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Bas les coeurs!

GEORGES DARIEN (continued 3)

Reading edition

--Les routes sont toutes défoncées; on ne peut même pas aller à Buc sans se crotter jusqu'aux genoux.

M. Legros prétend ne pas se faire de bile.

--A quoi ça servirait-il? Ce qui doit arriver, arrive. Moi, je suis fataliste.

Depuis l'arrivée des Prussiens, pourtant, il paraît avoir engraissé. Ma soeur, justement étonnée de cet embonpoint subit, a été malicieusement aux informations et la marchande de tabac, trop confiante, a livré naïvement le secret de la corpulence exagérée de son époux: M. Legros se plastronne--plastron par devant, plastron par derrière.--On assure même qu'il ne tourne pas le coin d'une rue, à partir de cinq heures du soir, sans crier: «Ami! Ami!» à tue-tête.

Qu'y a-t-il de vrai là dedans?

--Tout! dit M. Beaudrain; et M. Legros a raison. Vous ne devriez pas vous moquer de lui. Aucune précaution n'est inutile. Eh! eh! si Achille avait été trempé tout entier dans les ondes du Styx, la flèche troyenne n'eût point causé sa mort...

Et patati, et patata. M. Beaudrain se meurt de frayeur. Il est positivement malade de peur; il a dû renoncer, depuis quelque temps déjà, à me donner des leçons. Il passait le temps des répétitions à se murmurer à lui-même:

--Pourvu que les Prussiens ne fassent pas ci, pourvu qu'ils ne fassent pas ça....

Il inventait des choses inimaginables. Un jour, il était arrivé à se figurer que Versailles allait sauter.

--Les égouts sont minés! disait-il. J'en suis sûr. Notre dernière heure est venue.

Ce jour-là, il a changé de ton--de ton, seulement, car il ne peut plus changer de couleur: il est jaune.--Il parcourt toute la gamme des jaunes: il a été jaune citrouille, jaune coing blet, jaune panade, jaune citron. Présentement, il est d'une nuance mal déterminée, nuance d'omelette--d'omelette baveuse.--Je l'attends au jaune safran.

--Et dire, s'écrie mon père, un matin que presque tous nos amis sont réunis dans le jardin pour prendre l'apéritif, dire qu'il y a des gens qui pactisent avec l'ennemi. Ainsi, pas plus tard qu'hier... Va donc un peu jouer, Jean...

Je m'en vais, mais pas trop loin. J'entends très bien.

--Hier soir, j'avais été faire un tour du côté de la porte de Béthune. Savez-vous qui je vois sortir du poste que les Allemands ont établi là?

--Eh! qui donc? mon Dieu! demande le père Merlin intrigué.

--Une femme! une Française, monsieur!

--Oh! fait ma soeur.

--Si l'on peut appeler ça une Française. Cette gueuse, vous savez bien, cette rouleuse qu'on appelle--je ne sais pas pourquoi--Marie-Cul-de-Bouteille, cette paillasse à soldats qui passait sa vie dans les postes, lorsque nos troupes étaient ici, et que nos troupiers nourrissaient de leurs restes de gamelles.

--En échange de ses bons services, ricane le père Merlin. Vous voyez bien que c'est une Française.

--C'était, monsieur, c'était; elle a abdiqué ce titre. Quoi! faire à ce point litière de ses sentiments, se livrer à l'ennemi de sa patrie! Ah! ça été plus fort que moi; malgré le dégoût que m'inspire cette créature, je me suis approché d'elle et je lui ai dit ce que je pensais de sa conduite. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu? Elle m'a répondu que le rata des Prussiens valait bien celui des Français. Alors, ma foi, je n'ai plus pu me contenir et je l'ai traitée comme elle le mérite...

--Ah! monsieur Barbier, s'écrie M. Beaudrain, quelle imprudence! Si les Prussiens vous avaient entendu! Ne recommencez pas, c'est moi qui vous en conjure!

--Ne pas recommencer! dit Mme Arnal indignée. Laisser passer sans protester de pareilles ignominies! Des choses semblables! Des... des monstruosités... Dans quel siècle vivons-nous?...

--C'est infâme! dit ma soeur.

--Il faut croire aussi, dit Mme Arnal, qu'il n'y avait aucun officier dans le poste. Y avait-il un officier, dans le poste?

--Je n'en ai point vu, répond mon père.

--C'est ça. Les officiers sont des gens bien élevés qui ne laisseraient pas s'accomplir ces ignominies; du reste, la discipline doit s'opposer à... l'entrée de ces créatures dans les postes... Mon blessé me le disait hier... La discipline est de fer, à ce sujet-là...

--En effet, dit M. Beaudrain, la discipline de l'armée prussienne est admirable.

--Admirable. C'est le mot, dit le père Merlin.

--La discipline, continue le professeur, est une bien belle chose. C'est elle qui protège l'habitant inoffensif contre les fureurs de la soldatesque.

--Et puis, sans discipline, pas d'armée, dit mon père. C'est à leur discipline que les Prussiens sont redevables de leurs victoires.

--A propos de discipline, dit le père Merlin, j'ai vu tout à l'heure, de ma fenêtre, un spectacle bien intéressant.

--Quoi donc? demandent en même temps ma soeur et Mme Arnal.

--J'étais... Mais on ne doit pas avoir encore baissé le rideau. Si, au lieu de vous raconter la pièce, je vous la faisais voir? Voulez-vous venir chez moi, un instant?

--Mais oui, mais oui. Dépêchons-nous. Jean, viens-tu?

Nous suivons le père Merlin jusque dans son cabinet de travail, au premier étage. La croisée, grande ouverte, donne sur un vaste terrain vague où les Allemands ont amoncelé du bois à brûler et du charbon. Cinq ou six soldats, d'habitude, gardent le dépôt. Que peut-il se passer là?

Nous nous précipitons à la fenêtre.

Un soldat prussien, dans la position du soldat sans armes, le petit doigt sur la couture du pantalon, la tête droite, les talons joints, est campé devant un tas de fagots, la face au bois. Derrière lui, un officier--un lieutenant je crois--se promène de long en large, lisant un journal, fumant un cigare gros comme un manche à balai. Chaque fois qu'il passe derrière le soldat, v'lan! il lui envoie à toute volée un coup de pied dans le bas des reins. On entend très distinctement le bruit de la botte qui, à intervalle réguliers, toutes les minutes à peu près, se colle au postérieur du troupier.

A chaque coup, l'homme tressaute légèrement, très légèrement; mais il ne bronche pas. Ses talons ne quittent pas la place qu'ils ont marquée dans le sol; ses mains ne se crispent pas, ses doigts restent allongés le long du passepoil et il semble toujours regarder, à l'ordonnance, à quinze pas devant lui.

--Quand je suis venu chez vous, Barbier, dit le père Merlin, ça durait déjà depuis un bon quart d'heure. Ça fait donc maintenant cinquante minutes.

--Sapristi! dit mon père, quelle obéissance! quelle soumission! cinquante coups de pieds au derrière!

Le père Merlin veut fermer la fenêtre.

--Oh! attendons la fin, implore ma soeur, émerveillée.

Le père Merlin lui jette un regard étrange. Puis il pousse la croisée et tourne l'espagnolette.

--Vous trouvez donc ce spectacle bien intéressant, mademoiselle?

--Oh! c'est si amusant. Ce qui doit être bien drôle aussi, c'est la figure du soldat. Quel dommage qu'on ne puisse pas la voir.

--Eh! eh! si Frédéric II vivait encore! dit M. Beaudrain. O grand homme! s'écrie-t-il tragiquement, tu peux sortir de ton tombeau, tes enfants sont dignes de toi!

--Qu'est-ce qui vous prend? demande le père Merlin avec intérêt. Êtes-vous malade, monsieur Beaudrain?

--Non; mais cette discipline, cette obéissance passive... c'est extraordinaire, vraiment.

--Le fait est que c'est beau, dit mon père. C'est le manque de discipline qui nous a perdus, nous autres.

--Espérons que ça nous servira de leçon, dit Louise.

--Enfin, dit Mme Arnal, nous pouvons nous tranquilliser un peu. L'armée allemande est trop sévèrement commandée pour se livrer à des désordres graves. Il y a beaucoup à espérer d'une discipline semblable.....

Nous descendons l'escalier.

--Ah! la discipline, s'écrie mon père, c'est beau. On dira ce qu'on voudra, c'est bien beau. Je ne souhaite qu'une chose, c'est que les Français en aient un jour une pareille.

--Ainsi soit-il! dit le père Merlin.

XIV

Le père Toussaint vient d'arriver. Il est dans tous ses états. Il entre en tremblant dans la salle à manger, s'assied dans un coin et, après avoir demandé à mon père si les Prussiens ne rôdent pas par là, si personne ne peut l'entendre, il nous raconte une histoire terrible.

--Tel que vous me voyez, je reviens de chez le général en chef...

Et le vieux désigne d'un geste l'habit noir dont il est revêtu, sa cravate blanche et le chapeau haut-de-forme qu'il a posé sur la table. Nous l'écoutons avec anxiété.

--Hier, à Moussy, on a tiré sur une patrouille allemande... Hier soir, vers huit heures...

--Ah! s'écrie ma soeur en joignant les mains. Quel malheur!... Quelle catastrophe!...

--Un affreux malheur! fait mon grand-père en hochant la tête, car les Prussiens, n'ayant pu mettre la main sur ceux qui ont fait le coup, ont pris comme otages six habitants et le maire de la commune.

--Ils vont les fusiller? demande Louise. Oh! mais c'est horrible! On ne fusille pas les prisonniers! C'est du cannibalisme!

--Chut! fait mon père en mettant un doigt sur ses lèvres et en indiquant du regard la porte qui ouvre sur le vestibule.

Et il demande tout bas, terrifié:

--Réellement, ils vont les fusiller?

--Quand je suis parti, ce matin, c'était une chose convenue...

--Comme nous avons bien fait de renvoyer Catherine, dit Louise; qui sait ce qui nous serait arrivé!

--Les Prussiens, continue mon grand-père, avaient enchaîné ces malheureux et les avaient enfermés dans l'église. Ils y ont passé la nuit, gardés par des factionnaires qui menaçaient de faire feu sur quiconque approchait et répondaient par des coups de crosse aux supplications des femmes et des enfants des prisonniers. C'était affreux. Personne n'a dormi cette nuit, dans le village; on n'entendait que des gémissements et des sanglots...

Mon grand-père a des pleurs dans la voix et nous avons de la peine, nous aussi, à retenir nos larmes.

--Mais quel est le misérable qui avait tiré sur les Prussiens? demande mon père.

--Qui?... Est-ce qu'on sait?... Des francs-tireurs; de ces sales voyous parisiens qui ne sont bons qu'à faire arriver du mal aux gens inoffensifs... Ah! les gredins!... Bref, pour finir, ce matin, une dizaine d'habitants sont venus me voir. Ils m'ont dit: «Monsieur Toussaint, il faut sauver les prisonniers. Il faut aller demander leur grâce au général, à Versailles; dire que ceux qui ont tiré sur les Allemands sont étrangers à la commune; que nous sommes incapables de nous livrer à des actes semblables; que même nous les empêcherions, si c'était en notre pouvoir; dire ceci, dire cela... la vérité, quoi!... Vous êtes au courant de bien des choses, vous connaissez les usages...--un tas de compliments--Voulez-vous y aller?» Comment dire: Non. Comment? Je vous le demande.

--Pas possible, dit mon père... Et vous avez été chez le général?

--J'en viens. Et j'ai là...

Le vieux tire du fond de sa poche une large enveloppe enveloppée elle-même dans une feuille de papier bleu.

--J'ai là une lettre de grâce.

--Tous les prisonniers sont graciés?

--Tous. Ils doivent être mis en liberté immédiatement... à l'exception du maire.

--Ah! le maire ne sera pas mis en liberté? Mais on ne le fusillera pas?

--Non, non; on se contentera de le garder à vue... C'est tout ce que j'ai pu obtenir...

--Ce pauvre Dubois! fait ma soeur.

--Ah! c'est bien malheureux, gémit mon grand-père... surtout pour moi. Nous n'étions pas bien ensemble, Dubois et moi, et il se trouvera encore de méchantes langues pour prétendre que je n'ai pas fait tout mon possible... Dieu m'est témoin, pourtant, que je me suis mis en quatre. J'ai pris le général par tous les bouts. Je me suis jeté à ses genoux en pleurant... J'aurais donné tout pour obtenir une grâce entière... Dans des moments pareils, on oublie tout, on ne se souvient plus des offenses; on ne connaît plus d'ennemis... on ne connaît que des Français...

Louise saute au cou du père Toussaint pendant que, très émus, mon père et moi, nous serrons les mains ridées du vieillard.

--Ces bandits de francs-tireurs, dit le vieux en parvenant à se dégager. Ah! les canailles! Ils pourront se vanter d'avoir fait plus de mal que les Prussiens, ceux-là!... Tirer sur une patrouille; je vous demande si ça a le sens commun! Pour ne rien tuer, encore! Et quand même ils auraient tué un ou deux Allemands, la belle poussée!... Mais je m'attarde ici et l'on m'attend...

--Ah! dit ma soeur, quel spectacle, lorsque tu annonceras à ces malheureux que la liberté leur est rendue! Je voudrais tant t'accompagner!

--Quelle idée folle! dit mon père. Ce n'est pas la place d'une femme.

En effet. Mais moi, moi qui suis un garçon si j'allais à Moussy? Pourquoi pas? Je hasarde une proposition en ce sens--proposition repoussée par mon père et acceptée par mon grand-père.--Il y a débat, mais le vieux finit par l'emporter. Ma soeur crève de jalousie.

--Il ne faudra pas garder Jean trop longtemps, dit-elle; depuis quelques jours, il néglige ses leçons..... Il n'apprend rien, et il oublie très vite...

--Je le ramènerai après-demain, dit le père Toussaint en souriant.

Nous approchons de Moussy. Un paysan, qui guette notre arrivée, nous aperçoit et court prévenir les habitants. Ils accourent et pressent mon grand-père de questions.

--Eh bien? Eh bien?

--J'ai réussi. J'ai la grâce, la grâce...

--Oh! ah! oh!

Nous traversons le village à grands pas. Les femmes se penchent par les fenêtres et les soldats allemands, dans les rues nous regardent passer d'un air indifférent. Nous trouvons le commandant sur la place; mon grand-père lui remet la lettre du général.

Il a l'air d'une brute, ce commandant--d'une belle brute. Je le vois, de profil, pendant qu'il lit la lettre. Il ressemble à un taureau.

--Je suis content que vous ayez réussi, monsieur, dit-il à mon grand-père quand il a fini, en excellent français. Content pour vous, non pour moi. Je crois qu'un exemple était nécessaire. Vous pouvez aller porter cette bonne nouvelle aux prisonniers; je vais donner des ordres pour qu'on les relâche immédiatement... à l'exception du nommé Dubois, maire. Vous savez qu'il reste notre prisonnier?

Mon grand-père fait un signe de tête affirmatif.

Nous entrons dans l'église. Les otages, les pieds et les mains liés, sont accroupis sur les dalles; devant eux sont placés une cruche d'eau et des pains de munition. Un officier allemand, assis à l'orgue, joue une valse.

Sur un ordre du commandant, des soldats s'approchent des prisonniers et les délient. Mon grand-père, pendant ce temps, s'avance vers Dubois et lui parle à voix basse. Dubois détourne la tête et ne répond pas.

Nous sortons; et les habitants massés sur la place, les malheureux délivrés, félicitent le père Toussaint, lui serrent la main, le remercient en pleurant. Des femmes l'embrassent. On lui fait une ovation.

Mais les groupes se disloquent, les habitants s'écartent. Le tambour vient de battre et les soldats, rapidement, se rangent sur la place.

Ils vont faire une battue dans le bois, dit un paysan. Gare aux francs-tireurs, s'ils en trouvent.

--Ma foi, ça sera pain bénit, dit un autre, si ces brigands de Parisiens se font arranger comme il faut. Des canailles comme ça! Si les Prussiens avaient besoin de quelqu'un pour les aider, je leur donnerais bien volontiers un coup de main.

Tout le monde l'approuve. Le commandant se met à la tête des Allemands qui partent dans la direction du bois.

Ils ne sont pas encore revenus, à quatre heures du soir, lorsque je vais faire une visite à la tante Moreau. Mais j'ai à peine mis les pieds au Pavillon que des coups de feu éclatent au loin, dans le bois.

--Ah! mon pauvre enfant, me dit ma tante en pleurant, quelle chose affreuse que la guerre!

Elle a l'air bien affaiblie, bien abattue, la tante Moreau. La vue de sa figure amaigrie, de ses mains décharnées, me produit un lugubre effet. Elle s'en aperçoit.

--A mon âge, vois-tu, ça frappe rudement des événements pareils...

Pourtant, assure-t-elle, les Allemands ne sont pas trop méchants. Le commandant lui-même, malgré ses allures brutales, ne manque point de politesse.

Justement, il vient de rentrer, avec ses hommes, et l'on entend ses bottes sonner sur les dalles de l'antichambre. Il entr'ouvre la porte du petit salon où nous nous trouvons et passe sa tête dans l'entre-bâillement.

--Ne vous inquiétez pas, madame, dit-il à la tante Moreau, à cause des coups de feu que vous avez pu entendre. Rien de sérieux absolument. Un bûcheron, dans la cabane duquel nous avons trouvé un vieux fusil, et que nous avons passé par les armes.

Il salue et se retire. Ma tante frissonne. Tout d'un coup, je la vois pâlir, ses yeux se ferment, sa tête se renverse sur le dossier de son fauteuil. Elle se trouve mal.

--Justine! Justine!

La femme de chambre accourt avec la cuisinière et Germaine, qui vient me chercher, arrive presque au même moment. Les trois femmes prodiguent leurs soins à ma tante; elle se trouve tellement faible, en revenant à elle, qu'on se voit forcé de la porter dans sa chambre. Elle est désolée de s'être évanouie.

--Pour une fois que ce cher petit Jean vient me voir... C'est cette histoire de bûcheron, qui m'a bouleversée...

Elle tremble encore comme une feuille lorsque je lui fais mes adieux.

En sortant, Germaine, qui m'accompagne, me prie de l'attendre une seconde; elle a deux mots à dire au commandant, de la part de mon grand-père. L'officier se promène en fumant sa pipe sous les tilleuls; et j'entends sa grosse voix qui répond:

--Dites à votre maître que je ne sortirai pas. Je l'attends ici.

De quoi peut-il être question? Je vais le demander à mon grand-père. Et, aussitôt arrivé, j'ai déjà tourné le bouton de la porte de la salle à manger où le vieux se tient d'habitude, lorsque Germaine me retient par le bras.

--Il ne faut pas déranger monsieur. Il cause avec quelqu'un.

J'ai eu le temps de voir ce quelqu'un. C'est un individu qui a l'air d'un paysan, mais qui n'a pas l'air paysan. Son grand chapeau lui va trop bien, sa blouse est trop vieille, sa figure est trop blanche. Si c'était un officier de francs-tireurs? Un espion français? Si mon grand-père s'entendait avec lui? S'il lui donnait les renseignements nécessaires pour surprendre les Prussiens? Si?...

Je questionne Germaine. Elle semble très étonnée de mon insistance.

--Cet homme-là? Mais, c'est un homme qui avait été chez Dubois. Il voulait parler au maire, à ce qu'il disait. Alors, comme le maire est en prison, le garçon d'écurie de Dubois est venu ici avec lui. Je ne sais pas ce qu'il veut. Pas grand'chose sans doute, allez, monsieur Jean.

J'entends un bruit de portes qu'on referme. C'est l'homme qui s'en va. Mon grand-père arrive.

--Eh bien! comment va ta tante?

Je raconte ce qui s'est passé, l'affreuse nouvelle donnée par l'officier, l'évanouissement...

--Ah! sapristi, sapristi... Mais je veux aller la voir, ta tante... Germaine, donnez-moi mon manteau... Un évanouissement...

--Veux-tu que j'aille avec toi, grand-papa?

--Non, non. Ce n'est pas la peine. Je serai revenu dans une demi-heure.

Vingt-cinq minutes après, il est là.

--Tu vois que je tiens parole. J'ai été vite, hein?

--Et ma tante va-t-elle mieux?

--Ta tante... oui... c'est-à-dire... beaucoup mieux.

Nous nous mettons à table.

--Jean, me dit mon grand-père après dîner, je ne devais te ramener chez ton père qu'après-demain; mais j'ai justement à faire à Versailles demain matin. Je profiterai de l'occasion pour t'emmener avec moi. Ça t'ennuie?

--Mais oui, un peu.

--Bah! tu rattraperas ça une autre fois. Je dirai à ton père de te laisser revenir et tu passeras plusieurs jours ici... et tu négligeras tes leçons... Ça fera enrager Louise...

Je ris. Décidément, je m'étais trompé tout à l'heure. L'homme qui était là, assis à ma place, était bien un paysan. Mon grand-père serait moins gai si l'on devait se battre à Moussy ce soir, se tirer des coups de fusil cette nuit. Pourtant, avant de me coucher, j'examine la campagne par la fenêtre et, une fois au lit, je tends l'oreille attentivement. Je ne puis arriver à m'endormir.

Tout d'un coup, je sens une main se poser sur mon épaule. Je me réveille en sursaut, en criant. Germaine, qui se tient devant moi, sourit.

--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rêviez?

Je regarde, effaré, autour de moi. Il fait grand jour.

--Dépêchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prêt et monsieur vous attend.

Une demi-heure après, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tête d'un peloton de Prussiens, baïonnette au fusil, apparaît sur la route. Mon grand-père m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur, derrière une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands s'avancent à grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains attachées derrière le dos. J'aperçois un grand chapeau neuf, un visage pâle, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le reconnais...

--Grand-papa, cet homme...

--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne a ramassé le long d'un fossé. Les Prussiens sont très sévères... pour ça... pour les vagabonds... On l'aura ramassé... Seulement, il vaut mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-là... ça vaut mieux...

Mon grand-père ment, j'en suis sûr. Pourquoi ment-il? Où mène-t-on cet homme enchaîné? Pourquoi nous sommes-nous cachés?

Nous nous remettons en route et bientôt nous atteignons l'entrée des bois qui s'étendent jusqu'à Versailles. Mais, tout à coup, je saisis à deux mains le bras de mon grand-père.

Là-bas, derrière le village, une décharge terrible vient d'éclater.

--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?...

Le vieux blêmit affreusement.

--Les Prussiens qui tirent... qui font des exercices de tir... Le matin... c'est leur habitude... le matin......

Ses dents claquent.

XV

Mon père est depuis quelques jours d'une humeur massacrante. La guerre s'éternise, les Prussiens resserrent de plus en plus le cercle qui entoure Paris et le siège de la capitale, qui semble disposée à se bien défendre, peut traîner en longueur. Ça ne fait pas marcher les affaires, tout ça, au contraire.

Depuis le 15 septembre, le travail est interrompu au chantier et mon père se plaint du matin au soir d'être obligé de rester les bras croisés et de ne pas gagner un sou. Ma soeur essaye parfois de lui remonter le moral en lui parlant des recettes que doit effectuer le chantier de Paris. Il est vrai que nous n'en savons rien, que le gérant qui le dirige ne peut correspondre avec nous, mais il doit faire des affaires, que diable! Dans une ville assiégée, on a besoin de matériaux, de planches pour construire des baraques, d'une foule de choses en bois--toujours en bois.--Mon continue à se désoler.

--Si au moins, dit-il, je pouvais avoir une lettre du gérant! Est-ce bête, la guerre! Comme ça gênerait les belligérants, hein? de laisser passer les lettres? les lettres de commerce?... Et puis, tu as beau dire, si les affaires marchaient si bien à Paris, le gérant aurait trouvé moyen de me le faire savoir...

--Mais, comment, papa?

--N'importe comment... Pas de nouvelles, mauvaises nouvelles.

Mon père se monte. La colère le fait déraisonner. C'est à qui, parmi nos amis et connaissances, entreprendra de le sermonner. Mais M. Beaudrain et les époux Legros échouent complètement dans leurs tentatives et Mme Arnal n'obtient que de très minces résultats. Quant au père Merlin, il prétend qu'un peuple qui a déclaré la guerre à un autre peuple et qui n'a pas le dessus, doit savoir accepter tous les sacrifices.

--Mais, nom d'une pipe! s'écrie mon père, est-ce que c'est moi qui ai déclaré la guerre aux Allemands? Est-ce que je suis le gouvernement, moi?

--Sans aucun doute. Vous êtes une des unités qui constituent le peuple souverain, vous avez droit de suffrage, vous pouvez choisir vos mandataires...

--Et si ces mandataires me trompent?

--Il faut les flanquer dehors.

--C'est commode à dire.

--Et à faire.

--Et s'ils déclarent la guerre sans mon assentiment?

--Alors, il ne faut pas crier: «A Berlin!» Il faut crier: «Vive la paix!»

--Je ne suis pas socialiste, moi.

--Tant pis pour vous.

--Tenez, laissez-moi tranquille, conclut mon père, furieux.

Et il ne dérage pas de toute la soirée--à moins que M. Zabulon Hoffner ne vienne nous faire une visite.--Il prend une influence de plus en plus grande sur l'esprit de mon père, ce Luxembourgeois. Ils ont souvent de longues conversations ensemble, des conversations à voix basse. Quelquefois, j'en saisis des bribes:

--Il n'y a pas qu'avec les Français qu'on puisse gagner de l'argent... Après tout, les hommes sont des hommes... Il y a peut-être quelque chose à faire avec les Prussiens... L'argent, c'est toujours de l'argent, et une pièce de cent sous vaut partout cinq francs...

Parfois, mon père a l'air de pousser vivement M. Hoffner, de lui poser des questions embarrassantes, et l'autre semble se dérober; il lâche des phrases vagues, en faisant de grands gestes, comme pour protester de sa franchise. J'ai remarqué que le nom du préfet prussien, M. de Brauchitsh, revient souvent dans ces conversations.

Car, maintenant, le département de Seine-et-Oise est organisé à la prussienne. Nous avons un préfet prussien, des fonctionnaires prussiens; certains employés français ont conservé leurs fonctions, d'autres ont été remplacés. Il y a une administration prussienne au lieu d'une administration française, mais du moment que l'administration ne nous manque pas, c'est le principal. Des affiches nous ont annoncé «le maintien de toutes les lois françaises, en tant que l'état de guerre n'en réclamait pas la suppression». Des instructions ont paru qui réorganisent l'administration départementale sur la base du canton; le maire du chef-lieu de canton, investi de tous les pouvoirs, est chargé des communications avec l'autorité centrale, du service de la poste, de la perception des contributions, etc. Les relations des Allemands avec les habitants ont été régularisées et les maires ont été invités à verser, tous les mois, à la caisse de la préfecture, un douzième de l'impôt foncier fixé pour l'année 1870.

On voit tout de suite que le préfet prussien connaît son affaire. Pourtant, il ne paye pas de mine. Je l'ai vu plusieurs fois: il ressemble à Don Quichotte--un Don Quichotte qui aurait une barbe en forme de cerf-volant, couleur de jus de réglisse.

J'ai vu aussi le prince royal de Saxe et le prince royal de Prusse--notre Fritz.--On ne dirait jamais un prince royal; il se promène dans les rues, à pied, sans escorte, habillé très simplement; il a l'air d'un excellent homme. J'ai vu Moltke, aussi. C'est un vieillard aux yeux terribles: des yeux d'une énergie froide et sinistre, brillants et durs comme l'acier, qui éclatent dans la pâleur de son masque austère. Bismarck se promène seul, souvent, monté sur un grand cheval, dans les allées du parc; et c'est un spectacle étrange, mais empoignant, que celui de ce colosse à la face hargneuse et tourmentée, chevauchant tranquillement sur les gazons des tapis verts, vêtu d'habits civils, mais coiffé d'une large casquette blanche à lisérés jaunes--la casquette des cuirassiers blancs.

Le 5 octobre, j'ai assisté à l'entrée du roi de Prusse. Au moment où sa calèche allait pénétrer dans la cour de la préfecture, où il doit habiter, il s'est levé tout droit dans la voiture et a salué la foule qui l'acclamait. Les soldats allemands ont poussé des hurrahs et des Versaillais, massés en grand nombre sous les arbres de l'avenue de Paris, ont crié: «Vive le Roi!» Parmi les manifestants, j'ai reconnu M. Zabulon Hoffner.

En rentrant, j'ai raconté la chose à mon père.

--Eh bien? Et puis, après? Tu n'es qu'une petite bête. M. Hoffner sait ce qu'il fait. Crois-tu pas qu'il eût été bien habile d'aller crier: «A bas Guillaume!» C'est déjà très beau de la part d'un étranger comme lui, d'un Luxembourgeois, de servir nos intérêts comme il l'a fait jusqu'ici. Il nous a rendu déjà bien des services et donné bien des renseignements.

Des renseignements, oui, il nous en donne. C'est lui qui vient de nous apprendre que l'ancien maire de Moussy-en-Josas, Dubois, a été interné en Allemagne et que mon grand-père Toussaint a été nommé maire à sa place.

--Ah! vraiment, fait Louise, voilà pourquoi nous n'avons pas vu grand-papa, depuis quelque temps.

--Le fait est, dit M. Hoffner, que les maires sont très occupés. Rien que la collection des impôts et des réquisitions en argent leur prend beaucoup de temps. Il est vrai qu'ils sont indemnisés largement.

--Comment cela? demande mon père.

--Mon Dieu, M. de Brauchitsh a décidé de passer aux maires, pour les dédommager de leurs peines, une remise de 1 p. 100 sur la somme imposée au canton, et de 3 p. 100 sur la cote de la commune.

--Ah! diable! Ah! diable! fait mon père; mais c'est un métier très lucratif, que celui de maire prussien.

M. Zabulon Hoffner sourit. Il sourit comme ça chaque fois qu'il vient de nous donner une nouvelle qui a produit quelque effet. Depuis quelques jours, il nous en donne beaucoup.

Il paraît que les Allemands sont bien loin d'être tranquilles. Des événements graves sont imminents. Il se pourrait bien que, d'un moment à l'autre...

--Où? Quand? Comment? demandent ma soeur et Mme Arnal, intriguées.

M. Hoffner se fait tirer l'oreille, mais, peu à peu, se laisse arracher des détails.

Les Prussiens redoutent un mouvement de l'armée de Metz. Ils savent bien--et nous devons nous en douter aussi, si peu perspicaces que nous soyons--que le maréchal Bazaine n'est pas resté pour rien sous cette place forte. Il attendait le moment d'agir.

--Et ce moment est venu? implore Louise. Oh! dites-nous tout, monsieur Zabulon.

--Chut! dit le Luxembourgeois en mettant un doigt sur ses lèvres. Je ne sais encore rien,--rien de précis, tout au moins.--Mais, un de ces jours...

Ce jour est venu. M. Hoffner, après avoir fait fermer toutes les portes à clef, a tiré de dessous son gilet une feuille de papier de soie couverte de caractères microscopiques. C'est une dépêche apportée de Metz par un ballon.

--Un ballon! s'écrie Mme Arnal. Il est arrivé à Versailles? Il est?...

M. Hoffner, très digne, l'interrompt.

--Madame, je vous en prie, ne m'interrogez pas. J'ai juré de garder le secret. La moindre indiscrétion...

--Oh! alors, taisons-nous, fait ma soeur en roulant les yeux.

Le Luxembourgeois lit la dépêche. Elle est courte, mais expressive:

«Grande sortie de nuit a eu lieu. Maréchal Bazaine avait fait entortiller les pieds des chevaux dans linge et flanelle et rouler paille autour des roues des pièces et caissons. Prussiens complètement surpris dans leur sommeil et mis complètement en déroute. En avons fait un carnage affreux. Pris cent cinquante canons, dix drapeaux. Allemands sont dans situation la plus critique, toutes leurs communications coupées. Le maréchal, laissant seulement à Metz le nombre d'hommes nécessaires à la garde des remparts, va les poursuivre l'épée dans les reins. Avons vivres et munitions, mais manquons linge, bandes et charpie. Vive la France!»

--Enfin! s'écrie ma soeur! enfin!...

--Ils manquent de linge et de charpie, dit Mme Arnal, songeuse. Si l'on pouvait...

--C'est possible, madame, répond M. Hoffner. Très possible. A l'heure qu'il est, cette dépêche est parvenue dans toutes les villes non occupées par les Allemands et je ne doute pas que les dons de toute nature n'affluent bientôt à Metz, car les routes vont être libres, si elles ne le sont pas déjà. Mais, puisque les petits ruisseaux font des grandes rivières, si un comité de Dames se formait ici, je serais--ou plutôt nous serions, car je ne suis pas seul--en mesure de faire parvenir au maréchal les objets destinés à son armée.

--Mais comment?... demande Mme Arnal.

--Madame, je vous en supplie, ne m'interrogez pas.

Le comité est formé. Ma soeur travaille du matin au soir, comme une mercenaire. Une quantité de dames l'imitent. Mme Arnal en néglige son capitaine blessé qui commençait à se lever, pourtant.

--Enfin, que voulez-vous? dit-elle avec un soupir. Le devoir avant tout... Le devoir patriotique, bien entendu... Il y a tant de devoirs...

--Qu'on s'y perd? n'est-ce pas, demande en souriant le père Merlin qui est venu nous voir et qui a paru tout étonné de trouver le salon transformé en atelier de couture. Mais serait-il indiscret de vous demander, mesdames, pour qui toute cette lingerie?

Ma soeur lui fait des réponses vagues. Elle se défie de lui. C'est un mauvais patriote.

Moi, je me défie plutôt de M. Zabulon Hoffner. Il ne me revient pas. Et puis, il a prétendu l'autre jour que je pourrais bien travailler aussi, que ça m'amuserait. Depuis ce temps là, on me fait faire de la charpie et ça m'embête.

Tous les soirs on porte avec mille précautions de gros paquets chez le Luxembourgeois. Et, le lendemain, il arrive, souriant malignement, se frottant les mains, comme s'il était enchanté d'avoir joué un bon tour aux Prussiens.

--C'est parti! dit-il.

--Où?

XVI

M. Zabulon Hoffner est venu parler à mon père de deux de ses amis qui habitent Saint-Cloud et qui sont forcés d'abandonner la ville, exposée au feu des forts. La plupart des habitants de Saint-Cloud ont déjà, depuis le 5 octobre, quitté leurs demeures, mais MM. Hermann et Müller--les amis en question--ne se sont décidés à partir qu'à la dernière extrémité. On leur a offert un refuge au grand séminaire de Versailles, mais ils ne savent où mettre leurs meubles qu'ils ont tenu à emporter avec eux. Si M. Barbier était assez complaisant pour vouloir bien leur prêter un des hangars qui ne lui servent pas...

--Mais comment donc! a dit mon père. Certainement!

--D'ailleurs, a affirmé M. Hoffner, vous ne vous repentirez pas de leur avoir rendu service. Ce sont de fort honnêtes gens et, qui plus est, d'excellents patriotes. Je m'en porte garant. Du reste ce sont des Alsaciens: c'est tout dire.

--Alsaciens! a crié Louise. Des Alsaciens! Ah! qu'ils viennent! qu'ils apportent tout ce qu'ils voudront! N'est-ce pas, papa?

--Mais oui, mais oui. Monsieur Hoffner, vous pouvez dire à vos amis que le hangar est à leur disposition. Ils peuvent venir.

Ils viennent: M. Hermann, long et mince comme un pain jocko, sec comme un coup de trique, et M. Müller court et gros--loin du ciel et près de l'obésité.--Ils amènent avec eux quatre grandes voitures chargées de meubles. Après avoir fait force compliments, après avoir remercié mon père pendant un bon quart d'heure, ils ont fait procéder au déchargement. On a empilé le contenu des voitures sous le hangar, qui s'est trouvé à moitié plein.

--Il reste encore de la place, vous voyez, dit mon père, qui assiste à l'opération, avec moi.

--Heureusement, répond M. Müller, car nous en aurons besoin.

--Auriez-vous autre chose à apporter? demande mon père étonné.

--Oui, des meubles. Encore autant, à peu près; peut-être un peu plus.

--Votre établissement était donc bien important?

--Extrêmement important.

--Mais M. Hoffner m'avait dit, je crois, que vous étiez lampistes?

--Oui, lampistes, déclare Müller.

Mais Hermann ajoute bien vite:

--Lampistes-tapissiers. Nous faisions le commerce des meubles.

--C'est ça même, approuve Müller; nous vendions des meubles, comme ça, de temps à autre... Et nous avons même en dépôt quelques mobiliers que des amis nous ont confiés avant leur départ. Nous tenons expressément à ne pas les laisser à Saint-Cloud; ils n'auraient qu'à être volés ou détériorés... Du moment que nos amis ont eu confiance en nous...

--Je comprends ça, dit mon père. Mais vous n'avez pas apporté vos lampes.

--Ah! oui, nos lampes, fait M. Hermann légèrement gêné. Eh bien! nous avons réfléchi; nous les laissons à Saint-Cloud. C'est si fragile! Et que voulez-vous que les Prussiens en fassent? Ah! si c'était des pendules...

Il éclate de rire et nous l'imitons. Nous n'avons justement pas d'Allemands à loger pour le moment et nous invitons les deux associés à dîner.

Ah! qu'ils n'aiment pas les Prussiens, les lampistes-tapissiers! Nous sommes à peine au rôti qu'ils ont déjà chargé Guillaume et Bismarck de plus de crimes que n'en pourrait porter le bouc émissaire. Ils nous ont prouvé, clair comme le jour, que le feu avait été mis au Château de Saint-Cloud par les troupes prussiennes. Ils ont vu, de leurs yeux vu, des soldats activer les flammes et mettre le palais à sac.

--Et encore, monsieur, s'ils se contentaient de piller les monuments impériaux ou nationaux! Mais ils s'attaquent aux propriétés particulières; ils dévalisent les maisons. Il y a huit jours, un colonel a fait expédier huit pianos en Allemagne.

--C'est ignoble, dit ma soeur.

--Infâme! dit mon père.

--La race teutonne a été de toute antiquité une race de voleurs, affirme Müller.

--Et quand on pense, ajoute Hermann, que ces brigands rêvent de s'annexer notre chère Alsace, notre Alsace si loyale, si honnête, si française!

--La province la plus française, dit Müller la larme à l'oeil.

Les Alsaciens ne nous quittent que très tard, en s'excusant des dérangements qu'ils nous causent, en nous remerciant infiniment.

Le lendemain, ils reviennent--en s'excusant et en remerciant.--Cette fois-ci, ils n'ont pas quatre voitures de meubles derrière eux. Ils en ont cinq. Le hangar est plein jusqu'au toit.

--Dieu feuille que nous ne vous emparrassions pas longdemps! soupire Hermann.

Comment bourrons-nous chamais regonnaître fotre gomblaisance?

Et Müller, qui tient à hacher un peu de paille, lui aussi, avant de nous quitter, ajoute avec un gémissement:

--C'est pien tûr t'êdre opliché d'apantonner ses bénades!

--Quels braves gens! s'écrie ma soeur, quand ils sont partis. Une détresse pareille, ça fend le coeur.

Moi, c'est leur accent qui me fend les oreilles. On dirait, lorsqu'ils parlent, qu'ils se gargarisent avec de la ferraille, qu'ils roulent de vieux clous dans leur gosier. Et puis, ils me semblent un peu trop polis.

--La politesse ne gâte jamais rien, dit mon père. Vois donc, lorsque le général français Boyer est venu ici, il y a deux jours, si les Prussiens, qui pourtant sont des brutes, l'ont reçu impoliment!...

Ma foi, non. Les Prussiens ont été très honnêtes. Ils ont promené le général, plusieurs fois, de la préfecture où réside Guillaume jusqu'à la maison de la rue Clagny où demeure Bismarck, avec tous les égards dus à son rang. J'ai été faire le pied de grue, avec mon père, devant cette maison où flotte le drapeau tricolore de la Confédération germanique, pour apercevoir le général français.

Au bout d'une heure, il est sorti en calèche, accompagné de deux généraux prussiens. Des cuirassiers blancs escortaient la voiture. J'ai crié: «Vive la France!»

Les Prussiens ne m'ont rien dit, mais mon père m'a flanqué une gifle.

--As-tu l'intention de nous faire fusiller, galopin?

Qu'est venu faire à Versailles le général Boyer? Voilà la question que chacun se pose et à laquelle personne ne répond. M. Zabulon Hoffner lui-même ne peut nous donner aucune explication. Tout ce qu'il sait, c'est que le général arrive de Metz. Il sait aussi, mais il le dit tout bas, que le maréchal Bazaine a remporté de grandes victoires qui mettent les armées allemandes dans une vilaine situation. Plusieurs armées françaises couvrent la ligne de l'Eure et le général Trochu combine un mouvement tournant de la dernière importance.

--Il se pourrait même, déclare M. Hoffner--mais n'en parlez pas, je vous en prie--que le roi de Prusse soit complètement cerné à l'heure qu'il est et qu'il ne reste à Versailles que parce que le chemin de l'Allemagne lui est fermé. Ah! les Prussiens ne sont pas à la noce!

Ma soeur, qui exerce une surveillance minutieuse sur les allées et venues des soldats qui logent chez nous, qui épie leurs moindres mouvements et les impressions de joie ou de tristesse qui passent sur leurs visages, assure qu'ils sont plongés dans le désespoir le plus profond.

On ne le dirait guère. Ils ont des figures larges comme des derrières de papes, grasses comme des calottes de bedeaux et rouges comme des pommes d'api.

L'autre jour, j'ai assisté avec M. Legros au passage d'un cercueil allemand qu'on portait au cimetière.

--Les Prussiens tombent comme des mouches, m'a dit l'épicier; du reste, on s'aperçoit bien qu'ils sont tous malades.

Encore une maladie comme ça et on ne leur verra plus les yeux.

On ne parle partout, dans la ville, que d'un succès prochain, définitif. Mme Arnal a complètement abandonné son blessé qui se promène mélancoliquement, tout seul, en s'appuyant sur une canne. Je l'ai rencontré: il a l'air de s'amuser comme un curé sans casuel. A la maison, tous les soirs, nous nous livrons aux combinaisons stratégiques les plus extravagantes. Le père Merlin qui nous a surpris, deux ou trois fois, au milieu de nos calculs fantastiques, s'est moqué de nous très ouvertement. Ma soeur est furieuse contre lui. Elle prétend qu'il n'a jamais été Français et qu'il pourrait très bien être vendu aux Prussiens.

--On a vu des choses plus drôles, dit M. Zabulon Hoffner en branlant le menton.

Et Mme Arnal s'écrie:

--C'est un vieux rossignol à glands!

Parfois, lorsque nous n'avons pas d'Allemands à loger, Louise se met au piano et attaque la Marseillaise en sourdine. M. Hoffner l'accompagne.

Il chante comme une serrure.

Mais, tout à coup, la nouvelle de la reddition de Metz se répand. Les Allemands affirment que Bazaine a capitulé, le 28 octobre, et a mis bas les armes avec cent soixante-dix mille hommes. Ils illuminent la préfecture et, le soir, des retraites aux flambeaux parcourent la ville. Un journal rédigé en français par des Prussiens et auquel, dit-on, collabore le chancelier, donne les détails les plus circonstanciés sur la capitulation. Malgré tout, on refuse de croire au désastre.

Il faudrait être fou, dit M. Legros, pour ajouter foi aux affirmations du Moniteur officiel de Seine-et-Oise. Une ignoble feuille de chou que le roi de Prusse fait placarder sur nos murailles et qui ne contient que d'affreux mensonges. Personne ne devrait lire cet horrible papier.

--Je suis bien de votre avis, fait mon père.

Ce qui ne l'empêche pas de m'envoyer, tous les jours, lire le Moniteur officiel collé sur le mur de l'hospice. Je dois, en rentrant, lui faire un résumé fidèle de ce que contient le journal.

Le plus souvent, il contient de drôles de choses. Il prétend que la lutte est devenue impossible, que nous n'avons plus de soldats; nous manquons aussi de généraux et ceux qui restent sont mis en suspicion par les avocats et les journalistes qui aspirent à les remplacer. La France est divisée en deux camps: une minorité turbulente et malsaine, plus disposée à tourner ses armes contre les prêtres que contre les Prussiens--témoins ces mobiles de Lyon qui prenaient d'assaut des séminaires et des couvents de Carmélites;--et la grande majorité de la nation, effrayée de ces menaces de révolution sociale et demandant la paix à tout prix. Que lui importe l'Alsace et la Lorraine? Les Français n'ont plus depuis longtemps qu'un désir: vendre cher leurs produits et vivre grassement dans les jouissances de la matière.

Un jour, un article sur Gambetta et la guerre à outrance indigne tout le monde. Gambetta n'est qu'un tribun d'occasion, un rhéteur du café de Madrid, qui, sous le prétexte de défense nationale, vise au triomphe d'un parti. La France est gouvernée par des tragédiens, des tragédiens de petits théâtres, sans engagements fixes.

--C'est épouvantable! dit M. Legros.

--Peut-être, répond le père Merlin, mais ça me semble assez juste.

M. Legros a un geste d'indignation, mais il se contient. On ne fait même plus au père Merlin l'honneur de lui répondre.

A quoi bon? Malgré les rodomontades des Allemands, les bonnes nouvelles se succèdent. On remarque que, depuis quelques jours, une animation inaccoutumée règne dans le camp ennemi. Les Prussiens élèvent partout d'énormes retranchements. Ils viennent aussi d'arracher tous les rails des chemins de fer et les emportent dans des voitures. Qu'en font-ils? On parle mystérieusement de locomotives blindées qui devaient, pendant la nuit, transporter les troupes françaises en plein coeur de Versailles; on parle de ceci, de cela...

Pourtant, il faut se rendre à l'évidence: Metz a capitulé; il n'y a plus à en douter. Alors, c'est un concert de malédictions. On injurie Bazaine sur tous les tons possibles.

--C'est un traître! un bandit! un vendu!

Et le grand mot revient, le grand mot qui souligne toutes les catastrophes.

--C'est infâme!

--Le coup est bien douloureux pour Versailles, dit M. Legros. Il atteint dans son honneur la ville qui a donné le jour au général en chef de l'armée de Metz. Mais, ajoute-t-il, il ne faut pas désespérer. Nous avons juré d'élever nos coeurs. Que notre devise soit celle du gouvernement de la Défense nationale: A outrance!

On applaudit le marchand de tabac. Je voudrais bien l'applaudir comme les autres, mais quelque chose m'en empêche.

L'autre jour, une colonne de prisonniers français s'est arrêtée devant chez lui. Ces malheureux mouraient de soif.

--Donnez donc à boire à ces braves gens! a crié l'officier prussien qui commandait l'escorte, en se tournant vers l'épicerie.

Et j'ai vu M. Legros sortir de sa boutique, tout tremblant, portant un bol et un seau d'eau dans lequel les prisonniers ont puisé à tour de rôle.

Il me semble qu'il aurait pu donner du vin--ou au moins de l'eau rougie, de l'abondance. Maintenant, comme il a juré d'élever son coeur, il tient peut-être à garder son vin pour lui. Ça doit élever les coeurs, le vin pur.....

M. Zabulon Hoffner nous apporte les meilleures nouvelles du voyage diplomatique de M. Thiers, que nous suivons avec anxiété depuis quelque temps.

Car, il ne faut pas croire que M. Thiers est toujours la vieille crapule qu'il était lorsqu'il s'est opposé, au mois de juillet, à la déclaration de guerre. On ne parle plus de l'envoyer à Coblentz; on parle de l'envoyer au Panthéon--le plus tard possible, bien entendu.--C'est un grand homme, un citoyen illustre; ce peut être un sauveur.

M. Legros l'affirme.

--Si M. Thiers réussit, s'écrie-t-il, les Prussiens sont fichus! C'est moi qui vous le dis.

XVII

Il y a quelque temps déjà que nous n'avons vu M. Beaudrain. Nous savons qu'il est malade. Malade de peur. Le 25 octobre, jour de la sortie de la Jonchère, lorsque le canon français, se rapprochant, semblait toucher aux portes de Versailles, il a été pris d'une crise de nerfs. Il a fallu le remonter à grand'peine de sa cave où il s'était blotti et le transporter mourant dans sa chambre.

Un billet de lui nous apprend qu'il vient de quitter le lit et qu'il a obtenu des autorités prussiennes un sauf-conduit qui lui permettra de se rendre à Caen, où demeure sa famille. Il s'excuse de ne pouvoir venir nous faire ses adieux, mais il craint, s'il se promenait dans la ville, d'être victime de quelque accident. Il sait que les Allemands lui en veulent, etc., etc.

--Si nous allions le voir? demande mon père. C'est bien le moins que tu ailles serrer la main de ton professeur avant son départ, Jean.

Nous partons. M. Legros, qui n'a justement rien à faire, nous accompagne. Quant à Mme Arnal, elle ne peut nous suivre, à son grand regret; elle est obligée d'aller chercher son blessé qui est parti prendre l'air dans le parc et qu'elle a promis de rejoindre avant quatre heures, pour le ramener chez elle.

--Il s'impatienterait, vous comprenez; et les malades, c'est tellement nerveux! Un rien entrave leur guérison. Un rien! la moindre contrariété!...

Mais elle nous remet une lettre à l'adresse de son mari, à Paris, en nous chargeant de prier M. Beaudrain de la faire parvenir, par un moyen quelconque, dans la capitale assiégée.

--Ce pauvre Adolphe! Il sera si content d'avoir de mes nouvelles!...

Le professeur demeure dans une maison contiguë au lycée. L'entrée principale donne sur l'avenue de Saint-Cloud, mais M. Beaudrain a la jouissance d'une entrée particulière sur une cour du lycée; c'est la cour des cuisines. M. Beaudrain est très fier de cette entrée.

Il n'y a pas de quoi. La cour est petite, sale, puante. De tous côtés gisent des instruments culinaires absolument infects, des marmites barbouillées de graisse, des casseroles vert-de-grisées. Des tas de vieux haricots et de lentilles, des os moussus, des rognures de légumes putréfiés entourent des cuves et des tonneaux pleins d'eau sale. Sur cette eau nagent des langues de pain, des rondelles de carottes, des poireaux qui ressemblent à des algues, des feuilles de choux blafardes, et, de temps en temps, apparaît la forme indécise d'un arlequin qui fait la planche. Une odeur repoussante monte de cette cour, passe par l'entrée particulière et nous poursuit dans l'escalier.

Nous trouvons le professeur en train de faire ses malles. Il nous explique qu'il se hâte, car il a peur que les Allemands se ravisent et lui enlèvent son sauf-conduit. M. Beaudrain me fait pitié; ce n'est plus que l'ombre de lui-même. Il est horriblement troublé et, réellement, il ne sait plus ce qu'il fait. Il renverse son encrier dans un carton à chapeau et remplit de chaussettes sales et de vieux faux-cols un tuyau-de-poêle tout neuf. Il bredouille, tout en continuant ses préparatifs, des phrases inintelligibles. La lettre de Mme Arnal l'embarrasse beaucoup; il ne sait où la fourrer. Si les Prussiens la découvraient! Enfin il déclare que, pour plus de sûreté, il la mettra dans ses bottes.

Nous nous en allons après lui avoir souhaité un bon voyage et le professeur, en nous reconduisant, semble retrouver la moitié de sa langue. Il murmure:

Non patriam fugimus; nos dulcia linquimus arva...

Et, après du Virgile, du Casimir Delavigne:

Adieu, Madeleine chérie...

La maison de M. Beaudrain s'appelle Madeleine? Je l'ignorais...

... Qui te réfléchis dans les eaux...

Les eaux grasses...

Nous traversons la cour infecte et nous allons sortir quand le concierge du lycée nous barre le passage. Un convoi de blessés entre dans l'établissement scolaire, qu'on a converti en ambulance. La vue des voitures, dont les bâches de toile grise portent la croix rouge, et d'où sortent des gémissements, me glace le sang dans les veines.

--Tous des blessés prussiens, murmure le concierge; on ne met pas de Français ici.

--Ah! dit M. Legros, tout bas, si l'on pouvait les achever!

Le concierge nous donne des détails. D'après lui, toutes les nuits, on emporte des cinquantaines de cercueils. Les Prussiens enterrent leurs morts la nuit pour ne pas laisser voir leurs pertes.

--Quand je vous dis qu'ils tombent comme des mouches! murmure le marchand de tabac.

Et il ajoute:

--Si vous voulez, Barbier, nous irons jusqu'au Château. J'ai l'habitude de donner, tous les huit jours, quelque chose pour les blessés français. C'est ma femme qui veut ça. Une idée de femme. Elle voulait que je donne dix francs. Je donne cent sous. C'est assez.

--Mais, demande mon père, on vous laisse donc pénétrer dans l'ambulance du Château?

--Non, non. Seulement, je passe devant, tout près. Je fais signe à un curé--un curé français, l'abbé Chrétien--qui se trouve toujours là l'après-midi, et il vient prendre mon argent qu'il distribue entre les Français. Ah! il n'y a pas de danger qu'il en donne un sou aux Allemands! Tout pour les nôtres! On peut se fier à lui pour ça. Tout le monde le sait. Vous connaissez l'abbé Chrétien?

--Je l'ai vu. Il a une sale tête.

--Vous trouvez? C'est un bien brave homme. Et un patriote! Je ne vous dis que ça...

Nous arrivons au Château. Nous passons devant la galerie des maréchaux où est installée l'ambulance. Nous passons et nous repassons, et M. Legros, qui regarde par toutes les fenêtres, n'aperçoit pas l'abbé Chrétien.

--C'est qu'il n'est pas là... c'est qu'il n'est pas venu... Ah! voilà une soeur de charité.

Il lui fait signe. Deux minutes après, la soeur ouvre la porte et s'approche de nous. Elle a, sous la cornette, une belle figure triste et pâle.

--Ma soeur, dit le marchand de tabac, je voudrais vous remettre un peu d'argent... un peu d'argent pour les blessés... D'habitude, je donne la même somme, tous les huit jours, à l'abbé Chrétien...

Il allonge la pièce de cent sous vers la main qu'a tendue la soeur.

--Mais, ajoute M. Legros, il est bien entendu que c'est pour les nôtres, pas pour les Prussiens... rien que pour les nôtres...

La soeur a retiré la main et, étendant le bras vers la longue galerie où souffrent les mutilés:

--Pour tous, dit-elle.

M. Legros est stupéfait.

--Mais, ma soeur, voyons... je ne peux pas... pour les Prussiens... je ne peux pas...

--Alors, gardez votre argent, mon frère. Je ne peux pas le prendre.

Et la soeur est rentrée, droite et calme, dans l'ambulance dont elle a fermé la porte tout doucement.

M. Legros est furieux; mon père aussi.

--Ah! la béguine! la garce! la sale béguine! Avez-vous vu ça? Pas pour deux sous de patriotisme! Pas un liard de coeur! C'est honteux!...

Et le marchand de tabac frappe sur la pièce de cent sous qu'il a remise dans le gousset de son gilet.

--J'aimerais mieux la jeter dans la pièce d'eau des Suisses que de la donner aux Prussiens!

--Sacré nom d'un chien! vous avez raison, dit mon père. Et on appelle ça des soeurs de charité! Quelque chose de propre!...

En rentrant, nous trouvons à la maison Justine, la femme de chambre de la tante Moreau. Elle vient prier mon père, de la part de la tante, de venir la voir le plus tôt possible à Moussy.

--Diable! dit mon père, ça tombe mal. J'ai justement à faire ce soir avec M. Zabulon Hoffner, au sujet d'une chose... d'une machine... très importante... Et je serai probablement très occupé pendant quelque temps...

Mon père réfléchit.

--Si on envoyait Jean? demande ma soeur. Puisque ma tante se plaint surtout de la solitude dans laquelle elle vit, à ce qu'affirme Justine... Ça lui ferait une société.

Il me semble que Louise dispose de moi bien cavalièrement. Petite péronnelle! Attends un peu! Mais mon père approuve l'idée qu'elle vient d'émettre et je suis prié--pas trop poliment--d'aller m'habiller.

--Tu resteras à Moussy deux jours, trois jours, peut-être une semaine. Ça dépend. Tu ne t'y ennuieras pas plus qu'à Versailles, après tout.

Une heure après, je pars avec Justine.

XVIII

--Mon enfant, on veut me faire mourir!

Je n'oublierai jamais ce cri que pousse ma tante, lorsque je pénètre dans le salon du Pavillon où l'on a roulé son fauteuil, devant la cheminée.

--On veut me faire mourir! On veut me tuer! Je suis entourée d'assassins! Jean, viens ici, mon petit Jean, tout près de moi, là...

J'approche, très ému. Ma tante me fait peur. Elle a l'air d'un spectre. C'est malgré moi que je lui tends mon visage et je frémis quand, de ses lèvres froides, elle pose un baiser sur ma joue. Elle tient mes deux mains dans les siennes--des mains de glace--et je sens ses ongles m'entrer dans la chair pendant qu'elle creuse mes yeux de ses prunelles froides où brille un point blanc, terrible.

Une idée m'empoigne; ma tante est folle! J'essaye de me dégager. Je ne veux pas rester là. Elle est folle!

--Ne t'en va pas, mon petit Jean. Je t'en prie... Assieds-toi là, tiens, près de moi, tout près...

La voix est lugubre et douce; une voix de mourant.

--Prends une chaise... Mets-toi près du feu... Je suis si heureuse de te voir...

Et, brusquement, d'un ton rauque:

--Ton père est-il venu avec toi?

--Non, ma tante. Il est très occupé pour le moment. Il a dit qu'un de ces jours... sans faute... il viendrait vous voir. Louise aussi.

La vieille femme porte la main à son coeur:

--Ah!... Eh bien! tant mieux... oui, tant mieux... un de ces jours!... pourvu que je n'y sois plus...

Elle éclate en sanglots. Et, tout d'un coup, tendant vers moi ses bras décharnés:

--Jean! pardon, pardon! pardonne-moi! Dis-moi que tu me pardonnes... que tu m'aimeras tout de même... que tu ne me le reprocheras jamais... quand je serai morte... que... Ah! mon Dieu! mon Dieu!...

Je me suis jeté à ses genoux.

--Ne pleurez pas, ma tante, je vous en supplie...

--Si, si! il faut que je pleure... c'est honteux... c'est misérable... Ah! qu'on est lâche quand on est vieux... Laisse-moi pleurer... ma vie ne valait pas la peine...

--Ma tante, je vous en prie...

Je cherche des mots; je n'en trouve pas. Il faut que j'appelle quelqu'un.

--Justine!

Mais ma tante bondit dans son fauteuil et me saisit par le bras.

--N'appelle pas?... Je te défends!... Cette fille ne m'obéit plus... Elle obéit à lui. Il la paye... J'en suis sûr...

Je la regarde, stupéfait. Elle n'a point lâché mon bras; elle m'attire à elle.

--Jean, tu es grand, tu es raisonnable, tu es presque un homme. Eh! bien, écoute. Je vais te parler comme je parlerais à ton père, s'il était ici. Je vais tout te dire. Écoute-moi bien. Et, plus tard, quand je serai morte, quand on dira que je n'étais qu'une vieille gueuse, tu pourras...

Elle recommence à pleurer et, à travers ses sanglots, me raconte des choses affreuses. Depuis près d'un mois, des scènes atroces ont lieu chez elle; les Prussiens ont choisi le Pavillon pour s'y livrer à tous les excès, à toutes les orgies, à tous les outrages.

--C'est inimaginable, ce qu'ils ont fait, mon enfant. Il y a des choses que je ne voudrais dire pour rien au monde; j'ai été près d'en mourir de frayeur et de honte. Eh bien, ce que tu ne croiras pas, c'est qu'ils étaient payés pour le faire...

--Payés! ma tante; et par qui?

Elle me regarde douloureusement.

--Pauvre, pauvre petit!

Puis, rassemblant ses forces, hachant les mots, coupant les phrases de soupirs:

--Celui qui les payait est venu... quand il m'a vue à bout de forces... n'en pouvant plus. Et il m'a proposé de faire cesser ces... ces choses... de faire partir les Prussiens de chez moi... à condition... que je vous... que je vous dépouille, mes pauvres enfants... que je vous déshérite... Et moi, lâche, lâche, pour conserver ma vie... ma misérable vie que je sentais s'en aller... j'ai accepté... j'ai fini par accepter... Et ils sont revenus! Ils sont revenus hier! Ils ont recommencé... Tout le monde est vendu à lui. Il veut me faire mourir!... mourir!... Mais je ne veux pas mourir! Jean, je te demande pardon, mais défends-moi, défends-moi... Jean!...

Et ses bras qu'elle a croisés autour de mon cou, tout d'un coup se détendent, battent l'air, et la pauvre vieille se laisse tomber, toute blanche, sur le dossier du fauteuil.

Cette fois, j'appelle. J'appelle à grands cris.

Justine accourt.

--Ah! mon Dieu! madame qui se trouve mal! Quel malheur!

Elle s'empresse; mais au bout d'un quart d'heure, ma tante n'est pas revenue à elle. Le pouls est faible, presque imperceptible. Elle respire difficilement.

--Monsieur Jean, je vais envoyer chercher le médecin, me dit la femme de chambre. C'est le major allemand qui nous sert de médecin. L'autre est parti. Mais... comme on ne sait jamais... si vous vouliez aller chercher M. Toussaint.

--Oui, j'y vais.

Je pars en courant. J'ai déjà dépassé la ferme de Dubois, l'ancien maire, lorsque des appels, derrière moi, me font tourner la tête.

--Pst! pst! petit, écoute donc un peu.

Une femme vêtue en paysanne, me fait des signes, de la porte de la ferme. Je la reconnais; c'est la femme de Dubois. J'approche.

--Que me voulez-vous, madame?

--Où vas-tu si vite que ça? Chez ton grand-père, au moins?

--Oui.

Elle se campe devant moi et, clignant de l'oeil:

--Alors, c'est que la vieille est claquée?

--Quelle vieille?

--Eh! ta tante, donc! la dame du Pavillon! Petit malin, va! Comme si on ne connaissait pas vos affaires!

Je reste tout interloqué. Cette femme se moque de moi, c'est clair.

--Madame, vous n'êtes guère polie. Dans tous les cas, si vous vous intéressez à ma famille, apprenez que ma tante Moreau n'est pas morte.

--Si je m'intéresse!... Petit bandit!...

La femme de Dubois a sauté sur moi et, m'attrapant par ma cravate--une belle cravate bleue toute neuve--:

--Eh bien! quand elle sera morte, tu pourras dire à ton grand-père, à ton vieux cochon de grand-père, de te payer une cravate encore plus belle que celle-là. Ça ne le gênera pas, car il aura pu mettre dans son sac l'argent de la vieille qu'il est en train de tuer par-dessus celui qu'il a reçu pour faire envoyer mon mari en Prusse et pour vendre l'officier de francs-tireurs qu'on a fusillé là-bas dans le pré. Entends-tu, morveux? Et, tiens, voilà pour toi!

Elle lâche ma cravate et me flanque une paire de gifles.

--Graine d'assassin! petit-fils d'assassin!

Elle ferme sa porte à la volée. Je reste là, hébété, sans voir, sans oser comprendre. Puis, des larmes s'échappent de mes yeux et je cours me jeter à plat-ventre derrière un buisson où je reste à pleurer, malgré le froid, jusqu'à ce qu'il fasse nuit noire. Alors, j'ai peur; et je rentre au Pavillon en tremblant, me retournant à chaque pas pour regarder derrière moi.

--Vous n'avez donc pas été chercher votre grand-père? me demande Justine.

--Non... Je me suis amusé en route... Et puis, il était trop tard...

--Heureusement qu'il est venu tout à l'heure. Il vient de s'en aller. Je vous conduirai demain matin chez lui pour déjeuner.

Des détonations éclatent dans le salon. On dirait des coups de pistolet.

--Qu'est-ce qu'il y a, Justine?

--Oh! rien, monsieur Jean, rien du tout. Ce sont les Prussiens qui s'amusent. C'est leur habitude, le soir. Ils enlèvent les balles de leurs cartouches et jettent les cartouches dans la cheminée. C'est très drôle; ça fait comme un feu d'artifice; et puis, il n'y a pas de danger, puisque les balles sont enlevées.

De nouvelles détonations crépitent. J'entr'ouvre la porte du salon. Devant la cheminée où pétille un feu de bois, ma tante est assise, la figure terreuse, les yeux fermés, les bras pendants. De chaque côté d'elle, un sous-officier prussien, dodelinant de la tête, ivre sans doute, dépouille des cartouches dont il jette les culots au feu. Il y a un tas de balles par terre. A chaque cartouche qui éclate, la vieille tressaute. C'est tout. Elle n'ouvre même pas les yeux.

--Justine! Justine! Il faut dire aux Prussiens de s'arrêter!

--Ah! bien, oui! Allez donc leur dire un peu, pour voir, monsieur Jean. Vous verrez comment vous serez reçu!

--Alors, il faut emmener ma tante, la porter dans sa chambre...

--Mais ça la distrait, ça, monsieur Jean!

--Il faut l'emmener dans sa chambre! Entendez-vous? Tout de suite!

--C'est bon, monsieur Jean, c'est bon, ne vous fâchez pas. Si vous y tenez...

Justine appelle la cuisinière--une paysanne des environs--et, à nous trois, nous transportons la pauvre vieille dans sa chambre. Elle ouvre les yeux en route, me regarde, mais ne prononce pas une parole.

--Là, dit Justine. Je vais la déshabiller et l'aider à se coucher. Allez donc dîner, monsieur Jean. Votre dîner est servi, en bas, dans la salle à manger. J'attends que vous soyez parti pour déshabiller madame.

Je descends. Je dîne en deux bouchées et je demande à remonter auprès de ma tante.

--Elle dort, déclare la femme de chambre. Le médecin a défendu de la déranger. Vous la verrez demain matin, monsieur Jean. Ah! cette pauvre madame! Elle est bien malade, voyez-vous. Nous faisons ce que nous pouvons, pourtant... Quelquefois, il y a du mieux. Ainsi, depuis deux jours elle se lève. C'est déjà quelque chose, puisque dernièrement elle est restée quatre jours couchée. Cette fois-là nous avons bien cru que c'était fini....

Justine parle longtemps. Je finis par ne plus l'entendre. Je ne comprends plus. Je n'ai plus d'idées. Il me semble qu'on m'a coulé du plomb dans le cerveau.

--Voulez-vous vous coucher, monsieur Jean?

--Oui... Oui...

On me conduit à la chambre qu'on m'a préparée, une chambre du premier étage, tout au bout du Pavillon. D'habitude, je couchais au rez-de-chaussée, dans une chambre contiguë à celle de ma tante.

--C'est moi qui couche là maintenant, me dit Justine. C'est tout à côté de madame. Si elle a besoin de quelque chose, la nuit...

Je suis exténué, j'ai la tête en feu. Je m'endors d'un sommeil lourd. Je fais un rêve étrange, dans lequel je vois passer le paysan que les Prussiens escortaient--celui qu'on a fusillé, dans le pré;--j'assiste à son exécution; et, immédiatement après le bruit déchirant du feu de peloton, il me semble pendant longtemps, oh! longtemps, entendre des cris affreux, des hurlements, un vacarme épouvantable... Puis, le bruit s'apaise... et je me vois, fuyant à Versailles, à travers le bois et poursuivi par mon grand-père qui, pour me saisir étend des mains toutes rouges...

J'entends une clef grincer dans la serrure. Je me réveille en sursaut, terrifié, couvert de sueur. C'est Justine qui entre.

--Monsieur Jean, habillez-vous vite... Il est sept heures... Et votre tante... votre pauvre tante...

Une idée me traverse le cerveau. Je me dresse sur mon séant.

--Morte?

--Non... non... mais...

--Justine! dites-moi la vérité!

--Venez vite, monsieur Jean...

Deux minutes après, je suis en bas. La chambre de ma tante est éclairée par des bougies. Tout au fond, un chirurgien-major allemand, en uniforme, est assis, les jambes croisées, sur une chaise basse. Au pied du lit, près d'une table sur laquelle est posé un crucifix, la cuisinière campagnarde est agenouillée, un mouchoir appuyé sur les yeux. Et, sur les oreillers blancs, des cheveux gris, le haut d'une face couleur de terre apparaissent au-dessus du drap remonté très haut et qu'ont agrippé avec rage des doigts longs et amincis. Les doigts semblent se resserrer de plus en plus, les paupières battent, doucement. Mais les mains semblent s'ouvrir. Les doigts se détendent, par saccades, les paupières se relèvent, l'oeil se retourne et une grosse bille, toute blanche, paraît sortir de l'orbite.

La paysanne fait le signe de la croix et je m'appuie à la cheminée pour ne pas tomber.

Un coup de sonnette retentit.

--Voilà M. Toussaint, dit Justine qui pleure à chaudes larmes. Je vais lui ouvrir.

Je la suis; mais je ne dépasse pas le salon. Aussitôt que la femme de chambre en est sortie, j'ouvre tout doucement une fenêtre, j'enjambe la barre d'appui et je me laisse glisser à terre.

Et je me sauve, à travers champs, à travers bois comme dans mon rêve, dans la direction de Versailles, en courant de toutes mes forces...

Graine d'assassins! Petit-fils d'assassin!

Oh! que j'ai peur! oh! que j'ai honte!... Je ne veux plus voir mon grand-père!...

Jamais!... Jamais!...

XIX

Quelques jours se sont passés. Je me suis raisonné. J'ai réfléchi. Je ne dirai rien.

Bien que je ne puisse chasser de mon esprit le souvenir des tableaux terribles que j'ai vus se dérouler devant moi, bien que les paroles affreuses de la paysanne me poursuivent sans relâche, bien que je sente sa dernière insulte imprimée sur mon front comme avec un fer rouge, je suis décidé à garder pour moi la honte, à ne rien révéler des turpitudes qui me font frémir et crier, la nuit, à ne pas trahir le secret des ignominies qui m'écrasent.

L'autre matin, pourtant, en revenant de Moussy, j'ai été près de tout dire. Mais, aux premiers mots, j'ai senti le rouge de la confusion me monter au visage et j'ai compris que je ne pourrais jamais prononcer les paroles qui me brûlaient la langue, qui m'étranglaient pourtant, que j'avais besoin de hurler. Et j'ai raconté seulement la mort de la tante, devant moi; j'ai dit l'épouvante que ce spectacle m'avait causé, et comment je m'étais sauvé, sans trop savoir pourquoi, pris de peur.

Mon père et ma soeur, heureusement, n'ont pas trop insisté. Ils ne m'ont pas semblé s'affecter outre mesure de la mort de la tante Moreau. Et lorsqu'ils sont partis pour Moussy, le jour des funérailles, ils n'avaient pas du tout--même ma soeur--des figures d'enterrement.

Moi, je n'ai pas été à l'enterrement. J'ai fait le malade. Je ne pourrais pas supporter la vue de mon grand-père.

J'ai passé la journée dans ma chambre, à pleurer, à écouter le frottement des rabots sur les planches, le grincement des scies dans les pièces de bois. Car, pendant mon absence, le chantier, qui chômait depuis longtemps, a repris son activité. Cela m'a fort étonné, à mon retour. Comment le travail a-t-il recommencé, tout d'un coup? Pour qui travaille-t-on?

Mon père, à qui j'ai posé ces questions, m'a fait des réponses vagues. On dirait qu'il est embarrassé, qu'il a quelque chose à cacher. Mais, aujourd'hui, je vais savoir à quoi m'en tenir. Mon père et ma soeur sont partis ce matin, de bonne heure. Ils vont à Moussy, pour la levée des scellés, et ne rentreront guère avant une heure, pour déjeuner. Midi va bientôt sonner et les ouvriers enfilent déjà leurs vestes. Je descends au chantier et je m'approche du contremaître.

--Monsieur Benoît, pour qui donc travaille-t-on, maintenant?

--Comment! monsieur Jean, vous ne le savez pas? Mais, pour l'état-major.

--L'état-major allemand?

--Dame!

--Alors, mon père travaille pour les Allemands?

--Pourquoi pas? Tiens! si les Prussiens ont besoin de bois, on serait bien bête de ne pas leur en fournir, pourvu qu'ils paient.....

Le contremaître se rapproche de moi et, tout bas:

--Les Prussiens font de grands travaux dans ce moment-ci. J'ai vu ça l'autre jour, dans le parc de Saint-Cloud, en allant livrer des madriers; ils établissent des batteries, des redoutes, un tas de machines. C'est pour bombarder Paris, vous comprenez.

--Bombarder Paris!

--Ni plus ni moins. Alors, voyez-vous, il y aura de sacrées fournitures de bois à leur faire. Ah! le patron a eu une fière chance de tomber là-dessus..... Moi, je crois que c'est M. Zabulon Hoffner qui lui a fait avoir ça... Vous savez, le vieux vilain, qui a des lunettes?

--Oui, je sais... Ah! vous croyez?

--Oui. Une fois que le patron m'avait fait demander, pour savoir si je pourrais embaucher assez d'ouvriers dans la ville, je l'ai trouvé en conversation à propos des fournitures avec le citoyen en question... Et puis, vous savez, ce particulier-là a bien une tête à s'entendre avec les Prussiens... Ça ne m'étonnerait même pas, qu'il ait demandé une bonne petite commission à votre papa.....

--Jean!

Je me retourne. C'est mon père qui m'appelle par la fenêtre de la salle à manger. Il a l'air en colère.

--Viens ici tout de suite!

--Oui, papa.

Je prends tout doucement le chemin de la maison. Je sais ce qui m'attend: un bon savon pour avoir causé avec les ouvriers. C'est l'affaire d'un quart d'heure. Mon père y met le temps.

--Jean, tu es un petit malheureux!

Quel drôle de début! Mon père éprouve-t-il le besoin de changer la forme de ses prologues?

--Tu m'as menti!

Mon père me crie ça d'une voix furieuse. Il n'est pas question des ouvriers. Qu'y a-t-il?

--Tu m'as menti! Tu as menti à ta soeur! Tu as menti à tout le monde!

--Mais, papa... mais, papa...

--Viens ici, et tâche de dire la vérité, cette fois. Lorsque tu es arrivé chez ta tante, au Pavillon, l'autre jour, que s'est-il passé?

--Mais, rien, papa.

--Sacré nom d'un chien! si tu continues à mentir, tu auras affaire à moi!... Que s'est-il passé? que t'a dit ta tante, pendant le temps que tu es resté seul avec elle, en arrivant? Car tu es resté seul avec elle, j'en suis sûr; la cuisinière nous l'a dit. N'est-ce pas, Louise?

--Oh! certainement. Du reste, regarde donc la figure de Jean. Regarde-le rougir.

Je rougis, parce que je comprends, maintenant, pourquoi mon père m'a appelé. Il peut m'interroger tant qu'il voudra; je ne dirai rien.

--Allons, veux-tu parler? que s'est-il passé?

--Rien.

--Que t'a dit ta tante?

--Elle m'a dit qu'elle était bien malheureuse... et bien malade... C'est tout.

--Et puis?

--Et puis elle s'est évanouie.

--Et alors?

--Justine a envoyé la cuisinière chercher le médecin allemand...

--Et toi, on t'a envoyé chercher ton grand-père?

--Oui, papa.

--Y as-tu été?

--Non, papa.

--Et tu es resté près de deux heures dehors! Qu'as-tu fait pendant ce temps-là?

--Je me suis amusé en route.

--Pendant deux heures! Par le froid qu'il faisait!... Tu ne veux pas dire ce que tu as fait? Tu ne veux pas le dire?... Tu veux continuer à mentir! Petit misérable!

Mon père s'avance vers moi, la main haute. Mais il se contente de m'empoigner par le bras et de m'amener devant lui, à côté de Louise.

--Reste là, gredin! Et, puisque tu ne veux pas parler, je vais parler pour toi, moi! je vais te dire ce que tu as fait. Tu as été chez ton grand-père. Tu es resté chez lui jusqu'à la nuit! Et tu t'es entendu avec lui pour laisser mourir ta tante sans nous prévenir!... Est-ce cela, hein? Est-ce vrai, dis? Crois-tu que je voie clair, malgré tes mensonges?...

Mon père se lève et me secoue de toutes ses forces.

--Et maintenant, tu vas nous dire ce qu'il t'a donné, le père Toussaint, ce qu'il t'a promis, plutôt, pour te faire son complice. Tu vas nous le dire! Et tout de suite! Parle!

--Allons, parle donc! s'écrie ma soeur en grinçant des dents. Maintenant que c'est fait!...

--Je n'ai pas été chez grand-papa!

Mon père m'allonge une gifle terrible.

--Non! je n'y ai pas été!

--Alors, qu'as-tu fait?

--Rien!

Mon père se rassied, blanc de colère. Pendant deux minutes, un grand silence; on n'entend que le bruit que font les pieds de ma soeur en trépignant sur le parquet.

--Allons, Jean, mon petit Jean, reprend mon père, d'une voix qui veut être douce, mais qui est aigre,--les mains tremblent, les yeux brillent, les dents s'entre-choquent.--Mon petit Jean, tu ne veux pas me désoler, nous réduire au désespoir. Tu vas nous dire... tout, n'est-ce pas? Nous ne t'en voudrons pas. N'est-ce pas, Louise?...

--Oh! s'il dit tout, je ne lui en voudrai pas, sûrement.

Et ma soeur me lance un coup d'oeil féroce.

--Tu nous as fait bien du mal, pourtant!... Sais-tu ce que tu as fait? Sais-tu de quel malheur tu es cause?... Je vais te l'apprendre: tu sais que ta tante Moreau devait vous laisser les deux tiers de sa fortune, à toi et à ta soeur; elle avait fait un testament, déposé chez un notaire de Versailles. Tu sais cela, n'est-ce pas?

Je ne réponds pas. Mon père frappe du pied et continue en crispant les doigts sur son pantalon:

--Eh bien, ce matin, chez elle, en brisant les scellés, on a découvert un testament, un nouveau, datant de huit jours, qui institue ton grand-père--le père Toussaint--légataire universel!

Mon père hurle les derniers mots. Il compte sur un effet. Mais je ne bronche pas.

--Légataire universel! Entends-tu? Comprends-tu?... Et le dernier testament annule l'autre... l'autre, qui vous laissait une fortune à chacun! quinze mille francs de rente. Comprends-tu, hein?... Et vous n'avez plus rien! rien! rien!... Et le père Toussaint a tout! tout!... Comprends-tu?... Comprends-tu que vous avez été volés, ta soeur et toi? Indignement, atrocement volés!... Et ta tante avait dû te prévenir de ça! Elle t'en avait prévenu, j'en suis convaincu! Moralement convaincu!... Et tu aurais dû venir nous prévenir, nous avertir immédiatement, sans perdre une minute!... Je serais accouru! J'aurais fait déchirer ce testament! Et vous auriez eu l'argent, tout l'argent!... Et, au lieu de cela, tu t'en vas chez ton grand-père, tu restes deux heures chez lui, tu te laisse entortiller par cette vieille canaille... Allons, Jean, voyons, si tu as un peu de coeur, mon petit Jean, dis-nous tout ce que tu sais; raconte-nous ce que t'a dit ta tante, ce qu'elle t'a dit de ton grand-père, des moyens qu'il a employés... C'est lui, n'est-ce pas, qui la rendait si malheureuse?... Réponds!... Mais réponds donc!...

--Ma tante ne m'a rien dit.

Mon père se lève.

--Ta tante ne t'a rien dit? Tu persistes...

--Non! Elle ne m'a rien dit.

--Prends garde à toi, Jean! Prends garde à toi!... Si tu ne dis pas la vérité, si tu ne dis pas ce que tu as fait chez ton vieux voleur de grand-père...

--Je n'ai pas été chez grand-papa!

Mon père lève le poing; mais je me gare et je reçois, sur le coude, un coup terrible qui m'engourdit le bras et m'envoie rouler jusqu'à la porte.

--Menteur! Hypocrite! Jésuite!

Et ma soeur, toute droite, le visage vert, la bave aux lèvres, s'écrie en me tendant le poing:

--On devrait te mettre dans une maison de correction!

Une maison de correction! Oh! j'aime mieux y aller que de rester ici! Je ne veux plus rester ici! Je ne veux plus! Et je m'écrie en regardant mon père bien en face:

--Mettez-moi dans une maison de correction! J'aime mieux ça!

J'ouvre la porte, furieusement, je traverse le corridor et je me précipite dans la rue.

XX

Je m'en vais, sanglotant, le mouchoir appuyé sur les yeux.

--Eh bien! maître Jean, on pleure? Qu'est-ce qu'il y a donc?

C'est le père Merlin qui rentre chez lui et qui m'a vu venir, de loin, en ce triste équipage. Je m'essuie le visage rapidement et je relève la tête.

--Tu as la figure toute rouge. Est-ce qu'on t'aurait battu?

--Oui... oui, monsieur...

--Et qui? Ce n'est pas ton père, je pense?

--Si, monsieur...

--Qu'est-ce que tu as donc fait?

Je ne réponds pas. Je recommence à pleurer. Le père Merlin me prend par la main.

--Allons, entre chez moi. Tu me raconteras tes chagrins... si tu veux. Et tu te chaufferas, au moins; tu dois geler, dans la rue; il fait un froid de chien, ce matin...

Je suis assis dans la salle à manger, au coin du feu, la tête dans les mains, sanglotant toujours.

--Alors, on n'a pas été sage? On a fait de grosses bêtises? Qu'est-ce qu'on a fait, allons?

--Oh! oh! oh!... monsieur Merlin... si je vous disais...

--Pourquoi pas? C'est donc bien grave?

--Oh!... oui. C'est affreux, allez... Je n'ose pas... non...

Et je secoue la tête en regardant le vieux qui fixe sur moi ses yeux brillants. Ces yeux m'attirent; je vois dans ces prunelles calmes de la loyauté et de la douceur, de la bonté pour les faibles, de la sympathie pour les souffrants. Tout remué encore par la scène atroce à laquelle je viens d'assister, le cerveau plein d'images horribles, le coeur débordant de terreur et de honte, je me sens entraîné vers ce vieil homme à la face honnête et digne. Je sens que derrière ce visage, sur lequel une expression de raillerie douce a fait place à la pitié, il ne peut y avoir qu'une âme droite. Et je comprends que je puis avoir confiance en ce vieillard, qu'il ne me trahira pas, qu'il me donnera peut-être du courage et du coeur, à moi qui n'ai plus de force, qui ne sais ni ce qu'il faut faire, ni ce qu'il faut penser.

J'essuie mes larmes et, bravement:

--Monsieur Merlin, je vais vous raconter tout.

Et je lui raconte tout, en effet, sans omettre un détail, sans passer un mot...

Le vieux s'est levé et se promène de long en large. De temps en temps, il crispe les poings en murmurant:

--Ah! ces bourgeois... Ah! ces bourgeois...

--Et je n'ai rien voulu dire, monsieur Merlin; ce que je vous raconte à vous, je n'ai pas voulu le raconter à mon père, même quand il m'a battu. Mais maintenant qu'ils veulent me mettre dans une maison de correction, je dirai tout, je le crierai dans la rue, dans la ville, partout! Je crierai que grand-papa a fait mourir ma tante et qu'il a fait fusiller le franc-tireur!... Et qu'il a fait envoyer Dubois en Prusse... et que papa travaille pour les Prussiens pour les aider à bombarder Paris...

Je crierai ça tant que je pourrai... avant d'aller dans la maison de correction!...

Le père Merlin s'est assis en face de moi et m'a pris les mains.

--Allons, mon enfant, calme-toi, calme-toi. Et écoute-moi un peu... Tu veux bien m'écouter? Tu as bien confiance en moi, n'est-ce pas?

--Oh! oui, monsieur Merlin; oui, oui... Je suis bien content que vous me parliez... que vous me parliez comme à un ami, parce que, voyez-vous, je... j'ai trop de chagrin...

Je recommence à sangloter.

--Eh bien! ne pleure pas. Je vais te parler comme on parle à un ami, comme on parle à un homme, car il te faut maintenant la force, le courage d'un homme, mon pauvre enfant. D'abord, comme je viens de te le dire, il faut te calmer, laisser s'apaiser ta colère, laisser tes nerfs se détendre. Tu es hors de toi; il faut reprendre possession de toi-même. On juge mal quand on n'est pas de sang-froid... Tu ne veux pas rentrer chez toi pour déjeuner, n'est-ce pas?

Je secoue la tête.

--Non. Eh bien! tu vas déjeuner avec moi. Je vais envoyer ma bonne prévenir tes parents que je t'ai rencontré en route et que je te garderai avec moi pendant l'après-midi. Je te reconduirai moi-même ce soir, quand nous aurons causé.

Nous déjeunons tranquillement et peu à peu, je sens mes angoisses s'apaiser, ma colère décroître et, malgré les frissons qui me secouent encore, je sens le calme descendre en moi.

--Mon enfant, me dit le père Merlin lorsque nous avons fini, tu parlais tout à l'heure d'aller révéler les horribles secrets qui te pèsent, de crier sur les toits les iniquités dont tu as été le témoin, de publier les mauvaises actions dont on s'est rendu coupable devant toi. Il ne faut pas faire cela. Il faut, comme tu l'as fait jusqu'ici, enfouir ces choses au fond de toi. Ne les oublie pas, souviens-t'en, au contraire, repasse-les souvent dans ton coeur. Laisse là ta colère, mais conserve ton indignation. L'indignation est toujours une chose juste. C'est pour cela qu'elle vit. Plus tard, quand tu seras grand, les frémissements qui t'agitent aujourd'hui te secoueront encore et ce sera peut-être au souvenir des ignominies qui t'ont fait horreur que tu devras d'être un homme. C'est une dure leçon qui t'est donnée là, mon enfant, tu le comprendras un jour. Elle peut te profiter à toi, si tu veux. Si tu veux, si tu es assez fort pour ne pas laisser fausser, pendant dix ans au moins, ton âme d'enfant qui est sincère et droite; si tu es assez robuste pour voir les choses, plus tard, avec tes yeux d'aujourd'hui.

Quant à divulguer ce que tu as vu, à quoi bon? A quel résultat arriverais-tu, en agissant ainsi?

--Je me vengerais!... Puisqu'ils veulent me mettre dans une maison de correction!...

Le père Merlin sourit.

--Non, ils ne t'y mettront pas. Ils sont persuadés, maintenant, que tu ne sais pas grand'chose; que tu t'es laissé entortiller bêtement, sans rien voir, que tu es tombé sans t'en douter dans les panneaux que te tendait ton grand-père, pour t'empêcher de revenir à Versailles avant la mort de ta tante. Ils te prennent pour un imbécile, vois-tu, un imbécile qui ne veut pas avouer, par fausse honte, les sottises qu'il a pu commettre. Ils ne te parleront plus de rien, sois-en sûr. Mais toi, de ton côté, garde-toi bien...

--Oh! je ne parle à personne, à la maison! Je ne peux parler à personne. Vous savez comment ils sont. A qui voulez-vous que je parle? A mon père? Il ne m'écoute pas ou ne me répond pas. A ma soeur? Elle se moque de moi.

Le vieux hausse les épaules.

--Eh bien! tu me parleras, à moi. Et si tu manques de courage, je t'en donnerai.

--Oh! vous, oui. Vous ne pensez pas comme eux, au moins. Il y a longtemps que je le sais. Et il y a longtemps, aussi, que j'aurais voulu vous causer, voulu être votre ami...

--Bah! dit le père Merlin, qui cependant semble ému, je ne vaux pas mieux que les autres!

--Oh! si. Et, d'abord, vous ne feriez pas ce que fait mon père, vous ne livreriez pas aux Allemands les choses dont ils ont besoin pour canonner Paris. Voyez-vous, quand j'ai appris ça, ce matin, ça m'a bouleversé. Il me semble que mon père est un brigand, un traître...

--Ton père est un bourgeois, mon ami... un bourgeois... voilà tout...

Et le vieux parcourt la pièce, de long en large, les mains derrière le dos.

--... Un bourgeois, parbleu!...

--Et dire qu'à la maison, on ne parlait que de patriotisme, de défense nationale, de guerre à outrance! On ne parlait que d'élever son coeur!...

--Le patriotisme, murmure le père Merlin qui semble se parler à lui-même, mais dont la voix s'élève peu à peu, le patriotisme! Une trouvaille du siècle! Une création toute nouvelle! Une invention des bourgeois émerveillés par la légende de l'an II, hébétés par les panaches et les chamarrures de l'Empire! C'est drôle, ils en rêvent tous, ces idiots, du plumet et de la ceinture à glands d'or des commissaires de la Convention aux armées!... On n'a qu'à désosser Saint-Just pour avoir Prud'homme... Un peu trop jeunes pour partir en guerre, les sires de Framboisy; mais ça ne les empêche pas de faire les crânes. A Berlin! A Berlin!... Allez leur crier: Vive la Paix, à ces ânes-là, pour voir comment vous serez reçus... J'en sais quelque chose... Le patriotisme, monsieur! Et allez donc, les blouses blanches et les casse-têtes tricolores!... Et puis, la débâcle: encore le patriotisme... Seulement plus de casse-têtes: les souvenirs de 92. Ça vous assomme tout de même... Ah! les souvenirs de 92! Le passé pris à témoin du présent! Les fantômes devant les fantoches! Les objurgations, les évocations, les exhumations... Mânes de Bonaparte, protégez-nous! Après Bonaparte, c'est Kléber et Marceau... Pourquoi pas Sobieski et Palafox?... Voilà: ils avaient moins de panaches... Et puis, le dénigrement préconçu de l'ennemi, les railleries, les moqueries, les annonces mensongères de victoires, les enthousiasmes, les énervements, les défaillances, les chaises qu'on brise à la Bourse, la Marseillaise qu'on fait chanter à Capoul. C'est du patriotisme, tout ça! C'est du patriotisme bourgeois, le patriotisme de l'épicier et celui du journaliste--les journalistes! Quels misérables!--... Mais le patriotisme de première classe, le patriotisme extra, le fin et le râpé, c'est celui de Gambetta. Ah! celui-là, par exemple, j'espère bien lui voir élever une statue avant ma mort... Ni un pouce du sol, ni une pierre de forteresse!... Et une fierté de théâtre, et des phrases creuses, et des déclamations ampoulées, et encore 92--lorsqu'il n'y a plus ni soldats, ni armes, ni rien--lorsqu'on ne peut aboutir qu'à une chute plus irrémédiable, après des tueries inutiles, des boucheries idiotes, des carnages imbéciles. Ah! il a tenu haut le drapeau, celui-là...

Le drapeau!... Voilà Thiers, le vieil assassin, l'homme qui a toujours fait litière de la justice et du droit: il est au pinacle. Il montera encore, le chacal; et il pourra, si ça lui plaît, recommencer Transnonain. Qu'est-ce que ça fait? C'est un patriote...

Ah! ils y tiennent, à leur patriotisme! Ils y tiennent, comme on tient aux sentiments factices, ceux qu'on n'éprouve pas--et qu'on se targue d'éprouver... Seulement, il y a la pierre de touche: l'intérêt. Oh! alors... Alors, les capotes en papier buvard, les souliers en carton, la poudre d'ardoise pilée, la viande pourrie, la farine avariée... Tiens, petit, tu serais à l'armée, toi,--et le vieux me frappe sur l'épaule--tu serais soldat, que ton père, entends-tu, ton père? fournirait, pour de l'argent, aux Prussiens, de quoi établir les batteries qui devraient tirer sur toi!...

C'est dégoûtant, hein? C'est infâme? Oui, je sais bien... mais c'est logique, après tout. Ou plutôt, ce serait logique s'il n'y avait pas le patriotisme... L'intérêt! l'intérêt!... Le paysan, au moins, ne cache pas sa haine de la guerre. Il ne se met pas de masque sur la figure; il vous donnerait tous les drapeaux du monde pour un quarteron de pommes... Mais le bourgeois! ce mouton affublé d'une peau de tigre! cet imbécile qu'un plumet rend enragé et qu'une épaulette fait rêver de batailles... et qui ne comprend même pas, l'abruti, pourquoi les meneurs de nations tiennent à faire, de temps en temps, un charnier de leurs peuples...

La guerre! l'ignoble guerre!... Oh! quand donc les peuples seront-ils las de s'entre-tuer? Quand refuseront-ils l'impôt du sang?... Refuser l'impôt du sang! Ah! bien, oui! Chauvin n'est pas mort... Attends un peu, mon garçon, attends un peu, et tu verras de drôles de choses, plus tard...

Tout le monde soldat... Tu verras ça... Plus de peuples: des armées. Plus d'humanité: du patriotisme. Plus de progrès: des drapeaux. Plus de liberté, d'égalité, de fraternité: des coups de fusil... Ah! saleté humaine! Ah! bêtise! Ah! cochonnerie!.....

Le père Merlin s'arrête devant moi.

--Je m'emporte, mon enfant, je m'emporte. Ces choses-là, vois-tu... La guerre, je la hais.

--Oh! moi aussi, je la hais!

--Toi aussi? demande le vieux en souriant. Tu as déjà des convictions?

Et il ajoute, très sérieux:

--Alors, tu souffriras. Ce sont les convaincus qui souffrent.

Quand je rentre à la maison, reconduit par le père Merlin, des tas d'idées tourbillonnent dans ma tête. J'éprouve des sensations que je n'ai jamais éprouvées. Je rêve de fraternité et de justice. Et tout le reste me semble très bas, très bas.

XXI

J'ai passé bien des jours tristes. A la maison, on a l'air de m'éviter, de s'éloigner de moi comme d'une bête galeuse; ma soeur surtout affecte un mépris de moi, un dédain de ma personne qui se traduisent de mille façons. Quant à mon père, il se contente de ne m'adresser la parole que lorsque la chose est tout à fait indispensable. Le temps n'est pas gai, non plus; le froid est terrible et la neige tombe presque sans discontinuer; la ville a un aspect lugubre. La famine menace Versailles; les vivres commencent à manquer; les denrées les plus indispensables font défaut ou sont hors de prix. On parle d'accaparement, de spéculation sur la misère publique. On déblatère contre certains commerçants dont la conduite est des plus louches, contre d'autres qui se font les pourvoyeurs de l'ennemi.

Le préfet prussien s'est ému. Il s'est arrangé avec un groupe de négociants dont fait partie mon père pour créer un immense entrepôt de marchandises de toute nature, qu'on prendrait en Allemagne, pour subvenir aux besoins du département. J'ai entendu mon père parler plusieurs fois avec admiration de cette conception grandiose.

Cependant, depuis quelques jours, il se montre moins expansif. Il paraît que l'opposition du conseil municipal, des événements imprévus, ont fait échouer la combinaison, à la grande colère du préfet. Et ce fonctionnaire, irrité de se voir accuser d'avoir voulu approvisionner l'armée allemande avec l'argent français, a fait mettre le maire en prison et a frappé la ville d'une amende de 50,000 francs.

--C'est une sale affaire, m'a dit le père Merlin, l'autre jour, sans vouloir m'apprendre pourtant quel rôle avait joué mon père.

Un vilain rôle, j'en suis sûr. Ah! je suis bien content de pouvoir passer, chez le bonhomme, la plus grande partie de mes journées. J'avais craint, tout d'abord, qu'on s'effarouchât, à la maison, de la fréquence de mes visites chez le vieux, qu'on me défendît de retourner chez lui. Mais on n'a pas l'air fâché, tout au contraire, de mes longues absences; ma présence gênait mon père et ma soeur; et eux qui faisaient grise mine au père Merlin, depuis pas mal de temps, lui font bon visage, aujourd'hui. D'ailleurs, il économise à mes parents des frais de répétiteur; il me donne des leçons, «pour m'entretenir la main», dit-il. Le fait est que j'apprends beaucoup avec lui--beaucoup plus qu'avec M. Beaudrain.

L'autre jour, j'ai appris, par hasard, une chose que je voulais savoir depuis longtemps. J'ai appris ce que c'est que le concubinage. J'étais seul dans le cabinet du vieux, au premier étage, lorsque, en regardant par la fenêtre, du côté de la maison de Mme Arnal, j'ai été témoin d'un spectacle qui m'a fortement étonné. J'ai appelé le bonhomme.

--Monsieur Merlin! vite, vite, venez voir!

--Quoi donc? m'a-t-il demandé d'en bas.

--Madame Arnal... Elle est contre sa croisée, dans sa chambre... et elle embrasse le Prussien..., son blessé prussien... Tenez! tenez! elle l'embrasse!

--Ce n'est que cela! a crié le vieux en redescendant les trois marches qu'il venait de monter. Eh! parbleu, naturellement, qu'elle l'embrasse... Un concubinage en règle...

Ah! c'est ça, le concubinage... Tiens! tiens! tiens!... Et Mme Arnal qui disait que c'était si vilain?... Ah! ah! ah!... Un concubinage en règle...

Le moment me semble pourtant mal choisi pour embrasser les Prussiens... Le bombardement de Paris a commencé hier et ç'a été, toute la nuit, un roulement de tonnerre ininterrompu. Je n'ai pas pu dormir. Chacun des coups de canon me faisait tressaillir dans mon lit et je me sentais rougir, dans l'ombre, en pensant que mon père avait aidé à mettre en batterie ces pièces qui crachaient la mort sur la grande ville.

Il a dû gagner de l'argent, avec les Prussiens, car il semble bien joyeux depuis quelque temps. Une ombre, cependant, a passé sur son front, ce matin, lorsqu'il a appris, par deux artilleurs allemands que nous hébergeons, que les obus dépassaient la rue Saint-Jacques. Si le chantier de Paris était atteint! Dame! pourquoi pas? Les artilleurs ont désigné, sur un plan de la capitale, comme ayant déjà souffert des projectiles, le Panthéon et le Luxembourg. Ah! sapristi!...

M. Legros se méprend à l'expression soucieuse du visage de mon père.

--Les Prussiens, dit-il, veulent prendre Paris par la famine et ils ne tiennent pas, les brigands, à imiter nos zouaves à l'assaut de Sébastopol. Mais, soyez tranquille, un de ces jours, les nôtres vont faire une sortie en règle et forcer les casques à pointes à sortir de leurs retranchements. Ah! si les Français venaient seulement jusqu'à Versailles! nous sommes ici dix mille hommes...

Oui, dix mille hommes--dix mille hommes qui assistent, le 18 janvier, à la proclamation de l'Empire d'Allemagne. C'est dans la galerie des Glaces, au château, que Guillaume ressaisit la couronne de Frédéric Barberousse. Et, le soir, une fête triomphale a lieu à la préfecture, illuminée à giorno, enguirlandée de lierre et de rubans, pendant que des musiques militaires, des retraites aux flambeaux, parcourent la ville. La foule regarde, applaudit même, comme elle a déjà regardé et applaudi lorsque des réjouissances semblables ont célébré la capitulation de Metz.

--L'Empire d'Allemagne, me dit le père Merlin à qui je vais donner des détails sur la cérémonie, et que je trouve en train de frotter avec rage; l'Empire d'Allemagne! oui... l'union des races, l'homogénéité des peuples!... Ah! la bonne blague! l'assemblage des forces militaires, plutôt! Le parquage de la chair à canon... Chauvin peut battre la caisse des deux côtés du Rhin, maintenant... Ça présage un avenir tout rose à la civilisation... Patriotisme: caporalisme... Tiens, laisse-moi tranquille aujourd'hui. Je frotte...!

Et le vacarme de la brosse heurtant les boiseries recommence, et la cire continue à rayer le parquet... Mais, le lendemain matin, 19 janvier, c'est un autre bruit qu'on entend. Le fracas de la canonnade augmente, semble se rapprocher et, à plusieurs reprises, le crépitement de la fusillade arrive à nos oreilles. Une bataille est engagée non loin de nous, une bataille terrible, sans doute.

--C'est probablement la grande sortie, dit ma soeur.

Toute la journée, nous attendons, anxieux. La lutte continue, sans interruption; on dirait, au bruit des détonations qui devient plus clair d'heure en heure, que les Français gagnent du terrain. On dit déjà qu'ils sont vainqueurs, qu'ils ont enlevé les redoutes de Montretout, qu'ils marchent sur Versailles par Vaucresson, que Guillaume et Bismarck se sont sauvés à Saint-Germain...

Oui, ils sont vainqueurs! Des trompettes à cheval parcourent la ville en sonnant l'alarme; la cavalerie et l'artillerie prussienne défilent au grand trot, les régiments d'infanterie se succèdent sur la route de Saint-Cloud...

Le soir vient, que la bataille dure encore. Les réserves allemandes sont massées, l'arme au pied, dans les avenues. Demain, sans doute, les Français entreront à Versailles. Les Prussiens se sentent perdus. Dans sa rage, la landwehr de la garde a envahi de force les maisons du boulevard de la Reine et les a dévastées...

Mais il fait jour, et nous attendons en vain le pétillement de la mousqueterie; nous n'entendons que la grosse voix des canons allemands qui, régulièrement, lancent leurs obus sur Paris. Et puis, des fanfares éclatent, des musiques qui jouent des marches triomphales; ce sont les Prussiens qui reviennent, chantant à pleins poumons, traînant derrière eux des Français prisonniers.

--Maintenant, Paris doit se rendre, nous dit en rentrant chez nous un officier de dragons bleus que nous logeons depuis quelques jours.

Et nous comprenons que le dragon ne ment pas, que la chute de la capitale n'est plus qu'une affaire d'heures. Coup sur coup, l'ennemi nous apprend qu'une insurrection terrible a éclaté à Paris, le 22, que les Français ont été battus à Saint-Quentin et que l'armée de l'Est est en déroute. Nous sommes résignés à tout. Et, lorsque la nouvelle de la capitulation se répand dans Versailles, le 26, elle nous laisse presque insensibles.

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