DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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—Depuis pas assez de temps, répliqua-t-il hardiment, pour n'être pas sûr que Bertrand Cassecou n'est pas coupable...
—Vous le savez? dit vivement le magistrat.
—Je suis sûr que Cassecou n'a rien fait... j'en mettrais ma main dans le feu...
—C'est un de vos camarades? demanda le substitut.
—Oui, dit Jeannolin, nous avons gardé les bêtes ensemble... Pas méchant du tout... Berdin si l'on veut, mais faire du mal à qui que ce soit, jamais!
—Mais, enfin, sur quoi bases-tu cette opinion qu'il n'est que berdin, puisque berdin il y a? demanda le baron intrigué.
Jeannolin essaya, sans y réussir, de regarder le baron en face; il se recueillit, puis:
—Oh! nous autres, dans les bois, ça nous connaît! Les personnes des villes peuvent pas savoir cela, mais le feu prend souvent tout seul dans les champs... Essayez de mettre de l'herbe verte en meule avec une clef dedans... et vous verrez!
—Ce serait bienheureux, s'écria Pauline, si l'on découvrait que le pauvre Cassecou est innocent, que tout le monde est innocent...
Le docteur Marsay, qui avait des raisons de complaire à la nouvelle baronne, jugea qu'elle tenait à ce que personne ne fût coupable et il parla:
—C'est précisément, fit-il d'une voix insinuante, ce que, sur le terrain, il n'y a pas deux heures, j'avais l'avantage d'exposer, en ma qualité d'expert, à ces messieurs... Ainsi, je me charge d'allumer un incendie à quinze lieues de l'endroit où il éclatera une heure après...
—Une heure après quoi? dit en riant le baron qui se moquait volontiers du médecin, bien qu'il lui témoignât d'ailleurs, en toutes autres circonstances, une confiance à toute épreuve.
—Une heure après mon départ, dit Marsay.
—Mais alors vous ne serez pas à quinze lieues.
—Mettons-en dix par le chemin de fer, répliqua le docteur, et n'en parlons plus. Je continue ma démonstration: Soit un débris lenticulaire de carafe, n'importe quel fragment de verre concave jeté au hasard sur le sol et une allumette jetée aussi par hasard, de telle façon que le foyer de la lentille...
—Permettez, monsieur le docteur, interrompit le substitut, qui tenait à son prévenu, vos suppositions sont gratuites et si vous aviez raison, il n'y aurait plus que le hasard...
—Ce sont ces hasards, répliqua l'officier de santé, qui expliquent la plupart des erreurs judiciaires. Et l'éperon de Lesurques? Et tant d'autres circonstances aggravantes, qui ont fait porter à des innocents leur tête sur l'échafaud? Tout est possible et même ce qui semble souvent impossible...
—Dites-nous de suite, conclut le substitut, que nous aurions dû chercher le coupable dans le château.
—Ah! pour cela, dit Pauline, ce serait peine perdue, puisqu'ici tout le monde s'intéresse à la prospérité de nos affaires, nous, parce que ce sont les nôtres, nos serviteurs parce qu'ils en bénéficient, et pourquoi aussi ne pas ajouter: parce qu'ils nous aiment!
A l'ouïe de ces paroles, le petit Jeannolin trouva du génie à sa maîtresse et il la plaça incontinent, dans son cœur reconnaissant, à la hauteur de la baronne trépassée.
Le repas ne fut signalé par aucun incident nouveau. Quand la maîtresse de maison se leva et que le substitut lui offrit son bras pour la conduire au salon, les autres convives suivirent.
Seul, le baron, demeuré en arrière, dit à Jeannolin, qui respirait d'aise à voir les gens de justice s'éloigner, mais que préoccupait fort le destin du pauvre Bertrand:
—Je parie que c'est toi, polisson, qui a mis le feu au bâtiment, en allumant quelque pipe. A ton âge, on veut déjà fumer dans une pipe!
Ce n'était qu'une plaisanterie du baron, mais l'enfant devint excessivement pâle en l'entendant. Le Normand remarqua cette pâleur, fronça le sourcil et passa outre.
A dix heures, les visiteurs prirent congé de leurs hôtes, et repartirent, le docteur Marsay à Souvigny, le substitut et son greffier à Moulins.
Demeuré en tête-à-tête avec sa femme, le baron lui dit à brûle-pourpoint:
—Oui, décidément Bertrand Cassecou n'est vraisemblablement pas l'auteur du méfait.
—Ah!
—Non, mais il faut néanmoins laisser s'instruire l'affaire afin d'avoir une certitude au lieu d'un soupçon.
—Quel soupçon?
—Le soupçon de l'innocence de Bertrand et de la culpabilité d'un autre.
—Quel autre?
—Le feu a été mis aux bruyères, n'est-ce pas? De là, il s'est communiqué à l'aire de la grange où il y avait de la paille. De la paille, l'incendie a gagné le blé en gerbes qui était à l'étage au-dessus.
—J'entends... Alors?
—Alors, il ne s'agit plus que de savoir qui a mis le feu aux bruyères. Marsay, consulté, dit: «Il a bien pu prendre tout seul...» C'est aussi l'avis de Jeannolin, ajouta le Normand avec un rire sardonique, de Jeannolin qui était bien placé pour voir, puisque, ainsi qu'il vient de nous l'avouer, il gardait les bêtes en compagnie de Bertrand. Jeannolin, votre protégé, a opiné, vous aussi du reste et dans le même sens... Il n'y a plus guère pour moi d'hésitation possible...
—Que voulez-vous dire? Que c'est le contraire qui est vrai? demanda Pauline d'un ton altier.
—Oui et non, répliqua le Normand. Eh bien, écoutez, faisons un marché. Depuis quelques jours, un différend qui me pèse et me cause une peine profonde nous sépare... Je donnerais tout au monde pour lui voir prendre fin... En ce qui concerne Jeannolin, j'ai, comme je viens de vous le faire entendre, de fortes raisons pour le soupçonner; vous, mue par un mobile que j'ignore, vous avez entrepris de l'innocenter... Voici ce que je vous propose... J'aimerai qui vous aimerez et je croirai ce qu'il vous plaira... Je m'en remets à vous de fixer mon opinion, elle sera la vôtre... Admirez ma docilité et mon désir de vous plaire... Je n'y mets qu'une condition, c'est que le passé sera de part et d'autre oublié... et la communication que vous aurez à me faire à ce sujet... j'irai vous la demander cette nuit même... chez vous...
—Mais, dit Pauline, qui commençait à comprendre, si je ne parviens moi-même à me former aucune opinion sur un sujet qui m'est d'ailleurs absolument étranger... si, en définitive, je n'ai aucune communication à vous faire?...
—Alors, dit le baron froidement, dans ce cas, je me formerai une opinion tout seul et d'après certains indices que voici. Primo: Jeannolin n'appartenait pas encore au personnel du château quand ma grange a brûlé. Il gardait, au contraire, ce jour-là, en compagnie de Bertrand, les troupeaux à proximité de Sainclair. Secundo: Il s'est troublé et a laissé échapper le plat, quand il a ouï dire que Bertrand Cassecou était en prison. Tertio: Il a fait grise mine quand je lui ai dit tout à l'heure, en manière de plaisanterie:
«—L'incendiaire, c'est toi!»
Je crains de conclure... Sur ce, Pauline, bonsoir! Je vous souhaite un sommeil plein d'agréables rêves... à moins que vous ne préfériez ma compagnie pour une fois...
Ce marché, si lestement proposé, jeta Pauline dans une perplexité terrible.
La mise en accusation de son favori tenait à un cheveu. Sauverait-elle l'enfant au prix de l'humiliation la plus épouvantable qu'une femme puisse subir: se livrer à un scélérat?
Non! Après tout, quel grand risque Jeannolin courait-il? Tout au plus d'être accusé d'un incendie par imprudence, car nul témoin, nulle preuve ne viendraient l'accabler!
Y avait-il seulement une pénalité pour ce crime? Et le crime n'était peut-être en somme, aux yeux de la loi, qu'un simple délit.
Ah! quel malheur pour elle de ne pas connaître le Code pénal! Comment se renseigner sur ce qu'elle ignorait?
Avait-elle lu dans quelque journal, avait-elle ouï dire que l'on fût sévèrement puni pour un malheur que l'on n'avait pu ni empêcher, ni prévoir?
Mais, en attendant, elle avait juré à Jeannolin qu'elle ne le trahirait jamais. Et ne pas le disculper cette nuit même, c'était le trahir! Ne pas le sauver, c'était le livrer à l'inconnu... à la griffe juridique!
Pauline sentait augmenter son anxiété à mesure que l'heure s'avançait.
Un instant, elle se demanda si ce n'était pas folie à elle de tenir autant à la libre disposition de soi-même, de ne pas accepter ce suprême et douloureux sacrifice, quand, en livrant son corps à ce qu'elle considérait comme un outrage, elle pouvait sauver l'honneur et la vie d'un malheureux!
Oui, mais céder, c'était pour elle-même perdre tout le terrain si âprement conquis depuis quelques jours...
C'était le renoncement définitif, l'oubli du passé et pour l'avenir l'obligation de reprendre sa place d'épouse au foyer du misérable.
A la façon dont Pottemain venait de lui proposer ce marché, elle avait compris la résolution bien arrêtée du Sournois d'en finir avec cette contrainte qu'on lui imposait et qui l'exaspérait.
Il avait choisi ce moyen de faire rentrer Pauline sous le joug, et en dépit de ses promesses et de sa crainte du scandale, il était homme à ne reculer devant rien—il l'avait bien prouvé—pour reconquérir son indépendance et faire triompher sa volonté.
Et quelle résistance pouvait opposer la malheureuse Pauline?
Abandonnée par les de Guermanton, sans famille, sans amis, sans relations, sans argent, au fond de Bois-Peillot, elle était à la merci de cet homme, qui lui faisait horreur.
Elle avait beau chercher dans sa tête par quel moyen elle pouvait échapper à cette alternative qui la torturait... à l'existence affreuse qui la menaçait, si elle avait le malheur de céder... elle ne trouvait aucune solution pratique.
Sa seule ressource était la dénonciation posthume de Pastouret, la preuve de l'infamie de Pottemain, mais elle devait réserver cette arme pour un cas désespéré, alors qu'elle ne pourrait plus compter sur aucune défense.
Elle ouvrit un coffret, s'assura que la lettre vengeresse était toujours là...
Puis une pensée traversa son cerveau. Pottemain pouvait, par une indiscrétion, apprendre l'existence de cette pièce.
Il importait qu'elle ne pût tomber entre ses mains... Où cacher ce papier d'où dépendait peut-être sa vie?
Elle s'arma d'une paire de ciseaux, et renferma le témoignage de Pastouret dans la doublure de sa robe qu'elle recousut aussitôt avec soin.
Puis elle se plongea de nouveau dans ses réflexions.
Toujours nulle issue à cette condition effroyable. Elle était bien décidément dans la main de son bourreau.
Et cet être qui lui dictait la loi, armé qu'il était de la loi elle-même, cet être était un assassin déguisé en honnête homme, en soutien de l'ordre social!
Il donnait à dîner à la magistrature et il jouissait de la considération générale!
Ah! non, elle résisterait jusqu'à la fin, ou au moins jusqu'à ce qu'elle eût trouvé une issue à cette situation abominable!
Et dans le désordre de ses idées, elle en vint jusqu'à rêver sinistrement aux Judith et aux Charlotte Corday.
Elle se voyait frappant Pottemain le tueur, comme il méritait d'être surnommé, dans le moment où, abusant de la terreur et de la faiblesse d'une pauvre fille, et sûr de l'impunité légale, il la coucherait de force sur le lit nuptial, comme sur un chevalet...
Comme elle agonisait sur son fauteuil, éclairé par la lueur indécise d'une bougie prête à s'éteindre, cherchant sans la trouver, pour sauver le petit berger et elle-même, une inspiration d'en haut, elle entendit tout à coup un ronflement de rouages et l'horloge séculaire du château sonna lentement minuit...
Presque aussitôt des pas se firent entendre dans le couloir de sa chambre. On frappa à la porte qu'elle avait eu soin de fermer à double tour.
Comme elle ne répondait pas, le baron demanda d'une voix narquoise:
—Le jury sortira-t-il bientôt de la chambre des délibérations? Oui ou non, l'accusé Jeannolin est-il coupable?
Pauline sentit le frisson de la mort lui courir de la racine des cheveux à la plante des pieds.
—Non, répliqua-t-elle résolument, il est innocent.
—Et la preuve? repartit le baron.
—C'est, répliqua Pauline, que j'affirme son innocence!
—L'affirmeriez-vous devant la justice? Car il faudra y aller peut-être.
—Hardiment! dit la jeune femme, si vous y allez vous-même pour répondre de vos actes.
—Dites tout de suite que c'est moi qui ai mis le feu à ma grange, fit Pottemain en riant avec affectation.
Pauline se leva et, s'approchant de la porte:
—Pas tant de bruit! murmura-t-elle d'une voix faible, ou vous allez réveiller Pastouret!
Il se fit un silence profond, pendant lequel elle eût entendu le vol d'une mouche.
—J'entre, dit soudainement Pottemain en poussant la porte d'un si rude coup d'épaule qu'il disloqua la serrure.
Le baron était en costume de nuit. Il était pâle et les yeux lui sortaient de la tête.
Pauline avait vivement couru au fond de la chambre.
Elle ouvrit la fenêtre toute grande.
—Un pas de plus et je me tue! dit-elle d'une voix étranglée.
—Eh bien, tuez-vous! dit Pottemain exaspéré, en croisant ses mains derrière son dos. Que m'importe!
En même temps, il fit un pas en avant.
—Vous marchez, dit Pauline, mais prenez garde! votre châtiment marche du même pas et peut-être plus vite...
—Ah! ma chère amie! dit le baron, j'ai assez de vos rébus et de vos caprices absurdes. Je vous ai épousée sans fortune, parce que je vous aimais; je n'ai rien négligé pour vous rendre la vie douce et heureuse; vous ne m'en avez récompensé qu'en affectant pour moi un mépris et une haine incompréhensibles, en m'accusant de crimes aussi ridicules qu'imaginaires... J'en ai assez et il faut en finir!... Si vous êtes réellement folle... on vous enfermera et tout sera dit... Je veux... j'exige des explications, ou bien...
Et son bras s'éleva lentement... Sa face décomposée avait un aspect horrible...
Pauline rassembla ses forces et, appuyée sur le rebord de la fenêtre:
—Vous êtes un assassin! fit-elle, entendez-vous, un assassin... Je le sais... Je ne veux être ni votre victime, ni votre complice...
—Allez-vous continuer à m'outrager de la sorte! hurla le baron, hors de lui.
—L'outrage n'est rien, dit Pauline. Le crime est tout!... Ce sera le troisième.
Et elle se pencha dans le vide...
—Votre mort, entendez-vous bien, ne m'accuserait pas... Elle n'accuserait que votre folie.
—Soit! Mais la plainte de Pastouret sera aussitôt déposée... je vous l'ai dit... Et la justice aura son cours...
—Appelez donc Jacques... Jacques! s'écria le baron en bondissant et en saisissant Pauline par un bras. Il ne viendra plus à votre secours!
Mais, avec une force plus qu'humaine, elle dégagea son bras meurtri et se jeta par la fenêtre.
VI
Le baron ne croyait pas volontiers aux femmes qui se jettent par la fenêtre. Il n'avait été, de sa vie, dupe de ces menaces.
Aussi fut-il plus que surpris d'avoir vu Pauline passer soudainement de la menace à l'exécution.
Il eut même une peur véritable des suites de l'accident, car il y avait du premier étage au sol du jardin, une hauteur de dix bons mètres—plus de distance peut-être que du baron Pottemain à la cour d'assises!
Pauline n'avait pas poussé un cri en tombant. Ou elle s'était tuée sur le coup, ou ses blessures n'étaient que légères.
Dans l'un comme dans l'autre cas, elle passerait pour avoir subi des violences.
Le baron était l'homme des décisions promptes; il eut vite fait de prendre son parti. Il se pendit aussitôt aux sonnettes, et, serrant sa robe de chambre autour de sa taille, il descendit en courant l'escalier, son trousseau de clés à la main.
Victorine arriva la première au secours de sa maîtresse.
Puis parurent successivement les valets couchant dans les parties éloignées du bâtiment: le cocher, le jardinier, les palefreniers et enfin Jeannolin, dont le jeune sommeil semblait à l'épreuve du tambour et du canon, mais que le nom de la baronne prononcé dans le corridor des combles où il couchait avait suffi pour tirer de sa léthargie.
Lorsque cinq ou six lanternes s'approchèrent de l'endroit où Pottemain avait couru, elles éclairèrent de leurs feux croisés une scène singulière, mais moins effrayante qu'on pouvait le redouter.
Pauline était vivante, mais à demi enfouie dans une corbeille de giroflées; les tiges pressées et le sol fraîchement remué avaient amorti sa chute.
Quant au baron, il poussait des soupirs à fendre les rochers et couvrait de baisers les petites mains blanches de sa femme.
—Ah! Dieu merci, chère amie!... Vous êtes saine et sauve, répétait-il avec effusion... Vous sentez-vous la force de vous lever?
—Non! répétait Pauline, je dois avoir le pied démis! Hélas! ajouta-t-elle avec un sourire amer, j'ai la vie dure!
L'explication de cet événement pour le petit public admis à y assister, c'était la fenêtre ouverte au-dessus de l'endroit où la baronne venait d'être retrouvée et c'était cette parole:
—J'ai la vie dure!
Il s'agissait maintenant, pour Pottemain, d'expliquer la chute de façon à ne point pouvoir être démenti, ni incriminé; c'était difficile.
Mais le gaillard avait une imagination fertile en expédients.
Dès que l'on eut transporté la baronne dans la maison, et comme on lui donnait, dans le salon du rez-de-chaussée, les premiers soins, le baron prit à part ses domestiques dans le vestibule et leur dit:
—Mes enfants, vous me voyez désolé! Vous avez pu remarquer que ma bien-aimée femme, votre maîtresse, a quelque chose là... (et il se frappa le front du doigt). Eh bien, pour le nom et l'honneur de ma maison, je vous demande de ne pas en répandre le bruit... Faites ce qu'il vous plaira, mais ne dites pas la vérité... Ne dites pas au dehors que Mme la baronne Pottemain est folle!... Cela me poignarderait!...
Par cette recommandation, il fut bien assuré que, dans moins de quarante-huit heures, tout le canton répéterait en chœur que la nouvelle baronne avait perdu le jugement.
Puis il fit chercher le docteur Marsay. Tandis que Jeannolin y courait à cheval, Victorine montait au premier étage, et elle constatait à sa manière l'état des deux appartements contigus: le lit de Pauline intact, le lit du baron défait.
La porte de communication fracturée et grande ouverte... Point de traces d'une lutte, car les meubles étaient à peine dérangés.
Seulement,—chose étrange pour une femme sortant du lit conjugal,—Pauline avait été trouvée au-dessous de sa fenêtre, à elle, en habit de nuit, il est vrai, mais avec son corset, des bas et des bottines, tandis que, à en juger par le désordre de Pottemain, celui-ci était couché et il dormait peut-être quand il fut attiré par le bruit d'une fenêtre que l'on ouvre ou par la chute de sa femme.
—Il y a progrès, pensa la maritorne, puisqu'ils ont fait chambre à part... Néanmoins il a dû y avoir dispute... A moins que la petite dame ne soit somnambule! Ça s'est vu, des malheurs comme ça, dans les familles!... Ça ne fait rien... C'est bien fait et ça lui apprendra, au patron... à aller chercher des demoiselles de l'Inde pour faire des traits à Victorine!... Il en reviendra... Ça commence bien!
A l'arrivée du médecin, Pauline était installée dans son propre lit. Elle paraissait souffrir beaucoup.
Mais cela ne se voyait qu'aux battements de sa poitrine et à ses sourcils froncés, car elle n'articulait pas une plainte.
Le baron l'appelait des noms les plus doux. Il se mettait en quatre pour la soulager et pour lui plaire.
Elle y répondait par des paroles douces, résignées, n'exprimant aucune rancune, n'accusant personne.
Était-ce prudence? Était-ce générosité? Elle n'avoua ni une discussion, ni un accès de folie devant ses gens, mais elle prononça elle-même le mot de somnambule.
Son pied gauche était réellement démis. Il gonflait à vue d'œil. Ce fut beaucoup pour la science de Marsay que de le lui remettre.
Pauline parut très affectée de la visite de ce pédant imbécile qu'elle considérait en secret comme le complice du baron.
Dès que la douloureuse opération fut terminée, elle demanda à boire à Jeannolin, de préférence à tout autre, et lui désigna un verre et une carafe qui se trouvaient sur sa propre cheminée, mais elle refusa les autres breuvages.
Jacques de Guermanton et sa femme, accompagnés de leurs enfants, accoururent dès le lendemain, quand ils surent que Pauline était blessée.
A leur aspect, elle fondit en larmes. Le baron ne perdit de vue ni Jacques, ni Pauline. Jeanne lui sembla en faire autant de son côté.
Les enfants étaient consternés. Le visage de leur bonne amie les avait frappés tout d'abord et ils n'avaient pas été seuls à remarquer sa pâleur, car Jacques avait, en parlant à la baronne, des larmes dans la voix, tout ancien officier de cavalerie qu'il était.
Quant au baron, dans quelques a-parte, il reprit et accrédita de son mieux la question d'aliénation légère, mais croissante.
Les visiteurs se retirèrent très attristés, mais pensant qu'il y avait de la faute de Pauline, si elle n'était pas heureuse.
Jeanne, sans oser le dire, la trouvait presque ridicule, quoiqu'elle la plaignît de son accident:
—C'est pensait-elle, une fille d'une exaltation, d'un romanesque insupportables!
En attendant, Pauline était condamnée à garder le lit.
Il en résulta entre les deux époux une sorte de trêve et d'accalmie.
L'état de la blessée, du reste, la mettait à l'abri de toute nouvelle entreprise de la part de Pottemain.
Si elle évita soigneusement toute allusion au passé, le baron de son côté affecta de ne se souvenir de rien.
Il se montra vis-à-vis de sa femme plein d'attentions et de prévenances, et Victorine put croire un instant que son plan avait échoué et que cet incident, qui aurait pu être funeste, avait au contraire servi à sceller la réconciliation des deux époux.
Quels étaient le but et la pensée secrète du baron, et que signifiait ce brusque changement d'allures?
Regrettait-il sincèrement sa brutalité et était-ce de sa part une suprême tentative pour regagner l'estime de cette femme qu'il avait choisie, qu'il aimait peut-être et que dans tous les cas il désirait?
Ou bien agissait-il en vue simplement de prendre ses précautions vis-à-vis de cette créature énigmatique et courageuse, qui l'avait pénétré d'un coup d'œil, qui semblait tout savoir sur lui par simple intuition?
Pauline était-elle l'amie qu'on cherchait à se concilier de nouveau... ou l'ennemie dont on désirait la mort au fond du cœur?
Sans oser résoudre ce problème redoutable, la jeune femme penchait plutôt vers la dernière hypothèse. Elle devinait la griffe acérée du tigre sous cette patte de velours.
Tout en feignant de se laisser prendre à cette apparente soumission, elle en profita pour manifester quelques petites exigences auxquelles Pottemain accéda aussitôt.
Comme elle se défiait du personnel qui l'entourait, et en particulier de Victorine, elle voulut que Jeannolin fût chargé de son service particulier.
Les événements tragiques qui s'étaient succédé l'avaient empêchée de demander à nouveau le renvoi de cette fille, et pour la remercier de cette discrétion, Pottemain n'avait plus parlé de déférer aux tribunaux le petit pâtre.
Grâce à cette convention tacite, Jeannolin resta le compagnon et le garde-malade de sa maîtresse. C'était pour la pauvre blessée, qui se sentait espionnée et sans défense, une sorte de sauvegarde que la présence presque constante de l'enfant.
Dès que le docteur Marsay lui permit de se lever, c'est appuyée sur l'épaule de Jeannolin qu'elle descendait à grand'peine les marches du perron et qu'elle atteignait un de ces fauteuils roulants, très légers, dans lequel elle s'installait.
Puis l'ancien berger la conduisait à l'ombre d'un bosquet, et là, Pauline passait les longues heures de l'après-midi à instruire son protégé dont l'intelligence s'éveillait tous les jours davantage, ou bien elle s'occupait à travailler pour les pauvres de la contrée, et c'était encore Jeannolin qu'elle chargeait de répartir ses aumônes.
Ainsi s'écoulait la triste existence de la baronne.
Une vie aussi réglée, mais aussi sévère, sans récréation, ni compensation terrestre et au fond sans sécurité, était bien faite pour user rapidement une nature pleine de vivacité et d'exigences.
La rieuse, ardente et mobile jeune fille, condamnée qu'elle était à vivre dans une contrainte et une terreur perpétuelles, à marcher le moins possible, semblait subir ce supplice inventé par la barbarie persane, qui consiste à être murée vivante.
En dehors de ces heures de repos où elle se consacrait à la charité ou à l'éducation de Jeannolin, elle devait subir la présence de Pottemain, qui, même lorsqu'il la quittait, ne s'absentait jamais longtemps.
Elle s'effrayait parfois de cette surveillance incessante. Quel projet cachait le baron sous cette bienveillance hypocrite?
Ne se recueillait-il pas en attendant l'heure propice de se délivrer à tout jamais de la femme qui possédait son secret?
Un soir, comme le soleil allait se coucher en face des fenêtres de Bois-Peillot, dans sa lave de pourpre, un humble capucin parut à la grille du parc et demanda l'hospitalité.
Le jardinier, qui savait quels honneurs apparents le baron rendait en toute occasion aux gens d'église, comme à toutes les puissances de ce monde, lui fit révérences sur révérences et le conduisit au château.
—Attardé en route, dit le capucin, et connaissant de réputation le propriétaire de ces domaines, j'ai pensé que je trouverais pour une nuit une botte de paille dans une de ses granges...
—L'hôte envoyé par Dieu, répliqua Pottemain avec onction, ne couche pas chez moi sur une botte de paille, j'y coucherais plutôt moi-même pour lui céder mon lit. Entrez, mon père, soupez, si le cœur vous en dit, comme je l'imagine en vous voyant couvert de poussière et de sueur. Soyez le très bien venu!
Puis il lui présenta Pauline, qui assistait à l'entrevue, étendue dans un fauteuil.
—Mme la baronne, dit-il, qu'un accident récent prive du plaisir de vous faire les honneurs de sa maison.
Le capucin s'inclina profondément. C'était un homme jeune encore, assez chétif, d'une haute taille et dont la barbe rousse était la seule chose abondante et forte qui parût en lui.
La ferveur et la simplicité du dévouement chrétien luisaient dans ses yeux limpides, et ses pommettes saillantes, sur ses joues creuses et pâles, donnaient à son visage aquilin le type des anciens solitaires.
—C'est une bonne fortune pour moi, mon père, dit Mme Pottemain, que votre arrivée sous notre toit. Depuis longtemps je souhaitais de me confesser et je profiterai, si vous le voulez bien, dès demain, de votre présence.
—Je le voudrais sincèrement, dit le capucin, mais je suis attendu de bien bonne heure, à trois lieues d'ici, par le prêtre malade dont je dois dire la messe à huit heures et je ne saurais, sans manquer à mon devoir, m'attarder le long du chemin.
—J'insiste, repartit Pauline, je me fais fort d'être prête aussi matin que vous le voudrez. Notre curé demeure loin d'ici... Il est d'ailleurs souffrant, et moi, je ne puis, dans l'état de santé où je suis, faire de longs trajets... Ainsi, ne me refusez pas cette grâce...
—Donc à six heures du matin, si vous le voulez bien, madame, dit le moine en se levant.
Puis, ayant achevé la collation qu'on lui avait fait servir, il porta la santé de ses hôtes, pria un instant et se fit conduire par Jeannolin à la chambre qui lui avait été préparée.
Cette scène courte avait eu lieu devant le baron, qui ne pouvait rien y blâmer et à qui nulle considération ne devait la rendre suspecte.
Cependant cette confession générale lui déplaisait en pareille situation. Toutefois, il réfléchit qu'il valait mieux avoir pour confident un capucin en voyage que le pasteur permanent de la paroisse et il dissimula son dépit.
Craignant sinon une opposition, du moins une observation, Pauline prit les devants:
—Je suis heureuse, dit-elle, de pouvoir profiter du passage de ce bon père pour me réconcilier avec Dieu. Et vous, ajouta-t-elle sur un ton de discrète raillerie, pourquoi n'en feriez-vous pas autant?
—Confessez-vous, ma chère, répliqua Pottemain d'un ton sec, je trouve cela naturel... Quant à moi, je mentirais à Dieu si je lui disais que je puis vous pardonner l'état où vous m'avez réduit!
Seule dans sa chambre, Pauline passa une partie de la nuit à écrire.
Le lendemain, au coup de six heures, elle était sur pied et habillée; Jeannolin, debout également, conduisit sa maîtresse au salon, où le capucin l'attendait, son bréviaire à la main.
Presque à la porte, la jeune femme rencontra Victorine.
—Avez-vous vu monsieur? demanda-t-elle.
—Monsieur dort encore, répliqua la servante, qui paraissait le savoir.
Pauline ferma les portes avec soin, poussa un écran près d'un fauteuil qu'elle désigna au capucin et elle s'assit elle-même péniblement aux côtés du prêtre.
Puis elle prit la parole:
—Je vous remercie, mon père, d'avoir bien voulu m'entendre et de venir ainsi au secours d'une pauvre âme aux abois... Je suis en danger de mort, mon père, et je ne puis ici me confier à personne... Les seules armes que j'aie contre mes ennemis, armes qui peuvent m'être ravies d'un moment à l'autre, sont ces deux lettres... L'une est signée de moi et d'un témoin qui pourra confirmer les faits graves que j'énonce... l'autre est une dénonciation posthume... Ces lettres demeureront closes jusqu'au jour où vous recevrez de moi, au couvent où vous résidez habituellement, l'avis que le danger menace... Cela signifiera que vous devez porter vous-même ces deux lettres au Procureur de la république. Jurez sur votre âme et sur Dieu que vous accomplirez ma volonté dernière et qu'à votre défaut... si Dieu vous rappelait à lui, mon père, avant le temps... un autre soldat du Christ vous remplacerait sur la brèche...!
—Pouvez-vous me jurer auparavant, ma fille, que ces lettres renferment la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, et qu'en me confiant cette mission vous n'accomplissez point quelque projet de vengeance?
—Il est aisé de vous répondre, mon père, car ces lettres ne renferment que ce je que crois être fermement la vérité. Quant à des projets de vengeance, il y a, il est vrai, en ceci des représailles contre un meurtrier, mais ce n'est pas moi qui suis sa victime. Seulement, je pourrais le devenir à mon tour et je n'ai d'autre arme contre ses entreprises que la certitude où il est, que le glaive se lèvera sur lui le jour où il me frappera... C'est donc un acte de simple défense pour ma part et de réparation pour les autres.
—Mais enfin, dit le capucin, il est sans doute un cas prévu où, venant à résipiscence, le coupable obtiendrait de vous le pardon, la remise pleine et entière de sa peine. Dieu lui-même ne procède pas différemment à l'égard du repentir.
—Oui, ce cas est prévu. Et dans ce cas ce sera vous qui, sur mon avis, jetterez ces deux lettres au feu!
—Soit, repartit le moine, mais supposez que des circonstances que nous n'imaginons pas vous empêchent de me faire parvenir un message... quelle conduite dois-je tenir? Et quelle durée assignez-vous au dépôt de ces pièces entre mes mains?
Pauline réfléchit un moment, puis fermement:
—Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi nul avis dans aucun sens, faites parvenir ces lettres au Procureur.
Il y eut un instant de silence solennel entre les deux interlocuteurs.
Pénétré de la gravité de la mission qu'on lui confiait, le capucin tournait et retournait entre les mains cette enveloppe qui contenait un si terrible secret.
Enfin il reprit:
—Chaque année, vers cette époque, je prêche une mission à l'église de Souvigny... Dans un an, si je n'ai, d'ici là, rien reçu de vous, je passerai au château et c'est à vous-même que je remettrai ce dépôt que j'accepte aujourd'hui... Si vous n'étiez pas ici...
—C'est que je serais morte! fit Pauline d'un ton vibrant, alors n'hésitez pas! Et que justice se fasse!
—Dans ces conditions expresses, prononça alors le moine, et en présence de Dieu, qui lit dans votre âme comme dans la mienne, je consens à mettre en sécurité cette enveloppe et je promets d'en disposer selon votre volonté.
—Merci, mon père, et à présent, daignez recevoir ma confession.
Quelques instants à peine s'étaient écoulés depuis que le capucin, pressé par l'heure, avait pris place dans la voiture qu'on avait mise à sa disposition et s'était éloigné dans la direction de Souvigny, lorsque le baron Pottemain parut, l'air soucieux et préoccupé.
Le visage de Pauline était radieux.
—Vous paraissez bien gaie, ce matin? dit-il à la jeune femme.
—En effet, répliqua-t-elle, j'éprouve une paix intérieure profonde depuis que je suis réconciliée avec Dieu! Que ne m'avez-vous imitée? Vous auriez à présent comme moi la conscience tranquille.
Le baron haussa les épaules sans répondre.
En réalité, ce qui remplissait de joie l'âme de la jeune femme, c'était moins les consolations qu'elle venait de demander à la religion et l'absolution de ses fautes que l'assurance où elle était à présent de pouvoir opposer une défense efficace aux tentatives de son mari, de quelque nature qu'elles pussent être.
Il lui semblait maintenant qu'elle n'était plus seule, ni abandonnée et qu'une puissance invisible veillait sur elle...
Aucun incident nouveau ne vint troubler la monotonie des jours qui suivirent, sinon que Pauline crut s'apercevoir que plus que jamais ses actes étaient surveillés.
Elle sentait autour d'elle, à mesure que les forces lui revenaient, un espionnage occulte qui ne lui permettait pas de faire un mouvement, de prononcer une parole sans que le baron en fût aussitôt informé.
Elle se résigna donc à poursuivre le cours de son existence triste et solitaire, au milieu de ses geôliers, en attendant que son horizon s'éclaircît, s'il devait jamais s'éclaircir, ou qu'elle en changeât... en quittant ce monde.
Les Guermanton n'avaient plus reparu. Et elle ne songeait pas même à accuser Jacques d'inintelligence ni de dureté.
Le gentilhomme avait parfaitement compris, dans les deux ou trois visites qu'il avait faites devant témoins avec sa femme, à la baronne alitée, que celle-ci souffrait d'autre chose que d'une entorse et qu'elle avait une plaie au cœur depuis le jour de son mariage.
Mais la question avait été posée devant Jacques, au sujet de Pauline, dans de tels termes, par Jeanne et par le baron, et Pauline, paraissait-il, avait aggravé elle-même le soupçon par de telles imprudences, qu'il n'était plus possible à Jacques de s'occuper d'elle, ni ouvertement, ni en secret.
La raideur militaire de ses principes lui avait dicté de se conduire à l'égard de son ancienne institutrice, précisément comme si elle était morte.
Mais ce n'était pas à dire pour cela qu'il ne souffrît point de ce qu'elle semblait souffrir? Bien au contraire!
Pauline elle-même reconnaissait la nécessité de cet apparent abandon et le lui pardonnait volontiers.
Mais ce quelle ne lui pardonnait pas plus qu'à Jeanne, c'était de l'avoir précipitée dans l'horrible vie qu'elle menait à cette heure, par une folle confiance dans la réputation usurpée de Pottemain et par l'éblouissement que leur avait causé la fortune du baron.
VII
Quinze jours environ après le passage du capucin parut à Bois-Peillot un visiteur inattendu.
M. de Charaintru, que la saison des chasses avait ramené à Guermanton, débarqua un beau matin au château, sans se faire annoncer.
Tout d'abord le nouveau venu, qu'avait poussé là le désœuvrement et la curiosité, trouva que le manoir présentait un assez triste tableau.
De cette vaste et peu riante demeure, restée ou redevenue morne, malgré les efforts et les dépenses d'un propriétaire amoureux, il n'y avait d'habité qu'une petite aile. Tout s'était concentré là.
Condamné, soit par sa tendresse pour sa femme ou pour tout autre motif—la jalousie peut-être, pensa Charaintru—à servir de garde-malade ou de geôlier à la baronne, Pottemain passait sa vie entre les quatre murs du château, auprès de Pauline dont, après quarante jours, le pied refusait encore de la porter.
La conversation s'engagea sur les événements de la saison ou du pays, sur Paris, sur la Chine, sur l'incendie de la grange aux quarante mille gerbes, sur le procès qui s'en était suivi, sur l'acquittement du prévenu—car Bertrand Cassecou, dans l'intervalle, avait été remis en liberté, faute de preuves,—enfin, sur la cause probable et purement accidentelle du sinistre.
—Après tout, dit Charaintru, il suffit pour cela d'un bout de cigare dans un chaume.
—Oh! dit Pottemain, comme vous y allez... il n'y a pas, mon bon ami, de bouts de cigares dans les champs!... Vous vous croyez toujours au boulevard des Italiens!
—Sans croire que l'écrevisse soit rouge avant le court-bouillon, dit Charaintru, j'admets volontiers qu'un feu de paille soit chose involontaire et fortuite.
—N'est-ce pas? dit Pauline. Et pourquoi toujours soupçonner le mal?
—A l'endroit des soupçons, grommela Pottemain, j'admire votre charité, ma chère!
Mais à part cette allusion quelque peu amère, il fut constamment aimable pour Pauline, devant Charaintru.
Le vicomte remarqua aussi aller et venir dans la maison et entrer souvent, à l'appel d'un petit timbre que la baronne avait sous la main, un gamin de moins de quinze ans, qui était bien le plus joli adolescent qui se puisse voir.
Pottemain souffrait cette intimité de la convalescente, comme une de ces fantaisies qu'on irriterait en les contrariant.
Quant aux de Guermanton, leur nom fut à peine prononcé. Et Charaintru, qui s'était déjà la veille aperçu de la réserve de ses hôtes à l'égard des châtelains de Bois-Peillot, en conclut qu'il devait y avoir du froid de ce côté-là.
Quelque indifférent que le vicomte fût à Pauline, une visite semblait à la jeune femme une consolation et une sorte de sécurité.
Aussi ne cherchait-elle qu'à prolonger cette visite, comme l'aurait fait à sa place tout prisonnier. Tout à coup une idée lui traversa la tête.
—Avez-vous rencontré à Paris ou ailleurs, demanda-t-elle à brûle-pourpoint, un sculpteur du nom de Romagny?
—Oui, madame, et non pas rencontré seulement, mais fréquenté, car je vois quelques artistes. Ce sont des toqués qui m'amusent, pourvu que cela ne dure pas trop longtemps! Romagny est un fort aimable garçon, et qui serait bien partout, s'il était moins fantasque.
—J'en sais quelque chose, dit Pottemain, à une fatale époque de ma vie, voulant éterniser une figure qui m'était chère, je l'appelai ici...
—Je sais bien... par mon entremise... Et il a exécuté, pour la chapelle du parc, la statue de votre pauvre amie... Une merveille!
—Eh bien, vicomte, Romagny passa tout son temps... devinez où?
—Je ne l'imagine point.
—Au milieu des bois, dans une masure, sorte de hutte de charbonnier qui existe encore à quelque distance d'ici... Il y couchait, il y vivait, il s'y faisait apporter à manger... Il s'y trouvait si bien qu'il fallut la saison des pluies pour l'en chasser.
—Il y resta longtemps? demanda le gommeux.
—Deux mois environ!
—Je regrette beaucoup de ne pas le connaître, dit Pauline. Pour moi, pauvre impotente, ce serait une distraction de faire faire mon portrait. Quel artiste!
—N'est-ce que cela? demanda Charaintru. Vous n'avez qu'un mot à dire et je fais venir, et je vous amène Romagny mort ou vif... Il serait homme, s'il vous connaissait, madame, à payer pour avoir la bonne fortune de modeler vos traits charmants!
—Qui ne le sont plus, s'ils l'ont jamais été, mais dont j'ai la folie de vouloir laisser la mémoire... à l'exemple de la personne plus aimable sans doute, qui m'a précédée dans ce château.
—Qu'à cela ne tienne! dit gracieusement Pottemain. Vos désirs sont des ordres, madame, et vous aurez Romagny... puisque telle est votre fantaisie. On n'a rien à refuser à la personne de qui l'on tient la félicité sur la terre.
—Voyez, dit Pauline au vicomte sur un ton dont celui-ci ne soupçonna pas l'ironie, voyez comme nous nous aimons! Cela ne vous donne-t-il pas l'envie de vous marier?
—Pas encore, repartit Charaintru, pas encore! Le mariage, c'est sévère en diable! Je ne me vois pas marié, moi! C'est drôle, hein? Je constate que vous êtes heureux, mais je ne voudrais pas être aussi heureux que cela! C'est trop magistral!
—Vous avez le mérite de ne l'être pas, vous! dit Pauline, qui riait d'assez bon cœur pour la première fois depuis longtemps.
—Si vous saviez, dit le baron, comme mon cœur s'épanouit à l'entendre rire.
Cette simple parole révéla à Charaintru que l'on ne riait pas tous les jours à Bois-Peillot.
Aussi ne fit-elle pas éclore en lui le désir d'y revenir fréquemment. Sa philanthropie n'allait pas jusque-là.
Une seule chose l'aurait décidé, un déjeuner comme le déjeuner d'autrefois. Ce fut à cette considération que Pauline dut de le retenir un peu plus longtemps.
A deux heures, le gommeux prit congé de ses hôtes:
—Vous n'oubliez pas M. Romagny? dit la jeune femme en lui serrant la main.
—Aujourd'hui même, je lui écris...
—J'espère que vous ne vous plaindrez plus de moi... dit le baron à Pauline, quand Charaintru fut parti. Pourriez-vous trouver amant ou serviteur plus obéissant que moi?
—Je vous remercie, répondit simplement Pauline.
De ce jour, elle sembla moins triste. On eût dit qu'elle était soutenue par un espoir qu'elle n'avouait pas et une résolution désormais bien arrêtée.
En même temps, ses forces revenaient peu à peu. Elle pouvait maintenant faire à pied de courtes promenades, appuyée sur le bras de Jeannolin. Son but favori était le mausolée de la première baronne.
Une après-midi qu'elle s'était rendue auprès du monument et que, assise sur le pliant qu'avait apporté Jeannolin, elle lui faisait répéter une leçon, un inconnu portant une blouse légère sur une veste de velours gris, salua Mme Pottemain en s'approchant de la grille qui la séparait de la statue.
Après quelques instants de silencieux examen:
—C'est sans doute, demanda l'étranger, à madame la baronne Pottemain, que j'ai l'honneur de parler?
—Oui, monsieur, dit Pauline, frappée du ton d'exquise courtoisie de ces quelques mots.
—Vous aimez cet asile et vous y venez quelquefois, peut-être?
—Quelquefois, monsieur.
—Moi, madame, j'ai passé ici deux mois dont je me souviendrai toujours.
—Et vous êtes?
—Le tailleur de pierres! s'écria Jeannolin qui depuis un instant regardait fixement le nouveau venu. Vous ne me reconnaissez donc plus?
—Ah! Jeannolin! C'est vrai! fit l'artiste en tendant la main à l'enfant.
Puis se retournant vers Pauline:
—Oui, madame, le tailleur de pierres, l'auteur de cette statue que nul ne visiterait peut-être... si vous ne veniez point ici quelquefois...
—Monsieur Romagny? dit la jeune femme.
—Lui-même qui vous demande humblement pardon, madame, d'avoir été indiscret en pénétrant dans ce parc, sans la permission de ses propriétaires et en vous abordant sans vous avoir été présenté... Agréez donc mes excuses... C'est la faute de mon ami Charaintru avec qui j'avais rendez-vous à la grille de Bois-Peillot et qui s'est attardé en battant, le fusil à la main, les champs d'alentour.
—Vous n'êtes nullement indiscret, monsieur, repartit Pauline et je le serai en tout cas plus que vous en vous adressant une question. Nous avons beaucoup parlé de vous, mon mari et moi, ces temps derniers, avec M. le vicomte de Charaintru à qui je disais que je désirais beaucoup avoir un buste de votre main. Est-ce à un hasard que je dois de vous rencontrer dans le pays, au moment où j'émettais le désir de vous y voir?
—Non, madame, poursuivit le sculpteur, mais simplement à la lettre que m'a récemment adressée Charaintru.
Et Romagny tira de son portefeuille la lettre suivante qu'il présenta à la baronne:
«Veux-tu, mon vieux Romagny, faire le buste d'une femme aimable, distinguée et ennuyée? Prends tes outils, un sac de plâtre et un ballon de terre à modeler et amène-toi!...
«On donne à boire et à manger à juste prix.
«H. de Charaintru.»
—De quel droit, demanda Pauline en remettant le billet à l'artiste, votre vicomte me traite-t-il de femme ennuyée?
—Vous le savez sans doute mieux que moi! répliqua Romagny d'un air candide.
Pauline se tut. Puis, se ravisant, elle dit:
—Nous aurons sans doute l'honneur, le baron et moi, de vous recevoir prochainement?
—Tout à l'heure, dès que Charaintru aura donné signe de vie, nous nous présenterons officiellement au château et je me mettrai à vos ordres, madame!
—Donc, à tout à l'heure, monsieur Romagny!
Elle tendit gentiment sa main à l'artiste et elle s'éloigna, lentement, la main appuyée sur l'épaule de Jeannolin.
Comme elle parvenait au détour d'une allée, elle vit une ombre glisser derrière les massifs qui avoisinaient le perron et elle ne put s'empêcher de pousser un soupir.
—Encore quelques jours, murmura-t-elle tout bas, et je serai libre, si Dieu me protège!
Une heure plus tard, Charaintru présentait son ami aux châtelains.
Le baron fit au sculpteur, «son ancienne connaissance» comme il disait, l'accueil le plus gracieux et le plus empressé.
Il s'estima heureux que l'artiste eût consenti à faire trêve quelques jours à ses nombreuses occupations pour venir s'enterrer de nouveau au fond d'une campagne désolée et il lui offrit une chambre au château.
Mais Romagny était resté l'original d'autrefois et il déclara vouloir se contenter cette fois encore de sa hutte de charbonnier, dans laquelle il avait passé des heures si tranquilles et si heureuses.
Puis l'on parla du portrait de la baronne et il fut entendu que le sculpteur se mettrait à l'œuvre dès le lendemain.
On se sépara fort tard. Charaintru, qui s'intéressait fort au travail de son ami, promit de venir fréquemment surveiller l'exécution du buste et Pauline rentra chez elle, radieuse.
Elle n'était plus seule... Tout concordait pour favoriser le plan secret qu'elle avait conçu... Jamais depuis son retour à Bois-Peillot elle n'avait dormi d'un sommeil aussi calme...
Dès le lendemain, Romagny prit possession du grand salon à baie vitrée qui donnait sur la terrasse. C'est là que devaient avoir lieu les séances.
Romagny était un grand garçon d'humeur très franche, quoiqu'un peu enclin aux excentricités. Il plut tout de suite à Pauline par son allure bon enfant et sa gaieté de bon aloi.
Le baron affecta de laisser la châtelaine en tête à tête avec le sculpteur, de crainte, disait-il, d'empêcher sa femme de poser et de troubler l'artiste.
Quand d'aventure, il traversait la pièce où se tenaient les deux jeunes gens, il ne manquait pas de dire:
—Ne vous dérangez pas, je vous en prie!
Ce qui avait le don de porter sur les nerfs de Romagny, car, comme un fait exprès, pendant tout le temps que duraient les séances, les détails du service amenaient continuellement sur la terrasse, soit Victorine, soit quelqu'un de la domesticité.
Cette surveillance et le souci de son travail n'empêchaient pas l'artiste et son modèle de parler, et c'étaient de longues causeries auxquelles se complaisait Pauline et qui prenaient toujours trop vite fin à son gré.
La conversation de Romagny était amusante, pleine d'à-propos, et la jeune femme lui donnait la réplique avec esprit.
Il en résulta une familiarité et une sorte d'abandon, qui étaient pleins de charme pour la pauvre châtelaine, depuis si longtemps recluse.
Parfois même elle laissait échapper des demi-confidences qui faisaient froncer le sourcil au bon Romagny.
—Vous avez dit une fois à Charaintru, lui déclara-t-il un jour, une chose qu'il m'a répétée et qui m'a fait beaucoup de peine... pour vous.
—Quoi donc? demanda Pauline. Que je désirais avoir mon buste de votre main? Je n'ai pas dit autre chose! Quelle peine alors? Je ne comprends pas!
—Pensez-vous donc à la postérité, à votre âge?
—Oui, dit Pauline, quoique n'ayant à lui laisser que le plus stérile des souvenirs.
—Enfin, vous songez parfois à la mort?
—Sans terreur et sans peine.
—Et vous n'avez pas vingt-cinq ans!
—Non... il est vrai!
—Alors, vous n'êtes donc pas heureuse?
Pauline parut ébranlée par la question de l'artiste. Mais elle rappela sa fermeté et, d'un air enjoué, lui dit:
—Nous ne nous entendons pas, monsieur Romagny, je suis coquette, je me trouve assez jolie, je ne suis pas sûre de l'être longtemps, voilà tout!
Le sculpteur jeta à Pauline un regard profond et garda le silence.
—Vous avez connu la défunte? poursuivit Pauline.
—Oui, très peu de temps. C'était une excellente dame qui n'eut, à mon avis, qu'un tort dans sa vie, celui de se remarier... Elle s'en aperçut trop tard... J'ai sculpté le buste qui orne son tombeau.
—Vous en avez sculpté un autre qui est demeuré sur la cheminée de sa chambre.
—Il est vrai.
—Là-bas, elle sourit tristement. Ici, elle semble défier l'humanité de la suivre.
—L'inhumanité... voulez-vous dire.
L'artiste articula ces mots de façon très nette.
—Vous savez quelque chose, monsieur Romagny, s'écria Pauline, quelque chose que j'ignore peut-être... Parlez, je vous en prie!
—Permettez, madame, j'entendais par inhumanité tout ce qui blesse la délicatesse des sentiments, la tendresse du cœur. Qui de nous ne porte ici quelque flèche acérée, décochée par une main brutale, indifférente ou sceptique? Je n'ai voulu désigner personne en particulier.
—Et vous ne pensiez à personne en particulier quand vous avez inscrit sous la paupière de ce beau marbre un regard de défiance et de mépris?
—Vous avez voulu y lire trop avant! Vous auriez mieux pénétré ma pensée peut-être en y lisant la joie de rompre avec la terre.
—Vous aviez du moins aperçu cette joie dans la physionomie de votre modèle?
—Aperçu, non, mais peut-être deviné!
—Moi, dit Pauline, en se raidissant contre l'attention soutenue dont elle était l'objet de la part de l'artiste, c'est tout le contraire, je voudrais vivre et je me sens mourir...
—Si jeune! Que vous sentez-vous donc? Vous avez sous la main tous les secours de l'art. N'avez-vous point pour ami l'excellent docteur Marsay?
—Ah! vous pensez? demanda Pauline en regardant fixement Romagny, qui avait cessé son travail et qui s'était rapproché d'elle.
Ce regard d'interrogation fit baisser celui de l'honnête homme. Il ne savait pas mentir.
Pour changer la conversation, le sculpteur revint à sa maquette et pria Pauline de dégrafer le haut de sa robe, pour faciliter son travail.
Comme la jeune femme s'exécutait, le visage de Victorine s'encadra dans la baie vitrée et Romagny fut frappé du coup d'œil narquois de la servante.
Il dit alors à Pauline:
—Remarquez-vous l'insolence de cette fille? Je suis bien content de n'avoir pas accepté l'hospitalité que l'on m'offrait ici...
Presque au même instant le baron entra suivi de Charaintru, qui venait presque chaque jour constater les progrès du travail.
—Que disiez-vous quand nous sommes entrés? demanda Pottemain en riant.
—M. Romagny disait du mal du docteur Marsay, répondit Pauline.
—Le docteur Marsay, s'écria Charaintru, cet officier de santé, qui, à ce qu'on me racontait l'autre jour à Guermanton, a voulu, il y a quelque temps, opérer d'une hydropisie une femme enceinte!
—Mais non! mais non! reprit Romagny, je ne disais nul mal de M. Marsay, que je ne connais que par sa renommée, c'est un excellent médecin, n'est-ce pas monsieur le baron?
—Parfaitement, dit froidement le baron, Marsay a ma confiance, et la preuve est que je l'ai chargé de soigner la baronne... Quand j'ai donné ma confiance à un galant homme, je ne la reprends jamais!
Ceci fut dit d'un ton sec, qui coupa court à toute réplique.
La nuit tombait; Romagny étendit un linge mouillé sur sa maquette, rangea ses outils et l'on passa dans la salle à manger.
Au dessert, Pauline dit au baron:
—Mon ami, je vais vous faire une concession. Je sais que vous ne conservez Jeannolin au château que pour m'être agréable et que sa présence vous pèse... Or, maintenant que je vais mieux et que je puis désormais pour marcher me passer de son aide, je vais dès demain le renvoyer à la ferme.
—Vous commencez donc enfin à devenir raisonnable? dit le baron.
—Si vous voulez!... dit Pauline sans insister.
Et l'on commença le whist, qui terminait toutes les soirées, depuis que Romagny était au château.
Le lendemain de ce jour, et avant l'heure à laquelle le sculpteur avait coutume d'arriver, Pauline descendit au jardin en compagnie de Jeannolin.
—Mon enfant, lui dit-elle, j'ai une nouvelle, bonne ou mauvaise, à t'apprendre. Écoute-moi bien! Je t'ai arraché à la vie des bois dans un moment où tu courais dans les bois un plus grand danger qu'au château. Maintenant, l'affaire de l'incendie est terminée; Bertrand Cassecou est acquitté; la grange est en pleine reconstruction et la nature a jeté un tapis de verdure sur la cendre des bruyères que tu as incendiées... Ainsi nul ne songe plus à toi...
—M. le baron me regarde pourtant toujours avec des yeux...
—Non! C'est un enfantillage... D'ailleurs, le meilleur moyen d'être oublié par le baron, c'est de ne plus demeurer sous son toit... La servitude n'est ni de ton goût, ni de ton âge... Tu vas rentrer à la ferme et retrouver le pauvre Bas-Rouge qui te regrette toujours... Je vais te donner du linge, de bons vêtements et des livres, afin que tu n'oublies pas ce que je t'ai appris.
Jeannolin resta confondu et atterré. Il devint pourpre, puis blême; il prit enfin la main de la baronne qu'il couvrit de baisers, comme un sujet implorant de sa souveraine la grâce de la vie.
—D'abord, fit-il, la voix pleine de sanglots, vous ne sauriez marcher sans moi... Vous voyez bien qu'il faut que je reste avec vous... Il n'y a pas moyen de faire ce que vous dites... Est-ce que vous pourriez vivre sans mon service à présent, au milieu de ces méchantes gens?... Mais, moi, je vais mourir, si je ne vous vois plus! Que vous ai-je fait? Voulez-vous que je meure? Oh! madame la baronne, pour Dieu! ne me renvoyez pas!
Pauline sentit des larmes mouiller ses paupières.
—Non, Jeannolin, fit-elle tristement, il faut nous séparer... Je t'aime bien!... Mais il y a un danger... un danger réel... Le baron...
—C'est le baron qui vous a commandé de me renvoyer? interrompit l'enfant.
—Non, mais la prudence l'ordonne, dans ton intérêt... Écoute, il va se passer d'ici à quelque temps, quelque chose de très grave... Il vaut mieux que tu sois à la ferme... Si tu m'aimes, tu n'insisteras pas et tu retourneras à tes bêtes!
—C'est bien, j'irai! dit Jeannolin atterré, mais je vous reverrai, n'est-ce pas, madame la baronne?
—Peut-être! répliqua énigmatiquement la baronne en levant les yeux au ciel, j'aurai dans tous les cas encore besoin de toi ce soir. Trouve-toi à dix heures à la grille du parc et arrange-toi pour qu'on ne puisse la fermer. C'est entendu?
—C'est bien, vous serez obéie, dit l'enfant un peu consolé.
Romagny paraissait à ce moment à la grille du parc. Pauline congédia Jeannolin et marcha au-devant du sculpteur.
—Monsieur Romagny, lui dit-elle à brûle-pourpoint, vous m'avez inspiré la plus entière sympathie... C'est pourquoi je n'hésite pas à vous demander un grand service.
—Parlez, madame! fit l'artiste, stupéfait d'une pareille entrée en matière.
—Ne faites pas de gestes, on nous observe! continua Pauline. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué que je vis dans une contrainte perpétuelle, que mes paroles et mes moindres actes sont épiés... C'est un secret que je veux vous confier et qui ne doit être entendu que de vous... Tout à l'heure, dans le salon, pendant la séance, placez-vous de façon à ce que je puisse vous parler sans élever la voix... Vous m'écouterez en travaillant... Avec toute la liberté dont je parais jouir, les prévenances dont je parais entourée, je ne suis ici qu'une prisonnière et d'autant plus surveillée aujourd'hui que me voilà guérie et que j'ai de nouveau repris la liberté de mes mouvements... Je vous ai paru gaie peut-être... Et cependant j'ai la mort dans l'âme... Promettez-moi de faire ce que je vous demanderai...
—Mais tout ce qu'il me sera possible! fit Romagny au comble de l'étonnement.
En cet instant, les deux interlocuteurs arrivaient au salon.
Romagny prit la position que lui avait indiquée Pauline. La jeune femme s'assit dans son fauteuil comme à l'ordinaire.
—Maintenant, dit-elle, quoi que je vous dise, souriez sans affectation, et répondez par monosyllabes.
Et lentement, à voix basse, elle commença un récit, qui à en juger par les fréquentes distractions de l'artiste et la stupéfaction peinte sur son visage, devait être d'un puissant intérêt.
Elle parla une demi-heure environ.
—Vous savez désormais, conclut-elle, pourquoi je souffre et pourquoi la vie que je mène ici m'est odieuse. Eh bien, voici ce que j'attends de vous... Durant tout le jour, je suis épiée... L'espionnage ne cesse qu'à la nuit tombante, à l'heure où les domestiques sont à la cuisine ou retirés dans leurs chambres... à l'heure enfin où je suis sous la surveillance directe du baron... qui ne s'en remet à personne, après votre départ, du soin de verrouiller exactement toutes les portes... J'ai besoin de quelques heures de liberté cette nuit... deux heures au moins, plus, si vous pouvez... Ce soir, en jouant au whist, vous chercherez querelle au baron...
—Hein?
—Pour un motif futile, de telle façon que vous puissiez ensuite vous raccommoder.
—Peste!
—Cette querelle provoquera une explication dont vous prierez le vicomte, qui viendra ce soir, d'être l'arbitre.
—Diable!
—Vous sortirez tous les trois, en me dissimulant, si vous pouvez, la cause de votre absence... de telle façon que je reste seule, et vous emmènerez le baron avant qu'il ait pu donner l'éveil à ses gens...
—Oh!
—Et la difficulté ne s'aplanira que le plus tard possible, de façon que M. Pottemain ne remette les pieds au château que lorsqu'il ne sera plus en votre pouvoir de le garder au dehors. Riez-donc! Vous ne riez pas! On nous regarde!
—C'est vrai! dit Romagny en éclatant de rire.
—Pouvez-vous faire cela pour moi?
—Non, dit le sculpteur, je ne puis que le tenter. La réconciliation peut être prompte ou l'affaire peut mal tourner.
—Il faut qu'elle tourne bien!
—Vous avez quelque chose à lui cacher cette nuit?
—J'ai besoin d'être libre et à l'abri de toute surveillance... Mais si je ne vous donnais aucune explication de ma conduite, il resterait dans votre esprit un nuage que je tiens à dissiper... car où peut aller une femme qui sort nuitamment de chez elle à l'insu de son mari?
—Ceci n'est pas mon affaire, reprit Romagny, et après ce que vous m'avez confié, je conçois qu'il est ici-bas telle situation où toutes les démarches deviennent légitimes.
—Peut-être pas à mes yeux comme vous l'entendez, reprit Pauline. Sachez seulement de ma bouche, qui n'a jamais menti, que j'ai certaines dispositions à prendre en vue d'un événement prochain et que je tiens à les prendre en toute liberté... Mais j'aurai soin de me donner un témoin qui restera après moi, s'il en est besoin, pour laver ma mémoire...
—Eh quoi! toujours la mort! dit tristement l'artiste.
—Brisons-là! Ai-je votre parole?
—Mais enfin... Vous fuyez le baron?
—Oui...
—Pourquoi?
—Vous le savez, si vous avez connu l'histoire de feue Mme Pottemain.
—Hélas!
—Vous voyez que j'apprécie votre noble cœur et votre discrétion... Je compte sur vous.
—Vous me prenez au dépourvu!
—Il y va pour moi... de la vie!
—Quelque funeste projet de sa part?...
—Oui... Votre parole d'honneur?
—Vous l'avez!
—Merci! Plus un mot! On vient!
Le soir de ce jour, après dîner, et sur l'invitation du baron Pottemain, on se mit à la table de whist. Charaintru, qu'on avait retenu, était assis près de Pauline.
Vers dix heures, Romagny consulta sa montre.
—Décidément, baron, vous abusez de mon innocence, fit-il tout à coup en riant.
—Quoi! repartit Pottemain, c'est le dépit de perdre qui vous fait pester ainsi?
Le sculpteur ne répondit pas tout d'abord et la partie continua; mais deux minutes après, l'artiste se leva en jetant ses cartes sur la table:
—Je ne joue plus avec vous! dit-il d'un ton qu'il voulait cette fois rendre bourru.
—Ah ça! A qui diable en as-tu? demanda Charaintru, aussi stupéfait que le baron de cette inconvenante sortie.
—Je dis... ce que je dis!
—Monsieur, s'écria Pottemain, si je n'étais chez moi...
—Et que feriez-vous?
—Je vous rappellerais à l'ordre!
—Faites!
—Mais pour Dieu! sur quelle herbe as-tu marché, Romagny? dit Charaintru.
—Enfin, monsieur, de quoi vous plaignez-vous? demanda le baron.
—N'insistez pas, monsieur! répliqua le sculpteur.
Et il prit son chapeau comme pour se retirer.
Charaintru courut après lui.
—Enfin veux-tu me dire quelle mouche te pique?
—Je le dirai à monsieur en ta présence, si monsieur le désire! répondit Romagny en désignant le baron.
—A vos ordres, grommela Pottemain.
—Madame, dit Romagny à la baronne, je vous présente le bonsoir.
Puis il fit signe aux deux messieurs de le suivre. Ils sortirent derrière lui sans articuler une parole.
Pauline resta seule dans le salon, le front et les mains inondés de sueur.
Au bout d'un moment, n'entendant plus marcher, elle se leva, se dirigea vers les communs, puis, s'étant assurée que le personnel de la domesticité, réuni autour de la grande table de la cuisine, n'avait pas eu vent de la discussion et que, par conséquent, l'éveil n'ayant pas été donné, elle ne pouvait être espionnée, elle prit une bougie et monta rapidement dans sa chambre.
Là, elle se vêtit d'une robe noire, jeta sur sa tête une capeline de même couleur, déposa sur la table une enveloppe cachetée et descendit au parc, après avoir soufflé sa lumière.
Elle marcha dans la direction de la grille, ayant soin de prendre par les allées les plus sombres, se guidant sur les éclats de voix de Romagny pour ne pas se trouver subitement en face de son mari.
Comme elle parvenait au but qu'elle s'était assigné, une ombre se dressa devant elle, qui demanda à voix basse:
—C'est vous, madame la baronne?
—Oui, répliqua Pauline.
—Venez... le chemin est libre.
Pauline s'arrêta, regarda une dernière fois la silhouette noire du château qui se dessinait sur le ciel, puis, la main appuyée sur l'épaule de son guide, elle disparut dans l'ombre de la nuit.
VIII
M. de Charaintru ne se trouvait mêlé qu'avec le plus vif déplaisir à cette inexplicable querelle qui venait d'éclater entre Romagny et le baron Pottemain.
Son premier soin fut de laisser aller le débat, se contentant d'interjections telles que celle-ci:
—Mes amis!... Voyons!... Mes bons amis!
Il avait peine à croire que Romagny, ordinairement si poli et si doux, fût sérieux dans son incartade.
Vu les excentricités dont l'artiste était coutumier, ce n'était peut-être, après tout, qu'une scie d'atelier... Mais dans ce cas Charaintru la trouvait d'un goût déplorable.
Le baron n'était pas plus curieux que Charaintru d'envenimer l'affaire, mais que dire?
Romagny s'exaltait en parlant, prétendant que, si Pottemain avait brouillé le jeu, cela devait dénoter une habitude vicieuse; que jamais, même en jouant à deux sous la fiche, un homme du monde ne devrait se permettre d'aussi détestables plaisanteries; qu'il se croyait d'autant plus le droit de prendre la chose au tragique qu'aucun intérêt d'argent n'était sur le tapis; qu'enfin, lui, Romagny, mourrait de honte s'il était convaincu d'avoir regardé une seule carte à contre-jour.
Le baron jurait ses grands dieux qu'il n'avait rien fait de pareil et que Romagny rêvait tout éveillé; qu'ainsi l'insulte venait de la supposition de Romagny, nullement de ce qu'il avait fait lui-même.
Le sculpteur s'entêtant à dire qu'il ne remettrait plus les pieds à Bois-Peillot et marchant le premier, à grands pas, comme un obstiné qui ne veut rien entendre, le baron le suivait pour l'envoyer à tous les diables et Charaintru emboîtait le pas, en maudissant la sottise qu'il avait faite de reparaître dans ce damné château.
—Mes bons amis, fit-il enfin, essoufflé par cette course sans but, permettez-moi de vous dire que cette discussion stupide n'a pas le sens commun!
—Stupide! s'écria le sculpteur d'une voix tonnante.
—Si tu m'interromps encore, dit Charaintru, je vais me taire.
—Après un tel exorde, reprit Romagny, tu n'as désormais plus le droit de te taire.
—Eh bien, s'écria le vicomte, je maintiens le mot stupide! Car enfin, si tu prétends avoir vu faire au baron une chose qu'il prétend, lui, n'avoir point faite, pourquoi ne pas prendre sa dénégation pour excuse et ne pas émettre simplement l'avis que tu t'es trompé?
—Pourquoi t'arrêtes-tu? dit tout bas le sculpteur à Charaintru. Tu peux aussi bien parler en marchant! Marche donc!
—Ah ça! il est fou! que veut-il dire? pensa le gommeux.
—Tout mauvais cas est niable, repartit Romagny, M. Pottemain ne peut pas convenir de ce que je lui reproche. Cela aggraverait sa situation.
—Mais enfin, dit le baron, que l'acharnement de l'artiste finissait par exaspérer, vous entrez dans une maison et vous dites à la première personne que vous rencontrez:
«—Pourquoi avez-vous volé les tours Notre-Dame?»
On vous répond:
«—Je n'ai pas volé les tours Notre-Dame!»
Et sur ce, vous jetez les yeux au ciel et vous vous écriez:
«—Je ne veux plus jamais remettre les pieds dans cette maison!»
Vous conviendrez que cela n'a pas de sens, monsieur Romagny! Voyons, avouez donc franchement que vous avez cédé à une fantaisie bizarre, à un moment d'humeur ou d'absence... et n'en parlons plus!
Charaintru attendit le bon effet de cette ouverture conciliatrice et suspendit de nouveau sa marche.
—Mais marche donc! répéta tout bas le sculpteur.
Le gommeux ne pouvant comprendre quel rôle devait jouer la marche dans ce débat, se remit à emboîter le pas derrière Romagny, qui s'enfonçait de préférence dans les allées les plus sombres du parc.
Ce fut le tour du Normand de s'arrêter.
—Allons, bon! Voilà qu'il nous laisse en route, présuma l'artiste.
—Mais... il faut donc qu'il nous suive, demanda Charaintru tout bas.
—Mais oui... répliqua Romagny.
—Ah! ça... une fois pour toutes... déclara le baron qui décidément regimbait, se demandant s'il n'avait pas affaire à un fou, m'expliquerez-vous où vous voulez en venir?
—Parfaitement, dit le sculpteur, et nous allons sur l'heure donner à Charaintru la mission de nous concilier... Il va nous entendre et prononcera en qualité d'arbitre...
—Messieurs, dit Pottemain en haussant les épaules et en faisant mine de retourner, je vous demande pardon, mais ma femme m'attend...
—Elle vous attendra encore, dit l'artiste... Soutiens le pas! ajouta-t-il en sourdine, en s'adressant au vicomte.
—Messieurs, dit Charaintru, une dernière fois je vous exhorte à une franche réconciliation.
—Moi, fit le baron, je ne demande que cela... si monsieur veut bien m'exprimer le moindre regret des choses désagréables qu'il m'a dites...
—L'expression de ce regret, repartit Romagny, doit être le résultat d'un mûr examen. Un tribunal d'honneur est constitué... qu'il fonctionne!
—La nuit est belle, assurément, fit le baron, mais le tribunal d'honneur, représenté par M. de Charaintru, ne trouvera pas plus de solution dans le parc que dans mon château... Libre à vous de me suivre... mais je rentre chez moi... D'ailleurs, les meilleures plaisanteries deviennent mauvaises quand elles durent trop... J'ai montré jusqu'ici beaucoup trop de patience, à mon gré... Que M. Romagny me fasse ou non des excuses... que M. Charaintru les rédige ou non par écrit... cela m'importe guère... Pour ma part... J'oublie volontiers ce qui s'est passé et je m'en tiens-là... Bonsoir!
—Un moment, monsieur le baron, dit alors le sculpteur, il est enfin temps de vous détromper sur mes véritables intentions...
—Ah! vous avouez que vous avez voulu plaisanter...
—En effet, la querelle que je vous ai cherchée n'était qu'une feinte et je vous en fais toutes mes excuses... Je ne me suis proposé qu'une chose... Vous faire sortir de chez vous sous un prétexte qu'il fût impossible à qui que ce soit de suspecter. Je me suis donné l'air d'un malotru, pour vous rendre un signalé service...
—Je ne comprends pas, dit le baron étonné.
—J'ai remarqué, continua le sculpteur en raillant, depuis que je fréquente Bois-Peillot, que les gens sont chez vous d'une indiscrétion rare... Il m'a été jusqu'à cet instant impossible de parler soit à vous, soit à madame la baronne, sans sentir braquer sur moi des regards indiscrets... C'est le château enchanté et l'on jurerait que les murs ont des oreilles. Ayant donc le projet de vous entretenir, seul à seul, de choses fort importantes pour vous... je n'ai pas trouvé de meilleur moyen que cette petite comédie... Vous allez maintenant connaître le motif de ma ridicule provocation et vous me remercierez sans doute.
—Parlez donc, fit le Normand, qui venait de comprendre que son manège vis-à-vis de sa femme avait été sinon deviné, au moins dévoilé par Pauline.
Charaintru, non moins surpris que le baron, s'approcha diligemment de Romagny pour ne pas perdre une seule syllabe de cette grande affaire.
—Ah! mille pardons, vicomte! ajouta l'artiste, mais tu serais de trop maintenant... Si j'ai pris de semblables précautions pour n'avoir aucun témoin de ce que je vais dire à monsieur, si je l'ai amené la nuit dans l'endroit le plus retiré de son parc, où il ne peut passer personne à cette heure, où le plus rusé laquais du château ne peut m'entendre, ce n'est pas pour affliger monsieur de l'intervention d'une oreille, même honnête et discrète comme la tienne... Fume donc un cigare un peu à l'écart... Nous allons parler seul à seul.
—Qu'à cela ne tienne, dit le vicomte un peu blessé de cette défiance. Combien de temps cela va-t-il durer?
—Tu en jugeras, vicomte, mais ne nous interromps plus!
Là-dessus, Romagny entraîna Pottemain sur un petit banc de mousse qui se trouvait à l'entrée d'un bosquet et il demanda brusquement:
—Êtes-vous communicatif? Avez-vous l'habitude de raconter vos affaires?
—Rarement! fit le baron, qui ne comprenait rien à ce préambule.
—Cependant vous avez dû vous trahir... je vous demande pardon de ma question, mais vraiment l'aventure que j'ai à vous raconter est si bizarre...
—Venez au fait! dit le baron impatienté.
—Il y a peu de semaines que vous avez pour la seconde fois fait appel à mon concours... et que par Charaintru vous m'avez prié de venir faire le buste de Mme la baronne... Eh bien, si je vous disais que depuis plusieurs mois j'étais prévenu qu'après trois années d'intervalle, nous allions nouer de nouvelles relations...
—Un pressentiment?
—Non, une prédiction... Écoutez-moi... Cela en vaut la peine... L'hiver dernier, j'étais au bal de l'Opéra... Un domino m'accosta, m'entraîna dans un coin et m'adressa ce petit discours:
«—Eh bien, artiste en cippes funéraires, sculpteur de la rue des Amandiers-Popincourt, continues-tu à travailler pour les belles pas du Bois-Dormant, mais du Bois-Peillot?»
Et comme j'ouvrais de grands yeux étonnés, l'inconnue continua:
«—Oui... Tu sais que le Barbe-Bleue de l'endroit va se remarier... Cela te donnera de l'ouvrage! A la septième tombe, creusée pour la septième épouse, on fera une croix, ou plutôt tu feras la croix, car c'est ton affaire!»
—Vous avez entendu cette sottise? fit Pottemain, et vous y avez répondu quoi?
—J'ai répondu: «Tu es folle!» Mais alors le domino insista. C'est du reste ce que je voulais...
—Ah! Eh bien?
«—Tu dis que je suis folle, reprit l'inconnue, mais tu voudrais bien savoir comment et pourquoi le baron a expédié sa première femme...»
—Moi aussi, je voudrais bien le savoir, répéta assez gaiement le baron Pottemain, qui s'était rapidement ressaisi et qui affectait maintenant la plus complète tranquillité...
«—Voici, mon vieux tailleur de pierres! continua le domino. Tu sais qu'il existe diverses façons de s'enrichir et d'abord de payer ses dettes. Le baron a choisi le mariage et avec une espèce de titre, il a fait une dupe. Il est entré dans la chambre nuptiale d'une femme riche, le soir même du jour où, sans cela, il aurait peut-être couché sous les ponts...»
Le baron Pottemain fit un mouvement de colère.
—Oh! dit Romagny, c'était là sans doute simplement une façon pittoresque de s'exprimer!
—Mais, demanda Pottemain, cette femme qui vous parlait, quel intérêt pouvait-elle avoir à me diffamer?
—Est-ce qu'on connaît les dominos? fit Romagny d'un air dégagé. Un domino a bien prédit à mon grand-père, en 1814, le retour de Napoléon de l'île d'Elbe!
—Cela était plus facile à prédire que la mort de Mme Pauline Pottemain, objecta ironiquement le baron, qui haussait les épaules.
—Voyons, dit l'artiste, vous n'êtes pas sans avoir parlé, l'hiver dernier, de votre mariage prochain à quelque femme de vos relations. Vous le rappelez-vous?
—Cela se peut, dit Pottemain, mais à laquelle de ces femmes?...
—Et cela peut avoir déplu à quelqu'une d'entre elles ayant fondé des espérances sur votre fidélité.
—Cela se peut aussi...
—Eh bien alors... ne me questionnez plus! Je poursuis... De la première baronne vous n'eûtes pas d'enfant, mais vous vous étiez fait mutuellement l'abandon de votre fortune... au dernier survivant. Cette générosité, ajoutait-on, ne vous coûtait pas cher, à vous, qui n'aviez pu conjurer la vente de Bois-Peillot par vos créanciers qu'avec les espèces sonnantes de votre femme... Toujours la suite de cette calomnie!... Bref, ce fut la baronne qui mourut la première, soignée et dépêchée dans l'autre monde par un officier de santé, d'une crasse ignorance et pourtant le docteur de votre choix... celui qu'on nomme M. le docteur Marsay!
—Mais c'est odieux! s'écria le baron furieux, je n'ai jamais eu d'autre médecin que cet excellent Marsay... et voyez comme je me porte!
—Vous omettez la nature, cette bonne mère! dit Romagny en pinçant la taille du baron, de l'air de le congratuler. Avec votre corpulence...
—Ma nature en effet a résisté à de cruels assauts, répliqua, mélancoliquement cette fois, le baron Pottemain. Mais que voulez-vous que je fasse des sornettes de ce domino?
—Votre profit! dit le sculpteur. Un homme averti d'une trame ourdie contre sa réputation...
—En vaut deux! acheva le Normand. Continuez donc.
—Je vous portais trop d'intérêt pour interrompre la causeuse en si beau chemin et je fis ce que commandait votre intérêt. Je lui offris à souper... Je voulais connaître son visage, son nom, trouver des armes pour votre défense...
—Fort bien! dit Pottemain. Et cette mesure de précaution, dont je vous rends grâces, fut couronnée de succès?
—Écoutez ceci. Mon invitation est accueillie avec empressement, je reprends mon manteau au vestiaire. Je fais avancer une voiture, j'y fais monter le domino... Je me retourne pour donner une adresse au cocher, je monte ensuite et je ne trouve plus personne, mais l'autre portière était ouverte.
Il y eut entre les deux hommes un silence comparable au temps d'arrêt que prennent deux duellistes avant une reprise.
Le baron n'était pas dupe de la fausse bonhomie de Romagny, mais quel intérêt pouvait avoir ce dernier à le torturer ainsi?
Il reprit le premier la parole:
—Au fait, qu'importe ce que cette femme a pu vous dire de moi? Quelle prise pourrait avoir ce tissu de ridicules calomnies sur une vie honorable comme la mienne?
—Eh! eh! dit l'artiste, je ne pense pas comme vous... car la calomnie est la calomnie... et il en reste toujours quelque chose. J'en veux pour preuve ce qui m'arriva par la suite...
—Ce n'est pas fini? dit Pottemain impatienté. Qu'y a-t-il encore?
—Après la conversation aussi bizarre qu'inattendue que je viens de vous rapporter, je ne fus pas étonné du tout, ainsi que je vous l'ai déjà dit, de recevoir, par l'entremise de Charaintru, votre nouvelle invitation. L'empressement que j'ai mis à y répondre m'est un garant du plaisir qu'elle me fit éprouver et du peu de foi que j'ajoutais aux racontars de mon inconnue. Avant mon arrivée ici, je passai un jour à Moulins. Le hasard des choses me fit rencontrer des visages de connaissance que j'avais perdus de vue naturellement depuis mon dernier voyage et je fus amené à parler de Bois-Peillot...
—Et alors?
—Et alors je pus me rendre compte que mon domino n'avait pas dû me prendre pour unique confident... Et, indépendamment des choses que je savais déjà, je compris, à travers les réticences de mes interlocuteurs, que la mort par accident d'un de vos plus anciens serviteurs, nommé Pastouret, je crois, faisait dans le pays l'objet des commentaires les plus désobligeants...
Cette fois, Pottemain bondit comme un lièvre atteint par le plomb du chasseur:
—Ah! c'est trop fort!... Parlez nettement, je vous prie, monsieur Romagny!...
—Je ne voulais que vous prévenir, dit le sculpteur tranquillement, mais puisque vous tenez à tout apprendre... On disait carrément que Pastouret savait trop de choses... qu'il était devenu gênant... et que vous deviez à une nouvelle obligeance du docteur Marsay...
—Le nom de ces misérables? dit le baron d'une voix étranglée par la colère.
—Je l'ignore, dit froidement l'artiste, du ton de l'homme bien résolu à ne pas parler, je ne les connais que de vue!
—Je m'y perds! fit le Normand accablé. Mais à quels ennemis ai-je donc affaire? Voilà comment se font les réputations! Heureusement qu'en ce qui concerne cette dernière catastrophe, qui m'a atteint bien cruellement, car Pastouret était plutôt mon ami que mon serviteur, j'ai pour moi le témoignage de M. le Procureur de la République en personne.
Et il attendit en silence l'effet de cette déclaration.
Mais Romagny ne répondit pas. Il tira sa montre et la fit sonner. Il était près de deux heures du matin... Le sculpteur respira plus librement.
Charaintru attendait toujours, en pénitence, à cinquante pas plus loin.
Il était navré d'avoir été laissé à l'écart; il perdait là l'avantage d'avoir quelque chose d'extraordinaire à raconter à son cercle, à son retour à Paris.
Comme l'entretien se prolongeait et qu'il commençait à se trouver très mal sur ses jambes, il s'assit philosophiquement au pied d'un arbre et alluma un second cigare.
Cependant Romagny ne se décidant pas à relever la dernière phrase de Pottemain, ce dernier reprit:
—Récapitulons un peu, mon cher ami, et bien qu'il soit entendu que votre inconnue en domino n'est qu'une saltimbanque, traitons la question comme si elle en valait la peine. Sachant que vous me connaissiez, elle vous a raconté sa petite histoire pour me faire du tort... Elle s'est dérobée, dites-vous, à vos investigations... C'est qu'apparemment elle ne se souciait pas de signer le procès-verbal... Or, par ce qui est arrivé au pauvre Pastouret, vous voyez le cas qu'il faut faire des dénonciations anonymes...
—La justice a parfois un bandeau sur les yeux...
—Oh! ne disons pas mal de la justice! Maintenant, voici le danger: ce que cette drôlesse vous a dit, elle peut l'avoir dit à cent personnes; cinquante ont pu y ajouter foi... Un petit bruit rasant la terre... Et me voilà diffamé et demain on criera sur les grands boulevards: «Demandez les crimes du baron Pottemain!»
—Je le reconnais, répondit le sculpteur d'un ton convaincu, une pareille accusation peut entamer votre existence; on n'ira pas jusqu'à dire que vous avez tué la seconde baronne, surtout si elle survit, mais dans l'esprit d'une foule de gens, vous passerez pour avoir assassiné la première.
—Je l'ai fait embaumer, repartit le baron, cela répond à tout. Quand on veut se défaire de la dépouille des gens, on les met dans la chaux vive.
—C'est un acte de prévoyance, répondit Romagny.
—Reste donc l'affaire Pastouret.
—Une mauvaise affaire, murmura l'artiste.
—Voyons, reprit le Normand, avec celle-là aussi, il faut en finir... Quand on a tué sa femme, on ne dépense pas dix mille francs pour lui ériger un tombeau, et on ne fait pas venir le plus grand sculpteur des temps modernes. Quand on a tué son intendant, on ne va pas, tête nue et pleurant, l'accompagner à sa dernière demeure... Je n'ai pas beaucoup de cheveux et, après la cérémonie, j'ai éternué pendant huit jours. Pouvez-vous remettre la main sur votre domino? Avez-vous conservé son signalement?
—Impossible, dit Romagny, tous les dominos se ressemblent.
—Mais vous, monsieur, dit le baron, n'êtes-vous pas répandu dans le monde et dans le meilleur? Soyez mon avocat... Dépeignez-moi en toutes occasions sous mes véritables couleurs...
—Avec plaisir, dit Romagny, mais vous avez près de vous le meilleur de tous les avocats, une femme charmante épousée par vous sans intérêt et dont le bonheur réfute toutes les suppositions malveillantes...
Le Normand se gratta la tête; il n'était pas convaincu.
—Quoiqu'il advienne, dit enfin le baron, je vous remercie de la peine que vous avez prise. Je trouve pourtant que, pour dérober à toute curiosité le secret de cet entretien, vous avez employé des moyens un peu bien extraordinaires...
—La confidence en valait la peine, avouez-le! dit Romagny.
—En effet... Eh bien, soyons donc plus que jamais bons amis! Continuez à venir librement chez moi et tenez désormais Bois-Peillot pour un domaine à vous...
Là-dessus, Pottemain prit les mains du sculpteur dans les siennes, puis il marcha résolument du côté du château.
—Ah! ce n'est pas malheureux! fit Charaintru en les voyant revenir, un peu plus et je m'endormais sous mon arbre... Ah! ça, quelle espèce de conversation avez-vous pu avoir jusqu'à deux heures du matin, par une nuit sans lune? Je me sens transi! Il est ennuyeux que nous ne puissions rien boire de chaud!
La provocation était directe et, bien que le baron eût tout autre chose en tête que de régaler les deux jeunes gens, il ne put se dispenser de leur dire:
—Rentrons alors au château! Je vais commander un punch et si mes valets ont par hasard pu s'apercevoir que nous sommes sortis brouillés, ils pourront constater que nous rentrons excellents amis!
—Pour rien au monde, répondit le sculpteur, je ne voudrais qu'on réveillât la baronne.
—Je n'y songe pas, dit Pottemain.
Il conduisit ses hôtes à la salle à manger, fit lever son valet de chambre et la nuit s'acheva sans que de la conversation qui se tint autour des flammes bleues d'un punch gigantesque, Charaintru, très intrigué, put tirer le moindre indice de nature à lui faire pénétrer le secret mystérieux qui liait ses deux amis.
Romagny, tout heureux d'avoir pu être utile à Pauline, riait dans sa barbe et se disait que sans doute, grâce à son stratagème, Pottemain salutairement averti par lui de ce que pensaient d'honnêtes gens sur son compte, ferait désormais pour être le modèle des époux, les frais d'imagination qu'il avait faits pour n'être pas considéré par lui comme le dernier des hommes.
Vers sept heures du matin et, comme les deux jeunes gens s'apprêtaient à prendre congé de Pottemain, Victorine entra et prit le baron à part:
—Monsieur sait-il où a été madame? demanda-t-elle avec mystère.
—Mais... madame doit être dans sa chambre... Elle n'était pas avec nous... Nous l'avons laissée au salon hier soir...
—Et les portes n'étaient pas encore fermées?
—Non... Elles ne l'ont même pas été, cette nuit... puisque nous ne nous sommes pas couchés...
—Eh bien, répliqua la servante-maîtresse, madame a filé... Personne ne la surveillait... Elle en a profité!
—Tu dis?
—Je dis qu'elle a disparu... Et son lit n'est pas même défait...
Sans prendre la peine de s'excuser, Pottemain sortit et courut à la chambre de sa femme... Elle était vide... Rien n'était dérangé. On voyait seulement sur un meuble les vêtements qu'avait portés Pauline la veille...
Tout à coup Pottemain aperçut une lettre sur la table... Il la saisit et lut la suscription:
A Monsieur le baron Pottemain.
Il l'ouvrit fébrilement et pâlit, puis il revint à la salle à manger.
—Messieurs, dit-il d'une voix étranglée par l'émotion, un grand malheur vient de me frapper... A cette heure la baronne Pauline n'est plus!...
Charaintru et Romagny se levèrent brusquement.
Pottemain regarda fixement le sculpteur, qui devint blême. Il cherchait évidemment à lire dans le regard de l'artiste s'il n'y avait pas entre l'aventure extraordinaire de la veille qui l'avait fait déserter tout une nuit le domicile conjugal et la disparition de sa femme une secrète concordance. Pauline avait-elle profité, par hasard, du premier instant où elle se sentait à l'abri de toute surveillance pour se soustraire à une vie qui lui pesait, ou Romagny était-il son complice?
Mais le sculpteur soutint hardiment son regard, sans baisser les yeux.
—Expliquez-vous, mon cher ami, dit enfin Charaintru, qui ne comprenait décidément rien à cette série d'événements bizarres.
Pottemain tendit en silence au gommeux la lettre qu'il tenait toute froissée dans sa main et Charaintru lut ce qui suit:
«Mon ami,
«Quand vous trouverez cette lettre, j'aurai cessé de vivre... N'accusez que moi de ma fin... J'en suis le libre, unique et volontaire auteur.
«La nature,—je le sais aujourd'hui,—ne m'avait pas façonnée pour la vie conjugale. Je déserte mon poste et je me punis moi-même du supplice des déserteurs...
«Votre sollicitude avait surpris mon secret et la surveillance dont j'étais l'incessant objet m'avait déjà une fois empêchée d'en finir avec l'existence...
«Je profite aujourd'hui du premier instant de liberté que le hasard me fournit pour mettre mon projet à exécution...
«Je vous pardonne... ou plutôt je n'ai pas même à me plaindre de vous!
«Comme la sympathie, l'incompatibilité d'humeur est un secret de Dieu; mais cette incompatibilité est souvent la cause de bien des crimes.
«Il faut avoir le courage de briser à temps sa chaîne... quand elle est trop lourde... Je vous rends une liberté qui doit vous être chère...
«Les suicidés n'ont pas toujours la délicatesse d'obvier pour les vivants, aux tracas de leur inhumation.
«J'ai songé à tout... Le secret et les circonstances de ma mort seront bien gardés... Ne cherchez même pas à retrouver mon cadavre... Ce serait inutile.
«J'ai veillé du mieux que j'ai pu à ce que ma fin ne vous causât aucun dommage matériel!...
«Je n'ai disposé de rien...
«Le peu que j'avais apporté avec moi est bien à vous et compense à peine les dépenses de toutes sortes que mon court séjour à Bois-Peillot a occasionnées...
«Tout le monde ignore ma résolution fatale...
«Ce n'est après tout sur la terre qu'une âme envolée et qu'une pauvre folle de moins...
«Mais les folies les plus courtes sont les meilleures!
«Adieu pour jamais!
«Baronne Pauline Pottemain.»
Romagny demeura altéré.
Il avait conscience que le rôle qu'on lui avait fait jouer la veille avait permis à Pauline d'accomplir son abominable projet, impraticable sans lui. Il s'en voulait d'avoir accédé au désir de la désespérée.
Il essaya d'apporter au baron quelques consolations, mais le Normand ne voulait rien entendre. Il restait accablé, sanglotant, la tête dans ses mains:
—Pauline! Pauline! une femme si jeune... si belle! Que dira-t-on de moi dans le pays... répétait sans cesse Pottemain.
Cette dernière phrase éclaira le sculpteur et lui permit d'atténuer l'amertume de ses regrets, en le fixant sur la sincérité du désespoir de son hôte.
—Enfin, dit Charaintru, il faut s'enquérir... Comment a-t-elle mis fin à ses jours? Où est-elle? Il est peut-être encore temps de lui porter secours!
—Oui, vous avez raison! dit Pottemain en sortant de sa torpeur.
Il donna des ordres.
Quelques instants après, toute la domesticité était sur pied. On parcourut toutes les chambres du château, de la cave au grenier; on fouilla le parc...
Au dehors, les rares laboureurs ne purent donner aucun renseignement. Ils n'avaient rien vu... rien entendu dire.
Et l'on rentra au château sans avoir pu recueillir un indice utile.
—M'est avis, dit Victorine, qu'elle se sera jetée dans l'Étang maudit.
C'était une pièce d'eau alimentée par une source vive au milieu de la forêt prochaine et dans laquelle de nombreux désespérés avaient souvent cherché un terme à leurs maux... Et jamais le gouffre sans fond n'avait rendu leurs cadavres...
—Alors je n'aurai même pas la triste consolation d'ensevelir les restes de ma pauvre Pauline! murmura Pottemain.
Charaintru et Romagny prirent congé du châtelain, lui promettant de revenir chercher de ses nouvelles le jour prochain. Dès qu'ils furent seuls:
—Enfin, dit Charaintru, m'expliqueras-tu une bonne fois ce que tout cela signifie...
—Ne me demande rien pour le moment, dit le sculpteur, je t'expliquerai tout plus tard. Mais le diable m'emporte si je me refourre jamais dans de pareilles histoires! Soyez donc aimable avec ces péronnelles de femmes!
—Allons, il est dit que jusqu'au bout je ne comprendrai rien à tout cela! répéta Charaintru abasourdi.
—Plus tard! plus tard! Je te le promets! Pour le moment n'insiste pas, je t'en prie! fit Romagny impatienté.