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Clotilde Martory

HECTOR MALOT (continued 7)

Reading edition

—Quelques mots de l'officier de l'état-major qui relève ces contrées, me dit-il, me fortifieront auprès de nos ingénieurs.

Et sous sa dictée, pour ainsi dire, je t'écrivis la lettre géographique à laquelle tu as répondu, sans te douter bien certainement des conditions dans lesquelles je me trouvais, en te questionnant ainsi brusquement, sur un sujet que nous n'avons point l'habitude de traiter.

Ce ne fut pas tout; il me pria encore de lui écrire une lettre dans laquelle je consignerais tout ce que je savais sur cette question.

J'étais pris de telle sorte qu'il m'était impossible de refuser; je fis donc ma lettre en m'attachant surtout à m'enfermer dans une vérité rigoureuse, puis je ne pensai plus à cette affaire.

Mais hier je reçus la visite de M. de Solignac; il m'apportait un long rapport sur ces barrages et, dans ce rapport, se trouvaient ma lettre et la tienne, «lettres émanant de deux officiers, disait une note, qui, à des titres différents, ont toute autorité pour parler de cette question.»

Cela me fit faire une grimace qui s'accentua singulièrement quand M. de Solignac m'offrit un paquet d'actions libérées de sa compagnie.

Bien entendu, je ne les ai point acceptées. Mais le refus a été dur et la discussion difficile.

LI

Dans les anciens fabliaux, il y a un sujet qui revient souvent sous la plume des trouvères, à savoir si un amant peut être heureux en respectant la pureté de sa dame.

Je me rappelle avoir lu sur cette question de longues dissertations plaintives, mais combien sont légères les impressions de la lecture, à côté de celles que donne la réalité.

Depuis que je suis près de Clotilde ou plus justement depuis qu'elle me sait près d'elle, je vis continuellement dans le trouble et dans la fièvre.

Par le seul fait de notre amour et des exigences qui en résultent, la vie que je m'étais arrangée a été bouleversée.

Comme je suis contraint par la nécessité de faire un certain nombre de dessins par semaine, et que je n'ai plus, comme autrefois, toute ma journée pour travailler, je me lève à cinq heures tous les matins et je travaille jusqu'à dix ou onze heures avec toute l'activité dont je suis capable. Je ne me crois pas paresseux et je n'ai aucune frayeur du papier blanc; cependant ce procédé de travail que j'ai été contraint d'adopter m'est pénible et fatigant.

Faire douze lieues par jour en douze heures d'un pas régulier, n'est pas un exercice bien pénible, on jouit de la route et on en profite; si l'on rencontre un site agréable, on peut même s'arrêter pour l'examiner à loisir; au contraire, faire douze lieues en six heures, au pas gymnastique, demande une dépense de forces qui, à la longue, lasse et épuise. C'est le pas gymnastique que j'ai dû introduire dans mon travail, et c'est par lui que j'ai remplacé la promenade qui m'était si agréable.

Je ne lâche pas mes dessins, comme on dit en style d'atelier, et j'espère bien n'en jamais arriver là, mais enfin je n'ai plus le plaisir de les caresser; au lieu d'attendre que les idées me viennent doucement, je vais les chercher avec les fers et les amène de force. Je n'ai que cinq heures à moi et il faut qu'à onze heures mes yeux soient plus souvent sur mon miroir que sur mon papier, car c'est le moment où Clotilde se lève, et où elle paraît à la fenêtre de sa chambre en attendant qu'elle descende dans le jardin.

Je suis là et nous échangeons un regard; c'est alors que se décide ma journée, qui, bien entendu, est réglée sur celle de Clotilde.

Pour cela nous avons adopté un système de télégraphie qui nous est particulier et qui nous permet de nous entendre au moins sur quelques points principaux.

Comme je n'ai aucune direction, aucune volonté dans l'arrangement de cette journée et que je me conforme à ce que Clotilde m'indique, je ne parais pas à ma fenêtre pendant tout le temps qu'elle me transmet sa dépêche. Après que nous nous sommes regardés un moment, je rentre dans ma chambre et, me plaçant devant mon miroir que je dispose pour qu'il reçoive tous les mouvements de Clotilde, suivant qu'elle est à sa fenêtre ou dans le jardin, je note ses signaux.

Si elle lève le bras droit en l'air, cela veut dire qu'elle va le soir à un théâtre de musique; le bras levé une fois, c'est l'Opéra; deux fois, les Italiens; trois fois, l'Opéra Comique. Si c'est le bras gauche qui transmet le signal, cela veut dire que c'est à un théâtre de genre qu'elle ira, une fois les Français, deux fois le Gymnase, trois fois le Vaudeville et ainsi de suite: notre clef, convenue à l'avance, a prévu les théâtres les plus impossibles.

Si, en descendant au jardin, elle commence sa promenade à droite, cela signifie qu'elle ira au bois de Boulogne; si elle s'arrête à moitié chemin et revient sur ses pas, elle s'arrêtera dans la journée à l'Arc-de-Triomphe et reviendra dans les Champs-Élysées.

Si elle se coiffe avec une natte relevée sur la tête, ainsi qu'elle se coiffait autrefois à Cassis, c'est que M. de Solignac sera absent durant la journée entière et qu'elle sera toute à moi. Un livre à la main, elle restera seule et ne recevra personne. Pas de livre, je pourrai lui faire visite.

Quelquefois les signaux sont longs et compliqués, et je dois les écrire pour ne pas les brouiller dans ma mémoire; car, si précis que soit ce langage façonné à notre usage, il ne vaut pas la parole, et la nécessité de la traduction m'entraînerait facilement à des erreurs.

Sur cette dépêche, j'arrange ma journée.

Si Clotilde ne doit faire qu'une simple promenade dans les Champs-Élysées, je vais à l'avance m'asseoir au pied d'un orme, et je reste là au milieu des badauds et des étrangers venus pour jouir du Paris mondain qui défile dans l'avenue. Quand elle passe devant moi, je la salue, elle me sourit, nos regards s'embrassent.

Si elle doit aller jusqu'au bois de Boulogne, je vais l'attendre, et quelquefois elle me fait la grâce de descendre de voiture pour se promener pendant cinq minutes en s'appuyant sur mon bras. Nous cherchons un sentier écarté, et doucement serrés l'un contre l'autre, nous jouissons délicieusement de ce court moment.

Mais ces bonnes fortunes sont rares, car elles nous mettent à la discrétion d'un passant curieux ou d'un valet bavard; et chaque fois je suis le premier à représenter à Clotilde combien elles sont dangereuses. Que faut-il pour que nos rencontres soient connues de M. de Solignac ou du monde, et comment ne le sont-elles pas déjà?

—Vous aimeriez mieux me voir chez vous, n'est-ce pas? dit-elle en souriant.

—Sans doute, et, sous tous les rapports, le danger serait moindre.

—Peut-être. Mais si je retournais chez vous une seconde fois, je devrais bientôt y retourner une troisième, puis une quatrième, puis toujours, car je ne saurais pas résister à vos prières. C'est beaucoup trop d'y avoir été une première.

—Vous le regrettez?

—Non, mais voyez où cela nous a entraînés. Et cependant, si loin que nous soyons arrivés, je ne regrette pas cette visite, comme vous me le reprochez. C'était un devoir envers vous. Et bien que ce devoir accompli m'ait chargée d'une faute lourde pour le présent et menaçante pour l'avenir, je la ferais encore si c'était à recommencer. Mais pour ne pas augmenter le poids de cette faute, pour me l'alléger, il faut que vous n'insistiez pas ainsi sans cesse, et à propos de tout, sur votre désir de me voir une seconde fois chez vous. Comme vous, je reconnais que les chances d'être rencontrée seraient moins grandes qu'ici, mais ici j'ai une dernière ressource que je n'aurais pas chez vous; c'est d'avouer. Que M. de Solignac apprenne que nous nous sommes promenés dans cette allée, je ne nierai pas et j'aurai dans le hasard une explication que je n'aurais pas chez vous. Nous nous sommes rencontrés; le hasard a tout fait. Mais le hasard ne peut pas me faire monter vos cinq étages. J'allais chez vous pour vous; une femme peut-elle se résoudre à un pareil aveu: je ne supporterais pas cette honte. Au moins laissez-moi la liberté de choisir celle à laquelle je peux m'exposer.

—Si on découvre ces promenades, nous ne nous verrons plus.

—Nous ne nous verrions plus ici, mais nous nous verrions ailleurs, rien ne serait perdu. Pourquoi prendre toujours ainsi les choses par le plus mauvais côté et les pousser à l'extrême? Pourquoi ne pas espérer et s'en fier à la chance? C'est une fâcheuse disposition de votre caractère de vouloir que tout soit réglé méthodiquement dans votre vie; pour être tranquille et confiant, vous auriez besoin de savoir ce que vous ferez d'aujourd'hui en dix ans; si nous nous promènerons dans cette allée; si je vous aimerai.

—Moi, je suis certain de vous aimer dans dix ans comme je vous aime aujourd'hui; s'il y a un changement dans mon amour, ce sera en plus et non en moins, car vous m'êtes de plus en plus chère, aujourd'hui plus que vous ne l'étiez hier, hier plus que vous ne l'étiez il y a un mois.

—Qui est certain du lendemain, vous excepté, mon ami? Laissez aller la vie, et prenons en riant les bonnes fortunes qu'elle nous envoie. L'imprévu n'a donc pas de charme pour vous?

—L'incertitude m'épouvante.

—Je comprendrais cette peur de l'imprévu si vous ne me saviez pas disposée à profiter de toutes les occasions qu'il nous offre, et même à les faire naître; ce reproche, vous ne pouvez pas me l'adresser, n'est-ce pas? Si nous ne sommes pas toujours ensemble du matin au soir, ce n'est pas ma faute, et vous voyez vous-même comment je travaille à notre réunion.

—A notre réunion en public, oui, mais dans l'intimité, dans le tête-à-tête....

—Et que voulez-vous que je fasse?

—Si vous vouliez.

—Dites si je pouvais, ou plutôt ne dites rien, et ne revenons pas sur un sujet qui ne peut que nous peiner tous deux.

Ce qu'elle appelait les bonnes fortunes de la vie, c'étaient nos rencontres fortuites, et la vérité est qu'elles se produisaient presque chaque jour et même plusieurs fois par jour.

Partout où se réunissaient trois personnes à la mode, il était certain qu'elle ferait la quatrième: aux expositions de peinture, aux sermons de charité, aux courses, aux premières représentations.

J'aurais voulu ne voir là qu'un empressement à chercher les occasions d'être ensemble; par malheur, si bien disposé que je fusse à croire tout ce qui pouvait caresser mon amour, je ne pouvais me faire cette illusion.

En se montrant ainsi partout, Clotilde obéit un peu à son goût pour le plaisir, un peu aussi au désir de me rencontrer, mais surtout elle se conforme aux intentions de son mari qui veut qu'elle soit à la mode. Ce n'est pas pour lui qu'il a épousé une femme jeune et belle, c'est pour le monde; de même que c'est pour le monde qu'il a de beaux chevaux et qu'il tâche d'avoir une bonne table. Il faut qu'on parle de lui, et tout ce qui peut augmenter sa notoriété et, en fin de compte, servir ses affaires, lui est bon. Que ce genre de vie expose sa femme à de certains dangers, il n'en a souci; son ambition n'est pas qu'on écrive sur sa tombe: «Il fut bon père et bon époux.» S'il a jamais eu le sens de la famille, il y a longtemps qu'il l'a perdu. A son âge, il est pressé de jouir, et les jouissances qu'il demande, ne sont point celles qui font le bonheur du commun des mortels.

Quand je rencontre Clotilde au théâtre ou aux courses, nous avons là aussi, bien entendu, un langage muet pour nous entendre.

Si elle porte la main gauche à sa joue en me regardant, je peux m'approcher; si, au contraire, elle ne me fait aucun signe, je dois rester éloigné d'elle; enfin, si, pendant ma visite, elle arrange ses cheveux de la main droite, je dois aussitôt la quitter.

C'est là une de mes grandes souffrances, la plus poignante, la plus exaspérante peut-être. Dans sa position, jeune, charmante, mariée à un vieillard qui ne montre aucune jalousie et laisse toute liberté à sa femme, elle doit être entourée et courtisée. Elle l'est en effet. Tous les hommes de son monde s'empressent autour d'elle, et même beaucoup d'autres, qui, s'ils n'étaient attirés par sa séduction, n'auraient jamais salué M. de Solignac et qui pour obtenir un sourire de la femme se font les flatteurs du mari.

C'est au milieu de cette cour que bien souvent je suis obligé de la quitter. On la presse, on la complimente, on fait la roue devant elle, j'enrage dans le coin où je me suis retiré; elle porte la main droite à ses cheveux, je me lève, je la salue et je pars.

Je ne dis pas un mot, mais je m'éloigne la colère dans le coeur, furieux contre elle, qui sourit à ces hommages, furieux contre ce mari qui les supporte, furieux contre ces hommes jeunes ou vieux, beaux ou laids, intelligents ou bêtes, qui la souillent de leurs désirs.

Redescendu à ma place, je braque ma lorgnette sur la scène, mais mes yeux, au lieu de regarder dans les tubes noircis, regardent du côté de sa loge. Je la vois rire et plaisanter; je la vois écouter ceux qui lui parlent; je la vois serrer les mains qui se tendent vers les siennes; puis, quand la toile est levée, je suis avec angoisse la direction de la lorgnette; qui cherche-t-elle dans la salle? Qui occupe sa pensée, son souvenir ou son caprice?

Le spectacle fini, je cours me placer dans l'escalier ou dans le vestibule, sur son passage; je la vois passer emmitouflée dans sa pelisse, souriant à tous ceux qui la saluent; elle me fait une inclination de tête, un signe à peine perceptible, et c'est fini.

Je n'ai plus qu'à rentrer, à regarder la fenêtre de sa chambre et à me coucher bien vite pour me lever le lendemain à cinq heures dispos au travail.

LII

Et qui vous force à supporter cette vie? me diraient les gens raisonnables, si je les prenais pour confidents de ma folie. Vous n'êtes point heureux, allez-vous-en. Vous avez à vous plaindre de celle que vous aimez, ne l'aimez plus; et s'il vous faut absolument un amour au coeur, aimez-en une autre.

Je reconnais volontiers que ce conseil est sage, et probablement c'est celui que je donnerais à l'ami qui me conterait des peines semblables aux miennes.

—Soyez fort, raidissez-vous, n'abdiquez pas votre volonté et votre dignité d'homme. Il n'y a que le premier effort qui soit douloureux. C'est une dent à arracher, rien de plus; l'os de la mâchoire cassé, la dent vient facilement, et l'on est heureux d'en être débarrassé. Un peu de poigne.

Voilà bien le malheur; on se fait arracher les dents dont on souffre: on ne se les arrache pas soi-même. Le dentiste qui déploie une belle solidité de poigne sur votre mâchoire serait beaucoup moins ferme sur la sienne propre; au premier craquement, il lâcherait la clef de Garangeot.

C'est ce qui m'est arrivé chaque fois que j'ai voulu m'arracher mon amour; j'étais bien décidé; je saisissais solidement la clef, j'appliquais le crochet; mais au moment où il s'agissait de faire opérer le mouvement de bascule, la douleur était plus forte que la volonté et je n'allais pas jusqu'au bout.

Ce ne sont pas les encouragements qui m'ont manqué pourtant; car, bien que je n'aie pas parlé de mon amour et n'aie point pris mes camarades pour confidents, ceux-ci se sont bien vite aperçus des changements qui se faisaient dans ma vie, tout d'abord si régulière et si calme.

Le jour même de la visite de Clotilde, ils m'ont raillé pendant le dîner sur ce qu'ils ont appelé en riant mon dévergondage.

—Vous savez qu'il est arrivé aujourd'hui un fait très-grave; une femme a passé sur notre palier, et comme elle n'est pas venue chez moi....

—Ni chez moi.

—Elle est allée chez Saint-Nérée; j'ai entendu le frou-frou de sa robe à son arrivée et à son départ.

—C'était peut-être la grand'mère de notre ami.

—Ou sa soeur.

—Notre ami n'a ni grand'mère, ni soeur, mais il a un caractère sournois; il cachait son jeu. Officier de cavalerie, oeil sentimental, oreilles rouges et pas de maîtresse, c'était invraisemblable. Pendant plusieurs mois, il a pu nous tromper. Mais maintenant, nous savons la vérité; cet artiste vertueux s'enfermait pour travailler.

Comme je ne répondis rien à ces plaisanteries, elles n'allèrent pas plus loin ce jour-là; mais elles recommencèrent bientôt. Puis, quand on m'entendit rentrer à une heure presque toutes les nuits et me mettre au travail dès cinq heures; quand on me vit exagérer les économies de mon dîner déjà si maigre, les plaisanteries se changèrent en avertissements discrets, et l'on me reprocha doucement de trop travailler.

—Vous n'y résisterez pas, me dit-on, l'homme qui travaille de l'esprit a besoin de plus de sommeil que celui qui ne travaille que des jambes: il faut que la tête se repose en proportion de l'effort qu'elle a fait. Travaillez moins le matin, ou plutôt amusez-vous moins le soir.

Le conseil était bon, mais je ne pouvais le suivre. Si je rentrais tard, c'était pour rester avec Clotilde, et si je me levais tôt, c'était pour faire un plus grand nombre de dessins. Les fauteuils d'orchestre coûtent cher; les gants blancs ne durent pas longtemps, et chaque mois mes dépenses, si économe que je fusse, excédaient mes recettes.

Mes amis, voyant qu'ils n'obtenaient rien de moi, s'y prirent d'une autre manière. Nous étions en été, et depuis assez longtemps mes camarades parlaient d'aller faire des études en province. La veille de leur départ, je vis entrer dans mon atelier, à sept heures du matin, Gabriel Lindet, celui d'entre eux qui m'avait toujours témoigné le plus de sympathie.

—Vous savez que nous partons demain, me dit-il, je viens au nom de nos camarades vous proposer de partir avec nous. Au lieu de rester à vous ennuyer ici tout seul, vous travaillerez avec nous, et cela ne vous sera peut-être pas inutile.

Je me rejetai sur mes travaux qui me retenaient à Paris.

—Je ne vous demande pas de confidences, dit-il, et je vous assure que je n'en veux pas provoquer, pas plus que je ne veux être indiscret. Cependant, laissez-moi vous dire que vous avez tort de repousser ma proposition. Vous souffrez, et d'un autre côté, vous travaillez beaucoup trop; vous vous userez dans cette double peine. Venez avec nous; nous vous distrairons.

Puis il ajouta tout ce qu'il pouvait dire pour me décider, mais naturellement ses efforts furent inutiles, je ne quittai point Paris, et n'ayant plus personne autour de moi pour me distraire, je m'enfonçai plus profondément dans ma passion et m'y enfermai étroitement.

Je ne veux pas dire qu'il n'est pas possible de vivre pleinement heureux auprès d'une jeune fille qu'on aime et de se contenter des joies immatérielles d'un amour pur. Je ne veux même pas dire qu'il n'y ait pas des femmes capables d'inspirer et de contenir un amour de ce genre.

Seulement le malheur de ma position, c'est que Clotilde n'est plus cette jeune fille et qu'elle n'est pas cette femme. Dans sa beauté vigoureuse, dans son regard ardent, dans ses mouvements ondoyants, dans toute sa personne enfin, il y a une voix qui parle une autre langue que celle de l'âme. Malgré qu'on veuille et qu'on fasse, on ne peut pas rester près d'elle sans être entraîné dans un tourbillon d'idées où ce n'est pas l'esprit qui commande en maître.

Quand j'ai passé une heure dans sa loge, quand son pied s'est posé sur le mien, quand sa main a cherché et serré la mienne dans une furtive caresse, quand, sous prétexte de me dire un mot à l'oreille, ses lèvres ont effleuré ma joue, je ne suis point dans des dispositions à m'agenouiller devant elle et à l'adorer de loin respectueusement.

Quand, dans une visite chez elle, j'ai eu le bonheur de la trouver seule; quand je l'ai tenue serrée dans une longue étreinte, mes yeux sur ses yeux, son souffle mêlé au mien; quand de sa voix vibrante, en me regardant jusqu'au plus profond du coeur, elle m'a dit ce mot qu'elle me répète souvent: «Suis-je votre femme, Guillaume, est-ce comme votre femme que vous m'aimez et m'estimez?» quand, pendant ces visites qui se prolongent longtemps, chaque mot a été un mot d'amour, chaque regard une caresse, chaque sourire une promesse; quand, pendant de longs silences, la main dans la main, les yeux dans les yeux, nous sommes restés frémissants, enivrés, liés puissamment l'un à l'autre par ce courant magnétique que la chair dégage et transmet, je ne peux pas rentrer calme chez moi, et me mettre tranquillement au travail en me disant que Clotilde est un ange.

Femme au contraire; femme ou démon: c'est la femme que j'aime; c'est le démon qui allume la fièvre dans mes veines, que j'adore et que je désire ardemment. Je ne suis ni un vieillard ni un saint; j'ai trente ans, et, comme dit Lindet, je suis un officier de cavalerie.

Malgré tout, les choses eussent pu durer longtemps ainsi, sans un incident qui tout d'abord semblait devoir désespérer mon amour et qui au contraire fit son bonheur.

L'été arrivé, M. de Solignac avait trouvé qu'il ne pouvait pas rester à Paris. Ce n'était pas qu'il eût des goûts bucoliques qui l'obligeassent à aller respirer l'air pur des champs. Ce n'était pas non plus que Clotilde aimât beaucoup la campagne, car, ainsi que presque toutes les femmes qui ont été menacées de vivre à la campagne, elle adorait Paris. Mais les lois du monde commandaient, et il était inconvenant de rester à Paris quand les gens marquants étaient dans leurs terres.

N'ayant ni terre ni château héréditaire, M. de Solignac avait loué une maison sur le coteau qui s'étend entre Andilly et Montmorency, et il avait fait aux convenances le sacrifice de s'établir pour trois mois, dans cette maison, une des plus charmantes de ce charmant pays.

Trois mois! En apprenant cette nouvelle, j'avais été désolé. Comment vivre pendant trois mois sans voir Clotilde chaque matin! Comment rompre mes habitudes de chaque jour! Mon miroir muet pendant trois mois, c'était impossible!

Pour m'adoucir cette désolation, Clotilde m'avait fait inviter à dîner tous les mercredis à Andilly; et comme je n'étais plus au temps où certains scrupules m'arrêtaient, j'avais accepté avec bonheur.

Le troisième mercredi qui suivit cette installation à la campagne, je vis venir Clotilde au-devant de moi quand j'entrai dans le jardin. Elle était souriante, et il y avait dans son regard quelque chose de gai qui me frappa.

—Une bonne nouvelle, dit-elle en me tendant la main, nous sommes libres, nous sommes seuls. M. de Solignac est parti hier à l'improviste pour Londres. Je devais vous en prévenir; j'aurai oublié. Nous avons deux heures avant le dîner: que veux-tu en faire? Tu es maître, commande.

—D'abord je veux ton bras.

Elle se serra contre moi.

—Comme cela?

—Tes yeux.

Elle pencha sa tête en arrière et me regarda longuement.

—Comme cela?

—Maintenant, allons droit devant nous.

—J'avais prévu ton désir, j'ai la clef du bois.

Et par la porte qui ouvre sur la forêt, nous sortîmes. Ce que fut cette promenade en plein bois, seuls, libres, serrés l'un contre l'autre, parlant sans retenir notre voix, nous regardant sans souci des importuns ou des jaloux,—un émerveillement, un rêve. Comme le soleil était radieux; comme l'ombre était fraîche; comme la musique de la brise dans le feuillage des trembles était douce, se mêlant aux chants des fauvettes qui voletaient çà et là sous les taillis!

Ces deux heures passèrent comme un éclair, et Clotilde, qui n'avait pas perdu au même degré que moi le sentiment de la vie ordinaire, me ramena à la maison.

—Et dîner! dit-elle. Comme je devais être seule, je n'ai pas pu ordonner le menu que j'aurais voulu. Cependant, tout en commandant un dîner pour moi, je crois que je suis arrivée à le faire faire au goût de mon ami. Nous allons voir si j'ai réussi.

Le couvert était mis sous une véranda qui prolonge la salle à manger jusque dans le jardin.

—Suis-je madame de Saint-Nérée? me dit-elle à voix basse en nous asseyant.

Et pendant tout le temps que dura le dîner, elle prit plaisir à jouer ce rôle; et ce qu'il y eut de particulier, c'est que, par des nuances pleines de finesse, elle sut très-bien préciser cette situation: elle ne fut pas madame de Solignac, elle fut madame de Saint-Nérée: j'étais son mari, elle n'en avait jamais eu d'autre. Et il y a de braves gens qui reprochent la tromperie aux femmes!

La soirée comme la journée s'écoula avec une rapidité terrible, et, à mesure que l'heure marcha, la tristesse m'envahit.

—Pourquoi ce regard chagrin? me dit-elle.

—Il va falloir partir. Ah! Clotilde, si vous vouliez.

—Faut-il donc que vous attristiez cette journée de bonheur, et voulez-vous me faire repentir de ma confiance en vous?

A dix heures, on vint me prévenir que la voiture m'attendait pour me conduire à la station d'Ermont. Je partis.

Mais à Ermont, au lieu de m'embarquer dans le chemin de fer, je revins rapidement à Andilly et j'entrai dans le jardin par le saut de loup que j'escaladai. Doucement et à pas étouffés je me dirigeai vers la maison. Une lampe brillait dans la chambre de Clotilde qui ouvrait sur le jardin par une porte-fenêtre.

Je m'approchai avec les précautions d'un voleur. Assise dans l'ouverture de la porte, Clotilde respirait la fraîcheur du soir: la nuit était admirable, douce et sereine, l'air était chargé du parfum des roses et des héliotropes.

Je restai longtemps à la contempler; puis, irrésistiblement attiré, je sortis de la charmille où je m'étais tenu caché.

—C'est vous, Pierre? dit-elle.

D'un bond, je fus près d'elle et la pris dans mon bras, tandis que, de l'autre main, j'éteignais la lampe.

Malgré mon étreinte, elle put se dégager et elle me supplia de m'éloigner. Elle se jeta à mes genoux, et tout ce qu'une femme peut dire, elle le trouva: prières, menaces, caresses. La lutte fut longue; mais comme toujours, elle triompha.

Je fis quelques pas pour m'éloigner.

—Tu pars, me dit-elle, c'est vrai n'est-ce pas? tu m'épargnes; tu pars; eh bien! reste.

Et elle se jeta dans mes bras.

LIII

Depuis longtemps ma vie flottait sur le fleuve aux eaux troubles qui la porte, et longtemps encore sans doute il m'eût entraîné dans son courant, si tout à coup je ne m'étais brusquement trouvé arrêté et forcé de revenir en arrière, au moins par la pensée, en mesurant le chemin parcouru.

Le gouvernement impérial, après avoir fait la guerre de Crimée pour réhabiliter l'armée et noyer dans la gloire militaire les souvenirs de Décembre, avait entrepris la guerre d'Italie.

Le hasard m'avait fait traverser la rue de Rivoli au moment où l'empereur, sortant des Tuileries, se dirigeait vers la gare de Lyon pour aller prendre le commandement des troupes. J'avais accompagné son cortège et j'avais vu l'enthousiasme de la foule.

Assis dans une calèche découverte, ayant l'impératrice près de lui, il avait été acclamé sur tout son passage. En petite tenue de général de division, il saluait le peuple, et jamais souverain, je crois, n'a recueilli plus d'applaudissements. Les maisons étaient pavoisées de drapeaux français et de drapeaux sardes, et tous les coeurs paraissaient unis dans une même pensée d'espérance et de confiance: l'armée de la France allait affranchir un peuple.

La rue Saint-Antoine, la place de la Bastille que j'avais vues pendant les journées de Décembre mornes et ensanglantées, étaient encombrées d'une population enthousiaste qui battait des mains et qui, du balcon, des fenêtres, du haut des toits, acclamait de ses cris et de ses saluts celui qui, quelques années auparavant, l'avait fait mitrailler.

Comme ces souvenirs de Décembre étaient loin! Qui se les rappelait en cette belle soirée de mai, si ce n'est Napoléon lui-même peut-être, et aussi sans doute quelques-uns de ceux qui avaient été écrasés par le coup d'État et rejetés en dehors de la vie de leur pays?

J'avais suivi les incidents de cette guerre avec un poignant intérêt, non-seulement comme un Français qui pense à sa patrie, mais encore comme un soldat qui est de coeur avec son ancien régiment: les sabres brillaient au soleil, on sonnait la charge, la poudre parlait, et moi, dans mon atelier, courbé sur mon papier blanc, je maniais le crayon.

J'avoue que plus d'une fois, pendant cette campagne, en lisant les bulletins de Palestro, de Turbigo, de Magenta, de Melegnano, j'eus des moments cruels de doute. Plus d'une fois le journal m'échappa des mains et je restai pendant de longues heures plongé dans des réflexions douloureuses.

Qui avait eu raison? Mes camarades qui étaient restés à l'armée, ou moi qui l'avais quittée? Ils se battaient pour la liberté d'une nation, ils étaient à la gloire, et moi j'interrogeais ma conscience, ne sachant même pas où était le bien et où était le mal. La France avait absous l'homme du coup d'État; la France s'était-elle trompée dans son indulgence, ou bien ceux qui persistaient dans leur haine et dans leur rancune ne se trompaient-ils pas?

La paix de Villafranca vint dissiper ces inquiétudes qui, pendant deux mois, m'avaient oppressé, et me rendre moins amers mes regrets de n'avoir point pris part à cette campagne. Cette guerre, qui m'avait paru entreprise pour une noble cause, n'avait été, en réalité, qu'une nouvelle aventure au milieu de toutes celles qui avaient déjà été poursuivies. Ne pouvant vivre d'une vie qui lui fût propre, l'Empire avait été obligé d'agir; et il s'était laissé embarquer sur le principe des nationalités sans trop savoir où cela le conduirait.

Il lui fallait agir, il lui fallait faire quelque chose sous peine de mourir; il avait fait la guerre en parant son ambition personnelle d'un principe qu'il était incapable de comprendre et d'appliquer. Puis, lorsqu'il avait eu assez de gloire pour redorer son prestige, il s'était subitement arrêté sans souci de ses engagements ou de son principe. Il avait gagné deux grandes batailles, de plus il avait acquis Nice et la Savoie, que lui importait le reste? Il y avait danger à aller plus loin, mieux valait revenir en arrière. Il n'y a que les idées qui nous entraînent aux extrêmes, les intérêts savent raisonner et ne faire que le strict nécessaire; l'idée avait été le prétexte dans cette guerre, l'intérêt dynastique la réalité.

Je voulus cependant assister à la rentrée triomphale des troupes dans Paris, car, si désillusionné que je fusse par cette paix malheureuse, je n'en étais pas moins fier de l'armée: ce n'était pas l'armée qui avait fait cette politique tortueuse, et ce n'était pas elle qui avait demandé à s'arrêter avant d'avoir atteint l'Adriatique.

Dans les dispositions morales où je me trouvais, j'aurais aimé à assister seul à cette entrée des troupes victorieuses, mais celle qui est maîtresse de ma vie et de ma volonté en disposa autrement.

—Je pense que vous voudrez voir le défilé des troupes, me dit-elle.

—Sans doute.

—Cela sera bien difficile pour ceux qui n'ont pas un appartement sur les boulevards.

—N'avez-vous pas une place réservée dans les tribunes du monde officiel?

—Oui, mais il ne me convient pas de l'occuper; j'ai retenu une fenêtre sur le boulevard, à un premier étage, et j'ai pensé qu'il vous serait agréable de m'accompagner.

Nous n'étions plus au temps où je ne pouvais que difficilement l'approcher; maintenant, le monde parisien est habitué à me voir presque partout à ses côtés, cela est admis. Je ne sais au juste ce qu'on en pense, car on n'a jamais osé m'en parler, mais enfin personne ne s'en étonne plus. Je dus accepter, et, une heure avant le défilé des troupes, nous allâmes occuper le balcon que Clotilde avait retenu.

D'instinct je déteste tout ce qui est théâtre et mise en scène. Cependant, quand je vis s'avancer les blessés traînant la jambe, le bras en écharpe, la tête bandée, j'oubliai les mâts vénitiens, les oriflammes, les arcs de triomphe en toile peinte, les larmes me montèrent aux yeux, et, comme tout le monde, je battis des mains.

Pendant mes dix années passées dans l'armée je m'étais naturellement trouvé en relation avec bien des officiers; mes chefs, mes camarades, mes amis. J'en vis un grand nombre défiler devant moi et mes souvenirs de jeunesse allèrent les chercher et les reconnaître en tête ou dans les rangs de leurs soldats. Les uns étaient devenus généraux ou colonels et j'étais heureux de leurs succès; les autres étaient restés dans des grades inférieurs et je me demandais les raisons de cette injustice ou de cet oubli.

Les drapeaux passaient noircis par la poudre et déchiquetés par les balles, les musiques jouaient, les tambours-majors jetaient leur canne en l'air, et au milieu des applaudissements et des cris d'orgueil de la foule, les régiments se succédaient régulièrement, les uns en grand uniforme comme pour la parade, les autres en tenue de campagne, portant dans leurs tuniques trouées et leurs képis poussiéreux les traces glorieuses de la fatigue et de la bataille.

Tout à coup, une commotion me frappa au coeur: au milieu des éclairs des sabres, au loin, j'avais vu paraître un régiment dont l'uniforme m'était bien connu,—le mien.

Clotilde posa sa main sur mon bras.

—Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur? C'était celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontrés.

Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir d'amour; d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.

Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient, et les uns après les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Où étaient-ils? qu'étaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est même pas décoré. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur régiment de l'armée.

Ils passent, ils sont passés.

—Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde; vous seriez leur colonel.

Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au milieu du tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je quittai le balcon et j'allai m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce défilé maintenant, je n'étais plus dans le présent, j'étais dans le passé, j'étais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée. L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache à la peau comme cette robe légendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut pas l'arracher.

Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez Clotilde, comme je le devais, je m'en allai à Vincennes.

Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace dénudé compris entre le château et le fort de Gravelle.

Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent avec indifférence ou dédain ce pékin qui venait rôder autour de leur campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaître et me faire fête.

Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'étais arrêté devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lançant au nez quelques bouffées de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche s'ouvrit, son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses lèvres, et, portant la main à son képi:

—Holà, c'est le gabidaine.

Que de choses s'étaient passées depuis que j'avais quitté le régiment! Que de questions! Que de récits!

La soirée s'écoula vite; puis après la soirée, une bonne partie de la nuit. On ne voulut pas me laisser rentrer à Paris, et je couchai sous la tente roulé dans une pelisse qu'on me prêta.

En sentant le drap d'uniforme sous ma joue, la tête pleine de récits et de souvenirs, le coeur ému, je rêvai que j'étais soldat et que je devais dormir d'un sommeil léger pour être prêt à partir le lendemain matin en expédition.

Le froid de l'aube me réveilla, car j'avais perdu l'habitude de coucher en plein air; mais mon rêve se continua.

Pourquoi ce rêve ne serait-il pas la réalité? Ils allaient partir, pourquoi ne pas les suivre et retourner en Afrique? Pourquoi ne pas redevenir soldat?

C'était au régiment qu'était le calme moral, la tranquillité de l'esprit, la vie que j'aimais.

Qu'étais-je à Paris? L'amant d'une femme qui m'avait trahi, rien de plus. Que serais-je demain? Ce que j'avais été hier, son amant, rien de plus.

J'avais quitté l'armée pour obéir à ma conscience. Mais depuis, dans combien de luttes cette conscience, fière autrefois, lâche maintenant, avait-elle succombé, entraînée par les faiblesses de la passion!

Et les unes après les autres toutes ces faiblesses me revinrent. Chaque fois, j'avais voulu résister et toujours j'avais succombé.

Sacrifie ton honneur au mien avait été le mot que chaque jour elle m'avait répété.

Quel rôle que le mien dans le monde parisien où je n'étais plus «Guillaume de Saint-Nérée,» mais seulement «l'amant de madame de Solignac.»

Mais la clarté du soleil levant dissipa les ombres de la rêverie; je quittai mes amis pour rentrer à Paris.

J'avais rêvé. Avec le jour ma vie reprenait son cours.

LIV

Il y a six jours, Clotilde, en descendant dans son jardin, me fit le signal qui me disait que je devais l'aller voir immédiatement. Puis, au lieu de se promener quelques instants, comme à l'ordinaire, elle rentra vivement dans la maison.

Elle paraissait troublée et marchait avec une excitation que je ne lui avais jamais vue.

Que signifiait ce trouble? Pourquoi ce signal pressé?

Je l'avais quittée la veille à onze heures du soir, et notre soirée s'était passée comme de coutume, sans que rien fit prévoir qu'il devait arriver quelque chose d'extraordinaire.

Et cependant ce quelque chose s'était assurément produit.

Quoi?

Nous ne sommes plus au temps où nous nous inquiétions d'un rien; l'habitude nous a rendus indifférents au danger. D'ailleurs, quel danger pouvait nous menacer? D'où pouvait-il venir, de qui?

Je ne restai point sous le coup de ces questions et je courus chez Clotilde.

L'hôtel, où régnait habituellement un ordre rigoureux, où chaque chose comme chaque personne était strictement à sa place, me parut bouleversé. Il n'y avait point de valet dans le vestibule, et au timbre du concierge m'annonçant, personne n'avait répondu.

Le timbre sonna une seconde fois, et ce fut Clotilde elle-même qui parut dans le salon où j'étais entré.

—Que se passe-t-il donc?

—M. de Solignac a été rapporté hier soir dans un état très-grave.

—Hier soir?

—Aussitôt après votre départ, on est venu me prévenir que M. de Solignac était dans une voiture de place à moitié évanoui. Je l'ai fait porter dans sa chambre et j'ai envoyé chercher le docteur Horton.

Je dois avouer que je respirai. Ce danger n'était pas celui que je craignais, si véritablement je le craignais.

—Qu'a dit Horton?

—Hier soir, il n'a rien dit, si ce n'est que l'état était fort grave. Cependant M. de Solignac a bientôt repris sa pleine connaissance. Ce matin, M. Horton, qui vient de partir, a été plus précis. M. de Solignac avait été frappé par une congestion au cerveau, ce qui avait amené son évanouissement.

—Est-ce une attaque d'apoplexie?

—Je ne sais; Horton n'en a point parlé. Il regarde cette congestion comme une menace sérieuse....

Elle s'arrêta. Je la regardai pour lire dans ses yeux le mot qu'elle n'avait pas prononcé, mais elle tenait ses paupières baissées et je ne pus pas deviner sa pensée. Comme elle ne continuait pas, je n'eus pas la patience d'attendre.

—Ce danger est-il imminent? dis-je à voix basse.

—Il pourrait le devenir, m'a dit Horton, si M. de Solignac ne reste pas dans un calme absolu et surtout s'il a conscience de son état et du danger qui le menace; une émotion vive peut le tuer.

—Et qui lui donnera cette émotion? vous pouvez, il me semble, faire ce calme autour de lui.

—Moi, oui, et je le ferai assurément; mais le trouble peut venir du dehors.

—Vous êtes maîtresse chez vous, vous pouvez fermer votre porte.

—Pas devant tout le monde. Ainsi vous savez qu'il est d'usage que l'empereur vienne dire adieu à ses amis mourants. Je ne pourrai pas fermer ma porte, comme vous m'en donnez le conseil, si l'empereur se présente.

—Il n'y a qu'à lui écrire quelle est la situation de M. de Solignac, et il ne viendra pas hâter sa mort par une visite imprudente. Il me semble, d'ailleurs, qu'il ne doit pas plus aimer à faire ces visites qu'on n'aime à les recevoir.

—J'ai pensé à écrire cette lettre, mais j'ai été retenue par un danger qui surgit d'un autre côté. Vous savez que M. de Solignac a entre les mains des papiers importants qui intéressent un grand nombre de personnages. Si on apprend aux Tuileries que M. de Solignac peut mourir, on voudra avoir ces papiers; si ce n'est pas l'empereur lui-même qui vient les chercher, ce sera quelqu'un qui parlera en son nom et que je ne pourrai pas repousser.

—En effet, la situation est difficile. Que comptez-vous faire?

—Cacher la maladie de M. de Solignac. Si on ne sait pas qu'il est malade, on ne s'inquiétera pas de lui, on ne voudra pas le voir et il se rassurera. Déjà, depuis ce matin, il a demandé plusieurs fois le nom de ceux qui s'étaient présentés pour prendre des nouvelles de sa santé. Il m'a dit qu'il voulait qu'on écrivît régulièrement le nom des personnes qui se présenteraient.

—Comment allez-vous faire alors, puisque précisément, par suite de vos précautions, on ne se présentera pas?

—Je vais faire dresser un livre de faux noms que je dicterai moi-même, car la situation est telle qu'il faut que personne ne sache la maladie de M. de Solignac, alors que lui-même croira que tout le monde en est informé. Comme le docteur Horton lui a interdit de recevoir, j'arriverai peut-être à le tromper. On dira aux gens d'affaires qui voudront le voir qu'il est indisposé.

—Mais si le secret est bien gardé par vous et vos gens, des indiscrétions peuvent être commises par les personnes chez lesquelles il a été frappé. Où a-t-il eu cette congestion?

—Je crois savoir chez qui, dit-elle avec embarras, mais je ne sais pas dans quelle maison et je ne peux pas le demander à M. de Solignac. Enfin je vais faire tout ce que je pourrai pour étouffer le bruit de cette maladie et je vous prie de n'en parler à personne.

—Doutez-vous de moi? dis-je en la regardant en face.

—Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous explique les conséquences terribles qu'une indiscrétion pourrait amener. Vous voyez que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément, parlant à table, il disait: «Pour moi, à moins d'être tué par hasard ou d'être frappé d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite qui sera plus sûre que l'avertissement du médecin ou les consolations du curé.» Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner près de lui. Revenez dans la journée autant de fois que vous voudrez; je vais donner des ordres pour qu'on vous reçoive et me prévienne aussitôt.

Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.

Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire à relever ses paupières qu'elle tenait obstinément baissées, et à fixer ses yeux sur les miens, je lui dis ce seul mot:

—Clotilde!

Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa main de dedans les miennes, elle sortit du salon sans se retourner.

J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac. Mais ce qui flotte indécis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits matériels de la réalité.

M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort aurait-elle sur ma vie?

Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutôt de position, ce qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait voulu la fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son calcul. M. de Solignac, en dix années, avait conquis une fortune qu'on croyait considérable et qui lui avait créé une grande position dans la spéculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les mains.

Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient réalisées, et M. de Solignac était rapidement devenu une puissance financière avec qui on avait dû compter; en ces dernières années, ce n'étaient plus les aventuriers qui dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès, mais les grands noms du monde des affaires. Et son habileté lui avait toujours permis de se retirer les mains pleines là où les autres restaient les mains vides.

Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?

J'étais en train de tourner et de retourner cette question, en suivant la rue Moncey, pour rentrer chez moi, quand je me sentis saisir par le bras. Je levai les yeux sur celui qui m'arrêtait, c'était Treyve.

—Vous sortez du chez M. de Solignac, me dit-il, comment se trouve-t-il?

—M. de Solignac, dis-je, surpris par cette interruption, mais il va bien.

—Tout à fait bien; il ne se ressent donc pas de son attaque d'hier?

—Comment son attaque? il n'a pas eu d'attaque.

—Si vous me dites que M. de Solignac n'a pas eu d'attaque hier, c'est que vous avez vos raisons pour cela, et je ne me permets pas de les deviner; seulement, quand je vous dis que M. de Solignac a eu une attaque hier soir, il ne faut pas me répondre non. Je n'avance jamais que ce dont je suis sûr, et je suis sûr de cette attaque; si vous ne la connaissez pas, apprenez-la de ma bouche et faites-en votre profit, si profit il peut y avoir pour vous.

—Je vous répète ce que je viens d'apprendre; on m'a dit que M. de Solignac, que je n'ai pas vu, était indisposé, voilà tout.

—Eh bien, mon cher, la légère indisposition de M. de Solignac n'est rien moins qu'une bonne congestion au cerveau, qui a été causée hier soir, à onze heures, par un accès de colère. Vous voyez que je précise.

—En effet, et je commence à croire que vous êtes bien informé.

—Comment vous commencez? mais vous êtes donc le doute incarné. Eh bien, je vais vous achever. Vous connaissez Lina Boireau, n'est-ce pas?

—J'en ai entendu parler.

—Cela suffit; moi je la connais davantage, un peu, beaucoup, tendrement, en attendant que ce soit pas du tout. Lina a une nièce, mademoiselle Zulma, une adorable diablotine de quinze uns. Zulma connaît M. de Solignac qui, depuis un an, lui veut du bien, mais en même temps elle connaît un Arthur du nom de Polyte, qui lui veut du mal. La lutte du bon et du mauvais principe s'est précisée hier à l'occasion d'une lettre de cet aimable Polyte, qui est tombée entre les mains de M. de Solignac. En se voyant trompé pour un pâle voyou, car Polyte n'est, hélas! qu'un pâle voyou, M. de Solignac a eu un accès de colère terrible, et il a été frappé d'une congestion chez Zulma, rue Neuve-des-Mathurins. Frayeur de l'enfant qui perd la tête et s'adresse en désespoir de cause à sa tante. On emballe M. de Solignac dans un fiacre, car un illustre sénateur, un célèbre financier ne peut pas mourir chez mademoiselle Zulma, et on l'expédie chez lui. Madame de Solignac a dû le recevoir franco, ou le cocher est un voleur.

J'étais tellement frappé de ce récit, que je restai sans répondre.

—Me croyez-vous, maintenant? Vous savez bien que M. de Solignac passe sans cesse d'une Zulma à une autre, et qu'il lui faut absolument des pommes vertes.

Mon parti était pris.

—Je crois, dis-je à Treyve, que vous ferez sagement de ne pas parler de cette congestion. Si on cache la maladie de M. de Solignac, c'est qu'on a intérêt à la cacher. Je peux même vous dire que cet intérêt est considérable. Voyez donc au plus vite mademoiselle Zulma et mademoiselle Lina, et obtenez, n'importe à quel prix, qu'elles ne parlent pas de l'accident d'hier. Il y va de la fortune de M. de Solignac, même de sa vie.

Treyve leva les bras au ciel.

—Et moi, dit-il, qui viens de raconter l'histoire à Adrien Sebert; il va l'arranger pour la mettre dans son journal.

—Qu'est-ce que c'est que M. Adrien Sebert?

—Un chroniqueur du Courrier de Paris. Comme l'histoire était drôle, je la lui ai contée; elle sera ce soir dans son journal.

—Il ne faut pas qu'elle y soit. Où est M. Sebert?

—Il m'a quitté pour aller à son journal.

—Eh bien, donnez-moi votre carte, je vais l'aller trouver; pour vous, courez chez votre amie Lina et faites-lui comprendre qu'il ne faut pas dire un mot de ce qui s'est passé hier.

—Ça faisait une si belle réclame à sa nièce. Enfin, je vous promets de faire le possible et même l'impossible.

—Notez que le secret n'a d'importance que tant que M. de Solignac est en vie; le jour de sa mort on pourra parler.

—Et s'il ne meurt pas?

LV

S'il ne meurt pas.

Ce fut le mot que je me répétai en allant aux bureaux du Courrier de Paris.

S'il ne meurt pas, notre situation reste ce qu'elle a été depuis plusieurs années.

S'il meurt au contraire, Clotilde est libre, et moi je suis affranchi de toutes les servitudes, de toutes les hontes que j'ai dû m'imposer depuis que je suis son ami.

Car il y a cela de terrible dans ma position que pour le monde je suis «l'ami de la maison», aussi bien celui du mari que celui de la femme; et le monde n'a pas tort. Par ma conduite, par mon attitude tout au moins avec M. de Solignac, j'ai autorisé toutes les insinuations, toutes les accusations. Comment le monde, en me voyant sans cesse à ses côtés, en apprenant certains services que je lui rendais, ou, ce qui est plus grave encore, ceux que je me laissais rendre par lui; en trouvant nos noms mêlés dans mille circonstances où ils n'auraient pas dû l'être, comment le monde eût-il pu supposer que les apparences étaient mensongères et qu'en réalité, au fond du coeur, je n'avais pour cet homme que de la haine et du mépris?

Quel poids sa mort m'enlèverait de dessus la conscience! plus d'hypocrisie, plus de bassesses, plus de lâchetés; Clotilde libre et moi plus libre qu'elle.

Je ne serais pas sincère si je n'avouais pas que bien souvent j'avais pensé à cette mort. Plus d'une fois je m'étais écrié: «Je n'en serai donc jamais délivré!» Mais il était si solidement bâti, si vigoureux, si résistant, que cette mort ne m'était jamais apparue que dans un lointain brumeux. La réalité avait été plus vite que ma pensée. Maintenant il était mourant.

Et pour qu'il mourût, pour que Clotilde fût libre, pour que je le fusse, je n'avais qu'un mot à dire ou plutôt à ne pas dire.

J'étais arrivé devant les bureaux du Courrier de Paris, je m'arrêtai pour réfléchir un moment; mais les passants qui allaient et venaient sur le trottoir ne me permettaient pas d'être maître de ma pensée. Ou plutôt le trouble qui s'était fait en moi ne me permettait pas de peser froidement les idées qui s'agitaient confusément dans mon âme. J'attribuais mon agitation aux distractions extérieures quand, en réalité, c'était un bouleversement intérieur qui m'empêchait de me recueillir.

J'allai sur le boulevard; là aussi il y avait foule; on me coudoyait, on me poussait; je me heurtais à des groupes que je ne voyais pas.

Et cependant j'avais besoin de ressaisir ma volonté et ma raison; j'avais besoin de me recueillir.

L'horloge d'un kiosque sur laquelle mes yeux s'arrêtèrent machinalement me dit qu'il était midi dix minutes; les journaux ne se publient qu'après la Bourse, j'avais du temps devant moi, je poussai jusqu'aux Tuileries.

Tout se heurtait si confusément dans mon cerveau qu'une idée à peine formée était effacée par une nouvelle, il me fallait le calme pour descendre en moi, et avant de prendre une résolution savoir nettement ce que j'allais faire.

Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les enfants et les promeneurs de sortir; le jardin était désert; je ne trouvai personne sous les marronniers, dont l'épais feuillage retenait la pluie.

Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant je ne voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un tourbillon, et mes pensées tournoyaient dans ma tête comme les feuilles sèches, alors que, saisies par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.

Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort pour l'empêcher de frapper son dernier coup.

Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir quelle conduite elle devait m'inspirer.

Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer à ma raison chancelante.

Cependant cette situation était bien simple et je n'étais pour rien dans les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était produite en dehors de moi, à mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la préparer. Ce n'était pas moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé d'une congestion mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure était venue et que la Providence voulait qu'il mourût.

De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui? Cela ne me regardait point. Étais-je le fils de M. de Solignac? son ami?

Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle que j'aimais, il m'avait réduit à cette vie misérable que je menais depuis si longtemps. Il était puni de ses infamies, et Dieu prenait enfin pitié de mes souffrances.

Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où j'allais atteindre le but que j'avais si longtemps rêvé, je m'en éloignais. Et pourquoi? Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre.

Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que Clotilde m'avait appris, d'aller répéter partout: «M. de Solignac est dans un état désespéré, et s'il apprend la vérité de la situation, il peut en mourir.» Mais ce n'est point ainsi que les choses se présentent.

Je n'ai dit à personne que M. de Solignac était mourant, et j'ai eu même la générosité de demander à celui qui pouvait répandre cette nouvelle de la cacher.

C'est bien assez. Plus serait folie. Si le journal édite cette nouvelle, si elle arrive sous les yeux de ceux qui ont intérêt à la connaître, et par eux si elle pénètre jusqu'à M. de Solignac, tant pis pour lui; ce ne sera pas ma faute.

Dieu l'aura voulu.

Je n'avais rien à faire, je n'avais qu'à laisser faire, ce qui était bien différent.

Cette conclusion apaisa instantanément le tumulte qui m'avait si profondément troublé. Je m'assis sur un banc. Rien ne pressait plus, puisque je n'irais pas au journal. Je me mis à regarder des pigeons qui roucoulaient dans les branches.

Le jardin était toujours désert et les oiseaux causaient en liberté. Au loin on entendait le murmure de la ville.

—Rien à faire, me disais-je. S'il doit mourir, il mourra; s'il doit guérir, il guérira; cela ne me regarde en rien. Les choses iront comme elles doivent aller.

Toute la question maintenant était de savoir s'il vivrait ou s'il mourrait. A son âge une congestion devait être mortelle. La mort était donc la probabilité. Clotilde serait veuve. Enfin!

Mais à cette idée je ne sentis pas en moi la joie qui aurait dû me transporter; au contraire.

Je me levai et repris ma marche sous les arbres, plus troublé peut-être qu'au moment où je discutais ma résolution; et, cependant, cette résolution était prise, maintenant, elle avait été raisonnée, pesée. D'où venait donc le tumulte qui soulevait ma conscience?

—Et quand il sera mort, me criait une voix, crois-tu que tu ne te souviendras pas que tu avais aux mains un moyen pour empêcher cette mort et que tu as tenu tes mains fermées? Si cette visite dont on t'a parlé a lieu, si elle le tue, pourras-tu te croire innocent? Quand tu embrasseras ta Clotilde, qui maintenant sera bien ta Clotilde, un fantôme ne se dressera-t-il pas derrière elle? En racontant cette nouvelle, Treyve ne savait pas l'effet qu'elle pouvait produire; toi, tu le connais, cet effet, et cependant tu permets qu'on publie la nouvelle. Tu appelles cela laisser aller les choses à la grâce de Dieu. As-tu le droit de laisser accomplir ce que tu peux empêcher? Ne tendras-tu pas la main à l'homme qui se noie et te diras-tu que c'est Dieu qui l'a voulu? Cet homme est ton ennemi. Mais c'est là ce qui, précisément, aggrave ton crime. Sa mort t'affranchit de tes lâchetés de chaque jour; tu seras libre. Le seras-tu, vraiment, et le poids du remords ne t'écrasera-t-il pas?

J'ai dit le mauvais, je peux dire le bon. Lorsque cette pensée se fut précisée dans mon esprit, je n'hésitai plus, et, quittant aussitôt les Tuileries, je repris le chemin du Courrier de Paris.

Deux heures sonnaient à l'horloge, ne serait-il pas trop tard?

Je demandai M. Sebert; on me répondit qu'il était parti après avoir corrigé ses épreuves. Je n'avais pas prévu cela. Je demandai où je pourrais le trouver. On me répondit: à cinq heures au café du Vaudeville.

—Et à quelle heure paraît le journal?

—A trois heures et demie.

Je restai un moment déconcerté. Si je ne pouvais voir le rédacteur qu'à cinq heures et si le journal paraissait à trois heures et demie, il m'était donc impossible d'empêcher la nouvelle de paraître.

—Si c'est pour affaire de rédaction, me dit le garçon de bureau, vous pouvez voir le secrétaire de la rédaction.

Assurément je devais le voir. J'entrai donc au bureau du secrétaire et lui expliquai le but du ma visite. Je m'adressais à sa complaisance pour qu'il ne publiât point la nouvelle de l'accident qui était arrivé à M. de Solignac.

—Le fait est vrai, n'est-ce pas? dit-il en mettant son pince-nez pour me regarder.

—Très-vrai.

—Alors, monsieur, je suis désolé de vous dire que je ne peux pas ne pas le publier.

—Cette publication peut tuer M. de Solignac s'il lit votre journal ou si quelqu'un lui parle de votre article.

—Cela pourrait peut-être arriver si l'article était rédigé dans une forme inquiétante. Mais cela n'est pas. Nous nous contentons d'annoncer le fait lui-même. M. de Solignac sait bien qu'il a éprouvé un accident.

—Il faudrait qu'il fût seul à le savoir, tous les jours on se sent malade et l'on ne s'inquiète que quand on est averti par ses amis.

—M. de Solignac serait le premier venu, je vous dirais tout de suite que je vais supprimer cette nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. Mieux que personne, puisque vous êtes l'ami de M. de Solignac, vous savez quelle position il occupe.

—Il ne faut pas s'exagérer l'importance de cette position; ce n'est pas parce que M. de Solignac est malade, que l'État est en danger ou que la Bourse va baisser.

—La Bourse, non, c'est-à-dire la Rente, mais les affaires dont M. de Solignac est le fondateur? C'est là ce qui donne une véritable importance à cette nouvelle. La mort de M. de Solignac peut ruiner bien des gens, car il est l'âme de ses entreprises. Excellentes tant qu'il les dirige, ces entreprises peuvent devenir mauvaises le jour où il ne sera plus là. Vous voyez donc que, sachant la maladie de M. de Solignac, il nous est impossible de n'en pas parler. On ne fait pas un journal pour soi, on le fait pour le public, et c'est un devoir d'apprendre au public tout ce qui peut l'intéresser. La maladie de M. de Solignac l'intéresse, je la lui annonce.

J'insistai; il ne se laissa point toucher.

—Le rédacteur en chef est absent pour le moment, me dit-il en manière de conclusion; je pense qu'il va rentrer avant la mise en pages; vous lui expliquerez votre demande, et s'il consent à supprimer la nouvelle, ce sera bien.

—Et s'il ne rentre pas?

—Je la publierai.

J'attendis. Rentrerait-il à temps, ou rentrerait-il trop tard?

—Si j'étais venu il y a deux heures, aurais-je trouvé votre rédacteur en chef ici? demandai-je.

—Non monsieur; il n'est pas venu aujourd'hui.

Je respirai. Les minutes, les quarts d'heure s'écoulèrent. Le rédacteur en chef n'arrivait pas. Trois heures sonnèrent, puis le quart, puis la demie. Il ne viendrait pas. La nouvelle paraîtrait.

—On va serrer la troisième page, dit un gamin coiffé d'un chapeau de papier.

—C'est celle où se trouve le fait Solignac, me dit le secrétaire de la rédaction.

Décidément Dieu le voulait. J'avais fait le possible.

A ce moment, la porte s'ouvrit.

—Voici le rédacteur en chef, dit le secrétaire. Et il expliqua à celui-ci ce que je demandais.

—Vous tenez beaucoup à ce que cette nouvelle ne paraisse pas? me dit le rédacteur en chef.

—Je tiens à faire tout ce que je pourrai pour l'empêcher.

—Eh bien! qu'on la supprime.

Il me fallut le remercier. Je tâchai de le faire de bonne grâce.

—Si vous voulez empêcher cette nouvelle d'être connue, me dit le secrétaire de la rédaction, il faudrait voir Sebert; car il va la mettre dans sa correspondance belge. Vous le trouverez au café du Vaudeville à cinq heures.

J'attendis M. Sebert jusqu'à cinq heures et demie, et une fois encore je crus que malgré mes efforts la nouvelle serait publiée; mais enfin il arriva; on me le désigna et il me fit le sacrifice de sa nouvelle. Tout d'abord il me refusa, j'insistai, il céda.

Je rentrai chez moi brisé: je trouvai un mot de Clotilde: M. de Solignac était mort à cinq heures.

Cette fois je respirai pleinement.

LVI

M. de Solignac mort, je croyais que Clotilde serait la première à me parler de l'avenir.

Cela pour moi résultait de nos deux positions: elle était riche et j'étais pauvre.

Sa fortune, il est vrai, n'était pas ce qu'on avait cru, car les affaires de M. de Solignac étaient fort embrouillées ou plus justement fort compliquées; mais leur liquidation, si mauvaise qu'elle fût, promettait encore un magnifique reliquat.

En tous cas cette fortune, alors même qu'elle serait diminuée dans des proportions improbables, serait toujours une grosse fortune en la comparant à ce que je pouvais mettre à côté d'elle, puisque mon avoir se réduit à rien.

Bien souvent, pensant à la mort de M. de Solignac et l'escomptant, si j'ose me servir de ce mot, je m'étais dit que, pour ce moment, il me fallait une fortune ou tout au moins une position pour l'offrir à Clotilde.

Malheureusement, une fortune ne s'acquiert point ainsi à volonté, et par cette seule raison qu'on en a besoin. Tous les jours, il y a des gens de bonne foi naïve qui se disent en se levant que décidément le moment est arrivé pour eux de faire fortune, et qui cependant se couchent le soir sans avoir pu réaliser cette idée judicieuse. Comment aurais-je fait fortune, d'ailleurs? Avec mes dessins, c'est à peine s'ils m'ont donné le nécessaire; car s'il y a des dessinateurs qui gagnent de l'argent, ce sont ceux qui joignent au talent un travail régulier, et ce n'est pas là mon cas. Je n'ai pas de talent, et je n'ai jamais pu travailler régulièrement, ce qui s'appelle travailler du matin au soir.

La seule chose que j'aie pu faire avec régularité, avec emportement, avec feu, ç'a été d'aimer.

Par là, par ce côté seulement, j'ai été un artiste. En ce temps de calme, de bourgeoisie et d'effacement, où l'amour ne semble plus être qu'une affaire comme les autres dans laquelle chacun cherche son intérêt, j'ai aimé. Pendant huit ans, ma vie a tenu dans le sourire d'une femme. Je me suis donné à elle tout entier, esprit, volonté, conscience. Je n'ai eu qu'un but, elle, qu'un désir, elle, toujours elle.

Durant ces huit années, la grande affaire, pour moi, n'a pas été le Grand-Central, l'attentat d'Orsini ou les élections de Paris, mais simplement de savoir le lundi si Clotilde allait à l'Opéra, et le mardi si elle irait aux Italiens; puis, cela connu, ma grande affaire a été d'aller moi-même à l'Opéra ou aux Italiens. J'ai été le satellite d'un astre qui m'a entraîné dans ses mouvements, ne m'en permettant pas d'autres que ceux qu'il accomplissait lui-même.

Il est facile de comprendre, n'est-ce pas, qu'à vivre ainsi on ne fait pas fortune? C'est ce qui est arrivé pour moi.

Pécuniairement, je suis exactement dans la même situation qu'au moment où j'ai donné ma démission. Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées, eussent bien vite formé une fortune. Mais, grâce au ciel, je n'en ai jamais profité. Il suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût impossible de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont pas manqué), je n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon intelligence comme mon coeur étaient à Clotilde.

Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour demander en mariage une femme riche.

Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on, vous l'étiez encore pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant si le monde était organisé d'après la loi naturelle; mais comme il est réglé par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord paraît excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur.

Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire: attendre que Clotilde me parlât de ce mariage.

Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta femme,» pour me répéter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une signification immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.

Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais bien une autre à laquelle, je l'avoue, j'étais loin de penser.

Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la femme de M. de Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait le nom dût amener le plus léger changement entre nous. Nous serions un peu plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande, qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que je n'allasse demeurer chez elle.

Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je la connaissais peu!

—Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après la mort de M. de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question délicate.

—Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la première, et je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant d'empressement à venir au-devant de mes désirs.

Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien convaincu qu'elle ne pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arrêtai pas devant cet étonnement et je continuai:

—Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous; c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le rôle que joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une femme riche est fort ridicule, et il l'expose à toutes sortes d'humiliations, à toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout le monde croit à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la joie.

Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arrêta:

—Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous avons tout le temps de nous en occuper, c'est du présent. La mort de M. Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter.

—Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir, dis-je, tombant du rêve dans la réalité, rougissant de ma naïveté, humilié de ma sottise, profondément blessé dans ma confiance.

—Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac.

—Vraiment?

—Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à une réserve dont une femme est affranchie par l'usage.

—L'usage est admirable.

—Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable; il est, cela suffit pour que je désire lui obéir et pour que je vous demande de me faciliter cette tâche... pénible. Si vous y consentez, nous ne nous verrons donc que dans l'intimité la plus étroite. Si nous étions maintenant ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher pour le présent, et en même temps ce serait donner de notre passé une explication que le monde ne pardonnerait pas.

Je n'avais rien à répondre à cette morale mondaine, ou plutôt la surprise, l'indignation et la douleur ne me permettaient pas de dire ce que j'avais dans le coeur: les paroles seraient allées trop vite et trop loin.

Je me conformai à ce qu'elle exigeait, nous adoptâmes un genre de vie qui devait respecter ses singuliers scrupules, et bien entendu il ne fut pas question entre nous de mariage. Nous avions le temps, suivant son expression; ce n'était pas à moi maintenant qu'il appartenait de s'occuper de notre avenir; l'expérience du présent m'était une trop cruelle leçon.

Le temps s'écoulait ainsi, lorsqu'un fait se présenta qui exaspéra encore ma réserve à ce sujet. Clotilde se trouva enceinte.

De même qu'elle m'avait souvent parlé autrefois de son désir d'être ma femme, de même elle m'avait parlé souvent aussi de son désir d'avoir un enfant. «Un enfant de toi, me disait-elle, un enfant qui te ressemble, qui porte ton nom, pourquoi n'est-ce pas possible?» Il semblait donc que, ce souhait réalisé, elle devrait en être heureuse.

Ce fut la figure sombre et avec un véritable chagrin qu'elle m'annonça cette nouvelle.

Mon premier mouvement fut un transport de joie; mais je n'étais malheureusement plus au temps où je m'abandonnais à mon premier mouvement. Avant de répondre par un mot ou par un regard de bonheur, j'examinai Clotilde: son attitude me confirma ce que le son de sa voix m'avait déjà indiqué.

Pour toute autre femme, il n'y avait qu'une issue à cette situation, le mariage. Mais telles étaient les conditions dans lesquelles nous nous trouvions placés que je ne pouvais pas prononcer ce mot si simple, car aussitôt l'enfant devenait un moyen dont je me serais servi pour forcer un consentement qu'on ne donnait pas de bonne volonté.

Je ne répondis pas.

—Vous ne me répondez pas, dit-elle, en me regardant.

—Vous êtes convaincue, n'est-ce pas, que ce que vous m'apprenez me donne la joie la plus grande que je puisse recevoir de vous; mais que puis-je vous répondre? C'est à vous de parler. Que voulez-vous pour nous? que voulez-vous pour cet enfant? que voulez-vous pour moi?

Elle resta pendant plusieurs minutes silencieuse:

—J'ai la tête troublée, dit-elle, je ne saurais prendre en ce moment une résolution sur un sujet de cette importance; laissez-moi réfléchir, nous en reparlerons.

Ce retard ne donnait que trop clairement à entendre ce que serait cette résolution. Elle fut en effet d'attendre, attendre encore; un mariage suivant de si près la mort de M. de Solignac était un aveu brutal. On cacherait la grossesse, et pour cela nous irions à l'étranger.

Ce fut ainsi que nous partîmes pour l'Angleterre et que nous allâmes nous établir dans l'île de Wight, à Ryde, où, sous un faux nom, nous occupâmes une villa de Brigstoche Terrace.

J'aurais eu le coeur libre de toute préoccupation que les sept mois que nous passâmes là auraient assurément été les plus beaux de ma vie. Nous étions libres, nous étions seuls, et jamais amants, jamais mari et femme n'ont vécu dans une plus étroite intimité. Pour tout le monde, en effet, nous étions mari et femme, excepté pour nous, hélas!

Cependant ces sept mois s'écoulèrent vite dans cette île charmante où chaque jour nous faisions de délicieuses promenades, et où les jours de pluie nous avions pour nous distraire la vue splendide qui de notre terrasse s'étendait sur les côtes du Hampshire, le détroit du Solent et les flottes de navires aux blanches voiles qui passent et repassent sans cesse dans cette baie.

Quand le terme fatal arriva, nous quittâmes l'île de Wight pour Londres, obéissant en cela à une nouvelle exigence de Clotilde.

—Vous vous êtes jusqu'à présent conformé à mon désir, me dit-elle, et je saurai un jour vous payer le sacrifice que vous m'avez fait si généreusement. Maintenant, j'ai une nouvelle grâce à vous demander. Il faut que la naissance de notre enfant soit cachée. Ici, il serait trop facile de la découvrir. Allons à Londres.

Nous allâmes à Londres où elle donna naissance à une fille que j'appelai Valentine, du nom de ma mère.

—Maintenant, me dit Clotilde, tu es bien certain que je serai ta femme, n'est-ce pas, et notre enfant doit te rassurer mieux que toutes les promesses. Laisse-moi donc arranger notre vie pour assurer notre amour sans rien compromettre.

Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai conduire ma fille chez une nourrice qui m'avait été trouvée à Courtigis sur les bords de l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite ce pays; c'est une très-excellente et très digne femme qui voulut bien me promettre de veiller sur ma fille et d'être pour elle une mère en attendant le moment où la mère véritable voudrait se faire connaître.

LVII

La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions, les raisonnements n'avaient pu faire, elle me démontra jusqu'à l'évidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.

Pourquoi?

Un autre que moi examinant cette question eût trouvé l'explication de sa résistance dans des raisons personnelles, c'est-à-dire dans la fatigue d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves certaines que son amour ne s'était point affaibli et qu'il était maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers mois de notre liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un pas décisif: Clotilde voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien m'aimer, elle ne voulait pas plus.

Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif déterminant de son refus était dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme qui n'était rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle entraînée par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le supposer un instant; légataire de M. de Solignac, elle était assez riche pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la dominait, c'était l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire qu'elle avait épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au temps où elle était mariée, dît que cet homme était son amant, elle n'en avait eu souci. Mais qu'il dît maintenant que de cet amant elle faisait son mari, c'était ce qu'elle ne pouvait supporter. Étrange morale, contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et d'ailleurs, il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres femmes qui aient agi de cette manière.

Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir Clotilde venir au-devant de mes désirs en me donnant ce dernier témoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'était changé dans notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette situation tant qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu qu'elle fût à moi, c'était l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, s'il devait venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de l'intérieur et du foyer.

Mais la naissance de Valentine changeait complétement la situation. Il fallait qu'elle eût un père, une mère, une famille, la chère petite. Et le mariage, qui pour nous n'était pas rigoureusement exigé, le devenait pour elle; il fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et aussi pour nous.

Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le consentement de Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquérir un nom ou une fortune, et, ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.

Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au lendemain: il faut des conditions particulières, du temps, des occasions et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et après avoir reconnu que j'étais absolument incapable de faire fortune, je m'arrêtai à l'idée de tâcher de me faire un nom dans la guerre d'Amérique. Il me sembla que pour un homme déterminé qui connaissait la guerre, il y avait là des occasions de se distinguer: les Américains avaient besoin de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se présenteraient.

Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter Clotilde, quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, et, si douloureux qu'il pût être, je ne devais pas hésiter à me l'imposer.

Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer un bon accueil et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'être utiles. Pour cela, je songeai à m'adresser à mon ancien camarade Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je n'avais pas pu accepter.

Devenu général, Poirier était maintenant un personnage dans l'État; il avait l'oreille et la confiance de son maître et tout le monde comptait avec lui; il pouvait à peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je désirais obtenir, cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, et je savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considérable aux États-Unis.

Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous étions assez souvent rencontrés, et toujours il m'avait raillé de ce qu'il appelait «la fidélité de ma paresse;» dans les circonstances présentes, il voudrait peut-être m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»

Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; il me répondit aussitôt qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A neuf heures, je me présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des Champs-Élysées.

Non content d'être devenu général et d'occuper deux ou trois fonctions de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac et comme beaucoup d'autres, a profité de sa situation pour faire des affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me faudrait attendre et ne passer qu'après eux, mais quand j'eus donné mon nom, on me fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.

En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, et trois enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.

—Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas déranger M. Number one.

Et comme je le regardais:

—Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous le présenter; le voici, c'est mon fils aîné. Maintenant, voici miss Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant à miss Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les désigner par un numéro. Je sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une femme vous laisse tranquillité et liberté; elle s'occupe de sa famille, elle se soigne elle-même et elle ne peut pas faire de reproches à un mari aussi... bon mari. Quant à doter ou à caser tout ce petit monde, la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?

—Je viens vous demander si vous pouvez me faire admettre dans l'armée américaine avec mon grade de capitaine?

—Vous voulez quitter Paris, vous, maintenant?

—Je suis arrivé à un âge où il faut absolument que je me fasse une position, et je viens vous prier de m'y aider.

—Vous voulez une position et vous voulez en même temps quitter la France! pardonnez ma surprise, mais ce que vous me dites là est tellement extraordinaire pour quelqu'un qui vous connaît et qui vous a suivi comme moi, que vous ne vous fâcherez pas, je l'espère, de mes exclamations.

—Nullement; vous avez le droit d'être surpris d'une détermination qui ne peut pas être plus étrange pour vous qu'elle ne l'est pour moi-même.

—Alors, très-bien. Mais revenons à votre affaire. Vous voulez prendre du service dans l'armée américaine. Dans laquelle, celle du Nord ou celle du Sud? Mon beau-père est pour le Nord et les oncles de ma femme sont pour le Sud; je puis donc vous servir dans l'un ou l'autre parti, et je le ferai avec plaisir. Seulement, si vous me permettez un conseil, je vous engagerai à ne prendre ni l'un ni l'autre.

—Et pourquoi?

—Parce que, pour prendre tel ou tel parti, il faut savoir d'avance celui qui triomphera, et dans la guerre d'Amérique, la question, en ce moment, est difficile. Le Nord? le Sud? Pour moi, je n'en sais rien. A quoi vous servira de vous être battu pour le Nord, si c'est le Sud qui triomphe? Vous serez un vaincu, et il faut toujours s'arranger pour être un vainqueur; au moins, c'est ma règle de conduite, et je la crois bonne. Je ne vous conseille donc pas de prendre du service en Amérique.

—J'aurais bien des choses à répondre à votre théorie, mais ce que je veux dire seulement, c'est que si l'idée m'est venue d'aller en Amérique, c'est qu'il n'y a qu'en Amérique qu'on fasse la guerre en ce moment, et comme c'est par la guerre seule que je peux gagner la position que je veux, il faut bien que j'aille où l'on se bat.

—Alors nous pouvons nous entendre; dès lors que c'est une affaire, une bonne affaire que vous cherchez, j'ai mieux à vous proposer que ce que vous avez en vue. Mais qui m'eût dit que vous seriez un jour ambitieux? comme les hommes changent!

—Hélas!

—Je ne dis pas hélas comme vous, car comment gouverner un pays si tous les hommes gardaient les illusions de la jeunesse? Enfin voici ce que j'ai à vous offrir. S'il n'y a qu'aux États-Unis qu'on se batte en ce moment, on pourrait bientôt se battre ailleurs, c'est-à-dire au Mexique. Vous savez que l'Espagne, l'Angleterre et la France ont des réclamations à adresser à ce pays pour des dettes qu'il ne paye pas. Si le Mexique ne s'exécute pas de bonne volonté, on l'exécutera par la force. Les choses en sont là pour le moment, et ce qui rend une expédition assez probable, c'est que dans les réclamations de la France, se trouve une créance qui est une affaire personnelle pour l'un des maîtres de notre gouvernement. En un mot, un banquier de Mexico nommé Jecker demande au gouvernement mexicain quinze millions de piastres, et sur cette somme il abandonnera 30 pour 100 à un de nos amis, si celui-ci parvient, par un moyen quelconque, à le faire payer. Vous comprenez, n'est-ce pas, que si un tel personnage est dans l'affaire, il saura en tirer parti, et que, coûte que coûte, il la poussera jusqu'au bout?

—Jusqu'à faire la guerre?

—Jusqu'à tout. Mais cette affaire n'est pas celle que je veux vous proposer. Le puissant associé qu'a su trouver Jecker a éveillé des convoitises au Mexique. On a pensé ne pas s'en tenir au recouvrement des créances, et l'on est venu m'offrir l'achat de mines d'or, d'argent et de diamants dans deux provinces. Ces mines, paraît-il, sont d'une richesse extraordinaire, et elles pourraient être la source d'une immense fortune pour ceux qui les exploiteront. Je ne puis aller au Mexique voir ce qu'il y a de vrai dans ce qu'on me raconte: voulez-vous y aller à ma place?

—Je ne verrais rien; je ne connais pas les mines.

—Vous savez l'espagnol, et, de plus, vous êtes le seul homme en qui j'aie une confiance absolue; d'avance, je suis certain que vous ne tâcherez pas de prendre pour vous seul l'affaire que je vous offre, et que vous vous contenterez de la part qui vous sera faite, laquelle part, bien entendu, sera considérable. Quant à ce qui est des mines, je vous donnerai un ingénieur que vous dirigerez et qui vous renseignera sur la partie technique de l'affaire.

—Je vous demandais la guerre et c'est la fortune que vous me proposez.

—La guerre n'était-elle pas pour vous une occasion de faire fortune? prenez celle qui se présente, elle est moins dangereuse et plus sûre. Pour vous montrer une partie des chances qu'elle offre, je dois ajouter à ce que je vous ai dit que j'ai l'espérance de la faire accepter par l'empereur. Déjà il a été question pour lui d'acheter la terre d'Encenillas, dans la province de Chihuahua. Mon affaire est beaucoup plus belle; je crois qu'elle pourra le tenter. Il a toujours eu les yeux tournés vers le Mexique; autrefois, il a voulu percer l'isthme de Tehuantepec et depuis il s'est enthousiasmé pour le triomphe des races latines dans l'ancien et le nouveau continent. Si je l'entraîne dans mon projet, c'est pour nous la fortune la plus considérable qu'on puisse rêver; c'est l'exploitation des mines du Mexique qui, pendant plusieurs siècles, a fait la grandeur de l'Espagne. Cela vaudra bien les 75 millions de notre ami.

Pendant plus d'une heure, il m'exposa aussi son idée que je résume dans ces quelques mots; puis il me donna jusqu'au lendemain pour lui rapporter une réponse définitive.

LVIII

Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes confidences, que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de choses se sont passées depuis, que les faits se brouillent dans ma mémoire et que je ne sais plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté à ma première entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a proposé de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre mon récit. Si je me répète, je réclame ton indulgence.

Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain sur ce que je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ébloui; je ne voyais plus clair en moi. Sensible à l'argent, quelle chute et quelle honte!

Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais sensible, c'était au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et sûrement. En prenant du service dans l'armée américaine j'arriverais peut-être à conquérir un grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était une fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en quelques mois, j'obtenais la réalisation assurée de mes désirs. A mon retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus de raisons pour se défendre et attendre.

On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnête, quand on ne s'est pas trouvé mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait dérober en allongeant la main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas quelle est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter que pour résister à nos propres besoins et non à ceux des êtres que nous aimons. Se sacrifier à son devoir n'est pas bien difficile; ce qui l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant.

Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le gouvernement du coup d'État! Amant et père, je balançais pour savoir si j'accepterais ou refuserais de m'associer à l'auteur même de ce coup d'État. Que de distance parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais et je cherchais des raisons pour ne pas la repousser.

Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.

Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui se passait dans mon âme ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander quel sujet me préoccupait.

—On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.

—Au Mexique, vous?

—Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considérable.

—Vous avez souci de la fortune maintenant.

—J'ai souci de vous et de Valentine.

—Il me semble que nous n'avons pas besoin que vous nous gagniez une fortune, et si votre voyage au Mexique n'a pas un autre but, vous pouvez ne pas l'entreprendre.

—Faut-il être franc et ne m'en voudrez-vous pas si je vous dis toutes les pensées qui ont traversé mon esprit inquiet?

—Je vous en veux, ayant eu ces idées, de me les avoir cachées.

—Eh bien, j'ai cru que si vous n'aviez point encore réalisé le rêve que nous caressions tous deux autrefois, en un mot, que si vous n'aviez pas encore décidé notre mariage, c'est que vous aviez été, c'est que vous étiez arrêtée par des raisons de convenance qui résultent de ma position.

—De la nôtre, cela est vrai, mais non pas exclusivement de la vôtre.

—Enfin j'ai cru que si au lieu d'être ce que je suis, j'étais général ou bien si j'avais une certaine situation financière, ces raisons perdraient singulièrement de leur force.

—A quels mobiles supposez-vous donc que j'obéisse en différant notre mariage?

—A la peur de certaines interprétations. Pour vous mettre à l'abri des interprétations et pouvoir dès lors faire valoir hardiment mes droits, j'ai voulu obtenir cette situation, et je suis allé demander à Poirier les moyens d'être admis avec mon grade dans l'armée américaine. Au lieu de m'aider à prendre du service aux États Unis, Poirier m'a proposé de m'associer à une grande entreprise pour une exploitation des mines au Mexique; cette entreprise doit faire la fortune de ceux qui la dirigeront.

—Vous seriez forcé de rester au Mexique.

—Si cette condition m'avait été posée, vous ne me verriez pas hésitant; j'aurais refusé tout de suite. Vous savez bien que je ne peux rester que là où vous êtes; il s'agit seulement d'un voyage de quelques mois.

—Et vous hésitez?

—J'ai peur de m'éloigner; et puis j'ai honte d'entrer dans une affaire où se trouvent certains associés.

Je lui expliquai alors la combinaison de Poirier.

—Vous m'avez demandé à être franc, dit-elle après m'avoir attentivement écouté; à mon tour je veux être franche aussi. Que vous alliez prendre du service dans l'armée américaine, je m'y oppose, pour moi d'abord, pour Valentine, ensuite. Mais que vous alliez au Mexique dans les conditions qui vous sont offertes, j'en serai bien aise. Si votre affaire réussit, il me sera agréable de recevoir de vous une fortune. Si elle ne réussit pas, vous aurez par votre absence fait taire certains bruits dont je m'effraye, et alors rien ne s'opposera plus à ce mariage que vous ne pouvez pas désirer plus vivement que je ne le désire moi-même.

Engagé dans ces termes, cet entretien, qui fut long, ne pouvait avoir qu'un résultat: me décider à accepter les propositions de Poirier. Les unes après les autres, Clotilde combattit mes hésitations. Raison, raillerie, tendresse, elle parla toutes les langues, et je dois le dire, elle n'eut pas grand'peine à réduire au silence ma conscience troublée. Je luttais plus par devoir que par conviction et je combattais pour pouvoir me dire que j'avais combattu. Ma misérable résistance était celle de la femme entraînée par sa passion qui dit «non» des lèvres et «oui» du coeur.

—Je sais, dit-elle, lorsque je la quittai, tard, dans la nuit, ce que sont les doutes qui nous torturent dans la séparation. Au Mexique, loin de moi, ne recevant pas les lettres que tu attendras, ton esprit jaloux s'inquiétera peut-être et se forgera des chimères qui te tourmenteront. Il faut alors que tu retrouves au fond de ton coeur des souvenirs qui te rassurent mieux que des paroles certaines: Je te jure donc qu'à ton retour, que ce soit dans trois mois, que ce soit dans un an, tu me retrouveras t'aimant comme je t'aime aujourd'hui, comme je t'aime depuis que nous nous sommes vus pour la première fois.

—Ma femme?

—Oui, ta femme.

Le lendemain matin j'étais chez Poirier pour lui annoncer mon acceptation.

—Du moment que vous ne me refusiez pas au premier mot, me dit-il avec un sourire railleur, j'étais certain d'avance de la réponse que vous me feriez aujourd'hui. C'est pour cela que je vous ai donné sans inquiétude le temps de la réflexion et du conseil.

Il dit ce dernier mot en le soulignant.

—Maintenant, continua-t-il, il ne reste plus qu'à arranger votre départ; le plus tôt sera le mieux. Je me suis occupé de l'ingénieur que je dois vous adjoindre et je l'attends. Avant qu'il arrive, je dois vous dire que vous serez le véritable chef de l'expédition; c'est à vous qu'il aura affaire et non à moi; c'est en vous seul que je mets ma confiance. Je ne veux de lui que des rapports techniques. Pour vous, naturellement, vous m'adresserez tous les rapports que vous jugerez utiles. Cependant, je dois vous prévenir qu'il serait bon que votre correspondance avec moi eût un double caractère: l'un confidentiel, dans lequel vous me diriez tout, ce qui s'appelle tout; l'autre, dans lequel vous pourriez vous en tenir aux généralités.

Et comme je faisais un mouvement de surprise:

—Ce que je vous demande, me dit-il, ce n'est pas d'altérer la vérité et de montrer le bon de notre entreprise en cachant le mauvais. Je ne pense pas à cela; je sais qu'il serait inutile de vous faire une proposition de ce genre. Je pense à notre principal associé, qui aime la chimère. Si vos lettres qui seront lues par lui étaient trop nettes et trop affirmatives, elles l'ennuieraient; si, au contraire, elles se tiennent dans un certain vague en côtoyant l'irréalisable et l'impossible; si, en même temps, elles sont bourrées de considérations profondes sur le rôle des races latines dans l'humanité, elles produiront un effet utile. Je vous indique ce point de vue et vous prie de ne pas le négliger.

Mon départ fut bien vite arrangé, et Clotilde voulut me conduire jusqu'à Southampton, où je donnai rendez-vous à mon ingénieur pour nous embarquer.

Après avoir été à Courtigis embrasser ma fille et la recommander à madame d'Arondel, nous partîmes, Clotilde et moi, pour l'île de Wight; et en attendant mon embarquement pour Vera-Cruz, nous pûmes passer trois journées dans notre ancienne villa de Brigstocke Terrace. Ce sont assurément les plus belles de ma vie, car, bien que je fusse à la veille d'une séparation qui serait longue peut-être, je ne pensais qu'aux joies de l'heure présente et au bonheur du retour.

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