QUATRIÈME PARTIE (continued 2)
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Elle tordait ses mains. Pris d’une grande pitié, il se rapprocha d’elle, d’un mouvement irréfléchi, très tendre. Elle sentit toute la tendresse de cette pitié involontaire… Elle y répondit malgré elle, en laissant tomber sa tête lasse sur l’épaule du jeune homme. Elle respirait par saccades, la poitrine tumultueuse, les lèvres tremblantes, les yeux noyés, abandonnée tout entière.
Il se fit un grand silence durant lequel le murmure infini des dehors nocturnes entra, les enveloppant. Un souffle brusque, venu de la mer, éteignit toutes les bougies d’un candélabre. La lampe bleuâtre, presque une veilleuse, éclairait seule le vaste salon. Dans l’ombre accrue, ces deux êtres jeunes, dont l’un s’appelait douleur et l’autre pitié, sentaient battre leurs deux cœurs très rapprochés. Elle ne pensait plus. La torpeur qui suit les grandes exaltations avait assoupi son âme.
Lentement il s’inclina vers la jeune femme. Il s’inclinait, ce n’était que tendresse ; il sentit sous sa lèvre la joue effleurée et ce fut désir. Et désir et tendresse se mêlant tout à coup comme deux flammes, une flambée de passion jaillit des yeux du jeune homme :
— Amine ! murmura-t-il.
— Oui, Amine, murmura-t-elle, comme endormie. Amine, c’est mon nom. Il est doux, n’est-ce pas ? Mais qui donc le prononce si doucement ? Je ne l’entends jamais ainsi murmuré dans un souffle… Amine ! Amine ! Je veux être appelée ainsi, par des lèvres qui, en même temps me caressent… Est-ce donc si coupable, dites-moi, vous, Raymond ?… Raymond, c’est un joli nom aussi… Serait-ce donc bien coupable, dites ? Je suis si jeune. J’ai vingt ans à peine et je suis seule, toujours toute seule, quoique si entourée… Alors, combien de temps vais-je vivre encore ainsi ? Dix ans, vingt ans encore, qui sait ? C’est trop, je ne pourrai pas. Je voudrais bien être aimée un peu, moi ! Est-ce vrai, dites, que Dieu ne veut pas ? Comment ai-je mérité d’être ainsi privée d’amour ? De toutes les femmes que je vois, beaucoup ont des amants. Le monde en sourit. Elles se disputent mon mari comme en se jouant ! Et pour moi, pour moi, le mot d’amour n’éveille que terreur, drames épouvantables. Pourquoi cela et qu’ai-je fait à Dieu, répondez-moi, vous qui avez l’air si bon ! Oui, vous avez l’air bon… Vous me souriez si gentiment, si tristement… On dirait que vous pleurez ?… Oh ! la bonne larme ! La voilà tombée sur mon visage. Elle roule sur mes lèvres…
Étonné de lui-même et d’elle, inquiet aussi de ces portes béantes, ouvertes sur tant d’espace, il se ressaisit, éloigna un peu de lui, très doucement, la tête délicieuse vers laquelle il se sentait attiré…
Ce fut fini. Le charme de l’inconscience était rompu. La jeune femme revit son abîme. Elle reprit pour la troisième fois son visage tragique, pâle, aux yeux fixes, visionnaires, et, sans un battement des paupières, la pupille dilatée, le buste rigide, elle prononça, de son air de morte et d’une voix saccadée, comme mécanique :
— Eh bien, oui ! Je veux bien, puisque vous m’aimez un peu, puisque vous n’êtes pas comme les autres, je veux bien vous aimer. Ce qu’ils désirent tous de moi, je vous le donne, soit. Prenez-moi, soyez mon amant !
Elle lui saisit le poignet d’une main, — et, avec une force étrange, écartant d’elle cet homme dont elle eût fait volontiers son maître, elle ajouta :
— Seulement,… sachez-le bien,… j’aime mieux que vous le sachiez — je ne veux pas vous trahir… Sachez que si cela est — et je le veux bien, moi, je vous aime, — si cela est, demain matin, je serai morte, et heureuse d’être morte… Vous êtes le maître, le maître absolu…
De ses yeux fixes, elle regardait, elle voyait la mort, la sienne. Il ne put s’y tromper ; ce qu’elle disait était bien la vérité.
Elle le regarda en face.
— Que pensez-vous de moi, maintenant ?
— Je pense, dit-il simplement, que d’un baiser je peux vous tuer.
Le visage de Benjamine s’éclaira de joie :
— Vous me croyez donc ? Je suis contente ! C’est la meilleure parole que vous m’ayez dite !
Il lui serra la main.
La tragique amoureuse reprit aussitôt :
— Vous comprenez, je n’aurai pas deux amants, non ; pas deux ; je me le suis juré… Vous aussi, le lendemain, vous diriez : « Pauvre Amine ! elle désirait rester honnête femme ! après une faute ! comme si c’était possible ! » Et je ne veux pas, moi, que vous disiez cela, ni vous, ni personne. Un seul, ce sera ma vie ! un seul… et ce fut trop ! Ah ! malheureuse, je suis à vous !
Trézelle prit sa main très doucement et, de la voix apaisée dont on parle aux très petits enfants :
— Nous venons de rêver le songe d’une heure, dit-il, et d’une nuit d’été. Il y avait bien un peu de cauchemar là-dedans, Amine. Réveillez-vous. Je vous veux trop de bien pour n’être pas d’accord avec votre plus haut désir. Serrez ma main. Elle vous sera bonne toujours, si vous y sentez celle d’un ami respectueux, — d’un frère dévoué.
L’expression de folie qui se lisait sur le visage d’Amine et dans toute son attitude, — disparut soudainement. Les monstres étaient vaincus. Voilà que la jeune femme souriait au jeune homme avec toute sa franchise calme, son énergie tranquille. Elle s’écria heureuse, d’une voix claire, naturelle :
— Bien vrai ? vrai ? vous m’aimerez sans cela !… Ah ! que je suis heureuse ! J’ai donc un ami !
Et se levant aussitôt :
— Bonne nuit, dit-elle. Vous allez sonner Baptiste qui vous conduira chez vous, mais auparavant, en bon frère, embrassez-moi.
Elle lui tendit son visage serein et souriant. Il la baisa sur le front.
— Oh ! sur les deux joues ! dit-elle simplement.
Puis elle ajouta ce mot délicieux et triste :
— Merci.
Elle disparut en courant.
— Quel dommage ! pensa Trézelle ; je ne peux rien pour elle.