TITRE DEUXIÈME. Pendant.
Reading edition
TITRE DEUXIÈME. Pendant.

CHAPITRE PREMIER. Des Regards.
ARTICLE PREMIER.
Les regards sont la monnaie courante de l'amour. Ils suppléent la parole, et parfois même ont sur elle l'avantage d'une expression plus fine et plus vive.
ART. 2.
Le regard est la grande arme de la coquetterie vertueuse. On peut tout dire avec un regard, et cependant on peut toujours nier ce que l'œil a si bien exprimé; car le regard peut s'interpréter, non se traduire.
ART. 3.
L'œil est, dit-on, le miroir de l'ame: il est aussi l'interprète du cœur; et, bien qu'une coquette fasse dire à peu près ce qu'elle veut à ses regards, il y a dans ceux de l'innocence et du véritable amour quelque chose qu'elle ne saurait feindre.
ART. 4.
Le regard, pour être expressif, doit être, avant tout, naturel. L'affectation est là, comme partout, le plus dangereux écueil; et ces amans transis qui croient se rendre fort séduisans en jetant en coulisse des regards langoureux, rencontrent juste le ridicule où ils espéraient trouver la passion.
CHAPITRE II. Des Lettres.
ARTICLE PREMIER.
C'est un si rare et si précieux talent que celui de bien écrire une lettre d'amour, qu'à peine trouve-t-on dix parfaits modèles en ce genre dans notre langue, si féconde en écrits.
ART. 2.
Heureux celui dont on reçoit les lettres! elles sont le plus puissant parmi les moyens de plaire. Une pensée, un sentiment qui dans une conversation eussent faiblement frappé l'imagination, s'y gravent au moyen d'une lettre.
ART. 3.
«Les regards sont les premiers billets doux des amans.» (Ninon.) Il faut que ceux qui succèdent aient autant de vivacité, d'expression et de mystère.
ART. 4.
«Une lettre que l'amour a réellement dictée, une lettre d'un amant vraiment passionné, sera lâche, diffuse, toute en langueur, en désordre, en répétitions. Son cœur, plein d'un sentiment qui déborde, redit toujours la même chose et n'a jamais achevé de dire, comme une source vive qui coule toujours et ne s'épuise jamais. Rien de saillant, rien de remarquable; on ne retient ni mots, ni tours, ni phrases; on n'admire rien, et l'on n'est frappé de rien; cependant on se sent l'ame attendrie, on se sent ému sans savoir pourquoi. Si la force du sentiment ne nous frappe pas, sa vérité nous touche; et c'est ainsi que le cœur sait parler au cœur.»
(J.-J. Rousseau.)
ART. 5.
Ces préceptes de l'auteur d'Héloïse ne peuvent-ils pas se résumer ainsi: Pour qu'une lettre d'amour soit ce qu'elle doit être, il faut la commencer sans savoir ce que l'on dira, et la finir sans savoir ce que l'on a dit.
CHAPITRE III. Des Rendez-vous.
ARTICLE PREMIER.
Le premier rendez-vous est le commencement du bonheur, en amour. C'est là surtout qu'il faut être maître de soi pour paraître naturel. C'est le triomphe de l'amour-goût et le désespoir de l'amour-passion. L'un, brillant, fin, calculateur, y prend avantage de tout; l'autre, démoralisé, interdit, reste court.
ART. 2.
Quel moment, en effet, pour l'homme vraiment épris! Dès l'abord, l'idée de la fin de la visite est trop présente pour qu'il puisse trouver de l'esprit et du plaisir. Il parle beaucoup sans s'écouter, souvent il dit le contraire de ce qu'il pense. Il s'embarque dans de ridicules discours, et s'il vient à couper court, l'effort qu'il fait pour reprendre son assiette est si violent qu'il a l'air froid. L'amour se perd là par son excès.
ART. 3.
Avant d'arriver au lieu de ce rendez-vous, cependant, l'imagination était bercée par les plus charmans dialogues; on imaginait les transports les plus tendres, les plus touchans, et tout ce bel apprêt d'éloquence et d'audace disparaît sous l'impression d'un regard.
ART. 4.
Parler beaucoup de son amour, dire avec grace ce qui l'a fait naître, attendre des réponses, ou plutôt les deviner, voilà la tactique la plus simple et la plus sûre des rendez-vous.
ART. 5.
L'art de la femme est prodigieux pour donner le change à un amant. C'est à lui d'être toujours sur ses gardes et de ne se pas laisser prendre surtout à cette coquetterie qui à de l'amour oppose de l'indifférence, de la froideur, jusqu'à de la colère. Une fois certain d'être aimé, interprétez même l'ironie tout au rebours: vous déjouerez ainsi la conscience, la prudence, et peut-être la coquetterie.
ART. 6.
Au reste, il y a autant de sortes de rendez-vous que de sortes d'amours et de caractères. Là, comme en tout, le hasard fait plus que le calcul, la passion et l'esprit.

CHAPITRE IV. Promesses et Sermens.
ARTICLE PREMIER.
Les puritains en amour assurent qu'on ne doit rien promettre ni jurer à sa maîtresse qu'on ne soit assuré de le tenir. Les tolérans répondent que «promettre et tenir sont deux,» et que l'on doit toujours promettre, quitte à tenir si l'on peut.
ART. 2.
Ainsi, entre gens de cœur, les protestations, les sermens, à jamais, pour la vie, doivent aller, venir, s'échanger comme les boulets sur un champ de bataille.
ART. 3.
Il est un genre de promesses en amour qui permet un peu de vanterie. Il est bien peu de femmes avec qui il obtienne beaucoup de succès; mais enfin, près des curieuses, des incrédules, des gourmandes, il est de bonne guerre d'en faire usage, dussent-elles plus tard comprendre que l'hyperbole est une innocente figure de rhétorique.
ART. 4.
Auprès d'une coquette, l'homme le plus dangereux est celui qui est parvenu à ce point de probité et d'aplomb de n'oser pas promettre de fidélité, et d'en exiger.
ART. 5.
Autrefois on jurait de mettre fin à ses jours, on jurait de fuir, de se venger, et tous ces beaux sermens ont fléchi plus d'une cruelle. Cette tactique a vieilli: on jure tout simplement aujourd'hui de se consoler, d'offrir ses vœux à une ennemie de la dédaigneuse, et quelquefois on obtient par la pique le prix refusé à l'amour.

CHAPITRE V. L'Accord parfait.
ARTICLE PREMIER.
Le monde crie contre l'accord parfait. Qu'y faire? Ne serait-on pas ridicule si l'on s'avisait de répondre: «Il est beaucoup plus contre la pudeur de se mettre au lit avec un homme qu'on n'a vu que deux fois, après trois mots latins dits par un prêtre, que de céder en dépit de soi à un homme qu'on adore depuis deux ans[7]?»
ART. 2.
Le naturel, l'intimité sincère, ne peuvent avoir lieu que dans l'accord parfait, car, dans toutes les autres phases de l'amour, on doit admettre la possibilité d'un rival favorisé.
ART. 3.
L'accord parfait a cet avantage sur l'amour simplement heureux, que l'harmonie d'idées, d'affections, de résolution sur laquelle il repose ne peut être troublée ni par la crainte ni par le regret. Il semble que ce soit là seulement qu'on trouve l'union telle que la nature l'ordonne et la veut, telle que l'abolition du divorce la rend nécessaire[8].
ART. 4.
«Anthisthènes, dit Montaigne, permet au sage d'aimer et de faire à sa mode ce qu'il trouve être opportun, sans s'attendre aux lois, d'autant qu'il a meilleur avis qu'elles, et plus de connaissance de la vertu.»