TITRE PREMIER. Avant.
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TITRE PREMIER. Avant.

CHAPITRE PREMIER. De l'Amour.
ARTICLE PREMIER.
L'amour prend sa source dans les deux sentimens les plus purs, l'admiration et l'espérance[6].
ART. 2.
Il est difficile de définir l'amour: ce qu'on peut en dire est que dans l'ame, c'est une passion de régner; dans l'esprit, c'est une sympathie, et dans le corps, ce n'est qu'une envie cachée et délicate de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères. (La Rochefoucauld.)
ART. 3.
L'amour est comme la fièvre, il naît et s'éteint sans que la volonté y ait la moindre part. Aussi ne peut-on s'applaudir des belles qualités de ce qu'on aime que comme d'un hasard heureux.
ART. 4.
Les grandes passions se trahissent surtout par des preuves ridicules, l'extrême timidité, par exemple, et même la mauvaise honte.
ART. 5.
L'amant est bien près d'être heureux qui commence à douter du bonheur qu'il se promettait et devient sévère sur les motifs d'espérer qu'il a cru voir.
ART. 6.
Dans l'amour, au rebours de la plupart des autres passions, le souvenir de ce que l'on a perdu paraît toujours au-dessus de ce qu'on peut attendre de l'avenir.
ART. 7.
Le moment le plus déchirant de l'amour est celui où il s'aperçoit qu'il s'est mépris et qu'il lui faut, de ses propres mains, détruire la belle chimère de bonheur qu'il s'était bâtie à grand'peine.
ART. 8.
L'amour est de tous les âges: Horace Walpole inspira la passion la plus vive à madame du Deffand, septuagénaire, et les belles personnes de la cour du vieux roi Louis XIV étaient éprises de cette ombre.
ART. 9.
Avant la naissance de l'amour, la beauté est nécessaire comme enseigne; elle prédispose à cette passion par les louanges que l'on entend donner à celle que l'on aimera. Une admiration très vive rend la plus petite espérance décisive.
ART. 10.
L'amant trouve dans l'objet de son adoration toutes les perfections, même celles des genres les plus opposés. Voilà la raison morale pour laquelle l'amour est la plus violente des passions. Dans les autres, les désirs doivent s'accommoder aux froides réalités; dans celle-ci, ce sont les réalités qui s'empressent de se modeler sur les désirs.
ART. 11.
Du moment qu'il aime, l'homme, même le plus sage, ne voit plus aucun objet sous son jour vrai. Il s'exagère en moins ses propres avantages, et en plus les moindres faveurs de l'objet aimé. La crainte, l'espoir, donnent pour lui de la réalité aux fictions de son esprit; il perd enfin le sentiment de la probabilité.
ART. 12.
Dans l'amour, les femmes ne pardonnent pas ce qu'elles appellent un manque de délicatesse. Ce mot, inventé par l'orgueil, n'est pas très clair; il a l'air d'exprimer quelque chose de semblable à ce que les rois appellent lèse-majesté, crime d'autant plus dangereux qu'on y tombe sans s'en douter.

CHAPITRE II. De l'Attachement.
ARTICLE PREMIER.
L'attachement est une modification de l'amour et une nuance de l'amitié.
ART. 2.
Un rapport d'humeur, de caractère, de position, l'insouciance, le hasard, forment parfois des liens qui durent sans trouble toute la vie.
ART. 3.
Dans l'attachement il faut plus d'abnégation que dans l'amour, car on y est privé des douces compensations de l'amour-propre.
ART. 4.
Un attachement sincère prend nécessairement sa source dans un vrai mérite et s'appuie sur quelque vertu. On blâme dans le monde de semblables liaisons, et pourtant il y a mille à parier contre un que la femme qui fait naître un durable attachement est plus estimable que celle qui inspire un violent amour.
ART. 5.
Chez quelques hommes d'infiniment d'esprit, un attachement n'est le résultat ni de la passion, ni de la convenance, ni du désœuvrement: c'est en quelque sorte un besoin de société passive. Cette situation se peint très bien par le mot de M. de Talleyrand, qui venant de quitter la femme la plus célèbre de France par son génie brillant et ses ouvrages admirables, prit pour maîtresse une belle sotte: «Cela repose!» disait-il, et il n'a jamais rompu cet attachement.
CHAPITRE III. Du Goût.
ARTICLE PREMIER.
Le goût est à l'amour ce qu'une estampe est à un tableau: copie exacte, moins la couleur.
ART. 2.
L'homme d'esprit prévoit d'avance toutes les phases d'une liaison de goût; comme il y apporte plus de délicatesse que de passion, il s'y montre constamment aimable.
ART. 3.
Les moralistes réprouvent l'amour-goût: ils ont tort. A quelque genre d'affection en effet que l'on doive les plaisirs, dès qu'il y a exaltation de l'ame, ils sont vifs, et leur souvenir doit être pur.
ART. 4.
Quelquefois le goût se change en amour durable. Il est alors plein de charmes, car il est basé sur l'expérience, l'habitude et la certitude de ne pouvoir trouver mieux.
ART. 5.
Le mal, c'est que dans l'amour-goût on tient plus de compte de la manière dont les autres voient la personne à qui on s'attache que de la manière dont on la voit soi-même.
ART. 6.
La grace de la nouveauté est à l'amour-goût ce que la fleur est sur les fruits: elle y répand un lustre qui s'efface aisément et qui ne revient jamais.
ART. 7.
Aussi une liaison de goût ne saurait-elle durer lorsque chez l'une des deux parties seulement vient à naître l'amour-passion.
CHAPITRE IV. Du Caprice.
ARTICLE PREMIER.
Le caprice est l'amour de ceux qui n'en ont pas.
ART. 2.
Les organisations trop faibles pour comprendre ou pour supporter les délicieux tourmens de l'amour, se rejettent sur le caprice: là, s'ils ne trouvent pas le bonheur, ils rencontrent du moins le plaisir.
ART. 3.
On confond trop communément le caprice avec l'inconstance; rien de plus dissemblable pourtant: l'une est un vice du cœur, l'autre un calcul de l'esprit.
ART. 4.
Le caprice est assurément la source de mille petites félicités: il butine en amour sur tout ce qu'il y a de vif, de gracieux, de gai. Malheureusement son règne est court, et s'il laisse quelques souvenirs, il laisse encore plus de regrets.
ART. 5.
«Le caprice, dit La Bruyère, est dans les femmes tout proche de la beauté pour être son contre-poison et afin qu'elle nuise moins aux hommes, qui n'en guériraient pas sans ce remède.»