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Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)

PREMIÈRE PARTIE (continued 4)

V. L. Binshtok translation

Arrivé à la vieille tonnelle, au bord de l'étang mal soigné et vaseux, dans un endroit fort isolé, je m'arrêtai soudain: un bruit de voix sortait de la tonnelle. Je ne saurais dire l'étrange sentiment de contrariété qui m'envahit. Je ne doutai pas que ces voix ne fussent celles de mon oncle et de Nastassia et je continuai à m'approcher, cherchant à calmer ma conscience par cette constatation que je n'avais pas changé mon pas et que je ne procédais point furtivement.

Tout à coup, je perçus nettement le bruit d'un baiser, puis quelques paroles prononcées avec animation, puis un perçant cri de femme. Une dame en robe blanche s'enfuit de la tonnelle et glissa près de moi comme une hirondelle. Il me sembla même qu'elle cachait sa figure dans ses mains pour ne pas être reconnue. Évidemment j'avais été vu de la tonnelle.

Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction quand je reconnus que le cavalier sorti à la suite de la dame effrayée n'était autre qu'Obnoskine, lequel était parti depuis longtemps déjà, au dire de Mizintchikov. De son côté, il parut fort troublé à ma vue; toute son insolence avait disparue.

— Excusez-moi; mais je ne m'attendais nullement à vous rencontrer, fit-il en bégayant avec un sourire gêné.

— Ni moi non plus, répondis-je d'une voix moqueuse, d'autant plus qu'on vous croyait parti.

— Mais non, Monsieur; j'ai seulement fait un bout de conduite à ma mère. Mais permettez-moi de vous parler comme à l'homme le plus généreux…

— À quel sujet?

— Il est, dans la vie, certaines circonstances où l'homme vraiment généreux est obligé de s'adresser à toute la générosité de sentiment d'un autre homme vraiment généreux… J'espère que vous me comprenez?

— N'espérez pas. Je n'y comprends rien.

— Vous avez vu la dame qui se trouvait avec moi dans cette tonnelle?

— Je l'ai vue, mais je ne l'ai pas reconnue.

— Ah! vous ne l'avez pas reconnue? Bientôt je l'appellerai ma femme.

— Je vous en félicite. Mais en quoi puis-je vous être utile?

— En une seule chose: en me gardant le plus profond secret.

— Je me demandais quelle pouvait bien être cette dame mystérieuse. N'était-ce pas…?

— Vraiment, je ne sais pas… lui répondis-je. J'espère que vous m'excuserez, mais je ne puis vous promettre…

— Non, je vous en prie, a nom du ciel! suppliait Obnoskine. Comprenez ma situation: c'est un secret. Il pourrait vous arriver, à vous aussi, d'être fiancé; alors, de mon côté…

— Chut! Quelqu'un vient!

— Où donc?

— C'est… c'est sûrement Foma Fomitch, chuchota Obnoskine, tremblant de tout son corps, je l'ai reconnu à sa démarche… Mon Dieu! encore des pas de l'autre côté! Entendez-vous?… Adieu; je vous remercie… et je vous supplie…

Obnoskine disparut, et un instant après mon oncle était devant moi.

— Est-ce toi? me cria-t-il tout frémissant? Tout est perdu, Serge; tout est perdu!

— Qu'y a-t-il de perdu, mon oncle?

— Viens! me dit-il, haletant et, me saisissant la main avec force, il m'entraîna à sa suite. Pendant tout le parcours qui nous séparait du pavillon il ne prononça pas une parole et ne me laissa pas non plus parler. Je m'attendais à quelque chose d'extraordinaire, et je ne me trompais pas. À peine fûmes-nous entrés qu'il se trouva mal. Il était pâle comme un mort. Je l'aspergeai d'eau froide en me disant qu'il s'était certainement passé quelque chose d'affreux pour qu'un pareil homme s'évanouit.

— Mon oncle, qu'avez-vous? lui demandai-je.

— Tout est perdu, Serge. Foma vient de me surprendre dans le jardin, avec Nastenka, au moment où je l'embrassais.

— Vous l'embrassiez… au jardin! m'écriai-je en le regardant avec stupeur.

— Au jardin, mon ami. J'ai été entraîné au péché. J'y étais allé pour la rencontrer. Je voulais lui parler, lui faire entendre raison à ton sujet, certainement! Elle m'attendait depuis une heure derrière l'étang, près du banc cassé… Elle y vient souvent, quand elle a besoin de causer avec moi.

— Souvent, mon oncle?

— Souvent, mon ami! Pendant ces derniers temps, nous nous y sommes rencontrés presque chaque nuit. Mais ils nous ont indubitablement espionnés; je sais qu'ils nous ont guettés et que c'est l'ouvrage d'Anna Nilovna. Nous avions interrompu nos rencontres depuis quatre jours, mais, aujourd'hui, il fallait bien y aller; tu l'as vu! comment aurais-je pu lui parler autrement? Je suis allé au rendez-vous dans l'espoir de l'y trouver. Elle m'y attendait depuis une heure: j'avais besoin de lui communiquer certaines choses…

— Mon Dieu! quelle imprudence! Vous saviez bien qu'on vous surveillait!

— Mais, Serge, la circonstance était critique; nous avions des choses importantes à nous dire. Le jour, je n'ose même pas la regarder; elle fixe son regard sur un coin, et moi, je regarde obstinément dans le coin opposé, comme si j'ignorais jusqu'à son existence. Mais la nuit, nous nous retrouvions et nous pouvions nous parler à notre aise…

— Eh bien, mon oncle?

— Eh bien, je n'ai pas eu le temps de dire deux mots, vois-tu; mon coeur battait à éclater, les larmes me jaillirent des yeux… Je commençais à essayer de la convaincre de t'épouser quand elle me dit: «Mais vous ne m'aimez donc pas? Bien sûr que vous ne voyez rien!» Et soudain, voilà qu'elle se jette à mon cou, qu'elle m'entoure de ses bras et qu'elle fond en larmes avec des sanglots!… «Je n'aime que vous, me dit-elle, et je n'épouserai personne. Je vous aime depuis longtemps, mais je ne vous épouserai pas non plus et, dès demain, je pars pour m'enfermer dans un couvent.»

— Mon Dieu! elle a dit cela!… Après, mon oncle, après?

— Tout à coup, je vois Foma devant nous! D'où venait-il? S'était- il caché derrière un buisson pour paraître au bon moment?

— Le lâche!

— Le coeur me manqua. Nastenka prit la fuite et Foma Fomitch passa près de moi en silence et me menaçant du doigt. Comprends- tu, Serge, comprends-tu le scandale que cela va faire demain?

— Si je le comprends!

— Tu le comprends! s'écria mon oncle au désespoir, en se levant de sa chaise. Tu le comprends, qu'ils veulent la perdre, la déshonorer, la vouer au mépris; ils ne cherchaient qu'un prétexte pour la noter faussement d'infamie et pouvoir la chasser. Le prétexte est trouvé. On a dit qu'elle avait avec moi de honteuses relations; on a dit aussi qu'elle en avait avec Vidopliassov! C'est Anna Nilovna qui a lancé ces bruits. Qu'arrivera-t-il à présent? Que se passera-t-il demain? Est-il possible que Foma parle?

— Il parlera, mon oncle, sans aucun doute!

— Mais s'il parle, s'il parle seulement!… murmura-t-il, se mordant les lèvres et serrant les poings… Mais non; je ne puis le croire. Il ne dira rien; c'est un coeur vraiment généreux; il aura pitié d'elle…

— Qu'il ait pitié d'elle ou non, répondis-je résolument, votre devoir est, en tout cas, de demander demain même la main de Nastassia Evgrafovna. — Et comme il me regardait, immobile, je repris: — Comprenez, mon oncle, que si cette aventure s'ébruite, la jeune fille est déshonorée. Il vous faut donc prévenir le mal au plus vite. Vous devez regarder les gens en face, hardiment et fièrement, faire votre demande sans tergiverser, vous moquer de ce qu'ils pourront dire et écraser ce Foma, s'il a l'audace de souffler mot contre elle.

— Mon ami! s'écria mon oncle, j'y avais déjà pensé en venant ici.

— Et qu'aviez-vous résolu?

— Cela même! Ma décision était prise avant que j'eusse commencé mon récit.

— Bravo, mon oncle! et je me jetai à son cou.

Nous causâmes longtemps. Je lui exposai la nécessité, l'obligation absolue où il était d'épouser Nastenka et qu'il comprenait d'ailleurs mieux que moi. Mon éloquence touchait au paroxysme. J'étais bien heureux pour mon oncle. Quel bonheur que le devoir le poussât! Sans cela, je ne sais s'il eût jamais pu s'éveiller. Mais il était l'esclave du devoir. Cependant, je ne voyais pas comment l'affaire pourrait bien s'arranger. Je savais, je croyais aveuglément que mon oncle ne faillirait jamais à ce qu'il aurait reconnu être son devoir, mais je me demandais où il prendrait la force de lutter contre sa famille. Aussi m'efforçais-je de le pousser le plus possible, et je travaillais à le diriger de toute ma juvénile ardeur.

— D'autant plus… d'autant plus, disais-je, que, maintenant, tout est décidé, et que vos derniers doutes sont dissipés. Ce que vous n'attendiez pas s'est produit, mais tout le monde avait remarqué depuis longtemps que Nastassia vous aime. Permettriez- vous donc que cet amour si pur devint pour elle une source de honte et de déshonneur?

— Jamais! Mais, mon ami, un pareil bonheur m'est-il donc réservé? cria-t-il en se jetant à mon cou. Pourquoi m'aime-t-elle, pour quel motif? Cependant, il n'y a en moi rien qui… Je suis vieux en comparaison d'elle… Je ne pouvais m'attendre… Cher ange! cher ange!… Écoute, Serge, tu me demandais tout à l'heure, si j'étais amoureux d'elle. Est-ce que tu avais quelque arrière- pensée?

— Mon oncle, je voyais que vous l'aimiez autant qu'il est possible d'aimer; vous l'aimiez sans le savoir vous-même. Songez donc: vous me faites venir et vous voulez me marier avec elle, dans l'unique but de l'avoir pour nièce et sans cesse près de vous.

— Et toi, Serge, me pardonnes-tu?

— Oh! mon oncle!

Nous nous embrassâmes encore. J'insistai:

— Faites bien attention, mon oncle, qu'ils sont tous contre vous, qu'il faut vous armer de courage et foncer sur eux tous, pas plus tard que demain!

— Oui… oui, demain! répéta-t-il tout pensif. Sais-tu, il faut faire cela avec courage, avec une vraie générosité, avec fermeté, oui, avec fermeté.

— Ne vous intimidez pas, mon oncle!

— Je ne m'intimiderai pas, Serge. Mais voilà, je ne sais par où commencer!

— N'y songez pas. Demain décidera de tout. Pour aujourd'hui, appliquez-vous à reprendre votre calme. Inutile de réfléchir; cela ne vous soulagera pas. Si Foma parle, il faut le chasser sur-le- champ et l'anéantir.

— Il serait peut-être possible de ne pas le chasser. Mon ami, voilà ce que j'ai décidé. Demain, je me rendrai chez lui de fort bonne heure. Je lui dirai tout, comme je viens de te le dire. Il me comprendra, car il est généreux; c'est l'homme le plus généreux qu'il puisse exister. Une seule chose m'inquiète, ma mère n'aurait-elle pas prévenu Tatiana Ivanovna de la demande que je vais faire demain? C'est cela qui serait fâcheux!

— Ne vous tourmentez pas au sujet de Tatiana Ivanovna, mon oncle! — et je lui racontai alors la scène sous la tonnelle avec Obnoskine, mais sans souffler mot de Mizintchikov. Mon oncle s'en trouva très étonné.

— Quelle créature fantasque! véritablement fantasque! s'écria-t- il! On veut la circonvenir à la faveur de sa simplicité! Ainsi, Obnoskine… Mais il était parti! Oh! que c'est bizarre! follement bizarre! Serge, j'en suis abasourdi… Il faudrait faire une enquête et prendre des mesures… Mais es-tu bien sûr que ce soit Tatiana Ivanovna?

Je répondis que, d'après tous les indices, cela devait être Tatiana Ivanovna, bien que je n'eusse pu voir son visage.

— Hum! ne serait-ce pas plutôt une intrigue avec quelqu'une de la ferme que tu aurais prise pour Tatiana? Ce pourrait très bien être Dasha, la fille du jardinier, une coquine avérée; c'est pourquoi je t'en parle; elle est connue; Anna Nilovna l'a guettée… Mais non! puisqu'il disait vouloir épouser la personne!… C'est étrange!

Nous nous séparâmes enfin en nous embrassant et je lui souhaitai bonne chance.

— Demain, demain! me répétait-il, tout sera décidé avant même que tu sois levé. J'irai chez Foma, j'agirai noblement, je lui découvrirai tout mon coeur, toutes mes pensées, comme à un frère. Adieu, Serge, va te reposer, tu es fatigué. Quant à moi, il est probable que je ne fermerai pas l'oeil de la nuit!

Il sortit et je me couchai tout aussi tôt, extrêmement fatigué, anéanti, car la journée avait été pénible. J'avais les nerfs brisés et avant de réussir à m'endormir complètement, j'eus plusieurs réveils en sursaut. Mais, si singulières que fussent mes impressions de ce jour, je ne me doutais pas, en m'endormant, qu'elles n'étaient rien en comparaison de ce que mon réveil du lendemain me préparait.

SECONDE PARTIE

I LA POURSUITE

Je dormais profondément et sans rêves. Soudain, je sentis un poids énorme m'écraser les jambes et je m'éveillai en poussant un cri. Il faisait grand jour; et un ardent soleil inondait la chambre. Sur mon lit, ou plutôt sur mes jambes se trouvait M. Bakhtchéiev.

Pas de doute possible, c'était bien lui. Dégageant mes jambes, tant bien que mal, je m'assis dans mon lit avec l'air hébété de l'homme qui vient de se réveiller.

— Et il me regarde! cria le gros homme. Qu'as-tu à m'examiner ainsi? Lève-toi, mon petit père, lève-toi! Voici une demi-heure que je suis occupé à t'éveiller; allons, ouvre tes lucarnes!

— Qu'y a-t-il donc? Quelle heure est-il?

— Oh! il n'est pas tard, mais notre Dulcinée n'a pas attendu le jour pour filer à l'anglaise. Lève-toi, nous allons courir après elle!

— Quelle Dulcinée?

— Mais notre seule Dulcinée, l'innocente! Elle s'est sauvée avant le jour! Je ne crois venir que pour un instant, le temps de vous éveiller, mon petit père, et il faut que ça me prenne deux heures! Levez-vous, votre oncle vous attend. En voilà une histoire!

Il parlait d'une voix irritée et malveillante.

— De quoi et de qui parlez-vous? demandai-je avec impatience, mais commençant déjà à deviner ce dont il s'agissait. Ne serait-il pas question de Tatiana Ivanovna?

— Mais sans doute, il s'agit d'elle! Je l'avais bien dit et prédit: on ne voulait pas m'entendre. Elle nous a souhaité une bonne fête! Elle est folle d'amour. L'amour lui tient toute la tête! Fi donc! Et lui, qu'en dire avec sa barbiche…

— Serait-ce Mizintchikov?

— Le diable t'emporte! Allons, mon petit père, frotte-toi les yeux et tâche de cuver ton vin, ne fût-ce qu'en l'honneur de cette fête. Il faut croire que tu t'en es donné hier à souper, pour que ce ne soit pas encore passé. Quel Mizintchikov? Il s'agit d'Obnoskine. Quant à Ivan Ivanovitch Mizintchikov, qui est un homme de bonne vie et moeurs, il se prépare à nous accompagner dans cette poursuite.

— Que dites-vous? criai-je en sautant à bas de mon lit, est-il possible que ce soit avec Obnoskine?

— Diable d'homme! fit le gros père en trépignant sur place, je m'adresse à lui comme à un homme instruit; je lui fait part d'une nouvelle et il se permet d'avoir des doutes! Allons, mon cher, assez bavardé; nous perdons un temps précieux; si tu veux venir avec nous, dépêche-toi d'enfiler ta culotte!

Et il sortit, indigné. Tout à fait surpris, je m'habillais au plus vite, et descendis en courant. Croyant que j'allais trouver mon oncle en cette maison où tout semblait dormir dans l'ignorance des événements, je gravis l'escalier avec précaution et, sur le palier, je rencontrai Nastenka vêtue à la hâte d'une matinée; sa chevelure était en désordre, et il était évident qu'elle venait de quitter le lit pour guetter quelqu'un.

— Dites-moi, est-ce vrai que Tatiana Ivanovna est partie avec Obnoskine? demanda-t-elle avec précipitation. Sa voix était entrecoupée; elle était très pâle et paraissait effrayée.

— On le dit. Je cherche mon oncle. Nous allons nous mettre à sa poursuite.

— Oh! ramenez-la! ramenez-la bien vite! Si vous ne la rattrapez pas, elle est perdue!

— Mais où donc est mon oncle?

— Il doit être là-bas, près des écuries où l'on attelle les chevaux à la calèche. Je l'attendais ici. Écoutez: dites-lui de ma part que je tiens absolument à partir aujourd'hui; j'y suis résolue. Mon père m'emmènera. S'il est possible, je pars à l'instant. Maintenant, tout est perdu; tout est mort!

Ce disant, elle me regardait, éperdue, et, tout à coup, elle fondit en larmes. Je crus qu'elle allait avoir une attaque de nerfs.

— Calmez-vous! suppliai-je. Tout ira pour le mieux. Vous verrez… Mais qu'avez-vous donc, Nastassia Evgrafovna?

— Je… je ne sais… ce que j'ai…, dit-elle en me pressant inconsciemment les mains. Dites-lui…

Mais il se fit un bruit derrière la porte; elle abandonna mes mains et, tout apeurée, elle s'enfuit par l'escalier sans terminer sa phrase.

Je retrouvai toute la bande: mon oncle, Bakhtchéiev et Mizintchikov, dans la cour des communs, près des écuries. On avait attelé des chevaux frais à la calèche de Bakhtchéiev, et tout était prêt pour le départ; on n'attendait plus que moi.

— Le voilà! cria mon oncle en m'apercevant. Eh bien! mon ami, t'a-t-on dit?… ajouta-t-il avec une singulière expression sur le visage. Il y avait dans sa voix, dans son regard et dans tous ses mouvements de l'effroi, du trouble, et aussi une lueur d'espoir. Il comprenait qu'un revirement important se produisait dans sa destinée.

Je pus enfin obtenir quelques détails. À la suite d'une très mauvaise nuit, M. Bakhtchéiev était sorti de chez lui dès l'aurore pour se rendre à la première messe du couvent situé à cinq verstes environ de sa propriété. Comme il quittait la grande route pour prendre le chemin de traverse conduisant au monastère, il vit soudain filer au triple galop un tarantass contenant Tatiana et Obnoskine. Tout effrayée, les yeux rougis de larmes, Tatiana Ivanovna aurait poussé un cri et tendu les bras vers Bakhtchéiev, comme pour le supplier de prendre sa défense. C'était du moins ce qu'il prétendait.

— Et lui, le lâche, avec sa barbiche, ajoutait-il, il ne bougeait pas plus qu'un cadavre: il se cachait; mais compte là-dessus, mon bonhomme; tu ne nous échapperas pas!

Sans plus de réflexions, Stéphane Alexiévitch avait repris la grande route et gagné à toute vitesse Stépantchikovo, où il avait aussitôt fait éveiller mon oncle, Mizintchikov et moi. On s'était décidé pour la poursuite.

— Obnoskine! Obnoskine! disait mon oncle, les yeux fixés sur moi comme s'il eût voulu en même temps me faire entendre autre chose. Qui l'eût cru?

— On peut s'attendre à toutes les infamies de la part de ce misérable! cria Mizintchikov avec indignation, mais en détournant la tête pour éviter mon regard.

— Eh bien! partons-nous? Allons-nous rester là jusqu'à ce soir, à raconter des sornettes? interrompit M. Bakhtchéiev en montant dans la calèche.

— En route! en route! reprit mon oncle.

— Tout va pour le mieux, mon oncle! lui glissai-je tout bas. Voyez donc comme cela s'arrange!

— Assez là-dessus, mon ami; ce serait péché de se réjouir… Ah! vois-tu, c'est maintenant qu'ils vont la chasser purement et simplement, pour la punir de leur déconvenue! Je ne prévois que d'affreux malheurs!

— Allons, Yégor Ilitch, quand vous aurez fini de chuchoter, nous partirons! cria encore M. Bakhtchéiev. À moins que vous ne préfériez faire dételer et nous offrir une collation! Qu'en pensez-vous? Un petit verre d'eau de vie?

Cela fut dit d'un ton tellement furibond qu'il était impossible de ne point déférer sur le champ au désir de M. Bakhtchéiev. Nous montâmes séance tenante dans la calèche, et les chevaux partirent au galop.

Pendant quelque temps, tout le monde garda le silence. L'oncle me regardait d'un air entendu, mais ne voulait point parler devant les autres. Parfois, il s'absorbait dans ses réflexions, puis il tressaillait comme un homme qui s'éveille et regardait autour de lui avec agitation. Mizintchikov semblait calme et fumait son cigare dans l'extrême dignité de l'honneur injustement offensé.

Mais Bakhtchéiev s'emportait pour tout le monde. Il grognait sourdement, couvait les hommes et les choses d'un oeil franchement indigné, rougissait, soufflait, crachait sans cesse de côté et ne pouvait prendre sur lui de se tenir tranquille.

— Êtes-vous bien sûr, Stépane Alexiévitch, qu'ils soient partis pour Michino? s'enquit soudain mon oncle. Et, se tournant vers moi, il ajouta: — C'est à une vingtaine de verstes d'ici, mon ami, un petit village d'une trentaine d'âmes qu'un employé en retraite du chef-lieu vient d'acheter à l'ancien propriétaire. C'est un chicanier comme on en voit peu. Du moins, on lui a fait cette réputation, peut-être injustement. Stépane Alexiévitch assure que telle est précisément la direction prise par Obnoskine, et l'employé retraité serait son complice.

— Parbleu! cria Bakhtchéiev, tout ragaillardi. Je vous dis que c'est à Michino! Seulement, il est bien possible qu'il n'y soit plus, votre Obnoskine. Nous avons perdu trois heures à bavarder!

— Ne vous inquiétez pas, interrompit Mizintchikov. Nous le retrouverons.

— Oui, c'est ça; nous le retrouverons; mais bien sûr! En attendant, il tient sa proie et il peut courir!

— Calme-toi, Stépane Alexiévitch, calme-toi; nous les rattraperons, dit mon oncle. Ils n'ont pas eu le temps de rien organiser. Tu verras.

— Pas le temps de rien organiser! répéta Bakhtchéiev d'une voix furieuse. Oui, elle n'aura eu le temps de rien organiser, avec son apparence si douce! «Elle est si douce! dit-on, si douce!» — fit- il d'une voix fluttée qui voulait évidemment contrefaire quelqu'un. — «Elle a eu des malheurs!» Mais elle nous a tourné les talons, la pauvre malheureuse. Allez donc courir après elle sur les grandes routes, dès l'aube, en tirant la langue! On n'a pas seulement eu le temps de dire convenablement ses prières à l'occasion de la belle fête! Fi donc!

— Cependant, remarquai-je, ce n'est pas une enfant, elle n'est plus en tutelle. On ne peut la faire revenir si elle ne le veut pas. Alors, comment ferons-nous?

— Tu as raison, dit mon oncle, mais elle consentira, je te l'assure. Elle se laisse faire en ce moment… mais, aussitôt qu'elle nous aura vus, elle reviendra, je t'en réponds. Mon ami, c'est notre devoir de ne pas l'abandonner, de ne pas la sacrifier.

— Elle n'est plus en tutelle! s'écria Bakhtchéiev en se tournant vers moi. C'est une sotte, mon petit père, une sotte accomplie et il importe peu qu'elle ne soit pas en tutelle. Hier, je ne voulais même pas t'en parler, mais, dernièrement, m'étant trompé de porte, j'entrai dans sa chambre par mégarde. Eh bien, debout devant sa glace et les poings sur les hanches, elle dansait l'écossaise! Elle était mise à ravir, comme une gravure de mode. Je ne pus que cracher et m'en aller. Et, dès ce moment, j'eus le pressentiment de la chose aussi nettement que si je l'avais lue!

— Mais pourquoi la juger aussi sévèrement? insistai-je, non sans une certaine timidité. Il est connu que Tatiana Ivanovna ne jouit pas… d'une santé parfaite… enfin… elle a des manies… Il me semble que le seul coupable est Obnoskine.

— Elle ne jouit pas d'une santé parfaite? Allons donc! répartit le gros homme tout rouge de colère. Tu as juré de me faire enrager! Tu l'as juré depuis hier! Elle est sotte, mon petit père, je te le répète, absolument sotte! Il ne s'agit pas de savoir si elle jouit ou non d'une santé parfaite: elle est folle de Cupidon depuis sa plus tendre enfance et vous voyez où Cupidon l'a conduite. Quant à l'autre, avec sa barbiche, il n'y faut même plus penser. Il galope sa troïka, drelin! drelin! drelin! sonnez clochettes! et comme il doit rire, avec l'argent dans sa poche!

— Croyez-vous donc qu'il l'abandonnerait tout aussitôt?

— Tiens! Tu te figures qu'il irait promener avec lui un pareil trésor? Qu'est-ce qu'il en ferait? Il la dépouillera et puis il la laissera sous quelque buisson, au bord de la route: bonsoir la compagnie! Il ne lui restera plus que l'abri de son buisson et le parfum des fleurs.

— À quoi bon t'emporter, Stépane? Cela n'avancera pas les affaires! s'écria mon oncle. Qu'as-tu à te fâcher? Tu m'abasourdis. Qu'est-ce que ça peut bien te faire?

— Y-t-il un coeur dans ma poitrine, oui ou non? J'ai beau ne lui être qu'un étranger, cela m'irrite. C'est peut-être aussi par affection que je le dis… Hé! que le diable m'emporte! Quel besoin avais-je de revenir chez vous? Qu'est-ce que ça peut bien me faire? Qu'est-ce que ça peut bien me faire?

Ainsi s'agitait M. Bakhtchéiev; mais je ne l'écoutais plus, plongé que j'étais dans une profonde méditation au sujet de celle que nous poursuivions. Voici brièvement la biographie de Tatiana Ivanovna, telle que j'eus l'occasion de la recueillir par la suite, d'une source certaine. Il faut la connaître pour comprendre ses aventures.

Pauvre orpheline élevée dès l'enfance dans une maison étrangère et peu hospitalière, puis jeune fille pauvre, puis demoiselle pauvre, enfin vieille fille pauvre, Tatiana Ivanovna, dans toute sa pauvre vie, avait bu jusqu'à la lie la coupe amère du chagrin, de l'isolement, de l'humiliation et des reproches. Elle connut, sans que rien ne lui en fût épargné, tout ce que le pain d'autrui apporte avec lui de rancoeurs. La nature l'avait douée d'un caractère enjoué, très impressionnable et léger. Dans les débuts, elle supportait tant bien que mal sa triste destinée et trouvait encore à rire son rire insouciant et puéril. Mais le sort en eut raison avec le temps.

Peu à peu, elle pâlit, maigrit, devint irritable et d'une susceptibilité maladive et finit par tomber en une rêverie interminable, seulement interrompue par des crises de larmes et de sanglots convulsifs. Seule l'imagination la consolait, la ravissait d'autant plus que la réalité lui apportait moins de biens tangibles. Ces rêves, qui jamais ne se réalisaient, lui apparaissaient d'autant plus charmants que ses espoirs de terrestre bonheur s'évanouissaient plus complètement et sans retour. Ce n'était plus en songe, mais les yeux grands ouverts, qu'elle rêvait de richesses incalculables, d'éternelle beauté, de prétendants riches, nobles et élégants, princes ou fils de généraux qui lui gardaient leurs coeurs dans une pureté virginale et expiraient à ses pieds, d'amour infini, jusqu'à ce qu'il apparût, lui, l'être d'une beauté idéale, réunissant en soi toutes les perfections, affectueux et passionné, artiste, poète, fils de général, le tout à la fois ou successivement. Sa raison faiblissait sous l'action dissolvante de cet opium de rêveries secrètes et incessantes, lorsque, tout à coup, la destinée lui joua un dernier tour.

Demoiselle de compagnie chez une vieille dame aussi hargneuse qu'édentée, elle se trouvait réduite au dernier degré de l'humiliation, confinée dans le terre-à-terre le plus lugubre et le plus écoeurant, accusée de toutes les infamies, à la merci des offenses du premier venu, sans personne pour la défendre, abrutie par cette vie atroce et en même temps ravie dans l'artificiel paradis de ses songes follement ardents, quand elle apprit soudain la mort d'un parent éloigné dont tout les proches avaient disparu depuis longtemps. Dans sa légèreté, elle ne s'en était jamais préoccupée. C'était un homme bizarre qui avait vécu enfermé, dans un lieu lointain, solitaire, morne, craignant le bruit, s'occupant de phrénologie et d'usure.

Une énorme fortune lui tombait du ciel comme par miracle et se répandait à ses pieds en longue coulée d'or: elle était l'unique héritière de l'oublié. Cette ironie du sort l'acheva. Comment ce cerveau affaibli ne se fût-il pas aveuglément fié à ses visions, alors qu'une partie s'en vérifiait? La malheureuse y laissa sa dernière lueur de bon sens. Défaillante de félicité, elle se perdit définitivement dans le monde charmant des fantaisies insaisissables et des fantômes séducteurs. Foin des scrupules, des doutes, des barrières qu'élève la réalité et de ses lois rigoureuses et fatales!

Elle avait trente-cinq ans, rêvait de beauté éblouissante et, dans le froid de son triste automne, elle sentait derrière elle les richesses d'un coffre inépuisable; tout cela se confondait sans lutte dans son être. Si l'un de ses rêves s'était fait vie, pourquoi pas les autres! Pourquoi n'apparaîtrait-il pas? Tatiana Ivanovna ne raisonnait point; elle se contentait de croire. Et, tout en attendant l'idéal, elle vit jour et nuit défiler devant elle une armée de postulants, décorés ou non, civils ou militaires, appartenant à l'armée ou à la garde, grands seigneurs ou poètes, ayant vécu à Paris ou seulement à Moscou, avec ou sans barbiches, avec ou sans royales, espagnols ou autres, mais surtout espagnols, cohue innombrable et inquiétante; un pas de plus et elle était mûre pour la maison de fous. Enivrés d'amour, ces jolis fantômes se serraient autour d'elle en une foule brillante et ces créations fantasmagoriques, elle les transportait dans la vie de chaque jour. Tout homme dont elle rencontrait le regard était amoureux d'elle; le premier passant venu se voyait promu espagnol et, si quelqu'un mourait, c'était d'amour pour elle.

Cela se confirmait à ses yeux de ce que des Obnoskine, des Mizintchikov et tant d'autres se mirent à la courtiser, et tous dans le même but. On l'entourait de petits soins; on s'efforçait de lui plaire, de la flatter. La pauvre Tatiana ne voulut même pas soupçonner que toutes ces manoeuvres n'avaient pas d'autre objectif que son argent, convaincue que, par ordre supérieur, les hommes, corrigés, étaient devenus gais, aimables, charmants et bons. Il ne paraissait pas encore, mais, sans nul doute, il allait bientôt paraître et la vie était fort supportable, si attrayante, si pleine d'amusements et de délices que l'on pouvait bien patienter.

Elle mangeait des bonbons, cueillait des fleurs, recherchait les plaisirs et lisait des romans. Mais la lecture surexcitait son imagination et elle abandonnait le livre dès la seconde page, s'envolant dans ses rêveries à la plus légère allusion amoureuse, à la description d'une toilette, d'une localité, d'une pièce. Sans cesse elle faisait venir de nouvelles parures, des dentelles, des chapeaux, des coiffures, des rubans, des échantillons, des patrons, des dessins de broderies, des bonbons, des fleurs, des petits chiens. Trois femmes de chambre passaient leurs journées à coudre dans la lingerie et la demoiselle ne cessait d'essayer ses corsages et ses falbalas et, du matin jusqu'au soir, parfois même la nuit, elle restait à se tourner devant sa glace. Depuis sa subite fortune, elle avait rajeuni et embelli. Je ne me rappelle pas quel lointain degré de parenté l'unissait à feu le général Krakhotkine et fus toujours persuadé que cette consanguinité n'avait jamais existé que dans l'imagination inventive de la générale, désireuse d'accaparer la riche Tatiana et de la marier au colonel de gré ou de force. M. Bakhtchéiev avait raison de dire que Cupidon avait brouillé la tête à Tatiana, et l'oncle était fort raisonnable de la poursuivre et de la ramener, fût-ce malgré elle. Elle n'eût pu vivre sans tutelle, la pauvrette; elle eût péri, à moins qu'elle ne fût devenue la proie de quelque coquin.

Nous arrivâmes à Michino vers dix heures. C'était un misérable trou de village à environ trois verstes de la grande route. Six ou sept cabanes de paysans, enfumées, à peine couvertes de chaume, y regardaient le passant d'un air morne et assez peu hospitalier.

On ne voyait pas un jardin, pas un buisson à un quart de verste à la ronde. Un vieux cytise endormi laissait piteusement pendre ses branches au-dessus d'une mare verdâtre qu'on appelait l'étang. Quelle fâcheuse impression ne devait pas produire un tel lieu d'habitation sur Tatiana Ivanovna! Triste mise en ménage!

La maison du maître était nouvellement construite en bois, étroite, longue, percée de six fenêtres alignées et hâtivement couvertes de chaume, car l'employé-propriétaire était en train de s'installer. La cour n'était pas encore complètement entourée et l'on voyait, sur un seul côté, une barrière de branchages de noyers entrelacés dont les feuilles desséchées n'avaient pas eu le temps de tomber. Le long de cette haie était rangé le tarantass d'Obnoskine. Nous tombions tout à fait inopinément sur les coupables et, par une fenêtre ouverte, on entendait des cris et des pleurs.

Nous entrâmes dans le vestibule, d'où un gamin nu-pieds s'enfuit à notre aspect. Nous passâmes dans la première pièce. Sur un long divan turc, recouvert de perse, Tatiana était assise, tout éplorée. En nous voyant, elle poussa un cri et se couvrit le visage de ses mains. Près d'elle siégeait Obnoskine, effrayé et confus à faire pitié. Il était à ce point troublé qu'il se précipita pour nous serrer la main comme s'il eût été grandement réjoui de notre arrivée. Par la porte ouverte qui donnait dans la pièce suivante, on pouvait apercevoir un pan de robe: quelqu'un nous guettait et écoutait par une imperceptible fente. Les habitants de la maison ne se montrèrent pas; il semblait qu'ils fussent absents. Ils s'étaient tous cachés.

— La voilà, la voyageuse! Elle se cache la figure dans les mains! cria M. Bakhtchéiev en pénétrant à notre suite.

— Calmez vos transports, Stépane Alexiévitch! C'est indécent à la fin! Seul, ici, Yégor Ilitch a le droit de parler; nous autres, nous ne sommes que des étrangers, fit Mizintchikov d'un ton acerbe.

Mon oncle jeta sur M. Bakhtchéiev un regard sévère; puis, feignant de ne pas s'apercevoir de la présence d'Obnoskine qui lui tendait la main, il s'approcha de Tatiana Ivanovna dont la figure restait toujours cachée et, de sa voix la plus douce, avec le plus sincère intérêt, il lui dit:

— Tatiana Ivanovna, nous avons pour vous tant d'affection et tant d'estime, que nous avons voulu venir nous-mêmes afin de connaître vos intentions. Voulez-vous rentrer avec nous à Stépantchikovo? C'est la fête d'Ilucha. Ma mère vous attend avec impatience et Sacha et Nastia ont dû bien vous pleurer toute la matinée…

Tatiana Ivanovna releva timidement la tête, le regarda au travers de ses doigts et, soudain, fondant en larmes, elle se jeta à son cou.

— Ah! Emmenez-moi! Emmenez-moi vite! criait-elle à travers ses sanglots. Au plus vite!

— Elle a fait une sottise, et elle le regrette à présent! siffla Bakhtchéiev en me poussant.

— Alors, l'affaire est terminée, dit sèchement mon oncle à Obnoskine sans presque le regarder. Tatiana Ivanovna, votre main et partons!

Il se fit un frou-frou derrière la porte qui grinça et s'ouvrit un peu plus.

— Cependant, fit Obnoskine, surveillant avec inquiétude la porte entr'ouverte, il me semble qu'à un certain point de vue… jugez vous-même, Yégor Ilitch… votre conduite chez moi… enfin, je vous salue et vous ne daignez même pas me voir… Yégor Ilitch…

— Votre conduite chez moi fut une vilaine conduite, Monsieur, répondit mon oncle en regardant sévèrement Obnoskine et ici, vous n'êtes même pas chez vous. Vous avez entendu? Tatiana Ivanovna ne désire pas rester ici une minute de plus. Que vous faut-il encore? Pas un mot, entendez-vous? Pas un mot de plus; je vous en prie! Je désire éviter toute explication complémentaire et ce sera d'ailleurs beaucoup plus avantageux pour vous.

Mais Obnoskine perdit courage à un tel point qu'il se mit à lâcher les bêtises les plus inattendues.

— Ne me méprisez pas, Yégor Ilitch, dit-il à voix basse et pleurant presque de honte, mais se retournant sans cesse vers la porte comme s'il eût craint qu'on l'entendît. Ce n'est pas ma faute: c'est maman. Je ne l'ai pas fait par intérêt, Yégor Ilitch: je l'ai fait… tout simplement… Bien sûr, je l'ai aussi fait par intérêt… mais, dans un noble but, Yégor Ilitch. J'aurais employé ce capital d'une façon utile; j'aurais fait du bien, Monsieur. Je voulais aider aux progrès de l'instruction publique et je songeais à fonder une bourse dans une Faculté… Voilà à quel emploi je destinais ma fortune, Yégor Ilitch; ce n'était pas pour autre chose, Yégor Ilitch…

Nous sentîmes tous la confusion nous envahir. Mizintchikov lui- même rougit et se détourna et le trouble de mon oncle fut tel qu'il ne savait plus que dire.

— Allons, allons; assez, assez! balbutia-t-il enfin. Calme-toi Paul Sémionovitch. Qu'y faire?… Si tu veux, viens dîner, mon ami… Je suis très content, très content…

Mais M. Bakhtchéiev agit tout autrement.

— Créer une bourse! rugit-il furieusement. Cela t'irait bien, de créer des bourses! Tu serais surtout fort heureux de chiper celles que tu pourrais… Tu n'as pas seulement de culottes et tu te mêles de créer des bourses! Chiffonnier, va! Tu t'imaginais subjuguer ce tendre coeur! Mais où donc est-elle, ton espèce de mère? Se serait-elle cachée? Je parie qu'elle n'est guère loin… derrière le paravent… à moins qu'elle ne se soit fourrée sous son lit, de venette!

— Stépane! Stépane! cria mon oncle.

Obnoskine rougit et voulut protester, mais avant qu'il eût eu le temps d'ouvrir la bouche, la porte s'ouvrit et, rouge de colère, les yeux dardant des éclairs, Anfissa Pétrovna, en personne, fit irruption dans la pièce.

— Qu'est-ce que cela signifie? cria-t-elle. Qu'est-ce qu'il se passe ici, Yégor Ilitch? vous vous introduisez avec votre bande dans une maison respectable; vous effrayez les dames; vous commandez en maître!… De quoi ça a-t-il l'air? J'ai encore toute ma raison, grâce à Dieu! Et toi, lourdaud, continua-t-elle en se tournant vers son fils, tu as donc baissé pavillon devant eux? On insulte ta mère dans ta maison et tu restes là, bouche bée! Tu fais un joli coco! Tu n'es plus un homme; tu n'es qu'une chiffe!

Il ne s'agissait plus de délicatesses, ni de manières distinguées, ni de maniement de face-à-main, comme la veille. Anfissa Pétrovna ne se ressemblait plus. C'était une véritable furie, une furie qui avait jeté son masque de grâce. Dès que mon oncle l'aperçut, il prit Tatiana sous le bras et se dirigea vers la porte. Mais Anfissa Pétrovna lui barra le chemin.

— … Vous ne sortirez pas ainsi, Yégor Ilitch, reprit-elle. De quel droit emmenez-vous Tatiana Ivanovna par force? Il vous contrarie qu'elle ait échappé aux vils calculs que vous aviez manigancés avec votre mère et l'idiot Foma Fomitch! C'est vous qui vouliez vous marier par intérêt. Excusez-nous, Monsieur, si nous avons ici des idées plus nobles. C'est en voyant ce qui se tramait contre elle que Tatiana Ivanovna se confia d'elle-même à Pavloucha, pour s'arracher à sa perte. Car elle l'a supplié de la tirer de vos filets et c'est pour cela qu'elle dut s'enfuir nuitamment de chez vous. Voilà, Monsieur, comment vous l'avez poussée à bout. N'est-il pas vrai, Tatiana Ivanovna? Alors comment osez-vous faire irruption dans une noble et respectable maison, à la tête d'une bande et faire violence à une digne demoiselle, malgré ses cris et ses larmes? Je ne le permettrai pas! Je ne le permettrai pas! Je ne suis pas folle! Tatiana restera, parce qu'elle le veut ainsi!… Allons, Tatiana Ivanovna, ne les écoutez pas; ce sont vos ennemis; ce ne sont pas vos amis! N'ayez pas peur; venez et je vais les mettre sur le champ à la porte!

— Non! non! cria Tatiana avec effroi. Je ne veux pas! Je ne veux pas. Il n'est pas mon mari! Je ne veux pas épouser votre fils! Il n'est pas mon mari!

— Vous ne voulez pas? glapit Anfissa Pétrovna, étouffant de colère. Vous ne voulez pas? Vous êtes venue jusqu'ici et vous ne voulez pas? Mais alors, comment avez-vous osé nous tromper ainsi? Alors, comment avez-vous osé lui promettre votre main et vous sauver de nuit avec lui? Vous vous êtes jetée à sa tête et vous nous avez engagés dans la dépense et dans les ennuis! Et il se pourrait qu'à cause de vous mon fils perdit un beau parti! des dots de plusieurs dizaines de mille roubles! Non, Mademoiselle, vous payerez cela; vous devez le payer; nous avons des preuves; vous vous êtes enfuie avec lui, la nuit…

Mais nous n'écoutions plus cette tirade. D'un commun accord, nous nous groupâmes autour de mon oncle et nous avançâmes vers le perron en marchant droit sur Anfissa Pétrovna. La calèche avança.

— Il n'y a que de malhonnêtes gens qui soient capables d'une pareille conduite! Tas de lâches! criait Anfissa Pétrovna du haut du perron. Elle était hors d'elle. — Je vais porter plainte… Tatiana Ivanovna, vous allez dans une maison infâme! Vous ne pouvez pas épouser Yégor Ilitch; il entretient sous vos yeux cette institutrice!…

Mon oncle tressaillit, pâlit, se mordit les lèvres et courut installer Tatiana Ivanovna dans la voiture. Je fis le tour de la calèche et, le pied sur le marchepied, j'attendais le moment de monter, quand Obnoskine surgit tout à coup près de moi. Il me saisit la main.

— Au moins, ne me retirez pas votre amitié! dit-il en la serrant fortement. Son visage avait une expression désespérée.

— Mon amitié? fis-je en mettant le pied sur le marchepied.

— Mais voyons, Monsieur! Hier encore, je reconnus en vous l'homme supérieurement instruit. Ne me condamnez pas. C'est ma mère qui m'a induit en tentation, mais je n'ai aucune responsabilité là- dedans. J'aurais plutôt le goût de la littérature! Je vous assure que c'est ma mère qui a tout fait.

— Eh bien, répondis-je, je vous crois; adieu!

Nous partîmes au galop, poursuivis longtemps encore par les cris et les malédictions d'Anfissa Pétrovna, cependant que toutes les fenêtres de la maison se garnissaient subitement de visages inconnus qui nous regardaient avec une curiosité sauvage.

Nous étions cinq dans la calèche. Mizintchikov était monté sur le siège, à côté du cocher, pour laisser sa place à M. Bakhtchéiev qui se trouvait maintenant en face de Tatiana Ivanovna. Elle était très contente que nous l'emmenions, mais continuait à pleurer. Mon oncle la consolait de son mieux. Il était triste et pensif; on voyait que les infamies vomies par Anfissa Pétrovna sur le compte de Nastenka l'avaient péniblement affecté. Cependant, notre retour se fût effectué sans encombre sans la présence de M. Bakhtchéiev.

Assis vis-à-vis de Tatiana Ivanovna, il se trouvait assez mal à l'aise et ne pouvait garder son sang-froid; il ne tenait pas en place, rougissait, roulait des yeux farouches et, quand mon oncle entreprenait de consoler Tatiana, le gros homme, positivement hors de lui, grognait comme un bouledogue qu'on taquine. Mon oncle lui jetait des coups d'oeil inquiets. Enfin, devant ces extraordinaires manifestations de l'état d'âme de son vis-à-vis, Tatiana Ivanovna se prit à l'examiner avec attention, puis elle nous regarda, sourit et, soudain, du manche de son ombrelle, elle frappa légèrement l'épaule de M. Bakhtchéiev.

— Insensé! dit-elle avec le plus charmant enjouement, et elle se cacha aussitôt derrière son éventail.

Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase.

— Quoi? rugit-il. Qu'est-ce à dire, Madame? Alors, c'est sur moi que tout va retomber, maintenant?

— Insensé! insensé! répétait Tatiana Ivanovna éclatant de rire et battant des mains.

— Arrête! cria Bakhtchéiev au cocher. Halte!

On s'arrêta. Bakhtchéiev ouvrit la portière et sortit en hâte de la voiture.

— Mais qu'as-tu donc? Stépane Alexiévitch? Où vas-tu? criait mon oncle stupéfait.

— Non; j'en ai assez! clamait le gros père, tout tremblant d'indignation. Que le diable vous emporte! Je suis trop vieux, Madame, pour qu'on me fasse des avances. Je préfère encore mourir sur la grand'route!

Et, ajoutant en français: «Bonjour, Madame, comment vous portez- vous?» il s'en fut à pied, en effet. La calèche le suivait. À la fin, mon oncle perdit patience et s'écria:

— Stépane Alexiévitch, ne fais pas l'imbécile! En voilà assez! Monte donc; il est temps de rentrer.

— Laissez-moi! répliqua Stépane Alexiévitch tout haletant, car son embonpoint le gênait pour marcher.

— Au galop! ordonna Mizintchikov au cocher.

— Que dis-tu? Que dis-tu? Arrête!… voulut crier mon oncle; mais la calèche était déjà lancée. Mizintchikov avait calculé juste? Il obtint tout de suite le résultat qu'il avait escompté.

— Halte! halte! cria derrière nous une voix désespérée. Arrête, scélérat! arrête, misérable!

Le gros homme parut enfin, brisé de fatigue, respirant à peine; d'innombrables gouttes de sueur perlaient à son front; il dénoua sa cravate et retira sa casquette. Très sombre, il monta dans la voiture sans souffler mot. Cette fois, je lui cédai ma place de façon qu'au moins il ne se trouvât pas en face de Tatiana Ivanovna, qui, pendant toute cette scène, n'avait cessé de se tordre de rire et de battre des mains; elle ne put plus le regarder de sang-froid de tout le reste du voyage. Mais, jusqu'à ce qu'on fut arrivé à la maison, il ne dit pas un mot et garda les yeux fixés sur la roue de derrière.

Il était midi quand nous réintégrâmes Stépantchikovo. Je me rendis directement au pavillon et, tout aussitôt, je vis apparaître Gavrilo avec le thé. J'allais le questionner, mais mon oncle entra derrière lui et le renvoya.

II NOUVELLES

— Mon ami, me dit-il précipitamment, je ne viens que pour un instant; il me tarde de te communiquer… Je me suis informé. Personne de la maison n'a été à la messe, excepté Ilucha, Sacha et Nastenka. Il paraîtrait que ma mère serait tombée en attaque de nerfs et qu'on aurait eu grand'peine à la faire reprendre ses sens. Il est décidé que l'on va se réunir chez Foma et on me prie de m'y rendre. Je ne sais seulement si je dois ou non lui souhaiter sa fête, à Foma, et c'est là un point important. Enfin, je me demande l'effet qu'aura produit toute cette histoire; Serge, j'ai le pressentiment que cela va être affreux!

— Au contraire, mon oncle, me hâtai-je de lui répondre, tout s'arrange admirablement. Il vous est dès à présent impossible d'épouser Tatiana Ivanovna; ce serait monstrueux. Je voulais vous l'expliquer en voiture.

— Oui, oui, mon ami. Mais ce n'est pas tout… Dans tout cela, on voit clairement apparaître le doigt de Dieu… Mais je veux parler d'autre chose… Pauvre Tatiana Ivanovna! Quelle aventure! Quel misérable que cet Obnoskine! Je l'appelle misérable et j'étais tout prêt à en faire tout autant que lui en épousant Tatiana Ivanovna… Bon! ce n'est pas ce que je voulais te dire… As-tu entendu ce que criait ce matin cette malheureuse Anfissa Pétrovna au sujet de Nastia?

— Je l'ai entendu, mon oncle. J'espère que vous avez enfin compris qu'il faut vous presser.

— Absolument. Je dois précipiter les choses à tout prix, répondit mon oncle. Le moment solennel est arrivé. Mais voici, mon ami, il est une chose que nous n'avons pas envisagée hier, et, cette nuit, je n'en ai pas fermé l'oeil: consentira-t-elle à m'épouser?

— De grâce, mon oncle! puisqu'elle vous dit qu'elle vous aime!

— Mon ami, elle ajoute aussitôt: mais je ne vous épouserai pour rien au monde.

— Eh! mon oncle, on dit cela… Mais les circonstances ont changé aujourd'hui même.

— Tu crois? Non, mon cher Serge, c'est délicat, très délicat! Croirais-tu pourtant que, malgré mes ennuis, mon coeur m'en faisait souffrir de bonheur! Allons, au revoir. Il faut que je m'en aille; on m'attend et je suis déjà en retard. Je ne voulais que te dire un mot en passant. Ah! mon Dieu! s'écria-t-il en revenant sur ses pas, j'oublie le principal. Voilà: j'ai écrit à Foma!

— Quand donc?

— Cette nuit. Il faisait à peine jour, ce matin, quand je lui fis porter ma lettre par Vidopliassov. En deux feuilles, je lui ai tout raconté très sincèrement; en un mot, je lui dis que je dois, que je dois absolument demander la main de Nastenka. Comprends-tu? Je le supplie de ne pas ébruiter notre rendez-vous dans le jardin et je fais appel à sa générosité pour intercéder auprès de ma mère. Sans doute j'écris fort mal, mon ami, mais cela, je l'ai écrit du fond de mon coeur, en arrosant le papier de mes larmes.

— Et qu'a-t-il répondu?

— Il ne m'a pas encore répondu, mais, ce matin, comme nous allions partir, je l'ai rencontré dans le vestibule, en vêtements de nuit, pantoufles et bonnet, car il ne peut dormir qu'avec un bonnet de coton; il allait vers le jardin. Il ne me dit pas un mot, ne me regarda même pas. Je le regardai en face, moi, et du haut en bas, mais rien!

— Mon oncle, ne comptez pas sur lui; il ne vous fera que des misères.

— Non, non, mon ami; ne dis pas cela! criait mon oncle avec de grands gestes. J'ai confiance. D'ailleurs, c'est mon dernier espoir. Il saura comprendre; il saura apprécier les circonstances. Il est hargneux, capricieux, je ne dis pas le contraire, mais, quand il s'agira de générosité, il brillera comme un diamant… oui, comme un diamant. Tu en parles comme tu le fais parce que tu ne l'as jamais vu dans ses moments de générosité… Mais, mon Dieu! s'il allait parler de ce qu'il a vu hier, alors, vois-tu, Serge, je ne sais ce qu'il pourrait arriver! À qui se fier, alors? Non, il est incapable d'une pareille lâcheté. Je ne vaux pas la semelle de ses bottes! Ne hoche pas la tête, mon ami, c'est la pure vérité, je ne la vaux pas.

— Yégor Ilitch, votre maman désire vous voir! glapit d'en bas la voix désagréable de la Pérépélitzina. Elle avait certainement eu le temps d'entendre toute notre conversation par la fenêtre. — On vous cherche vainement dans toute la maison.

— Mon Dieu! me voilà en retard. Quel ennui! fit précipitamment mon oncle. De grâce, mon ami, habille-toi. Je n'étais venu que pour te demander de m'y accompagner. J'y vais! j'y vais! Anna Nilovna, j'y vais!

Resté seul, je me rappelai ma rencontre avec Nastenka et je me félicitai de ne pas en avoir parlé à mon oncle; cela n'aurait servi qu'à le troubler davantage. Je prévoyais un orage et n'imaginais point comment mon oncle parviendrait à se tirer d'affaire et à faire sa demande à Nastenka. Je le répète: en dépit de ma foi en sa loyauté, je ne pouvais m'empêcher de douter du succès.

Cependant, il fallait se hâter. Je me considérais comme obligé de l'aider et me mis aussitôt à ma toilette, mais j'avais beau me dépêcher, je ne faisais que perdre du temps. Mizintchikov entra.

— Je viens vous chercher, dit-il; Yégor Ilitch vous demande tout de suite.

— Allons! — J'étais prêt; nous partîmes. Chemin faisant, je lui demandai: — Quoi de neuf?

— Ils sont tous au grand complet chez Foma qui ne boude pas aujourd'hui; mais il semble absorbé et marmotte entre ses dents. Il a même embrassé Ilucha, ce qui a ravi Yégor Ilitch. Préalablement, il avait fait dire par la Pérépélitzina qu'il ne désirait pas qu'on lui souhaita sa fête et n'en avait parlé que pour éprouver votre oncle… La vieille respire des sels, mais elle s'est calmée parce que Foma est calme. On ne parle pas plus de notre aventure de ce matin que s'il n'était rien arrivé; on se tait parce que Foma se tait. De toute la matinée il n'a voulu recevoir qui que ce fût et ne s'est pas dérangé bien que la vieille l'ait fait supplier au nom de tous les saints de venir la voir, parce qu'elle avait à le consulter; elle a même frappé en personne à sa porte, mais il est resté enfermé, répondant qu'il priait pour l'humanité ou quelque chose d'approchant. Il doit mijoter un mauvais coup; cela se voit à sa figure. Mais Yégor Ilitch est incapable de lire sur ce visage et il se félicite de la douceur de Foma Fomitch. C'est un véritable enfant… Ilucha a préparé je ne sais quels vers et on m'envoie vous chercher.

— Et Tatiana Ivanovna?

— Eh bien?

— Est-ce qu'elle est avec eux?

— Non; elle est dans sa chambre, répondit sèchement Mizintchikov. Elle se repose et pleure. Peut-être est-elle honteuse. Je crois que cette… institutrice lui tient compagnie en ce moment… Tiens! Qu'est-ce donc? On dirait qu'il s'amasse un orage. Voyez- moi donc ce ciel!

— En effet, répondis-je, je crois bien que c'est l'orage.

Un nuage montait qui noircissait tout un coin de ciel. Nous étions arrivés à la terrasse.

— Eh bien, que pensez-vous d'Obnoskine, hein? continuai-je, ne pouvant me retenir de questionner Mizintchikov sur cette aventure.

— Ne m'en parlez pas! Ne me parlez plus de ce misérable! cria-t- il en s'arrêtant subitement, rouge de colère. Il frappa du pied. - - Imbécile! Imbécile! Gâter une affaire aussi bonne, une pensée si lumineuse! Écoutez: je ne suis qu'un âne de n'avoir pas surveillé ses manigances; je l'avoue franchement et peut-être désiriez-vous cet aveu? Mais, je vous le jure, s'il avait su jouer son jeu, je lui aurais sans doute pardonné. Le sot! le sot! Comment peut-on souffrir des êtres pareils dans une société! Il faudrait les exiler en Sibérie! les mettre aux travaux forcés!… Mais ils n'auront pas le dernier mot! J'ai encore un moyen à ma disposition et nous verrons bien qui l'emportera. J'ai conçu quelque chose de nouveau… Convenez qu'il serait absurde de renoncer à une idée parce qu'un imbécile vous l'a volée et n'a pas su l'employer. Ce serait trop injuste. Et puis cette Tatiana est faite pour se marier; c'est sa destinée et si on ne l'a pas encore enfermée dans une maison de santé, c'est qu'on peut l'épouser. Vous allez connaître mon nouveau projet…

— Oui, mais plus tard! interrompis-je. Nous voici arrivés.

— Bien, bien, plus tard! répondit-il, la bouche tordue par un sourire convulsif. Mais, où allez-vous donc? Je vous dis: tout droit chez Foma Fomitch! Suivez-moi; vous ne connaissez pas encore le chemin. Vous allez en voir une comédie… Ça prend une vraie tournure de comédie…

III LA FÊTE D'ILUCHA

Foma occupait deux grandes et belles pièces, les mieux meublées de la maison. Le grand homme était entouré de confort. La tapisserie fraîche et claire, les rideaux en soie de couleur qui garnissaient les fenêtres, les tapis, la psyché, la cheminée, les meubles élégants et commodes, tout témoignait des soins attentifs que lui prodiguaient les maîtres de la maison. Les fenêtres étaient garnies de fleurs et il y en avait aussi sur des guéridons placés dans les embrasures.

Au milieu du cabinet de travail s'étalait une grande table recouverte de drap rouge, chargée de livres, de manuscrits, au milieu desquels se détachaient un superbe encrier de bronze et un tas de plumes commis aux soins de Vidopliassov, le tout destiné à témoigner de l'importance des travaux intellectuels de Foma Fomitch.

À ce propos, je dirai qu'après huit ans environ, passés dans cette maison, Foma n'avait rien produit qui méritât mention, et plus tard, quand il eût quitté cette terre pour un monde meilleur, nous examinâmes ses manuscrits: le tout ne valait rien.

Nous trouvâmes le commencement d'un roman historique se passant au VII° siècle, à Novgorod, un monstrueux poème en vers blancs: L'Anachorète au cimetière, ramassis de divagations insensées sur la propriété rurale, l'importance du moujik et la façon de le traiter, et enfin une nouvelle mondaine également inachevée: La Comtesse Vlonskaïa. C'était tout et, cependant, Foma Fomitch imposait chaque année à mon oncle une énorme dépense en livres et revues dont beaucoup furent retrouvés intacts. Par la suite, il m'était souvent arrivé de surprendre notre Foma plongé dans la lecture d'un Paul de Kock aussitôt dissimulé…

Une porte vitrée donnait du cabinet de travail dans la cour.

On nous attendait. Foma Fomitch était assis dans un confortable fauteuil, toujours sans cravate, mais vêtu d'une longue redingote qui lui descendait jusqu'aux talons. Il était en effet silencieux et absorbé. Quand nous entrâmes, il releva légèrement les sourcils et me regarda d'un oeil scrutateur. Je le saluai, il me répondit par un salut peu marqué, mais néanmoins fort poli. Ma grand'mère, voyant que Foma m'avait témoigné de la bienveillance, m'adressa un signe de tête et un sourire. La pauvre femme ne s'était nullement attendue à voir son favori accueillir avec autant de calme la fugue de Tatiana Ivanovna, et cela l'avait rendue très gaie, malgré ses crises de nerfs et ses faiblesses du matin.

La demoiselle Pérépélitzina se trouvait derrière sa chaise, à son poste ordinaire; les lèvres pincées, souriant avec une aigre malice, elle frottait ses mains osseuses. Près de la générale étaient deux vieilles et silencieuses personnes qu'elle protégeait comme étant de bonnes familles. Il y avait aussi une religieuse en tournée, arrivée du matin, et une dame du voisinage, fort âgée et ne parlant guère, qui était venue après la messe pour souhaiter la fête de la générale. Ma tante Prascovia Ilinitchna se morfondait dans un coin tout en considérant Foma Fomitch et sa mère avec une évidente inquiétude.

Mon oncle était assis dans un fauteuil; une joie intense brillait dans ses yeux. Devant lui se tenait Ilucha, joli comme un amour avec ses cheveux frisés et sa blouse de fête en soie rouge. Sacha et Nastenka lui avaient appris des vers en cachette, pour que le plaisir de son père en ce jour fût encore augmenté par les progrès de son fils.

L'oncle était prêt à pleurer de bonheur; la douceur inattendue de Foma, la gaieté de la générale, la fête d'Ilucha, les vers, tout cela l'avait absolument réjoui et il avait solennellement demandé l'autorisation de m'envoyer chercher, afin que j'entendisse les vers et que je prisse ma part de la satisfaction générale. Sacha et Nastenka, entrées après nous, s'étaient assises à côté d'Ilucha. Sacha riait à chaque instant, heureuse comme une enfant et, bien que pâle et languissante, Nastenka finissait par sourire de la voir. Seule, elle avait été accueillir Tatiana au retour de son expédition et ne l'avait plus quittée depuis ce moment.

L'espiègle Ilucha regardait ses deux institutrices comme s'il n'eût pu se retenir de rire. Ils devaient avoir tous trois préparé une très amusante plaisanterie qu'ils s'apprêtaient à mettre en oeuvre.

J'avais complètement oublié Bakhtchéiev. Assis sur une chaise, toujours rouge et fâché, il ne soufflait mot et boudait, se mouchait, dressant une silhouette lugubre au milieu de cette fête de famille. Éjévikine s'empressait auprès de lui. Il était d'ailleurs aux petits soins pour tout le monde, baisait les mains de la générale et de son hôtesse, chuchotait quelques mots à l'oreille de Mlle Pérépélitzina, faisait sa cour à Foma Fomitch; en un mot, il se multipliait. Tout en attendant les vers d'Ilucha, il se précipita à ma rencontre avec force salutations en témoignage de son estime et de son dévouement. On ne l'eût guère cru venu à Stépantchikovo pour prendre la défense de sa fille et l'emmener définitivement.

— Le voilà! s'écria joyeusement mon oncle à ma vue. Ilucha m'a fait la surprise d'apprendre une poésie; oui, c'est une véritable surprise. J'en suis très ému, mon ami, et je t'ai envoyé chercher tout exprès… Assieds-toi à côté de moi et écoutons! Foma Fomitch, mon cher, avoue donc que c'est toi qui leur a inspiré cette idée pour me faire plaisir. J'en jurerais!

Du moment que mon oncle s'exprimait ainsi et sur un pareil ton, on pouvait supposer que tout allait bien. Mais comme l'avait dit Mizintchikov, le malheur était que mon oncle ne savait pas déchiffrer les physionomies. À l'aspect de Foma, je compris que l'ancien hussard avait eu le coup d'oeil juste et qu'il fallait en effet s'attendre à quelque coup de théâtre.

— Ne faites pas attention à moi, colonel, répondit-il d'une voix débile, d'une voix d'homme qui pardonne à ses ennemis. Je ne puis que louer cette surprise qui prouve la sensibilité et la sagesse de vos enfants. Les vers sont fort utiles, ne fût-ce que pour l'exercice d'articulation qu'ils comportent… Mais, ce matin, colonel, je ne me préoccupais pas de poésie; j'étais tout à mes prières, vous le savez. Je n'en suis pas moins prêt à écouter ces vers.

Pendant ce temps, j'embrassais Ilucha et lui faisais mes souhaits.

— C'est juste, Foma, reprit mon oncle, j'avais oublié, mais je t'en demande pardon, tout en étant très sûr de ton amitié, Foma!… Embrasse-le donc encore une fois, Sérioja et regarde-moi ce gamin! Allons, commence, Ilucha. De quoi s'agit-il? Ce doit être une ode solennelle… de Lomonossov, sans doute?

Et mon oncle se redressait, ne pouvant tenir en place, tant il était impatient et joyeux.

— Non, petit père, ce n'est pas de Lomonossov, dit Sachenka, contenant à peine son hilarité, mais, comme vous êtes un ancien soldat et que vous avez combattu les ennemis, Ilucha a appris une poésie militaire: «Le siège de Pamba», petit père.

— «Le siège de Pamba»! Ah! je ne me rappelle pas ce qu'était cette Pamba… Connais-tu ça, Sérioja? Sûrement, il a dû se passer là quelque chose d'héroïque, et mon oncle se redressa encore.

— Récite, Ilucha, ordonna Sachenka.

Ilucha commença sa récitation d'une voix grêle, claire et égale, sans s'arrêter aux points ni aux virgules, suivant la coutume des enfants qui débitent des poésies apprises par coeur.

Depuis neuf ans, Pedro Gomez Assiège le château de Pamba, Ne se nourrissant que de lait. Et toute l'armée de don Pedro, Au nombre de neuf mille Castillans, Obéit au voeu prononcé, Ne mange même pas de pain Et ne boit que du lait.

— Comment? Qu'est-ce? Qu'est-ce que ce lait? s'exclama mon oncle en me regardant avec étonnement.

— Continue à réciter! fit Sachenka.

Chaque jour, don Pedro Gomez Déplore son impuissance En se voilant la face. Déjà commence la dixième année; Et les méchants Maures triomphent, Car, de l'armée de don Pedro, Il ne reste plus que dix-neuf hommes…

— Mais ce sont des sottises! s'écria mon oncle avec inquiétude. C'est impossible! Il ne reste que dix-neuf hommes de toute une armée auparavant très considérable. Qu'est-ce que cela, mon ami?

Mais Sacha n'y tint plus et partit d'un franc éclat de rire de gamine et, bien que la pièce n'eût rien de bien drôle, il était impossible de la regarder sans partager son hilarité.

— C'est une poésie comique, papa! s'écria-t-elle, toute joyeuse de son idée enfantine. L'auteur ne l'a composée que pour faire rire, papa!

— Ah! c'est une poésie comique! fit mon oncle dont le visage s'éclaira, une poésie comique! C'est ce que je pensais… Parbleu! parbleu! c'est une poésie comique! Et elle est très drôle: ce Gomez qui ne donnait que du lait à toute son armée pour tenir un voeu? C'était malin, un voeu pareil!… C'est très spirituel; n'est-ce pas, Foma? Voyez-vous, ma mère, les auteurs s'amusent parfois à écrire des poésies fantaisistes; n'est-ce pas Serge? C'est très drôle! Voyons, Ilucha, continue.

Il ne reste plus que dix-neuf hommes! Don Pedro les réunit Et leur dit: «O mes dix-neuf! Déployons nos étendards, Sonnons de nos cors, Et nous laisserons là Pamba. Il est vrai que nous n'avons pas pris la place, Mais nous pouvons jurer Sur notre conscience et notre honneur, Que nous n'avons pas Trahi une seule fois notre voeu, Depuis neuf ans que nous n'avons Rien mangé, absolument rien Que du lait!

— Quel imbécile! Il se console facilement! interrompit encore mon oncle, parce qu'il a bu du lait pendant neuf ans! La belle affaire! Il eût mieux fait de manger un mouton à lui seul et de laisser manger ses hommes! C'est très bien; c'est magnifique! Je comprends; je comprends à présent: c'est une satire ou… comment appelle-t-on ça?… une allégorie, quoi! Ça pourrait bien viser certain guerrier étranger? ajouta-t-il en se tournant vers moi, les sourcils froncés et clignant de l'oeil, hein? Qu'en penses-tu? Seulement, c'est une satire inoffensive qui ne peut blesser personne! C'est très beau! très beau! et c'est d'une grande noblesse! Voyons, continue, Ilucha! Ah! les polissonnes! les polissonnes! et il regardait avec attendrissement Sachenka et plus furtivement Nastenka qui souriait en rougissant.

Encouragés par ce discours, Les dix-neuf Castillans Vacillant sur leurs selles, Crièrent d'une voix faible: «Santo Yago Compostello! Honneur et gloire à Don Pedro! Honneur et gloire au Lion de Castille!» Et le chapelain Diego Se dit entre ses dents: «Si c'eût été moi le commandant, J'aurais fait voeu de ne manger Que de la viande et de ne boire que du vin».

— Eh bien, qu'est-ce que je disais? s'écria mon oncle, très content. Le seul homme intelligent de toute cette armée n'était autre que le chapelain. Qu'est-ce que cela, Serge? Leur capitaine? quoi?

— Un aumônier, mon oncle, un ecclésiastique!

— Ah! oui, oui! Chapelain! Je sais: je me rappelle! J'ai lu quelque chose là-dessus dans Radcliffe. Il y en a de différents ordres… Des bénédictins, je crois?… Y a-t-il des Bénédictins?

— Mais oui, mon oncle.

— Hem! C'est ce qu'il me semblait. Voyons, Ilucha, continue. Très bien! très bien!

Et, en entendant cela, Don Pedro Dit avec un rire bruyant, «Je lui dois bien un mouton, Car il a trouvé là une bonne plaisanterie.»

— C'était bien le moment de rire! Quel imbécile! Un mouton! S'il y avait là des moutons, pourquoi n'en mangeait-il pas lui-même? Continue, Ilucha. Très bien! C'est magnifique! C'est mordant!

— C'est fini, petit père.

— Ah! c'est fini? Au fait, que restait-il à faire? N'est-ce pas, Serge? Très bien, Ilucha! C'est merveilleusement bien! Embrasse- moi, mon chéri, mon pigeonneau! Mais qui lui a suggéré cette idée? C'est toi, Sacha?

— Non; c'est Nastenka. Nous avions lu ces vers, il y a quelques temps. Alors, elle avait dit: «C'est très amusant; il faut le faire apprendre à Ilucha pour le jour de sa fête; ce qu'on rira!»

— Ah! c'est vous Nastenka? Je vous remercie beaucoup marmotta mon oncle en rougissant comme un enfant. Embrasse-moi encore une fois, Ilucha! Embrasse-moi aussi, polissonne! fit-il en prenant sa fille dans ses bras et en la regardant avec amour. Et il ajouta, comme si, de contentement, il n'eût su quoi dire: — Attends un peu, Sachourka, ta fête va aussi venir bientôt.

Je demandai à Nastenka de qui était cette poésie.

— Ah! oui; de qui est-elle, cette poésie? s'empressa d'insister mon oncle. En tout cas, c'est d'un gaillard intelligent; n'est-ce pas, Foma?

— Hem! grommela Foma, dont un sourire sardonique n'avait pas quitté les lèvres pendant tout le temps de la récitation.

— Je ne me souviens plus, répondit Nastenka en regardant timidement Foma Fomitch.

— Elle est de M. Kouzma Proutkov, petit père; nous l'avons vue dans le Contemporain, dit Sachenka.

— Kouzma Proutkov? Je ne le connais pas, fit mon oncle. Je connais Pouchkine!… Du reste, on voit que c'est un poète de mérite, n'est-ce pas, Serge? Et, par-dessus le marché, on sent qu'il ne nourrit que les plus nobles sentiments. C'est peut-être un militaire. Je l'apprécie hautement. Ce Contemporain est une superbe revue. Je vais m'y abonner si elle a d'aussi bons poètes pour collaborateurs… J'aime les poètes; ce sont de rudes gaillards. Te rappelles-tu, Serge, j'ai vu chez toi, à Pétersbourg, un homme de lettres. Il avait un nez d'une forme très particulière… en vérité… Que dis-tu, Foma?

— Non, rien… rien… fit celui-ci en feignant de contenir son envie de rire. Continuez, Yégor Ilitch, continuez! Je dirai mon mot plus tard… Stépane Alexiévitch écoute également avec le plus grand plaisir votre discours sur les hommes de lettres pétersbourgeois…

Bakhtchéiev, qui se tenait à l'écart, absorbé dans ses pensées, releva vivement la tête en rougissant et s'agita sur son fauteuil.

— Foma, laisse-moi tranquille! dit-il en fixant sur son interlocuteur le regard méchant de ses petits yeux injectés de sang. Qu'ai-je à faire de la littérature? Que Dieu me donne la santé! — conclut-il en grommelant — et que tous ces écrivains… des voltairiens, et rien de plus!

— Les écrivains ne sont que des voltairiens? fit Éjévikine s'approchant aussitôt de M. Bakhtchéiev. Vous dites là une grande vérité. L'autre jour, Valentine Ignatich disait la même chose. Il m'avait aussi qualifié de voltairien; je vous le jure. Et pourtant, j'ai si peu écrit! tout le monde le sait… C'est vous dire que, si un pot de lait tourne, c'est la faute à Voltaire! Il en est toujours ainsi chez nous.

— Mais non! riposta gravement mon oncle, c'est une erreur! Voltaire était un écrivain qui raillait les superstitions d'une façon fort mordante; mais il ne fut jamais voltairien! Ce sont ses ennemis qui l'ont calomnié. Pourquoi vouloir tout faire retomber sur ce malheureux?

Le méchant ricanement de Foma se fit de nouveau entendre. Mon oncle lui jeta un regard inquiet et se troubla visiblement.

— Non, Foma, vois-tu, je parle des journaux, fit-il avec confusion et dans l'espoir de se justifier. Tu avais raison de me dire qu'il fallait s'abonner. Je suis de ton avis. Hum!… les revues propagent l'instruction! On ne serait pour la patrie qu'un bien triste enfant si l'on ne s'abonnait pas. N'est-ce pas, Serge?… Hum!… Oui… Prenons, par exemple, le Contemporain… Mais, tu sais, Sérioja, les plus forts articles scientifiques se publient dans cette grosse revue… comment l'appelles-tu?… avec une couverture jaune…

— Les Mémoires de la Patrie, petit père.

— C'est cela! Et quel beau titre! n'est-ce pas, Serge? C'est pour ainsi dire toute la patrie qui prend des notes!… Quel but sublime! Une revue des plus utiles! Et ce qu'elle est volumineuse! Allez donc éditer un pareil ballot! Et ça vous contient des articles à vous tirer les yeux de l'orbite… L'autre fois j'arrive, je vois un livre. Je le prends, je l'ouvre par curiosité et j'en lis trois pages d'un trait. Mon cher, je restai bouche bée! On parlait de tout là-dedans: du balai, de la bêche, de l'écumoire, de la happe. Pour moi, une happe n'est qu'une happe. Eh bien pas du tout, mon cher. Les savants y voient un emblème, ou une mythologie; est-ce que je sais? quelque chose en tout cas… Voilà! On sait tout à présent!

Je ne sais trop ce qu'allait faire Foma en présence de cette nouvelle sortie de mon oncle, mais, à ce moment précis, Gavrilo apparut et, la tête basse, il s'arrêta au seuil de la porte. Foma lui jeta un regard significatif.

— Tout est-il prêt, Gavrilo? s'enquit-il d'une voix faible, mais résolue.

— Tout est prêt, répondit tristement Gavrilo dans un soupir.

— Tu as mis le petit paquet dans le chariot?

— Je l'y ai mis.

— Alors, je suis prêt! dit Foma.

Il se leva lentement de son fauteuil. Mon oncle le regardait, ébahi. La générale quitta sa place et jeta autour d'elle un coup d'oeil circulaire et étonné.

— À présent, colonel, commença Foma avec une extrême dignité, permettez-moi d'implorer de vous l'abandon momentané de ce thème si intéressant des happes littéraires; il vous sera loisible d'en poursuivre le développement sans moi. Mais, vous faisant un éternel adieu, je désirerais vous dire encore quelques mots…

La terreur et l'étonnement s'emparèrent de tous les assistants.

— Foma! Foma! Mais qu'as-tu? Où veux-tu donc t'en aller? s'écria enfin mon oncle.

— Je me prépare à quitter votre maison, colonel! posa Foma d'une voix calme. J'ai décidé d'aller où le vent me poussera et c'est dans ce but que j'ai loué un simple chariot à mes frais. Mon petit baluchon s'y trouve maintenant; il n'est pas gros: quelques livres préférés, de quoi changer deux fois de linge et c'est tout! Je suis pauvre, Yégor Ilitch, mais, pour rien au monde je n'accepterais votre or, comme vous avez pu vous en convaincre hier même!

— Mais, Foma, au nom de Dieu, qu'est-ce que cela signifie? supplia mon oncle, plus blanc qu'un linge.

La générale poussa un cri et, les bras tendus vers Foma Fomitch, le contempla avec désespoir, cependant que la demoiselle Pérépélitzina s'élançait pour la soutenir. Les dames pique- assiettes restèrent clouées sur leurs sièges et M. Bakhtchéiev se leva lourdement.

— Allons, bon! voilà que ça commence! murmura près de moi Mizintchikov.

On entendit à ce moment les lointains roulements du tonnerre; l'orage approchait.

IV L'EXIL

— Il me semble, colonel, que vous me demandez ce que cela veut dire? déclama emphatiquement Foma, certainement ravi de la confusion générale. Votre question m'étonne! Expliquez-moi donc à votre tour comment vous pouvez me regarder en face? Expliquez-moi encore ce problème psychologique du manque de pudeur chez certains hommes et je m'en irai alors, enrichi d'une nouvelle connaissance relative à la corruption du genre humain.

Mais mon oncle était incapable de répondre; anéanti, épouvanté, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, il ne pouvait détourner son regard de celui de Foma.

— Mon Dieu! que d'horreurs! gémit la demoiselle Pérépélitzina.

— Comprenez-vous, colonel, que vous devez me laisser partir sans autres questions? Car vraiment, tout homme et âgé que je sois, je commençais à craindre sérieusement pour ma moralité! Croyez-moi: laissez vos questions; elles ne pourraient avoir d'autres résultats que votre propre honte!

— Foma! Foma!… s'écria mon oncle, et des gouttes de sueur perlèrent sur son front.

— Permettez-moi donc, sans plus d'explications, de vous dire quelques mots d'adieu et de vous donner quelques derniers conseils. Ce seront mes ultimes paroles dans votre maison, Yégor Ilitch. Le fait est consommé et il est impossible de le réparer. J'espère que vous savez à quel fait je fais en ce moment allusion. Mais, je vous en supplie à deux genoux, si la dernière étincelle de moralité n'est pas encore éteinte au fond de votre coeur, réprimez l'élan de vos passions! Si ce feu perfide n'a pas encore embrasé tout l'édifice, éteignez l'incendie!

— Foma, je t'assure que tu te trompes! protesta mon oncle, se reprenant peu à peu et pressentant avec terreur le dénouement.

— Maîtrisez vos passions! poursuivit Foma avec la même pompe, comme si mon oncle n'eût rien dit. Luttez contre vous-même: «Si tu veux vaincre le monde, commence par te vaincre toi-même!» Tel est mon principe. Propriétaire foncier, vous devez briller comme un diamant sur vos domaines; et quel abominable exemple ne donnez- vous pas à vos subordonnés! Pendant des nuits entières, je priais pour vous, m'efforçant de découvrir votre bonheur. Je n'ai pu le trouver, car le bonheur n'est que dans la vertu…

— Mais c'est impossible, Foma! interrompit encore mon oncle. Tu te méprends; tu parles hors de propos…

— Rappelez-vous donc que vous êtes un seigneur, continua Foma sans prêter plus d'attention que devant aux paroles de mon oncle. Ne croyez pas que la paresse et la volupté soient les seuls buts du propriétaire terrien. C'est là une idée néfaste. Ce n'est pas à l'incurie qu'il se doit, mais au souci, au souci devant Dieu, devant le tsar et devant la patrie! Un seigneur doit travailler, travailler comme le dernier de ses paysans!

— Bon! vais-je donc labourer aux lieu et place de mes paysans! grommela Bakhtchéiev. Et cependant, je suis un seigneur…

— Je m'adresse à vous, maintenant, fit-il en se tournant vers Gavrilo et Falaléi qui venaient d'apparaître près de la porte. Aimez vos maîtres et obéissez-leur avec douceur et empressement; ils vous aimeront en retour… Et vous, colonel, soyez bon et compatissant pour eux. Ce sont aussi des êtres humains créés à l'image de Dieu, des enfants qui vous sont confiés par le tsar et par la patrie. Plus le devoir est grand, plus est grand le mérite!

— Foma Fomitch! mon ami, que veux-tu donc faire? cria la générale avec désespoir. Elle était prête à tomber en pamoison, tant son appréhension était violente.

— Je crois qu'en voilà assez? conclut Foma sans daigner remarquer la générale. Maintenant, passons aux détails; ce sont de petites choses, mais indispensables, Yégor Ilitch. Le foin de la prairie de Khariline n'est pas encore fauché. Ne vous laissez pas mettre en retard; faites-le couper et le plus tôt sera le mieux; c'est là mon premier conseil.

— Mais, Foma…

— Vous projetez d'abattre une partie de la forêt de Zyrianovski, je le sais. Abstenez-vous en; c'est mon deuxième conseil. Conservez les forêts; elles gardent la terre humide… Il est bien dommage que vous ayez fait aussi tard les semences de printemps, beaucoup trop tard!

— Mais, Foma…

— Mais trêve de paroles; je ne pourrai tout dire et le temps me manque. Je vous enverrai mes instructions par écrit. Eh bien, adieu! adieu à tous! Dieu soit avec vous et qu'il vous bénisse! Je te bénis, aussi, mon enfant, — dit-il à Ilucha — Dieu te préserve du poison de tes futures passions. Je te bénis aussi, Falaléi, oublie la Kamarinskaïa! Et vous… vous tous, souvenez- vous de Foma… Allons, Gavrilo! Aide-moi à monter dans ce chariot, vieillard.

Et Foma se dirigea vers la porte. Poussant un cri aigu, la générale se précipita vers lui.

— Non, Foma! je ne te laisserai pas partir ainsi! s'écria mon oncle et, le rejoignant, il le prit par la main.

— Vous voulez donc employer la force? demanda l'autre avec arrogance.

— Oui, Foma, s'il le faut, j'emploierai la force! répondit mon oncle tremblant d'émotion. Tu en as trop dit: il faut t'expliquer. Tu as mal compris ma lettre, Foma!

— Votre lettre? hurla Foma en s'enflammant instantanément, comme s'il n'eût attendu que ces paroles pour faire explosion. — Votre lettre! La voici, votre lettre! la voici! Je la déchire, cette lettre! Je la piétine, votre lettre! et, ce faisant, j'accomplis le plus sacré devoir de l'humanité! Voilà ce que je fais, puisque vous me contraignez à des explications. Voyez! voyez! voyez!

Et les fragments de la lettre s'éparpillèrent dans la chambre.

— Foma, criait mon oncle en pâlissant de plus en plus, je te répète que tu ne m'as pas compris. Je veux me marier, je cherche mon bonheur…

— Vous marier! Vous avez séduit cette demoiselle et vous mentez en parlant de mariage, car je vous ai vu hier soir sous les buissons du jardin!

La générale fit un cri, et s'affaissa dans son fauteuil. Un tumulte effrayant s'ensuivit. L'infortunée Nastenka restait immobile sur son siège, comme morte. Sachenka, effrayée et qu'on eut dite en proie à un accès de fièvre, tremblait de tous ses membres en serrant Ilucha dans ses bras.

— Foma, criait furieusement mon oncle, si tu as le malheur de divulguer ce secret, tu commettras la plus basse action du monde!

— Je vais le divulguer, votre secret! hurlait Foma, et j'accomplirai la plus noble des actions! Je suis envoyé par Dieu lui-même pour flétrir les ignominies des hommes. Je monterai sur le toit de chaume d'un paysan et je crierai votre acte ignoble à tous les propriétaires voisins, à tous les passants!… Oui, sachez tous, tous! que, cette nuit, je l'ai surpris dans le parc, dans les taillis, avec cette jeune fille à l'air si innocent!

— Quelle horreur! minauda la demoiselle Pérépélitzina.

— Foma! tu cours à ta perte! criait mon oncle les poings serrés et les yeux étincelants. Mais Foma continuait à brailler:

— Et lui, épouvanté d'avoir été vu, il a osé tenter de me séduire, moi, honnête, loyal, par une lettre menteuse, afin de me faire approuver son crime… Oui, son crime! car, d'une jeune fille pure jusqu'alors, vous avez fait une…

— Encore un seul mot outrageant à son adresse, Foma, et je jure que je te tue!

— Ce mot, je le dis, oui, de la jeune fille la plus innocente jusqu'alors, vous êtes parvenu à faire la dernière des dépravées.

Foma n'avait pas encore prononcé ce dernier mot, que mon oncle l'empoignait et, le faisant pirouetter comme un fétu de paille le précipitait à toute volée contre la porte vitrée qui donnait sur la cour. Le coup fut si rude que la porte céda, s'ouvrit largement et que nous vîmes Foma, dégringolant les sept marches du perron, aller s'écraser dans la cour au milieu d'un grand fracas de vitres brisées.

— Gavrilo! ramasse-moi ça! cria mon oncle plus pâle qu'un mort, mets-le dans le chariot et que, dans deux minutes, ça ait quitté Stépantchikovo!

Quelle que fût la trame ourdie par Foma, il est assez probable qu'il était loin de s'attendre à un pareil dénouement.

Je ne saurais m'engager à décrire la scène qui suivit cette catastrophe: gémissement déchirant de la générale qui s'écroula dans son fauteuil, ébahissement de la Pérépélitzina devant cet inattendu coup d'énergie d'un homme toujours si docile jusque là, les oh! et les ah! des dames pique-assiettes, l'effroi de Nastenka qui faillit s'évanouir et autour de qui s'empressait mon oncle, trépignant à travers la pièce en proie à une indicible émotion devant sa mère sans connaissance, Sachenka folle de peur, les pleurs de Falaléi, tout cela formait un tableau impossible à rendre. Ajoutez qu'un orage formidable éclata juste à ce moment; les éclats du tonnerre se succédaient constamment tandis qu'une pluie furieuse fouettait les vitres.

— En voilà une fête! grommela Bakhtchéiev baissant la tête et écartant les bras.

— Ça va mal! murmurai-je, fort troublé à mon tour, mais, au moins, voilà Foma dehors et il ne rentrera plus!

— Ma mère! avez-vous repris vos sens? Vous sentez-vous mieux? Pouvez-vous enfin m'écouter? demanda mon oncle, s'arrêtant devant le fauteuil de la vieille dame qui releva la tête et attacha un regard suppliant sur ce fils qu'elle n'avait jamais vu dans une telle colère.

— Ma mère, reprit-il, la coupe vient de déborder; vous l'avez vu. Je voulais vous exposer cette affaire tout autrement et à loisir; mais le temps presse et je ne puis plus reculer. Vous avez entendu la calomnie, écoutez à présent la justification. Ma mère, j'aime cette noble jeune fille, je l'aime depuis longtemps et je l'aimerai toujours. Elle fera le bonheur de mes enfants et sera pour vous la fille la plus respectueuse; en présence de tous mes parents et amis, je dépose à vos pieds ma demande, et je prie mademoiselle de me faire l'immense honneur de devenir ma femme.

Nastenka tressaillit. Son visage s'empourpra. Elle se leva avec précipitation. Cependant, la générale ne quittait pas des yeux le visage de son fils; elle semblait en proie à une sorte d'ahurissement, et, soudain, avec un sanglot déchirant, elle se jeta à ses genoux devant lui. Elle criait:

— Yégorouchka! mon petit pigeon! fais revenir Foma Fomitch! Envoie-le chercher tout de suite ou je mourrai avant ce soir!

Mon oncle fut atterré de voir agenouillée devant lui, sa vieille mère si tyrannique et si capricieuse. Une expression de souffrance passa sur son visage. Enfin, revenu de son étonnement, il se précipita pour la relever et l'installer dans le fauteuil.

— Fais revenir Foma Fomitch, Yégorouchka! continuait à gémir la générale, fais-le revenir, le cher homme, je ne peux vivre sans lui!

— Ma mère! exclama douloureusement mon oncle, n'avez-vous donc rien entendu de ce que je vous ai dit? Je ne peux faire revenir Foma, comprenez-le! Je ne le puis pas et je n'en ai pas le droit après la basse et lâche calomnie qu'il a jetée sur cet ange d'honnêteté et de vertu. Comprenez, ma mère, que l'honneur m'ordonne de réparer le tort causé à cette jeune fille! Vous avez entendu: je demande sa main et je vous supplie de bénir notre union.

La générale se leva encore de son fauteuil et alla se jeter à genoux devant Nastenka.

— Petite mère! ma chérie! criait-elle, ne l'épouse pas! Ne l'épouse pas et supplie-le de faire revenir Foma Fomitch! Mon ange! chère Nastassia Evgrafovna! Je te donnerai, je te sacrifierai tout si tu ne l'épouses pas. Je n'ai pas dépensé tout ce que je possédais; il me reste encore quelque argent de mon défunt mari. Tout est à toi; je te comblerai de biens; Yégorouchka aussi! mais ne me mets pas vivante au cercueil! demande-lui de ramener Foma Fomitch!

La vieille dame aurait poursuivi ses lamentations et ses divagations si, indignées de la voir à genoux devant une institutrice à gages, la Pérépélitzina et les autres femmes ne s'étaient précipitées pour la relever au milieu des cris et des gémissements. L'émotion de Nastenka était telle qu'elle ne pouvait qu'à peine se tenir debout. La Pérépélitzina se mit à pleurer de dépit.

— Vous allez tuer votre mère! criait-elle à mon oncle; on va la tuer. Et vous, Nastassia Evgrafovna, comment pouvez-vous brouiller une mère avec son fils? Dieu le défend!

— Anna Nilovna, dit mon oncle, retenez votre langue! j'ai assez souffert!

— Et moi, ne m'avez-vous pas fait souffrir aussi? Pourquoi me reprochez-vous ma situation d'orpheline? Je ne suis pas votre esclave; je suis la fille d'un lieutenant-colonel et je ne remettrai jamais le pied dans votre maison que je vais quitter aujourd'hui même!

Mais mon oncle ne l'écoutait pas. Il s'approcha de Nastenka et lui prit dévotement la main.

— Vous avez entendu ma demande, Nastassia Evgrafovna? lui demanda-t-il avec une anxiété désolée.

— Non, Yégor Ilitch, non! Laissons cela! répondit-elle, à son tour découragée. Tout cela est bien inutile! et, lui pressant les mains, elle fondit en larmes. Vous ne faites cette demande qu'en raison de l'incident d'hier… Mais vous voyez bien que ça ne se peut pas. Nous nous sommes trompés, Yégor Ilitch!… Je me souviendrai toujours que vous fûtes mon bienfaiteur et je prierai toujours pour vous… toujours! toujours!

Les larmes étouffèrent sa voix. Mon pauvre oncle pressentait cette réponse. Il ne pensa même pas à répliquer, à insister… Il l'écoutait, penché vers elle et lui tenant la main, dans un silence navré. Ses yeux se mouillèrent. Nastia continua:

— Hier encore, je vous disais que je ne pouvais être votre femme. Vous le voyez: les vôtres ne veulent pas de moi; je le sentais depuis longtemps. Votre mère ne nous donnera pas sa bénédiction… les autres non plus. Vous êtes trop généreux pour vous repentir plus tard, mais vous serez malheureux à cause de moi… victime de votre bon coeur.

— Oh! c'est bien vrai, Nastenka! C'est un bon coeur…acquiesça Éjévikine qui se tenait de l'autre côté du fauteuil, c'est cela, ma fille, c'est justement le mot qu'il fallait dire!

— Je ne veux pas être une cause de dissentiments dans votre maison, continua Nastenka. Ne vous inquiétez pas de mon sort, Yégor Ilitch, personne ne me fera de tort, personne ne m'insultera… Je retourne aujourd'hui même chez mon père. Il faut nous dire adieu, Yégor Ilitch…

La pauvrette fondit encore en larmes.

— Nastassia Evgrafovna, est-ce votre dernier mot? fit mon oncle en la regardant avec une détresse indicible, dites une seule parole et je vous sacrifie tout!

— C'était le dernier mot, le dernier! dit Éjévikine, et elle vous a si bien dit tout cela que j'en suis moi-même surpris. Yégor Ilitch, vous êtes le meilleur des hommes et vous nous avez fait grand honneur! beaucoup d'honneur! trop d'honneur!… Cependant, elle n'est pas ce qu'il vous faut, Yégor Ilitch. Il vous faut une fiancée riche, de grande famille, de superbe beauté, avec une belle voix et qui s'avancerait dans votre maison parée de diamants et de plumes d'autruche. Il se pourrait alors que Foma Fomitch fit une concession et qu'il vous bénît. Car vous ferez revenir Foma Fomitch! Vous avez eu tort de le maltraiter ainsi. C'est l'ardeur excessive de sa vertu qui l'a fait parler de la sorte… Vous serez le premier à dire par la suite que, seule, la vertu le guidait; vous verrez. Autant le faire revenir tout de suite, puisqu'il faut qu'il revienne…

— Fais-le revenir! Fais-le revenir! cria la générale. C'est la vérité qu'il te dit, mon petit.

— Oui, continua Éjévikine, votre mère se désole bien inutilement… Faites-le revenir. Quant à moi et à Nastia, nous allons partir.

— Attends, Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle. Je t'en supplie! J'ai encore un mot à dire, Evgraf, un seul mot…

Cela dit, il s'écarta, s'assit dans un fauteuil et, baissant la tête, il se couvrit les yeux de ses mains, emporté dans une ardente méditation.

Un épouvantable coup de tonnerre éclata presque au-dessus de la maison qui en fut toute secouée. Hébétées de peur, les femmes poussèrent des cris aigus et se signèrent. Bakhtchéiev en fit autant. Plusieurs voix murmurèrent:

— Petit père, le prophète Élie!

Au coup de tonnerre succéda une si formidable averse qu'on eût dit qu'un lac se déversait sur Stépantchikovo.

— Et Foma Fomitch, que devient-il dans les champs? fit Pérépélitzina.

— Yégorouchka, rappelle-le! s'écria désespérément la générale en se précipitant comme une folle vers la porte. Mais les dames pique-assiettes la retinrent et, l'entourant, la consolaient, criaient, pleurnichaient. C'était un tumulte indescriptible.

— Il est parti avec une redingote; il n'a même pas pris son manteau! continua la Pérépélitzina. Il n'a pas non plus de parapluie. Il va être foudroyé!

— C'est sûr! fit Bakhtchéiev, et trempé jusqu'aux os!

— Vous feriez aussi bien de vous taire! lui dis-je à voix basse.

— C'est un homme, je pense! répartit le gros homme avec emportement. Ce n'est pas un chien! Est-ce que tu sortirais maintenant, toi? Va donc te baigner, si tu aimes tant cela!

Pressentant et redoutant le dénouement, je m'approchai de mon oncle, resté immobile dans son fauteuil.

— Mon oncle, fis-je en me baissant à son oreille, allez-vous consentir au retour de Foma Fomitch? Comprenez donc que ce serait le comble de l'indécence, au moins tant que Nastenka sera dans cette maison.

— Mon ami, répondit mon oncle en relevant la tête et me regardant résolument dans les yeux, je viens de prononcer mon jugement et je sais maintenant ce qu'il me reste à faire. Ne t'inquiète pas, aucune offense ne sera faite à Nastenka; je m'arrangerai pour cela.

Il se leva et s'approcha de sa mère.

— Ma mère, dit-il, calmez-vous. Je vais faire revenir Foma Fomitch. On va le rattraper; il ne peut encore être loin. Mais je jure qu'il ne rentrera ici que sous une seule condition: c'est que, devant tous ceux qui furent témoins de l'outrage, il reconnaîtra sa faute et demandera solennellement pardon à cette digne jeune fille. Je l'obtiendrai de lui; je l'y forcerai. Autrement, il ne franchira pas le seuil de cette maison. Mais je vous jure, ma mère, que, s'il consent à le faire de bon gré, je suis prêt à me jeter à ses pieds, et à lui donner tout ce que je puis lui donner sans léser mes enfants. Quant à moi, dès aujourd'hui je me retire. L'étoile de mon bonheur s'est éteinte. Je quitte Stépantchikovo. Vivez-y tous heureux et tranquilles. Moi, je retourne au régiment pour finir ma triste existence dans les tourmentes de la guerre, sur quelque champ de bataille… C'en est assez; je pars!

À ce moment, la porte s'ouvrit et Gavrilo apparut, trempé, crotté au-delà du possible.

— Qu'y a-t-il? D'où viens-tu? Où est Foma? s'écria mon oncle en se précipitant vers lui. Tout le monde entoura le vieillard avec une avide curiosité, interrompant à chaque instant son récit larmoyant par toutes sortes d'exclamations.

— Je l'ai laissé près du bois de bouleaux, à une verste et demie d'ici. Effrayé par le coup de tonnerre, le cheval pris de peur s'était jeté dans le fossé.

— Eh bien? interrogea mon oncle.

— Le chariot versa…

— Eh bien… et Foma?

— Il tomba dans le fossé…

— Mais va donc, bourreau!

— S'étant fait mal au côté, il se mit à pleurer. Je dételai le cheval et je revins ici vous raconter l'affaire.

— Et Foma, il est resté là-bas?

— Il s'est relevé et il a continué son chemin en s'appuyant sur sa canne.

Ayant dit, Gavrilo soupira et baissa la tête. Je renonce à décrire les larmes et les sanglots de ces dames.

— Qu'on m'amène Polkan! cria mon oncle en se précipitant dans la cour.

Polkan fut amené; mon oncle s'élança dessus, à poil et, une minute plus tard, le bruit déjà lointain des sabots du cheval nous annonçait qu'il était à la poursuite de Foma. Il n'avait même pas pris de casquette.

Les dames se jetèrent aux fenêtres; les ah! et les gémissements s'entremêlaient de conseils. On parlait de bain chaud, de thé pectoral et de frictions à l'alcool pour ce Foma Fomitch «qui n'avait pas mangé une miette de pain depuis le matin!» La demoiselle Pérépélitzina ayant mis la main, par hasard, sur les lunettes de l'exilé, la trouvaille produisit une sensation extraordinaire. La générale s'en saisit avec des pleurs et des gémissements, et se colla de nouveau le nez contre la fenêtre, les yeux anxieusement fixés sur le chemin. L'émotion était à son comble… Dans un coin, Sachenka s'efforçait de consoler Nastia et toutes deux pleuraient enlacées. Nastenka tenait Ilucha par la main et l'embrassait coup sur coup, faisant ses adieux à son élève qui pleurait à chaudes larmes sans trop savoir pourquoi. Éjévikine et Mizintchikov s'entretenaient à l'écart. Je crus bien que Bakhtchéiev allait suivre l'exemple des jeunes filles et se mettre à pleurer, lui aussi. Je m'approchai de lui.

— Non, mon petit père, me dit-il, Foma Fomitch s'en ira peut-être d'ici, mais le moment n'en est pas encore arrivé; on n'a pas trouve de boeufs à corne d'or pour tirer son chariot! Soyez tranquille, il fera partir les maîtres et s'installera à leur place.

L'orage passé, M. Bakhtchéiev avait changé d'idées.

Soudain, des cris se firent entendre: «On l'amène! le voici!» et les dames s'élancèrent vers la porte en poussant des cris de paon. Dix minutes ne s'étaient pas écoulées depuis le départ de mon oncle. Une telle promptitude paraîtrait invraisemblable si l'on n'avait connu plus tard la très simple explication de cette énigme.

Après le départ de Gavrilo, Foma Fomitch était en effet parti en s'appuyant sur sa canne, mais, seul au milieu de la tempête déchaînée, il eut peur, rebroussa chemin, et se mit à courir après le vieux domestique. Mon oncle l'avait retrouvé dans le village.

On avait arrêté un chariot; les paysans accourus y avaient installé Foma Fomitch devenu plus doux qu'un mouton, et c'est ainsi qu'il fut amené dans les bras de la générale qui faillit devenir folle de le voir en cet équipage, encore plus trempé, plus crotté que Gavrilo.

Ce fut un grand remue-ménage. Les uns voulaient l'emmener tout de suite dans sa chambre pour l'y faire changer de linge; d'autres préconisaient bruyamment diverses tisanes réconfortantes; tout le monde parlait à la fois… Mais Foma semblait ne rien voir, ne rien entendre.

On le fit entrer en le soutenant sous les bras. Arrivé à son fauteuil, il s'y affala lourdement et ferma les yeux. Quelqu'un cria qu'il se mourait et des hurlements éclatèrent, cependant que Falaléi, beuglant plus fort que les autres, s'efforçait d'arriver jusqu'à Foma pour lui baiser la main.

V FOMA FOMITCH ARRANGE LE BONHEUR GÉNÉRAL

— Où suis-je? murmura Foma d'une voix d'homme mourant pour la vérité?

— Maudit chenapan! murmura près de moi Mizintchikov. Comme s'il ne le voyait pas! Il va nous en faire des siennes à présent!

— Tu es chez nous, Foma: tu es parmi les tiens! s'écria mon oncle. Allons, du courage! calme-toi! Vraiment, Foma, tu ferais bien de changer de vêtements; tu vas tomber malade… Veux-tu prendre quelque chose pour te remettre? Un petit verre te réchauffera.

— Je prendrais bien un peu de malaga! gémit Foma qui ferma encore les yeux.

— Du malaga! J'ai peur qu'il n'y en ait plus, dit mon oncle en interrogeant sa soeur d'un oeil anxieux.

— Mais si! fit-elle. Il en reste quatre bouteilles. Et, faisant sonner ses clefs, elle s'encourut à la recherche du malaga, poursuivie par les cris de toutes ces dames qui se pressaient autour de Foma comme des mouches autour d'un pot de confitures. L'indignation de M. Bakhtchéiev ne fut pas mince.

— Voilà qu'il lui faut du malaga! grommela-t-il presque à voix haute. Il lui faut un vin dont personne ne boit! Dites-moi maintenant à qui l'on donnerait du malaga si ce n'est à une canaille comme lui? Pouah! Les tristes sires! Mais qu'est-ce que je fais ici? qu'est-ce que j'attends?

— Foma, commença mon oncle haletant et constamment obligé de s'interrompre, maintenant que te voilà reposé, que te voilà revenu avec nous… c'est-à-dire, Foma, je pense, qu'ayant offensé une innocente créature…

— Où? où est-elle, mon innocence? fit Foma, comme dans un délire de fièvre. Où sont mes jours heureux? Où es-tu, mon heureuse enfance, quand, innocent et beau, je poursuivais à travers les champs le papillon printanier? Où est-il ce temps? Rendez-moi mon innocence! Rendez-la moi!…

Et, les bras écartés, Foma s'adressait successivement à chacun des assistants, comme si quelqu'un d'eux l'eût eue en poche, cette innocence. Je crus que Bakhtchéiev allait éclater de colère.

— Mais pourquoi pas? grognait-il furieusement. Rendez-lui donc son innocence et qu'ils s'embrassent! J'ai bien peur qu'étant gamin, il ne fût déjà aussi fripouille qu'il l'est actuellement. J'en jurerais!

— Foma!… reprit mon oncle.

— Où sont-ils ces jours bénis où je croyais à l'amour et où j'aimais l'homme? geignait Foma, alors que je le prenais dans mes bras et que je pleurais sur son coeur? Et à présent, où suis-je? où suis-je?

— Tu es chez nous; calme-toi! s'écria mon oncle. Voici ce que je voulais te dire, Foma…

— Si vous vous taisiez un peu? siffla la Pérépélitzina, dardant sur lui ses méchants yeux de serpent.

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