore plus, rouges comme des tisons et gonflées comme des prunes! Elle allait, gorge nue et bras nus, gaillardement troussée. Elle dit:

—À la bonne heure! Au moins, as-tu tout pris?

Je répondis:

—Il ne s’en faut guère; mais je ne me soucie de l’eau, pourvu que je ne sois pas obligé à la boire.

—Entre, dit-elle, Noé, du déluge sauvé, Noé le vigneron. J’entre, je vis Glodie, assise en court jupon, sous le comptoir tapie:

—Bonjour, petit mitron.

—Je parie, dit Martine, que je sais ce qui t’a fait sortir si tôt de la maison.

—Tu paries à coup sûr, tu connais la raison, tu as sucé son téton.

—C’est la mère?

—Pardine!

—Que les hommes sont poltrons!

Florimond, qui entrait, juste, reçut le paquet. Il prit un air piqué. Je lui dis:

—C’est pour moi. Ne t’offense pas, mon gars!

—Il y a part pour deux, dit-elle, ne sois pas si glouton. L’autre gardait toujours sa dignité froissée. Il est un vrai bourgeois. Il n’a jamais admis qu’on pût rire de lui; aussi, quand il nous voit tous deux, Martine et moi, il se méfie, il épie, d’un regard soupçonneux, les mots qui vont sortir de nos bouches qui rient! Eh! pauvres innocents! Quelle malice on nous prête!

Je dis ingénument:

—Tu plaisantes, Martine; je sais que Florimond est maître, en sa maison; il ne se laisse pas, comme moi, damer le pion. D’ailleurs sa Florimonde est douce, docile, discrète, n’a pas de volonté, obéit sans parler. La bonne fille, elle tient de moi qui ai toujours été un pauvre homme timide, soumis et écrasé!

—As-tu bientôt fini de te moquer du monde! fit Martine à genoux, qui frottait de nouveau (et je te frotte, et je te frotte) les carreaux, les croisées, d’une joie enragée.

Et tout en travaillant (moi, je la regardais faire), nous dégoisions ensemble de bons et drus propos. Au fond du magasin, que Martine remplissait de son mouvement, de son verbe, de sa robuste vie, se tenait rencogné Florimond, renfrogné, pincé, collet monté. Il n’est jamais à l’aise, dans notre société; les mots verts l’effarouchent, et les saines gauloiseries: ils choquent sa dignité; et puis, il ne comprend pas que l’on rie par santé. Il est petiot, pâlot, maigriot et morose; il aime à se plaindre de tout; il ne trouve rien de bien, sans doute, parce qu’il ne voit que lui. Une serviette enroulée autour de son cou de poulet, il avait l’air inquiet, et remuait, à droite, à gauche, les prunelles; enfin, il dit:

—On est à tous les vents, ici, comme sur une tour. Toutes les fenêtres sont ouvertes.

Martine, sans l’interrompre, dit:

—Eh! quoi, j’étouffe.

Quelques minutes, Florimond tenta de tenir bon... (Il soufflait, à dire vrai, un beau petit vent frais)... Et partit furibond. La gaillarde accroupie leva la tête, et dit, avec sa bonne humeur affectueuse et railleuse:

—Il va se remettre au four.

Narquois, je demandais si elle s’entendait toujours avec son pâtissier. Elle se garda bien de me dire que non. Ah! la sacrée mâtine, lorsqu’elle s’est trompée, on la couperait en quatre, plutôt qu’elle avouât.

—Et pourquoi donc, dit-elle, ne m’entendrais-je pas? Il est fort à mon goût.

—Oui-dà, j’en mangerais. Mais pour ta grande bouche, dis-je, un petit pâté est bien vite avalé.

—De ce qu’on a, dit-elle, il faut se contenter.

—C’est bien dit. Malgré tout, si j’étais à la place du petit pâté, je serais, je l’avoue, à moitié rassuré.

—Pourquoi? N’a rien à redouter, car je suis loyale en marché. Mais qu’il le soit pareillement! Car sinon, le garnement, s’il me trompe, est prévenu: le jour ne passera point qu’il ne soit coquericocu. Chacun son bien. À lui le sien. À moi le mien. Donc, qu’il fasse son devoir!

—Tout son devoir.

—Dame, il faudrait un peu voir qu’il se plaignît que la pucelle fût trop belle!

—Ah! diablesse, je ne m’abuse, c’est toi qui répondis à la buse, qui rapportait l’ordre du ciel.

—Je connais plus d’un busard, dit-elle, mais sans plumes. Duquel veux-tu parler?

—Connais-tu pas, dis-je, l’histoire de la buse que des commères envoyèrent à Notre Père, pour demander que les marmots, à peine éclos, pussent trotter sur leurs deux jambes? Le bon Dieu dit: «Je le veux bien.» (Il est galant avec les dames.) «Je ne demande en échange rien qu’une petite condition à mes aimables paroissiennes: que désormais, sous l’édredon, femmes, filles et fillettes couchent seulettes.» La buse emporta, fidèle, le message sous son aile; et je n’étais point là, le jour qu’il arriva; mais je sais que le messager en entendit de belles!

Martine s’arrêta, sur les talons assise, de frotter pour pousser de grands éclats de rire; et puis, me bouscula, en criant:

—Vieux bavard! plus qu’un pot à moutarde, bavard, baveux, bavant! Va-t’en de là, va-t’en! Conteur de balivernes! À quoi es-tu bon, dis? Faire perdre le temps! Çà, déguerpis. Et tiens, emmène-moi aussi ce petit chien sans queue, qui traîne dans mes jambes, ta Glodie, oui, qui vient de se faire chasser encore du fournil et de fourrer ses pattes, je gage, dans la pâte (elle en a sur le nez). Ouste, filez tous deux, laissez-nous, marmousets, laissez-nous travailler, ou je prends mon balai...

Elle nous mit dehors. Nous partîmes tous deux, bien contents; nous allâmes ensemble chez Riou. Mais nous nous arrêtâmes un peu, au bord de l’Yonne. Nous regardions pêcher. Nous donnions des conseils. Et nous avions grand-joie quand plongeait le bouchon, ou que du vert miroir l’ablette bondissait. Mais Glodie, en voyant à l’hameçon le ver, qui se tordait de rire, me dit, d’un petit air dégoûté:

—Père-grand, il a mal, il va être mangé.

—Eh! ma mignonne, dis-je, sans doute! Être mangé, c’est un petit désagrément. Il n’y faut pas penser. Pense plutôt à qui le mange, au beau poisson. Il dit: «c’est bon!»

—Mais si c’était toi pourtant que l’on mange, père-grand!

—Eh bien, je le dirais aussi: «Je suis-t-y bon! L’heureux coquin! Ah! quelle chance il a, le gaillard qui me mange!»

Voilà, ma fille, voilà comment père-grand est: toujours content! Mangeur, mangé, il n’est rien de tel que d’arranger la chose en sa cervelle. Un Bourguignon trouve tout bon.

En devisant ainsi, déjà nous nous trouvâmes (il n’était pas onze heures) arrivés chez Riou, sans y avoir pensé. Cagnat et Robinet m’attendaient, mais en paix, sur la berge vautrés; et Binet, qui avait pris ses précautions et sa canne à pêcher, taquinait le goujon.

J’entrai dans le chantier. À partir du moment où je suis au milieu des beaux arbres couchés, dévêtus et tout nus, et que la bonne odeur de sciure me monte au nez, dame, j’avoue, le temps et l’eau ont pu couler. Je ne puis me lasser de leur tâter les cuisses. J’aime un arbre plus qu’une femme. Chacun a sa folie. J’ai beau savoir celui que je veux et prendrai. Si j’étais chez le Grand Turc et que je visse, en un marché, celle que j’aime parmi vingt belles filles nues, croyez-vous que m’empêcherait mon amour pour ma mie de savourer de l’œil, en passant, les appâts du reste du troupeau? Je ne suis pas si sot! Pourquoi Dieu m’aurait-il donné des yeux avides de la beauté, si, quand elle apparaît, je devais les fermer? Non, les miens sont ouverts, comme des portes cochères. Tout y entre, rien ne se perd. Et comme, vieux finaud, je sais voir sous la peau des femelles rusées leurs désirs, leur malice et leur fourbe pensée, ainsi sous l’écorce rude ou lisse de mes arbres je sais lire l’âme enclose, qui sortira de l’œuf,—si je veux le couver.

En attendant que je veuille, Cagnat, qui s’impatiente (c’est un avale-tout-cru, il n’y a que nous, les vieux, qui sachions savourer), converse à coups de gueule avec quelques flotteurs qui, de l’autre côté de l’Yonne, vont flânant, ou font le pied de grue sur le pont de Béyant. Car, dans les deux faubourgs, si les oiseaux diffèrent, leur coutume est la même: percher, pendant le jour, les fesses incrustées sur le rebord des ponts, et se rincer le bec, dans un voisin bouchon. La conversation, comme c’est l’habitude, entre fils de Beuvron et fils de Bethléem, consiste en quolibets. Ces messieurs de Judée nous traitent de paysans, d’escargots de Bourgogne et de croque-fumier. Et nous, nous répliquons à leurs aménités, en les nommant «guernouilles» et gueules de brochets... Je dis: nous, car ne puis, quand j’entends chanter les litanies, me dispenser de dire mon: Ora pro nobis! C’est pour être poli. À qui vous parle, on doit répondre. Après que nous eûmes honnêtement échangé quelques propos jolis (voilà-t-il pas que sonne l’angelus de midi! J’en sursaute, ébaubi... Hohé! le Temps, hohé! Mais ton sablier fuit!...) je prie premièrement nos bons flotteurs d’aider Cagnat et Robinet à charger ma charrette, et de la charrier, secundo, à Beuvron, avec le bois que j’ai choisi. Ils crient beaucoup:

—Sacré Breugnon! Tu ne te gênes pas!

Ils crient beaucoup, mais ils le font. Ils m’aiment, au fond.

Nous revînmes au galop. Sur le pas des boutiques, admirant notre zèle, on nous regardait passer. Mais quand mon attelage arriva sur le pont de Beuvron et qu’on trouva, fidèles, les trois autres moineaux, Fétu, Gadin, Trinquet, qui voyaient couler l’eau, les jambes s’arrêtèrent, et les langues, presto, se remirent en marche. Les uns méprisaient les autres, parce qu’ils faisaient quelque chose. Les autres méprisaient les uns, parce qu’ils ne faisaient rien. Tout le répertoire des chanteurs y passa. Sur la borne du coin, moi, je m’étais assis, et j’attendais la fin, pour décerner le prix. Lorsqu’une voix me crie à l’oreille:

—Brigand! Te voilà revenu! Enfin, me diras-tu comment, depuis neuf heures, de Beuvron à Béyant, tu as passé le temps? Le feignant! Quel malheur! Quand serais-tu rentré, si je ne t’avais pris? Au logis, scélérat! Mon dîner est brûlé.

Je dis:

—Le prix, tu l’as. Mes amis, vous aurez beau faire: pour ce qui est du chant, auprès de celle-là, vous êtes de petits enfants.

Mon éloge ne fit que la rendre plus vaine. Elle nous régala encore d’un morceau. Nous criâmes:

—Bravo!... Et maintenant, rentrons. Va devant. Je te suis.

Ma femme rentrait donc, en tenant par la main ma Glodie, et suivie par les deux apprentis. Docile, mais sans hâte, j’allais en faire autant, quand de la ville haute un bruit joyeux de voix, des sonneries de cors, et le gai carillon de la tour Saint-Martin me firent, vieux flaireur, renifler l’air, en quête d’un spectacle nouveau. C’était le mariage de M. d’Amazy avec Mlle Lucrèce de Champeaux, fille du receveur des tailles et taillon.

Pour voir entrer la noce, les voilà tous qui prennent leurs jambes à leur cou, et grimpent quatre à quatre vers la place du château. Vous pensez si je fus le dernier à courir! Ce sont là des aubaines qu’on n’a point tous les jours. Seuls, Trinquet et Gadin et Fétu, les flâneurs, ne daignèrent lever leur derrière vissé au bord de la rivière, disant que ce n’était à eux, gens du faubourg, d’aller faire visite aux bourgeois de la tour. Certes, j’aime l’orgueil, et l’amour-propre est beau. Mais lui sacrifier mon divertissement..., serviteur, mon amour! Ta façon de m’aimer vaut celle du curé qui me fouettait gamin, disait-il, pour mon bien...

Bien que j’eusse avalé d’un seul trait l’escalier de trente et six degrés qui monte à Saint-Martin, j’arrivai (quel malheur!) sur la place trop tard pour voir la noce entrer. Fallut donc (c’était de toute nécessité) que j’attendisse qu’elle sortît. Mais ces sacrés curés n’en ont jamais assez de s’entendre chanter. Pour occuper le temps, je parvins à entrer, à grand-sueur, dans l’église, en foulant gentiment les bedons complaisants et les coussins charnus; mais je me trouvai pris, à l’entrée du parvis, sous l’édredon humain, ainsi que dans un lit, bien au chaud, sous la plume. N’eût été l’endroit saint, j’avoue que j’aurais eu quelques pensées folâtres. Mais il faut être grave, il y a temps et lieu; et quand je dois, je puis l’être comme un baudet. Mais il arrive aussi que le bout de l’oreille reparaît quelquefois, et que le baudet brait. Il arriva ce jour: car, tandis que, dévot et discret, je suivais, en bâillant pour mieux voir, le joyeux sacrifice de la chaste Lucrèce à M. d’Amazy, quatre trompes de chasse, par saint Hubert, sonnèrent, accompagnant l’office, en l’honneur du chasseur; la meute seule manquait: on le regrettait bien. Moi, j’avalai mon rire; et naturellement, je ne pus m’empêcher de siffler (mais tout bas) la fanfare. Seulement lorsque vint le moment fatidique, où à la question du curé curieux la mariée répond: «Oui», et que, gaillardement, les joues gonflées sonnèrent la prise, c’en fut trop, je criai:

—Hallali!

Vous pensez si l’on rit! Mais le suisse arriva, en fronçant le sourcil. Je me fis tout petit, et me glissant le long des croupes, je sortis.

Sur la place je me trouvai. La compagnie n’y manquait point. Tous, comme moi, hommes de bien, sachant user des yeux pour voir, des oreilles pour croire et boire ce qu’ont happé les autres yeux, et de la langue pour conter ce qu’on n’est pas forcé d’avoir vu pour en parler. Dieu sait si je m’en suis donné!... Pour beau mentir n’est pas besoin venir de loin. Aussi, le temps passa très vite, pour moi du moins, jusqu’au moment où se rouvrit la grande porte de l’église, au bruit des orgues. Parut la chasse. Glorieux, marchait en tête l’Amazy, tenant au bras la bête prise, qui roulait ses beaux yeux de biche, à droite, à gauche, en minaudant... Eh! j’aime mieux n’être chargé de la garder, la belle enfant! À qui la débobinera, donnera du fil à retordre. Qui prend la bête, il prend les cornes...

Mais je n’en vis pas davantage de la chasse et de la curée, du piqueur et de la piquée, et ne saurais même décrire (ce n’est pas pour m’en vanter) la couleur des habits du sire et la robe de la mariée. Car juste à ce moment, nos esprits furent pris et notre attention par la grave question de l’ordre et de la marche et de la préséance de messieurs du cortège. Déjà, me conta-t-on, quand ils étaient entrés (ah! que n’étais-je là!) le juge et procureur de la châtellenie et monsieur l’échevin, maire en titre d’office, ainsi que deux béliers, au seuil, s’étaient heurtés. Mais le maire, plus gros, plus fort, avait passé. S’agissait de savoir à présent qui des deux sortirait le premier et montrerait son nez sur le sacré parvis. Nous faisions des paris. Mais il ne sortait rien: comme un serpent coupé, la tête de la noce poursuivait son chemin; le corps ne suivait point. Enfin, nous rapprochant de l’église, nous vîmes, dedans, près de l’entrée, de chacun des côtés, nos animaux furieux, dont chacun empêchait le rival de passer. Comme, dans le saint lieu, ils n’osaient pas crier, on les voyait remuer le nez et les babines, ouvrir des yeux énormes, faire le dos en boule, froncer le front, souffler, gonfler les joues, le tout sans qu’il sortît un son. Nous nous tenions les côtes; et tout en pariant et riant, nous aussi, nous avions pris parti. Les hommes d’âge, pour le juge, représentant du seigneur duc (qui voudrait le respect pour soi, le prêche aux autres); les jeunes coqs, pour notre maire, champion de nos libertés. Moi, j’étais pour celui des deux qui l’autre rosserait le mieux. Et l’on criait, pour exciter chacun le sien:

—Cz! Cz! vas-y, monsieur Grasset! Mords-lui la crête, mons Pétaud! Çà, çà, rabats-lui le caquet! Aïe donc! hardi, bourriquet!...

Mais ces rossards se contentaient de se cracher leur rage au nez, sans s’empoigner, par peur sans doute de gâter leurs beaux effets. À ce compte, la discussion eût risqué de s’éterniser (car n’était pas à craindre que le bec leur gelât), sans M. le curé, inquiet d’arriver en retard à dîner. Il dit:

—Mes chers enfants, le bon Dieu vous entend, le repas vous attend; ne faut en aucun cas faire attendre un repas, faire entendre au Seigneur, notre mauvaise humeur, en son temple. Lavons le linge à la maison...

S’il ne le dit du moins (car je n’entendais rien), ce dut être le sens: car je vis à la fin que ses deux grosses mains empoignaient par la nuque et rapprochaient leurs mufles pour un baiser de paix. Après quoi, ils sortirent, mais sur la même ligne, ainsi que deux piliers encadrant au milieu le ventre du curé. Au lieu d’un maître, trois. À disputes de maîtres, peuple ne perd jamais.

* * *

Ils étaient tous passés et rentrés au château, pour manger le dîner qu’ils avaient bien gagné; nous restions, grosses bêtes, à bâiller sur la place, autour de la marmite que nous ne voyions pas, comme pour avaler les odeurs du repas. Pour mieux me contenter, me fis dire les plats. Nous étions trois gourmands, mons Tripet, Bauldequin, et Breugnon, ci-présent, qui nous regardions en riant, à chaque mets qu’on nommait, et nous nous donnions du coude dans les côtes. Nous approuvions ce plat, nous discutions cet autre: on eût pu faire mieux, si l’on eût consulté des gens d’expérience, comme nous; mais enfin, ni faute d’orthographe, ni péché capital; et le dîner en somme était fort honorable. À propos d’un civet, chacun dit sa recette; et ceux qui écoutaient ajoutèrent leur mot. Mais là-dessus bientôt un débat éclata (ces sujets sont brûlants; faut être un méchant homme, pour pouvoir en parler, de cœur et de sang-froid). Il fut surtout très vif entre dame Perrine et la Jacquotte, qui sont rivales et font les grands dîners en ville. Chacune a son parti, chaque parti prétend éclipser l’autre, à table. Ce sont de beaux tournois. Dans nos villes, les bons repas, ce sont les joutes des bourgeois. Mais malgré que je sois friand des beaux débats, rien ne m’est fatigant comme d’ouïr conter les prouesses des autres, quand moi, je n’agis point; et je ne suis pas homme à me nourrir longtemps du jus de ma pensée et de l’ombre des plats que je ne mange pas. C’est pourquoi je fus aise, quand mons Tripet me dit (le pauvre aussi souffrait!):

—À parler de cuisine trop longtemps, on devient, Breugnon, comme un amant qui parle trop d’amour. Je n’en peux plus, holà, je suis dans un état à périr, mon ami, j’arde, je me consume, et mes entrailles fument. Allons les arroser et nourrir l’animal qui me ronge le ventre.

—Nous en viendrons à bout, dis-je. Compte sur moi. Contre la maladie de la faim, la médecine la meilleure est de manger, dit un ancien.

Nous allâmes ensemble, au coin de la Grand-Rue, à l’hôtel des Écus de France et du Dauphin: car de rentrer chez nous, à deux heures passées, nul de nous n’y pensait; Tripet eût, comme moi, redouté d’y trouver la soupe froide et la femme bouillante. C’était jour de marché, la salle était bondée. Mais si, quand on est seul, à table, bien à l’aise, on est mieux pour manger, quand on est bien serré par de bons compagnons, on mange mieux: ainsi, tout est toujours très bien.

Pendant un long moment, nous cessâmes tous deux de parler, si ce n’est in petto, c’est-à-dire du cœur et des mâchoires, à un petit salé aux choux, qui rose et doux embaumait et fondait. Dessus, rouge chopine, pour éclaircir la bruine que j’avais sur les yeux: car manger et non boire, comme disent nos vieux, c’est aveugler, non voir. Après quoi, la vue claire et le gosier lavé, je pus recommencer à bien considérer les hommes et la vie, qui paraissent plus beaux après qu’on a mangé.

À la table voisine, un curé des environs avait pour vis-à-vis une vieille fermière, qui lui faisait le dos rond; elle s’inclinait, parlait en renfonçant la tête dedans sa carapace, la tordant de côté et doucereusement levant vers lui sa face, comme à la confession. Et le curé, de même l’écoutait de profil, affable, et sans l’entendre, à chaque révérence répondait poliment par une révérence, sans perdre une goulée, et semblait dire: «Allez, ma fille, absolvo te. Tous vos péchés vous sont remis. Car Dieu est bon. J’ai bien dîné. Car Dieu est bon. Et ce boudin noir est très bon.»

Un peu plus loin, notre notaire, maître Pierre Delavau, qui traitait un de ses confrères, parlait d’écus, de la vertu, d’argent, de politique, de contrats, de république... romaine (il est républicain, en vers latins; mais dans la vie, prudent bourgeois, il est bon serviteur du roi).

Puis, au fond, mon œil vagabond dénicha Perrin le Queux, en biaude[5] bleue, raide empesée, Perrin de Corvol-l’Orgueilleux, dont le regard au même instant se rencontrant avec le mien, il s’exclama, il se leva et m’appela. Je jurais qu’il m’avait vu, dès le début; mais le matois se tenait coi, car il me doit deux armoires en beau noyer, depuis deux ans, que j’ai taillées. Il vint à moi, m’offrit un verre:

—Tout mon cœur, mon cœur vous salue[6]...

...M’en offrit deux:

—«Pour marcher droit, sur les deux jambes marcher l’on doit...»

...Me proposa de prendre part à son repas. Il espérait qu’ayant dîné, je dirais non. Je l’attrapai: car je dis oui. Sur ma créance, autant de pris.

Je recommençai donc, mais cette fois plus calme, posément, n’ayant plus à craindre la famine. Peu à peu, les dîneurs grossiers, les gens pressés qui ne savent manger, pareils aux animaux, qu’afin de se nourrir, avaient vidé les lieux; et il ne restait plus que les honnêtes gens, gens d’âge et de talent, qui savent ce que vaut le beau, le bien, le bon, et pour qui un bon plat est une bonne action. La porte était ouverte, l’air et le soleil entraient, et trois poulettes noires allongeant leur cou raide pour piquer les miettes sous la table et les pattes d’un vieux chien qui dormait, et les jacassements des femmes dans la rue, le cri du vitrier, et: «À mon beau poisson!» et le rugissement d’un âne comme un lion. Sur la place poudreuse, on voyait deux bœufs blancs, attelés à un char, et couchés, immobiles, leurs jambes repliées sous leurs beaux flancs luisants, et la bave au menton, mâchonnant leur écume avec mansuétude. Des pigeons sur le toit, au soleil, roucoulaient. J’aurais bien fait comme eux; et je crois que nous tous, tant nous nous sentions aises, si l’on nous eût passé la main le long du dos, nous eussions fait ronron.

La conversation s’établit entre tous, de table à table, tous unis, tous amis, tous frères: le curé, le queux, le notaire, son partenaire, et l’hôtelière au nom si doux (c’est Baiselat: le nom promet; elle a tenu, et au-delà). Pour mieux causer, je m’en allais de l’un à l’autre, m’asseyant ici, puis là. On parla de politique. Pour que le bonheur soit complet, après souper il ne déplaît de songer au malheur des temps. Tous nos messieurs se lamentaient de la misère, de la cherté, du peu d’affaires, de la ruine de notre France, de notre race en décadence, des gouvernants, des intrigants. Mais prudemment. Ils ne nommaient aucun des gens. Les grands ont des oreilles grandes comme eux; on ne sait pas si l’on n’en va pas à tout moment voir passer un bout sous la porte. Pourtant, la Vérité, en bonne Bourguignonne, étant au fond du muid, nos amis se risquèrent peu à peu de crier contre ceux de nos maîtres qui étaient le plus loin. Surtout, ils s’accordèrent contre les Italiens, Conchine[7], la vermine que la grosse dondon de Florence, la reine, apporta dans ses jupons. Si vous trouvez deux chiens qui rongent votre rôt, dont l’un est étranger, dont le second est vôtre, vous chassez celui-ci, mais vous assommez l’autre. Par esprit de justice, par contradiction, je dis qu’il ne fallait châtier un seul chien, mais tous les deux, qu’à ouïr les gens, il eût semblé qu’il ne fût de mal en France qu’italien, que grâce à Dieu nous ne manquions ni d’autres maux, ni de coquins. À quoi tous, d’une seule voix, répondirent qu’un coquin italien en vaut trois et que trois Italiens honnêtes ne valent point le tiers d’un honnête François. Je répliquai qu’ici ou là, où sont les hommes, ce sont les mêmes animaux, et qu’une bête en vaut une autre, qu’un bon homme, d’où qu’il soit, est bon à voir et à avoir; et quand je l’ai, je l’aime bien, même italien. Là-dessus, ils me tombèrent tous sur le dos, raillant, disant qu’on connaissait mon goût, et me nommant vieux fou, Breugnon bouge-toujours, le pérégrin, l’errant, Breugnon frotteur de routes... c’est vrai que, dans le temps, j’en ai usé beaucoup. Lorsque notre bon duc, le père de celui d’aujourd’hui, m’envoya à Mantoue et à Albissola, afin d’étudier les émaux, les faïences et les industries d’art, que depuis nous plantâmes dans la terre de chez nous, je n’ai pas ménagé les routes ni la semelle de mes pieds. Tout le trajet de Saint-Martin à Saint-André-le-Mantouan je l’ai fait, le bâton au poing, sur mes deux jambes. Il est plaisant sous ses talons de voir la terre qui s’allonge et pétrir la chair du monde... Mais n’y pensons pas trop: je recommencerais... Ils se moquent de moi! Eh! je suis un Gaulois, je suis un fils de ceux qui pillaient l’univers. «Que diable as-tu pillé? me dit-on en riant, et qu’as-tu rapporté?»—«Autant qu’eux. Plein mes yeux. Les poches vides, c’est vrai. Mais la tête gavée.»... Dieu! que c’est bon de voir, d’entendre, de goûter, de se remémorer! Tout voir et tout savoir, on ne peut pas, je sais bien; mais tout ce qu’on peut, au moins! Je suis comme une éponge qui tette l’océan. Ou bien plutôt, je suis une grappe ventrue, mûre, pleine à crever du beau jus de la terre. Quelle vendange on ferait si on l’allait presser! Pas si bête, mes fils, c’est moi qui la boirai! Car vous la dédaignez. Eh bien, tant mieux pour moi! Je n’insisterai pas. Autrefois, j’ai voulu partager avec vous les miettes du bonheur que j’avais ramassé, tous mes beaux souvenirs des pays de lumière. Mais les gens de chez nous ne sont pas curieux, sinon de ce que fait le voisin, et surtout la voisine. Le reste est trop loin pour y croire. Si tu veux, vas-y voir! Ici, j’en vois autant. «Trou arrière, trou avant, ceux qui viennent de Rome valent pis que devant.» Fort bien! Je laisse dire et ne force personne. Puisque vous m’en voulez, je garde ce que j’ai vu, sous mes paupières, au fond des yeux. Il ne faut pas vouloir rendre les gens heureux, malgré eux. Il vaut bien mieux l’être avec eux, à leur façon, puis à la sienne. Un bonheur vaut moins que deux.

C’est pourquoi, tout en dessinant, sans qu’il s’en doute, les naseaux de Delavau, et le curé qui bat des ailes en parlant, j’écoute et chante leur couplet, que je connais: «Quel orgueil, quelle joie d’être Clamecycois!» Et pardieu, je le pense. C’est une bonne ville. Une ville qui m’a fait ne peut être mauvaise. La plante humaine y pousse à l’aise, grassement, sans piquants, point méchante, tout au plus de la langue que nous avons bien affilée. Mais pour médire un peu du prochain (qui riposte), il n’en va pas plus mal, on ne l’aime que mieux, et on ne lui ferait tort d’un seul de ses cheveux. Delavau nous rappelle (et nous en sommes fiers, tous, même le curé) la tranquille ironie de notre Nivernois au milieu des folies du reste du pays, notre échevin Ragon refusant de s’unir aux Guisards, aux ligueurs, aux hérétiques, aux catholiques, Rome ou Genève, chiens enragés ou loups-cerviers, et saint Barthélemy venant laver chez nous ses mains ensanglantées. Autour de notre duc, tous serrés, nous formions un îlot de bon sens, où se brisaient les flots... Le défunt duc Louis et feu le roi Henri, on ne peut en parler sans en être attendri! Comme nous nous aimions! Ils étaient faits pour nous, nous étions faits pour eux. Ils avaient leurs défauts, certes, tout comme nous. Mais ces défauts étaient humains et les faisaient plus proches, moins lointains. On disait en riant: «Nevers est encore vert!» ou: «L’année sera bonne. Nous ne manquerons pas d’enfants. Le vert-galant nous en fit un encore...» Ah! nous avons mangé notre pain blanc d’abord. Aussi, nous aimons tous à parler de ces temps. Delavau a connu le duc Louis comme moi. Mais seul, j’ai vu le roi Henri, et j’en profite: car, devant qu’ils m’en prient, je leur fais le récit, pour la centième fois (c’est toujours la première, pour moi, pour eux aussi, j’espère, s’ils sont de bons François), comment je le vis, le roi gris, en chapeau gris, en habit gris (par les trous passaient ses coudes), à cheval sur un cheval gris, le poil gris et les yeux gris, tout gris dehors, dedans tout or...

Par malheur, le premier clerc de mons notaire m’interrompt pour l’avertir qu’un client meurt et le demande. Il doit partir, bien à regret,—non pas avant de nous avoir gratifiés d’une histoire qu’il préparait depuis une heure: (je le voyais qui sur sa langue la retournait; mais moi d’abord plaçai la mienne). Soyons juste, elle était bonne, j’ai bien ri. Pour vous conter la gaudriole, le Delavau est sans égal.

* * *

Après que nous fûmes ainsi remis de nos émotions, détendus et lavés du gosier au talon, nous sortîmes ensemble... (il devait être alors cinq heures moins un quart, ou cinq heures à peine... En trois petites heures, eh! j’avais récolté, avec deux bons dîners et de gais souvenirs, une commande du notaire pour deux bahuts qu’il me fait faire)... La compagnie se sépara après avoir pris un biscuit trempé dans deux doigts de cassis, chez Rathery l’apothicaire. Delavau acheva d’y conter son histoire, et nous accompagna, pour en entendre une autre, jusqu’à la Mirandole, où nous nous séparâmes, définitivement, après avoir fait halte, le ventre au mur, pour épancher nos dernières effusions.

Comme il était trop tard et trop tôt pour rentrer, je descendis vers Bethléem avec un marchand de charbon, qui suivait sa charrette, en sonnant du clairon. Près de la tour Lourdeaux, je croisai un charron, qui courait en chassant devant lui une roue; et quand il la voyait ralentir, il sautait, lui décochant un coup. Tel un qui court après la roue de la Fortune; et quand il va monter dessus, elle s’enfuit. Et je notai l’image, afin de m’en servir.

Cependant, j’étais hésitant si je devais reprendre ou non, pour retourner à la maison, le plus court ou le plus long, lorsque je vis de Panteor[8] venir une procession, la croix en tête, que tenait, en l’appuyant sur son bedon, comme une lance, un polisson, pas plus haut que ma jambe, et qui tirait la langue à l’autre enfant de chœur, en louchant vers le bout de son sacré bâton. Après lui, quatre vieux portaient cahin-caha, dessous un drap, de leurs mains rouges et gonflées, un endormi qui s’en allait, sous l’aileron de son curé, en terre achever son somme. Par politesse, je fis la conduite jusqu’au logis. C’est plus gai, quand on n’est pas seul. J’avoue aussi que je suivais un peu afin d’ouïr la veuve, qui, selon l’us, allait bramant, à côté de l’officiant, et racontant la maladie et les remèdes qu’avait pris le défunt et son agonie, ses vertus, son affection, sa complexion, enfin sa vie et celle de son épousée. Elle alternait son élégie avec les chansons du curé. Nous suivions, intéressés: car je n’ai pas besoin de dire que, tout le long, nous récoltions de braves cœurs pour compatir et des oreilles pour ouïr. Enfin, rendu à domicile, à l’auberge du bon sommeil, on le posa dans son cercueil, au bord de la fosse bâillante; et comme un gueux n’a pas le droit d’emporter sa chemise de bois (on dort aussi bien tout nu), après avoir levé le drap et le couvercle de la boîte, on le vida au fond du trou.

Quand j’eus jeté dessus une pelletée de terre afin de lui border son lit, et fait le signe de la croix pour écarter les mauvais rêves, je m’en allai bien satisfait: j’avais tout vu, tout entendu, pris part aux joies, pris part aux peines; mon bissac était rempli.

Pour finir, je m’en revins, le long de l’eau. Je comptais prendre, au confluent des deux rivières, le Beuvron, pour retourner à ma maison; mais la soirée était si belle que me trouvai, sans y penser, hors de la ville, et je suivis l’Yonne enjôleuse qui m’entraîna jusqu’au pertuis de La Forêt. L’eau calme et lisse s’enfuyait, sans un pli à sa robe claire; on était pris par les prunelles, comme un poisson qui a gobé un hameçon; tout le ciel était comme moi pris au filet de la rivière; il s’y baignait avec ses nuages, qui s’accrochaient, flottant, aux herbes, aux roseaux; et le soleil lavait ses crins dorés dans l’eau. Près d’un vieux homme je m’assis, qui gardait, traînant la quille, deux vaches maigres; je m’enquis de sa santé, lui conseillai de se chausser la jambe d’un bas fourré d’orties piquantes (je fais le mire[9], à mes loisirs). Il me raconta son histoire, ses maux, ses deuils, avec gaieté, parut vexé que je le crusse de cinq ou six ans moins âgé (il en avait soixante et quinze); il y mettait sa vanité, il était fier d’avoir été celui qui, ayant plus vécu, avait plus enduré. Il trouvait naturel qu’on endurât, que les meilleurs pâtissent avec les méchants, puisqu’en revanche les faveurs du Ciel se répandent sans distinguer sur les méchants et les meilleurs: au bout du compte, ainsi tout est égal, c’est bien, riches et pauvres, beaux et laids, tous un jour dormiront en paix dans les bras du même Père... Et ses pensées, sa voix cassée, comme dans l’herbe les grillons, le bouillonnement de l’écluse, l’odeur de bois et de goudron que le vent apportait du port, l’eau immobile qui fuyait, les beaux reflets, tout s’accordait et se fondait avec la paix de la soirée.

Le vieux partit, je rentrai seul, à petits pas, en regardant les ronds qui tournoyaient dans l’eau, et les bras derrière mon dos. Si absorbé par les images qui flottaient sur le Beuvron que j’oubliais de remarquer où j’allais, où j’étais: si bien que brusquement je tressautai, en m’entendant interpeller, de l’autre bord de la rivière, par une voix trop familière... J’étais, sans m’en être aperçu, revenu devant ma maison! À la fenêtre, ma douce amie, ma femme me montrait le poing. Je feignis de ne la voir point, les yeux fixés sur le courant; et cependant, me rigolant, je la voyais se démenant, gesticulant, la tête en bas, dans le miroir de la rivière. Je me taisais; mais en mon ventre je riais, et mon ventre sous moi roulait. Plus je riais, plus, indignée, elle plongeait dans le Beuvron; et plus elle y piquait la tête, plus je riais. Enfin, de rage elle claqua porte et fenêtre, et sortit comme un ouragan pour me chercher... Oui, mais il lui fallut passer par-dessus l’eau. À gauche? À droite? Entre deux ponts, nous nous trouvions... Elle choisit la passerelle à droite. Et naturellement, quand je la vis en ce chemin, moi je pris l’autre et m’en revins par le grand pont où, seul, Gadin, comme un héron, restait planté, stoïque, depuis le matin.

Je me retrouvai au logis. C’était la nuit. Comment diable passent les jours? Je ne suis pas heureusement comme Tite, ce fainéant, ce Romain qui geignait toujours qu’il avait perdu son temps. Je ne perds rien, je suis content de ma journée, je l’ai gagnée. Seulement, il m’en faudrait deux, deux chaque jour; je n’en ai pas pour mon argent. À peine je commence à boire, mon verre est vide; il est fêlé! Je connais d’autres gens qui sirotent le leur, ils n’en finissent point. Est-ce que par hasard ils ont un plus grand verre? Parbleu, ce serait là injustice criante. Hé! là-haut, l’aubergiste à l’enseigne du Soleil, toi qui verses le jour, fais-moi bonne mesure!... Mais non, béni sois-tu, mon Dieu, qui m’a donné de m’en aller toujours de table avec la faim et d’aimer tant le jour (la nuit est aussi bonne) que de l’une et de l’autre je n’ai jamais assez!... Comme tu fuis, avril! Si tôt finie, journée!... N’importe! J’ai bien joui de vous, je vous ai eus, et je vous ai tenus. Et j’ai baisé tes seins menus, pucelette maigrelette, fille gracile du printemps... Et maintenant, à toi! Bonjour, la nuit! Je te prends. Chacune à son tour! Nous allons coucher ensemble... Ah! sacrebleu, mais entre nous, une autre aussi sera couchée... Ma vieille rentre...

V

BELETTE

Mai.

Depuis trois mois, j’avais reçu la commande d’un bahut avec un grand dressoir, pour le château d’Asnois; et j’attendais, pour commencer, d’être allé de mes yeux revoir la maison, la chambre et la place. Car un beau meuble est comme un fruit qu’on doit cueillir à l’espalier; il ne saurait pousser sans l’arbre; et tel est l’arbre, tel le fruit. Ne me parlez point d’une beauté, qui pourrait être ici ou là, et qui s’ajuste à tout milieu, comme une fille à qui la paie le mieux. C’est la Vénus des carrefours. L’art est pour nous quelqu’un de la famille, le génie du foyer, l’ami, le compagnon, et qui dit mieux que nous ce que tous nous sentons; l’art, c’est notre dieu lare. Si tu veux le connaître, il faut connaître sa maison. Le dieu est fait pour l’homme, et l’œuvre pour le lieu qu’elle achève et remplit. Le beau est ce qui est le plus beau en sa place.

J’allai donc voir la place où je pourrais planter mon meuble; et j’y passai une partie de la journée, y compris le boire et manger: car l’esprit ne doit point le corps faire oublier. Après que tous deux eurent satisfaction, je repris le chemin par où j’étais venu, et je m’en retournai gaillardement à la maison.

Déjà je me trouvais à la croisée des routes, et, bien que je n’eusse aucun doute sur celle que je devais suivre, je louchais sur l’autre chemin que je voyais ruisseler parmi les prairies, entre les haies fleuries.

«Qu’il ferait bon, me disais-je, flâner de ce côté! Au diable les grandes routes, qui mènent au but tout droit! Le jour est beau et long. N’allons pas, mon ami, plus vite qu’Apollon. Nous arriverons toujours. Notre vieille n’aura point perdu son caquet, pour attendre... Dieu, que ce petit prunier à la frimousse blanche est plaisant à regarder! Allons à sa rencontre. Rien que cinq ou six pas. Le zéphir fait voler dans l’air ses petites plumes: on dirait une neige. Que d’oiseaux gazouillants! Ho! Ho! quel délice!... Et ce ruisseau qui glisse, en grommelant, sous l’herbe, comme un chaton qui joue à chasser une pelote par-dessous un tapis... Suivons-le. Voici un rideau d’arbres qui s’oppose à sa course. Il sera bien attrapé... Ah! le petit mâtin, par où est-il passé?... Ici, ici, dessous les jambes, les vieilles jambes noueuses, goutteuses, et gonflées de cet orme étêté. Voyez-vous l’effronté!... Mais où diable ce chemin peut-il bien me mener?...»

Ainsi, je devisais, marchant sur les talons de mon ombre bavarde; et je feignais, hypocrite, d’ignorer de quel côté ce sentier enjôleur voulait nous entraîner. Que tu mens bien, Colas! Plus ingénieux qu’Ulysse, tu te bernes toi-même. Tu le sais bien, où tu vas! Tu le savais, sournois, dès l’instant que tu sortais de la porte d’Asnois. À une heure, par là-bas, est la ferme de Céline, notre passion d’autrefois. Nous allons la surprendre... Mais qui d’elle, ou de moi, sera le plus surpris? Tant d’années ont passé depuis que je ne la vis! Que sera-t-il resté de son minois malicieux et de sa fine gueulette, à ma Belette? Je puis bien l’affronter; à présent, n’y a plus de risques qu’elle me grignote le cœur avec ses dents pointues. Mon cœur est desséché, ainsi qu’un vieux sarment. Et a-t-elle encore des dents? Ah! Belette, Belotte, comme elles savaient rire et mordre, tes quenottes! T’es-tu assez jouée de ce pauvre Breugnon! L’as-tu assez fait tourner, virer, vire-vire, virevolter comme un toton! Bah! si cela t’amusait, ma fille, tu as eu raison. Que j’étais un grand veau!...

Je me revois, bouche bée, appuyé des deux bras, les coudes écartés, sur le mur mitoyen de maître Médard Lagneau, mon patron qui m’apprit le noble art de sculpter. Et de l’autre côté, dans un grand potager contigu à la cour qui servait d’atelier, parmi les plates-bandes de laitues et de fraises, de radis roses, de verts concombres et de melons dorés, allait pieds nus, bras nus, et gorge à demi nue, n’ayant pour tout bagage que ses lourds cheveux roux, une chemise en toile écrue où pointaient ses seins durs, et une courte cotte qui s’arrêtait aux genoux, une belle fille alerte, balançant des deux mains brunes et vigoureuses deux arrosoirs pleins d’eau sur les têtes feuillues des plantes qui ouvraient leur petit bec, pour boire... Et moi, j’ouvrais le mien, qui n’était point petit, ébahi, pour mieux voir. Elle allait, elle venait, versant ses arrosoirs, retournant les emplir ensuite à la citerne, des deux bras à la fois, se relevant comme un jonc, et revenant poser avec précaution, dans les minces allées, sur la terre mouillée, ses pieds intelligents aux doigts longs, qui semblaient tâter au passage les fraises mûres et les caprons. Elle avait des genoux ronds et robustes de jeune garçon. Je la mangeais des yeux. Elle, n’avait point l’air de voir que je la regardais. Mais elle s’approchait, versant sa petite pluie; et quand elle fut tout près, soudain elle me décocha le trait de sa prunelle... Aïe! je sens l’hameçon et le réseau serré des lacs qui m’entortillent. Qu’il est bien vrai de dire que «l’œil de la femelle une araignée est tel»! À peine fus-je touché, je me débattis... Trop tard! Je restai, sotte mouche, collé contre mon mur, les ailes engluées... Elle ne s’occupait plus de ce que je faisais. Sur ses talons assise, elle repiquait ses choux. De temps en temps seulement, d’un clin d’œil de côté, l’astucieuse bête s’assurait que la proie au piège restait prise. Je la voyais ricasser, et j’avais beau me dire: «Mon pauvre ami, va-t’en, elle se gausse de toi», de la voir ricasser, je ricassais aussi. Que je devais donc avoir la face d’un abruti!... Brusquement, la voilà qui fait un bond de côté! Elle enjambe une plate-bande, une autre, une autre encore, elle court, elle saute, attrape au vol une graine de pissenlit qui voguait mollement sur les ruisseaux de l’air, et, agitant le bras, elle crie, me regardant:

—Encore un amoureux de pris!

Ce disant, elle fourrait la barque duvetée, dedans l’entrebâillure de sa gorgeronnette, entre ses deux tétins. Moi, qui pour être un sot, ne suis pas de l’espèce des galants morfondus, je lui dis:

—Mettez-m’y aussi!

Lors, elle se mit à rire, et, les mains à ses hanches, droit en face, sur ses jambes écartées, elle me repartit:

—Ardez ce gros goulu! Ce n’est pas pour tes babines que mes pommes mûrissent...

C’est ainsi que je fis, un soir de la fin d’août, connaissance avec elle, la Belotte, la Belette, la belle jardinière. Belette on la nommait, pour ce que comme l’autre, la dame au museau pointu, elle avait le corps long, et la tête menue, nez rusé de Picarde, bouche avançant un peu et bien fendue en fourche, pour rire et pour ronger les cœurs et les noisettes. Mais de ses yeux bleu-dur, noyés dans la buée d’un beau temps orageux, et du coin de ses lèvres de faunesse mignarde au sourire mordant, se dévidait le fil dont la rousse araignée tissait sa toile autour des gens.

Je passais maintenant la moitié de mon temps, au lieu de travailler, à béer sur mon mur, jusqu’à ce qu’entre mes fesses le pied de maître Médard vigoureusement planté vînt me faire descendre sur la réalité. Quelquefois, la Belette criait, impatientée:

—M’as-tu assez regardée, par-devant, par-derrière. Qu’en veux-tu voir de plus? Tu dois pourtant me connaître!

Et moi, clignant de l’œil finement, je disais:

—«Femme et melon, à peine les cognoist-on.»

Que j’en eusse volontiers découpé une tranche!... Peut-être un autre fruit eût-il aussi fait l’affaire. J’étais jeune, le sang chaud, épris des onze mille vierges; était-ce elle que j’aimais? Il y a des heures dans la vie où l’on serait amoureux d’une chèvre coiffée. Mais non, Breugnon, tu blasphèmes, tu n’en crois pas un mot. La première qu’on aime, c’est la vraie, c’est la bonne, c’est celle qu’on devait aimer; les astres l’avaient fait naître, pour vous désaltérer. Et c’est probablement parce que je ne l’ai pas bue, que j’ai soif, toujours soif, et l’aurai toute ma vie.

Comme nous nous entendions! Nous passions notre temps à nous asticoter. Nous avions tous les deux la langue bien pendue. Elle me disait des injures; et moi, pour un boisseau, j’en rendais un setier. Tous deux, l’œil et la dent prompts à mordre le morceau. Nous en riions parfois, jusqu’à nous étrangler. Et elle, pour rire, après une méchanceté, se laissait choir à terre, assise à croupetons, comme si elle voulait couver ses raves et ses oignons.

Le soir, elle venait causer, près de mon mur. Je la vois, une fois, tout en parlant et riant, avec ses yeux hardis qui cherchaient dans mes yeux le défaut de mon cœur, pour le faire crier, je la vois, bras levés, attirant une branche de cerisier chargée de rouges pendeloques qui formaient une guirlande autour des cheveux roux; et, sans cueillir les fruits, les becquetant à l’arbre, gorge tendue, bec en l’air, en laissant les noyaux. Image d’un instant, éternelle et parfaite, jeunesse, jeunesse avide qui tette les mamelles du ciel! Que de fois j’ai gravé la ligne de ces beaux bras, de ce cou, de ces seins, de cette bouche gourmande, de cette tête renversée, sur les panneaux de meubles, en un rinceau fleuri!... Et penché sur mon mur, tendant le bras, je pris violemment, j’arrachai la branche qu’elle broutait, j’y appliquai ma bouche, je suçai goulûment les humides noyaux.

Nous nous retrouvions aussi, le dimanche, à la promenade, ou à la Cave de Beaugy. Nous dansions; j’avais la grâce de maître Martin Bâton; amour me donnait des ailes: amour apprend, dit-on, aux ânes à danser. Je crois qu’à aucun instant, nous ne cessions de batailler... Qu’elle était agaçante! M’en a-t-elle dégoisé, des malices mordantes, sur mon long nez de travers, ma grande gueule bâillante où l’on eût pu, dit-elle, faire cuire un pâté, ma barbe de savetier, et toute cette mienne figure que monsieur mon curé prétend faite à l’image du Dieu qui m’a créé! (Quelle pinte de rire, alors, quand je le verrai!) Elle ne me laissait pas une minute de repos. Et je n’étais non plus ni bègue, ni manchot.

À ce jeu prolongé, nous commencions tous deux, vrai Dieu, à nous échauffer... Te souviens-tu, Colas, des vendanges en la vigne de maître Médard Lagneau? Belette était conviée. Nous étions côte à côte courbés dans les perchées. Nos têtes se touchaient presque, et ma main quelquefois, en dépouillant un cep, rencontrait par mégarde sa croupe ou son mollet. Alors elle relevait sa face enluminée; comme une jeune pouliche, elle m’appliquait une ruade, ou me barbouillait le nez avec le jus d’une grappe; et moi, je lui en écrasais une, juteuse et noire, sur sa gorge dorée que le soleil brûlait... Elle se défendait, ainsi qu’une diablesse. J’avais beau la presser, jamais je ne réussis une fois à la prendre. Chacun de nous guettait l’autre. Elle attisait le feu et me regardait brûler, en me faisant la nique:

—Tu ne m’auras pas, Colas...

Et moi, l’air innocent et tapi sur mon mur, gros chat ramassé en boule qui fait celui qui dort et, par l’étroite raie des paupières entrouvertes, épie la souris qui danse, je me pourléchais d’avance:

—Rira bien le dernier.

Or, un après-midi (c’était en ce mois-ci), tout à la fin de mai (mais il faisait alors bien plus chaud qu’aujourd’hui), l’air était accablant; le ciel blanc vous soufflait son haleine brûlante comme la gueule d’un four; dedans ce nid blotti, depuis presque une semaine, l’orage couvait ses œufs qui ne voulaient pas éclore. On fondait, de chaleur; le rabot était en eau, et mon vilebrequin me collait dans la main. Je n’entendais plus Belotte, qui tout à l’heure chantait. Je la cherchai des yeux. Dans le jardin, personne... Soudain, je la vis là-bas, à l’ombre de la cabane, assise sur une marche. Elle dormait, bouche ouverte, la tête renversée, sur le seuil de la porte. Un de ses bras pendait, le long de l’arrosoir. Le sommeil l’avait brusquement terrassée. Elle s’offrait sans défense, tout son corps étalé, demi-nue et pâmée sous le ciel enflammé, comme une Danaé! Je me crus Jupiter. J’escaladai le mur, j’écrasai en passant les choux et les salades, je la pris à pleins bras, je la baisai à pleine bouche; elle était chaude et nue et mouillée de sueur; à demi endormie, elle se laissait prendre, gonflée de volupté; et, sans rouvrir les yeux, sa bouche cherchait ma bouche et me rendait mes baisers. Que se passa-t-il en moi? Quelle aberration! Le torrent du désir me coulait sous la peau; j’étais ivre, j’étreignais cette chair amoureuse; la proie que je convoitais, l’alouette rôtie me venait choir dans le bec... Et voici (grande bête!) que je n’osai plus la prendre. Je ne sais quel scrupule stupide me saisit. Je l’aimais trop, il m’était pénible de penser que le sommeil la liait, que je tenais son corps et non pas son esprit, et que ma fière jardinière, je ne la devrais donc qu’à une trahison. Je m’arrachai au bonheur, je dénouai nos bras, nos lèvres et les liens qui nous tenaient rivés. Ce ne fut pas sans peine: l’homme est feu et la femme étoupe, nous brûlions tous les deux, je tremblais et soufflais, comme cet autre sot qui vainquit Antiope. Enfin, je triomphai, c’est-à-dire que je m’enfuis. À trente-cinq ans de là le rouge m’en monte au front. Ah! jeunesse imbécile! Qu’il est bon de penser qu’on a été si bête, et que cela fait frais au cœur!...

À partir de ce jour, elle fut avec moi une diablesse incarnée. Fantasque autant que trois troupeaux de chèvres capricantes, plus que nuée changeante, un jour elle me dardait un mépris insultant, ou bien elle m’ignorait; un autre, m’arquebusait de regards langoureux, de rires enjôleurs; cachée derrière un arbre, me visait sournoisement avec une motte de terre s’écrasant sur ma nuque quand j’avais le dos tourné, ou—pan sur le pif!—avec un noyau de prune, lorsque je levais le nez. Et puis, à la promenade, elle caquetait, coquetait et coquericotait, avec l’un, avec l’autre.

Le pire est qu’elle s’avisa, pour mieux me dépiter, de prendre au trébuchet un autre merle de ma sorte, mon meilleur compagnon, Quiriace Pinon. Nous étions, lui et moi, les deux doigts de la main. Tels Oreste et Pylade, il n’était pas de rixes, noces ou festins où l’on vît l’un sans l’autre, s’escrimant de la gueule, du jarret ou du poing. Il était noueux comme un chêne, trapu, carré d’épaules et carré du cerveau, franc de la langue et franc du collier. Il eût tué quiconque m’eût voulu chercher noise. Ce fut lui justement qu’elle choisit pour me nuire. Elle n’eut pas grand-peine. Il suffit de quatre œillades et d’une demi-douzaine des coutumières grimaces. Jouer de l’air innocent, langoureux, effronté, ricaner, chuchoter, ou faire la sucrée, ciller, battre des paupières, montrer les dents, sa lèvre mordre, ou bien la pourlécher de sa langue pointue, se tortiller le cou, se dandiner les hanches, et hocher le croupion, comme une bergeronnette, quel est le fils d’Adam qui ne se laisserait prendre aux petites manigances de la fille du serpent? Pinon en perdit le peu qu’il avait de raison. Dès lors, nous fûmes deux, perchés sur notre mur, pantelants et pantois, à guetter la belette. Sans desserrer les dents, déjà nous échangions des regards furieux. Elle, attisait le feu et, pour mieux l’exciter, l’aspergeait par moments d’une douche d’eau glacée.

Quel que fût mon dépit, je riais de l’arrosage. Mais Pinon, ce grand cheval, en piaffait dans la cour. Il en jurait de rage, sacrait, menaçait, tempêtait. Il était incapable de comprendre une plaisanterie, à moins qu’il ne l’eût faite (et personne, en ce cas, ne la comprenait que lui; mais il en riait pour trois). La donzelle cependant, comme une mouche sur du lait, se délectait, buvant ces injures amoureuses; cette rude manière différait de la mienne; et quoique cette Gauloise matoise, bonne raillarde, gaillarde, fût bien plus près de moi que de cet animal hennissant, se cabrant, ruadant, pétaradant, par divertissement, par amour du changement, et pour me faire damner, elle n’avait que pour lui de regards prometteurs, de sourires alléchants. Mais lorsqu’il s’agissait de tenir ses promesses et que déjà le sot, fanfaron, s’apprêtait à sonner sa fanfare, elle lui riait au nez et le laissait quinaud. Moi, je riais aussi, bien entendu; et Pinon dépité tournait contre moi sa rage; et il me soupçonnait de lui souffler sa belle. Advint que, certain jour, il me pria tout net de lui céder la place. Je dis avec douceur:

—Frère, j’allais justement te faire la même prière.

—Alors, frère, dit-il, faut se casser la tête.

—J’y pensais, répondis-je; mais, Pinon, il m’en coûte.

—Moins qu’à moi, mon Breugnon. Va-t’en donc, s’il te plaît: c’est assez d’un seul coq dans un seul poulailler.

—D’accord, dis-je, va-t’en, toi: car la poule est à moi.

—À toi! tu as menti, cria-t-il, paysan, cul-terreux, et mangeux d’caillé! Elle est mienne, je la tiens, nul autre n’y goûtera.

—Mon pauvre ami, je réponds, tu ne t’es donc pas regardé! Auvergnat, croque-navets, à chacun son potage! Ce fin gâteau de Bourgogne est à nous; il me plaît, j’en suis affriandé. N’y a point de part pour toi. Va déterrer tes raves.

De menace en menace, nous en vînmes aux coups. Pourtant, nous avions regret, car nous nous aimions bien.

—Écoute, me dit-il, laisse-la-moi, Breugnon: c’est moi qu’elle préfère.

—Nenni, dis-je, c’est moi.

—Eh bien, demandons-lui. L’évincé s’en ira.

—Tope-là! qu’elle choisisse!...

Oui, mais allez donc demander à une fille qu’elle choisisse! Elle a trop de plaisir à prolonger l’attente, qui lui permet de prendre en pensée l’un et l’autre et de n’en prendre aucun, et de tourner, retourner sur le gril ses galants... Impossible de la saisir! Quand nous lui en parlions, Belette nous répondait par un éclat de rire.

Nous revînmes à l’atelier, nous mîmes bas nos vestes.

—N’est plus d’autre moyen. Il faut que l’un de nous crève.

Au moment de s’empoigner, Pinon me dit:

—Bige-moi!

Nous nous embrassâmes deux fois.

—Maintenant, allons-y!

La danse commença. Nous y allions tous deux, à bon jeu bon argent. Pinon m’assenait des coups à m’enfoncer le crâne sur les yeux et moi, je lui défonçais le ventre, à coups de genoux. N’est rien tel que d’être amis pour bien être ennemis. Au bout de quelques minutes, nous étions tout en sang; et de rouges rigoles, ainsi que vieux bourgogne, nous ruisselaient du nez... Ma foi, je ne sais pas comment cela eût tourné; mais sûrement l’un des deux eût eu la peau de l’autre, si par grande fortune les voisins ameutés et maître Médard Lagneau, qui rentrait au logis, ne nous eussent séparés. Ce ne fut point commode: nous étions comme des dogues; il fallut nous rosser pour nous faire lâcher prise. Maître Médard dut prendre un fouet de charretier: il nous sangla, gifla, puis enfin raisonna. Après le coup, Bourguignon sage. Quand on s’est bien cardé, on devient philosophe, il est bien plus aisé d’écouter la raison. Nous n’étions pas très fiers quand nous nous regardions. Et c’est alors qu’advint le troisième larron.

Gros meunier, ras et roux, hure ronde, Jean Gifflard, joues enflées, petits yeux enfoncés, il avait l’air toujours d’emboucher la trompette.

—Que voilà deux beaux coqs! dit-il en s’esclaffant. Ils seront bien avancés quand, pour cette geline, ils se seront mangé la crête et les rognons! Niquedouilles! Ne voyez-vous donc pas qu’elle se rengorge d’aise, quand vous vous chantez pouilles? Il est plaisant, parbleu, pour une de ces femelles, de traîner à ses cottes une harde amoureuse qui brame après sa peau... Voulez-vous un bon conseil? Je vous le donne pour rien. Faites la paix entre vous, moquez-vous d’elle, enfants, elle se moque de vous. Tournez-lui les talons et partez, tous les deux. Elle sera bien marrie. Faudra bon gré maugré qu’elle fasse enfin son choix, et nous verrons alors qui des deux elle veut. Allons, ouste, filez! Point de retard! Tranchons le vif! Courage! Suivez-moi, gens de bien! Tandis que traînerez vos savates poudreuses sur les routes de France, moi, je reste, compagnons, je reste pour vous servir: faut s’aider entre frères! J’épierai la donzelle, je vous tiendrai au courant de ses lamentations. Dès qu’elle aura choisi, je préviendrai le gagnant; l’autre ira se faire pendre... Et là-dessus, allons boire! Boire et boire noie la soif, l’amour et la mémoire...

Nous les noyâmes si bien (nous bûmes comme des bottes) que, le soir de ce jour, au sortir du bouchon, nous fîmes notre paquet, nous prîmes notre bâton; et nous voilà partis, par une nuit sans lune, moi et l’autre niais, glorieux comme deux pets, et pleins de gratitude envers ce bon Gifflard, qui se dilatait d’aise et dont les petits yeux, sous les grasses paupières, dans la face luisante comme rillettes, riaient.

Nous fûmes moins glorieux, le lendemain matin. Nous n’en convenions point, nous faisions les malins. Mais chacun ruminait, ruminait, et ne comprenait plus l’étonnante tactique, pour prendre une place forte, d’avoir foutu le camp. À mesure que le soleil roulait dans le ciel rond, nous nous trouvions tous deux de plus en plus Jocrisses. Quand le soir fut venu, nous nous guettions de l’œil, parlant négligemment de la pluie et du beau temps, pensant:

—Mon bon ami, comme tu parles bien! Cependant tu voudrais me fausser compagnie. Mais n’y a point de risque. Je t’aime trop, mon frère, pour te laisser tout seul. Où que tu ailles (masque, je le sais, je le sais...), je t’emboîte le pas.

Après mainte mainte ruse afin de nous dépister (nous ne nous quittions plus, même pour aller pisser), au milieu de la nuit,—nous feignions de ronfler, mordus sur la paillasse par l’amour et les puces,—Pinon sauta du lit et cria:

—Vingt bons dieux! Je cuis, je cuis, je cuis! Je n’en peux plus! Je m’en retourne...

Moi, je dis:

—Retournons.

Nous mîmes un jour entier à revenir chez nous. Le soleil se couchait. Jusqu’à ce que vînt la nuit, nous restâmes cachés dans les bois du Marché. Nous ne tenions pas beaucoup à ce qu’on nous vît entrer: on eût daubé sur nous. Et puis, voulions surprendre la Belette dolente, seule, pleurant, s’accusant:

«Hélas! m’ami, m’ami, pourquoi es-tu parti?» Qu’elle s’en mordît les doigts et soupirât, nul doute; mais qui était l’ami? Chacun répondait:

—Moi.

Or, arrivés sans bruit le long de son jardin (une sourde inquiétude nous picotait le sein), sous sa fenêtre ouverte et baignée par la lune, à la branche d’un pommier nous vîmes accroché... Que croyez? Une pomme? Un chapeau de meunier! Vous conterai-je la suite? Bonnes gens, vous seriez trop aises. Jà, je vous vois, farceurs, qui vous épanouissez. Le malheur du voisin est pour vous divertir. Cocus sont toujours contents que croisse la confrérie...

Quiriace prit son élan et bondit comme un daim (il en avait les cornes). Fonça sur le pommier au fruit enfariné, escalada le mur, s’engouffra dans la chambre, d’où sortirent aussitôt des cris, des glapissements, des mugissements de veau, des jurons...

—Vertusguoy, ventreguoy, sacripant, sacredieu, au meurtre, à mort, à l’aide, cocu, coquin, coquard, catin, crottin, cafard, crapaud, croquant, carcan, je t’essorillerai, je te boyauderai, je t’en baillerai de vertes, des mûres et des blettes, je te talerai le derrière, attrape, face à clystère!...

Et des beugnes, et des bignes... Et vlan! et pan! et rran! Patatras! vitres brisées, vaisselle cassée, meubles qui croulent, gros corps qui roulent, fille qui piaille, mâtins qui braillent... À cette musique diabolique (soufflez, ménestriers!) vous pensez si l’on vit le quartier ameuté!

Je ne m’attardai point à regarder la suite. J’en avais assez vu. Je repris le chemin par où j’étais venu, riant d’un œil et de l’autre pleurant, l’oreille basse et le nez au vent.

—Bien, mon Colas, disais-je, tu l’as échappé belle!

Et tout au fond de lui, Colas était penaud de n’avoir pas au piège pu laisser ses houseaux. Je faisais le farceur, je me remémorais tout le charivari, je mimais l’un, puis l’autre, le meunier, la fille, l’âne, je poussais des soupirs à me décrocher l’âme...

—Hélas! que c’est plaisant! que mon cœur a de peine! Ah! j’en mourrai, disais-je, de rire... non, de douleur. Qu’il s’en est fallu de peu que cette petite gueuse ne me mît sous le bât mariteux et piteux! Eh! que ne l’a-t-elle fait! Que ne suis-je cocu! Du moins, je l’aurais eue. C’est déjà quelque chose, d’être bâté par ce qu’on aime!... Dalila! Dalila! Ah! traderidera!...

Quinze jours durant, je fus ainsi tiraillé entre l’envie de rire et l’envie de larmoyer. Je résumais, à moi seul, en ma face de travers, toute la sagesse antique, Héraclite le pleurard et Démocrite hilare. Mais les gens, sans pitié, me riaient tous au nez. À de certaines heures, quand je pensais à ma mie, je me serais fait périr. Ces heures ne duraient guère. Par bonheur!... Il est très beau d’aimer; mais par Dieu, mes amis, c’est trop aimer quand on en meurt! Bon pour les Amadis et pour les Galaor! Nous ne sommes pas, en Bourgogne, des héros de roman. Nous vivons: nous vivons. Quand on nous a fait naître, on ne nous a pas demandé si cela nous agréait, nul ne s’est informé si nous voulions la vie; mais puisque nous y sommes, nom d’un bonhomme, j’y reste. Le monde a besoin de nous... À moins que ce ne soit nous qui ayons besoin de lui. Qu’il soit bon ou mauvais, pour que nous le quittions faut qu’on nous mette dehors. Vin tiré, faut le boire. Vin bu, tirons-en d’autre de nos coteaux mamelus! On n’a pas le temps de mourir, quand on est Bourguignon. Pour ce qui est de souffrir, tout aussi bien que vous (ne soyez pas si fiers), nous nous en acquittons. Pendant quatre ou cinq mois, j’ai souffert comme un chien. Et puis, le temps nous passe et laisse nos chagrins, trop lourds, sur l’autre rive. À présent je me dis:

—C’est comme si je l’avais eue...

Ah! Belette! Belotte!... Tout de même, je ne l’ai point eue. Et c’est ce tripeandouille, Gifflard, sac à farine, face de potiron, qui l’a, qui la pelote, la mignote, Belotte, depuis trente ans passés... Trente ans!... son appétit doit être rassasié! À ce que l’on m’a dit, il n’en avait plus guère, dès le lendemain du jour où il l’a épousée. Pour ce goulu, ce glou, morceau avalé n’a plus goût. Sans le charivari qui fit au lit, au nid, trouver maître coucou (Ah! Pinon le braillard!), jamais l’écornifleur ne se fût laissé pincer à mettre son gros doigt en anneau trop étroit... Io, Hymen, Hyménée! Bien attrapé, ma foi! Plus attrapée, Belette: car meunier mécontent se paie sur sa bête. Et le plus attrapé des trois, c’est encore moi. Or, donc, Breugnon, rions (il y a bien de quoi), de lui, d’elle, et de moi...

* * *

Et voici qu’en riant, j’aperçus à vingt pas, au détour de l’allée (grand Dieu! aurais-je bavardé deux heures d’affilée!) la maison au toit rouge, volets verts, dont un cep sinueux de vigne, comme un serpent, vêtait le ventre blanc de ses feuilles pudiques. Et devant la porte ouverte, à l’ombre d’un noyer, sur une auge de pierre où coulait une eau claire, une femme inclinée, que je reconnus bien (pourtant, je ne l’avais point revue depuis des années). Et j’eus les jambes cassées...

Je faillis détaler. Mais elle m’avait vu, et elle me regardait, en continuant de puiser de l’eau à la fontaine. Et voilà que je vis qu’elle aussi, brusquement, elle m’avait reconnu... Oh! elle n’en montra rien, elle était bien trop fière; mais le seau qu’elle tenait coula de ses mains dans l’auge. Et elle dit:

—Jean de Lagny, qui n’a point de hâte... Ne te presse donc pas.

Moi, je réponds:

—C’est-y que tu m’attendais?

—Moi, dit-elle, je n’ai garde, je me soucie bien de toi!

—Ma foi, dis-je, c’est comme moi. Tout de même je suis bien aise.

—Et tu ne me gênes point.

Nous étions là plantés, l’un en face de l’autre, elle avec ses bras mouillés, moi en manches de chemise, nous dandinant tous deux; et nous nous regardions, et nous n’avions même pas la force de nous voir. Au fond de la fontaine, le seau continuait de boire. Elle me dit:

—Entre donc, tu as bien un moment?

—Une minute ou deux. Je suis un peu pressé.

—On ne s’en douterait guère. Qu’est-ce donc qui t’amène?

—Moi? Rien, fis-je avec aplomb, rien, je me promène.

—Tu es donc bien riche, dit-elle.

—Riche, non de pécune, mais de ma fantaisie.

—Tu n’as pas changé, dit-elle, tu es toujours le même fou.

—Qui fol naquit jamais ne guérit.

Nous entrâmes dans la cour. Elle referma la porte. Nous étions seuls, au milieu des poules qui caquetaient. Tous les gens de la ferme étaient allés aux champs. Pour se donner une contenance, aussi par habitude, elle crut bon d’aller fermer, ou bien ouvrir (je ne sais plus au juste), la porte de la grange, en gourmandant Médor. Et moi, afin de prendre une mine dégagée, je parlais de sa maison, des poulets, des pigeons, du coq, du chien, du chat, des canards, du cochon. J’aurais énuméré, si elle m’eût laissé, toute l’arche de Noé! Soudain, elle dit:

—Breugnon!

J’eus le souffle coupé. Elle répéta:

—Breugnon!

Et nous nous regardions.

—Embrasse-moi, dit-elle.

Je ne me fis pas prier. Lorsqu’on est si vieux, ça ne fait de mal à personne, si ça ne fait plus grand bien. (Ça fait toujours du bien.) De sentir sur mes joues, sur mes vieilles joues râpeuses, ses vieilles joues fripées, cela me démangea les yeux d’une envie de pleurer. Mais je ne pleurai point, je ne suis pas si bête! Elle me dit:

—Tu piques.

—Ma foi, dis-je, ce matin, si l’on avait appris que je t’embrasserais, je me serais fait le menton. Ma barbe était plus douce, il y a trente-cinq années, quand je voulais, toi non, quand je voulais, ma bergère, et ron ron ron petit patapon, la frotter contre ton menton:

—Tu y penses donc toujours? dit-elle.

—Nenni, je n’y pense jamais.

Nous nous fixâmes en riant, à qui ferait des deux baisser les yeux de l’autre.

—Orgueilleux, entêté, caboche de mulet, comme tu me ressemblais! dit-elle. Mais toi, grison, tu ne veux point vieillir. Certes, Breugnon, mon ami, tu n’as point embelli, tu as les pattes d’oie, ton nez s’est élargi. Mais comme tu ne fus beau en aucun temps de ta vie, tu n’avais rien à perdre, et tu n’as rien perdu. Pas même un de tes cheveux, j’en jurerais, égoïste! C’est à peine si ton poil çà et là est plus gris.

Je dis:

—Tête de fou, tu le sais, ne blanchit.

—Vauriens d’hommes, vous autres, vous ne vous faites point de bile, vous prenez du bon temps. Mais nous, nous vieillissons, nous vieillissons pour deux. Vois cette ruine. Hélas! Hélas! ce corps si ferme et doux à regarder, plus doux à caresser, cette gorge, ces seins, ces reins, ce teint, cette chair savoureuse et dure comme un jeune fruit... où sont-ils, et où suis-je? où me suis-je perdue? M’aurais-tu reconnue seulement si tu m’avais rencontrée au marché?

—Entre toutes les femmes, je t’aurais reconnue, dis-je, les yeux fermés.

—Les yeux fermés, oui, mais ouverts? Regarde ces joues creusées, cette bouche édentée, ce long nez aminci en lame de couteau, ces yeux rougis, ce cou flétri, cette outre flasque, ce ventre déformé...

Je dis (j’avais bien vu tout ce qu’elle racontait):

—Petite brebiette toujours semble jeunette.

—Tu ne remarques donc rien?

—J’ai de bons yeux, Belette.

—Hélas! où a-t-elle passé, ta belette, ta belette?

Je dis:

—«Elle a passé par ici, le furet du bois joli.» Elle se cache, elle fuit, elle s’est retirée. Mais je la vois toujours, je vois son fin museau et ses yeux de malice, qui me guettent et m’attirent au fond de son terrier.

—Il n’y a point de risque, dit-elle, que tu y entres. Renard, que tu as pris de panse! Certes, chagrin d’amour ne t’a point fait maigrir.

—Je serais bien avancé! dis-je. Le chagrin, faut le nourrir.

—Viens donc faire boire l’enfant.

Nous entrâmes à la ferme et nous nous attablâmes. Je ne sais plus trop bien ce que je bus ou mangeai, j’avais l’âme occupée; mais je n’en perdis point un coup de dent ni de gosier. Les coudes sur la table elle me regardait faire: puis, elle dit en raillant:

—Es-tu moins affligé?

—Comme dit la chanson, fis-je: corps vide, âme désolée; et bien repu, âme consolée.

Sa grande bouche mince et moqueuse se taisait; et tandis que pour faire le faraud, je disais je ne sais quoi, des sornettes, nos yeux se regardaient et pensaient au passé. Soudain:

—Breugnon! dit-elle. Sais-tu? Je ne l’ai jamais dit. Je puis bien le faire maintenant que cela ne sert plus à rien. C’était toi que j’aimais.

Je dis:

—Je le savais bien.

—Tu le savais, vaurien! Eh! que ne me l’as-tu dit?

—Esprit de contradiction, il eût suffi que je le dise, pour que tu répondisses non.

—Qu’est-ce que cela pouvait te faire, si je pensais le contraire? Est-ce la bouche qu’on baise, ou bien ce qu’elle dit?

—C’est que la tienne, pardi, ne se contentait pas de dire. J’en ai su quelque chose, cette nuit que trouvai en ton four le meunier.

—C’est ta faute, dit-elle, le four ne chauffait pas pour lui. Certes, c’est la mienne aussi; mais je fus bien punie. Toi qui sais tout, Colas, tu ne sais pourtant pas que je l’ai pris par dépit de ce que tu es parti. Ah! comme je t’en ai voulu! Je t’en voulais déjà, ce soir (t’en souviens-tu?) que tu m’as dédaignée.

—Moi! dis-je.

—Toi, pendard, quand tu m’es venu cueillir dans mon jardin, un soir que j’étais endormie, et puis que tu m’as laissée à l’arbre, avec mépris.

Je poussai les hauts cris et je lui expliquai. Elle me dit:

—J’ai bien compris. Ne te donne pas tant de peine! Grande bête! Je suis sûre que si c’était à refaire...

Je dis:

—Je le referais.

—Imbécile! fit-elle. C’est pour cela que je t’aimais. Alors, pour te punir, je me suis amusée à te faire souffrir. Mais je ne pensais pas que tu serais assez sot pour t’enfuir de l’hameçon (que les hommes sont lâches!) au lieu de l’avaler.

—Grand merci! dis-je. Goujon aime l’appât, mais tient à ses boyaux.

Riant du coin de ses lèvres serrées, sans ciller:

—Quand j’ai su, reprit-elle, ta rixe avec cet autre, cet autre animal dont je ne sais plus le nom (j’étais en train de laver mon linge à la rivière, on me dit qu’il t’égorgeait), je lâchai mon battoir (eh! vogue la galère) qui alla au fil de l’eau, et piétinant mon linge, culbutant mes commères, je courus sans sabots, courus à perdre haleine, je voulais te crier: «Breugnon! tu n’es pas fou? tu ne vois donc pas que je t’aime? Tu seras bien avancé, quand tu te seras fait happer un de tes meilleurs morceaux par la gueule de ce loup! Je ne veux point d’un mari détrenché, disloqué. Je te veux tout entier...» Ah! landeridera, lanlaire, lanturlu, tandis que je faisais tous ces lantiponnages, ce maître hurluberlu lampait au cabaret, ne savait déjà plus pourquoi s’était battu, et bras dessus bras dessous, avec le loup s’enfuit (ah! le lâche! le lâche!), fuit devant la brebis!... Breugnon, que je t’ai haï!... Bonhomme, quand je te vois, quand je nous vois aujourd’hui, cela me paraît comique. Mais alors, mon ami, je t’aurais avec délices écorché, grillé vif; et, ne pouvant te punir, c’est moi, puisque je t’aimais, c’est moi que je punis. L’homme au moulin s’offrit. Dans ma rage, je le pris. Si ce n’eût été cet âne, j’en aurais pris un autre. Faute d’un Martin Bâton, l’abbaye n’eût point chômé. Ah! comme je me vengeai! Je ne pensais qu’à toi, tandis qu’il...

—Je t’entends!

—...tandis qu’il me vengeait. Je pensais: «Qu’il revienne à présent! Le chef te démange-t-il, Breugnon, en as-tu ton compte? Qu’il revienne! Qu’il revienne!»... Hélas! tu es revenu, plus tôt que je n’aurais voulu... Tu sais la suite. À mon sot je me trouvai attachée, pour la vie. Et l’âne (est-ce lui ou moi?) est resté au moulin.

Elle se tut. Je dis:

—Au moins, y es-tu bien?

Elle haussa les épaules et dit:

—Aussi bien que l’autre.

—Diable! fis-je, cette maison doit être un paradis?

Elle rit:

—Mon ami Carabi, tu l’as dit.

Nous parlâmes d’autre chose, de nos champs et de nos gens, de nos bêtes et de nos enfants, mais quoi que nous fissions, nous retournions au galop, retournions à nos moutons. Je pensais qu’elle serait bien aise de connaître les détails de ma vie, des miens, de ma maison; mais je vis (ô femelles curieuses) qu’elle en savait là-dessus presque aussi long que moi. Puis, de fil en aiguille, voilà que l’on babille, de-ci, de-çà, à gauche, à dextre, contre-mont, contre-bas, pour la joie de jaser, sans savoir où l’on va. Tous deux, à qui mieux mieux, de dire des calembredaines: c’était un feu roulant, on en perdait haleine. Et point n’était besoin d’insister sur les mots: devant qu’ils fussent sortis encore du fourneau, étaient happés tout chauds.

Après avoir bien ri, je m’essuyais les yeux, lorsque j’entends sonner six heures au clocher.

—Bon Dieu, dis-je, je m’en vas!

—Tu as le temps, dit-elle.

—Ton mari va rentrer. À le voir, je ne tiens pas.

—Et moi donc! répond-elle.

Par la fenêtre de la cuisine, on voyait la prairie, qui déjà commençait sa toilette du soir. Les rayons du soleil couchant frottaient de leur poussière d’or les milliers de brins d’herbe aux petits nez frémissants. Sur les galets polis un ruisselet sautait. Une vache léchait une branche de saule; deux chevaux immobiles, l’un noir une étoile au front, l’autre gris pommelé, l’un appuyant sa tête sur la croupe de l’autre, rêvaient dans la paix du jour, après avoir brouté. Entrait dans la maison fraîche une odeur de soleil, de lilas, d’herbe chaude et de crottin doré. Et dans l’ombre de la chambre, profonde, moelleuse, fleurant un peu le moisi, montait de la tasse de grès que je tenais au poing, l’arôme affectueux du cassis bourguignon. Je dis:

—Qu’on est bien, ici!

—Et c’eût été ainsi tous les jours de la vie!

Elle me saisit la main.

Je dis (cela m’ennuyait d’être venu la voir, pour lui faire des regrets):

—Oh! tu sais, ma Belette, c’est peut-être mieux, tout compte fait, c’est peut-être mieux comme ça est! Tu n’y as rien perdu. Pour un jour, ça va bien. Mais pour toute la vie, je te connais, je me connais, tu en aurais vite assez. Tu ne sais pas quel mauvais diable je fais, chenapan, fainéant, pochard, paillard, bavard, étourdi, entêté, goinfre, malicieux, querelleux, songe-creux, colérique, lunatique, diseur de billevesées. Tu aurais été, ma fille, malheureuse comme les pierres et tu te serais vengée. D’y penser seulement, mes cheveux se hérissent des deux côtés de mon front. Louange à Dieu qui sait tout! Tout est bien comme il est.

Son regard sérieux et madré m’écoutait. Elle hocha du nez et fit:

—Tu dis vrai, Jacquet. Je le sais, je le sais, tu es un grand vaurien. (Elle n’en pensait rien.) Sans doute, tu m’aurais battue; moi, je t’aurais fait cocu. Mais que veux-tu? puisque aussi bien faut être l’un et l’autre en ce monde (c’est écrit dans les cieux), n’eût-il pas mieux valu que ce fût l’un par l’autre?

—Sans doute, fis-je, sans doute...

—Tu n’as pas l’air convaincu.

—Je le suis, dis-je. Tout de même de ce double bonheur faut savoir se passer.

Et me levant, je conclus:

—Point de regrets, Belette! D’une façon ou de l’autre, à présent ce serait de même. Qu’on ne s’aime pas ou qu’on s’aime, quand on est comme nous au bout de son rouleau, c’est passé, c’est passé, c’est comme s’il n’y avait rien eu.

Elle me dit:

—Menteur!

(Et comme elle disait vrai!)

* * *

Je l’embrassai, je partis. Des yeux, elle me suivit, sur le seuil appuyée au chambranle de la porte. L’ombre du grand noyer s’allongeait devant nous. Je ne me retournai pas que je n’eusse tourné le coude du chemin, et que je ne fusse bien sûr que je ne verrais plus rien. Alors, je m’arrêtai pour reprendre mon souffle. L’air était embaumé d’un berceau de glycine. Et les bœufs blancs au loin mugissaient dans les prés.

Je me remis en marche; et, coupant au plus court, je laissai le chemin, je gravis le coteau, je partis à travers vignes, et m’enfonçai sous bois. Ce n’était pourtant pas afin de revenir plus vite. Car, une demi-heure après, je me trouvai toujours à la lisière du bois, sous les ramures d’un chêne, immobile, debout, et bayant aux corneilles. Je ne savais ce que je faisais. Je pensais, je pensais. Le ciel rouge s’éteignait. Je regardais mourir ses reflets sur les vignes aux petites feuilles nouvelles, brillantes, vernissées, vineuses et dorées. Un rossignol chantait... Au fond de ma mémoire, dans mon cœur attristé, un autre rossignol chantait. Un soir pareil à celui-ci. J’étais avec ma mie. Nous montions un coteau que tapissaient les vignes. Nous étions jeunes, joyeux, grands parleurs et rieurs. Soudain, je ne sais pas ce qui se passa dans l’air, le souffle de l’angélus, l’haleine de la terre, dans le soir, qui s’étire et soupire, et vous dit: «Viens à moi», la douce mélancolie qui tombe de la lune... Nous avons fait silence, tous deux, et tout d’un coup nous prîmes la main, et sans nous dire un mot, et sans nous regarder, nous restions immobiles. Alors monta des vignes, sur lesquelles la nuit de printemps s’était posée, la voix du rossignol. Pour ne pas s’endormir sur les ceps dont les vrilles traîtresses s’allongeaient, s’allongeaient, s’allongeaient, autour de ses petons à s’enrouler cherchaient, pour ne pas s’endormir chantait à perdre haleine sa vieille cantilène le rossignol d’amour:

«La vigne pouss’ pouss’ pouss’ pouss’ Je n’dors ni nuit ni jour...»

Et je sentis la main de Belette qui disait:

—Je te prends et je suis prise. Vigne, pousse, pousse et nous lie!

Nous descendîmes la colline. Près de rentrer, nous nous déprîmes. Depuis lors, plus ne nous prîmes. Ah! rossignol, tu chantes toujours. Pour qui ton chant? Vigne, tu pousses. Pour qui tes liens, amour?...

Et la nuit était là. Et le nez vers le ciel, je regardais, appuyé des fesses sur les mains, des mains sur mon bâton, comme un pic sur sa queue; je regardais toujours vers le faîte de l’arbre, où fleurissait la lune. J’essayai de m’arracher au charme qui me tenait. Je ne pus. Sans doute l’arbre me liait de son ombre magique, qui fait perdre la route et le désir de la trouver. Une fois, deux fois, trois fois, je fis le tour, je le refis; à chaque fois, je me revis, au même point, enchaîné.

Lors, j’en pris mon parti, et m’étendant sur l’herbe, je logeai, cette nuit, à l’enseigne de la lune. Je ne dormis pas beaucoup dans cette hôtellerie. Mélancoliquement, je ruminais ma vie. Je pensais à ce qu’elle aurait pu être, à ce qu’elle avait été, à mes rêves écroulés. Dieu! que de tristesses on trouve au fond de son passé, dans ces heures de la nuit où l’âme est affaiblie! Qu’on se voit pauvre et nu, quand se lève devant la vieillesse déçue l’image de la jeunesse d’espérance vêtue!... Je récapitulais mes comptes et mes mécomptes, et les maigres richesses que j’ai dans mon escarcelle: ma femme qui n’est point belle, et bonne tout autant; mes fils qui sont loin de moi, ne pensent rien comme moi, n’ont de moi que l’étoffe; les trahisons d’amis et les folies des hommes; les religions meurtrières et les guerres civiles; ma France déchirée; les rêves de mon esprit, mes œuvres d’art pillées; ma vie, une poignée de cendres, et le vent de la mort qui vient... Et pleurant doucement, mes lèvres appuyées contre le flanc de l’arbre, je lui confiais mes peines, blotti entre ses racines, comme en les bras d’un père. Et je sais qu’il m’écoutait. Et sans doute qu’après, à son tour, il parla et qu’il me consola. Car lorsque, quelques heures plus tard, je m’éveillai, nez en terre et ronflant, de ma mélancolie plus rien ne me restait, qu’un peu de courbature au cœur endolori et une crampe au mollet.

Le soleil s’éveillait. L’arbre, plein d’oiseaux, chantait. Il ruisselait de chants, comme une grappe de raisin qu’on presse entre ses mains. Guillaumet le pinson, Marie Godrée la rouge-gorge, et la limeuse de scie, et la grise Sylvie, fauvette qui babille, et Merlot mon compère, celui que je préfère, parce que rien ne lui fait, ni froid, ni vent, ni pluie, et que toujours il rit, toujours de bonne humeur, le premier à chanter dès l’aube, et le dernier, et parce qu’il a, comme moi, le pif enluminé. Ah! les bons petits gars, de quel cœur ils braillaient. Aux terreurs de la nuit ils venaient d’échapper. La nuit, grosse de pièges, qui, chaque soir, descend sur eux comme un filet. Ténèbres étouffantes... qui de nous périra... Mais, farirarira!... aussitôt que se rouvre le rideau de la nuit, dès que le rire pâle de l’aurore lointaine commence à ranimer le visage glacé et les lèvres blanchies de la vie..., oy ty, oy ty, la la-i, la la la, laderi, la rifla..., de quels cris, mes amis, de quels transports d’amour ils célèbrent le jour! Tout ce qu’on a souffert, ce qu’on a redouté, l’épouvante muette et le sommeil glacé, la nuit, tout, oy ty, tout... frrtt... est oublié. Ô jour, ô jour nouveau!... Apprends-moi, mon Merlot, ton secret de renaître, à chaque aube nouvelle, avec la même foi inaltérable en elle!...

Il continuait de siffler. Sa robuste ironie me ragaillardissait. Sur la terre accroupi, je sifflai comme lui. Le coucou..., «cocu blanc, cocu noir, gris cocu nivernais», jouait à cache-cache, au fond de la forêt.

«Coucou, coucou, le diable te cass’ le cou!»

Avant de me relever, je fis une cabriole. Un lièvre qui passait, m’imita: il riait; sa lèvre était fendue, à force d’avoir ri. Je me remis en marche, chantai à pleins poumons:

—Tout est bon, tout est bon! Compagnons, le monde est rond. Qui ne sait nager, il va au fond. Par mes cinq sens ouverts à fenêtres larges, à pleins battants, entre, monde, coule en mon sang! Vais-je bouder la vie, ainsi qu’un grand niais, parce que je n’ai point d’elle tout ce que j’en voudrais? Quand on se met à vouloir, «Si j’avais... Quand j’aurai...», il n’y a plus moyen de jamais s’arrêter; on est toujours déçu, on souhaite toujours plus qu’il ne vous est donné! Même M. de Nevers. Même le Roi. Même Dieu le Père. Chacun a ses limites, chacun est dans sa sphère. Vais-je m’agiter, gémir, parce que je n’en puis sortir? Serais-je mieux, ailleurs? Je suis chez moi, j’y reste, et resterai, corbleu, si longtemps que je peux. Et de quoi me plaignais-je? On ne me doit rien, en somme. J’aurais pu ne pas vivre... Bon Dieu! lorsque j’y pense, j’en ai froid dans le dos. Ce beau petit univers, cette vie, sans Breugnon! Et Breugnon, sans la vie! Quel triste monde, ô mes amis!... Tout est bien comme il est. Foin de ce que je n’ai point! Mais ce que j’ai, je le tiens...

* * *

Avec un jour de retard, je revins à Clamecy. Je vous laisse à penser comme j’y fus accueilli. Je ne m’en souciai guère; et montant au grenier, ainsi que vous le voyez, j’ai mis sur le papier, hochant du nez, parlant tout seul, tirant la langue de côté, mes peines et mes plaisirs, les plaisirs de mes peines...

Ce qui est grief à supporter Est, après, doux à raconter.

VI

LES OISEAUX DE PASSAGE OU LA SÉRÉNADE À ASNOIS

Juin.

Hier matin, nous apprîmes le passage à Clamecy de deux hôtes de marque, Mlle de Termes et le comte de Maillebois. Ils ne s’arrêtèrent point et continuèrent leur route jusqu’au château d’Asnois, où ils doivent séjourner trois ou quatre semaines. Le conseil des échevins décida, suivant l’usage, d’envoyer le lendemain aux deux nobles oiseaux une délégation, afin de leur présenter, au nom de la cité, nos congratulations pour leur heureux voyage. (On dirait que c’est miracle quand un de ces animaux s’en vient dans son carrosse rembourré, bien au chaud, de Paris à Nevers, sans se tromper d’ornière ou se casser les os!) Toujours suivant les us, le conseil décida d’y joindre, pour leur bec, quelques friands gâteaux, orgueil de la cité, de gros biscuits glacés, notre spécialité. (Mon gendre, pâtissier, Florimond Ravisé, en fit mettre trois douzaines. Ces messieurs du conseil se contentaient de deux; mais notre Florimond, qui est aussi échevin, fait tout avec largesse: à seize sols la pièce: c’est la ville qui paie.) Enfin, pour enchanter tous leurs sens à la fois, et parce que, paraît-il, on mange mieux en musique (je n’en ai cure, moi, si je mange et je bois), on chargea quatre maîtres croque-notes de choix, deux violes, deux hautbois, en plus un tambourin, d’aller sur leurs crincrins sonner la sérénade aux hôtes du château, en enfournant le gâteau.

Je me mis de la bande, avec mon flageolet, sans qu’on m’en eût prié. Je ne pouvais manquer une occasion de voir des figures nouvelles, surtout quand il s’agit de volailles de cour (non point de basse-cour; je vous prends à témoin que je n’ai rien dit de tel). J’aime leur fin plumage, leur babil et leurs mines, quand ils se lissent les plumes, ou vont se dandinant, tordant le cul, nez au vent, et décrivant des ronds avec leurs ailes, leurs pattes et leurs pilons. D’ailleurs, qu’il soit de cour ou d’ailleurs, d’où qu’il vienne, qui m’apporte du nouveau pour moi est toujours beau. Je suis fils de Pandore, j’aime lever le couvercle de toutes boîtes, de toutes âmes, blanches, crasseuses, grasses, maigres, nobles ou basses, fureter dans les cœurs, savoir ce qui s’y passe, m’enquérir des affaires qui ne me regardent pas, mettre mon nez partout, flairer, humer, goûter. Je me ferais fouetter, par curiosité. Mais je n’en oublie pas (vous pouvez être tranquilles) de mélanger toujours le plaisant à l’utile; et comme justement pour le sire d’Asnois j’avais en mon atelier deux grands panneaux sculptés, je trouvai bien commode de les faire porter, sans bourse délier, sur une des charrettes, avec les délégués, les violes, les hautbois et les biscuits glacés. Nous avions pris aussi avec nous ma Glodie, la fille de Florimond, pour profiter du char (c’était une occasion), sans qu’il en coûtât rien. Et un autre échevin emmenait son garçon. Enfin, l’apothicaire chargea sur la voiture des sirops, hypocras, hydromel, confitures, qu’il prétendait offrir, étant de ses produits, aux frais de Clamecy. Je note que mon gendre le trouvait fort mauvais, disant que ce n’était la coutume et que si chaque maître, boucher, boulanger, cordonnier, barbier, et cætera, en voulait faire ainsi, on ruinerait la ville et les particuliers. Il n’avait point si tort; mais l’autre était échevin, comme lui, Florimond: n’y avait rien à dire. Les petits sont sujets aux lois; et les autres les font.

Notes in this chapter

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