GEORGES DARIEN (continued 2)
Reading edition
--Ce sont des faux! hurle mon grand-père; des faux abominables!
Et, comme nous passons, après déjeuner, pour nous rendre chez la tante Moreau, devant la ferme de son ennemi, il ne peut s'empêcher de crier:
--S'il y avait une justice, il y aurait longtemps que ce gredin-là traînerait le boulet!
La tante Moreau que nous allons voir, est ma grand'tante. C'est la soeur du père Toussaint, la tante de ma mère. Elle a aujourd'hui soixante-huit ans. Elle est veuve de M. Moreau, marchand de vins en gros, à Bercy! A la mort de son mari,--il y a dix ans au moins--comme elle n'avait pas d'enfant, elle avait résolu de venir se fixer à Versailles, à côté de nous. Mais le grand-père Toussaint est intervenu. Il a déclaré que sa soeur avait grand tort de vouloir habiter Versailles, qu'une ville, c'était toujours très bruyant, plus ou moins malsain; que l'air de la campagne était bien préférable, surtout pour une personne qui avait longtemps habité Paris. Là, depuis, il s'est mis à vanter les charmes de la vie champêtre, a assuré qu'il vivait au milieu des champs comme un coq en pâte et qu'il engraissait de dix livres par an, ni plus, ni moins. Et, lorsqu'il a eu à moitié convaincu sa soeur, il a annoncé qu'il y avait justement, à Moussy-en-Josas, à côté de chez lui, une belle propriété à vendre, le Pavillon: un ancien rendez-vous de chasse de Louis XIII, arrangé à la moderne.
Mme Moreau a acheté la propriété, séduite par l'espoir de se voir châtelaine. Le fait est que le Pavillon est presque un château; il a grand air, avec son corps de logis principal, en pierres blanches et briques rouges, précédé d'une vaste cour d'honneur que bordent de vieux tilleuls. Par derrière, il y a un grand jardin, une sorte de parc, avec vases, balustrade en pierre et pièce d'eau.
Mon grand-père avait son plan, lorsqu'il engageait sa soeur à venir habiter Moussy. Il voulait se trouver constamment chez elle, arriver à se rendre indispensable et mettre tout doucement la main sur sa succession, qu'il savait considérable. D'abord, sa tactique lui réussit bien; mais, tout d'un coup, Mme Moreau tomba malade, fut frappée de paralysie; la maladie la rendit défiante et, à la suite de quelques tentatives peu délicates, elle rompit presque complètement avec mon grand-père.
J'ai appris tout cela peu à peu, à la maison, par des indiscrétions de Catherine ou par des conversations entre mon père et ma soeur. J'ai appris aussi que, par testament déposé chez un notaire, ma tante Moreau a divisé ce qu'elle possède en trois parts: la première doit revenir à Louise, la seconde à moi et la troisième est réservée aux hôpitaux.
Je ne sais pas pourquoi, mais j'y pense, à ce testament, en entrant dans la grande pièce où la vieille tante est assise dans le fauteuil qu'elle ne quitte pas depuis longtemps. Elle a l'air si décrépite, si usée, la pauvre femme! A notre entrée, pourtant, un éclair de joie a illuminé sa physionomie surannée, mais maintenant elle a repris son aspect morne; ses mains se sont aplaties davantage encore; ses tempes saillantes, ses joues creuses, sa mâchoire étroite et proéminente, ses yeux qui ont l'air de trous, tout dans son visage évoque l'idée d'un crâne sur lequel on aurait collé de la peau tannée et jaunie comme celle d'un tambour de basque.
Ça sent la mort autour d'elle. Et pourtant elle est si douce, si bonne que, peu à peu, l'impression de frayeur glacée, qui m'avait saisi en entrant, s'efface. Elle demande des nouvelles de notre santé, elle s'informe de nos études.
--Et vous êtes-vous bien amusés, ce matin, chez votre grand-père?
--Mais, nous sommes arrivés pour déjeuner, ma tante.
--Vous a-t-il menés à la fête, au moins? Car c'est la fête du pays, aujourd'hui et demain.
--Pas encore, ma tante; mais il va nous y mener tout à l'heure.
--Alors, il est venu avec vous? Pourquoi n'est-il pas entré? Justine, allez donc demander à monsieur Toussaint pourquoi il ne vient pas me voir.
La femme de chambre, une grande fille assez jolie, vêtue de noir, un bonnet blanc sur ses cheveux blonds, sort pour appeler le grand-père qui se promène dans le jardin. Il n'a pas voulu entrer; il dit que la vue des malades l'impressionne trop; il est tellement sensible!...
Mais le voilà qui paraît. Il s'avance, courbé, son chapeau appuyé sur le ventre, tout souriant.
--Hé! ma chère Clotilde, comme vous paraissez bien portante, aujourd'hui! Vous avez une mine... resplendissante, ma foi!... Et je crois, le diable m'emporte, que vous avez des couleurs?... Mais oui, mais oui! des couleurs!... Allons, allons, vous allez vous trouver sur pied tout d'un coup, un de ces jours...
--Vous voyez les choses un peu en rose, Pierre, répond ma tante en tendant la main à son frère; mais il me semble, depuis que ces enfants sont entrés, que je vais un peu mieux.
Elle nous invite à dîner. Mon grand-père, pendant le repas, trouve moyen de faire preuve d'un amabilité surprenante. Sa figure de vieux renard s'adoucit prodigieusement, ses lèvres pincées s'épaississent, l'éclat cruel de ses yeux se voile de bonté. On lui donnerait le bon Dieu sans confession. Il m'étonne beaucoup.
La vieille tante, avant de nous laisser partir, fait cadeau à Louise d'une belle paire de boucles d'oreilles enfermée dans un écrin bleu. A moi, elle donne deux louis, deux beaux louis d'or.
--Si j'avais des livres, mon cher enfant, je t'en aurais donné, mais je n'en ai pas: je m'attendais si peu à votre visite. Tu t'en achèteras avec.
Oui. Mais, en attendant, je vais faire un tour sur les chevaux de bois qui tournent, sur la place du village, au son d'un orgue de Barbarie qui joue le Chant du Départ. Ils vont très bien, ces chevaux de bois et, avec la baguette en fer, j'enlève au moins une douzaine d'anneaux. Louise n'en a attrapé que deux. C'est si maladroit, les femmes!
Je reviendrai à la fête. J'y reviendrai demain matin--car nous passons la nuit chez le grand-père et nous ne retournons à Versailles que demain soir.
J'y reviens. J'y passe la journée. Elle n'est pas mal du tout, cette fête, pour une fête de village. Il y a au moins une cinquantaine de baraques, des tourniquets où l'on gagne des Guillaume et des Bismarck en pain d'épice; des massacres où l'on abat des Prussiens à tour de bras. On peut s'en payer: deux balles pour un sou.
Du reste, tout est à la prussienne, cette année, tout, jusqu'aux tirs enfantins, à l'arbalète. On a remplacé les animaux par des Allemands--le marchand dit que c'est la même chose--et, lorsqu'on plante la flèche au milieu du noir, une porte s'ouvre et l'on voit le roi de Prusse sur son trône--celui où il va à pied, bien entendu.
En rentrant chez mon grand-père, je le trouve, dans le verger, causant avec mon père sous un pommier. Une discussion d'intérêt, sans doute. J'écoute sans en avoir l'air; mais leur conversation touche à sa fin; je ne puis arriver à savoir de quoi il est question.
J'examine la physionomie du bonhomme. Quelle drôle de tête! Oh! il n'est pas franc du collier, pour sûr. Deux petits yeux de cochon, en vrille, pétillant sous des sourcils en forme d'accent circonflexe; une bouche toute petite, rentrés aux coins, sans lèvres: une fente à peine perceptible dans la face glabre, couleur de brique; une mâchoire forte, carrée, qui avance et qui a l'air de vouloir se démantibuler quand il mange; un nez pointu, fouineur, aux ailes mobiles, qui fait presque carnaval avec le menton; une ride toute droite, couleur de sang, en travers du front, et, au cou, deux gros plis, pareils à des plis de soufflet de forge.
Il a le ton aigre, dur, cassant, en parlant à mon père qu'il ne désire pas froisser cependant, car en même temps il a des gestes qui veulent être bienveillants. Et, entre deux phrases cruelles que j'entends au passage: «Les affaires sont les affaires; je ne me mets jamais à la place des autres.--Dame, la sensibilité, c'est beau, mais ça mène loin;»--le vieux adoucit sa voix pour appeler son chien:
--Toutou, tou, tou...
Ça fait un drôle d'effet. On pense à du miel dans du vinaigre...
Germaine apporte un journal.
--Monsieur, le journal vient d'arriver. On dit qu'il y a des nouvelles.
Ma soeur s'empare de la feuille de papier.
--Lis à haute voix, dit mon père.
--«D'après les renseignements qui nous sont parvenus d'une source particulière, mais en laquelle nous avons une entière confiance, de graves événements se seraient accomplis, le 1er septembre, que notre correspondant désigne comme le troisième jour de combat.
«Le maréchal Mac-Mahon, après avoir été renforcé par le corps du général Vinoy, a livré un combat dans lequel nos armes auraient remporté un éclatant succès. Les Prussiens seraient vaincus, culbutés, et trente canons leur auraient été enlevés.
«Enfin, si le document que nous recevons est exact, le mot «massacre» appliqué à l'armée allemande ne serait pas une expression exagérée.»
«Une autre communication, de source officieuse, mais digne du plus grand crédit, surgit à l'instant même. Ce matin, à dix heures, un ami de la famille d'Orléans, à Paris, a reçu une lettre du prince de Joinville, datée de Bruxelles, le 1er septembre, cinq heures du soir. Cette lettre a quatre pages, qui contiennent de nombreux détails sur les journées des 30 et 31, le refoulement de Mac-Mahon sur la Meuse et les pertes de notre armée.
«Mais elle se complète par un post-scriptum qui est un bulletin de triomphe et un véritable cri de joie. Nous tenons le texte de ce post-scriptum de la bouche même de la personne qui l'a lu dans la lettre originale elle-même.
Le voici intégralement:
«La bataille continue en ce moment. Nous aurions pris trente canons. Bazaine marcherait vers Mac. Vive la France!»
--Tout ça, fait mon grand-père quand ma soeur a fini sa lecture, tout ça, ça ne me dit rien de bon. Ça sent le roussi, mes amis, ça sent le roussi.
--Qu'est-ce que tu penses de ces nouvelles, papa? demande ma soeur à mon père lorsque le grand-père nous a quittés, le soir, à la dernière maison du village.
--Ma foi, mon enfant, je n'en sais rien; mais je serais tenté de croire, moi aussi, que ça ne va pas bien.
Nous revenons à pied à Versailles. La nuit tombe comme nous entrons dans le bois et ce soir, je ne sais pourquoi, j'ai peur. Les feuilles mortes que le vent agite ont des frissons singuliers; il me semble voir remuer des choses dans les taillis; tout à l'heure, dans un sentier que nous traversions, une branche m'a cinglé le visage et j'ai sauté en arrière en poussant un cri. Et, maintenant, dans la grande allée qui mène à la route, ma frayeur s'accroît devant les formes imprévues des branches noires que fait siffler le vent, devant l'aspect insolite des gros troncs qui ressemblent à des hommes, devant le fouillis mystérieux des buissons où je crois percevoir des bruits de voix, où je découvre avec terreur les canons de fusil d'une embuscade.
Enfin, au détour du chemin, le rideau sombre de la forêt se déchire. Encore quelques pas, et nous serons sur la grand'route.
Nous y sommes. Il me semble qu'on me décharge les épaules d'un poids énorme, mais je ne respire librement que lorsque nous atteignons les maisons qui précèdent la ville...
A la porte de la rue des Chantiers, il y a un remue-ménage impossible. Les gardes nationaux d'un poste qu'on a dû installer dans la journée, discutent à grands cris avec une douzaine de voituriers dont les charrettes restent en panne, le long du trottoir.
--Alors, il n'y a plus moyen de passer?
--Vous passerez quand le chef de poste aura examiné vos papiers.
Un charretier s'esclaffe.
--Le chef de poste! Je l'ai au cul, le chef de poste! Attendez un peu, pour voir, que les Prussiens arrivent. Ils vous en donneront du papier pour vous torcher les fesses, eh! soldats du pape.
Là-dessus, c'est un tollé général Le factionnaire lui-même pose son fusil contre la grille et se mêle à la discussion.
Nous sommes déjà loin que nous entendons encore les cris:
--On devrait vous fusiller, espèce de Prussien!
--Prussien vous-même!
--Vous allez voir ça quand nous aurons la République!
--Qu'est-ce qu'il y a donc? demande mon père à chaque pas; mais qu'est-ce qu'il y a donc?
Il y a quelque chose, en effet. Plus nous avançons, plus la rue est encombrée. Au coin de l'avenue de Paris, devant la mairie, il y a un rassemblement considérable. Des hommes, à la lueur des becs de gaz, lisent tout haut des journaux qui viennent d'arriver de Paris. D'autres pérorent bruyamment, gesticulent comme des pantins, et leurs ombres qui s'allongent sur la chaussée jaunie par l'éclairage de la préfecture, en face, prennent des formes inattendues et grotesques. Dans le tohu-bohu, on ne comprend pas très bien; ce sont les mêmes mots, pourtant, qui reviennent le plus souvent: patriotisme, République, défense nationale...
--Mon père attrape par le bras un de ces orateurs improvisés: c'est M. Legros, notre voisin. Je n'en reviens pas. Comment se trouve-t-il là, cet homme placide? Mon père l'interroge:
--Eh bien! ça va donc mal!
--Comment! Vous ne savez pas! Sedan?...
--Oui, Sedan. Et puis!... Avons-nous été battus, oui ou non?
M. Legros croise les bras, et regardant mon père bien en face:
--La France vient d'essuyer une horrible défaite. L'Empereur a été fait prisonnier avec 80,000 hommes.
Ma soeur pousse un cri, pendant que mon père reste bouche bée. Des gens nous entourent qui ont l'air de se demander comment nous pouvons être assez bêtes pour ignorer des choses pareilles. Mon père sent qu'il est nécessaire de donner une explication.
--Nous arrivons de la campagne, vous comprenez...
On dirait qu'il avoue qu'il revient de Pontoise.
--Oui, vous n'êtes pas au courant; ça se voit, fait M. Legros avec compassion. Eh bien! je ne vous ai pas tout dit: l'Empire est fini; on a décrété sa déchéance et la République vient d'être proclamée à Paris.
--Ah! bah! Quand ça?
--Aujourd'hui. Aussitôt la dépêche officielle arrivée, on va la proclamer ici. Restez donc; vous allez voir ça. Tenez! vous apercevez bien Vilain qui se promène dans la cour de la mairie, les mains derrière le dos. Eh bien! il attend la dépêche pour grimper sur une chaise et proclamer la République. Vilain, vous connaissez bien? Vilain l'adjoint, Vilain l'avocat qui a plaidé contre le séminaire et qui a flanqué une volée à sa femme pour l'empêcher d'aller à la messe. C'est un pur, celui-là! Un vrai! C'est l'homme des principes! L'oubli des principes! L'oubli des principes, mon cher ami, voilà ce qui nous a perdus; on le disait tout à l'heure à côté de moi, et c'est bien vrai... Les principes! Les principes d'abord!...
Moi, j'ai peur, je ne le cache pas, j'ai peur.
J'ai vu justement ce matin, chez mon grand-père, une vieille gravure qui représente Charlotte Corday conduite à l'échafaud par une bande de sans-culottes.
Je me tourne vers ma soeur.
--Dis donc, Louise, ce sont bien des républicains, ceux qui escortent la charrette de Charlotte Corday?
--Oui. Des républicains rouges.
Ah! très bien. Il y a peut-être des républicains qui ne sont pas des républicains rouges.
Un gendarme sort de la préfecture, arrive au grand trot. Il tient un papier à la main. Tout le monde se précipite en hurlant.
On ouvre la grille de la mairie et on apporte une table en bois blanc. Vilain monte dessus. Deux citoyens lui tiennent chacun une chandelle à hauteur du visage.
Il lit la proclamation: on ne l'entend pas au milieu du bruit. Il s'arrête: des applaudissements éclatent.
Il fouille dans la poche de sa redingote.
Je me cache entre les jambes de mon père. Ce qu'il cherche, ce doit être le couteau de la guillotine...
Pas du tout. C'est un rouleau de papier qu'il se met à lire.
Ce ne doit pas être un républicain rouge. Allons! tant mieux.
Il arrive à la péroraison. Un grand geste à la Mirabeau. Il flanque les deux chandelles par terre.
--Vive Vilain!!!
--Vive la République!
--C'est ça, ronchonne le père Merlin qui se trouve à côté de nous et que je n'ai pas vu tout d'abord; c'est bien ça: les principes d'abord--mais les hommes avant.
IX
Nous sommes en république, et ça se voit: on a enlevé l'aigle du drapeau de la mairie et on l'a remplacé par un fer de lance; on a effacé le mot Impérial du fronton des édifices et on appelle l'Empereur «Badinguet».
--C'est un beau spectacle, répète mon père dix fois par jour, que celui de cette révolution pacifique.
--En effet, approuve M. Beaudrain; on pouvait redouter tant de violences, de désordres...
--Et contre qui, diable, aurait-on pu exercer des violences? demande en riant le père Merlin qui est venu nous voir, en passant. Pas contre la basse-cour impériale, je crois. Elle a pris sa volée assez vite pour mettre ses plumes à l'abri. Et, quant à la simple canaille bonapartiste, à moins d'aller la canarder par les soupiraux des caves où elle s'est cachée...
--Le fait est, dit généreusement M. Beaudrain, qu'on ne voit plus monsieur Pion, depuis quelques jours.
Le père Merlin sourit.
--Il aura trouvé, dit mon père, que l'écho manque ici lorsqu'il pousse ses cris de: «Vive l'Empereur!»
--Ah! bah! fait le père Merlin, très étonné. Il me semble pourtant que vous ne vous entendiez pas mal, ces jours derniers. Je traversais la rue, l'autre jour, juste comme vous poussiez en choeur un hurrah en l'honneur de son ex-majesté; je crois même avoir reconnu la jolie voix de mademoiselle--ainsi, d'ailleurs, que celle de messire Jean.
Je baisse la tête, tout confus; c'est vrai, j'ai crié: «Vive l'Empereur»! C'est honteux. Louise, par bonheur, trouve une excuse.
--Nous avons eu confiance en lui jusqu'à Sedan.
--Oui, jusqu'à Sedan, appuie mon père. Sedan nous a ouvert les yeux. Mais vous savez bien, monsieur Merlin, que je n'ai jamais été ce qu'on appelle un césarien.
--Moi non plus, affirme M. Beaudrain.
--L'Empire étant établi, j'ai bien été forcé de l'accepter.
--De le tolérer. Le mot est plus juste.
--Le commerce a ses exigences.
--Le professorat aussi.
--Au fond je n'ai jamais été partisan de la tyrannie napoléonienne.
--Moi non plus.
--Je suis, croyez-le bien, un démocrate convaincu.
--Moi aussi.
--Enfin, déclare mon père qu'embarrasse le regard narquois de son interlocuteur, enfin, nous avons la République. C'est déjà une grande chose.
--C'est une enseigne neuve sur une vieille boutique, dit le père Merlin en se levant pour se retirer.
--Ce monsieur Merland est étonnant, fait M. Beaudrain quand le vieux a disparu. Il n'est jamais content.
Quelqu'un qui n'est pas content, non plus, c'est Jules. Moi, à sa place, je serais enchanté. Son mariage avec ma soeur, qui devait être célébré à la fin de septembre, n'aura pas lieu avant l'achèvement de la guerre. Voilà-t-il pas un grand malheur! Et comme je souhaiterais, à sa place, que la guerre ne se terminât jamais. J'aime beaucoup Jules et, si j'osais, je lui découvrirais le fond de ma pensée. J'ai guetté l'occasion, depuis plusieurs jours, de le mettre au courant des nombreux défauts que j'ai découverts chez Louise, et l'occasion s'est offerte. Je l'ai manquée. Décidément, je n'ose pas. Il a l'air si triste, ce pauvre Jules, si triste, qu'il me fait pitié. Je n'aurais jamais l'audace d'augmenter son chagrin par des révélations utiles sans doute, mais affligeantes.
--D'ailleurs, m'a dit Léon, tu perdrais ton temps. Il en est toqué, de ta soeur. Est-ce que tu crois qu'elle l'aime, toi?
Oh! non, je ne le crois pas. Je suis même certain qu'elle ne l'aime pas. Elle n'aime qu'elle, d'abord. Chaque fois qu'on prononce le nom de Jules, à la maison, on le fait suivre immédiatement de l'énoncé de ses capacités, du chiffre de sa fortune et du montant des appointements que lui alloue la maison de banque Cahier et Cie, de Paris, dont il est un des principaux employés. C'est tout. Une seule fois, un jour que Mme Arnal questionnait sournoisement Louise sur le degré d'affection qu'elle portait à son fiancé, j'ai entendu ma soeur répondre:
--Il aime tant sa tante et son frère. Comment voulez-vous qu'on n'éprouve pas de la sympathie pour lui?
Le ton était faux. Je ne m'y suis pas trompé. Mme Arnal non plus, car elle a ajouté en souriant à demi:
--C'est surtout un excellent parti. Dix-huit mille francs par an, mazette!
Ce sont ces dix-huit mille francs, surtout, que Louise est fière d'avoir décroché avec ses beaux yeux--qui ne sont pas si beaux que ça,--mais elle n'aime pas Jules. Après tout, si Jules est toqué d'elle au point de ne s'apercevoir de rien, tant pis pour lui. Je serais bien bon de continuer à m'occuper de ces affaires là. Et puis, si le mariage ne se faisait pas, j'y perdrais beaucoup: on m'a promis, pour la cérémonie, un beau costume genre homme et une paire de bottines vernies, pareilles à celles qu'expose le cordonnier de la rue de la Pompe, celui qui a pour enseigne une rose entourée de ces mots: A l'image des dames.
Que Jules soit heureux ou non, je m'en moque. Je ne veux plus m'occuper de lui: j'ai bien d'autres chats à fouetter. Des événements plus sérieux réclament mon attention, comme dirait M. Beaudrain. Il paraît que les Prussiens s'avancent vers Paris à marches forcées. J'ai déjà copié un bulletin qui engage les cultivateurs du département à porter leurs récoltes à Paris.
--On ferait bien mieux de les laisser où elles sont et de les défendre, dit M. Legros, qui ne sort plus qu'en uniforme de lieutenant de la garde nationale, et le sabre au coté.
J'ai été le voir commander la manoeuvre à ses hommes, dans la cour de l'usine à gaz, et je m'en suis tenu les côtes toute la journée. Je n'ai encore rien vu d'aussi ridicule.
Ça n'empêche pas le marchand de tabac de se prendre au sérieux. Il prétend qu'il faut enflammer les courages et déblatère du matin au soir contre le gouvernement qui s'obstine à ne pas envoyer d'armes.
--Il manque encore plus de trente mille fusils! Et dire qu'on ne devrait pas livrer à l'ennemi, sans combat, un pouce de notre territoire!
--Mais songez donc, supplie M. Beaudrain, comme si M. Legros était le dieu de la Guerre en personne, songez donc aux malheurs irréparables qui peuvent résulter d'une résistance inutile.
--Je ne songe à rien, quand j'ai le sol sacré de la patrie à défendre.
--Pensez aux ruines de toutes sortes, aux veuves et aux orphelins...
--Je pense à la patrie!
--Mais par pitié...
--Pas de pitié...
On dirait que les autorités ont pris les avis de M. Legros, car elles font afficher des décisions impitoyables. Ordre est donné par la préfecture de mettre le feu aux granges, de détruire par la flamme toutes les meules du département et d'incendier en même temps avec du pétrole les bois qui entourent Versailles. Des francs-tireurs se répandent dans les campagnes pour mettre ces ordres à exécution.
Il paraît que ce n'est pas la crème des honnêtes gens, ces francs-tireurs. Les paysans ne veulent voir en eux que des maraudeurs et se déclarent prêts à les repousser par la force. La préfecture est obligée de rapporter ses ordonnances et de faire afficher une proclamation dans laquelle les citoyens sont instamment priés de «s'abstenir des actes d'hostilité isolée qui n'auraient d'autre résultat que d'attirer des représailles terribles sur des populations sans défense». Le document se termine par le cri de: «Vive la patrie.»
--Des populations sans défense! s'écrie amèrement M. Legros. Je crois bien! On nous enlève jusqu'à notre garde mobile!
Ils sont partis pour Paris le 12, en effet, les moblots. Mal chaussés, vêtus pour la plupart d'une méchante blouse de toile grise, armés de pitoyables fusils à tabatière, ils sont partis en chantant. Ils n'ont pas dû chanter longtemps, par exemple. Quand les têtes se sont un peu refroidies, quand les fumées de l'alcool et du vin se sont dissipées, ils ont pu causer, le long de la route avec les malheureux soldats échappés de Sedan. Fantassins aux souliers éculés, aux pieds sanglants, cavaliers harassés montés sur des fantômes de chevaux, artilleurs sans pièces et sans caissons, ils fuient devant l'armée allemande; et ces longues files misérables, ces bandes lamentables, ces éclopés, ces exténués, ces découragés, ces fourbus, traversent la ville, tous les jours, en criant à la trahison. Ils ont tous le même éclair de haine dans les yeux, lorsqu'on leur parle de ceux qui les ont menés à la défaite, et le même geste de menace, aussi, à l'adresse de leur chefs qu'ils accusent, tout haut, de les avoir vendus.
--Oui, vendus! vendus comme des cochons! s'écriait l'autre jour un petit voltigeur qui s'était assis au bord du trottoir, en face la gare, et qui entortillait, en pleine rue, ses pieds saignants avec des chiffons sales. Ah! bon Dieu! si nous avions du sang dans les veines, nous commencerions par descendre pas mal de Français avant de canarder les Prussiens!
Et, à ce pitoyable défilé des débris de notre armée, s'ajoute la débâche des habitants des campagnes. Affolés par les récits terribles colportés de bouche en bouche, par les détails épouvantables donnés par les journaux, ils se sauvent devant l'invasion. Hommes, femmes, enfants, chassant devant eux leurs bestiaux, poussant aux roues de leurs voitures chargées de leurs tristes mobiliers, ils encombrent les routes de leurs longs convois terrifiés.
Ils se hâtent, car derrière eux on ouvre des tranchées profondes sur les chemins, on scie au pied les grands arbres qui tombent sur les chaussées, avec leur branches.
--Bravo! voilà ce qu'il fallait! s'écrie M. Legros qui revient enchanté d'une visite qu'il a été faire aux abatis, sur la route de Velizy. Voilà ce qui s'appelle donner du fil à retordre à messieurs les Allemands! S'ils ont jamais envie de venir à Versailles, ils n'y entreront pas facilement.
--A moins, dit mon père, qu'ils ne fassent ce que vous avez fait pour revenir de votre promenade: qu'ils n'enjambent les arbres et qu'ils ne sautent les tranchées.
--Ou à moins, plutôt, dit le père Merlin, qu'ils ne vous prient de combler très proprement vos petits fossés et qu'ils ne vous engagent à ranger convenablement le long des talus, en attendant qu'ils s'en servent pour se chauffer, les arbres que vous avez si gentiment abattus.
--Ah! nom d'un petit bonhomme! je voudrais bien voir ça!... D'abord, vous, monsieur Merlin, vous n'êtes pas un patriote.
--Vous croyez?
--Oui.
--Et pourquoi ça?
--Parce que vous avez déclaré que le gouvernement agissait en sauvage en décrétant la destruction par le feu des bâtiments qui gênent la défense et des approvisionnements qui pourraient tomber entre les mains de l'ennemi.
--J'ai dit ça, c'est vrai. Et j'ai même ajouté que les Prussiens, qui ont leurs derrières assurés, trouveraient où ils voudraient les ressources qui leur sont nécessaires. Ces destructions étaient donc parfaitement inutiles.
--Elles ont eu lieu, cependant, dit M. Legros triomphant. On a tout brûlé.
--Excepté, pourtant, les réserves des fourrages de l'intendance militaire, à Rambouillet et à Versailles.
--On les a oubliées.
--Heureusement qu'on n'a pas oublié de les vendre à des particuliers qui n'ont pas oublié, eux non plus, de les acheter à un prix dérisoire.
Le 15, Jules, qui fait partie d'un des régiments de Paris, vient nous faire ses adieux. Il emmène avec lui Léon et Mlle Gâteclair. A-t-il de la chance, ce Léon! C'est moi qui voudrais bien aller à Paris.
--Tu me raconteras en revenant tout ce que tu auras vu?
--Oui, n'aie pas peur.
--Oh! dit Jules, nous ne verrons peut-être pas grand'chose. C'est une affaire d'un mois, six semaines tout au plus. Les Prussiens ne pourront pas, naturellement, investir complètement la capitale et, ma foi, lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent prendre Paris de vive force, ils seront bien obligés de faire la paix.
--C'est mon avis, dit mon père.
--Le mien aussi, dit M. Legros. Prendre Paris! Et comment voulez-vous qu'ils fassent une brèche dans les remparts? Avez-vous remarqué l'épaisseur des remparts, monsieur Gâteclair?
--Mais oui.
--Et vous, monsieur Barbier?
--Mais oui.
--C'est formidable! Quelque chose de formidable. Une épaisseur!... Un mur en pierres, d'abord; en moellon et pierres de taille--là.--Et, derrière, une masse énorme de terre. Supposez qu'un boulet traverse le mur en pierre: eh bien! qu'arrive-t-il? Il arrive qu'il se perd dans la terre. Voilà... Ah! quelle épaisseur!...
Nous accompagnons Jules à la gare. Elle est assiégée par les émigrants; les salles d'attente sont remplies de bagages... Mais le train va partir. J'embrasse Léon et Mlle Gâteclair à laquelle Mme Arnal, qui est venue avec nous, remet une lettre pour son mari, garde national à Paris.
--Dites-lui bien qu'il porte toujours de la flanelle et qu'il mette du coton dans ses oreilles, le soir.
Je serre la main de Jules, qui serre la main de mon père et celle de M. Legros. Il s'approche de ma soeur.
--Allons, embrassez-vous, fait mon père.
Louise avance son front et Jules y dépose un baiser...
La locomotive siffle et les voyageurs, après un dernier adieu, se précipitent vers les wagons.
Nous revenons. Louise a les larmes aux yeux--des larmes de crocodile.--Mme Arnal lui remonte le moral.
--Il faut se faire une raison, ma chère petite. Ainsi moi, regardez donc, j'ai mon mari à Paris. Eh bien! est-ce que j'en parais plus triste? Vous me direz qu'au fond... oui au fond... mais...
Elle n'a pas l'air convaincue, Mme Arnal. M. Legros, lui, y va de son voyage:
--Moi, voyez-vous, Barbier, je n'aime pas assister aux séparations. Ça me fend le coeur. Cette pauvre petite!
Il dit ça tout bas, la main sur la troisième côte. Puis, tout haut:
--Allons! encore un soldat de plus pour la défense de la Ville-Lumière! Nos volontaires prennent leurs fusils avec un enthousiasme!... Je suis certain, quant à moi, que les Prussiens vont trouver leurs maîtres sous Paris. L'armée a repris confiance en ses chefs--ce sont les journaux qui l'assurent--: elle est animée du patriotisme le plus pur... Tiens! qu'est-ce que je vois là-bas?
--Un rassemblement, je crois...
Oui, un rassemblement qui s'est formé autour d'un turco assis sur le trottoir, le dos appuyé à un mur. Son sac tout chargé est jeté à côté de lui et il a envoyé, d'un coup de pied, son fusil dans le ruisseau. Ce turco me semble terrible avec son uniforme bleu de ciel, son fez rouge, ses grands yeux brillant du feu de la fièvre et ses dents blanches, serrées par la souffrance et la colère, qui éclatent dans le noir du visage dont la peau est collée aux os. Il refuse de se lever, paraît-il; il a fait comprendre qu'il meurt de faim et de fatigue, qu'il a demandé du pain et qu'on l'a maltraité. Il veut mourir là. La foule regarde.
M. Legros s'approche.
--Allons, mon ami, vous ne pouvez pas rester là. Allez à la mairie...
Le turco secoue la tête. Il ne veut pas se lever. Alors, M. Legros montre son sabre et les galons de sa manche.
--Je suis officier, vous voyez. Je vous ordonne de vous lever, de ne plus causer de scandale et d'aller à la mairie.
Le turco secoue encore la tête.
--Moi, plus connaître officiers... officiers trahi...
M. Legros n'y tient plus.
--Comment! malheureux, vous avez l'honneur de porter l'uniforme français...
Mais il n'achève pas; le turco se dresse à demi et s'écrie d'une voix terrible:
--Francis macach bono... moi, plus Francis!.., moi Prussien!... Oui, Prussien!...
Et il retombe.
--Il meurt de faim, dit Mme Arnal. Je vais aller chercher quelque chose en face.
Et elle désigne un café, de l'autre côté de la rue, dont le propriétaire, en bras de chemise, regarde la scène tranquillement, du pas de sa porte.
--Jamais de la vie! s'écrie M. Legros. Un mauvais soldat qui renie son drapeau! Rien! rien! qu'il crève comme un chien!...
Il nous entraîne à sa suite...
Je n'ai pas pu dormir de la nuit. Tout le temps, j'ai pensé à ce turco--et j'ai pensé aussi au petit soldat qui m'avait donné son bidon à remplir, à la gare, le jour du départ des régiments, et qui avait l'air si triste... A-t-il été tué?...
X
Je viens d'entendre dire, dans une papeterie où j'ai été acheter un cahier, qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je me dépêche de rentrer pour porter cette nouvelle à la maison. Ça fera plaisir à mon père; il soutenait hier à M. Legros que les Allemands seraient à Versailles avant huit jours et M. Legros prétendait qu'ils ne mettraient probablement pas le pied dans le département. Depuis quelques jours du reste, on fait chez nous, du matin au soir, de véritables cours de stratégie. M. Beaudrain, mon père, le marchand de tabac, exposent tour à tour leurs systèmes; les dames s'en mêlent aussi. On crie sans cesse, on s'emporte souvent, on se dispute quelquefois. Toutes les cinq minutes, mon père s'écrie, en haussant les épaules:
--Laissez-moi donc tranquille!
Et M. Beaudrain lui répond:
--Permettez! permettez! Que chacun s'explique librement et l'on finira par s'entendre.
Mais mon père ne veut rien permettre--ni M. Legros, ni ces dames--et l'on ne s'entend jamais.
Si, on s'entend sur un point, sur un seul. Lorsqu'il est question des revers éprouvés par nos généraux, des batailles perdues, des désastres qui se multiplient, tout le monde s'écrie à la fois:
--C'est infâme!
Et l'on convient, avec une unanimité touchante, que, si nous sommes vaincus, c'est que nous avons été trahis, vendus, livrés. Infâme Le Boeuf! Infâme Palikao! infâme de Failly! infâme Frossard! Infâme l'empereur--Badingue--Invasion III!
--C'est infâme!
Depuis une huitaine de jours, je n'ai que ce mot-là dans l'oreille.
Et je l'entends encore, le diable m'emporte, en entrant dans le salon. Il a un drôle d'aspect, le salon. Les chaises et les fauteuils occupent des places invraisemblables. Le tapis de la table est à demi arraché et traîne à terre. M. Legros a les pieds dessus et le trépigne avec fureur; M. Beaudrain lève les bras au plafond comme s'il cherchait la barre d'un trapèze; ma soeur, tout ébouriffée, se dissimule derrière un fauteuil où le père Merlin, très tranquille, est assis, les jambes croisées.
--Oui, c'est infâme! infâme! C'est moi qui vous le dis!
Et mon père, dans une attitude de faiseur de poids, les jambes écartées, le bras droit tendu, semble menacer M. Pion, appuyé au mur, les mains dans ses poches. C'est à M. Pion qu'on en veut. Pourquoi? Je ne l'ai pas vu à la maison depuis quelque temps. Qu'a-t-il fait? Pourquoi est-il pâle comme ça, si pâle qu'on dirait qu'il a la colique? Je me glisse derrière le canapé.
--Réellement, monsieur Pion, vous me scandalisez! s'écrie M. Beaudrain. Oser prétendre que Badinguet...
--Voulez-vous dire l'Empereur, nom de nom?... rugit M. Pion.
--Badinguet! Badinguet! hurle le marchand de tabac.
--... oser prétendre que l'ex-Empereur, continue le professeur en hochant la tête, ne s'est rendu à Sedan que pour sauver son armée!
--Oui, oui! je le soutiens; et il a bien fait. Vous entendez? il a bien fait!
--C'est infâme! crie mon père.
--C'est votre sale République qui est infâme! Rien n'était perdu si le gouvernement impérial était resté debout. Avec votre République, vous allez voir... Quelque chose de propre, votre Marianne!
--Espèce de Prussien!
--Badingueusard!
--Mauvais patriote!
--Aussi bon que vous, nom d'un chien!... Et puis, d'abord, je m'en fiche, moi!... Plus d'Empereur, je ne donne pas quatre sous de la France!... Je m'en fiche!... Vive l'Empereur!
--A bas Badinguet! hurle M. Legros.
--Criez donc: Vive l'Empereur! comme le mois dernier. Ça vous va mieux, sans-culotte manqué!
Des huées couvrent la voix de M. Pion.
--C'est scandaleux!... C'est infâme!... A bas Badinguet!... A bas la Marianne!...
--On devrait vous fusiller!...
M. Pion s'élance vers M. Legros qui a prononcé la dernière phrase.
--Vos osez dire... me menacer... vous! vous! Parce que vous avez tourné casaque...
M. Beaudrain cherche à s'interposer.
--Permettez! Messieurs, permettez!...
Mais mon père met la main sur l'épaule de M. Pion.
--Monsieur... nous sommes ici des patriotes... monsieur... vous devez comprendre que votre présence... désormais...
M. Pion se retourne, tout d'une pièce.
--Oui, je m'en vais. C'est ce que vous voulez, hein?... Et je ne suis pas près de remettre les pieds chez vous... C'est égal, Barbier, vous n'avez pas été long à changer votre fusil d'épaule... Moi, je joue franc jeu. Vous entendez? Je ne tourne pas casaque, moi!
Et il sort, en faisant claquer la porte.
--Il n'y avait qu'à l'expédier, dit mon père en se frottant les mains. Avez-vous jamais vu un animal pareil! Et il croyait nous faire peur... Il n'a jamais coupé cinq bras à deux Suisses, peut-être... Qu'est-ce que vous dites de ça, monsieur Merlin?
--Je dis que c'est une belle chose qu'une conviction solide.
--Certainement, appuie M. Legros. On est républicain ou on ne l'est pas.
Le père Merlin sourit. Mon père, qui ne m'a pas vu entrer, m'aperçoit.
--Tu étais là? Qu'est-ce que tu fais?
--Papa, j'ai appris tout à l'heure qu'on a aperçu les Prussiens à Ablon. Je venais te le dire.
--A Ablon! s'écrie M. Beaudrain. Diable de diable!
Et il sort une carte du département qu'il porte toujours sur lui.
--Tenez! là!
Toutes les têtes se penchent.
--En face Villeneuve-Saint-Georges, dit M. Legros. Mais ils ont la Seine à traverser. On va leur disputer le passage, j'espère. Ah! si tout le monde fait son devoir...
M. Beaudrain relève la tête. Il a l'air inspiré.
--Faire son devoir! Oui, tout est, là!... Il faut élever nos coeurs... Elevons nos coeurs! Sursum corda!...
--Sursum corda! répètent mon père et le marchand de tabac, qui ne savent pas le latin.
--Sursum corda! Haut les coeurs! Mais, continue le professeur en frappant sur la table, que ce ne soit pas là un vain mot. Prenons dès maintenant l'engagement de défendre, par tous les moyens en notre pouvoir, le sol sacré de la patrie. Faisons serment...
Ça va devenir intéressant. Malheureusement, mon père s'avise de ma présence.
--Jean, ta place n'est pas ici. Remonte dans ta chambre. Tes devoirs t'attendent.
Le soir, j'ai demandé à ma soeur des détails sur ce qui s'était passé après mon départ. Elle a refusé de m'en donner.
--Mais dis-moi au moins, Louise, si on a prêté serment.
--Oui.
--Monsieur Merlin aussi?
--Non. Il est parti aussitôt après toi. Il avait ses fleurs à arroser.
--Ah!... Et l'on a fait serment de...
--Ça ne regarde pas les enfants. Tu es encore trop jeune. Tout ce que je puis te dire, c'est qu'il faut élever ton coeur. Sursum corda!...
J'élève mon coeur. Je grimpe tous les matins sur un arbre de la butte de Picardie pour voir si je n'aperçois pas les Prussiens. Quand j'ai constaté l'absence de tout casque à pointe à l'horizon, je vais passer le reste de ma matinée dans le parc. Ce n'est pas bien drôle, le parc: avec ses allées montantes, ses balustrades, ses escaliers, ses vases, ses boulingrins, ses terrasses, il me fait l'effet d'une grande pièce montée. Mais j'ai l'espoir d'y rencontrer un camarade. Quand j'en déniche un, ça va encore. Quand je n'en trouve pas, par exemple, c'est un désastre. J'en suis réduit à examiner le parc dans ses moindres détails. C'est triste à mon âge, allez! Ce fameux Le Nôtre était décidément au-dessous de tout comme jardinier.
--C'était le modèle des fils! dit M. Beaudrain qui m'a fait apprendre par coeur, dans les Morceaux choisis, une pièce où il est question de la piété filiale du planteur de buis.
--C'était le modèle des fils: aussi, ce fut un grand homme! Il fut honoré de l'amitié du Roi-Soleil. Voyez-vous, mon ami, pour arriver à quelque chose de bien, il faut avoir à un haut degré le sentiment de la famille.
M. Beaudrain doit me tromper.
Ah! les quinconces maussades, les urnes lugubres, les statues galeuses, les bronzes à écrouelles! Les hideux tapis verts sur lesquels sanglotent les vieux arbres, les murs des terrasses tapissés d'un buis sale qui ressemble à du velours pisseux! Il y en a partout, du buis; on l'a mis à toutes les sauces, coupé à toutes les coupes; on l'a taillé en carrés, en triangles, en pains de sucre, en toupies, en pyramides. C'est triste à faire pleurer. S'il y avait des fleurs, au moins, ce serait un peu plus gai: on pourrait se croire dans un cimetière. Mais on n'a point planté de fleurs. Pas de frivolités! On a préféré l'utile à l'agréable. On a mis de petits treillages au pied des plantations du modèle des fils et des jardiniers. Les chiens levaient la patte dessus.
Il y a, du côté de l'allée où les marmousets prennent leur bain de pieds, quelque chose d'ignoble. C'est un parterre encadré par des rampes de marbre, lépreuses, moussues, pareilles à des croûtes de vieux fromages. Dans ce parterre, entre des bordures de buis--toujours--végètent de misérables arbustes gringalets, tout ronds, tondus à la malcontent, comme des caboches de soldats, et des ifs pitoyables, taillés en pointes--pointus à y empaler des mécréants.--- Je ne comprends pas qu'on puisse arranger de cette façon des végétaux qui ne vous ont rien fait. Il ont l'air d'être au supplice, ces arbres. J'en ai vu qui leur ressemblaient, dans une boîte champêtre, en sapin, qu'on m'avait donnée dans le temps pour mes étrennes: ils avaient un feuillage en copeaux et, au pied, en guise de racines, une petite rondelle de bois; ils n'étaient pas aussi vilains que ceux-là et ils sentaient bon la colle et la peinture, au moins.
Je prends le pas de course lorsque je traverse ce parterre; et je ne me retourne pas, même lorsque je suis arrivé au bout. Je sais que, si je me retournais, j'aurais devant moi le grand squelette du château, avec ses hautes fenêtres à petits carreaux qui font l'effet d'énormes pièces de canevas dépiautées, où manquent la laine de la tapisserie, la vie des couleurs. Je vais, tristement, le long des charmilles qui montrent la trame des treillages. A travers les trous, j'aperçois de l'herbe qu'on n'a pas passée à la tondeuse, des mousses à l'alignement incorrect, des pâquerettes, des violettes, des coucous, des boutons d'or, qui poussent là tranquillement, sans règle, à la bonne franquette, comme si ce n'était pas défendu. Ça doit être défendu, pourtant. Ah! si Le Nôtre vivait encore!...
L'autre jour, en rentrant pour le dîner, j'ai rencontré Mme Pion. Elle m'a demandé si mon père était toujours aussi toqué. Je lui ai répondu, pour ne pas me compromettre, que je n'en savais rien. Là-dessus, nous avons causé et, comme elle revenait du marché, elle m'a offert, avant de me quitter, une belle grappe de raisin.
--Mais, madame, je vous remercie.
--Prends donc, bêta. Vas-tu faire des manières, toi aussi?
--Mais c'est que je n'ai pas encore dîné.
--Eh bien! tu mangeras ton raisin au dessert.
Je rentre à la maison, ma grappe à la main.
--Sapristi! me dit Louise. Tu as là un beau raisin. Où as-tu pris ça?
--On me l'a donné.
--Qui ça?
--Mme Pion.
--Tu dis?...
--Mme Pion.
--Ah!!!
Louise se précipite dans le jardin où mon père fume sa pipe en prenant son vermouth. Une minute après, j'entends la voix paternelle. Je manque de m'étrangler avec un grain très gros que je viens d'avaler.
--Jean, arrive ici tout de suite.
Je m'avance, à pas lents, vers le berceau, baissant le nez, la grappe derrière mon dos.
--Tu as accepté un raisin de Mme Pion?
Je lève la tête. Horreur! mon père n'est pas seul. Il y a là M. et Mme Legros, M. Beaudrain et Mme Arnal...
--Veux-tu me répondre, oui ou non? Est-ce Mme Pion qui t'a donné ce raisin?
--Oui, papa.
--Alors, tu acceptes quelque chose d'un bonapartiste? Tu manges des raisins badingueusards? Tu n'as pas honte?
J'essaye de sauver mon raisin.
--Si, papa, j'ai honte.
--Alors, jette ta grappe.
J'hésite. Quel dommage! De si bon raisin!
--Jette ta grappe!
Je la jette et je m'en vais, furieux. Furieux et honteux. J'ai vu, avant de partir, de quelle façon M. Legros me regardait, j'ai aperçu le sourcil froncé de M. Beaudrain et les lèvres pincées de Mme Arnal. Je comprends toute l'étendue de ma faute. Je comprends que tout le monde sait déjà que je suis un corrompu, un vendu, un traître. Quelle honte! Il ne me reste plus qu'à aller me cacher dans ma chambre.
Mais Catherine m'arrête au passage, sur la première marche de l'escalier. Elle a une lettre à la main.
--Monsieur Jean, voulez-vous me lire cette lettre?
Catherine ne sait pas lire. C'est moi qui suis chargé de dépouiller sa correspondance.
--Ce n'est pas encore de mon frère. C'est de mes parents. Je reconnais l'écriture du maître d'école. Il y a bien le timbre de Chatelbeau, Haute-Vienne, n'est-ce pas?
--Oui.
--J'espérais que ce serait de mon frère. Il y a si longtemps que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Enfin! voyons...
Je lis:
«Ma chère fille,
«Nous avons une nouvelle à t'apprendre avec beaucoup de ménagements, car elle est bien triste et nous ne voudrions point te donner un coup comme ta mère en a reçu en l'apprenant sans ménagements. C'est donc un grand malheur que nous ne nous y attendions pas quand nous avons reçu un procès-verbal militaire apprenant le décès de ton pauvre frère Grégoire, ma chère fille. Ta mère est dans les larmes sans décesser la nuit et le jour, car tu comprends qu'il n'y a plus d'espoir et que nous nous désolons tant que l'on ne peut guère la consoler non plus. Il y a trois garçons de la commune qui ont été tués aussi et pas un seul à Sainte-Ragonde qui est bien quatre fois plus grand que Chatelbeau, et c'est un grand malheur, car les récoltes sont belles ici et nous n'avons point à nous plaindre pour quant à nous, nous avons deux cochons gras à vendre. Monsieur le curé te fait dire de prier pour l'âme de ton pauvre frère et je ne connais pas d'autres nouvelles.
«Ton père pour la vie qui t'embrasse...»
Je lis tout d'une haleine, pendant que Catherine, qui s'est laissé tomber sur une chaise, sanglote dans ses deux mains. Tout d'un coup, elle se lève et s'essuie les yeux.
--Monsieur Jean, voulez-vous me donner la lettre? Montrez-moi où il y a les deux cochons gras à vendre.
--Là, Catherine.
La bonne prend la plume qui lui sert à marquer, en signes bizarres, ses comptes avec les fournisseurs. Elle biffe et rebiffe la phrase dont je lui ai indiqué la place, prend la lettre, et se dirige vers le jardin. Je la suis.
--Pardon de vous déranger, monsieur, dit-elle à mon père, mais j'ai reçu une lettre... monsieur Jean me l'a lue... Mais je serais bien contente si monsieur... Je ne puis pas croire que c'est vrai, voyez-vous...
Mon père recommence la lecture que je viens de faire.
--Il n'y a pas à en douter, ma pauvre fille, dit-il quand il a fini. Votre frère est mort en défendant la patrie.
--Mort comme un héros, dit M. Beaudrain. Comme un de ces héros obscurs qui...
--Mort comme nous mourrons tous, dit M. Legros que sa femme, à ces mots, saisit par le bras. Oui, Amélie, comme nous mourrons tous plutôt que de laisser les vandales souiller plus longtemps le sol sacré de la France.
--Oui, tous, approuve mon père d'une voix sombre. Consolez-vous, Catherine; songez...
--Ah! monsieur, c'est plus fort que moi: je ne puis arriver à me figurer que c'est arrivé... Un garçon si fort, si beau... Vingt-quatre ans, monsieur... vingt-quatre ans...
Elle fond en larmes.
--Pauvre fille! soupire Mme Arnal en s'essuyant les yeux.
--Et ces pauvres parents, gémit Mme Legros. Cette pauvre vieille mère... Ah! c'est affreux! Ce Bismarck! Ah! si je le tenais...
--Avez-vous remarqué le style de la lettre? demande tout bas M. Beaudrain à mon père. Comme c'est simple, mais comme c'est empoignant! Rien, absolument rien, au point de vue de la syntaxe, naturellement, mais une émotion qui déborde. Et ce passage sur les récoltes! cette antithèse entre les ruines que fait la guerre et les dons généreux de Cérès! C'est d'une simplicité... rustique... Pas une expression triviale, d'ailleurs, pas une expression basse: les récoltes! Ah! le terme est choisi de main de maître, fait le professeur en secouant la tête.
Heureusement qu'il n'a pas vu les cochons gras!
Catherine pleure toujours. Mme Arnal s'est assise auprès d'elle et la console. Mme Legros continue à déblatérer contre Bismarck, Guillaume et Badinguet.
--Ah! les trois monstres! On devrait leur infliger des supplices affreux! Ah! pas les tuer tout d'un coup, par exemple! mais, tenez: les attacher à un poteau et les faire mourir à coups d'épingle... Les faire souffrir des journées entières, quoi!...
--Le mieux, dit M. Legros, ce serait encore de les faire griller, comme saint Laurent. Le feu, il n'y a que ça. Je me suis brûlé il y a quinze jours, moi, en torréfiant du café. Eh bien! j'ai encore la marque de la brûlure. C'est d'un douloureux!
--Et le pal? demande M. Beaudrain. Croyez-vous que ce ne soit rien? C'est épouvantable, tout simplement. On pourrait encore user de l'écartèlement, ou de l'écorchement, ou du crucifiement; mais ce sont des moyens bien rapides... Non, en vérité, je crois que le pal...
--Ce qu'il faudrait, fait mon père, je vais vous le dire: il faudrait attacher les trois bourreaux au milieu des cadavres de leurs victimes et les laisser mourir là!
--Bravo! crie M. Legros.
Catherine lève la tête, étonnée et, de ses yeux rougis tout grands ouverts, semble interroger l'épicier.
--Oui, continue M. Legros, oui, nous vengerons nos morts! Nous vengerons votre frère, Catherine! Les barbares nous rendront compte du sang qu'ils ont versé! La vengeance!...
Catherine s'est levée et semble boire les paroles du marchand de tabac.
--Eh bien! s'écrie-t-elle tout à coup, et comme hors d'elle-même, eh bien! oui, je me vengerai! Je leur ferai payer la mort de mon frère!... Le premier Prussien qui va me tomber sous la main, je le tue comme un chien, aussi vrai que j'ai cinq doigts dans la main! Oui, je le tuerai, je le tuerai...
Elle part, brandissant sa lettre, faisant des gestes extravagants.
--Vraiment, ça fend le coeur! dit Mme Arnal. Cette pauvre fille!...
--Ne la plaignez pas, fait Mme Legros en étendant le bras. C'est une héroïne! Il faut l'admirer, mais non la plaindre. C'est beau, ce qu'elle vient de dire! Ah! c'est beau!
--C'est du Corneille, dit M. Beaudrain en se léchant les lèvres.
--Savez-vous qu'elle est capable de le faire comme elle le dit? demande mon père.
--Je n'en doute nullement, répond le professeur... Eh! eh! ce ne serait point la première fois qu'une femme se serait conduite d'une façon virile... L'histoire nous apprend...
--Judith et Holopherne! s'écrie Mme Legros.
--Je voulais parler, dit M. Beaudrain mécontent de voir sa phrase interrompue, de Jahel, femme d'Haber, qui planta le clou de sa tente dans la tête de Sisara.
--Ah! fait philosophiquement l'épicière... C'est que c'est moins connu, voyez-vous... Eh bien! Catherine sera une Judith!
--Eh! eh! fait M. Beaudrain, savez-vous, madame, que, que... Comment dirai-je?...
--Dites ce que vous voudrez. Ce sera une Judith!
M. Legros essaye de calmer sa femme.
--Tu te montes, ma chère amie... Tu avances là des choses, vraiment... Tu sais pourtant bien qu'avant de tuer Holopherne, Judith a... s'est... enfin...
--Et puis après? demande l'épicière agacée. Quand il s'agit de sauver la patrie? Lorsqu'il est question de venger un parent, un frère. Ah! Legros, manqueriez-vous de coeur, par hasard? Vous aurais-je mal jugé jusqu'ici? Mettre en balance des intérêts supérieurs et un léger sacrifice!
--Oh! vraiment, madame! fait Mme Arnal, toute rouge. Vous exagérez un peu.
--Pas le moins du monde, Judith a bien fait. Et je ferais, comme elle, moi!
--C'est brave, je l'avoue, déclare M. Beaudrain; mais c'est peut-être aller trop loin.
Je vous demande un peu pourquoi. Moi, je trouve ça tout naturel. Judith s'en va dans la tente d'Holopherne et, lorsqu'il est endormi, lui coupe la tête. Voilà. C'est très simple. Et je ne comprends pas pour quelle raison ma soeur, qui vient d'entrer dans le berceau, est devenue rouge comme une pivoine.
--Quand les circonstances l'exigent, je comprends tout! s'écrie l'épicière en regardant Mme Arnal, pendant que son époux lui frappe sur l'épaule et que mon père sourit, ainsi que M. Beaudrain.
--Le fait est, dit le professeur, qu'il n'y a guère de pièce sans prologue, et que, lorsqu'on tient à arriver à l'épilogue...
--Ah! c'est çà! dit Mme Arnal. L'épilogue, à la bonne heure; j'en suis. Mais le prologue...
Quel prologue? quel épilogue?
Mme Arnal minaude.
--Le prologue--ce M. Beaudrain a des mots charmants--le prologue, non, décidément... je ne me sentirais pas le courage... Je... Il me semble que si un étranger, un ennemi... Je ne sais pas, mais rien que cette idée-là... Je ne comprends pas...
--Eh bien! moi, je comprends tout! rugit Mme Legros, malgré les supplications de son mari; ah! mais oui, tout!...
Mme Legros est une vraie patriote.
Elle comprend tout. Ça ne fait pas un pli.
XI
Quelqu'un qui paraît bien étonné en pénétrant chez nous ce matin, c'est M. Legros. Il trouve mon père en train d'enterrer, dans une grande fosse qu'il a creusée tout au fond du jardin, une multitude d'objets: de petites caisses en bois, en fer, un panier en osier, une malle. J'aide mon père dans ce travail et mon grand-père Toussaint, qui a quitté Moussy hier pour venir habiter chez nous, enveloppe dans des chiffons huilés et des lambeaux de toile le revolver et le fusil de chasse paternels. Deux vieux sabres de cavalerie et un fusil à pierre qui ornaient ma chambre gisent à côté de lui.
--Comment! s'écrie l'épicier d'une voix absolument consternée, comment! Barbier, vous enfouissez vos armes dans le sol!
--Ma foi, fait mon père embarrassé, je... c'est-à-dire... c'est à cause des enfants, vous comprenez... un malheur est si vite arrivé...
--Et l'ennemi qui est à nos portes! gémit le marchand de tabac.
--Oh! soyez tranquille! si la ville songe à se défendre...
--Douteriez-vous du patriotisme de la garde nationale? demande M. Legros indigné. Vous en faites partie, pourtant, bien que vous vous dispensiez plus souvent que de raison d'assister aux manoeuvres.
--Et! je le sais parbleu! bien que j'en fais partie, puisque j'ai là, dans le placard du vestibule, mon fusil de munition et mon fourniment complet.
--A la bonne heure! je vois que vous ne suspectez pas l'énergie du corps d'officiers... Moi, aussi, il y a quelque temps, j'ai cru qu'il ne serait guère possible de résister; mais aujourd'hui, pour peu que chacun fasse son devoir...
--Vous savez bien que nous avons juré de le faire... Entortillez bien le revolver, père Toussaint, le mécanisme craint l'humidité... Alors, Legros, vous disiez qu'aujourd'hui?...
--Aujourd'hui, les Prussiens trouveront à qui parler. Du reste, nous ne les attendons guère avant trois ou quatre jours. Toutes nos précautions sont prises; les barrières sont fermées et les postes qui les gardent ont ordre de n'ouvrir qu'à des parlementaires. Nous sommes à Versailles une douzaine de mille hommes au moins...
--Dont trois mille armés, dit le père Toussaint en ricanant. Et encore!
--C'est ce qui prouve, monsieur, que votre gendre a tort d'enterrer son fusil de chasse. Avec ce fusil-là, on pourrait armer un homme, donner un défenseur à la patrie.
--Allons donc! ça ferait un fusil de plus à reporter à la mairie, après l'entrée des Prussiens, et voilà tout. Tenez, Barbier, voilà votre fusil et votre revolver... Voulez-vous que j'enveloppe aussi votre sabre, monsieur Legros? J'ai encore des chiffons... Non? Vous préférez le remettre aux Allemands? Comme vous voudrez.
Mon père arrange les armes dans la fosse.
--C'est dommage, dit-il. J'ai un sacré diable de loir qui vient manger les fruits, la nuit. Je le guette depuis deux jours et j'aurais bien voulu finir par lui envoyer une charge de plomb dans les reins... Mais, à propos, monsieur Legros, vous me prêterez bien votre fusil, vous? Vous me rendrez service.
--Je ne demande pas mieux... mais je... en ce moment-ci... je crois...
L'épicier balbutie, se trouble, rougit. Le père Toussaint le regarde curieusement et, tout à coup, éclate de rire.
--Dites donc que vous l'avez enterré aussi, votre fusil, sacré farceur!... Allons, donnez-moi votre sabre, allez! il y a encore de la place dans le trou...
M. Legros s'en va, rouge de colère.
--Savez-vous, Barbier, demande mon grand-père, que si les Prussiens arrivaient en ce moment-ci, ce gros patapouf de marchand de tabac serait parfaitement capable de se faire tuer pour me prouver que j'ai eu tort de me moquer de lui?
--C'est bien possible, fait mon père qui achève de combler la fosse. Heureusement, les Allemands ne sont pas encore là...
--Au fait, Jean, as-tu porté à la poste les lettres que j'ai écrites ce matin?
--Pas encore, papa.
--Vas-y donc. Il est plus de dix heures et demie et la levée a lieu à onze heures.
Je vais à la poste, je laisse tomber les lettres dans la boîte et je reviens en chantonnant, le nez baissé, comme si je comptais les brins d'herbe qui poussent entre les pavés. Un grand bruit de galopade, en haut de la rue Duplessis, me fait lever la tête.
--Oh!
Je m'aplatis le long d'un mur, plus mort que vif. Des cavaliers, des cavaliers comme je n'en ai jamais vu, passent devant moi au grand galop. C'est terrible! Ils me font l'effet de géants et leurs chevaux, dont les fers luisants frappent la pierre en faisant jaillir des étincelles, me semblent énormes, eux aussi. Oh! que j'ai peur!
Ils sont passés, ils sont déjà loin, que je ne puis bouger de ma place. Je tourne la tête, seulement, et je les aperçois, tout là-bas, galopant toujours. Brusquement, devant la gare, ils s'arrêtent. Comment! ils ne sont que quatre! J'aurais juré qu'ils étaient cent. On dirait des lanciers, mais des lanciers tout noirs. Ils ont un gros pistolet au poing et, attachée au bras droit, une longue lance avec une banderole noire et blanche... Mais je n'ai pas le temps d'en voir plus long; ils reprennent le galop et je ne distingue plus que l'étincellement des sabres et des fers, les couleurs des banderoles qui clapotent au vent et les silhouettes noires des passants qui se sauvent, effarés, devant l'épouvantable chevauchée...
Je rentre à la maison, en courant.
--Papa! grand-papa! Louis! Catherine!... Les Prussiens! Les Prussiens sont ici! Je viens de les voir!... Les Prussiens!... Quatre Prussiens!...
On se précipite, on m'entoure, on me demande des détails. J'en donne--autant que je puis en donner--mais pas assez, cependant, car on m'en redemande encore. On m'écoute en frissonnant.
--Ils sont vilains? me demande ma soeur, qui tremble de tous ses membres.
--Oh! oui! Et grands! grands!
--Brrr!!
--Et tu dis qu'ils avaient un gros pistolet au poing?
--Deux fois plus gros que le revolver de papa!
--Et des lances?
--Et des lances.
--Et des sabres?
--Et des sabres.
--Brrr!!
--Ils ne t'ont rien dit en passant?
--Non, rien... mais ils m'ont regardé d'un air furieux. Un, surtout, qui avait une grande barbe rouge.
En réalité, je ne sais même pas si les Prussiens m'ont vu et j'ignore absolument s'ils avaient de la barbe. Mais je prends ça sous mon bonnet; ça fait bien. Ça me donne l'air homme. Je murmure même en avançant le menton:
--J'ai bien cru, un moment, qu'ils allaient me tuer.
Ma soeur m'embrasse. Ça ne lui arrive pas souvent. Il faut qu'elle soit rudement émue.
--Les brigands! s'écrie Catherine. C'est qu'ils en sont bien capables, ces sauvages, de tuer un pauvre innocent! Pauvre petit! Quand on pense...
Et sa figure, terrible tout à l'heure lorsque j'ai annoncé l'entrée des Prussiens, devient infiniment douce et triste.--J'ai honte d'avoir menti.
--Que faire! que faire? demande ma soeur en se tordant les mains.
--Il faut fermer tous les contrevents des fenêtres qui donnent sur la rue, répond mon père, verrouiller les portes et, ma foi... déjeuner en attendant les événements... Ce sera toujours un déjeuner que les Prussiens n'auront pas.
Nous déjeunons tristement, du bout des dents, échangeant nos craintes, nous faisant part de nos pressentiments. Et nous parlons de la tante Moreau, aussi, qui n'a pas voulu quitter le Pavillon, qui a refusé de venir à Versailles.
--Elle aurait pourtant été plus en sûreté ici, dans une ville, qu'en pleine campagne, dit Louise.
--Ah! s'écrie mon grand-père, j'ai pourtant fait tout ce que j'ai pu pour la décider. Je lui ai dit: «Vous voyez bien; moi, je suis un homme et je pars. Si, dans quelques jours, il n'y a pas de danger, je reviendrai. Venez avec moi. Nous reviendrons ensemble, s'il y a lieu. Barbier sera enchanté de vous offrir l'hospitalité...»
--Parbleu! s'écrient mon père et ma soeur.
--Elle s'est obstinée à rester quand même. Savez-vous ce qu'elle m'a répondu: «Que voulez-vous que les Allemands fassent à une vieille bonne femme comme moi? Il faudrait être bien méchant pour me faire du mal.»
--Pauvre tante, fait Louise en s'essuyant les yeux.
--Je souhaite, dit mon père...
Mais un coup de sonnette nous fait tressaillir. Nous regardons à la pendule: midi et demi. Nous n'attendons personne à cette heure-là...
Qui peut sonner? Qui peut avoir sonné? Ouvrira-t-on? N'ouvrira-t-on pas?
Nous nous consultons. Enfin, je suis chargé d'aller regarder, avec précaution, par une fenêtre des mansardes, quelle est la personne qui se présente à notre porte. Je grimpe l'escalier, j'entr'ouvre la lucarne sans faire de bruit, je me penche et j'aperçois M. Legros. Il n'a plus son uniforme; il est en civil. Il m'a même l'air de trembler très fort; il regarde anxieusement dans toutes les directions. Je redescends et je vais lui ouvrir la porte.
--Eh bien! vous connaissez la nouvelle? demande-t-il en entrant, d'une voix chevrotante qui trahit une profonde agitation intérieure. Les Prussiens sont dans la ville... c'est-à-dire une avant-garde... des parlementaires... des parlementaires... Nous les avons laissés entrer, car on a beau être ferme... patriote... il faut être sensé, réfléchir... se rendre compte, en un mot... Trois mille hommes ne peuvent pas lutter contre une armée... On a signé à midi un capitulation honorable... très honorable... je n'en ai pas vu le texte encore, mais elle est très honorable... Tout ce que je sais, c'est que la garde nationale doit être désarmée... oui... et puis, on doit combler les tranchées et enlever les abatis qui barrent les routes... C'est naturel, après tout, puisque les Prussiens arrivent ici à deux heures et qu'on a signé une capitulation... honorable... Est-ce que j'avais pensé à vous dire que les Prussiens arrivent à Versailles à deux heures? Ils arrivent à deux heures... Ah! si la ville avait eu des fortifications!... Ah! diable: une heure! Je m'en vais... Il ne fera peut-être pas bon dans les rues, bientôt... Au revoir.
Le marchand de tabac s'en va. Sa dernière phrase me donne à réfléchir: il ne fera pas bon dans les rues. Sapristi! et moi qui ai tant envie d'aller faire un tour... du côté où vont arriver les Allemands. Si je parle de mon envie à mon père, il ne me laissera pas sortir, c'est clair. Alors, il faudrait m'éclipser à la muette ou me résigner à manquer l'entrée des troupes prussiennes. Manquer un spectacle pareil, ce serait bien embêtant... Je m'éclipserai...
Je m'éclipse. J'ouvre la porte tout doucement, je la referme en faisant encore moins de bruit et je suis dans la rue. Personne ne s'en doute. Je prends ma course vers le boulevard du Roi.
Pas grand monde, boulevard du Roi. Toutes les fenêtres fermées, toutes les portes closes. Je le remonte presque jusqu'à la grille; le poste des gardes nationaux est désert. Deux douaniers seulement montent la faction, les yeux tournés du côté de la campagne. J'attends--en tremblant. Pourvu que personne ne vienne me déranger, ne s'aperçoive de ma présence et ne me force à déguerpir! Je tremble de plus en plus--mais c'est rudement bon de trembler comme ça.
J'ai envie d'aller demander aux douaniers s'ils pensent qu'il y en aura encore pour longtemps, mais je n'ose pas...
Tout d'un coup, j'entends la musique. Ce sont eux! Je m'accroche à un bec de gaz et je me penche en avant pour mieux voir... mais rien, rien que le bruit des tambours et de la musique, qui se rapproche rapidement. Le coeur me bat à craquer, la respiration me manque...
--Les voilà!
Ce sont les douaniers qui ont crié ça, et ils prennent leur course vers la ville. Ils me frôlent en passant et leur terreur me gagne. Je les suis. Mais, en courant, j'aperçois, de l'autre côté du boulevard, cinq ou six curieux qui se sont arrêtés et qui se dissimulent derrière les arbres. Tiens! s'ils restent, pourquoi ne resterais-je pas? Je me cache derrière un arbre, moi aussi, et je regarde en écarquillant les yeux.
Là-bas, sur la route, à cinquante pas de la barrière, une douzaine de cavaliers, pareils à ceux que j'ai vus ce matin. Ils s'avancent au pas et s'arrêtent un instant devant le poste de la douane. Ils entrent dans la ville, sur deux rangs, longeant le bord des trottoirs.
--Les uhlans! dit une voix à côté de moi.
Ah! ce sont des uhlans! Ils approchent, la lance au bras, le pistolet au poing. Ils passent devant moi et je sens que je vais tomber, je sens que mes ongles s'enfoncent dans l'écorce de l'arbre contre lequel je suis collé. Ils sont couverts de sang, ces hommes! il y a du sang aux banderoles de leurs lances, aux jambes de leurs chevaux, aux morceaux de leurs uniformes déchirés et l'un d'eux, au premier rang, a la figure entourée d'un linge blanc que piquent des points rouges. Ils viennent de se battre. Ah! c'est affreux! Je veux m'en aller, je veux m'en aller!
Impossible. Devant moi, il y a des uhlans qui s'avancent toujours au pas, en fouillant de l'oeil les rues transversales et, derrière, une masse noire s'approche. On entend le bruit des pas. On commence à distinguer les pointes des casques, les canons des fusils, les petits tambours, guère plus grands que des tambours de basque, et les fifres. Ils jouaient une marche guerrière, ces tambours et ces fifres, suivis de fantassins à l'uniforme bleu sombre, qui défilent, chaussés de bottes où ils ont fourré leurs pantalons, le fusil à plat sur l'épaule, le manteau roulé en sautoir. Et ces hommes, souillés de boue et de poussière, noirs de poudre, aux tuniques en lambeaux, ces hommes qui se sont battus ce matin, sans doute, qui viennent de faire une marche pénible, conservent l'alignement le plus merveilleux, la tenue la plus correcte. Le pas se cadence d'un bout à l'autre de la colonne, les sous-officiers marchent sur le flanc des troupes et les officiers, l'épée à la main, en costume simple, sans dorures, sans épaulettes, orné seulement d'un peu de velours, s'avancent à la tête de leurs compagnies, raides et droits comme des automates.
Il en passe, il en passe toujours. Je suis à moitié sorti de derrière mon arbre et je regarde franchement. Je n'ai presque plus peur. Subitement, les tambours et les fifres cessent de jouer. Alors, une musique dont j'aperçois les instruments, tout là-bas, devant un groupe d'officiers à cheval, entame un hymne de combat et, sur toute la ligne des troupes, depuis les premiers rangs qui déjà ont atteint le château jusqu'aux derniers qui débouchent du Chesnay, des hurrahs éclatent et couvrent la voix des cuivres. Un dernier cri de triomphe et la musique, de nouveau, déchire l'air de ses notes victorieuses...
Elle joue la Marseillaise!... la Marseillaise, l'hymne que jouaient les musiques de nos régiments partant pour la frontière, l'hymne qui rend le Français invincible, qu'on gueulait dans les rues au moment de la déclaration de guerre et que j'ai chanté, moi aussi, lorsque nous croyions à la victoire, lorsque nous voulions planter d'avance des drapeaux tricolores sur la route de Berlin...
Le drapeau tricolore! ah! nous ne le reverrons pas de longtemps, peut-être; et il nous faudra regarder flotter les étendards noirs et blancs, pareils à celui que porte un officier décoré d'une croix en fer, au milieu du dernier régiment d'infanterie.
C'est l'artillerie qui s'avance, maintenant, avec ses canons noirs couchés sur les affûts peints en bleu, avec ses servants à pied et à cheval coiffés de casques surmontés d'une boule en cuivre. Il y a des fleurs à la gueule des pièces et les caissons et les prolonges sont enguirlandés de lierre et de feuillage...
La cavalerie succède à l'artillerie: des dragons, des cuirassiers, des hussards de la mort, avec des brandebourgs blancs et une tête de mort au bonnet. Puis, viennent des voitures, des caissons, des voitures à échelles...
Tout d'un coup, le coeur me bat: il me semble, entre les roues des derniers caissons, avoir aperçu des pantalons rouges. Oui, ce sont bien des pantalons rouges. Entre deux haies de Prussiens, la baïonnette au canon, marchent des soldats français prisonniers, sans armes, sales, déguenillés, l'air abattu, désespéré. Ils sont deux cents, au moins... et je regarde, tant que je puis les voir, les képis rouges de ces malheureux qui vont aller pourrir dans une forteresse allemande... Les voitures passent toujours, escortées par des uhlans. Il y a des prolonges pleines d'armes, de chassepots et, tout à la fin, des caissons pleins de paille, des voitures de tous modèles, des camions même, portant le drapeau blanc à croix rouge des ambulances, d'où s'échappent des cris à faire frémir, des gémissements lamentables.
Un dernier peloton de uhlans. C'est fini.
--C'est tout un corps d'armée qui vient de passer, me dit un monsieur qui est resté derrière un arbre, pas loin de moi, pendant le défilé des troupes, c'est le 5e corps prussien, général de Kirchbach.
J'ai déjà vu ce monsieur, mais je ne le connais pas. Je crois qu'il demeure dans notre quartier. Il me salue et s'en va tranquillement, la canne à la main.
Une personne qui a l'air beaucoup moins tranquille, c'est un monsieur long et maigre qui sort craintivement d'une allée où il s'était tapi pendant le passage des Prussiens et qui, en traversant le boulevard, jette à droite et à gauche des regards furtifs. Son chapeau est enfoncé sur ses yeux et le collet de sa redingote lui remonte sur les oreilles. Tiens! on dirait qu'il m'a reconnu et qu'il se dirige de mon côté.
--Jean! vous ici! Eh! que faites-vous, jeune imprudent?
C'est M. Beaudrain. Je le reconnais à la voix, beaucoup plus qu'à la figure, une figure qui a pris des tons jaune pâle--une couleur de panade.--Pourtant, la voix tremble, elle tremble beaucoup, M. Beaudrain doit avoir une fière peur.
--Ce que je fais, monsieur? Je rentre à la maison...
--Et vous avez assisté à l'entrée des Prussiens?
--Oui, monsieur.
--Exprès?
--Oui, monsieur.
Monsieur Beaudrain n'en revient pas. Comment! j'ai eu le front, l'audace, le toupet, de venir, tout seul, contempler le défilé triomphal des Allemands? Mais je suis donc un risque-tout, un cerveau à l'envers, une tête brûlée?
--Mais, vous-même, monsieur...
--Moi, c'est différent. Je ne croyais pas, je ne pouvais supposer que l'armée ennemie prendrait aujourd'hui possession de la ville. Sans cela, croyez-le bien, je ne serais pas sorti. J'étais allé faire une visite à côté, rue de Maurepas; et, en revenant, j'ai vu mon chemin intercepté par les hordes prussiennes... Et vous êtes resté là tout le temps.
--Oui, monsieur. Les Prussiens marchent bien, n'est-ce pas? Avez-vous vu les prisonniers?
--Je n'ai rien vu, dit le professeur. J'étais dans cette allée, là, et je n'ai pas mis le nez dehors, soyez-en sûr. Un mauvais coup est vite attrapé et je n'ai qu'une médiocre confiance dans la générosité des Vandales modernes... Mais il pourrait en venir d'autres. Filons, filons...
M. Beaudrain m'entraîne. Nous passons par des rues détournées, des chemins déserts. Au moindre bruit, le professeur tressaille, blêmit. Au coin d'une rue, il me quitte.
--Écoutez, mon cher enfant, je voudrais bien vous reconduire jusque chez vous, mais... je crains... une personne seule attire moins l'attention... Prenez bien garde... Au revoir... De la prudence!...
Et il part, se dissimulant le long des murailles.
Je rentre à la maison tranquillement, sans voir l'ombre d'un Prussien. Mon père m'ouvre la porte.
--D'où viens-tu? Nous t'attendons depuis deux heures...
Je vois venir une réprimande--autre chose peut-être.--Je me tire de ce mauvais pas en donnant des renseignements, beaucoup de renseignements. Je parle pendant une heure au moins. Je raconte tout ce que j'ai vu--même un peu plus.--Lorsque je déclare que j'ai vu des prisonniers français, Catherine pleure à chaudes larmes. Ma soeur s'étonne d'apprendre que les Prussiens ont de la barbe et mon père s'indigne fortement lorsque je lui dis que les musiques allemandes jouaient la Marseillaise.
--C'est infâme! Insulter les vaincus! Les narguer! Ah! l'on reconnaît bien là l'esprit teuton!
Il insulte le roi de Prusse. Il injurie Bismarck. Il se monte. Je profite de sa colère pour grimper dans ma chambre. Je prends un livre, mais il m'est impossible de lire une ligne. J'ai encore devant les yeux le spectacle de tout à l'heure et je ne puis penser à autre chose.
J'entends le pas d'un cheval dans la rue. J'ouvre la fenêtre, tout doucement, j'entr'ouvre la persienne et je regarde. A cinquante mètres, devant le bureau de tabac de M. Legros, un officier prussien à cheval est arrêté. Il parle avec une personne qui se trouve à l'intérieur, mais je n'entends pas ce qu'il dit. M. Legros sort de sa boutique, le chapeau à la main, en faisant de grands gestes pour expliquer, sans aucun doute, qu'il ne possède pas ce qu'on lui demande. Alors, le Prussien fait un signe bref, indiquant la ville; et l'épicier, qui a compris, part en courant. Le cavalier attend son retour, une main sur la hanche, en examinant les maisons du voisinage.
Mais voici M. Legros au bout de la rue, toujours courant, rouge, suant, essoufflé. Il tend au Prussien, en se découvrant, une chose enveloppée dans du papier. C'est un énorme cigare. L'officier l'allume, paye et s'en va, au pas. Il passe devant la maison et je ferme la persienne, bien doucement, pour qu'il n'entende rien.
J'ai envie de descendre pour raconter à mon père ce que je viens de voir; mais il m'a formellement défendu d'ouvrir les contrevents et il me gronderait certainement. Je suis forcé de garder ça pour moi. C'est dommage. Ah! ce fameux M. Legros!
Le soir, le garçon boucher qui est venu apporter la viande nous a appris qu'un régiment prussien faisait boire ses chevaux à l'usine à gaz, dans les bassins. Il paraît aussi que les Prussiens ont allumé des feux de bivouac sur les avenues, qu'ils abattent des boeufs et des moutons et qu'ils se préparent à passer la nuit à la belle étoile.
--Mais pourquoi n'occupent-ils pas les casernes? demande mon grand-père.
--Ils supposent sans doute qu'elles sont minées, fait le garçon boucher.
--Ah! quel malheur qu'on n'ait pas pensé à miner les avenues! s'écrie Louise. On les aurait tous fait sauter pendant la nuit.
--Oh! ils prennent bien leurs précautions, assure le garçon boucher. Il passe des patrouilles partout et ils ont posé des sentinelles à tous les coins de rues; j'ai vu ça il y a une demi-heure, en allant porter de la viande, rue de la Pompe. Et puis, vous savez, c'est dégoûtant, des sauvages comme ça; ils n'achètent même pas de la viande aux commerçants; ils traînent derrière eux des bestiaux qu'ils ont volés à droite et à gauche et ils les ont parqués sur la place d'Armes. Comme c'est propre!
--C'est infâme, dit mon père.
--- Est-ce qu'ils resteront longtemps à Versailles? demande Catherine, songeuse.
--Oh! non. Du moment qu'on a signé une capitulation...
--Une capitulation honorable, fait ma soeur.
--Dans ce cas-là, comme le disait tout à l'heure le patron, ils ont le droit de traverser la ville, mais ils ne peuvent pas l'occuper.
--Çà, dit le père Toussaint, ce n'est pas aussi sûr que du vinaigre.
--Mais, enfin, grand-papa, dit Louise, puisqu'on a signé une capitulation honorable...
Nous apprenons, le lendemain matin, que l'état-major prussien a fait cette réflexion qu'il n'avait pas à traiter avec une ville ouverte. Après quoi il a pris la capitulation et en a fait de petits morceaux.
XII
Les Prussiens se sont installés en maîtres à Versailles. La ville est devenue le quartier général de l'armée qui doit assiéger Paris. Tous les jours, il arrive de nouvelles troupes: des dragons bleus, des dragons verts, des pionniers gris, des hussards de toutes couleurs, des gendarmes, des cuirassiers, des Bavarois coiffés d'immenses casques à chenille. J'aurais bien voulu voir tous ces soldats. Mais il m'est formellement interdit de mettre le pied dans la rue. Après mon escapade de l'autre jour, mon père m'a déclaré que, si je sortais sans sa permission, il m'enfermerait dans ma chambre, au pain et à l'eau, et je suis forcé de m'en rapporter aux récits des divers fournisseurs qui nous apportent des nouvelles en même temps que des provisions.
Il paraît que, jusqu'ici, les Allemands ne se conduisent pas trop mal. Ils respectent les personnes et les propriétés et se bornent à faire des réquisitions. Ils ont d'abord réclamé toutes les armes qui se trouvaient dans la ville et messieurs les gardes-nationaux ont été invités à rapporter leurs fusils à la mairie, ce qu'ils ont fait sans se faire tirer l'oreille. Hier matin, mon père est sorti avec tout son équipement; il a été rejoint au milieu de la rue par M. Legros qui portait sous le bras, aussi tristement qu'un officier de Marlborough, son beau sabre à dragonne d'argent. Ce léger sacrifice n'a pas contenté les Prussiens qui réclament d'heure en heure, sans se lasser, les objets les plus divers: provisions de bouche, fourrages, couvertures, balais, matelas, semelles, amidon, peaux de sangliers, cirage et bandages herniaires. On voit tout de suite que les Allemands, qu'on nous représentait comme d'affreux barbares, sont fort civilisés et très au courant des objets nécessaires à la vie moderne.
--Enfin, dit ma soeur, puisqu'ils ne font que demander et qu'ils ne prennent rien, ça ne va pas trop mal.
--En effet; mais si l'on refusait de leur donner ce qu'ils demandent? ricane mon grand-père.
On s'en garde bien. Et l'on se garde, aussi, de ne pas leur ouvrir sa porte quand ils y frappent, comme ils viennent de le faire chez nous.
C'est moi qui ai été leur ouvrir--après avoir constaté leur identité par la fenêtre du premier--et en tremblant bien fort. Ils sont trois: deux grands et un petit. Le petit porte une casquette plate et a une épée au côté. Ce n'est pas un officier, mais il doit avoir un grade. Quel grade? Il nous l'apprend lui-même en pénétrant dans la salle à manger, où mon père, mon grand-père et ma soeur attendent, debout.
--Bonjour, madame, bonjour, messieurs. Voici un billet de logement pour moi, sous-officier porte-épée au 58e régiment d'infanterie, et deux hommes.
Ma soeur a l'air bien étonnée d'entendre un Prussien parler français; celui-ci n'est pas vilain, après tout, il a une petite moustache très gentille, des yeux bruns très intelligents. Quant aux soldats qui l'accompagnent, on dirait deux brutes; et, lorsque leurs regards, qu'ils promènent avec ahurissement sur le mobilier, se posent sur moi, j'ai peur.
Mais le sous-officier se tourne vers eux et leur parle en allemand. Ils prennent leurs sacs et leurs fusils qu'ils avaient déposés en entrant et ils suivent mon père, qui les guide vers une grande pièce inoccupée où l'on va leur dresser des lits.
--Non. De la paille. De la paille, c'est bon pour le soldat, déclare le sous-officier.
Mon père insiste. Il veut faire bien les choses; il tient à donner des lits. Quant au sous-officier, on le logera dans la chambre d'amis, où il sera très bien.
--Tenez, par ici, tout au fond du couloir.
Dans le corridor, nous rencontrons Catherine qui descend de sa chambre; elle jette au Prussien un regard terrible que celui-ci ne surprend pas, heureusement, mais mon père devient blanc comme un linge.
--Jean, me dit-il tout bas, quand nous aurons installé l'Allemand dans sa chambre, tu vas aller à la cuisine, tu prendras tous les couteaux pointus et tu les donneras à ta soeur pour qu'elle les enferme à clef dans le placard du vestibule... Ah! tu n'oublieras pas le tourne-broche.
Je descends à la cuisine et je commence à ramasser les couteaux. Je ne suis pas assez grand pour attraper le tourne-broche.
--Catherine, voulez-vous me décrocher le tourne-broche?
--Pourquoi faire, monsieur Jean?
--Pour l'emporter.
--L'emporter où?
--Eh! parbleu! l'emporter, l'enfermer.....
--Est-ce que vous êtes fou, monsieur Jean?
--Ah! oui, on est fou, n'est-ce pas? parce qu'on ne veut pas vous laisser de couteaux pointus sous la main? parce qu'on veut vous empêcher de tuer les Prussiens? nous le savons bien, allez! que vous voulez en tuer un. Mais nous vous en empêcherons.
Catherine me regarde avec pitié. Elle lève les épaules et me prend par le bras.
--Vous n'empêcherez rien du tout. Je ferai ce qui me plaira. Est-ce que je risque autre chose que ma peau, par hasard? hein? Qu'est-ce qu'ils me racontaient donc, vos parents, vos M. Legros, vos Mme Arnal, l'autre jour? Hein? La vengeance, le patriotisme! Hein? savez-vous que j'ai du sang dans les veines, hein? est-ce que vous-croyez que je peux me retenir, Hein? quand je vois ces brigands de Prussiens?
Elle me secoue comme un prunier, me poussant devant elle à chaque interrogation. Elle a fini par me coller à la porte vitrée dont je vais casser les carreaux avec mes épaules. Mais tout d'un coup, la porte s'ouvre, je manque de tomber et mon père paraît derrière moi. Il est tout vert de rage.
--Catherine!... j'ai entendu ce que vous venez de dire à cet enfant... C'est moi qui l'avais envoyé chercher les couteaux... pour vous empêcher de commettre un crime, malheureuse!... Avez-vous songé aux conséquences de vos actions? Savez-vous qu'on nous fusillerait tous, tous, jusqu'au dernier?... Ah! vous ne pouvez pas vous retenir?..... Vous ne pouvez pas! Je peux bien, moi!... Eh bien! vous allez monter dans votre chambre, tout de suite!... Je vais vous y enfermer à clef... jusqu'à ce que j'aie pris une détermination...
Catherine monte l'escalier quatre à quatre, furieuse, pleurant, suivie par mon père, et j'entends la clef qui grince dans la serrure.
Nous achevons la journée dans les transes. La belle-soeur du charcutier a consenti à remplacer Catherine pendant quelques jours. C'est elle qui nous a fait à dîner et qui a fabriqué, pour les deux soldats allemands, un énorme plat de ratatouille au lard et aux pommes de terre. Le sous-officier porte-épée dîne avec nous. Il a l'air bien élevé, se montre très galant vis-à-vis de ma soeur et engage avec mon grand-père une longue conversation sur la langue française que, d'ailleurs, il parle assez bien. Il se fait expliquer quelques expressions, certains idiotismes. Le père Toussaint lui donne les renseignements les plus étendus, saupoudrant ses phrases onctueuses de comparaisons et d'épithètes qui doivent flatter le vainqueur. Il dit:
--Votre belle Allemagne... cette campagne si glorieuse pour vos armes... votre gracieux souverain... une guerre aussi vivement menée... Bismarck, ce Richelieu... les effets foudroyants de vos canons Krüpp...
Le Prussien est enchanté. Après dîner il se met au piano et joue deux ou trois valses allemandes. Avant de se retirer dans sa chambre, il nous souhaite très poliment une bonne nuit.
--Un charmant garçon, dit mon père.
--Excellent musicien, dit ma soeur. N'est-ce pas Jean?
--Oh! oui... c'est dommage qu'il soit Prussien.
--Ce n'est pas de sa faute, conclut philosophiquement mon grand-père. Les Allemands ne sont pas si féroces qu'on veut bien le dire, au bout du compte... Mais c'est cette damnée Catherine qui m'inquiète.
Mon père aussi semble très inquiet. Je suis sûr qu'il ne ferme pas l'oeil de la nuit. Et, le lendemain matin, son inquiétude se change en trouble profond lorsqu'il voit le sous-officier se diriger vers le jardin.
--Vous avez de belles fleurs. Cela vous dérangerait-il de m'apprendre les noms que j'ignore?
--Mais non, au contraire... avec plaisir...
Mon grand-père et moi nous suivons mon père qui accompagne l'Allemand.
--Quel est le nom de cette fleur rouge?
--Un géranium.
--Et celle-là?
--Un oeillet d'inde.
--Et celles-là, là-bas? Oh! mais, je ne connais pas le nom de toutes ces fleurs.
Et le Prussien s'avance vers une plate-bande qui longe la maison, au grand désespoir de mon père qui lève les bras au ciel et fait à mon grand-père des signes désespérés. Qu'y a-t-il?
Subitement, je comprends: cette plate-bande se trouve juste au-dessous de la fenêtre de Catherine et là-haut, contre la vitre, on aperçoit l'immobile silhouette de la bonne.
--Pourvu qu'elle ne le voie pas! me souffle le père Toussaint qui frémit. Et ton père qui a oublié d'enlever les pots de fleurs qui se trouvent sur la fenêtre! Quelle imprudence! S'il prenait envie à cette fille d'en faire tomber un! Ah! j'aurais prévu ça, moi! je lui aurais enlevé jusqu'à son pot de chambre et j'aurais cadenassé la croisée. Jean, surveille-la bien, cette croisée.
--Oui, grand-papa.
--Je vais essayer d'engager le Prussien à rentrer.
Mais celui-ci, penché sur la plate-bande, s'abîme dans la contemplation d'une touffe de rosiers.
--Quel est le nom de ces rosiers?
--Des rosiers du Bengale... Mais, monsieur, je crois... l'air du matin est un peu frais...
--Non, non. Très beau, ce matin. Cette fleur se nomme?
--Un glaïeul... mais, permettez. Il me semble avoir oublié de vous offrir la goutte, et si vous...
--Merci beaucoup. J'ai pris du café et cela me suffit.
Le Prussien ne s'en ira pas et, là-haut, la terrible silhouette guette toujours. Mon père se tord les mains...
Un coup de sonnette nous fait tressaillir. Je me dirige vers la porte, mais mon grand-père m'arrête. Il a une inspiration. Il s'approche de l'Allemand, le chapeau à la main.
--Qu'y a-t-il monsieur?
--Monsieur, la personne qui vient de sonner est, je le présume du moins, une dame que nous attendons. Comme elle est excessivement nerveuse, je craindrais, si elle apercevait votre uniforme en pénétrant ici... je craindrais... une crise, peut-être... Les sentiments chevaleresques de votre nation me sont trop connus...
--Oh! je rentre, alors; je rentre immédiatement, fait le Prussien en frisant sa moustache.
Mon père et mon grand-père l'escortent pendant que je vais ouvrir.
Ce n'est pas une dame qui a sonné, c'est une femme. C'est Germaine.
--Monsieur est ici?
--Oui, Germaine.
--Je veux lui parler tout de suite.
--Vous savez qu'il y a des Prussiens ici?
--Qu'est-ce que ça me fait! Je ne vois que ça et des chiens, depuis bientôt huit jours.
Germaine expose à mon grand-père l'objet de sa visite. Il paraît que les Allemands qui se sont installés à Moussy ont déclaré que toute maison inhabitée appartient aux soldats et qu'ils considèrent comme telle toute habitation où ne résident que des domestiques.
--Et ils les arrangent bien, vous savez, les maisons inhabitées. On dirait qu'ils ne rêvent que plaies et bosses, ces animaux-là.
--Ont-ils commis des dégâts à la maison? demande mon grand-père anxieux.
--Non; mais, depuis hier, nous en avons cinq à loger. Et ils mangent, vous savez! L'argent file d'une drôle de façon. Il faudra même que monsieur m'en donne, si monsieur ne revient pas avec moi... Mais monsieur ferait mieux de revenir.
--Et au Pavillon? demande ma soeur.
--Oh! au Pavillon, ils sont toute une tripotée: quinze ou vingt, au moins; c'est là que demeure le commandant.
--Ah! mon Dieu s'écrie Louise. Cette pauvre tante Moreau! Comme elle doit avoir peur!
--Après ça, dit Germaine, ils ne sont pas trop méchants. Il faut dire aussi que le maire Dubois les contient beaucoup. Tout le monde dans la commune trouve qu'il se conduit très bien.
--Une canaille comme ça! murmure mon grand-père. Ah! il a ses raisons, bien sûr, pour faire le bon apôtre! Un Dubois! en voilà un qui est fait pour pêcher en eau trouble comme les chiens pour mordre!
--Enfin, dit Germaine impatientée, je voudrais bien avoir une réponse de monsieur. Faut-il que je m'en retourne toute seule? Moi, je me lave les mains de ce qui arrivera.
Mon grand-père réfléchit, le menton dans ses mains. Sa bonne le fixe de ses yeux noirs. Enfin, il prend une détermination; il se lève.
--Ma foi, tant pis! je retourne chez moi.
Nous essayons de combattre sa résolution; mais le vieux est complètement décidé. Il nous fait ses adieux, très ému.
--Je reviendrai vous voir un de ces jours, le plus tôt possible.
Avant de partir, pourtant, il engage mon père à se débarrasser de Catherine.
--Le plus tôt sera le mieux, voyez-vous. Renvoyez-la dans son pays. Vous obtiendrez bien un sauf-conduit, que diable! avec quelques protections. Si vous gardez cette fille-là ici, il vous arrivera malheur, je vous en réponds...
--Vous avez raison, dit mon père. Je vais m'occuper de cela.
Il s'en occupe, en effet. Il sort pendant l'après-midi et revient vers quatre heures, avec un monsieur que je heurte dans le vestibule et qui me salue en souriant. Je le reconnais: c'est le monsieur qui assistait à l'entrée des troupes, à côté de moi, boulevard du Roi, et qui m'a appris qu'elles formaient le 5e corps prussien.
Il a une vilaine figure, ce monsieur: des petits yeux gris de fer qui se cachent derrière des lunettes d'or, une bouche édentée où sautille un bout de langue violâtre, et un nez énorme, cassé en deux, en forme de potence, et picoté comme un dé à coudre.
Ce nez m'avait déjà stupéfait, chaque fois que j'avais rencontré le monsieur aux lunettes d'or; mais je croyais à un accident; je supposais que le monsieur avait fourré son appendice nasal dans un nid de guêpes. Je me trompais. Ce nez est extraordinaire, mais il est naturel. Il y a de drôles de choses dans la nature.
--C'est un nez d'Israélite, me dit mon père, le soir. M. Zabulon Hoffner est israélite.
--Ah! c'est un Juif!
--Un Israélite! Il ne faut jamais dire: Juif. C'est très impoli.
--Ah!... Il a un nom allemand.
--C'est possible, fait mon père, mais il n'est pas Allemand. Il est Luxembourgeois. Ce n'est pas la même chose. Du reste, il s'est montré fort complaisant. Je le connaissais très peu, et il s'est chargé de me procurer un sauf-conduit pour Catherine. Il a certaines relations dans les bureaux... il sait parler l'allemand.... Enfin, je suis enchanté d'avoir fait sa connaissance... C'est la complaisance et la loyauté mêmes...
Alors, il trompe son monde. Il a l'air franc comme dix-neuf sous.
XIII
Catherine est partie. C'est moi qui l'ai aidée à faire sa malle et à y emballer les photographies du pauvre cuirassier qu'elle ne reverra plus. Elle est partie sans colère, en disant même qu'elle comprenait ça, en nous souhaitant toutes sortes de prospérités. Et ce n'est qu'une fois dans la rue qu'elle a laissé échapper ses sanglots qu'elle avait contenus jusque-là. Je l'ai suivie des yeux, de ma fenêtre, aussi longtemps que j'ai pu la voir; elle s'en allait tristement, trébuchant à chaque pas, les yeux voilés par les larmes, à côté de l'homme qui traînait sa malle dans une brouette; des hoquets douloureux faisaient remonter ses épaules et elle était obligée de s'arrêter pour sortir son mouchoir à carreaux bleus de la poche de sa robe noire.
J'ai pleuré comme un veau.
Pauvre fille! J'ai méprisé son ignorance, j'ai fait fi de son affection, je lui ai fait bien des méchancetés. Et, maintenant qu'elle n'est plus là, il me semble qu'un grand vide s'est fait en moi, qu'on m'a arraché quelque chose, que j'ai perdu quelqu'un qui m'aimait bien. Je suis triste comme tout.
J'ai des distractions, heureusement. Il m'est permis, maintenant, de sortir en ville. J'use et j'abuse de la permission. Je suis toujours dehors. Il y a tant de choses à voir!
Je connais tous les uniformes de l'armée allemande, infanterie, artillerie et cavalerie. Ils ne valent pas les uniformes français. Les Bavarois seuls ne représentent pas trop mal, avec leurs grands casques qui ressemblent à ceux des carabiniers; malheureusement, ils sont sales, sales comme des cochons. Ils se mouchent avec le mouchoir du père Adam et essuient leurs doigts sur leurs pantalons et leurs tuniques. Moi aussi, quand j'étais petit, je me fourrais les doigts dans le nez, mais je les suçais après, au moins; et puis, les Bavarois sont grands. Ils devraient être propres.
Les Prussiens sont bien moins dégoûtants, mais leurs casques à pointes les rendent ridicules. Quand ils sont en petite tenue, avec leur calotte sans visière, ils ne sont pas trop vilains. Les shakos de la landwehr sont à peu près pareils à ceux ne nos gardes nationaux, mais ils sont beaucoup plus grands: une poule pondrait dedans pendant six mois sans les remplir. Les pantalons des cavaliers m'étonnent: ils sont basanés très haut, beaucoup plus en cuir qu'en drap. En somme, la tenue est trop sombre, pas élégante pour un sou; pas de dorures, pas d'aiguillettes, d'épaulettes, de clinquant, de panaches.
Les officiers eux-mêmes sont vêtus très simplement; ils sont coiffés d'une casquette plate à visière et portent presque tous au bras droit un brassard d'ambulance. Ils ont une vilaine habitude: c'est de ne jamais accrocher leurs sabres et de les laisser traîner derrière eux sur les pavés, avec un grand bruit de ferblanterie. Les aveugles doivent se figurer qu'on a attaché des casseroles à la queue de tous les chiens de la ville.
J'ai vu les fameux fusils à aiguilles, les canons Krüpp, les singulières voitures à échelles; j'ai été voir l'abattoir qu'on a installé à la gare, les postes de police qu'on a installés un peu partout, les canons pris sur les Français, rangés dans la grande cour du Château, autour de la statue de Louis XIV. J'ai regardé, l'autre jour, de la place d'Armes, un général, qu'on dit être le prince royal, distribuer des médailles aux soldats au pied de cette statue. Le château est converti en ambulance--une ambulance hollandaise--et le drapeau néerlandais flotte sur le toit. Des drapeaux, du reste, il y en a dans presque toutes les rues: aux fenêtres des étrangers qui se mettent sous la protection de leurs pavillons nationaux, aux croisées des gens qui ont obtenu de soigner chez eux des blessés et qui ont arboré le pavillon de la convention de Genève.
Mme Arnal est de ces derniers. On a placé chez elle un capitaine allemand blessé, un grand gaillard à belle barbe blonde. Elle le soigne avec un dévouement sans exemple. Elle espère qu'avant quinze jours le blessé sera sur pied. Elle est très fière des compliments que lui fait tous les jours, assure-t-elle, le chirurgien allemand, et elle déclare que, si elle avait suivi sa vocation, elle se serait faite soeur de charité. Elle en prend l'allure, d'ailleurs, se montre pleine de ménagements, de commisérations, d'attendrissements. Elle a des apitoiements tout faits, des consolations sur mesure, des larmes à prix fixe. Son temps est mesuré, en effet. Elle ne peut guère s'absenter. Son blessé a toujours besoin d'elle. Supposez qu'il lui prenne envie, à ce monsieur, de faire ceci, de faire cela--des choses défendues par le médecin.
--Il faut être là, voyez-vous... Les malades, c'est un peu comme les enfants...
Et elle ajoute, tout bas:
--Je n'ai qu'une peur, mais une peur terrible: c'est de finir par porter trop d'intérêt à mon blessé. A force de voir souffrir les gens, on s'y attache; on ne les considère plus comme des ennemis... Ah! savoir concilier ses obligations d'infirmière avec ses devoirs de Française!... C'est à faire tourner la tête!... l'humanité!... la patrie!... Je me sauve. A tout à l'heure...
M. Zabulon Hoffner, qui vient nous voir assez souvent, maintenant, se contente d'affirmer que la guerre, c'est bien gênant.