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Carnet d'un inconnu (Stépantchikovo)

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

V. L. Binshtok translation

— Alors, cette cravate est de nuance Adélaïde? lui demandai-je en le regardant avec sévérité.

— De nuance Adélaïde, me répondit-il.

— Il n'existe pas de nuance Agraféna?

— Non, c'est impossible.

— Et pourquoi?

— Parce que ce nom d'Agraféna est indécent.

— Comment indécent?

— Mais certainement, Adélaïde est un nom étranger et plein de noblesse, tandis que n'importe quelle villageoise peut s'appeler Agraféna.

— Mais tu es fou!

— Que non. J'ai toute ma tête. Il vous est loisible de m'injurier. Je vous ferai seulement observer que ma conversation a énormément plu à nombre de généraux et même à quelques comtes de la capitale.

— Comment t'appelles-tu?

— Vidopliassov.

— Ah! c'est toi Vidopliassov?

— Oui.

— Attends un peu. Je ferai aussi ta connaissance.

Et, en descendant l'escalier, je ne pus m'empêcher de penser que cette maison était une sorte de Bedlam.

IV LE THÉ

La salle où l'on prenait le thé donnait sur la terrasse où j'avais rencontré Gavrilo. Les étranges prédictions de mon oncle sur l'accueil qui m'était réservé ne laissaient pas de m'inquiéter beaucoup. La jeunesse est parfois excessivement fière et le jeune amour-propre toujours susceptible. Aussi me sentis-je assez mal à mon aise en pénétrant dans la salle à l'aspect de la nombreuse assistance réunie autour de la table. Ce fut cause que je me pris le pied dans le tapis, et fut contraint de bondir au beau milieu de la pièce pour retrouver mon équilibre.

Aussi confus que si j'eusse compromis du coup et ma carrière, et mon honneur, et ma réputation, je restai figé sur place, plus rouge qu'une écrevisse et promenant sur la compagnie un regard stupide. Si je signale cet incident insignifiant, c'est qu'il eût une extrême influence sur mon humeur au cours de presque toute cette journée et, par suite, sur mes relations subséquentes avec quelques-uns des personnages de ce récit. Je voulus saluer, mais ne pas en venir à bout: je rougissais encore davantage, me précipitai vers mon oncle, m'emparai de ses mains et m'écriai d'un voix haletante:

— Bonjour, mon oncle!

Mon intention était de dire quelque chose de très fin, mais je ne trouvai que: «Bonjour, mon oncle!»

— Bonjour, bonjour, mon cher ami, répondit l'oncle qui souffrait pour moi. Nous nous sommes déjà vus. Mais, ajouta-t-il à voix basse, sois donc plus brave; je t'en supplie! Cela arrive à tout le monde. Parfois, on ne sait quelle figure faire!… Permettez- moi, ma mère, de vous présenter notre jeune homme que vous aimerez certainement. Mon neveu Serge Alexandrovitch, — dit-il en s'adressant à toute la compagnie.

Mais, avant d'aller plus loin, je demande au lecteur la permission de lui présenter les personnages qui m'entouraient. C'est indispensable pour l'intelligence de cette histoire.

Il y avait là plusieurs dames et seulement deux hommes, outre mon oncle et moi. Foma Fomitch que je désirais tant voir et qui, je le pressentais déjà, était le maître absolu de la maison, Foma Fomitch brillait par son absence comme s'il eût emporté le jour avec lui. Tout le monde était morne et préoccupé. Cela sautait aux yeux et, si confus et ennuyé que je fusse alors moi-même, je ne pouvais pas ne pas voir que mon oncle était presque aussi ennuyé que moi, malgré ses efforts pour cacher son souci sous une gaieté de commande. Quelque chose lui pesait sur le coeur.

L'un des messieurs qui se trouvaient là, un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, n'était autre que cet Obnoskine dont mon oncle avait tant loué l'intelligence et la moralité. Il me déplut souverainement. Tout en lui décelait le mauvais ton. Son costume était usé comme son visage où une moustache fine et décolorée et une barbiche hirsute prétendaient visiblement à proclamer l'indépendance intellectuelle de leur propriétaire, et peut-être même la libre pensée. Il clignait des yeux sans cesse, souriait avec une feinte malice et, se prélassant sur sa chaise, il braquait son lorgnon sur moi à tout instant pour le laisser craintivement retomber dès que mon regard se tournait vers lui. Autre monsieur: mon cousin Mizintchikov, âgé de vingt-huit ans, étaient en effet un silencieux. Il ne dit pas un mot de tout le thé et restait grave quand tout le monde riait. Mais il ne me parut pas avoir l'air timide annoncé par mon oncle. Au contraire, le regard de ses yeux bruns exprimait la résolution et la fermeté de caractère. C'était un assez beau garçon au teint foncé, aux yeux noirs et très correctement vêtu (au compte de mon oncle, comme je l'ai su plus tard).

Parmi les dames, je fus tout d'abord frappé par la demoiselle Pérépélitzina à cause de sa face livide et méchante. Assise près de la générale, mais légèrement en arrière, par déférence, elle se penchait à chaque instant pour chuchoter à l'oreille de sa bienfaitrice. Deux ou trois personnes âgées et complètement privées du don de la parole, se tenaient près de la fenêtre, les yeux fixés sur la générale, dans l'attente respectueuse d'un peu de thé. Je remarquai aussi une grosse dame d'une cinquantaine d'années, fagotée, fardée et dont les dents avaient cédé la place à quelques chicots noircis, ce qui ne l'empêchait pas de minauder et de faire de l'oeil.

Une quantité de chaînes brinquebalaient après elle et elle ne cessait de me lorgner à l'exemple de M. Obnoskine dont elle était la mère. Ma tante, la douce Prascovia Ilinichna, s'occupait à verser le thé. Il était évident qu'après une aussi longue séparation, elle brûlait du désir de m'embrasser, mais elle n'osait le faire. Tout semblait défendu en cette maison. Près d'elle était assise une fort jolie fillette d'une quinzaine d'années, dont les yeux noirs me regardaient avec une curiosité enfantine: c'était ma cousine Sachenka.

Mais la plus remarquable de toutes ces dames était sans conteste une personne bizarre, vêtue très luxueusement et en toute jeune fille, bien qu'elle eût déjà environ trente-cinq ans. Son visage était maigre, pâle et desséché, mais néanmoins fort animé. Ses joues décolorées s'empourpraient à la moindre émotion, au moindre mouvement, et elle ne cessait de s'agiter sur sa chaise, comme s'il lui eût été impossible de rester tranquille une seule minute. Elle m'examinait curieusement, avidement, se penchait pour chuchoter quelque chose à Sachenka ou à une autre voisine, après quoi elle éclatait de rire avec un puéril sans gêne. À mon grand étonnement, ces excentricités ne semblaient surprendre personne, on eût dit que les convives étaient d'accord pour n'en faire point cas.

Je devinai en elle cette Tatiana Ivanovna, dont mon oncle disait qu'elle avait quelque chose de fantasque, celle qu'on lui fiançait de force et pour qui toute la maison était aux petits soins eu égard à sa richesse. Ses yeux me plurent: des yeux bleus et très doux en dépit des rides qui les cernaient. Leur regard était si franc, si gai, si bon, qu'on se réjouissait de le rencontrer. Je parlerai plus loin de Tatiana Ivanovna, qui est une des héroïnes de mon récit; sa biographie est fort intéressante.

Quelque cinq minutes après mon entrée dans la salle, on vit accourir du jardin un charmant garçonnet, mon cousin Ilucha, suivi d'une jeune fille un peu pâle et fatiguée, mais très jolie. Elle jeta sur l'assemblée un regard investigateur, méfiant, et même timide, puis, après m'avoir examiné à mon tour, elle s'assit à côté de Tatiana Ivanovna. Je me souviens que mon coeur battit: j'avais compris que c'était là cette fameuse institutrice. À son entrée, mon oncle me jeta un regard rapide et devint écarlate, mais, se baissant aussitôt, il saisit Ilucha dans ses bras et vint me le faire embrasser. Je remarquai aussi que Mme Obnoskine examinait d'abord mon oncle, puis dirigeait son lorgnon sur l'institutrice avec un air moqueur.

Mon oncle était tout confus et ne sachant quelle contenance prendre, il appela Sachenka pour me la présenter, mais elle se contenta de se lever et de me faire une grave révérence. Ce geste me charma parce qu'il lui seyait. Ma bonne tante n'y tint plus et, cessant pour un instant de verser le thé, elle accourut m'embrasser. Mais nous n'avions pas échangé deux mots que s'éleva la voix de la demoiselle Pérépélitzina remarquant que «Prascovia Ilinitchna avait dû oublier sa mère (la générale) qui avait demandé du thé, mais l'attendait encore». Ma tante me quitta aussitôt et s'empressa d'aller vaquer à ses devoirs.

La générale, reine de ce lieu et devant qui tout le monde filait doux, était une maigre et méchante vieille en deuil, méchante surtout par la faute de l'âge qui lui avait ravi le peu qu'elle eût jamais possédé de capacités mentales (plus jeune, elle se contentait d'être toquée). Sa situation l'avait rendue plus bête encore qu'avant et plus orgueilleuse. Lors de ses colères, la maison devenait un enfer.

Ses colères affectaient deux modes distincts. Le premier était silencieux: la vieille ne desserrait pas les dents pendant des journées entières, repoussant ou jetant même à terre tout ce que l'on posait devant elle. Le second était loquace et procédait comme suit. Ma grand'mère (elle était ma grand'mère) tombait dans une morne tristesse, voyait venir et sa propre ruine et la fin du monde, pressentant un avenir de misère émaillé de tous les malheurs imaginables. Alors elle se mettait à compter sur ses doigts toutes les calamités qu'elle prophétisait et parvenait à des résultats grandioses. «Il y avait longtemps qu'elle prévoyait tout cela, mais elle était bien forcée de se taire dans cette maison. Ah! Si seulement on eût consenti à lui témoigner quelque respect, si on l'eût écoutée, etc, etc.» Ces discours trouvaient une véhémente approbation parmi l'essaim des dames de compagnie mené par la demoiselle Pérépélitzina et se voyaient pompeusement revêtus du sceau de Foma Fomitch.

Au moment où j'apparus devant elle, elle faisait une colère du mode silencieux, assurément le plus terrible. Tout le monde la considérait avec appréhension. Seule, Tatiana Ivanovna, à qui tout était permis, jouissait d'une excellente humeur. Mon oncle m'amena près de ma grand'mère avec une extrême solennité, mais, esquissant une moue, elle repoussa sa tasse avec violence.

— C'est ce voltigeur? marmotta-t-elle entre ses dents à l'adresse de la Pérépélitzina.

Cette question absurde me désempara d'une manière définitive. Je ne comprenais pas pourquoi elle m'appelait voltigeur. Pérépélitzina lui murmura quelques mots à l'oreille, mais la vieille dame agita méchamment la main. Je restai coi, interrogeant mon oncle du regard. Tous les assistants se regardèrent, et Obnoskine laissa même voir ses dents, ce qui me fut très désagréable.

— Elle radote parfois, me chuchota mon oncle, tout décontenancé lui-même. Mais ce n'est rien; c'est par bonté de coeur. Estime surtout le coeur!

— Oui, le coeur! le coeur! cria subitement la voix de Tatiana Ivanovna qui ne me quittait pas des yeux et ne tenait pas en place. Le mot «coeur» était sans doute parvenu jusqu'à elle. Mais elle ne finit pas sa phrase quoiqu'elle parût vouloir dire quelque chose. Soit honte, soit pour tout autre motif, elle se tut, rougit formidablement, se pencha vers l'institutrice, lui dit tout bas quelques mots et soudain, se couvrant la bouche d'un mouchoir, elle se rejeta sur le dossier de sa chaise et se mit à rire comme dans une crise d'hystérie.

Je regardais la compagnie avec ahurissement, mais, à mon grand étonnement, personne ne bougea et il sembla qu'il ne se fût rien passé. J'étais édifié sur le compte de Tatiana Ivanovna. On me servit enfin le thé et je repris un peu de contenance. Je ne sais trop pourquoi il me parut tout à coup qu'il était de mon devoir d'entamer la plus aimable conversation avec les dames.

— Vous aviez bien raison, mon oncle, commençai-je, en m'avertissant tantôt du danger de se troubler. J'avoue franchement… (à quoi bon le cacher?) — poursuivis-je dans un sourire obséquieux à l'adresse de Mme Obnoskine — j'avoue que, jusqu'aujourd'hui, j'ai, pour ainsi dire, ignoré la société de ces dames. Et, après ma si malheureuse entrée, il m'a bien semblé que ma situation au milieu de la salle était celle d'un maladroit, n'est-ce pas? Avez-vous lu l'Emplâtre? — ajoutai-je en rougissant de plus en plus de mon aplomb et en regardant sévèrement M. Obnoskine, lequel continuait à m'inspecter du haut en bas et montrait toujours ses dents.

— C'est cela! c'est cela même! s'écria mon oncle avec un entrain extraordinaire, se réjouissant sincèrement de voir la conversation engagée et son neveu en train de se remettre. Ce n'est rien de perdre contenance, mais moi, j'ai été jusqu'à mentir lors de mon début dans le monde. Le croirais-tu? Vraiment, Anfissa Pétrovna, c'est assez amusant à entendre. À peine entré au régiment, j'arrive à Moscou et je me rends chez une dame avec une lettre de recommandation. C'était une dame excessivement fière. On m'introduit. Le salon était plein de monde, de gros personnages! Je salue et je m'assois. Dès les premiers mots, cette dame me demande: «Avez-vous beaucoup de villages, mon petit père?» Je n'avais même pas une poule; que répondre? J'étais dans une grande confusion; tout le monde me regardait. Pourquoi n'ai-je pas dit: «Non, je n'ai rien.» C'eut été plus noble, étant la vérité, mais je répondis: «J'ai cent dix-sept âmes.» Quelle idée d'ajouter cet appoint de dix-sept, au lieu de mentir en chiffres ronds, tout bonnement! Une minute après, par la lettre même dont j'étais porteur, on savait que je ne possédais rien et que, par-dessus le marché, j'avais menti! Que faire? Je me sauvai de cette maison et n'y remis jamais les pieds. Je n'avais rien alors. Aujourd'hui, je possède d'une part trois cents âmes, qui me viennent de mon oncle Afanassi Matveïévitch et deux cents âmes, y compris la Kapitonovka, héritage de ma grand'mère, ce qui fait en tout plus de cinq cents âmes. Ce n'est pas vilain! Mais, de ce jour-là, je me suis juré de ne jamais mentir et je ne mens pas.

— À votre place, je n'aurais pas juré. Dieu sait ce qu'il peut arriver, dit Obnoskine avec un sourire moqueur.

— C'est bien vrai. Dieu sait ce qu'il peut arriver! approuva mon oncle, très bonhomme.

Obnoskine éclata de rire en se renversant sur le dossier de sa chaise; sa mère sourit; la demoiselle Pérépélitzina ricana d'une façon particulièrement venimeuse; Tatiana Ivanovna se mit aussi à rire en battant des mains sans savoir pourquoi. En un mot, je vis clairement que mon oncle n'était compté pour rien dans sa propre maison. Sachenka fixa sur Obnoskine des yeux étincelants de colère. L'institutrice rougit en baissant la tête. Mon oncle s'étonna:

— Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qui se passe? questionna-t-il en nous regardant avec ébahissement.

Cependant, mon cousin Mizintchikov restait muet à l'écart et n'avait même pas souri alors que tout le monde riait. Il buvait son thé et regardait philosophiquement ces gens qui l'entouraient. À plusieurs reprises il faillit se mettre à siffler, comme sous le coup d'un insupportable ennui, mais il put toujours s'arrêter à temps. Tout en poursuivant ses agressions envers mon oncle et en commençant à me tâter, Obnoskine semblait éviter le regard de Mizintchikov; je m'en aperçus vite. J'observai aussi que mon taciturne cousin me jetait fréquemment des coups d'oeil inquisiteurs, afin peut-être de se rendre un compte exact de la catégorie d'hommes à laquelle j'appartenais.

— Je suis sûre, monsieur Serge, gazouilla soudain Mme Obnoskine, qu'à Pétersbourg vous n'étiez pas un fervent adorateur des dames. Je sais que beaucoup des jeunes gens de là-bas évitent leur société. J'appelle ces gens là des libres penseurs. Je ne puis que considérer cela comme un impardonnable manque de courtoisie, et je vous avoue que cela m'étonne, que cela m'étonne beaucoup, jeune homme!

— J'ai peu fréquenté le monde, répondis-je avec une extraordinaire animation, mais je crois que cela n'a pas grande importance. J'habitais un si petit logement! mais cela ne fait rien, je vous assure; je m'y accoutumerai. Jusqu'à présent, je suis resté chez moi…

— Il s'occupait de sciences! interrompit mon oncle en se redressant.

— Ah! mon oncle, toujours vos sciences! Imaginez-vous, continuai- je délibérément avec le même sourire aimable à l'adresse de Mme Obnoskine, imaginez-vous que mon cher oncle est à ce point dévoué aux sciences qu'il a déniché en chemin un miraculeux adepte de la philosophie pratique, un certain Korovkine et, après tant d'années de séparation, son premier mot fut pour m'annoncer l'arrivée prochaine, et attendue avec une impatience presque convulsive, de ce phénomène… Amour de la science!…

Et je me mis à rire, croyant déchaîner un rire général en hommage à mon esprit.

— Qui ça? De qui parle-t-il? s'informa la générale auprès de Mlle Pérépélitzina.

— Yégor Ilitch a invité des savants; il se fait voiturer au long des chemins pour en récolter! répondit la demoiselle en se délectant.

Mon oncle fut complètement déconcerté. Il me jeta un regard de reproche et s'écria:

— Ah! mais j'avais tout à fait oublié! J'attends en effet Korovkine. C'est un savant, un homme qui marquera dans le siècle…

Il s'arrêta, la parole lui manquait. Ma grand'mère agita la main, et cette fois, elle parvint à atteindre une tasse qui chut par terre et se brisa. L'émotion fut générale.

— C'est toujours comme ça quand elle se met en colère; elle jette quelque chose par terre, me chuchota mon oncle tout confus. Mais il faut pour ça qu'elle soit fâchée. Ne fais pas attention; regarde de l'autre côté… Pourquoi as-tu parlé de Korovkine?

Je regardais déjà de l'autre côté; je rencontrai même le regard de l'institutrice et il me parut bien exprimer un reproche et peut- être du mépris; l'indignation lui empourpra les joues et je devinai n'avoir pas précisément gagné ses bonnes grâces dans mon lâche désir de rejeter sur mon oncle une part du ridicule qui m'écrasait.

— Parlons encore de Pétersbourg, reprit Anfissa Pétrovna, une fois calmée l'émotion qu'avait soulevée le bris de la tasse. Avec quelles délices je me rappelle notre vie en cette ravissante capitale! Alors nous fréquentions intimement le général Polovitzine, tu te souviens, Paul? Ah! quelle délicieuse personne était la générale! Quelles manières aristocratiques! Quel beau monde! Dites: vous l'avez probablement rencontrée… J'avoue que je vous attendais avec impatience; j'espérais avoir tant de nouvelles de nos amis Pétersbourgeois!

— Je regrette infiniment, Madame, de ne pouvoir vous satisfaire… Excusez-moi, mais je viens de vous le dire: j'ai peu fréquenté la société de Pétersbourg. J'ignore le général Polovitzine, n'en ayant même jamais entendu parler, répondis-je impatiemment, car mon amabilité s'était muée soudain en une assez méchante humeur.

— Il étudiait la minéralogie! fit avec orgueil l'incorrigible Yégor Ilitch. La minéralogie, n'est-ce pas, est l'étude des différentes pierres?

— Oui, mon oncle, des pierres…

— Hum! Il existe beaucoup de sciences qui sont toutes fort utiles! Pour te dire la vérité, je ne savais pas ce que c'était que la minéralogie. Lorsqu'on parle de sciences, je me contente d'écouter, car je n'y comprends rien, je le confesse.

— C'est là une confession des plus sincères! ricana Obnoskine.

— Petit père!… s'écria Sachenka avec un coup d'oeil de réprobation.

— Quoi donc, mignonne! Ah! mon Dieu, mais je vous interromps tout le temps, Anfissa Pétrovna! — dit-il pour s'excuser, sans comprendre ce qu'entendait Sachenka. — Pardonnez-moi, au nom du Christ!

— Oh! ce n'est rien! répondit la dame avec un aigre sourire. J'avais dit à votre neveu tout ce que j'avais à lui dire. Mais, pour conclure, monsieur Serge, vous devriez bien vous corriger. Je ne doute pas que les sciences, les arts… la sculpture, par exemple… que toutes ces hautes spéculations aient le plus puissant attrait, mais elles ne sauraient remplacer les femmes!… Ce sont les femmes, jeune homme, qui forment les hommes et l'on ne peut se passer d'elles; c'est impossible, im-pos-si-ble, jeune homme!

— Impossible! Impossible! cria de nouveau la voix aiguë de Tatiana Ivanovna. Écoutez! reprit-elle toute rougissante, avec un débit précipité de gamine, écoutez: je voudrais vous demander…

— À vos ordres! répondis-je en la regardant attentivement.

— Je voulais vous demander si vous êtes venu pour longtemps!

— Vraiment, je ne sais pas trop; ça dépendra des affaires…

— Des affaires? Quelles affaires peut-il y avoir? Oh! le fou!

Écarlate, elle se cacha derrière son éventail et se pencha à l'oreille de l'institutrice. Puis elle éclata de rire en battant des mains.

— Attendez! attendez! s'écria-t-elle, laissant là sa confidente pour s'adresser précipitamment à moi, comme si elle eût craint que je m'en allasse. Savez-vous ce que je veux vous dire? Vous ressemblez tant, tant à un jeune homme, à un cha-ar-mant jeune homme!…Sachenka, Nastenka, vous vous rappelez? Il ressemble extraordinairement à cet autre fou: te rappelles-tu Sachenka? Nous le rencontrâmes pendant une promenade en voiture; il était à cheval avec un gilet blanc…Et comme il me lorgnait, le monstre! Vous vous souvenez? Je me couvris le visage de mon voile, mais ne pus me tenir de me pencher à la portière en lui criant: «Quel effronté!» puis, je jetai mon bouquet sur la route… Vous vous souvenez, Nastenka?

Et, toute émue, cette demoiselle par trop éprise des jeunes gens se cacha le visage dans ses mains. Bondissant ensuite de sa place, elle courut à une fenêtre, cueillit une rose qu'elle jeta près de moi et se sauva dans sa chambre. Il s'ensuivit encore une certaine confusion, mais la générale resta parfaitement calme. Anfissa Pétrovna ne semblait pas autrement surprise, mais, soudain préoccupée, elle jeta sur son fils un regard anxieux. Les demoiselles rougirent: quant à Paul Obnoskine, il se leva d'un air vexé et s'en fut à la fenêtre.

Cependant, mon oncle me faisait des signes, mais, à ce moment, un nouveau personnage apparut au milieu de l'attention générale.

— Ah! voici Evgraf Larionitch! s'écria mon oncle franchement heureux. Vous venez de la ville?

«Sont-ils drôles tous tant qu'ils sont! On les dirait choisis et rassemblés à plaisir!» pensai-je en oubliant que j'étais un des échantillons de la collection.

V ÉJÉVIKINE

Un petit homme pénétra dans la chambre, ou, pour mieux dire, il s'y enfonça à reculons, malgré que la porte fût toute grande ouverte, et dès le seuil, il fit des courbettes, salua, montra ses dents et nous examina tous avec curiosité. C'était un petit vieillard, grêlé, aux yeux vifs et fuyants, chauve, avec une bouche lippue, où errait un sourire ambigu et fin. Il était vêtu d'un frac très usé et qui n'avait pas du être fait pour lui. Un des boutons y tenait par un fil; deux ou trois autres manquaient complètement. Ses bottes trouées et sa casquette crasseuse s'harmonisaient bien avec le reste de son costume. Il tenait à la main un mouchoir sale avec lequel il s'épongeait le front et les tempes. Je remarquai que l'institutrice avait un peu rougi en me jetant un rapide coup d'oeil où il y avait quelque chose de fier et de provocant.

— Tout droit de la ville, mon bienfaiteur, tout droit, mon père! répondit-il à mon oncle. Je vais tout vous dire, mais permettez- moi auparavant de présenter mes salutations.

Il fit quelques pas dans la direction de la générale, mais il s'arrêta à mi-chemin et s'adressa de nouveau à mon oncle:

— Vous connaissez mon trait caractéristique, mon bienfaiteur? je suis un chien couchant, un véritable chien couchant. À peine entré quelque part pour la première fois, je cherche des yeux la principale personne de la maison et je vais à elle pour me concilier ses bonnes grâces et sa protection. Je suis une canaille, mon père, une canaille, mon bienfaiteur!… Permettez- moi, Madame Votre Excellence, permettez-moi de baiser votre robe, de peur que mes lèvres ne salissent votre petite main de générale.

À mon étonnement, la générale lui tendit la main, non sans grâce.

— Je vous salue aussi, notre belle, continua-t-il en se tournant vers la demoiselle Pérépélitzina. Que faire, chère Madame? Je suis une canaille. C'était déjà décidé en 1841, quand je fus chassé du service: M. Tikhontsev fut nommé assesseur, lui, et moi: canaille! Je suis d'une nature si franche que j'avoue tout. Que faire? j'ai essayé de vivre honnêtement, mais ce n'est plus ce qu'il faut aujourd'hui.

Il contourna la table et s'approcha de Sachenka en lui disant:

— Alexandra Yégorovna, notre pomme parfumée, permettez-moi de baiser votre robe. Vous embaumez la pomme, Mademoiselle, et d'autres parfums délicats. Mon respect à Ilucha; je lui apporte un arc et une flèche confectionnés de mes mains, avec l'aide de mes enfants. Tantôt nous irons tirer cette flèche. Et quand vous grandirez, vous serez officier et vous irez couper la tête aux Turc… Tatiana Ivanovna… Ah! Mais, elle n'est pas ici, la bienfaitrice, sans quoi j'eusse aussi baisé sa robe. Prascovia Ilinitchna, notre petite mère, je ne puis parvenir jusqu'à vous; autrement, je vous aurais baisé, non seulement la main, mais aussi le pied. Anfissa Pétrovna, je vous présente tous mes hommages. Aujourd'hui même, à genoux et versant des larmes, j'ai prié Dieu pour vous et j'ai prié aussi pour votre fils, afin que le Tout- Puissant lui envoie beaucoup de grades et de talents… de talents surtout… Je vous salue, par la même occasion, Ivan Ivanitch Mizintchikov, Dieu vous donne tout ce que vous désirez! Mais on ne saurait le deviner: vous ne dites jamais rien. Bonjour, Nastia! Toute ma marmaille te salue; nous parlons de toi tous les jours… Et, maintenant, un grand salut au maître! J'arrive tout droit de la ville, Votre Noblesse… Mais voici sûrement votre neveu qui était à l'Université? Tous mes respects, Monsieur; voulez-vous m'accorder votre main?

Un rire se fit entendre. Il était visible que le vieillard bouffonnait. Son entrée avait ranimé la compagnie bien que plusieurs des assistants ne comprissent pas ses sarcasmes qui, pourtant, n'épargnaient personne. Seule, l'institutrice, qu'à ma surprise il avait tout simplement appelée Nastia, rougissait et fronçait les sourcils. Je retirai ma main; le vieux n'attendait que cela.

— Mais, je ne vous la demandais que pour la serrer si vous le permettez et non pour la baiser, mon petit père. Vous croyiez que c'était pour la baiser? Non, mon petit père, seulement pour la serrer. Peut-être me prenez-vous pour un bouffon? demanda-t-il d'un ton moqueur.

— N… n… non… Que dites-vous? Je…

— Si je suis bouffon, je ne suis pas seul. Vous me devez le respect et je ne suis pas aussi lâche que vous le pensez. D'ailleurs, peut-être suis-je un bouffon. Je suis en tout cas un esclave; ma femme est une esclave, et il nous faut flatter les gens; il y a toujours quelque chose à y gagner. Il faut mettre du sucre, plus de sucre dans tout, en ajouter encore; ce n'en sera que meilleur pour la santé. Je vous le dit en secret et ça pourra vous servir… Je suis bouffon parce que je n'ai pas de chance.

— Hi! hi! hi! Ah! quel vieux polisson! Il ne manque jamais de nous faire rire! s'écria Anfissa Pétrovna.

— Petite mère ma bienfaitrice, il est aisé de vivre en faisant la bête. Si je l'avais su plus tôt, je me serais mis jocrisse dès ma jeunesse et n'en serais peut-être maintenant que plus intelligent. Mais, ayant voulu avoir de l'esprit de fort bonne heure, je ne suis plus qu'un vieil imbécile!

— Dites-moi donc, je vous prie, interrompit Obnoskine à qui certaine allusion à ses talents avait sans doute déplu. (Il était vautré, fort librement vautré dans un fauteuil et examinait le vieillard à travers son lorgnon.) — Dites-moi donc votre nom, s'il vous plaît… Je l'oublie toujours… comment donc?

— Ah! Mon petit père, mon nom, si vous le voulez, est Éjévikine; mais quel profit en retirerez-vous? Voilà huit ans que je suis sans place, ne vivant que par la force de la nature. Et ce que j'en ai eu des enfants!

— Bon! Laissons cela! Mais écoutez: voici longtemps que je voulais vous demander pourquoi vous vous retournez toujours aussitôt que vous êtes entré? C'est très drôle à voir!

— Pourquoi je regarde en arrière! Mais parce qu'il me semble toujours qu'il y a, derrière moi, quelqu'un qui va me frapper: voilà pourquoi. Je suis devenu monomane, mon petit père.

On rit encore. L'institutrice se leva, fit un pas pour s'en aller, mais elle se rassit; malgré la rougeur qui le couvrait, son visage exprimait une souffrance maladive.

— Tu sais, me chuchota mon oncle, c'est son père!

Je regardai mon oncle avec effarement. J'avais complètement oublié le nom d'Éjévikine. Pendant tout le trajet en chemin de fer, j'avais fait le héros, rêvant à ma promise supposée, bâtissant à son profit les plans les plus généreux, mais je ne me souvenais plus de son nom ou, plutôt, je n'y avais pas fait attention.

— Comment, son père? Fis-je aussi dans un chuchotement. Je la croyais orpheline!

— C'est son père, mon ami, son père! Et, tu sais, c'est le plus honnête homme du monde; il ne boit pas et c'est pour s'amuser qu'il fait le bouffon. Ils sont dans une misère affreuse; huit enfants! Ils n'ont pour vivre que les appointements de Nastienka. Il fut chassé du service à cause de sa mauvaise langue. Il vient nous voir toutes les semaines. Il est très fier! Il ne veut accepter quoi que ce soit. Je lui ai fait plusieurs fois des offres, mais il n'écoute rien…

Mais, s'apercevant que le vieillard nous écoutait, mon oncle lui frappa vigoureusement sur l'épaule et s'enquit:

— Eh bien, Evgraf Larionitch, quoi de neuf, en ville?

— Quoi de neuf, mon bienfaiteur? M. Tikhontzev exposa hier l'affaire de Trichine qui n'a pu représenter son compte de sacs de farine. C'est, Madame, ce même Trichine, qui vous regarde en dessous: vous vous le rappelez peut-être? M. Tikhontzev a fait sur lui le rapport suivant: «Si ledit Trichine ne fut pas même capable de garder l'honneur de sa propre nièce, laquelle disparut l'an dernier en compagnie d'un officier, comment aurait-il pu garder les sacs de l'Intendance?» C'est textuel, je vous le jure!

— Fi! Quelles laides histoires nous racontez-vous là? s'écria Anfissa Pétrovna.

— Voilà! Voilà! Tu parles trop, Evgraf, ajouta mon oncle. Ta langue te perdra! Tu es un homme droit, honnête, de bonne conduite, on peut le dire, mais tu as une langue de vipère. Je m'étonne que tu puisses t'entendre avec eux, là-bas. Ce sont tous de braves gens, simples…

— Mon père et bienfaiteur, mais c'est précisément l'homme simple qui me fait peur! s'écria le vieillard avec une grande vivacité.

La réponse me plut. Je m'élançai vers Éjévikine et lui serrai la main. À vrai dire, j'entendais protester ainsi contre l'opinion générale en montrant mon estime pour ce vieillard. Et, qui sait? Peut-être voulais-je aussi me relever dans l'opinion de Nastassia Evgrafovna. Mais mon geste ne fut pas heureux.

— Permettez-moi de vous demander, fis-je en rougissant et, selon ma coutume, en précipitant mon débit; avez-vous entendu parler des Jésuites?

— Non, mon père, ou bien peu; mais pourquoi cela?

— Oh! Je voulais raconter à ce propos… Faites-m'y donc penser à l'occasion… Pour le moment, soyez sûr que je vous comprends et que je sais vous apprécier, et, tout à fait confus, je lui saisis encore la main.

— Comptez que je vous le rappellerai, mon petit; je vais l'inscrire en lettres d'or. Tenez, je fais tout de suite un pense- bête. — Et il orna d'un noeud son mouchoir tout souillé de tabac.

— Evgraf Larionitch, prenez donc votre thé, lui dit ma tante.

— Tout de suite, belle Madame… je voulais dire princesse! Et voici pour le thé que vous m'offrez: j'ai rencontré en route M. Bakhtchéiev. Il était si gai que je me suis demandé s'il n'allait pas se marier… De la flatterie, toujours de la flatterie! — ajouta-t-il à mi-voix et avec un clin d'oeil en passant devant moi, sa tasse à la main. — Mais comment se fait-il qu'on ne voie pas le principal bienfaiteur, Foma Fomitch? Ne viendra-t-il pas prendre son thé?

Mon oncle tressaillit comme si on l'eut piqué et regarda timidement la générale.

— Ma foi, je n'en sais rien, répondit-il avec une singulière confusion. On l'a fait prévenir, mais il… Sans doute n'est-il pas d'humeur… J'y ai déjà envoyé Vidopliassov et… si j'y allais moi-même?…

— Je suis entré chez lui, dit Éjévikine d'un ton énigmatique.

— Est-ce possible! s'écria mon oncle effrayé. Eh bien, qu'y a-t- il?

— Oui; avant tout, je suis allé le voir pour lui présenter mes hommages. Il m'a dit qu'il entendait prendre son thé chez lui et seul avec lui-même; il a même ajouté qu'il pouvait bien se contenter d'une croûte de pain sec.

Ces paroles semblèrent terroriser mon oncle.

— Mais comment ne lui expliques-tu pas, ne le persuades-tu pas. Evgraf? dit mon oncle avec reproche.

— Je lui ai dit ce qu'il fallait.

— Eh bien?

— Pendant un bout de temps, il n'a pas répondu. Il était absorbé par un problème de mathématiques qui devait être fort difficile. Il avait dessiné les figures; je les ai vues. J'ai dû répéter trois fois ma question. Ce n'est qu'à la quatrième qu'il releva la tête et parut s'apercevoir de ma présence. «Je n'irai pas, me dit- il. Il y a un savant qui est arrivé. Puis-je rester auprès d'un pareil astre?» Ce sont ses propres paroles.

Et le vieux me lança un coup d'oeil d'ironie.

— Je m'attendais à cela! fit mon oncle en frappant des mains. Je l'avais bien pensé. C'est de toi, Serge, qu'il parle. Que faire, maintenant?

— Il me semble, mon oncle, répondis-je avec dignité et en haussant les épaules, il me semble que cette façon de refuser est tellement ridicule qu'il n'y a vraiment pas à en tenir compte et je vous assure que votre confusion m'étonne…

— Ah! Mon cher, tu n'y comprends rien! cria mon oncle avec un geste énergique.

— Inutile de vous lamenter maintenant, interrompit Mlle Pérépélitzina, puisque c'est vous la cause de tout le mal. Si vous aviez écouté votre mère, vous n'auriez pas à vous désoler à présent.

— Mais de quoi suis-je coupable, Anna Nilovna? Vous ne craignez donc pas Dieu? gémit mon oncle d'une voix suppliante qui voulait provoquer une explication.

— Si, je crains Dieu, Yégor Ilitch; tout cela ne provient que de votre égoïsme et du peu d'affection que vous avez pour votre mère, répondit avec dignité Mlle Pérépélitzina. Pourquoi n'avez-vous pas respecté sa volonté dès le début? Elle est votre mère! Quant à moi, je ne vous mentirai pas: je suis la fille d'un lieutenant- colonel, moi aussi, et non pas la première venue.

Il me parut bien que cette demoiselle ne s'était mêlée à la conversation que dans le but unique d'informer tout le monde et particulièrement certain nouvel arrivé, qu'elle était la fille d'un lieutenant-colonel et non la première venue.

— Il outrage sa mère! dit enfin la générale avec une grande sévérité.

— De grâce, ma mère, que dites-vous là?

— Tu es un profond égoïste, Yégorouchka! poursuivit la générale avec une animation croissante.

— Ma mère! Ma mère! Moi, un profond égoïste? s'écria désespérément mon oncle. Voici cinq jours que vous êtes fâchée contre moi et que vous ne me dites pas un mot. Et pourquoi? pourquoi? Qu'on me juge! Que tout le monde me juge! Qu'on entende enfin ma justification! Pendant longtemps je me suis tu, ma mère; jamais vous n'avez voulu m'écouter; que tout le monde m'écoute, à présent. Anfissa Pétrovna! Paul Sémionovitch, noble Paul Sémionovitch! Serge, mon ami, tu n'es pas de la maison; tu es pour ainsi dire un spectateur; tu peux juger avec impartialité…

— Calmez-vous, Yégor Ilitch; calmez-vous! s'écria Anfissa Pétrovna. Ne tuez pas votre mère.

— Je ne tuerai pas ma mère, Anfissa Pétrovna, mais frappez! Voici ma poitrine! continuait mon oncle au paroxysme de l'excitation, comme on voit les hommes de caractère faible une fois à bout de patience, encore que toute cette belle ardeur ne soit qu'un feu de paille. — Je veux dire, Anfissa Pétrovna, que je n'ai dessein d'offenser personne. Je commence par déclarer que Foma Fomitch est l'homme le plus généreux, qu'il est doué des plus hautes qualités, mais il a été injuste envers moi dans cette affaire.

— Hem! grogna Obnoskine, comme pour pousser encore mon oncle.

— Paul Sémionovitch, mon honorable Paul Sémionovitch! Croyez-vous vraiment que je ne sois qu'une poutre insensible? Mais je vois tout; je comprends tout; je comprends tout avec les larmes de mon coeur, je puis le dire: je comprends que tous ces malentendus sont le produit de l'excessive amitié qu'il a pour moi. Mais je vous jure qu'en cette affaire, il est injuste. Je vais tout vous dire; je veux raconter cette histoire dans sa pleine vérité, dans tous ses détails, pour que tout le monde en voit clairement les causes et décide si ma mère a raison de m'en vouloir parce que je n'ai pas pu satisfaire Foma Fomitch. Écoute-moi, toi aussi, Sérioja — ajouta-t-il en se tournant vers moi. (Et il garda cette attitude pendant tout son récit comme s'il n'eut guère eu confiance en la sympathie des autres assistants.)

— Écoute-moi, toi aussi et dis-moi si j'ai tort ou raison. Voici le point de départ de toute cette affaire. Il y a huit jours, oui, juste huit jours, mon ancien chef, le général Houssapétov, passe dans notre ville avec sa femme et sa belle-soeur, et s'y arrête pour quelque temps. J'en fus ravi. Je saute sur cette bonne occasion; je cours les voir et les invite à dîner. Le général me donne sa promesse de venir autant que possible. Un homme charmant, je ne te dis que cela! et resplendissant de vertus, et un vrai grand seigneur par dessus le marché. Il a fait le bonheur de sa belle-soeur en la mariant à un jeune homme tout à fait bien qui est fonctionnaire à Malinovo et qui, jeune encore, possède une instruction universelle, pour ainsi dire. En un mot, un général parmi les généraux! Naturellement, voilà toute la maison sens dessus dessous: les cuisiniers préparent leurs plats; je retiens des musiciens et suis au comble du bonheur. Mais est-ce que cela ne déplaît pas à Foma Fomitch? Je me souviens que nous étions à table; on venait de servir un des ses mets favoris. Soudain, il se lève brusquement en criant: «On me blesse! On me blesse! — Comment ça? lui dis-je. — Vous me méprisez à présent; vous n'êtes plus occupé que de généraux. Vous les aimez mieux que moi!» Tu comprends, je ne rapporte brièvement que le gros de l'affaire; mais si tu avais entendu tout ce qu'il disait! en un mot, il m'a chaviré le coeur. Que pouvais-je faire? Naturellement, cela m'a complètement abattu; j'étais comme une poule mouillée. Le grand jour venu, le général fait dire qu'il ne peut venir et qu'il présente ses excuses. Je me rends chez Foma: «Allons, calme-toi, Foma! le général ne viendra pas. — On m'a blessé!» continue-t-il à crier. Je le prends par tous les bouts. «Non, allez avec vos généraux puisque vous me les préférez! Vous avez tranché le noeud de l'amitié.» Mon ami, je comprends le motif de son ressentiment; je ne suis pas une souche, ni un boeuf, ni un vague pique- assiette. C'est son amitié pour moi qui le pousse, sa jalousie. — il me l'a dit lui-même, — il craint de perdre mon affection et il m'éprouve afin de voir ce que je suis capable de faire pour lui. «Non, me dit-il, je dois être pour vous autant qu'un général, qu'une Excellence! Je ne me réconcilierai avec vous que lorsque vous m'aurez prouvé votre estime. — Comment te la prouver, Foma Fomitch? — En m'appelant pendant toute une journée Votre Excellence!» Je tombe des nues! Tu vois d'ici mon étonnement. «Que cela vous serve de leçon, continue-t-il, et vous apprenne pour l'avenir à ne plus admirer de généraux alors que d'autres leur sont peut-être supérieurs!» Alors, je le confesse devant tous, je n'y tins plus. «Foma Fomitch, lui dis-je, cela est impossible. Je ne saurais me résoudre à une chose pareille. Ai-je le droit de te faire général? Penses-y toi-même; qui donc possède ce pouvoir? Voyons, comment te dirais-je: Votre Excellence? Ce serait attenter aux choses les plus saintes! Mais, un général, c'est l'honneur de la Patrie; il a combattu; il a versé son sang sur le champ de bataille!…» Il n'a rien voulu entendre. «Foma, je ferai tout ce que tu voudras. Tu m'as demandé de raser mes favoris que tu trouvais antipatriotiques; je les ai rasés à contrecoeur, mais je les ai rasés. Je ferai d'autres sacrifices si tu le désires; renonce seulement à te faire traiter en général! — Non, dit-il, je ne me réconcilierai que lorsqu'on m'appellera Votre Excellence. Ce sera fort salutaire à votre moralité en abaissant votre orgueil. Et voilà huit jours qu'il ne me parle plus. Il en veut à tous ceux qui viennent ici. Il a su que tu es un savant… et par ma faute; je n'ai pas su tenir ma langue. Il m'a alors déclaré qu'il ne resterait pas une minute de plus dans la maison, si tu y venais. «Alors, moi, je ne suis donc plus un savant pour vous?»… Que sera-ce quand il apprendra la venue de Korovkine? Voyons réfléchis; dis-moi de quoi je suis coupable. Puis-je me résoudre à lui donner de l'Excellence? Est-il possible de vivre pareillement? Pourquoi, aujourd'hui même, a-t-il chassé de table ce pauvre Bakhtchéiev? Admettons que Bakhtchéiev n'a pas inventé l'astronomie… nous non plus! Pourquoi? voyons; pourquoi tout cela?

— Parce que tu es un envieux, Yégorouchka! dit encore la générale.

— Ma mère, s'écria mon oncle au paroxysme du désespoir, vous me ferez perdre la raison… On ne dirait pas que c'est ma mère qui parle! Je suis donc une solive, une lanterne et non plus votre fils!

— Mais, fis-je, extrêmement surpris par ce récit, Bakhtchéiev m'a dit, à tort ou à raison, que Foma Fomitch était mis en jalousie par la fête d'Ilucha et qu'il prétendait être fêté le même jour. J'avoue que ce trait m'a étonné à un point…

— C'est son anniversaire, mon cher, et non sa fête! interrompit précipitamment mon oncle, Bakhtchéiev s'est mal exprimé, tout simplement. C'est demain l'anniversaire d'Ilucha. La vérité avant tout, mon cher…

— Ce n'est pas du tout son anniversaire! s'écria Sachenka.

— Comment? Ce n'est pas son anniversaire? s'exclama mon oncle absolument ahuri.

— Non, petit père; ce n'est pas son anniversaire. Vous imaginez cela pour vous tromper vous-même et pour contenter Foma Fomitch. Son anniversaire fut célébré au mois de mars, et vous vous en souvenez bien: nous fûmes en pèlerinage au monastère; Foma ne cessa de se plaindre que le cousin lui avait broyé les côtes et pinça ma tante à deux reprises, par pure méchanceté. Et, quand nous lui avons souhaité sa fête, à lui, il se fâcha de ce qu'il n'y avait pas de camélias dans notre bouquet. «J'aime les camélias, nous dit-il, parce que j'ai des goûts distingués et vous avez regardé à dégarnir votre serre pour moi!» Toute la journée, il fut de mauvaise humeur et ne nous adressa plus la parole…

J'imagine qu'une bombe tombant au milieu de la chambre n'aurait pas mieux surpris et épouvanté l'assemblée que cette révolte subite, et de qui? d'une fillette à qui défense était faite d'élever seulement la voix à table en présence de sa grand'mère! Atterrée, stupéfaite, folle de colère, la générale se redressa les yeux fixés sur l'insolente enfant, et n'en pouvant les croire.

— On permet cela! On veut la laisser tuer sa grand'mère! brama Pérépélitzina.

— Sacha! Sacha! Tais-toi! Qu'as-tu? criait mon oncle courant de sa mère à sa fille et de sa fille à sa mère.

— Je ne me tairai pas, petit père! cria Sacha, en bondissant tout à coup de sa chaise. — Elle frappait du pied et ses yeux lançaient des éclairs. — Je ne me tairai pas! Nous avons tous par trop souffert à cause de ce méchant Foma Fomitch. Il va nous perdre tous parce qu'à chaque instant on lui répète qu'il est plein d'esprit, magnanime, généreux, savant, qu'il est le résumé, le pot-pourri de toutes les vertus, et il le croit, l'imbécile! On lui a servi tant de plats sucrés que tout autre à sa place en aurait eu honte; mais lui, il a avalé tout ce qu'on lui a présenté et il en redemande encore. Vous allez voir qu'il nous dévorera tous par la faute de papa! Oh! le méchant Foma! Je dis ce que j'ai à dire et je n'ai peur de personne. Il est bête, capricieux, malpropre, grossier, cruel, tyran, calomniateur, menteur!… Ah! s'il ne tenait qu'à moi, il y a longtemps qu'on l'aurait chassé d'ici; mais papa l'adore; papa en est fou!

— Ah! — La générale fit un cri et s'affaissa sur le divan.

— Ma chère Agafia Timoféievna, mon ange! criait Anfissa Pétrovna, prenez mon flacon! De l'eau! de l'eau!… plus vite!

— De l'eau! de l'eau! criait mon oncle. Ma mère, ma mère! calmez- vous. Je vous supplie à genoux de vous calmer!…

— On devrait vous mettre en cellule, vous mettre au pain et à l'eau… criminelle que vous êtes! — sifflait entre ses dents la Pérépélitzina qui semblait vouloir percer Sachenka de son regard furieux.

— Eh bien, qu'on me mette au pain et à l'eau! Je ne crains rien! criait Sachenka, emportée. Je défends papa parce qu'il ne peut se défendre lui-même. Mais, qu'est-ce que votre Foma Fomitch auprès de mon petit père? Il mange le pain de papa et, par-dessus le marché, il l'insulte, il le rabaisse, l'ingrat! Mais je le mettrais en lambeaux, votre Foma Fomitch; je le provoquerais en duel et je le tuerais avec deux pistolets!

— Sacha! Sacha! criait mon oncle au comble de la souffrance. Encore un mot et tu me perds à jamais!

— Papa! s'écria Sacha en se précipitant vers son père qu'elle étreignit dans ses bras, les yeux baignés de larmes. Papa! comment vous perdriez-vous, vous si bon, si beau, si gai, si intelligent! Est-ce donc à vous de vous soumettre à ce méchant ingrat? de devenir comme un jouet dans ses mains jusqu'à en être la risée de tout le monde? Papa! mon père adoré!

Elle éclata en sanglots et, se couvrant la figure de ses mains, elle s'enfuit de la salle. Ce fut un tumulte indescriptible. La générale avait une syncope et, à genoux devant elle, mon oncle lui baisait les mains. La demoiselle Pérépélitzina se démenait autour d'eux et nous lançait des regards féroces, mais triomphants. Anfissa Pétrovna bassinait d'eau fraîche les tempes de la générale et lui tenait son flacon. Prascovia Ilinitchna, toute tremblante, versait d'abondantes larmes. Éjévikine cherchait un coin où se cacher et, pâle comme une morte, l'institutrice, éperdue de terreur, restait là, debout. Seul, Mizintchikov ne s'émouvait pas. Il se leva, s'approcha de la fenêtre et se mit à regarder au dehors sans prêter la moindre attention à la scène qui se jouait.

Tout à coup, la générale se souleva du divan, se redressa et, me toisant furieusement:

— Allez-vous en! cria-t-elle en frappant du pied.

Je ne m'attendais nullement à une pareille algarade.

— Allez-vous en! Allez-vous en! Quittez cette maison! Que vient- il faire ici? Je ne veux pas qu'il reste un seul instant dans la maison. Je le chasse!

— Ma mère! Ma mère! Voyons, mais c'est Sérioja! marmottait mon oncle, tout tremblant de peur. Il est ici en visite, ma mère!

— Quel Sérioja? Sottises! Pas d'explications! Qu'il s'en aille. C'est Korovkine; j'en suis sûre; mes pressentiments ne me trompent point. Il est venu pour chasser Foma Fomitch! Mon coeur le sent bien… Allez-vous en, canaille!

— Mon oncle, dis-je, étouffant une noble indignation, s'il en est ainsi, je… excusez-moi… et je saisis mon chapeau.

— Serge! Serge! Que fais-tu? Vas-tu t'y mettre aussi? Ma mère, mais c'est Sérioja!… Serge, de grâce! Cria-t-il en courant après moi et en s'efforçant de me reprendre mon chapeau, tu es mon hôte, tu resteras ici; je le veux! Ce qu'elle dit n'a pas d'importance, ajouta-t-il à voix basse, c'est parce qu'elle est en colère… Cache-toi seulement pour un instant; ça va se passer. Je t'assure qu'elle te pardonnera. Elle est très bonne, mais en ce moment elle ne sait pas ce qu'elle dit… Tu as entendu: elle te prend pour Korovkine, mais je te jure qu'elle te pardonnera… Que veux-tu? demanda-t-il à Gavrilo, qui, tout tremblant, était entré dans la chambre.

Gavrilo n'était pas seul. Il était accompagné d'un jeune garçon de seize ans et très beau, je sus plus tard qu'on ne l'avait pris dans la maison que pour sa beauté. Il s'appelait Falaléi et portait un accoutrement spécial: chemise de soie rouge à col galonné, ceinture tissée de fils d'or, pantalon de velours noir et bottes en chevreau à revers rouges. Ce costume était de l'invention de la générale. L'enfant sanglotait et les larmes coulaient de ses beaux yeux bleus.

— Qu'est-ce encore que cela? Exclama mon oncle. Qu'est-il arrivé? Mais parle donc, brigand!

— Foma Fomitch nous a ordonné de nous rendre ici; il nous suit, répondit le malheureux Gavrilo. Moi, c'est pour l'examen, et lui…

— Et lui?

— Il a dansé! répondit Gavrilo avec des larmes dans la voix.

— Il a dansé! s'écria mon oncle avec terreur.

— J'ai dansé! Sanglota Falaléi.

— Le Kamarinski? (Danse populaire russe, sur l'air d'une chanson relatant les hauts faits d'un paysan de ce nom. On l'appelle aussi la Kamarinskaïa)

— Le Kamarinski!

— Et Foma Fomitch t'a surpris?

— Il m'a surpris.

— Ils me tuent! Exclama mon oncle. Je suis perdu! Et il se prit la tête à deux mains.

— Foma Fomitch! Annonça Vidopliassov en pénétrant dans la salle.

Et Foma Fomitch se présenta en personne devant la société bouleversée.

VI LE BOEUF BLANC ET KAMARINSKI LE PAYSAN

Mais, avant de présenter Foma Fomitch au lecteur, je crois indispensable de dire quelques mots de Falaléi, et d'expliquer ce qu'il y avait de terrible dans le fait qu'il eût dansé la Kamarinskaïa et que Foma l'eût surpris dans cette joyeuse occupation.

Falaléi était orphelin de naissance et filleul de la défunte femme de mon oncle, qui l'aimait beaucoup. Il n'en fallait pas plus à Foma Fomitch. Aussitôt qu'il se fut installé à Stépantchikovo, et qu'il eut réduit mon oncle à sa merci, il prit en haine ce favori. Or, le jeune garçon avait plu à la générale, et il était resté près de ses maîtres, en dépit de la fureur de Foma; la générale l'avait exigé, et Foma avait dû céder. Mais, bouillant de rancune au souvenir de cette offense, — tout lui était offense, — à chaque occasion propice, il s'en vengeait sur mon pauvre oncle, pourtant bien innocent.

Falaléi était merveilleusement beau. Il avait un visage de belle fille des champs. La générale le choyait, le dorlotait, y tenait comme à un jouet rare et coûteux, et presque autant, sinon davantage, qu'à son petit chien frisé Ami. Nous avons décrit le costume qu'elle avait inventé pour lui. Les demoiselles le fournissaient de pommade et le coiffeur Kouzma était chargé de le friser les jours de fête. Ce n'était pas un idiot, mais il était si naïf, si franc, si simple, qu'au premier abord on eût pu le croire.

Avait-il eu quelque rêve, il venait aussitôt le raconter à ses maîtres. Il se mêlait à leur conversation sans prendre garde s'il les interrompait, et leur racontait même des choses qu'on ne leur raconte pas d'ordinaire. Il fondait en larmes si Madame tombait en syncope ou si l'on criait trop après Monsieur. Tous les malheurs le touchaient. Il lui arrivait de s'approcher de la générale et de lui baiser les mains en la suppliant de ne pas se fâcher, et la générale lui pardonnait généreusement toutes ses privautés. Il était bon, sensible, sans rancune, doux comme un agneau, gai comme un enfant heureux.

Toujours placé derrière la chaise de la générale, il adorait le sucre et, quand on lui en donnait, il le croquait aussitôt de ses superbes dents blanches, cependant que ses beaux yeux et tout son visage exprimaient le plus vif plaisir.

Pendant longtemps, Foma Fomitch lui en voulut, mais, à la fin, convaincu qu'il n'arriverait à rien par la colère, il résolut de s'instituer le bienfaiteur de Falaléi. Tout d'abord, il gronda mon oncle de négliger l'instruction de ses domestiques et décida d'enseigner à ce malheureux garçon et la morale et la langue française.

Comment! disait-il à l'appui de son absurde lubie, comment! Mais il est toujours près de sa maîtresse. Oubliant son ignorance du français, il peut fort bien arriver qu'elle lui dise, par exemple, donnez-moi mon mouchoir. Il doit comprendre ce que cela veut dire pour la servir convenablement.

Non seulement on ne pouvait réussir à le faire mordre au français, mais le cuisinier Andron, son oncle, après d'infructueuses tentatives de lui apprendre le russe, avait depuis longtemps relégué l'alphabet sur une planche. Falaléi était absolument fermé à la science des livres, et ce fut même l'origine de toute une affaire.

Les domestiques s'étaient mis à le taquiner au sujet de son français, et Gavrilo, le vieux et respectable valet de chambre de mon oncle, osa même nier ouvertement l'utilité de cette langue. Cela revint aux oreilles de Foma Fomitch, qui se mit en fureur et, pour punir Gavrilo, le contraignit à étudier aussi le français. Voilà d'où provenait cette question du français, qui avait tant indigné M. Bakhtchéiev.

Quant à la tenue, ce fut encore pis, et Foma ne put obtenir le moindre résultat. Malgré sa défense, Falaléi venait chaque matin lui raconter ses rêves, ce que Foma estimait par trop familier et tout à fait indécent. Mais Falaléi persistait à ne pas changer. Bien entendu, tout cela retomba sur mon oncle.

— Savez-vous, savez-vous ce qu'il a fait aujourd'hui? criait Foma en choisissant avec soin, pour produire plus d'effet, le moment où tout le monde était réuni. Savez-vous, colonel, où aboutit votre faiblesse systématique? Il a dévoré le morceau de pâté que vous lui aviez donné pendant le dîner, et devinez ce qu'il a dit après? Viens ici, imbécile! viens, idiot! gueule rose!

Falaléi s'avançait, pleurant et s'essuyant les yeux à deux mains.

— Qu'as-tu dit après avoir dévoré ton pâté? Répète-le devant tout le monde!

Falaléi ne soufflait mot et se répandait en larmes abondantes.

— Eh bien, je vais le dire pour toi. Tu as dit, en frappant sur ton ventre aussi plein qu'indécent: «Je me suis rempli le ventre de pâté comme Martin de savon!» Je vous demande, colonel, s'il est permis de proférer de pareilles paroles devant des gens bien élevés, à plus forte raison dans le grand monde? L'as-tu dit, oui ou non? Réponds!

— Je l'ai dit!… confirmait Falaléi en sanglotant.

— À présent, dis-moi ce que c'est que ce Martin qui mange du savon. Où as-tu vu un Martin manger du savon? Allons, je voudrais bien pouvoir me figurer ce Martin phénoménal. — Silence de Falaléi. — Je te demande qui est ce Martin. Je veux le voir, le connaître! Allons, qu'est-il? Un commis d'enregistrement? Un astronome? Un poète? Un domestique? Il faut pourtant qu'il soit quelque chose.

— Un domestique! répondait enfin Falaléi sans s'arrêter de pleurer.

— Quels sont ses maîtres?

Cela, Falaléi ne le savait pas. Naturellement, le tout finissait par une grande colère de Foma qui quittait la salle en criant qu'on l'avait offensé; la générale avait une crise de nerfs et mon oncle, maudissant le jour de sa naissance, demandait pardon à tout le monde, se croyant obligé, pour le reste de la journée, de marcher sur la pointe des pieds dans sa propre maison.

Comme un fait exprès, le lendemain même de cette affaire, Falaléi, ayant complètement perdu de vue et Martin et toutes ses souffrances de la veille, Falaléi apportait le thé du matin à Foma Fomitch, et ne manquait pas de lui communiquer qu'il avait rêvé d'un boeuf blanc. La mesure était comble. En proie à la plus furieuse indignation, Foma faisait immédiatement appeler mon oncle et le chapitrait d'importance sur l'indécence des songes de Falaléi. On prit de sévères mesures: Falaléi fut puni et mis à genoux dans un coin. On lui défendit d'avoir de ces rêves de paysan.

— Si je me fâche, expliquait Foma, c'est que je ne puis admettre qu'il vienne me raconter ses rêves, surtout quand il s'agit d'un boeuf blanc. Convenez vous-même, colonel, que ce boeuf blanc n'a d'autre signification que la grossièreté et l'ignorance de votre Falaléi. Tels rêves, telles pensées. N'avais-je pas dit qu'on n'en ferait rien de bon et qu'il était absurde de le laisser auprès des maîtres? Jamais vous ne parviendrez à transformer cette âme de paysan en quelque chose d'élevé, de poétique. — Et, s'adressant à Falaléi: — Est-ce que tu ne peux pas voir dans tes rêves des spectacles nobles, délicats, distingués, par exemple: une scène de la vie élégante, des messieurs jouant aux cartes, ou des dames se promenant dans un beau jardin?

Falaléi avait promis, pour la nuit suivante, de ne peupler ses rêves que de messieurs élégants et de dames distinguées. En se couchant, les larmes aux yeux, il avait prié Dieu de lui envoyer un de ces rêves superfins et il avait longtemps médité sur les moyens de ne plus voir ce maudit boeuf blanc. Mais nos vouloirs sont fragiles. À son réveil, il se rappela, non sans terreur, qu'il n'avait cessé de rêver toute la nuit de ce misérable boeuf blanc, et n'avait réussi à contempler une seule dame en promenade dans quelque beau jardin. Ce fut terrible, Foma déclara fermement qu'il ne pouvait admettre la possibilité d'une pareille récidive. Il n'était donc pas douteux que Falaléi obéissait à un plan tracé par quelqu'un de la maison dans le but de le molester, lui, Foma. Ce furent des cris, des reproches, des larmes. Vers le soir, la générale tomba malade et une morne tristesse pesa sur la maison. Le seul espoir restait qu'en sa troisième nuit, Falaléi eût enfin quelque songe distingué, mais l'indignation fut au comble lorsqu'on sut que, de toute la semaine, il n'avait cessé de rêver du boeuf blanc. Il ne rêverait plus jamais du grand monde!

Le plus étrange, c'est que l'idée de mentir ne vint pas à Falaléi. Il ne s'avisa pas de dire qu'au lieu du boeuf blanc, il avait vu, par exemple, une voiture remplie de dames en compagnie de Foma Fomitch. Un pareil mensonge n'eut pas constitué un bien grand péché. Mais, l'eût-il voulu, Falaléi était incapable de mentir. On n'avait même pas essayé de le lui suggérer, car chacun savait qu'il se trahirait dès les premiers mots et que Foma Fomitch le pincerait en flagrant délit. Que faire? La situation de mon oncle devenait intenable. Falaléi était incorrigible et le pauvre garçon se mit à maigrir d'angoisse. Mélanie, la femme de charge, l'aspergea d'une eau bénite où trempait un charbon, afin de conjurer le mauvais sort qu'on lui avait indubitablement jeté, opération à laquelle collabora la bonne Prascovia Ilinitchna, mais qui ne servit de rien.

— Qu'il soit maudit! criait Falaléi; il m'apparaît toutes les nuits! Chaque soir, je dis cette prière: «Rêve! Je ne veux pas voir le boeuf blanc! Rêve! Je ne veux pas voir le boeuf blanc!» Mais, j'ai beau faire, il m'apparaît, énorme, avec ses cornes, son gros mufle… meuh! meuh!

Mon oncle était au désespoir mais, par bonheur, Foma semblait avoir oublié le boeuf blanc. Bien entendu, personne ne le croyait homme à perdre de vue une circonstance aussi importante. Chacun se disait avec terreur qu'il l'avait seulement mise de côté pour en user en temps utile. On sut plus tard qu'à ce moment, Foma Fomitch avait des préoccupations différentes et que d'autres plans mûrissaient dans son cerveau. C'était là l'unique motif du répit qu'il laissait à Falaléi et dont tout le monde profitait. Le jeune garçon retrouvait sa gaieté; il commençait même à oublier le passé. Les apparitions du boeuf blanc se faisaient plus rares quoiqu'il tînt, de temps à autre, à rappeler son existence fantastique. En un mot, tout aurait marché le mieux du monde si la Kamarinskaïa n'eut pas existé.

Falaléi dansait à ravir; la danse était sa principale aptitude; il dansait par vocation, avec un entrain, une joie inlassables; mais toutes ses préférences allaient au paysan Kamarinski. Ce n'était pas que les comportements légers et inexplicables de ce volage campagnard lui plussent particulièrement, non: il s'adonnait à la Kamarinskaïa parce qu'il lui était impossible d'en entendre les accents sans danser. Et parfois, le soir, deux ou trois laquais, les cochers, le jardinier qui jouait du violon et aussi les dames de la domesticité, se réunissaient en quelque endroit écarté de la maison des maîtres, le plus loin possible de Foma Fomitch, et là se déchaînaient la musique, les danses et, finalement, la Kamarinskaïa. L'orchestre se composait de deux balalaïkas, d'une guitare, d'un violon et d'un tambourin que Mitiouchka maniait avec une incomparable maestria. Et il fallait voir Falaléi se donner carrière; il dansait jusqu'à perte de conscience, jusqu'à extinction de ses dernières forces. Encouragé par les cris et les rires de l'assistance, il poussait des hurlements perçants, riait, claquait des mains. Il bondissait, comme entraîné par une force prestigieuse qui le dominait et il s'appliquait avec zèle à suivre le rythme toujours accéléré de l'entraînante chanson et ses talons frappaient la terre. Il y trouvait une immense volupté qui se fut perpétuée pour sa joie, si le tapage occasionné par la Kamarinskaïa n'était parvenu aux oreilles de Foma Fomitch. Stupéfait, celui-ci envoya sans retard chercher le colonel.

— Colonel, j'avais une seule question à vous faire: votre résolution de perdre cet idiot est-elle ou non irrévocable? Dans le premier cas, je me retire immédiatement; dans le second, je…

— Mais qu'y a-t-il? s'écria mon oncle épouvanté.

— Ce qu'il y a? Tout simplement ceci qu'il danse la Kamarinskaïa.

— Eh bien, voyons… qu'est-ce que cela peut faire?

— Comment, ce que cela peut faire? cria Foma d'une voix perçante. Et c'est vous qui dites cela? vous! leur seigneur et, peut-on dire, leur père? Ignorez-vous que la chanson raconte l'histoire d'un ignoble paysan lequel, en état d'ébriété, osa l'action la plus immorale? Savez-vous ce qu'il fit, ce paysan corrompu? Il n'hésita pas à fouler aux pieds les liens les plus sacrés, à les piétiner de ses bottes de rustre, de ses bottes accoutumées aux planchers des cabarets? Comprenez-vous maintenant que votre réponse offense les plus nobles sentiments? Qu'elle m'offense moi- même? Le comprenez-vous, oui ou non?

— Mais, Foma, ce n'est qu'une chanson! Voyons, Foma…

— Ce n'est qu'une chanson! Et vous n'avez pas honte de m'avouer que vous la connaissez, vous, un homme du monde, vous, un colonel! Vous, le père d'enfants innocents et purs! Ce n'est qu'une chanson! Mais il n'est pas douteux qu'elle fut suggérée par un fait réel! Ce n'est qu'une chanson! Mais quel honnête homme avouera la connaître et l'avoir entendue, sans mourir de honte? Qui? Qui?

— Mais tu la connais toi-même, Foma, puisque tu m'en parles ainsi! répondit mon oncle dans la simplicité de son âme.

— Comment! Je la connais! Moi! Moi!… C'est-à-dire… On m'offense! s'écria tout à coup Foma bondissant de sa chaise, en proie à la plus folle rage. Il ne s'attendait pas à une réplique aussi écrasante.

Je ne décrirai pas la colère de Foma. Le colonel fut ignominieusement chassé de la présence de ce prêtre de la moralité, en châtiment d'une réponse indécente et déplacée. Mais de ce jour, Foma s'était bien juré de surprendre Falaléi en flagrant délit de Kamarinskaïa. Le soir, alors que tout le monde le croyait occupé, il gagnait le jardin en cachette, contournait les potagers et se blottissait dans les chanvres d'où il commandait le petit coin choisi par les amateurs de chorégraphie. Il guettait le pauvre Falaléi comme le chasseur guette l'oiseau, délicieusement, repassant ce qu'il dirait à toute la maison et surtout au colonel en cas de réussite. Son inlassable patience se vit enfin couronnée de succès; il surprit la Kamarinskaïa! On comprend pourquoi mon oncle s'arrachait les cheveux devant les larmes de Falaléi; on comprend son émotion en entendant Vidopliassov annoncer aussi inopinément Foma Fomitch dont l'entrée nous trouva en plein désarroi.

VII FOMA FOMITCH

C'est avec une attentive curiosité que j'examinai celui que Gavrilo avait fort justement qualifié de vilain monsieur. Il était de taille exiguë, avec le poil d'un blond clair et grisonnant, de petites rides par tout le visage et une énorme verrue sur le menton; il frisait la cinquantaine. Je ne fus pas un peu surpris de le voir se présenter en robe de chambre, — de coupe étrangère, il est vrai — mais en robe de chambre et en pantoufles. Le col de sa chemise était rabattu à l'enfant, ce qui lui donnait un air extrêmement bête. Il marcha droit au fauteuil inoccupé, l'approcha de la table et s'assit sans rien dire à personne. Le tumulte, l'émotion qui régnaient avant son arrivée s'étaient mués tout à coup en un tel silence qu'on eût entendu voler une mouche. La générale se fit douce comme un agneau, pauvre idiote qui laissait voir toute son adoration; elle le dévorait des yeux, cependant que la demoiselle Pérépélitzina ricanait en se frottant les mains et que la pauvre Prascovia Ilinitchna tremblait d'effroi. Mon oncle se multiplia tout aussitôt.

— Du thé, du thé, ma soeur! Sucrez-le bien, ma soeur, Foma Fomitch aime le thé bien sucré après la sieste. Tu le veux sucré, n'est-ce pas, Foma?

— Il s'agit bien de thé, fit lentement et dignement Foma, en agitant la main d'un air préoccupé. Vous ne pensez qu'aux friandises!

Ces paroles de Foma et le ridicule de son entrée pédantesque m'intéressèrent prodigieusement. J'étais curieux de voir jusqu'où irait l'insolence de cet individu et son mépris de la plus élémentaire politesse.

— Foma, reprit mon oncle, je te présente mon neveu, Serge Alexandrovitch, qui vient d'arriver.

Foma Fomitch le toisa des pieds à la tête et, sans m'accorder la plus légère attention, il dit après un long silence:

— Je m'étonne que vous vous appliquiez à m'interrompre systématiquement. Je vous parle d'affaires sérieuses et vous me répondez par Dieu sait quoi!… Avez-vous vu Falaléi?

— Je l'ai vu, Foma…

— Ah! vous l'avez vu? Eh bien, je vais vous le montrer à nouveau, si vous l'avez vu. Admirez votre créature, au sens moral du mot. Allons, approche, idiot! approche, gueule de Hollande! Viens donc, viens, n'aie pas peur!

Falaléi s'en vint en pleurnichant, la bouche ouverte et avalant ses larmes. Foma Fomitch le contemplait avec volupté.

— C'est avec intention, Paul Sémionovitch, que je l'ai appelé gueule de Hollande, fit-il, se carrant dans le fauteuil et, tournant légèrement la tête du côté d'Obnoskine assis près de lui. En général, je ne trouve pas utile d'atténuer mes expressions. La vérité doit rester la vérité et l'on aura beau cacher la boue, on ne l'empêchera pas d'être la boue. Dès lors, à quoi bon les atténuations? À mentir aux autres et à soi-même? Ce n'est que dans une tête vide de mondain qu'a pu germer une idée aussi absurde que le besoin des convenances. Dites, je vous prends à témoin, quelle beauté trouvez-vous dans cette binette? Je parle de beauté noble, élevée!

Il s'exprimait d'une voix douce, lente, indifférente.

— Lui, beau? laissa tomber Obnoskine avec la plus insolente nonchalance. Il me fait l'effet d'un roastbeef et voilà tout.

— Je m'approche de la glace et je m'y contemple, poursuivit solennellement Foma. Je suis loin de me prendre pour une beauté, mais j'ai dû arriver à cette conclusion forcée qu'il y a dans mon oeil gris quelque chose qui me distingue d'un Falaléi. Il exprime la pensée, cet oeil, et la vie, et l'intelligence! Je ne cherche pas à m'exalter personnellement; mes paroles s'appliquent à la généralité de notre classe. Eh bien, pensez-vous qu'on puisse trouver en ce beefteak ambulant la moindre parcelle d'âme? Vraiment, remarquez, Paul Sémionovitch, chez ces hommes totalement privés d'idéal et de pensée et qui ne mangent que de la viande, comme le teint est frais, mais d'une fraîcheur grossière, répugnante, bête! Voulez-vous connaître la valeur exacte de sa capacité intellectuelle? Hé! toi, l'objet, approche un peu qu'on t'admire. Qu'as-tu à ouvrir la bouche? Tu veux avaler une baleine? Es-tu beau? Réponds: es-tu beau?

— Je suis… beau! répondit Falaléi avec des sanglots étouffés.

Obnoskine partit d'un éclat de rire.

— Vous l'avez entendu? lui cria triomphalement Foma. Il va vous en dire bien d'autres. Je suis venu lui faire passer un examen. Sachez, Paul Sémionovitch, qu'il est des gens pour comploter la perte de ce pauvre idiot. Il se peut que mon jugement soit sévère et que je me trompe; mais je ne parle que par amour pour l'humanité. Il vient de se livrer à la danse la plus inconvenante; qui donc s'en préoccupe ici? Écoutez-moi ça! Allons! Réponds, que viens-tu de faire? Réponds! réponds immédiatement!

— J'ai dansé, sangloté Falaléi.

— Qu'est-ce que tu as dansé? Quelle danse? Parle!

— La Kamarinskaïa…

— La Kamarinskaïa! Et qu'est-ce que c'est que Kamarinski? Tâche de nous donner une réponse compréhensible, de nous éclairer sur ton Kamarinski.

— Un pay… san…

— Un paysan? rien qu'un paysan? Tu m'étonnes. C'est donc un remarquable paysan, un célèbre paysan, si on compose des chants et des danses en son honneur? Voyons, réponds!

Tourmenter était chez Foma un véritable besoin. Il se jouait de sa victime comme le chat de la souris; mais Falaléi se taisait, pleurnichant sans parvenir à comprendre la question.

— Réponds donc! insistait Foma. On te demande quel était ce paysan… Appartenait-il à un seigneur? à la couronne? à la commune? était-il libre? Il y a différentes sortes de paysans.

— À la commune…

— Ah! à la commune! Vous entendez, Paul Sémionovitch? Voici un point historique élucidé, le moujik Kamarinski appartenait à la commune… Et qu'a-t-il fait, ce paysan? Quels exploits lui valent les honneurs de la chanson?

La question était délicate et même dangereuse, s'adressant à Falaléi.

— Voyons… vous… pourtant… intervint Obnoskine en jetant un regard vers sa mère qui commençait à s'agiter sur son siège.

Mais que faire? Les caprices de Foma Fomitch faisaient loi!

— De grâce, mon oncle, si vous n'arrêtez pas cet imbécile, vous voyez où il veut en venir. Falaléi est capable de dire n'importe quoi, je vous l'assure! dis-je à l'oreille de mon oncle qui, fort perplexe ne savait quel parti prendre.

— Dis donc, Foma, si… tu… Je te présente mon neveu qui étudiait la minéralogie…

— Colonel, je vous prie de ne pas m'interrompre avec votre minéralogie où vous ne vous y connaissez guère plus que d'autres, peut-être. Je ne suis pas un enfant. Il va me répondre qu'au lieu de travailler pour nourrir sa famille, ce paysan s'enivra et, oubliant sa pelisse au cabaret, se mit à courir par les rues en état d'ivresse. Tel est le sujet bien connu de ce poème qui glorifie l'ivrognerie. Ne vous inquiétez pas; il sait, maintenant, ce qu'il doit répondre. Eh bien réponds; qu'a-t-il fait, ce paysan? Je te l'ai soufflé; je te l'ai fourré dans la bouche. Mais je veux l'entendre de toi: qu'a-t-il fait? qu'est-ce qui lui a mérité cette gloire immortelle que chantent les troubadours? Eh bien?

L'infortuné Falaléi jetait autour de lui des regards angoissés. Ne sachant que répondre, il ouvrait et fermait alternativement la bouche comme un poisson pêché qui agonise sur le sable.

— J'aurais honte de le dire! dit-il enfin au comble de la détresse.

— Ah! il a honte de le dire! triompha Foma. Voilà ce que je voulais lui faire avouer, colonel! On a honte de le dire, mais non de le faire! Telle est la moralité que vous avez semée, qui lève et que vous arrosez, maintenant. Mais assez de paroles; va-t-en dans la cuisine, Falaléi. Pour le moment, je ne te dirai rien par égard pour les personnes qui m'entourent, mais tu seras cruellement puni aujourd'hui même. Si on me l'interdit, si, cette fois encore, on te fait passer avant moi, eh bien, tu resteras ici pour consoler les maîtres en leur dansant la Kamarinskaïa; quant à moi, je quitterai cette maison sur-le-champ. J'ai dit. Va-t-en!

— Il me semble que vous êtes un peu sévère, remarqua très mollement Obnoskine.

— En effet! c'est très juste! s'exclama mon oncle. Mais il arrêta et se tut. Foma le couvait d'un regard sombre.

— Je m'étonne, Paul Sémionovitch, de l'attitude des écrivains contemporains, de ces poètes, de ces savants, de ces penseurs, déclara-t-il. Comment ne se préoccupent-ils pas des chansons que chante en dansant le peuple russe? Qu'ont fait jusqu'à présent tous ces Pouchkine, tous ces Lermontov, tous ces Borozdine? Je reste songeur. Le peuple danse la Kamarinskaïa, cette apothéose de l'ivrognerie, et eux, pendant ce temps-là, ils chantent les myosotis! C'est une question sociale! Qu'ils me montrent un paysan, s'il leur plaît, mais un paysan sublime, un villageois, dirai-je, et non un paysan. Qu'ils me le montrent dans toute sa simplicité, ce sage villageois, fût-il même chaussé de laptis (Sandales en écorce de bouleau) — faisons cette concession! — mais qu'ils me le montrent plein de ces vertus enviables même pour quelque Alexandre de Macédoine russe et trop célèbre, je le dis franchement. Je connais la Russie et la Russie me connaît; aussi n'hésité-je pas à en parler. Qu'on me le montre chargé de famille, ce paysan aux cheveux blancs, affamé et suffoquant dans son izba, mais content, soumis et n'enviant pas l'or des riches. Que, dans sa compassion, le riche lui apporte son or et que l'on voie la vertu du paysan s'associer à celle de son maître, le grand seigneur! Ces deux hommes, tant séparés sur l'échelle sociale, se rapprocheront enfin dans la vertu: c'est là une grande idée! Mais, au contraire, que voyons-nous? D'un côté les myosotis et, de l'autre, le paysan tout débraillé et bondissant du cabaret dans la rue! Voyons, qu'y a-t-il là de poétique, d'admirable? Où, l'esprit? où, la grâce? où, la moralité?

— Je te dois cent roubles pour ces paroles, Foma Fomitch! fit Éjévikine affectant le ravissement. Puis il ajouta tout bas: — Pour ce dont je dispose!… Mais il faut flatter, flatter!…

— Ah! vous avez admirablement exprimé cela! dit Obnoskine.

— En effet, très juste! s'écria mon oncle qui avait écouté avec la plus profonde attention, en me regardant d'un air de triomphe.

Et, se frottant les mains, il ajouta:

— Comme c'est traité! Il vous a une de ces conversations variées!… — Son coeur débordait, il s'écria: — Foma Fomitch, voici mon neveu; je te le présente. Il a fait aussi de la littérature.

Mais, comme devant, Foma ne prit pas garde à la présentation de mon oncle.

— Au nom de Dieu, ne me présentez plus! Je vous le demande très sérieusement! lui murmurai-je d'un ton décidé.

— Ivan Ivanovitch, reprit Foma en s'adressant à Mizintchikov et le regardant fixement, vous avez entendu? Quelle est votre opinion?

— Mon opinion? C'est à moi que vous parlez? fit Mizintchikov en homme qu'on vient de réveiller.

— Oui, c'est à vous. Je vous le demande parce que je n'attache d'importance qu'à l'opinion des gens vraiment instruits et non à celle de ces problématiques esprits dont toute l'intelligence consiste à se faire présenter à toute minute comme savants et que l'on fait parfois venir pour jouer les polichinelles.

C'était une pierre dans mon jardin. Il ne faisait pas doute que Foma n'avait abordé cette dissertation littéraire que dans l'unique but de m'éblouir, de me réduire à rien, d'écraser le savant pétersbourgeois, l'esprit fort. J'en fus convaincu.

— Puisque vous tenez à connaître mon opinion, fit Mizintchikov, sachez donc que je suis de votre avis.

— Comme toujours! Cela en devient même écoeurant! remarqua Foma. Il se tourna de nouveau vers Obnoskine et continua: — Paul Sémionovitch, je vous dirai franchement que, si j'estime l'immortel Karamzine, ce n'est pas pour sa Marfa de Possade ni pour sa Vieille et Nouvelle Russie, mais parce qu'il a écrit Frol Siline, cette magnifique épopée! C'est une oeuvre purement populaire qui perdurera à travers les siècles. C'est une épopée sublime!

— Très juste! très juste! Une grande époque! Frol Siline est un homme de bien! Je me rappelle avoir lu qu'ayant payé pour l'affranchissement de deux jeunes filles, il contempla le ciel et pleura. C'est un trait sublime! approuva mon oncle tout joyeux.

Mon pauvre oncle! Il ne manquait jamais l'occasion de s'immiscer dans une conversation savante! Foma sourit méchamment, mais il ne dit rien.

— D'ailleurs, on écrit aussi fort bien de nos jours, dit Anfissa Pétrovna, se mêlant prudemment à la conversation. Ainsi, tenez: Les Mystères de Bruxelles.

— Je ne suis pas de votre avis, répondit Foma, comme à regret. Il n'y a pas longtemps que j'ai encore lu un de ces poèmes… Quoi! C'est toujours les myosotis! Si vous voulez le savoir, celui que je préfère parmi les nouveaux écrivains, c'est encore le «Pérépistchik» il écrit d'une plume légère!

— Pérépistchik! s'écria Anfissa Pétrovna, celui qui écrit des lettres dans le journal? Ah! c'est ravissant! Quel jeu de plume!

— Précisément! Il joue, pour ainsi dire, avec sa plume qu'il a d'une légèreté surprenante.

— Bon! mais c'est un pédant, remarqua Obnoskine avec nonchalance.

— Pédant, oui, je n'en disconviens pas; mais c'est un aimable, un gracieux pédant! Certes, aucune de ses idées ne saurait supporter une sévère critique, mais on est entraîné par cette plume facile! Un bavard, je vous l'accorde, mais un aimable, un gracieux bavard! Avez-vous remarqué qu'en un de ses articles il dit avoir des propriétés?

— Des propriétés? s'enquit mon oncle. Ah! ah! dans quel gouvernement?

Foma s'arrêta, regarda un instant mon oncle et continua du même ton:

— Eh bien, je vous le demande, que m'importe, à moi, lecteur, qu'il ait des propriétés? S'il en a, grand bien lui fasse! Mais que c'est charmant! gentiment présenté! C'est étincelant d'esprit, d'un esprit qui jaillit en bouillonnant; c'est une source d'esprit intarissable. Oui, voilà comme il faut écrire, et il me semble que j'aurai écrit ainsi si j'eusse consenti à écrire dans les journaux…

— Et même mieux, peut-être, ajouta respectueusement Éjévikine.

— Tu aurais, dans le style, quelque chose de mélodieux! fit mon oncle.

Mais Foma Fomitch n'y tint plus.

— Colonel, dit-il, pourrais-je vous prier, avec la plus grande politesse, naturellement, de ne pas nous interrompre et de nous laisser poursuivre notre conversation en paix? Vous ne pouvez rien y comprendre à cette conversation; vous ne sauriez y exprimer d'avis; cela vous est fermé! Ne venez donc pas troubler notre intéressant entretien littéraire. Buvez votre thé; mêlez-vous de gérer votre propriété, mais laissez la littérature! elle n'y perdra rien, je vous l'assure!

C'était le dernier mot de l'insolence. Je ne savais que penser.

— Mais, Foma, tu le disais toi-même, que tu aurais quelque chose de mélodieux! dit mon oncle plein d'angoisse et de confusion.

— Oui, mais je le disais en connaissance de cause; je le disais à propos. Mais vous!

— Parfaitement, nous le disions spirituellement, en connaissance de cause, soutint Éjévikine en tournant autour de Foma Fomitch. Ceux qui manquent d'esprit n'ont qu'à nous en emprunter, nous en avons assez pour deux ministères, et il en resterait pour le troisième! Voilà comment nous sommes!

— Bon! je viens encore de dire une bêtise? conclut mon oncle avec un sourire bonhomme.

— Au moins, vous l'avouez!

— Bon! bon! Foma, je ne me fâche pas. Je sais que, si tu me fais des observations, c'est en ami, en frère. Je te l'ai permis moi- même; je t'en ai même prié. C'est pour mon bien! Je te remercie et j'en profiterai.

J'étais à bout de patience. Tout ce que j'avais entendu raconter jusqu'alors sur Foma m'avait semblé exagéré. Mais, après cette expérience personnelle, ma stupéfaction ne connaissait plus de bornes. Je n'en croyais pas mes oreilles; je ne pouvais admettre la possibilité de ce despotisme et de cette insolence d'une part, non plus que de cet esclavage et de cette débonnaireté de l'autre. Cette fois, d'ailleurs, mon oncle lui-même en était ému; cela se voyait bien. Je brûlais du désir d'attaquer Foma, de me mesurer avec lui, d'être grossier, au besoin, sans souci des conséquences. Cette pensée m'excitait énormément. Dans mon ardeur à guetter une occasion j'avais complètement abîmé les bords de mon chapeau. Mais l'occasion ne se présentait pas; Foma était positivement décidé à ne pas me voir.

— Tu as raison, Foma, continua mon oncle en s'efforçant visiblement de se reprendre et de détruire l'impression désagréable produite par l'algarade. Tu as raison, Foma et je te remercie. Il faut connaître un sujet avant que d'en discuter; je le confesse. Ce n'est pas la première fois que je me trouve dans une semblable situation. Imagine-toi, Serge, qu'il m'advint un jour d'être examinateur… Vous riez? Je vous jure que je fis passer des examens. On m'avait invité dans un établissement scolaire pour assister aux épreuves, et l'on m'avait placé à côté des examinateurs tant pour me faire honneur que parce qu'il y avait une place vacante. Je t'avoue que je n'étais pas fier, ne connaissant aucune science et m'attendant constamment à être appelé au tableau. Mais, peu à peu, je m'aguerris et je me mis à faire des questions aux élèves qui répondaient fort bien en général; à l'un d'eux, je demandai ce que c'était que Noé… On déjeuna après l'examen et l'on but du champagne. C'était un établissement tout à fait bien…

Foma Fomitch et Obnoskine pouffaient de rire.

— Moi aussi, j'en riais ensuite! s'écria mon oncle en riant et tout heureux de voir la gaieté revenue. Tiens, Foma, je veux vous amuser tout en vous racontant comment je fus attrapé une fois… Imagine-toi, Serge, que nous étions en garnison à Krasnogorsk…

— Colonel, permettez-moi de vous demander si votre histoire sera longue, interrompit Foma.

— Oh! Foma, c'est une histoire très amusante. Il y a de quoi mourir de rire. Écoute seulement, et tu vas voir ça!

— J'écoute toujours vos histoires avec plaisir, pour peu qu'elles répondent au programme que vous venez de tracer, dit Obnoskine en bâillant.

— Nous n'avons plus qu'à écouter, décida Foma.

— Je te jure que ce sera très amusant, Foma. Je vais vous raconter comment, une fois, je commis une gaffe. Écoute, toi aussi, Serge; c'est fort instructif. Nous étions donc à Krasnogorsk, reprit mon oncle, tout heureux et radieux, racontant précipitamment et par phrases hachées, comme il lui arrivait toujours lorsqu'il discourait pour la galerie. À peine arrivé dans cette ville, je vais le soir au théâtre. Il y avait alors une actrice remarquable, nommée Kouropatkina, laquelle s'enfuit avec l'officier Zverkov avant la fin de la pièce, si bien qu'on dut baisser le rideau. Quelle canaille, ce Zverkov! ne demandant qu'à boire, à jouer aux cartes, non qu'il fut un ivrogne, mais pour passer un moment avec les camarades. Seulement, quand une fois il s'était mis à boire, il oubliait tout: il ne savait plus où il vivait, ni dans quel pays il se trouvait, ni comment il s'appelait; il oubliait tout! Mais c'était un charmant garçon… Me voilà donc en train de regarder le spectacle. À l'entr'acte, je rencontre mon ancien camarade Kornsoukhov… un garçon unique, ayant fait campagne, décoré; j'ai appris qu'il a embrassé depuis la carrière civile et qu'il est déjà conseiller d'État. Enchantés de nous retrouver, nous causions. Dans la loge voisine, trois dames étaient assises, celle de gauche était laide à faire peur… J'ai su depuis que c'était une excellente femme, une mère de famille et qu'elle avait rendu son mari très heureux… Moi, comme un imbécile, je dis à Kornsoukhov: «Dis donc, mon cher, connais-tu cet épouvantail? — Qui? — Mais cette dame. — C'est ma cousine!» Diable! vous jugez de ma situation! Pour réparer ma gaffe, je reprends: «Mais non, pas celle-ci, celle-là; regarde. —C'est ma soeur!» Sapristi! Et sa soeur était jolie comme un coeur, gentille comme tout et très bien habillée, des broches, des bracelets, des gants; en un mot, un vrai chérubin. Elle épousa plus tard un excellent homme du nom de Pitkine avec qui elle s'était enfuie et mariée sans le consentement de ses parents. Aujourd'hui, tout va bien; ils sont riches et les parents n'en finissent pas de se réjouir… Alors voilà: ne sachant plus où me mettre, je lui dis encore: «Non, pas celle-là; celle qui est au milieu! Ah! au milieu? C'est ma femme!»… Entre nous, elle était mignonne à croquer!… On l'aurait toute mangée avec plaisir… «Eh bien, lui dis-je, si tu n'as jamais vu d'imbécile, contemples-en un devant toi. Tu peux me couper la tête sans remords!» Ça le fit rire. Il me présenta à ces dames après le spectacle et il avait dû raconter l'histoire, le polisson, car elles riaient beaucoup. Jamais je n'ai passé une aussi bonne soirée. Voilà, Foma, ce qu'il peut nous arriver! Ha! ha! ha!

Mais mon pauvre oncle riait en vain; en vain promenait-il autour de lui son regard bon et gai. Son amusante histoire fut accueillie par un silence de mort. Foma Fomitch se taisait tristement et les autres l'imitaient. Seul, Obnoskine souriait en prévision de la mercuriale qui attendait mon oncle. Yégor Ilitch rougit et se troubla. C'était tout ce qu'attendait Foma.

— Avez-vous fini? demanda-t-il enfin au conteur sur un ton fort austère.

— J'ai fini, Foma.

— Et vous êtes content?

— Comment, content? Que veux-tu dire? fit mon oncle avec anxiété.

— Vous sentez-vous soulagé, à présent? Êtes-vous satisfait d'avoir interrompu l'entretien intéressant et littéraire de vos amis pour contenter votre mesquin amour-propre?

— Mais voyons, Foma, je voulais vous amuser, et toi…

— Nous amuser! s'écria Foma en s'enflammant soudain, nous amuser! Mais tout ce que vous savez faire, c'est de l'ennui! Et savez-vous que votre anecdote est presque immorale? Je ne parle pas de l'inconvenance, cela va de soi. Vous venez d'avouer, avec la plus rare grossièreté de sentiments, que vous vous étiez moqué d'une noble femme uniquement parce qu'elle n'avait pas eu l'heur de vous plaire. Vous croyiez nous faire rire avec vous, nous faire approuver votre conduite malséante, parce que vous êtes le maître de la maison? Il vous plaît, colonel, de vous entourer de flatteurs, de compères et de pique-assiettes; il vous est loisible de les faire venir de fort loin pour augmenter votre cour au grand détriment de la franchise et de la noblesse de l'âme; mais Foma Fomitch Opiskine ne sera jamais votre courtisan ni votre parasite. Cela, je vous le garantis!…

— Hé! Foma, tu ne m'as pas compris!

— Non, colonel, je vous ai pénétré depuis longtemps. Vous êtes transparent pour moi. En proie au plus fol amour-propre, vous prétendez à l'esprit, oubliant que l'esprit s'éclipse derrière les prétentions. Vous…

— Mais finis donc, Foma, n'as-tu pas honte de parler ainsi devant tout le monde?

— La vue de tout cela me chagrine, colonel; mais, le voyant, je ne saurais me taire. Je suis pauvre et votre mère me donne l'hospitalité. On croirait que c'est pour vous flatter que je me tais, et je ne veux pas qu'un blanc-bec soit en droit de me considérer comme votre pique-assiette! Peut-être tout à l'heure, quand je suis entré dans cette salle, ai-je un peu forcé ma franchise, peut-être ai-je usé de grossièreté, mais c'est parce que vous me mettez dans une situation pénible. Vous êtes avec moi d'une telle arrogance qu'on me prendrait pour votre esclave. Vous prenez plaisir à m'humilier devant des étrangers, alors que je suis votre égal, entendez-vous, votre égal, et sous tous les rapports! Il est fort possible que ce soit moi qui vous rende service en vivant chez vous, au lieu que vous soyez mon bienfaiteur. On m'humilie; je suis bien obligé de faire mon propre éloge. Il m'est impossible de me taire; je dois parler et protester sans retard et dénoncer votre jalousie phénoménale. Vous voyez que, dans une conversation amicale, j'ai pu montrer mes connaissances, mon goût, l'extrême étendue de mes lectures; ça vous gêne; vous ne pouvez le supporter. Et vous voulez aussi faire étalage de vos connaissances et de votre goût. Votre goût! permettez-moi de vous demander le goût que vous avez? Vous vous entendez à la beauté comme un boeuf à la viande; excusez-moi si c'est un peu brutal, mais ça a au moins le mérite d'être juste et franc. Ce ne sont pas vos courtisans qui vous parleront ainsi, colonel!

— Ah! Foma!

— Ah! Foma! Oui, je sais bien; la vérité semble parfois dure. Mais nous en reparlerons plus tard. En attendant, laissez-moi aussi égayer un peu la société… Paul Sémionovitch, avez-vous jamais vu un pareil monstre sous une forme humaine? Voici déjà longtemps que je l'observe. Regardez-le bien; il meurt d'envie de m'avaler tout cru!

Il s'agissait de Gavrilo, le vieux serviteur, qui, debout près de la porte, assistait avec tristesse au traitement infligé à son maître.

— Paul Sémionovitch, je veux vous offrir la comédie. Eh! toi, corbeau, approche un peu! Daignez donc vous approcher, Gavrilo Ignatich! Voyez, Paul Sémionovitch, c'est Gavrilo condamné à apprendre le français en punition de sa grossièreté. Je suis comme Orphée, moi; j'adoucis les moeurs de ce pays, non par la musique, mais par l'enseignement de la langue française. Voyons ce français, Monsieur.

— Sais-tu ta leçon?

— Je l'ai apprise, répondit Gavrilo en baissant la tête.

— Et parlez-vous français?

— Voui, moussié, jé parle in pé…

Était-ce l'air morne de Gavrilo ou le désir d'exciter l'hilarité que tout le monde devinait chez Foma, mais, à peine le vieillard eut-il ouvert la bouche que tout le monde éclata. La générale elle-même condescendit à rire. Anfissa Pétrovna se renversa sur le dossier du canapé, poussant des cris de paon et se couvrant le visage de son éventail. Mais ce qui parut le plus amusant, c'est que Gavrilo, voyant la tournure que prenait l'examen, ne put se retenir de cracher en marmottant d'un ton de reproche:

— Dire qu'il me faut supporter une pareille honte à mon âge!

Foma Fomitch s'émut.

— Quoi? Qu'est-ce que tu as dit? Voilà que tu fais l'insolent?

— Non, Foma Fomitch, répondit Gavrilo avec dignité, je ne fais pas l'insolent; un paysan comme moi n'a pas le droit d'être insolent envers un seigneur de naissance comme toi. Mais tout homme est créé à l'image de Dieu. J'ai soixante-deux ans passés. Mon père se souvient de Pougatchov, et mon grand'père fut pendu au même tremble que son maître, Matvéï Nikitich, — Dieu ait leurs âmes! — par ce même Pougatchov, circonstance à laquelle mon père dut d'être distingué par le défunt maître Afanassi Matvéitch qui en fit d'abord son valet de chambre, puis son maître d'hôtel. Quant à moi, Foma Fomitch, tout domestique que je sois, je n'ai jamais subi une honte pareille!

En prononçant les derniers mots, Gavrilo écarta les mains et baissa la tête. Mon oncle l'observait avec inquiétude.

— Voyons, voyons, Gavrilo, exclama-t-il, allons, tais-toi!

— Ça ne fait rien, dit Foma en pâlissant légèrement et en s'efforçant de sourire. Laissez-le dire. Voilà le fruit de votre enseignement…

— Je dirai tout! continua Gavrilo avec une animation extraordinaire; je ne garderai rien! On peut me lier les mains, on ne m'attachera pas la langue. Même pour moi, vil esclave devant toi, un pareil traitement est une offense. Je dois te servir et te respecter parce que je suis né dans l'état de servitude; je dois remplir tous mes devoirs en tremblant de crainte. Quand tu écris un livre, mon devoir est de ne laisser personne entrer chez toi; c'est en cela que consiste mon service. Faut-il faire quelque chose pour toi? c'est avec le plus grand plaisir. Mais, sur mes vieux jours, vais-je me mettre à aboyer un langage étranger et à faire le pantin devant le monde? Je ne peux plus paraître parmi les domestiques:»Français, tu es Français!» me crient-ils. Non, monsieur Foma Fomitch, je ne suis pas seul de mon avis, moi, pauvre sot; tous les bonnes gens commencent à dire d'une seule voix, que vous êtes devenu tout à fait méchant et que notre maître n'est devant vous qu'un petit garçon et que, quoique vous soyez le fils d'un général, quoique vous eussiez pu l'être vous même, vous n'en êtes pas moins un méchant homme, méchant comme une furie!

Gavrilo avait fini. J'exultais. Tout pâle de rage Foma Fomitch ne pouvait revenir de la surprise où l'avait plongé le regimbement inattendu du vieux Gavrilo; il semblait se consulter sur le parti à prendre. Enfin, l'explosion se produisit:

— Comment? Il ose m'insulter, moi! moi! Mais c'est de la rébellion! hurla-t-il en bondissant de sa chaise.

La générale bondit après lui en claquant des mains. Ce fut un incroyable remue-ménage. Mon oncle se précipita vers le coupable pour l'entraîner hors de la salle.

— Aux fers! qu'on le mette aux fers! criait la générale. Yégorouchka, expédie-le tout droit à la ville et qu'il soit soldat, ou tu n'auras pas ma bénédiction. Charge-le de fers et engage-le!

— C'est-à-dire? criait Foma. Un esclave! Un Chaldéen! Un Hamlet! Il ose m'insulter! Lui, la semelle de mes chaussures, il ose me traiter de furie!

Je m'avançai avec décision en regardant Foma Fomitch dans le blanc des yeux et, tout tremblant d'émotion, je lui dis:

— J'avoue que je partage entièrement l'avis de Gavrilo!

Il fut tellement saisi par ma sortie qu'au premier abord il semblait n'en pas croire ses oreilles.

— Qu'est-ce encore? vociféra-t-il avec rage, tombant en arrêt devant moi et me dévorant de ses petits yeux injectés de sang. Qui est-tu donc, toi?

— Foma Fomitch… bredouilla mon oncle éperdu, c'est Sérioja, mon neveu…

— Le savant! hurla Foma, c'est lui le savant? Liberté! égalité! fraternité! Journal des débats! À d'autres, mon cher; ce n'est pas ici Pétersbourg; tu ne me la feras pas! Je me moque de tes Débats. Ce sont des Débats pour toi, mais pour nous, ce n'est rien! Mais j'en ai oublié sept fois autant que tu en sais! Voilà le savant que tu es.

Je crois bien que, si on ne l'eût retenu, il se fût jeté sur moi.

— Mais il est ivre! fis-je en jetant autour de moi un regard étonné.

— Qui? Moi? cria Foma d'une voix altérée.

— Oui, vous!

— Ivre?

— Ivre!

Foma ne put le supporter. Il poussa un cri strident, comme si on l'eût égorgé et bondit hors de la pièce. La générale allait tomber en syncope quand elle prit le parti de courir après lui. Tout le monde la suivit, y compris mon oncle. Quand je repris mes esprits, il ne restait dans la pièce qu'Éjévikine qui souriait en se frottant les mains.

— Vous m'avez promis de me raconter une histoire de Jésuite, me dit-il d'une voix doucereuse.

— Que dites-vous? demandai-je, ne comprenant plus de quoi il pouvait s'agir.

— Vous m'avez promis de me raconter une anecdote au sujet d'un Jésuite…

Je courus vers la terrasse d'où je gagnai le jardin. La tête me tournait.

VIII DÉCLARATION D'AMOUR

Agacé, mécontent de moi, j'errai dans le jardin pendant près d'une demi-heure, réfléchissant sur la conduite à tenir. Le soleil se couchait. Tout à coup, au détour d'une allée, je me trouvai face à face avec Nastenka. Elle avait les yeux pleins de larmes qu'elle essuyait avec son mouchoir.

— Je vous cherchais, fit-elle.

— Je vous cherchais aussi. Dites-moi si je suis ou non dans une maison de fous?

— Vous n'êtes nullement dans une maison de fous! répondit-elle d'un air offensé et me regardant fixement.

— Mais alors, que se passe-t-il? Au nom du Christ, donnez-moi un conseil! Où se trouve maintenant mon oncle? Puis-je aller le trouver? Je suis heureux de vous avoir rencontrée; peut-être pourrez-vous me tirer d'embarras.

— N'allez pas auprès de votre oncle. Je viens moi-même de les quitter.

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