HECTOR MALOT (continued 3)
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Pour expliquer ces précautions, on dit qu'elles ne sont prises que contre les sociétés secrètes qui veulent descendre dans la rue, et dans certains journaux, dans le public bourgeois, on parle beaucoup de complots socialistes. Sans nier ces complots qui peuvent exister, je crois qu'on exagère fort les craintes qu'ils inspirent et qu'on en fait un épouvantail pour masquer d'autres complots plus sérieux et plus redoutables.
Il n'y a qu'à écouter le langage des officiers pour être fixé à ce sujet. Et bien que depuis mon arrivée à Paris j'aie peu quitté mon père, j'en ai assez entendu dans deux ou trois rencontres que j'ai faites pour être bien certain que l'armée est maintenant préparée et disposée à prendre parti pour Louis-Napoléon.
L'irritation contre l'Assemblée est des plus violentes; on la rend seule responsable des difficultés de la situation; on accuse la droite de ne penser qu'à nous ramener le drapeau blanc, la gauche de vouloir nous donner le drapeau rouge avec le désordre et le pillage; entre ces deux extrêmes il n'y a qu'un homme capable d'organiser un gouvernement qui satisfasse les opinions du pays et ses besoins; c'est le président; il faut donc soutenir Louis-Napoléon et lui donner les moyens, coûte que coûte, d'organiser ce gouvernement; un pays ne peut pas tourner toujours sur lui-même sans avancer et sans faire un travail utile comme un écureuil en cage; si c'est la Constitution qui est cette cage, il faut la briser.
D'autres moins raisonnables (car il faut bien avouer que dans ces accusations il y a du vrai, au moins en ce qu'elles s'appliquent à l'aveuglement des partis qui usent leurs forces à se battre entre eux, sans souci du troisième larron), d'autres se sont ralliés à Louis-Napoléon parce qu'ils sont las d'être commandés par des avocats et des journalistes.
—L'armée doit avoir pour chef un militaire, disent-ils, c'est humiliant d'obéir à un pékin.
Et si on leur fait observer que pour s'être affublé de broderies et de panaches, Louis-Napoléon n'est pas devenu militaire d'un instant à l'autre, ils se fâchent. Si on veut leur faire comprendre qu'un simple pékin comme Thiers, par exemple, qui a étudié à fond l'histoire de l'armée, nous connaît mieux que leur prince empanaché, ils vous tournent le dos.
C'est un officier de ce genre qui dernièrement répondait à un député, son ami et son camarade: «Vous avez voté une loi pour mettre l'armée aux ordres des questeurs, c'est bien, seulement ne t'avise pas de me donner un ordre; sous les armes je ne connais que l'uniforme; si tu veux que je t'obéisse, montre-moi tes étoiles ou tes galons.»
On parle aussi de réunions qui auraient eu lieu à l'Élysée, et dans lesquelles les colonels d'un côté, les généraux d'un autre, auraient juré de soutenir le président, mais cela est tellement sérieux que je ne peux le croire sans preuves, et les preuves, bien entendu, je ne les ai pas. Je ne rapporte donc ces bruits que pour montrer quel est l'esprit de l'armée; sans qu'elle proteste ou s'indigne, elle laisse dire que ses chefs vont se faire les complices d'un coup d'État et tout le monde trouve cela naturel.
Non-seulement on ne proteste pas, mais encore il y a des officiers de l'entourage de Louis-Napoléon qui annoncent ce coup d'État et qui en fixent le moment à quelques jours près. C'est ce qui m'est arrivé avec un de ces officiers, et cela me paraît tellement caractéristique que je veux le consigner ici.
Tous ceux qui ont servi en Algérie, de 1842 à 1848, ont connu le capitaine Poirier. Quand Poirier, engagé volontaire, arriva au corps en 1842, il était précédé par une formidable réputation auprès des officiers qui avaient vécu de la vie parisienne; ses maîtresses, ses duels, ses dettes lui avaient fait une sorte de célébrité dans le monde qui s'amuse. Et ce qui avait pour beaucoup contribué à augmenter cette célébrité, c'était l'origine de Poirier. Il était fils, en effet, du père Poirier, le restaurateur, chez qui les jeunes générations de l'Empire et de la Restauration ont dîné de 1810 à 1835. A faire sauter ses casseroles, le père Poirier avait amassé une belle fortune, dont le fils s'était servi pour effacer rapidement le souvenir de son origine roturière. En quelques années, le nom du fils avait tué le nom du père, et Poirier était ainsi arrivé à cette sorte de gloire que, lorsqu'on prononçait son nom, on ne demandait point s'il était «le fils du père Poirier»; mais bien s'il était le beau Poirier, l'amant d'Alice, des Variétés. Il s'était conquis une personnalité.
Malheureusement, ce genre de conquête coûte cher. A vouloir être l'amant des lorettes à réputation; à jouer gros jeu; à ne jamais refuser un billet de mille francs aux emprunteurs, de peur d'être accusé de lésinerie bourgeoise; à vivre de la vie des viveurs, la fortune s'émiette vite. Celle qui avait été lentement amassée par le père Poirier s'écoula entre les doigts du fils comme une poignée de sable. Et, un beau jour, Poirier se trouva en relations suivies avec les usuriers et les huissiers.
Il n'abandonna pas la partie, et pendant plus de dix-huit mois, il fut assez habile pour continuer de vivre, comme au temps où il n'avait qu'à plonger la main dans la caisse paternelle.
Cependant, à la fin et après une longue lutte qui révéla chez Poirier des ressources remarquables pour l'intrigue, il fallut se rendre: il était ruiné et tous les usuriers de Paris étaient pour lui brûlés. En cinq ans, il avait dépensé deux millions et amassé trois ou quatre cent mille francs de dettes.
Cependant tout n'avait pas été perdu pour lui dans cette vie à outrance; s'il avait dissipé la fortune paternelle, il avait acquis par contre une amabilité de caractère, une aisance de manières, une souplesse d'esprit que son père n'avait pas pu lui transmettre. En même temps il s'était débarrassé de préjugés bourgeois qui n'étaient pas de mode dans le monde où il avait brillé. C'était ce qu'on est convenu d'appeler «un charmant garçon,» et il n'avait que des amis.
Assurément, s'il lui fût resté quelques débris de sa fortune ou bien s'il eût été convenablement apparenté, on lui aurait trouvé une situation au moment où il était contraint de renoncer à Paris,—une sous-préfecture ou un consulat. Mais comment s'intéresser au fils «du père Poirier,» alors surtout qu'il était complètement ruiné?
Il avait fait ainsi une nouvelle expérience qui lui avait été cruelle, et qui n'avait point disposé son coeur à la bienveillance et à la douceur.
Il fallait cependant prendre un parti; il avait pris naturellement celui qui était à la mode à cette époque, et en quelque sorte obligatoire «pour un fils de famille;» il s'était engagé pour servir en Algérie.
Son arrivée au régiment, où il était connu de quelques officiers, fut une fête: on l'applaudit, on le caressa, et chacun s'employa à lui faciliter ses débuts dans la vie militaire.
Il montait à cheval admirablement, il avait la témérité d'un casse-cou, il compta bientôt parmi ses amis autant d'hommes qu'il y en avait dans le régiment, officiers comme soldats, et les grades lui arrivèrent les uns après les autres avec une rapidité qui, chose rare, ne lui fit pas d'envieux.
Quand j'entrai au régiment, il était lieutenant, et il voulut bien me faire l'honneur de me prendre en amitié. Avec la naïve assurance de la jeunesse, j'attribuai cette sympathie de mon lieutenant à mes mérites personnels. Heureusement je ne tardai pas à deviner les véritables motifs de cette sympathie: j'étais vicomte, et ce titre valait toutes les qualités auprès «du fils du père Poirier.»
Cela, je l'avoue, me refroidit un peu; j'aurais préféré être aimé pour moi-même plutôt que pour un titre qui flattait la vanité de «mon ami.» En même temps, quelques découvertes que je fis en lui contribuèrent à me mettre sur mes gardes: il était, en matière de scrupules, beaucoup trop libre pour moi, et je n'aimais pas ses railleries, spirituelles d'ailleurs, contre les gens qu'il appelait des «belles âmes.»
Mais un hasard nous rapprocha et nous obligea, pour ainsi dire, à être amis. Poirier était la bravoure même, mais la bravoure poussée jusqu'à la folie de la témérité; quand il se trouvait en face de l'ennemi, il s'élançait dessus, sans rien calculer: «Il y a un grade à gagner, disait-il en riant; en avant!»
A la fin de 1846, lors d'une expédition sur la frontière du Maroc, il employa encore ce système, et son cheval ayant été tué, lui-même étant blessé, j'eus la chance de le sauver, non sans peine et après avoir reçu un coup de sabre à la cuisse, que les changements de température me rappellent quelquefois.
—Mon cher, me dit-il dans ce langage qui lui est particulier, je vous payerai ce que vous venez de faire pour moi. Si vous m'aviez sauvé l'honneur, je ne vous le pardonnerais pas, car je ne pourrais pas vous voir sans penser que vous connaissez ma honte, mais vous m'avez sauvé la vie dans des conditions héroïques pour nous deux, et je serai toujours fier de m'en souvenir et de le rappeler devant tout le monde.
En 1848, il revint à Paris, se mit à la disposition de Louis-Napoléon; et lorsque celui-ci fut nommé président de la République, il l'attacha à sa personne pour le remercier des services qu'il lui avait rendus.
Tel est l'homme qui, en une heure de conversation et par ce que j'ai vu autour de lui, m'a convaincu que nous touchions à une crise décisive.
XIX
C'était en sortant pour porter aux Messageries le souvenir et la lettre que j'envoyais à Clotilde, que j'avais rencontré Poirier. Sur le Pont-Royal j'avais entendu prononcer mon nom et j'avais aperçu Poirier qui descendait de la voiture dans laquelle il était pour venir au-devant de moi.
—A Paris, vous, et vous n'êtes pas même venu me voir?
Je lui expliquai les motifs qui m'avaient amené et qui me retenaient près de mon père.
—Enfin, puisque vous avez pu sortir aujourd'hui, je vous demande que, si vous avez demain la même liberté, vous veniez me voir. J'ai absolument besoin d'un entretien avec vous: un service à me rendre; un poids à m'ôter de dessus la conscience.
—Vous parlez donc de votre conscience, maintenant?
—Je ne parle plus que de cela: conscience, honneur, patrie, vertu, justice, c'est le fonds de ma langue; j'en fais une telle consommation qu'il ne doit plus en rester pour les autres. Mais assez plaisanté; sérieusement, je vous demande, je vous prie de venir rue Royale, n° 7, aussitôt que vous pourrez, de onze heures à midi. Il s'agit d'une affaire sérieuse que je ne peux vous expliquer ici, car j'ai dans ma voiture un personnage qui s'impatiente et que je dois ménager. Viendrez-vous?
—Je tâcherai.
—Votre parole?
—Vous n'y croyez pas.
—Pas à la mienne; mais à la vôtre, c'est différent.
—Je ferai tout ce que je pourrai.
Je n'allai point le voir le lendemain, mais j'y allai le surlendemain, assez curieux, je l'avoue, de savoir ce qu'il y avait sous cette insistance.
Arrivé rue Royale, on m'introduisit dans un très-bel appartement au premier étage, et je fus surpris du luxe de l'ameublement, car je croyais Poirier très-gêné dans ses affaires. Dans la salle à manger une riche vaisselle plate en exposition sur des dressoirs. Dans le salon, des bronzes de prix. Partout l'apparence de la fortune, ou tout au moins de l'aisance dorée.
—Je parie que vous vous demandez si j'ai fait un héritage, dit Poirier en m'entraînant dans son cabinet; non, cher ami, mais j'ai fait quelques affaires; et d'ailleurs, si je puis vivre en Afrique en soldat, sous la tente, à Paris il me faut un certain confortable. Cependant, je suis devenu raisonnable. Autrefois, il me fallait 500,000 francs par an; aujourd'hui, 80,000 me suffisent très-bien. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit, et je vous prie de croire que je ne vous ai pas demandé à venir me voir pour vous montrer que je n'habitais pas une mansarde. Si je n'avais craint de vous déranger auprès de monsieur votre père malade, vous auriez eu ma visite; je n'aurais pas attendu la vôtre. Vous savez que je suis votre ami, n'est-ce pas?
Il me tendit la main, puis continuant:
—Vous avez dû apprendre ma position auprès du prince. Le prince, qui n'a pas oublié que j'ai été un des premiers à me mettre à son service, alors qu'il arrivait en France isolé, sans que personne allât au-devant de lui, à un moment où ses quelques partisans dévoués en étaient réduits à se réunir chez un bottier du passage des Panoramas, le prince me témoigne une grande bienveillance dont j'ai résolu de vous faire profiter.
—Moi?
—Oui, cher ami, et cela ne doit pas vous surprendre, si vous vous rappelez ce que je vous ai dit autrefois en Afrique.
En entendant cette singulière ouverture, je fus puni de ma curiosité, et je me dis qu'au lieu de venir rue Royale pour écouter les confidences de Poirier, j'aurais beaucoup mieux fait d'aller me promener pendant une heure aux Champ-Élysées.
Mais je n'eus pas l'embarras de lui faire une réponse immédiate; car, au moment où j'arrangeais mes paroles dans ma tête, nous fûmes interrompus par un grand bruit qui se fit dans le salon: un brouhaha de voix, des portes qui se choquaient, des piétinements, tout le tapage d'une altercation et d'une lutte.
Se levant vivement, Poirier passa dans le salon, et dans sa précipitation, il tira la porte avec tant de force, qu'après avoir frappé le chambranle, elle revint en arrière et resta entr'ouverte.
—Je savais bien que je le verrais, cria une voix courroucée.
—Il n'y avait pas besoin de faire tout ce tapage pour cela: je ne suis pas invisible, répliqua Poirier.
—Si, monsieur, vous êtes invisible, puisque vous vous cachez; il y a trois heures que je suis ici et que je vous attends; vos domestiques ont voulu me renvoyer, mais je ne me suis pas laissé prendre à leurs mensonges. Tout à l'heure on a laissé entrer quelqu'un qu'on a fait passer par la salle à manger, tandis que j'étais dans le vestibule. Alors j'ai été certain que vous étiez ici, j'ai voulu arriver jusqu'à vous et j'y suis arrivé malgré tout, malgré vos domestiques, qui m'ont déchiré, dépouillé.
—Ils ont eu grand tort, et je les blâme.
—Oh! vous savez, il ne faut pas me faire la scène de M. Dimanche; je la connais, j'ai vu jouer le Festin de Pierre, arrêtez les frais, pas besoin de faire l'aimable avec moi; je ne partirai pas séduit par vos manières; ce n'est pas des politesses qu'il me faut, c'est de l'argent. Oui ou non, en donnez-vous?
—Je vous ai déjà expliqué, la dernière fois que je vous ai vu, que j'étais tout disposé à vous payer, mais que je ne le pouvais pas en ce moment.
—Oui, il y a trois mois.
—Croyez-vous qu'il y ait trois mois?
—Ne faites donc pas l'étonné; ce genre-là ne prend pas avec moi. Oui ou non, payez-vous?
—Aujourd'hui non, mais dans quelques jours.
—Donnez-vous un à-compte?
—Je vous répète qu'aujourd'hui cela m'est impossible, je n'attendais pas votre visite; mais demain...
—Je le connais, votre demain, il n'arrive jamais; il ne faut pas croire que les bourgeois d'aujourd'hui sont bêtes comme ceux d'autrefois; les débiteurs de votre genre ont fait leur éducation.
—Êtes-vous venu chez moi pour me dire des insolences?
—Je suis venu aujourd'hui, comme je suis déjà venu cent fois, vous demander de l'argent et vous dire que, si vous ne payez pas, je vous poursuis à outrance.
—Vous avez commencé.
—Hé bien, je finis! et vous verrez que si adroit que vous soyez à manoeuvrer avec les huissiers, vous ne nous échapperez pas: il nous reste encore des moyens de vous atteindre que vous ne soupçonnez pas. Ne faites donc pas le méchant.
—Il me semble que si quelqu'un fait le méchant, ce n'est pas moi, c'est vous.
—Croyez-vous que vous ne feriez pas damner un saint avec vos tours d'anguille qu'on ne peut pas saisir?
—Vous m'avez cependant joliment saisi, dit Poirier en riant.
Mais le créancier ne se laissa pas désarmer par cette plaisanterie, et il reprit d'une voix que la colère faisait trembler:
—Écoutez-moi, je n'ai jamais vu personne se moquer des gens comme vous, et je suis bien décidé à ne plus me laisser rouler. De remise en remise, j'ai attendu jusqu'au jour d'aujourd'hui, et maintenant vous êtes plus endetté que vous ne l'étiez il y a trois mois, comme dans trois mois vous le serez plus que vous ne l'êtes aujourd'hui. Je connais votre position mieux peut-être que vous ne la connaissez vous-même. Vos chevaux sont à Montel, vos voitures à Glorieux; depuis un an vous n'avez pas payé chez Durand, et depuis six mois chez Voisin; vous devez 30,000 francs chez Mellerio, 5,000 francs à votre tailleur...
—Qu'importe ce que je dois, si j'ai des ressources pour payer?
—Mais où sont-elles, vos ressources? C'est là précisément ce que je demande: prouvez-moi que vous pourrez me payer dans six mois, dans un an, et j'attends. Allez-vous vous marier? c'est bien; avez-vous un héritage à recevoir? c'est bien. Mais non, vous n'avez rien, et il ne vous reste qu'à disparaître de Paris et à aller vous faire tuer en Afrique.
—Vous croyez?
—Vous parlez de vos ressources.
—Je parle de mes amis et des moyens que j'ai de vous payer prochainement, très-prochainement.
—Vos amis, oui, parlons-en. Le président de la République, n'est-ce pas? C'est votre ami, je ne dis pas non, mais ce n'est pas lui qui payera vos dettes, puisqu'il ne paye pas les siennes. Depuis qu'il est président, il n'a pas payé ses fournisseurs; il doit à son boucher, à son fruitier; à son pharmacien, oui, à son pharmacien, c'est le mien, j'en suis sûr; il doit à tout le monde, et pour leur faire prendre patience il leur promet qu'ils seront nommés «fournisseurs de l'empereur» quand il sera empereur. Mais quand sera-t-il empereur? Est-ce que s'il pouvait donner de l'argent à ses amis, il laisserait vendre l'hôtel de M. de Morny?
—Il ne sera pas vendu.
—Il n'est pas moins affiché judiciairement pour le moment, et celui-là est de ses amis, de ses bons amis, n'est-ce pas? Il est même mieux que ça, et pourtant on va le vendre.
—Écoutez, interrompit Poirier, je n'ai qu'un mot à dire: s'il ne vous satisfait pas, allez-vous-en; si, au contraire, il vous paraît raisonnable, pesez-le; c'est votre fortune que je vous offre; nous sommes aujourd'hui le 25 novembre, accordez-moi jusqu'au 15 décembre, et je vous donne ma parole que le 16, à midi, je vous paye le quart de ce que je vous dois.
—Vous me payez 12,545 francs?
—Le 16; maintenant, si cela ne vous convient pas ainsi, faites ce que vous voudrez; seulement, je vous préviens que votre obstination pourra vous coûter cher, très-cher.
Le créancier se défendit encore pendant quelques instants, puis il finit par partir et Poirier revint dans le cabinet.
—Excusez-moi, cher ami, c'était un créancier à congédier, car j'ai encore quelques créanciers; reprenons notre entretien. Je disais que le prince était pour moi plein de bienveillance et que je vous offrais mon appui près de lui: je vous emmène donc à l'Élysée et je vous présente; le prince est très-sensible aux dévouements de la première heure, j'en suis un exemple.
—Je vous remercie...
—N'attendez pas que le succès ait fait la foule autour du prince, venez et prenez date pendant qu'il en est temps encore; plus tard, vous ne serez plus qu'un courtisan; aujourd'hui, vous serez un ami.
—Ni maintenant, ni plus tard. Je vous suis reconnaissant de votre proposition, mais je ne puis l'accepter.
—Ne soyez pas «belle âme,» mon cher Saint-Nérée, et réfléchissez que le prince va être maître de la France et qu'il serait absurde de ne pas profiter de l'occasion qui se présente.
—Pour ne parler que de la France, je ne vois pas la situation comme vous.
—Vous la voyez mal, le pays, c'est-à-dire la bourgeoisie, le peuple, le clergé, l'armée sont pour le prince.
—Vous croyez donc que Lamoricière, Changarnier, Bedeau sont pour le prince?
—Il ne s'agit pas des vieux généraux, mais des nouveaux: de Saint-Arnaud, Herbillon, Marulas, Forey, Cotte, Renault, Cornemuse, qui valent bien les anciens. Qu'est-ce que vous croyez avoir été faire en Kabylie?
—Une promenade militaire.
—Vous avez été faire des généraux, c'est là une invention du commandant Fleury, qui est tout simplement admirable. Par ces nouveaux généraux que nous avons fait briller dans les journaux et qui nous sont dévoués, nous tenons l'armée. Allons, c'est dit, je vous emmène.
Mais je me défendis de telle sorte que Poirier dut abandonner son projet; il était trop fin pour ne pas sentir que ma résistance serait invincible.
—Enfin, mon cher ami, vous avez tort, mais je ne peux pas vous faire violence; seulement, souvenez-vous plus tard que j'ai voulu vous payer une dette et que vous n'avez pas voulu que je m'acquitte; quel malheur que tous les créanciers ne soient pas comme vous! Bien entendu, je reste votre débiteur; malheureusement, si vous réclamez votre dette plus tard, je ne serai plus dans des conditions aussi favorables pour m'en libérer.
XX
Depuis le 25 novembre, jour de ma visite chez Poirier, de terribles événements se sont passés,—terribles pour tous et pour moi particulièrement: j'ai perdu mon pauvre père et une révolution s'est accomplie.
Maintenant il me faut reprendre mon récit où je l'ai interrompu et revenir en arrière, dans la douleur et dans la honte.
J'étais sorti de chez Poirier profondément troublé.
Hé quoi, cette expédition qu'on venait d'entreprendre dans la Kabylie n'avait été qu'un jeu! On avait provoqué les Kabyles qui vivaient tranquilles chez eux, on avait fait naître des motifs de querelles, et après avoir accusé ces malheureuses tribus de la province de Constantine de révolte, on s'était rué sur elles. Une forte colonne expéditionnaire avait été formée sous le commandement du général de Saint-Arnaud, qui n'était encore que général de brigade, et la guerre avait commencé.
On avait fait tuer des Français; on avait massacré des Kabyles, brûlé, pillé, saccagé des pays pour que ce général de brigade pût devenir général de division d'abord, ministre de la guerre ensuite, et, enfin, instrument docile d'une révolte militaire. Les journaux trompés avaient célébré comme un triomphe, comme une gloire pour la France cette expédition qui, pour toute l'armée, n'avait été qu'une cavalcade; dans l'esprit du public, les vieux généraux africains Bedeau, Lamoricière, Changarnier, Cavaignac avaient été éclipsés par ce nouveau venu. Et celui qu'on avait été prendre ainsi pour en faire le rival d'honnêtes et braves soldats, au moyen d'une expédition de théâtre et d'articles de journaux, était un homme qui deux fois avait quitté l'armée dans des conditions dont on ne parlait que tout bas: ceux qui le connaissaient racontaient de lui des choses invraisemblables; il avait été comédien, disait-on, à Paris et à Londres, commis voyageur, maître d'armes en Angleterre; sa réputation était celle d'un aventurier.
Roulant dans ma tête ce que Poirier venait de m'apprendre, je me laissai presque rassurer par ce choix de Saint-Arnaud. Pour qu'on eût été chercher celui-là, il fallait qu'on eût été bien certain d'avance du refus de tous les autres. L'armée n'était donc pas gagnée, comme on le disait, et il n'était pas à craindre qu'elle se laissât entraîner par ce général qu'elle connaissait. Était-il probable que d'honnêtes gens allaient se faire ses complices? La raison, l'honneur se refusaient à le croire.
Alors lorsque, revenu près de mon père, je lui racontai ma visite à Poirier, il ne jugea pas les choses comme moi.
—Tu parles de Saint-Arnaud général, me dit-il, mais maintenant c'est de Saint-Arnaud ministre qu'il s'agit, et tu dois être bien certain que les opinions ont changé sur son compte: le comédien, le maître d'armes, le geôlier de la duchesse de Berry ont disparu, et l'on ne voit plus en lui que le ministre de la guerre, c'est-à-dire le maître de l'avancement comme de la disponibilité. Je trouve, au contraire, que l'affaire est habilement combinée. On a mis à la tête de l'armée un homme sans scrupules, prêt à courir toutes les aventures, et je crains bien que l'armée ne le suive quels que soient les chemins par lesquels il voudra la conduire. L'obéissance passive n'est-elle pas votre première règle? Pour les prudents, pour les malins, pour ceux qui sont toujours disposés à passer du côté du plus habile ou du plus fort, l'obéissance passive sera un prétexte et une excuse. «Je suis soldat; je ne sais qu'une chose, obéir.» Vos anciens généraux ont eu grand tort d'abandonner l'armée pour la politique; aujourd'hui ils sont députés, diplomates, vice-président de l'Assemblée, ils seraient mieux à la tête de leurs régiments, où leur prestige et leur honnêteté auraient la puissance morale nécessaire pour retenir les indécis dans le devoir. Maintenant, on a fait de jeunes généraux, suivant l'expression du capitaine Poirier, et comme on a dû les choisir parmi les officiers dont on se croyait sûr, ce seront ces jeunes généraux qui entraîneront l'armée. Tout est si bien combiné qu'on peut fixer le jour précis où l'affaire aura produit ses fruits: il n'y a pas que le capitaine Poirier qui a dû prendre des échéances pour le 15 décembre. Veux-tu repartir ce soir pour Marseille?
Je ne pouvais pas accepter cette proposition, que je refusai en tâchant de ne pas inquiéter mon père.
—Combien l'homme est fou de faire des combinaisons basées sur l'avenir! dit-il en continuant. Ainsi, quand tout jeune, tu as manifesté le désir d'être soldat, j'en ai été heureux. Et depuis, quand nous sommes restés longtemps séparés, et que je t'ai su exposé aux dangers et aux fatigues d'une campagne, je n'ai jamais regretté d'avoir cédé à ta vocation, parce que si j'étais tourmenté d'un côté, j'étais au moins rassuré d'un autre. Quand on a vu comme moi cinq ou six révolutions dans le cours de son existence, c'est un grand embarras que de choisir une position pour son fils: où trouver une place que le flot des révolutions n'atteigne pas? Ce n'est assurément pas dans la magistrature, ni dans l'administration, ni dans la diplomatie. J'avais cru que l'armée t'offrirait ce port tranquille où tu pourrais servir honnêtement ton pays sans avoir à t'inquiéter d'où venait le vent et surtout d'où il viendrait le lendemain. Mais voici que maintenant l'armée n'est plus à l'abri de la politique. Ceci est nouveau et il fallait l'ambition de ce prétendant besogneux pour introduire en France cette innovation. Jusqu'à présent on avait vu des gouvernements corrompre les députés, les magistrats, les membres du clergé, il était réservé à un Bonaparte de corrompre l'armée. Que deviendra-t-elle entre ses mains, et jusqu'où ne nous fera-t-il pas descendre? La royauté est morte, le clergé s'éteint, l'armée seule, au milieu des révolutions, était restée debout: elle aussi va s'effondrer.
—Quelques généraux, quelques officiers ne font pas l'armée.
—Garde ta foi, mon cher enfant; je ne dirai pas un mot pour l'ébranler; mais je ne peux pas la partager.
Cette foi, autrefois ardente, était maintenant bien affaiblie, et c'était plutôt l'amour-propre professionnel qui protestait en moi que la conviction. Comme mon père, j'avais peur et, comme lui, j'étais désolé.
Mais, si vives que fussent mes appréhensions patriotiques, elles durent s'effacer devant des craintes d'une autre nature plus immédiates et plus brutales.
Le mieux qui s'était manifesté dans l'état de mon père, après mon arrivée à Paris, ne se continua point, et la maladie reprit bien vite son cours menaçant.
Cette maladie était une anémie causée par des ulcérations de l'intestin, et, après l'avoir lentement et pas à pas amené à un état de faiblesse extrême, elle était arrivée maintenant à son dernier période. L'abattement moral qui avait un moment cédé à la joie de me revoir, avait redoublé et s'était compliqué d'une sorte de stupeur, qui pour n'être pas continuelle n'en était pas moins très-inquiétante dans ses accès capricieux. Les douleurs névralgiques étaient devenues intolérables. Enfin il était survenu de l'infiltration aux membres inférieurs.
Parvenue à ce point, la maladie avait marché à une terminaison fatale avec une effrayante rapidité, et le vendredi soir, le médecin, après sa troisième visite dans la même journée, m'avait prévenu qu'il ne fallait plus conserver d'espérance.
Bien que depuis deux jours j'eusse le sinistre pressentiment que ce coup allait me frapper d'un moment à l'autre, il m'atteignait si profondément qu'il me laissa durant quelques minutes anéanti, éperdu. Sous la parole nette et précise du médecin qui ne permettait plus le doute, il s'était fait en moi un déchirement,—une corde s'était cassée, et je m'étais senti tomber dans la vide.
Cependant, comme je devais revenir immédiatement près de mon père pour ne pas l'inquiéter, j'avais fait effort pour me ressaisir, et j'étais rentré dans sa chambre.
Mais je n'avais pas pu le tromper.
—Tu es bien pâle, me dit-il, tes mains tremblent, tes lèvres sont contractées, le docteur a parlé, n'est-ce pas? Hé bien, mon pauvre fils, il faut nous résigner tous deux; on ne lutte pas contre la mort.
Je balbutiai quelques mots, mais j'étais incapable de me dominer.
—Ne cache pas ta douleur, dit-il, soyons francs tous deux dans ce moment terrible et ne cherchons point mutuellement à nous tromper; puisque l'un et l'autre nous savons la vérité, passons librement les quelques heures qui nous restent à être ensemble. Mets-toi là bien en face de moi, dans la lumière, et laisse-moi te regarder.
Puis, après un long moment de contemplation, pendant lequel ses yeux alanguis où déjà flottait la mort, restèrent fixés, attachés sur moi:
—Comme tu me rappelles ta mère! Oh! tu es bien son fils!
Ce souvenir amollit sa résignation, et une larme coula sur sa joue amaigrie et décolorée. La voix, déjà faible et haletante, s'arrêta dans sa gorge, et, durant quelques minutes, nous restâmes l'un et l'autre silencieux.
Il reprit le premier la parole.
—Il y a une chose, dit-il, qui me pèse sur la conscience, et que j'ai souvent voulu traiter avec toi depuis que tu es ici. J'ai toujours reculé, pour ne point te peiner en parlant de notre séparation; mais maintenant ce scrupule n'est plus à observer. Je vais partir sans te laisser un sou de fortune à recueillir.
—Je vous en prie, ne parlons pas de cela en un pareil moment.
—Parlons-en, au contraire, car cette pensée est pour moi lourde et douloureuse et ce me sera peut-être un soulagement de m'en expliquer avec toi. Tu sais par quelle série de circonstances malheureuses ma fortune et celle de ta mère ont passé en d'autres mains que les nôtres.
—J'aime mieux recueillir pour héritage le souvenir de votre désintéressement dans ces circonstances, que la fortune elle-même qu'il vous a coûté.
—Je le pense; mais enfin le résultat matériel a été de me laisser sans autres ressources que ma pension de retraite et la rente viagère que me devaient nos cousins d'Angers, en tout dix mille francs par an. Avec la pension que j'ai eu le plaisir de te servir, avec mes dépenses personnelles, je n'ai point fait d'économies. Sans doute, j'aurais pu diminuer mes dépenses.
—Ah! père.
—Oui, cela eût mieux valu et j'aurais un remords de moins aujourd'hui. Mais je ne l'ai pas fait; j'ai été entraîné chaque année, et pour excuse, je me suis dit que tu serais colonel et richement marié quand je te quitterais, et que les quelques mille francs amassés péniblement par ton père ne seraient rien pour toi. Je te quitte, tu n'es pas colonel, tu n'es pas marié, je ne t'ai rien amassé et c'est à peine si tu trouveras quelques centaines de francs dans ce tiroir. En tout autre temps cela ne serait pas bien grave; mais maintenant que va-t-il se passer? Pourras-tu rester soldat? Cette inquiétude me torture et m'empoisonne les derniers moments qui nous restent à passer ensemble. Ces questions sont terribles pour un mourant, et plus pour moi que pour tout autre peut-être, car j'ai toujours eu horreur de l'incertitude. Enfin, mon cher Guillaume, quoi qu'il arrive, n'hésite jamais entre ton devoir et ton intérêt. La misère est facile à porter quand notre conscience n'est pas chargée. Mon dernier mot, mon dernier conseil, ma dernière prière s'adressent à ta conscience; n'obéis qu'à elle seule, et quand tu seras dans une situation décisive, fais ce que tu dois; me le promets-tu?
—Je vous le jure.
—Embrasse-moi.
Il m'est impossible de faire le récit de ce qui se passa pendant les deux jours suivants. Je n'ai pas pu encore regarder le portrait de mon père. Je ne peux pas revenir en ce moment sur ces deux journées; peut-être plus tard le souvenir m'en sera-t-il supportable, aujourd'hui il m'exaspère.
Mon père mourut le 1er décembre au moment où le jour se levait,—jour lugubre pour moi succédant à une nuit affreuse.
XXI
Je n'ai jamais pu admettre l'usage qui nous fait abandonner nos morts à la garde d'étrangers.
Qu'a donc la mort de si épouvantable en elle-même qu'elle nous fait fuir? Vivant, nous l'avons soigné, adoré; il n'est plus depuis quelques minutes à peine, son corps n'est pas encore refroidi, et nous nous éloignons.
Ces yeux ne voient plus, ces lèvres ne parlent plus, et cependant de ce cadavre sort une voix mystérieuse qu'il est bon pour notre âme d'entendre et de comprendre. C'est un dernier et suprême entretien dont le souvenir se conserve toujours vivace au fond du coeur.
Je veillai donc mon père.
Mais, dérangé à chaque instant pendant la journée par ces mille soins que les convenances de la mort commandent, je fus bien peu maître de ma pensée.
La nuit seulement je me trouvai tout à fait seul avec ce pauvre père qui m'avait tant aimé. Je m'assis dans le fauteuil sur lequel il était resté étendu pendant sa maladie, et je me mis à lire la série des lettres que je lui avais écrites depuis le jour où j'avais su tenir une plume entre mes doigts d'enfant. Ces lettres avaient été classées par lui et serrées soigneusement dans un bureau où je les avais trouvées.
Pendant les premières années, elles étaient rares; car alors nous ne nous étions pour ainsi dire pas quittés, et je n'avais eu que quelques occasions de lui écrire pendant de courtes absences qu'il faisait de temps en temps. Mais à mesure que j'avais grandi, les séparations étaient devenues plus fréquentes, puis enfin était arrivé le moment où la vie militaire m'avait enlevé loin de Paris, et alors les lettres s'étaient succédé longues et suivies.
C'était l'histoire complète de notre vie à tous deux, de la sienne autant que de la mienne; elles parlaient de lui autant que de moi, n'étant point seulement un récit, un journal de ce que je faisais ou de ce qui m'arrivait, mais étant encore, étant surtout des réponses à ce qu'il me disait, des remercîments pour sa sollicitude et ses témoignages de tendresse.
Aussi, en les lisant dans le silence de la nuit, me semblait-il parfois que je m'entretenais véritablement avec lui. La mort était une illusion, le corps que je voyais étendu sur sa couche funèbre n'était point un cadavre et la réalité était que nous étions ensemble l'un près de l'autre, unis dans une même pensée.
Alors les lettres tombaient de mes mains sur la table et, pendant de longs instants, je restais perdu dans le passé, me le rappelant pas à pas, le vivant par le souvenir. L'heure qui sonnait à une horloge, le roulement d'une voiture sur le pavé de la rue, le craquement d'un meuble ou d'une boiserie, un bruit mystérieux, me ramenaient brusquement dans la douloureuse réalité. Hélas! la mort n'était pas une illusion, c'était le rêve qui en était une.
Vers le matin, je ne sais trop quelle heure il pouvait être, mais c'était le matin, car le froid se faisait sentir; Félix entra doucement dans la chambre. Lui aussi avait voulu veiller et il était resté dans la pièce voisine.
—Je ne voudrais pas vous troubler, me dit-il, mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans la rue.
—Que m'importe la rue?
—Vous n'avez pas entendu des bruits de pas sur la trottoir?
—Je n'ai rien entendu, laisse-moi, je te prie.
—Moi, j'ai entendu ces bruits et j'ai regardé par la fenêtre de la salle à manger; j'ai vu des agents de police passer et repasser; il y en a aussi d'autres au coin de la rue du Bac; ils ont l'air de vouloir se cacher. C'est la Révolution.
J'étais peu disposé à me laisser distraire de mes tristes pensées; cependant, cette insistance de Félix m'amena à la fenêtre de la salle à manger, et à la lueur des becs de gaz, je vis en effet des groupes sombres qui paraissaient postés en observation. Bien qu'ils fussent cachés dans l'ombre, on pouvait reconnaître des sergents de ville. Plusieurs levèrent la tête vers notre fenêtre éclairée. Au coin de la rue du Bac, un afficheur était occupé à coller de grands placards dont la blancheur brillait sous la lumière du gaz.
Il était certain que ces agents étaient placés là, dans cette rue tranquille, pour accomplir quelque besogne mystérieuse.
Mais laquelle? je n'avais pas l'esprit en état d'examiner cette question. Je rentrai dans la chambre et repris ma place près de mon père.
Au bout d'un certain temps Félix revint de nouveau, et comme je faisais un geste d'impatience pour le renvoyer, il insista.
—On assassine le général Bedeau, dit-il, ils sont entrés dans la maison.
En effet, on entendait un tumulte dans l'escalier, un bruit de pas précipités et des éclats de voix.
Assassiner le général Bedeau! Mon premier mouvement fut de me lever précipitamment et de courir sur le palier. Mais je n'avais pas fait cinq pas que la réflexion m'arrêta. C'était folie. Des agents de police ne pouvaient pas s'être introduits dans la maison pour porter la main sur un homme comme le général. Félix était affolé par la peur.
Mais le tapage qui retentissait dans l'escalier avait redoublé. J'ouvris la porte du palier.
—A la trahison! criait une voix forte.
Puis, en même temps, on entendait des piétinements, des fracas de portes, le tumulte d'une troupe d'hommes, tout le bruit d'une lutte.
Je descendis vivement. D'autres locataires de la maison étaient sortis comme moi; plusieurs portaient des lampes et des bougies qui éclairaient l'escalier.
—Oserez-vous arracher d'ici, comme un malfaiteur, le général Bedeau, vice-président de l'Assemblée, dit le général aux agents qui l'entouraient?
A ce moment le commissaire de police, qui était à la tête des agents, se jeta sur le général et le saisit au collet.
Les agents suivirent l'exemple qui leur était donné par leur chef et, se ruant sur le général, le saisissant aux bras, le tirant, le poussant, l'entraînèrent au bas de l'escalier avec cette rapidité brutale que connaissent seulement ceux qui ont vu opérer la police.
—A moi! à moi! criait le général.
Descendant rapidement derrière les agents, j'étais arrivé aux dernières marches de l'escalier comme ils s'engageaient sous le vestibule, je voulus m'élancer au secours du général, mais deux agents se jetèrent devant moi et me barrèrent le passage.
—A l'aide! criait le général, se débattant toujours, à moi, à moi, je suis le général Bedeau.
—Mettez-lui donc un bâillon, cria une voix.
Les agents m'avaient saisi chacun par un bras, je voulus me dégager, mais ils étaient vigoureux, et je ne pus me débarrasser de leur étreinte.
—Ne bougez donc pas, dit l'un d'eux, ou l'on vous enlève aussi.
Le général et le groupe qui l'entraînait étaient arrivés dans la rue, et l'on entendait toujours la voix du général, s'adressant sans doute aux passants qui s'étaient arrêtés.
—Au secours, citoyens! on arrête le vice-président de l'Assemblée; je suis le général Bedeau.
Je parvins à me dégager en repoussant l'un des agents et en traînant l'autre avec moi.
Mais comme j'arrivais sous le vestibule, la porte de la rue se referma avec violence et en même temps on entendit une voiture qui partait au galop.
Il était trop tard, le général était enlevé. Mes deux agents s'étaient jetés de nouveau sur moi. En entendant ce bruit, ils me lâchèrent.
—Ça se retrouvera, dit l'un d'eux en me montrant le poing.
Puis, comme ils avaient d'autre besogne pressée, ils se firent ouvrir la porte, et s'en allèrent sans m'emmener avec eux.
Je remontai l'escalier, et, en arrivant sur le palier de l'appartement du général, je trouvai le domestique de celui-ci qui se lamentait au milieu d'un groupe de curieux.
—C'est ma faute, disait-il, faut-il que je sois maladroit! quand le commissaire a sonné, je l'ai pris pour M. Valette, le secrétaire de la présidence de l'Assemblée, et je l'ai conduit à la chambre du général. Ils vont le fusiller. Ah! mon Dieu! c'est moi, c'est moi!
Ainsi le coup d'État s'accomplissait par la police, et c'était en faisant arrêter les représentants chez eux que Louis-Napoléon voulait prendre le pouvoir.
En réfléchissant un moment, j'eus un soupir de soulagement égoïste: l'armée ne se faisait pas la complice de Louis-Napoléon; l'honneur au moins était sauf.
Le recueillement et la douleur sans émotions étrangères n'étaient plus possibles; les bruits de la rue montaient jusque dans cette chambre funèbre où la lumière du jour ne pénétrait pas.
A chaque instant les nouvelles arrivaient jusqu'à moi quoi que je fisse pour me boucher les oreilles. On avait arrêté les questeurs de l'Assemblée. Le palais Bourbon était gardé par les troupes. Les soldats encombraient les quais et les places.
Il n'y avait plus d'illusion à se faire: l'armée prêtait son appui au coup d'État, ou tout au moins une partie de l'armée; quelques régiments gagnés à l'avance, sans doute.
L'enterrement avait été fixé à onze heures. Pourrait-il se faire au milieu de cette révolution? La fusillade n'allait-elle pas éclater d'un moment à l'autre, et les barricades n'allaient-elles pas se dresser au coin de chaque rue?
L'arrivée des employés des pompes funèbres redoubla mon trouble: leurs paroles étaient contradictoires; tout était tranquille; au contraire on se battait dans le faubourg Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville.
Je ne savais à quel parti m'arrêter; la venue de deux amis de mon père ne me tira pas d'angoisse, et il me fallut tenir conseil avec eux pour savoir si nous ne devions pas différer l'enterrement. L'un, M. le marquis de Planfoy, voulait qu'il eût lieu immédiatement; l'autre, M. d'Aray, voulait qu'il fût retardé, et je dus discuter avec eux, écouter leurs raisons, prendre une décision et tout cela dans cette chambre où depuis deux jours nous n'osions pas parler haut.
—Veux-tu exposer le corps de ton père à servir de barricade? disait M. d'Aray. Paris tout entier est soulevé. Je viens de traverser la place de l'École-de-Médecine et j'ai trouvé un rassemblement considérable formé par les jeunes gens des écoles. Il est vrai que ce rassemblement, chargé par les gardes municipaux à cheval, a été dissipé, mais il va se reformer; la lutte va s'engager, si elle n'est pas commencée.
—Et moi je vous affirme, dit M. de Planfoy, qu'il n'y aura rien au moins pour le moment. Je viens de traverser les Champs-Élysées et la place de la Concorde; j'ai vu Louis-Napoléon à la tête d'un nombreux état-major passer devant les troupes qui l'acclament, et qui sont si bien disposées en sa faveur, qu'il leur fait crier ce qu'il veut; ainsi, devant le palais de l'Assemblée, les gendarmes ayant crié «Vive l'empereur!» il a fait répondre «Vive la République!» par les cuirassiers de son escorte. Avant de tenter une résistance, on réfléchira. Les généraux africains et les chefs de l'Assemblée sont arrêtés; il y a cinquante ou soixante mille hommes de troupes dévoués à Louis-Napoléon dans Paris, et le peuple ne bouge pas; il lit les affiches avec plus de curiosité que de colère; et comme on lui dit qu'il s'agit de défendre la République contre l'Assemblée, qui voulait la renverser, il le croit ou il feint de le croire. On lui rend le suffrage universel, on met à la porte la majorité royaliste, il ne voit pas plus loin. La bourgeoisie et les gens intelligents comprennent mieux ce qui se passe, mais ce n'est pas la bourgeoisie qui fait les barricades. La garde nationale ne bouge pas, nulle part je n'ai entendu battre le rappel. S'il y a résistance, ce ne sera pas aujourd'hui, on est indigné, mais on est encore plus désorienté, car on n'avait rien prévu, rien organisé en vue de ce coup d'État que tout le monde attendait. Demain on se retrouvera: on tentera peut-être quelque chose, mais il sera trop tard; Louis-Napoléon sauvera facilement la société et l'empire n'en sera que plus solidement établi. Je t'engage, mon pauvre Guillaume, à ne pas différer cette triste cérémonie.
M. d'Aray est timide, M. de Planfoy est au contraire résolu; il a été représentant à la Constituante, il a le sentiment des choses politiques, j'eus confiance en lui et me rangeai de son côté.
XXII
Mon père, dans nos derniers entretiens, m'avait donné ses instructions pour son enterrement et m'avait demandé d'observer strictement sa volonté.
Il avait toujours eu horreur de la représentation, et il trouvait que les funérailles, telles qu'on les pratique dans notre monde, sont une comédie au bénéfice des vivants, bien plus qu'un hommage rendu à la mémoire des morts.
Partant de ces idées qui, chez lui, étaient rigoureuses, il avait arrêté la liste des personnes que je devrais inviter à son convoi, non par une lettre banale imprimée suivant la formule, mais par un billet écrit de ma main.
—Je ne veux pas qu'on m'accuse d'être une cause de dérangement, m'avait-il dit, et je ne veux pas non plus que ceux qui me suivront jusqu'au cimetière, trouvent dans cette promenade un prétexte à causerie. Je ne veux derrière moi, près de toi, que des amis dont le chagrin soit en harmonie avec ta douleur. Aussi, comme les véritables amis sont rares, la liste que je vais te dicter ne comprendra que dix amis sincères et dévoués.
Je m'étais religieusement conformé à ces recommandations, et je n'avais de mon côté invité personne. Ce n'était pas d'un témoignage de sympathie donné à ma personne qu'il s'agissait, mais d'un hommage rendu à mon père.
A onze heures précises, huit des dix amis qui avaient été prévenus étaient arrivés; les deux qui manquaient ne viendraient pas, ayant été arrêtés le matin et conduits à Mazas.
Quand je fus dans la rue derrière le char, mon coeur se serra sous le coup d'une horrible appréhension: pourrions-nous aller jusqu'au Père-Lachaise et traverser ainsi tout Paris, les abords de l'Hôtel de ville, la place de la Bastille, le faubourg Saint-Antoine? Le souvenir des paroles de M. d'Aray m'était revenu, il s'était imposé à mon esprit, et je voyais partout des barricades: on nous arrêtait; on renversait le char; on jetait le cercueil au milieu des pavés; la lutte s'engageait, c'était une hallucination horrible.
Je regardai autour de moi. Je fus surpris de trouver à la rue son aspect accoutumé; les magasins étaient ouverts, les passants circulaient, les voitures couraient, c'était le Paris de tous les jours; je me rassurai, M. de Planfoy avait raison. Mais par un sentiment contradictoire que je ne m'explique pas, je fus indigné de ce calme qui m'était cependant si favorable. Hé quoi! c'était ainsi qu'on acceptait cette révolution militaire! personne n'avait le courage de protester contre cet attentat!
Mais à regarder plus attentivement, il me sembla que ce calme était plus apparent que réel: il y avait des groupes sur les trottoirs, dans lesquels on causait avec animation; au coin des rues on lisait les proclamations en gesticulant. Et d'ailleurs nous étions dans le faubourg Saint-Germain, et ce n'est pas le quartier des résistances populaires; il faudrait voir quand nous approcherions des faubourgs.
Et j'avais la tête si troublée, si faible, qu'après m'être rassuré sans raison, je retombai dans mes craintes sans que rien qu'une appréhension vague justifiât ces craintes.
Le calme de l'église apaisa ces mouvements contradictoires qui me poussaient d'un extrême à l'autre. Je pus revenir à mes pensées. Je n'eus plus que mon père présent devant les yeux, mon père qui m'allait être enlevé pour jamais.
Elle était pleine de silence, cette église, et de recueillement. Soit que les troubles du dehors n'eussent point pénétré sous ses voûtes, soit qu'ils n'eussent point touché l'âme de ses prêtres, les offices s'y célébraient comme à l'ordinaire. Les chantres psalmodiaient, l'orgue chantait, et au pied des piliers, dans les chapelles sombres, il y avait des femmes qui priaient.
Sans la présence d'un horrible maître des cérémonies qui tournait et retournait autour de moi, me saluant, me faisant des révérences et des signes mystérieux, j'aurais pu m'absorber dans ma douleur. Mais ce figurant ridicule me rejetait à chaque instant dans la réalité, et quand dans une génuflexion il ramenait les plis de son manteau, il me semblait qu'il m'ouvrait un jour sur la rue,—ses émotions et ses troubles.
Il fallut enfin quitter l'église et reprendre ma place derrière le char en nous dirigeant vers le Père-Lachaise.
Avec quelle anxiété je regardais devant moi! A me voir, les passants devaient se dire que j'avais une singulière contenance. Et, de fait, à chaque instant, je me penchais à droite ou à gauche pour regarder au loin, si quelque obstacle n'allait pas nous barrer le passage.
Jusqu'aux quais je trouvai l'apparence du calme que j'avais déjà remarquée; mais en arrivant à un pont, je ne sais plus lequel, un corps de troupe nous arrêta. Les soldats, l'arme au pied, obstruaient le passage; les tambours étaient assis sur leurs caisses, mangeant et buvant; les officiers, réunis en groupe, causaient et riaient.
La chaleur de l'indignation me monta au visage: c'étaient là mes camarades, mes compagnons d'armes; ils riaient.
La troupe s'ouvrit pour laisser passer notre cortége et jusqu'au cimetière notre route se continua sans incident. Partout dans les rues populeuses, dans les places, dans les faubourgs l'ordre et le calme des jours ordinaires.
Ce que fut la fin de cette lugubre cérémonie, je demande à ne pas le raconter; je sens là-dessus comme les anciens, il est de certaines choses qu'il ne faut pas nommer et dont il ne faut pas parler; c'est bien assez d'en garder le souvenir, un souvenir tenace que toutes les joies de la terre n'effaceront jamais.
Lorsque tout fut fini, je sentis un bras se passer sous le mien, c'était celui de M. de Planfoy.
—Et maintenant, dit-il, que veux-tu faire, où veux-tu aller?
—Rentrer dans la maison de mon père.
—Eh bien, je vais aller avec toi et nous nous en retournerons, à pied.
—Mais vous demeurez rue de Rouilly.
—Qu'importe? je te reconduirai, il y a des moments où il est bon de marcher pour user la fièvre et abattre sa force corporelle.
Nous nous mîmes en route à travers les tombes. Au tournant du chemin, Paris nous apparut couché dans la brume. Tous deux, d'un même mouvement, nous nous arrêtâmes.
De cette ville immense étalée à nos pieds, il ne s'échappait pas un murmure qui fût le signe d'une émotion populaire. Les cheminées des usines lançaient dans le ciel gris leurs colonnes de fumée. On travaillait.
—Et pourtant, dit M. de Planfoy, il vient de s'accomplir une révolution autrement grave que celle que voulait tenter Charles X. Les temps sont changés.
Nous descendions la rue de la Roquette. En approchant de la Bastille, M. de Planfoy fut salué par deux personnes qui l'abordèrent.
—Eh bien! dit l'une de ces personnes, vous voyez où nous ont conduits les folies de la majorité.
Et ils se mirent à parler tous trois des événements qui s'accomplissaient: des arrestations de la nuit, de l'appui de l'armée, de l'apathie du peuple. Je compris que c'étaient deux membres de l'Assemblée appartenant au parti républicain. Nous arrivions sur la place de la Bastille. Devant nous un groupe assez compacte était massé sur la voûte du canal.
—L'apathie du peuple n'est pas ce que vous croyez, dit l'un des représentants; le peuple est trompé, mais déjà il comprend la vérité de la situation. Vous voyez qu'il se rassemble et s'émeut. Je vais parler à ces gens; ils m'écouteront. C'est en divisant la résistance que nous épuiserons les troupes. Il suffit d'un centre de résistance pour organiser une défense formidable. Si le faubourg se soulève, des quatre coins de Paris on viendra se joindre à nous.
Disant cela, il prit les devants et s'approcha du groupe.
Mais ce n'était point le souci de la chose publique et de la patrie qui l'avait formé: deux saltimbanques en maillot se promenaient gravement pendant qu'un paillasse faisait la parade, demandant «quatre sous encore, seulement quatre pauvres petits sous, avant de commencer.»
Le représentant ne se découragea point, et s'adressant d'une voix ferme à ces badauds, il leur adressa quelques paroles vigoureuses et faites pour les toucher.
Mais une voix au timbre perçant et criard couvrit la sienne.
—Vas-tu te taire, hein? disait cette voix, tu empêches la parade; si tu veux enfoncer le pitre, commence par être plus drôle que lui.
Nous nous éloignâmes.
—Voilà l'attitude du peuple, dit M. de Planfoy. Avais-je tort ce matin? Il considère que tout cela ne le touche pas, et que c'est une querelle entre les bonapartistes et les monarchistes dans laquelle il n'a rien à faire. Et puis il n'est peut-être pas fâché de voir écraser la bourgeoisie, qui l'a battu aux journées de Juin.
Dans la rue Saint-Antoine, à l'Hôtel de ville, il n'y avait pas plus d'émotion que sur la place de la Bastille. Décidément, les Parisiens acceptaient le coup d'État qui se bornerait à l'arrestation de quelques représentants.
Çà et là seulement on rencontrait des rassemblements de troupes qui attendaient.
Comme nous arrivions dans la rue de l'Université, nous aperçûmes une foule compacte et un spectacle que je n'oublierai jamais s'offrit à mes yeux.
Un long cortége descendait la rue. En tête marchaient le général Forey et le capitaine Schmitz, son aide de camp; puis venait une colonne de troupes, puis après cette troupe, entre deux haies de soldats, plus de deux cents prisonniers.
Ces prisonniers étaient les représentants à l'Assemblée nationale, qu'on venait d'arrêter à la mairie du 10e arrondissement; à leur tête marchait leur président, qu'un agent de police tenait au collet.
Le passage de ces députés, conduits entre des soldats comme des malfaiteurs, provoquait quelques cris de: «Vive l'Assemblée,» mais en général il y avait plus d'étonnement dans la foule que d'indignation. Et comme M. de Planfoy demandait à un boutiquier où se rendait ce cortége:
—A la caserne du quai d'Orsay, dit-il; mais vous comprenez bien, tout ça c'est pour la farce.
En rentrant dans l'appartement de mon père, je me laissai tomber sur une chaise, j'étais anéanti, écoeuré.
Une lettre qu'on me remit ne me tira point de cette prostration. Elle était de Clotilde, cependant. Mais j'étais dans une crise de découragement où l'on est insensible à toute espérance. D'ailleurs, les plaisanteries, les bavardages gais et légers de cette lettre, les paroles de coquetterie qu'elle contenait n'étaient pas en rapport avec ma situation présente, et elle me blessait plus qu'elle ne me soulageait.
—Tu vas retourner à Marseille? me demanda M. de Planfoy après un long temps de silence.
—Oui, ce soir, et je partirais tout de suite, si je n'avais auparavant à remettre à quelques personnes des papiers importants dont mon père était le dépositaire: c'est un soin dont il m'a chargé et qu'il m'a recommandé vivement. Ces papiers ont, je suppose, une importance politique.
—Alors hâte-toi, car nous entrons dans une période où il faudra ne pas se compromettre. Louis-Napoléon a débuté par le ridicule et il voudra sans doute effacer cette impression première par la terreur. Si tu ne peux remettre ces papiers à ceux qui en sont propriétaires, et si tu veux me les confier, je te remplacerai. Je te voudrais à ton régiment.
—Je dois d'abord essayer d'accomplir ce que mon père m'a demandé; si je ne peux pas réussir, j'aurai ensuite recours à vous, car il m'est impossible de rester à Paris en ce moment. Je voudrais être à Marseille, et pourtant je tremble de savoir ce qui s'y passe. Qui sait si mon régiment n'a pas fait comme l'armée de Paris?
—Si tu as besoin de moi, je rentrerai ce soir vers onze heures, et je sortirai demain à huit heures.
Il m'embrassa tendrement en me serrant à plusieurs reprises dans ses bras, et je restai seul.
XXIII
Il était trois heures: le train que je voulais prendre partait à huit heures du soir, je n'avais donc que très peu de temps à moi pour porter ces papiers à leurs adresses; je me mis en route aussitôt.
J'avais quatre courses à faire; dans le quartier de l'Observatoire, aux Champs-Élysées, dans la Chaussée-d'Antin et rue du Rocher.
Je commençai par l'Observatoire et l'accueil qu'on me fit n'était pas de nature à m'encourager à persister dans l'accomplissement de ma mission.
La personne que j'allais chercher habite une de ces maisons assez nombreuses dans ce quartier qui participent à la fois de la maison de santé, de l'hôtel meublé et du couvent. Elle me reçut tout d'abord avec une grande affabilité et me parla de mon père en termes sympathiques, mais quand je lui tendis la liasse de papiers qui portait son nom, elle changea brusquement de physionomie, l'affabilité fut remplacée par la dureté, le calme par l'inquiétude.
—Comment, dit-elle, en me prenant vivement la liasse des mains, c'est pour me remettre ces lettres insignifiantes que vous vous êtes exposé à parcourir Paris un jour de révolution?
—Mon père m'avait chargé de remettre ce paquet entre vos mains, et comme je pars ce soir pour rejoindre mon régiment, je ne pouvais pas choisir un autre jour. Au reste je n'ai couru aucun danger.
—Vous avez couru celui d'être arrêté, fouillé, et bien que ces lettres n'aient aucune importance....
—J'ai cru, à la façon dont mon père me les recommandait, qu'elles avaient un intérêt pour vous.
—Aucun; cependant, en ces temps de révolution, il eût été mauvais qu'elles tombassent aux mains de personnes étrangères qui eussent pu les interpréter faussement.
Bien que ces lettres n'eussent aucun intérêt, aucune importance comme on me le disait, on les comptait cependant attentivement et on les examinait.
—Il eût fallu que je fusse tué, dis-je avec une certaine raideur.
—Ou simplement arrêté, et les deux étaient possibles, cher monsieur; tandis qu'en gardant ces papiers chez vous, vous supprimiez tout danger, surtout en déchirant l'enveloppe qui porte mon nom. Monsieur votre père était assurément un homme auquel on pouvait se fier en toute confiance, mais peut-être portait-il la précaution jusqu'à l'extrême.
—Mon père n'avait souci que de son devoir.
—Sans doute, c'est ce que je veux dire; seulement il y a des moments pour faire son devoir.
Je me levai vivement.
—J'aurais été peiné que pour une liasse de documents insignifiants, vous vous fussiez trouvé pris dans des... complications désagréables, pour vous d'abord et aussi pour ceux qui se seraient trouvés entraînés avec vous, innocemment.
Ce fut tout mon remercîment, et je me retirai sans répondre aux génuflexions et aux pas glissés qui accompagnèrent ma sortie. A la Chaussée-d'Antin, l'accueil fut tout autre, et quand je tendis mon paquet cacheté, on me l'arracha des mains plutôt qu'on ne me le prit.
—Votre père était un bien brave homme, et vous, capitaine, vous êtes son digne fils; votre main, je vous prie, que je la serre avec reconnaissance.
Je tendis ma main.
—Voilà les hommes qu'on regrette; il a pensé à vous charger de ces papiers, ce cher comte. J'aurais voulu le voir. Quand j'ai appris sa maladie, j'ai eu l'idée d'aller lui rendre visite, mais on ne fait pas ce qu'on veut. Nous vivons dans un temps bizarre où il faut être prudent; cette nouvelle révolution est la preuve qu'il faut être prêt à tout et ne pas encombrer sa route à l'avance. Cette démarche auprès de moi n'est pas la seule dont vous avez été chargé, n'est-ce pas?
—Mon père s'est vu mourir, et il a pu prendre toutes ses dispositions.
—C'était un homme précieux, en qui l'on pouvait se fier entièrement; il a eu bien des secrets entre les mains. Si jamais je puis vous être utile, je vous donne ma parole que je serai heureux de m'employer pour vous. Venez me voir. On va avoir besoin de moi, et en attendant que les choses aient repris leur cours naturel et légitime, ce que je souhaite aussi vivement que pouvait le souhaiter votre pauvre père, je pourrai peut-être rendre quelques services à mes amis. Croyez que vous êtes du nombre. Au revoir, mon cher capitaine. Soyez prudent, ne vous exposez pas; demain, la ville sera probablement en feu.
—Demain, je serai à Lyon.
—A Lyon. Ah! tant mieux.
Le paquet que j'avais à remettre rue du Rocher portait le nom d'une dame que j'avais entendu prononcer chez mon père, quand j'étais jeune. Il était beaucoup plus volumineux que les trois autres, et au toucher, il paraissait renfermer autre chose que des lettres,—une boîte, un étui.
On me fit entrer dans un salon où se trouvaient deux femmes, une vieille et une jeune; la vieille parée comme pour un grand jour de grande réception, la jeune remarquablement belle.
Ce fut la vieille dame qui m'adressa la parole.
—Vous êtes le fils du comte de Saint-Nérée? dit-elle en regardant ma carte avec un lorgnon.
—Oui, madame.
Elle releva les yeux et me regarda:
—En deuil! Ah! mon Dieu!
J'étais en effet en noir, le costume avec lequel j'avais suivi l'enterrement.
—Odette, laisse-nous, je te prie, dit la vieille dame.
Puis quand nous fûmes seuls:
—Votre père? dit-elle.
Je baissai la tête.
—Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, c'est affreux.
Et, s'asseyant, elle se cacha les yeux avec la main. Je fus touché de ces regrets donnés à la mémoire de mon père, et je regardai avec émotion cette vieille femme qui pleurait celui que j'avais tant aimé. Assurément elle était la grand'mère de la jeune femme qui venait de nous quitter et elle avait dû être aussi belle que celle-ci, mais avec plus de grandeur et de noblesse.
—Quand? dit-elle les yeux baissés.
—Nous l'avons conduit aujourd'hui au Père-Lachaise.
—Aujourd'hui, mon Dieu!
—Pendant sa maladie, il m'a recommandé de remettre en vos mains cette liasse de lettres.
—Ah! oui, dit-elle tristement en recevant mon paquet, c'était ainsi que je devais apprendre sa mort. Votre père était un galant homme, monsieur le comte....
Ce titre qu'on me donnait pour la première fois me fit frissonner.
—C'était un homme d'honneur, dit-elle en continuant, un homme de coeur, et le meilleur voeu que puisse former un femme qui l'a bien... qui l'a beaucoup connu, c'est de souhaiter que vous lui ressembliez en tout.
Elle releva les yeux et me regarda longuement.
—Vous avez son air, dit-elle, sa tournure à la Charles Ier.
Elle se leva, et, ouvrant un meuble avec une petite clef en or qu'elle portait suspendue à la chaîne de son lorgnon, elle en tira un étui en maroquin que le temps avait usé et jauni.
—Le voici jeune, dit-elle en ouvrant cet étui, voyez.
Une miniature me montra mon père sous l'aspect d'un homme de trente ans.
—Avez-vous un portrait de votre père jeune? me dit-elle.
—Non, madame.
—Eh bien! celui-là sera pour vous; je vous demande seulement de me le laisser encore; je vais écrire un mot derrière cette miniature pour dire que je vous la donne; on vous la remettra quand je ne serai plus. Guillaume est votre nom, n'est-ce pas?
—Oui, madame.
—Votre père s'appelait Henri.
Je remerciai et me levai pour me retirer; elle voulut me retenir, mais l'heure me pressait; je lui expliquai les raisons qui m'obligeaient à partir.
Alors elle appela la jeune femme qui s'était retirée à mon arrivée, et me présentant à elle:
—Monsieur, dit-elle, est le fils du comte de Saint-Nérée, de qui je parle si souvent quand je veux citer un modèle: si jamais tu rencontres monsieur dans le monde, j'espère que la petite-fille aura pour le fils un peu de l'amitié que la grand'mère avait pour le père.
Elle me reconduisit jusqu'à la porte, puis, comme je m'inclinais pour prendre congé d'elle, elle me retint par la main.
—Voulez-vous que je vous embrasse, mon enfant?
Pendant que je lui baisais la main, elle m'embrassa sur le front.
—Soyez tranquille à Marseille, me dit-elle, il ne manquera pas de fleurs.
Je sortis profondément troublé et me dirigeai vers les Champs-Élysées.
Jusque-là, j'avais été assez heureux pour trouver chez elles les personnes que j'avais besoin de voir; mais aux Champs-Élysées, cette chance ne se continua point: le personnage politique auquel mon dernier paquet était adressé était absent, et l'on ne savait où je pourrais le rencontrer.
Je me décidai à attendre un moment et alors je fus témoin d'une scène caractéristique, qui me prouva, une fois de plus, que l'armée de Paris était dévouée au coup d'État.
Deux régiments de carabiniers et deux de cuirassiers occupaient les Champs-Élysées. Tout à coup, une immense clameur s'éleva de cette troupe, des cris enthousiastes se mêlant au cliquetis des sabres et des cuirasses: c'était Louis-Napoléon qui passait devant ces régiments et qu'on acclamait; jamais troupes victorieuses proclamant empereur leur général vainqueur, n'ont poussé plus de cris de triomphe.
Le temps s'écoula. J'attendis, la montre dans la main, suivant sur le cadran la marche des aiguilles et me demandant ce que je devais faire: Fallait-il partir pour Marseille sans remettre mon paquet? Fallait-il le confier à M. de Planfoy? Fallait-il au contraire retarder mon départ jusqu'au lendemain matin?
A tort ou à raison, je supposais que ce dernier paquet était le plus important de tous; et le nom du personnage à qui je devais le rendre, son rôle dans les événements politiques de ces vingt dernières années, son caractère, ses relations avec des partis opposés me faisaient une loi de ne pas agir à la légère.
Je passai là une heure d'incertitude pénible, décidé à rester, décidé à partir, et trouvant alternativement autant de bonnes raisons pour une résolution que pour l'autre. Mon devoir de soldat et mon amour me poussaient vers Marseille; mon engagement envers mon père me retenait à Paris.
Enfin ce fut ce dernier parti qui l'emporta: douze heures de retard n'avaient pas grande importance maintenant. Que ferais-je à Marseille trois jours après que la nouvelle de la révolution y serait parvenue? Mon régiment, mes camarades et mes soldats se seraient prononcés depuis longtemps. Il ne fallait pas que l'influence de Clotilde pesât sur moi pour m'empêcher de remplir la promesse que j'avais faite à mon père. Ce n'était qu'un retard de quelques heures, que j'abrégerais d'ailleurs en prenant le lendemain matin le train de grande vitesse.
J'attendis encore. Mais les heures s'ajoutèrent aux heures; à huit heures du soir mon personnage n'était pas de retour.
Je laissai un mot pour dire que je reviendrais dans la soirée et je rentrai dans Paris.
Chose bizarre et qui doit paraître invraisemblable, les boulevards n'étaient pas déserts et les magasins n'étaient pas fermés. Il y avait foule au contraire sur les trottoirs et dans les restaurants; dans les cafés on voyait le public habituel de ces établissements. Aux fenêtres d'un de ces restaurants qui reçoit ordinairement les noces de la petite bourgeoisie, j'aperçus une illumination éblouissante; on dansait, et l'on entendait de la chaussée les grincements du violon et les notes éclatantes du cornet à piston.
C'était à croire qu'on marchait endormi et qu'on rêvait.
Où donc était Paris?
A onze heures, je retournai aux Champs-Élysées; même absence. J'attendis de nouveau, cette fois jusqu'à une heure du matin. Enfin, à une heure, je laissai une nouvelle lettre pour annoncer que je reviendrais le lendemain matin, à six heures.
XXIV
Étant donné le caractère du personnage que je devais voir, il fallait conclure de son absence qu'il ne trouvait pas prudent de rentrer chez lui, soit qu'il eût peur d'être arrêté comme tant de représentants l'avaient été, soit, ce qui était plus probable, qu'il craignît d'être entraîné à se prononcer pour le nouveau gouvernement, avant que ce gouvernement fût solidement établi.
Dans ces conditions, j'étais exposé à rester longtemps à Paris, car les chances de Louis-Napoléon me paraissaient bien fragiles; la France, qui s'était unanimement soulevée contre Paris au moment des journées de juin, ne serait pas moins énergique contre cette révolution sans doute. Et alors mon personnage ferait le mort jusqu'au jour où il ne verrait plus de danger à ressusciter, pour prendre parti.
Je n'avais donc qu'une chose à faire, retourner aux Champs-Élysées, comme je l'avais promis, et si je ne le trouvais pas, partir pour Marseille, après avoir remis mes papiers à M. de Planfoy. Par ce moyen, tout me semblait concilié.
J'arrivai un peu après six heures aux Champs-Élysées, et ce qui m'avait paru probable se trouva une réalité; mon personnage n'était pas rentré et on l'attendait toujours, mais je dois le dire, sans inquiétude apparente.
Je me mis alors en route vers le faubourg Saint-Antoine, pour aller chez M. de Planfoy, qui habite, rue de Reuilly, ce qu'on appelait autrefois «une petite maison» ou «une folie.» Il a reçu cette maison dans un héritage, et comme il est peu fortuné, il a trouvé commode de l'habiter; le jardin qui l'entoure est vaste, et pour Mme de Planfoy qui adore ses enfants, c'est une considération qui l'a fait passer sur les inconvénients du quartier; ils vivent là un peu comme en province, mais au moins ils ont de l'air et de l'espace.
Quand je quittai les Champs-Élysées, le jour commençait à poindre, mais sombre et pluvieux; cependant il était assez clair pour que j'aperçusse, aussi loin que mes yeux pouvaient porter, une grande masse de troupes: infanterie, cavalerie et artillerie, qui campait dans les Champs-Élysées et aux abords des Tuileries.
Comme j'avais du temps devant moi, je pris par les boulevards, curieux de voir une dernière fois l'aspect de la ville. Paris semblait endormi d'un sommeil de mort.
Cependant, à mesure que j'avançais, je remarquai une certaine animation; des groupes se formaient dans lesquels on discutait fiévreusement, mais sans crier. On s'arrêtait devant les affiches posées pendant la nuit, et toutes ces affiches ne provenaient pas de la Préfecture de police; j'en lus plusieurs qui appelaient le peuple aux armes; les unes annonçaient que Louis-Napoléon était mis hors la loi; les autres, que Lyon, Rouen, Strasbourg s'étaient soulevés pour défendre la Constitution. Les agents de police arrachaient ces affiches, mais on en trouvait cependant partout, sur les volets, sur les portes, sur les troncs d'arbres. Cela indiquait bien évidemment que des tentatives de résistance s'organisaient.
Mais que pourrait faire cette résistance? les précautions militaires étaient prises et paraissaient redoutables; des maisons d'angle étaient occupées par les soldats et à chaque instant on entendait les tambours et les clairons des troupes qui défilaient pour aller occuper des positions. Ainsi, à partir du boulevard des Filles-du-Calvaire, je marchai en avant d'une brigade d'infanterie qui venait s'établir sur la place de la Bastille. Devant ces troupes, les groupes qui occupaient les boulevards se dispersaient et rentraient dans les rues latérales.
Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, l'animation me parut plus grande: des rassemblements d'ouvriers encombraient les trottoirs et ne paraissaient pas disposés à entrer dans les ateliers; des individus vêtus en bourgeois allaient de groupes en groupes et paraissaient les haranguer. En passant je m'arrêtai.
—Voulez-vous donc laisser rétablir l'empire? dit l'un de ces individus.
—Napoléon est mort, répliqua un ouvrier.
—Pourquoi nous avez-vous désarmés aux jours de juin? dit un autre avec colère.
—On rétablit le suffrage universel, dit un troisième.
Mais à ce moment il se fit un bruit du côté de la Bastille, qui interrompit ce colloque; des omnibus, escortés par quelques lanciers, remontaient la rue.
—Les représentants qu'on emmène à Vincennes, cria une voix.
Les groupes s'agitèrent, un mouvement général se produisit, quelques voix crièrent: «Délivrons-les,» et l'on vit quelques hommes courir à la tête des chevaux.
Le convoi s'arrêta; que se passa-t-il alors, je ne le sais pas précisément, car je n'entendis pas ce qui se dit; je vis seulement qu'un colloque rapide s'engagea entre ceux qui avaient arrêté les omnibus et ceux qui se trouvaient dans ces omnibus. Puis, après un court moment d'attente, les voitures se mirent en route.
—Ils ne veulent pas être délivrés, cria une voix.
Alors des rires éclatèrent dans la foule se mêlant à des huées, et le souvenir du mot que j'avais entendu la veille en regardant défiler ces représentants me revint à la mémoire: «Tout ça, c'est pour la farce.»
Je continuai mon chemin jusqu'à la rue de Reuilly, étrangement impressionné.
—Je t'attendais, dit M. de Planfoy en me voyant entrer, je parie que tu n'as pas trouvé ceux que tu cherchais et que tu viens me demander de garder les papiers que tu n'as pu remettre toi-même.
Je lui racontai mes visites aux Champs-Élysées.
—Tu vois que je ne me trompais pas, dit-il en souriant tristement; si tu avais eu mon expérience des choses et des hommes, tu serais parti hier soir et tu n'aurais point répété ces visites inutiles. Les gens en évidence qui couchent chez eux en temps de révolution sont des braves, et dans le monde politique les braves sont rares. Hier, après t'avoir quitté, j'ai vu un personnage de ce monde qui le matin, en apprenant l'arrestation bien réussie des députés, a accepté de faire partie du gouvernement; à une heure, quand il a su que les représentants réunis à la mairie du dixième organisaient la résistance, il a fait dire qu'il refusait; à quatre heures, quand les représentants ont été coffrés à la caserne du quai d'Orsay, il a accepté. Le tien appartient à cette variété, seulement, plus habile, il se cache et ne rend point publiques ses hésitations: il aura toujours été de coeur avec le parti qui finalement triomphera, empêché seulement par des circonstances indépendantes de sa volonté de manifester hautement ses opinions et ses désirs. Donne ton paquet; je le lui porterai. Quel malheur que ces papiers ne m'appartiennent pas! je m'en servirais pour lui faire une belle peur.
Je tendais mon paquet; en entendant ces mots, je retirai ma main.
—Ne crains rien, dit M. de Planfoy, la volonté de ton père sera sacrée pour moi comme elle l'est pour toi; je ne voudrais pas plaisanter avec son souvenir, si justifiable que fût la plaisanterie. Tu pars donc?
—Dans une heure.
—Eh bien! je vais te conduire quelques pas.
Il était en vareuse du matin, avec un foulard au cou; il se coiffa d'un mauvais chapeau de jardin et m'ouvrit la porte.
Au moment où nous sortions, madame de Planfoy parut.
—Est-ce que vous sortez? dit-elle à son mari.
—Je vais conduire Guillaume jusqu'au bout de la rue.
—Soyez prudent, je vous en prie.
Je la rassurai, et pour lui prouver qu'il n'y avait aucun danger, je lui racontai ce qui venait de se passer dans la rue du Faubourg, quand on avait voulu délivrer les représentants.
Mais elle secoua la tête et réitéra à M. de Planfoy ses recommandations.
—Je reviens tout de suite.
Nous avions fait à peine quelques pas dans la rue de Reuilly, quand nous entendîmes une clameur derrière nous, c'est-à-dire vers la rue du Faubourg-Saint-Antoine; en nous retournant, nous aperçûmes des hommes qui couraient.
—Je ne suis pas aussi assuré que toi, qu'il ne se passera rien de grave aujourd'hui, me dit M. de Planfoy; il y a eu toute la nuit des allées et venues dans le faubourg, et bien certainement on a dû essayer d'organiser une résistance; les révolutions populaires ne s'improvisent pas, il leur faut plusieurs jours, trois jours généralement, pour mettre leurs combattants sur pied. Nous ne sommes qu'au deuxième jour.
Pendant qu'il me parlait ainsi, nous étions revenus en arrière: nous eûmes alors l'explication du tumulte que nous avions entendu.
Une barricade était commencée au coin des rues Cotte et Sainte-Marguerite, et des représentants ceints de leur écharpe parcouraient la rue du Faubourg-Saint-Antoine en criant: «Aux armes! vive la République!»
Cette barricade n'avait aucune solidité; elle était formée d'un omnibus renversé et de deux charrettes, et c'était à peine si elle obstruait le milieu de la chaussée, assez large en cet endroit.
Les défenseurs qui devaient combattre derrière ce mauvais abri n'étaient pas non plus bien redoutables: c'était à peine s'ils atteignaient le nombre d'une centaine, et encore, dans cette centaine, en voyait-on plusieurs qui ne paraissaient guère résolus, allant de çà de là, causant, s'arrêtant, regardant au loin, tantôt du côté de la Bastille, tantôt du côté de la barrière du Trône, comme s'ils avaient d'autres préoccupations que de se battre.
Au coin de chaque rue, des rassemblements assez compactes commençaient à se masser; mais ils étaient composés de curieux et d'indifférents.
Je n'avais jamais vu de révolution; en 1830, j'étais enfant, et, en 1848, j'étais en Afrique; je fus surpris de ce calme apathique, et il me sembla que les représentants et ceux qui les accompagnaient en criant: «Aux armes!» s'adressaient à des sourds; ils criaient dans le vide, leurs voix n'éveillaient aucun écho.
Parmi ces représentants se trouvait celui que nous avions vu la veille sur la place de la Bastille et qui avait voulu entraîner le peuple.
M. de Planfoy l'aborda.
—Eh bien, dit-il, vous organisez la résistance?
—Nous la tentons.
—Serez-vous soutenus?
—Vous voyez l'inertie du peuple. Nous espérons le galvaniser, car nous ne comptons plus que sur lui.
—Il paraît bien froid.
—Il est trompé. Depuis quelques mois il est travaillé par les meneurs de l'Élysée, et en rétablissant le suffrage universel on nous enlève notre force. D'autres raisons encore le retiennent. Cette nuit nous avons eu une réunion à laquelle nous avions convoqué les chefs des associations ouvrières. Nous leur avons expliqué qu'il fallait organiser un centre de résistance; que dans ce centre tous les représentants restés libres viendraient se placer au milieu du peuple, et alors la lutte pourrait commencer avec des chances sérieuses. Savez-vous ce qu'ils nous ont répondu! Le chef de ces associations, leur délégué plutôt, s'est avancé et d'une voix honteuse:—«Nous ne pouvons vous promettre notre appui, a-t-il dit, nous avons des commandes.»
—Et, malgré cela, vous entreprenez la lutte?
—Nous le devons.
Ému à la pensée que ces braves allaient se faire massacrer, je voulus expliquer à ce représentant que la place de leur barricade était mal choisie, et qu'ils ne pouvaient se défendre. En quelques mots, je lui expliquai les raisons stratégiques qui devaient faire abandonner cette position.
—Il ne s'agit pas de stratégie, dit-il tristement; il s'agit d'un devoir à accomplir; il s'agit de verser son sang pour la justice, et, pour cela, toute place est bonne.
Puis serrant la main de M. de Planfoy il rejoignit les autres représentants qui allaient et venaient, s'adressant aux ouvriers groupés sur les trottoirs et s'efforçant d'allumer en eux une étincelle.
—Voilà un brave, dit M. de Planfoy, et s'il s'en trouve beaucoup comme lui, tout n'est pas fini.
XXV
J'avais lu bien des récits d'insurrection, et ce qui se passait devant mes yeux déroutait absolument les leçons que je tenais de la tradition. Pour moi une insurrection était quelque chose d'irrésistible; c'était une explosion populaire, une éruption de pavés; une barricade dans une rue, toutes les rues devaient s'emplir de barricades.
C'était au moins ce que j'avais lu dans les livres et dans les journaux, mais la réalité ne ressemblait pas aux récits des livres.
La barricade élevée au coin de la rue Sainte-Marguerite n'en avait point fait jaillir d'autres; on parlait, il est vrai, d'une barricade qui s'élevait dans le faubourg du côté de la barrière du Trône, mais cela ne paraissait pas sérieux. Ce qu'il y avait de certain et de visible, c'était qu'autour de ce chétif barrage improvisé tant bien que mal dans la rue, une centaine d'hommes s'agitaient comme des comédiens devant des spectateurs qui n'ont point à se mêler à l'action.
Ce qui rendait cette impression plus saisissante encore, c'était d'entendre les propos de ces spectateurs.
—Ça une barricade, disait une vieille femme que j'avais à ma droite, si ça ne fait pas suer!
Et, de son aiguille à tricoter, elle montrait l'omnibus, en haussant les épaules.
Vêtue d'une camisole d'indienne, coiffée d'une marmotte, chaussée de savates éculées, avec cela des cheveux gris ébouriffés, de la barbe au menton, le nez barbouillé de tabac, la voix cassée, c'était le type de la terrible tricoteuse d'autrefois.
—Une barricade, répliqua son interlocuteur, c'était celle de juin.
Celui-là était un ouvrier de quarante-cinq à quarante-huit ans, que la sciure du bois d'acajou avait teint en rouge.
—Elle arrivait au troisième étage des maisons et elle barrait l'entrée des trois rues du faubourg; c'était de l'ouvrage propre; ça avait été fait avec amour; mais le peuple en était.
—Ah! voilà.
—Aujourd'hui c'est des bourgeois, et les bourgeois ça n'est bon à rien par eux-mêmes, ça ne sait que faire travailler les autres.
—Oui, mais il faut que les autres veuillent travailler.
—Et au jour d'aujourd'hui, ils ne veulent pas.
—Le faubourg n'a pas oublié les journées de juin.
—Ça n'empêche pas que ça va être drôle quand la ligne va arriver.
—Faut voir ça.
—Hé allez donc.
—Où qu'elle est la ligne?
—Sur la place.
—Elle va arriver?
—Pas encore; nous avons le temps de prendre un mêlé.
—C'est moi qui vous l'offre, madame Isidore.
Cependant, on avait travaillé à consolider la barricade, mais sans entrain; les gamins eux-mêmes faisaient défaut, et les quelques moellons qui avaient été apportés pour appuyer les voitures ne pouvaient pas être d'un grand secours.
Ce qu'il y avait de lamentable, c'était de voir d'un côté les efforts des représentants pour entraîner le peuple à la résistance, et de l'autre l'inertie de ce peuple. Ils allaient de groupe en groupe, d'homme en homme, et de loin on les voyait parler et gesticuler.
A mesure qu'ils passaient devant nous, M. de Planfoy me les désignait et me nommait ceux qu'il connaissait: Bastide, l'ancien ministre des affaires étrangères; Charamaule, l'ancien député; Schoelcher, Alphonse Esquiros, Baudin, de Flotte, Bruckner, Versigny, Dulac, Malardier, Bourzat, et d'autres dont je n'ai pas retenu les noms.
Je n'avais pas encore vu d'armes aux mains de ceux qui se préparaient à combattre; bientôt on apporta quelques fusils avec quelques cartouches et j'entendis dire que les postes du Marché-Noir et de la rue de Montreuil s'étaient laissé désarmer sans faire résistance.
J'aurais cru qu'un pareil fait, connu dans la foule, devait produire un certain entraînement; mais il n'en fut rien et on eut grand'peine à trouver des combattants pour les vingt fusils qui avaient été apportés.
Et, comme le représentant Baudin tendait un de ces fusils à un ouvrier qui se tenait sur le trottoir les mains dans ses poches, celui-ci haussa les épaules et dit nonchalamment:
—Plus souvent que je vas me faire tuer pour vous garder vos vingt-cinq francs.
—Eh bien! restez là, dit Baudin sans colère et avec un sourire désolé, vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs.
Depuis quelques instants, j'étais sous la poids d'une émotion étouffante: l'héroïsme de cette folie me gagnait. Ce mot m'entraîna, j'étendis la main pour prendre le fusil que l'ouvrier n'avait pas voulu, mais M. de Planfoy me retint.
—Tu n'es pas républicain, me dit-il à mi-voix.
—C'est pour la justice et l'honneur que ces gens-là vont se battre.
—Tu es soldat; vas-tu tirer sur tes camarades? as-tu envoyé ta démission à ton colonel?
Pendant cette discussion, le fusil avait été pris; je ne répliquai point à M. de Planfoy; nos esprits n'étaient point en disposition de s'entendre.
D'ailleurs il s'était fait du côté de la Bastille un bruit qui commandait l'attention: la troupe approchait.
Il y eut alors dans la foule un mouvement de retraite rapide qui en tout autre moment m'eût fait bien rire: en quelques secondes la rue encombrée se vida, les portes et les volets se fermèrent, mais comme la curiosité ne perd jamais ses droits, des têtes apparurent aux fenêtres se penchant prudemment pour jouir, sans trop s'exposer, du spectacle de la rue. En voyant venir la troupe, les représentants s'étaient rapprochés de la barricade, et M. de Planfoy et moi nous nous étions collés contre les maisons.
—Eh bien, Schoelcher, dit Bastide à son ami en lui montrant les soldats qui avançaient rapidement, qu'est-ce que tu penses de l'abolition de la peine de mort?
Schoelcher, soit qu'il n'eût point entendu, soit qu'il fût trop préoccupé pour répliquer à cette plaisanterie, ne répondit pas et monta vivement sur la barricade, suivi de cinq ou six autres représentants.
L'instant était solennel; la troupe n'était plus qu'à une courte distance de la barricade: elle se composait de trois compagnies d'infanterie et elle occupait toute la largeur de la chaussée. D'un côté, une forêt de baïonnettes; de l'autre, vingt combattants attendant la mort silencieusement derrière ce mauvais abri.
Si la place était dangereuse pour eux, elle l'était aussi pour nous; mais nous étions trop fortement émus pour penser à cela, et j'étais immobile comme si mes pieds eussent été fixés au sol.
—Ne tirez pas, dirent les représentants en s'adressant aux défenseurs de la barricade, nous allons parler aux soldats.
En effet, ils descendirent de dessus la barricade et s'avancèrent au-devant de la troupe. Dans ma vie de soldat, j'ai été témoin de bien des actes de calme et de courage, mais je n'ai jamais rien vu de plus imposant que ces sept hommes s'avançant sur une même ligne, lentement, sans armes dans la main, n'ayant pour les protéger que leur écharpe de représentants déployée sur leur poitrine.
Les soldats qui marchaient au pas accéléré s'arrêtèrent d'eux-mêmes, instinctivement, sans qu'il eût été fait de commandement: un capitaine était à leur tête.
—Écoutez-nous, dit un des représentants, nous sommes représentants du peuple et nous défendons la loi, rangez-vous de notre côté.
—Taisez-vous, dit le capitaine, je ne peux pas vous entendre; j'ai reçu des ordres que je dois exécuter.
—Vous violez la loi.
—Je ne connais que mes ordres: dispersez-vous.
—Vous ne passerez pas.
—Ne m'obligez pas à commander le feu; retirez-vous!
—Vive la République! vive la Constitution!
—Mais retirez-vous donc! s'écria le capitaine d'une voix forte; vous voyez bien que vous n'êtes pas soutenus.
Puis, se tournant vers ses soldats:
—Apprêtez armes!
A ce commandement les représentants ne reculèrent point et tous ensemble poussèrent de nouveau le cri de «Vive la République.»
Les soldats se mirent en marche et arrivèrent sur les représentants qu'ils poussèrent devant eux en les bousculant.
Ceux-ci voulurent résister et faire une barricade de leurs corps, pour empêcher les soldats d'aller plus loin.
Mais ils n'étaient que sept au milieu de cette large chaussée; que pouvaient-ils contre cette troupe qui les enveloppait et les débordait?
Ils furent poussés jusqu'au pied de la barricade, tentant toujours avec leurs mains portées en avant de s'opposer à cet envahissement.
Quelques soldats abaissèrent leurs armes, et l'un des représentants fut couché en joue: la pointe de la baïonnette était contre sa poitrine. Il mit la main sur son écharpe, et d'une voix vibrante, il dit:
—Tire donc, cochon, si tu l'oses!
Le soldat releva son fusil et le coup partit en l'air.
Mais un des défenseurs de la barricade, n'ayant pas vu, au milieu du tumulte et de la bagarre, ce qui se passait, crut qu'on avait tiré sur les représentants et il déchargea son arme sur la troupe. Un soldat tomba.
Alors, tous les fusils du premier rang s'abaissèrent avec ensemble, et sans que le commandement de faire feu eût été donné, une décharge générale se fit entendre.
Un représentant était resté sur la barricade, Baudin; il fut renversé par cette décharge, et un jeune homme qui se tenait à ses côtés tomba avec lui.
En moins d'une seconde la barricade fut escaladée par les soldats, et ses défenseurs se dispersèrent.
Dans la bagarre je fus séparé de M. de Planfoy et entraîné jusqu'à la rue Cotte; un coup de baïonnette m'effleura le bras et mon habit fut troué.
Ne trouvant pas de résistance sérieuse, la troupe ne fit pas d'autre décharge, et rapidement divisée, elle se lança à la poursuite des républicains dans les rues Cotte et Sainte-Marguerite pour les empêcher de se reformer.
J'avais trouvé un abri dans l'allée d'une maison dont la porte était restée ouverte; quand les soldats eurent défilé, je revins sur le lieu de la lutte pour chercher M. de Planfoy.
Avait-il été atteint dans la décharge? La barricade avait été si rapidement enlevée, et les soldats nous étaient tombés si brusquement sur le dos, que je n'avais rien pu distinguer; j'avais été entraîné par une avalanche et j'avais eu assez affaire de me garer des coups de baïonnette.
Les soldats étaient occupés à relever le cadavre du représentant Baudin; l'autre victime, qui était tombée avec lui, avait déjà disparu.
Qu'était devenu M. de Planfoy?
Avait-il été entraîné par les soldats?
Avait-il pu gagner la rue de Reuilly et rentrer chez lui?
Je restai un moment hésitant et perplexe; puis je me décidai à aller rue de Reuilly; je ne pouvais pas rester dans l'incertitude. Si M. de Planfoy n'était pas chez lui, je devais le chercher et le trouver.
Mon départ serait une fois encore retardé, je ne pouvais pas abandonner M. de Planfoy. S'il avait été arrêté, sa situation devenait des plus graves, car au moment où je lui avais donné mes papiers, il les avait mis dans la poche de sa vareuse; et ces papiers trouvés sur lui pouvaient le compromettre sérieusement.
XXVI
J'avais à peine frappé à la porte de la rue de Reuilly qu'elle s'ouvrit devant moi.
—Ce n'est pas monsieur, cria la domestique qui m'avait ouvert.
—Mon mari? où est mon mari? s'écria vivement madame de Planfoy.
Dans mon trouble, je n'avais eu souci que de mon inquiétude; je n'avais point pensé à celle que j'allais allumer dans cette maison.
—Mon mari, mon mari, répéta madame de Planfoy.
Il fallait répondre. J'expliquai comment nous avions été séparés et comment, ne le retrouvant pas, j'avais cru qu'il était rentré chez lui. Ces explications, par malheur, n'étaient pas de nature à calmer l'angoisse de madame de Planfoy; je ne le comprenais que trop à mesure que j'entassais paroles sur paroles.
—Il sera revenu à la barricade, dis-je enfin; je vais y retourner, le retrouver et le ramener.
—Je vais avec vous, dit-elle.
Mais ses enfants se pendirent après elle, et je parvins, grâce à leur aide, à l'empêcher de sortir; je lui promis de ne pas prendre une minute de repos avant d'avoir retrouvé son mari, et je partis.
Dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, je retrouvai les représentants qui avaient été au-devant des soldats: ceux-ci les ayant débordés, les avaient laissés derrière eux; et les représentants, sans perdre courage, parcouraient le faubourg, en appelant le peuple aux armes. Mais leur voix se perdait dans le vide; on les saluait en mettant la tête à la fenêtre, on criait quelquefois: Vive la République! mais on ne descendait pas dans la rue pour les suivre et recommencer le combat.
Après le départ des soldats, les curieux qui s'étaient sauvés un peu partout étaient revenus aux abords de la barricade. Ce fut en vain que je cherchai M. de Planfoy dans ces groupes; je ne le vis nulle part. En allant et venant, j'entendais raconter la mort du représentant Baudin, et cette mort, au lieu de produire l'intimidation, provoquait l'exaspération. Ceux qui n'avaient pas voulu se joindre à lui exaltaient maintenant son courage: mutuellement, on s'accusait de l'avoir laissé tuer sans le soutenir. J'interrogeai deux ou trois de ceux qui disaient avoir tout vu, mais on ne put pas me parler de M. de Planfoy. Enfin, je trouvai un gamin de dix ou onze ans qui répondit à mes questions.
—Un vieux en chapeau de paille, hein! Oh! le bon chapeau; le soleil ne le brûlera pas maintenant, il a eu trop de précaution, il est à l'ombre: les soldats l'ont emmené.
—Où?
—Peux pas savoir; quand les soldats ont escaladé la barricade en allongeant des coups de baïonnette à droite et à gauche, le vieux au chapeau s'est fâché: «Vous voyez bien que cet homme ne se défend pas!» qu'il a dit aux troupiers. Mais les troupiers n'étaient pas en disposition de rire; ils ont empoigné le vieux, ils l'ont bousculé, et, comme il se défendait, il l'ont emmené.
—Où l'ont-ils emmené?
—Au poste, bien sûr.
—A quel poste?
—Est-ce que je sais? mais, pour sûr, ce n'est pas au poste de la rue Sainte-Marguerite, parce que les soldats ont filé. Quand ils ne sont pas les plus forts, ils déménagent; quand ils sont en force, ils reviennent et ils cognent.
—Enfin, de quel côté se sont-ils dirigés?
—Je n'ai pas vu; vous savez, dans la bagarre, chacun pour soi; et puis les soldats avaient sauté sur le représentant pour l'emporter, de peur qu'on ne promène son cadavre, et là, vous comprenez, c'était plus drôle que de suivre le vieux au chapeau. Il avait trois trous à la tête, les os étaient cassés, la cervelle sortait.
Pendant que le gamin, tout fier de ce qu'il avait vu, me racontait comment on avait enlevé le cadavre du malheureux représentant, j'écrivais deux lignes à madame de Planfoy pour la prévenir que je me mettais à la recherche de son mari.
—Veux-tu gagner vingt sous? dis-je au gamin.
—S'il faut crier: Vive l'empereur!
—Il faut porter ce papier rue de Reuilly, à deux pas d'ici, et raconter comment tu as vu arrêter le vieux monsieur.
—Ça va, si vous payez d'avance.
Au moment où je lui remettais ses vingt sous, nous vîmes arriver deux obusiers.
—Des canons, dit mon gamin, je ne peux pas faire votre course; ça va chauffer, faut voir ça.
Je ne pus le décider qu'en changeant la pièce de vingt sous en une pièce de cinq francs.
—Je ne veux pas vous voler votre argent, je vous préviens donc que je ne tirerai pas mon histoire en longueur.
Et il partit en courant.
C'était quelque chose de savoir que M. de Planfoy avait été arrêté, mais ce n'était pas tout, il fallait apprendre maintenant où il avait été conduit et le faire mettre en liberté.
Les soldats qui avaient pris la barricade appartenaient à la brigade qui occupait la place de la Bastille; si, par hasard, je connaissais des officiers dans les régiments qui formaient cette brigade, je pourrais, par leur entremise, faire relâcher M. de Planfoy.
Je me dirigeai donc rapidement vers la Bastille; au carrefour de la rue de Charonne, je trouvai deux obusiers pointés pour que l'un enfilât la rue de Charonne et l'autre la rue du Faubourg-Saint-Antoine; les artilleurs, prêts à manoeuvrer leurs pièces, étaient soutenus par une compagnie du 44e de ligne.
On ne me barra pas le passage et je pus arriver jusqu'à la place de la Bastille, qui était occupée militairement avec toutes les précautions en usage dans une ville prise d'assaut: des pièces étaient pointées dans diverses directions, commandant les grandes voies de communication; toutes les maisons placées avantageusement pour pouvoir tirer étaient pleines de soldats postés aux fenêtres; sur la place, le long du canal, sur le boulevard, les troupes étaient massées. L'aspect de ces forces ainsi disposées était fait pour inspirer la terreur à ceux qui voudraient se soulever: on sentait qu'à la première tentative de soulèvement tout serait impitoyablement balayé; une demi-section du génie était là pour dire que, s'il le fallait, on cheminerait à travers les maisons, et que la hache et la mine achèveraient ce que le canon aurait commencé.
Les Parisiens, et surtout les Parisiens des faubourgs, ont maintenant assez l'expérience de la guerre des rues pour comprendre que, dans ces conditions, s'ils se soulèvent, ils seront broyés. Aussi faut-il peut-être expliquer, par ces réflexions que chacun peut faire, l'inertie du peuple; s'il y a apathie et indifférence dans le grand nombre, il doit y avoir aussi, chez quelques-uns, le sentiment de l'impossibilité et de l'impuissance. A quoi bon se faire tuer inutilement? les vrais martyrs sont rares, et ceux qui veulent bien risquer la lutte veulent généralement s'exposer en vue d'un succès probable et pour un but déterminé: mourir pour le succès est une chose, mourir pour le devoir en est une autre, et celle-là ne fera jamais de nombreuses victimes. C'est là, selon moi, ce qui rend admirable la conduite de ces représentants qui veulent soulever le faubourg: ils n'ont pas l'espérance, ils n'ont que la foi.