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Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

PREMIÈRE PARTIE (continued 3)

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—Le mot impossible n'est pas français.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

—Si l'on vous prend de force, vous serez fusillé.

—Fusillé! soit, dit le Breton. Et si je vous prends, moi, je vous couperai les oreilles.

—Apprêtez les armes!» cria Robarts.

Les soldats obéirent.

«Chère Sita, dit Corcoran, montez, je vous prie, quelques marches de plus, les balles pourraient frapper le mur et ricocher sur vous.»

Lui-même donna l'exemple et fut bientôt suivi de Louison. De cette façon, grâce à la construction de l'escalier, ils se trouvèrent à l'abri des balles, et quant à un combat corps à corps dans un espace aussi resserré, tout l'avantage était évidemment pour Corcoran et Louison.

Mais un évènement inattendu changea la face des affaires.

Tout à coup un soldat anglais, qui était resté dehors pour empêcher la fuite de Corcoran, entra brusquement dans la pagode en criant:

«Voici l'ennemi qui arrive!

—Quel ennemi! demanda Robarts. C'est le colonel Barclay qui nous envoie du renfort.

—C'est Holkar, j'ai vu leurs drapeaux.»

Effectivement on entendait le galop pesant de la cavalerie.

«Que le diable l'emporte! pensa Robarts. Voilà dix mille livres sterling jetées à l'eau, sans compter ce qu'Holkar nous réserve.»

Et tout haut:

«Hors d'ici tous! A cheval!»

Toute la troupe se hâta d'obéir.

«Et maintenant, dit Robarts, sabre en main et chargeons cette canaille! En avant pour la vieille Angleterre!»

Puis il s'avança au grand trot dans la direction d'Holkar.

XIV

Comment l'assiégeant devint l'assiégé.

Quoique les deux troupes fussent fort inégales en nombre, les chances du combat étaient assez partagées.

Outre que la cavalerie anglaise, toute composée d'Européens, était fort supérieure dans les luttes d'homme à homme à la cavalerie d'Holkar, la disposition du terrain ne permettait pas à Holkar d'envelopper les Anglais et d'user de l'avantage du nombre.

La pagode était située sur une éminence, au milieu d'un jungle épais, qui s'élevait fort au-dessus de la taille d'un homme ordinaire, et au travers duquel il était impossible à un cavalier de pénétrer.

Trois chemins tracés à travers le jungle, aboutissaient à cette éminence, et ces chemins, assez étroits, étaient faciles à défendre. Une fois engagée dans ces défilés, la cavalerie d'Holkar se trouvait face à face avec les Anglais, et l'issue du combat dépendait du courage individuel plus que du nombre des combattants.

Holkar frémissait de rage en voyant ces obstacles que la nature et la disposition du terrain lui opposaient.

Au reste, le premier choc des deux cavaleries n'était pas fait pour lui donner grande confiance. Les Indiens soutinrent assez bien la première décharge; mais quand ils virent les Anglais,—John Robarts en tête,—s'avancer sur eux au grand trot, le sabre nu, et prêts à les mettre en pièces, rien ne put retenir les fuyards.

Ils tournèrent bride sur le champ et revinrent sur la route de Bhagavapour. Là, Holkar les rallia, et leur montrant le petit nombre des Anglais, leur rendit la confiance et l'audace.

John Robarts, emporté par son ardeur, voulut pousser plus loin son avantage et crut mettre ses ennemis en déroute; mais arrivé sur la grande route, à l'entrée d'une vaste plaine où Holkar pouvait l'envelopper sans peine, il changea de dessein et revint sur ses pas au petit trot.

Holkar le poursuivit mollement.

Sougriva s'approcha de lui.

«Je n'entends rien, dit Holkar. Est-ce que Corcoran aurait péri, ou bien serait-il prisonnier avec ma fille?

—Seigneur, dit Sougriva, je vais m'en assurer. A coup sûr, votre fille est vivante, car les Anglais ont trop d'intérêt à la garder pour toucher à un seul cheveu de sa tête, et quant au capitaine, je l'ai vu à l'oeuvre, et la balle qui doit le tuer n'est pas encore fondue.»

Comme il finissait de parler, on entendit une grande clameur poussée par les Anglais. C'était Corcoran qui s'échappait de la pagode, précédé de Louison et de la belle Sita. Le Breton faisait l'arrière-garde.

En voyant les Anglais sortir de la pagode, il s'était bien douté de l'arrivée d'Holkar; mais comme il n'avait pas grande confiance dans la valeur des malheureux Indous, il n'espérait pas être délivré de vive force. Avant de rien tenter, il voulut consulter Sita.

«Nous sommes à cinq cents pas de votre père, dit-il, voulez-vous le rejoindre à tout prix?»

Pour toute réponse, elle se tint prête à le suivre.

«Faites bien attention! dit Corcoran, la bataille est commencée, et les balles ne connaissent personne, je vais lancer Louison en avant dans le chemin de gauche qui est à peine gardé.... A la vue de Louison, les cinq ou six cavaliers qui sont là en éclaireurs s'écarteront, vous ne pouvez en douter.... Vous suivrez Louison, et moi je vous suivrai.»

Et, en effet, profitant de la distraction des Anglais, dont toute l'attention était tournée du côté d'Holkar, tous trois traversèrent heureusement l'espace découvert qui les séparait du jungle, s'engagèrent dans les broussailles, et guidés par le bruit des coups de feu, rejoignirent sains et saufs Holkar et sa cavalerie.

En revoyant sa fille délivrée, Holkar, plein de joie, la serra dans ses bras, et se tournant vers Corcoran:

«Ah! capitaine, dit-il, comment ferai-je pour m'acquitter envers vous?

—Seigneur Holkar, répliqua le Breton, aussitôt que vous aurez quelque loisir je vous prierai de chercher avec moi le fameux manuscrit des lois de Manou que l'Académie de Lyon redemande à cor et à cri: mais aujourd'hui nous avons d'autres affaires. Si vous m'en croyez, nous allons faire retraite vers Bhagavapour. L'armée anglaise doit être en marche, à l'heure qu'il est, sous le commandement du colonel Barclay; il ne faudrait pas beaucoup de temps à un officier plus actif pour nous couper la retraite..... Partez, et partez vite!...

—Et vous? demanda Holkar.

—Oh! moi, c'est autre chose.... Si vous voulez me laisser un de vos deux régiments, je vous promets d'enfermer John Robarts dans la pagode et de l'enfumer comme un renard. Ah! il voulait me fusiller, ce gentleman! Eh bien, je vais, moi, lui apprendre à vivre.»

Cette idée plut beaucoup à Holkar.

«Capitaine, dit-il à Corcoran, c'est à vous d'accompagner Sita, et à moi de couper la gorge à John Robarts!

—En toute autre occasion, j'accompagnerais Sita avec plaisir; mais aujourd'hui, je n'en ferai rien.... Robarts m'a provoqué, je suis tout à Robarts!

—Eh bien! dit Holkar, je reste.

—Au moins, ajouta Corcoran, envoyez des éclaireurs au-devant des Anglais, afin d'être prévenu de leur arrivée.»

Et, en effet, Sougriva fut chargé, avec une trentaine de cavaliers, de surveiller les mouvements de l'ennemi:

«Maintenant, dit Corcoran, que Sita monte dans son palanquin, et que l'éléphant soit retenu sous bonne garde, hors de la portée des balles, et en avant sur ce maudit Robarts!»

Animés par l'exemple d'Holkar et du capitaine qui marchaient au premier rang, les Indous s'avancèrent assez fièrement à la rencontre de l'ennemi. Celui-ci, de son côté, fit retraite.

John Robarts, dès l'arrivée d'Holkar, avait envoyé un soldat qui devait rejoindre le colonel Barclay et l'avertir du danger de son lieutenant.

Dès qu'il vit que Corcoran s'était échappé, il devina que sa position allait devenir très-critique. Aussi, sans attendre d'y être forcé, John Robarts chercha un asile dans la pagode qui avait servi de forteresse à Corcoran.

Il répara tant bien que mal les brèches que sa propre troupe avait faites. Il releva et referma la porte, entassant des meubles de toute espèce pour la barricader.

Quand les soldats d'Holkar parurent, quarante-trois carabines anglaises se montrèrent à travers les meurtrières et firent une décharge générale. Il y eut quelques morts et dix blessés parmi les Indous, et ce début fâcheux refroidit un peu leur ardeur.

«Je promets mille roupies, dit Holkar, au premier qui mettra le pied dans la pagode.»

Mais cette offre ne tenta personne. Les malheureux Indous se voyaient exposés, sans abri, à un feu terrible. Au contraire, l'ennemi était à couvert.

«Voyons, dit Corcoran à Holkar, il faut donner l'exemple, car ces pauvres diables ont une peur terrible d'aller voir Brahma et Wichnou face à face.»

Il mit pied à terre, et, suivi d'une vingtaine d'hommes, alla ramasser le tronc d'arbre qui avait déjà servi aux Anglais contre lui. Il le poussa comme un bélier contre la porte de la pagode, qui céda du coup et fut à demi renversée sur la barricade qui la soutenait par derrière.

A cette vue, les Indous poussèrent un cri de joie; mais cette joie fut courte, car les carabines anglaises s'abaissèrent de nouveau dans la direction des assaillants, et cette fois à une si courte distance, que les plus braves s'arrêtèrent n'osant franchir cette redoutable brèche.

Corcoran, qui vit leur hésitation, se hâta de commander le feu; mais une double décharge enveloppa les combattants d'un nuage de fumée. Cinq Anglais étaient renversés, morts ou mourants. Dix ou douze Indous avaient eu le même sort. Le reste, découragé par ce mauvais succès, inclinait visiblement vers la retraite. Holkar lui-même paraissait indécis.

«Ah! pensa le Breton en soupirant, si j'avais seulement avec moi deux ou trois bons matelots du Fils de la Tempête, comme nous monterions tout de suite à l'abordage! mais avec ces poules mouillées, il n'y a rien à faire. Encore, dit-il à Holkar, si vous aviez amené un canon!

—Mais, répliqua Holkar, si nous mettions le feu à la pagode? Qu'en dites-vous?

—J'aurais aimé, dit Corcoran, oui, j'aurais aimé à prendre vivant ce gentleman mal élevé qui voulait me faire fusiller.... Enfin! puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, grillons-le.»

Aussitôt les Indous se hâtèrent de couper les herbes sèches du jungle et de les entasser tout autour de la pagode. Mais, au moment où l'un d'eux y mettait le feu, on entendit quelques coups de fusil dans le lointain.

A ce bruit, Corcoran et Holkar prêtèrent l'oreille.

«Laissez là ces Anglais et votre vengeance, dit le Breton, et reprenons au grand trot le chemin de Bhagavapour; ces coups de feu doivent venir de l'avant-garde de Barclay.»

Au même instant Holkar donna ordre de tourner bride, de revenir sur la grande route, de se former en bataille et d'attendre là les événements.

XV

Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur le dos du puissant Scindiah, aux pieds de la belle Sita.

Sougriva ne tarda guère à paraître, chaudement poursuivi par l'avant-garde du colonel Barclay.

Celui-ci, qui déjà levait son camp pour marcher sur Bhagavapour, avait appris avec un étonnement mêlé d'indignation le danger qui menaçait Robarts, et avait pris les devants avec sa cavalerie pour venir au secours de son lieutenant.

Sougriva, en essayant de résister à la charge impétueuse des Anglais, avait perdu la moitié de sa troupe, et regagnait Holkar à grand'peine, car les Anglais ne lui laissaient aucun repos.

Cependant, à la vue des deux régiments d'Holkar disposés en ordre de bataille et paraissant les attendre de pied ferme, l'élan de la cavalerie anglaise se ralentit.

A l'ordonnance et à la fermeté des cavaliers d'Holkar, le colonel Barclay reconnut sans peine que le commandement devait être entre les mains d'un officier plus exercé ou plus habile que le dernier des Raghouides. Aussi fit-il ses dispositions pour déborder l'aile droite des Indous, tourner leur centre et les prendre entre deux feux. Si son projet réussissait, Holkar, coupé de Bhagavapour, sa capitale et sa forteresse principale, serait mis en déroute, et ce seul coup pouvait terminer la guerre; chose d'autant plus importante pour le colonel Barclay, qu'on n'aurait pas le temps de lui enlever le fruit de sa victoire, et de donner à un autre la gloire d'une expédition si prompte et si bien menée. De son côté, Corcoran réfléchissait profondément. Il voyait sans peine que, excepté lui et peut-être Sougriva, personne n'était en état de commander les troupes d'Holkar. Le vieux prince n'avait jamais été un grand guerrier, bien qu'il fût brave. Il manquait de ce sang froid que donne la nature ou l'habitude des batailles. De plus, il était troublé par l'idée du danger où sa fille allait retomber par son imprudence, à lui Holkar; enfin il avait la plus grande confiance dans son ami Corcoran.

«Seigneur Holkar, dit le Breton, nous avons fait une faute très-grave: vous en assiégeant cette maudite pagode et ce coquin de Robarts (que le ciel confonde), et moi en vous laissant faire.

—Ne vous excusez pas, répondit Holkar; c'est moi qui suis un vieux fou de risquer la liberté de ma fille et mon trône pour le plaisir de brûler quarante ou cinquante Anglais.

—N'en parlons plus, interrompit le Breton; ne parlons jamais du passé, pensons à l'avenir. Rien n'est perdu, si vos cavaliers veulent tenir ferme. Vous, seigneur Holkar, prenez le commandement de la droite. Vous aurez en face la cavalerie des cipayes, parmi lesquels Sougriva a des amis qui l'aideront peut-être au moment décisif. Je garde pour moi la gauche, où je vois que le colonel Barclay veut porter tout son effort, car c'est là qu'il a réuni le régiment européen.... Vous, ne vous laissez jamais entourer, et allez hardiment.... Si vous êtes tourné, ne vous effrayez pas, et ne lâchez pas pied. Dans tous les cas, la retraite est assurée.

—Et ma fille? dit le vieillard.

—Qu'elle monte sur son éléphant et qu'elle fasse lentement sa retraite sur Bhagavapour sous la garde de Sougriva. Il ne s'agit pas pour nous de gagner une bataille sur la cavalerie anglaise, mais de faire bonne contenance et de regagner Bhagavapour sans désordre. Si nous tardions trop longtemps, l'infanterie du colonel Barclay aurait le temps d'arriver, et nous serions enveloppés et taillés en pièces. Demain, avec toutes nos forces, nous pourrons présenter la bataille à forces égales, et, ce jour-là, je réponds de la victoire. Allons, Holkar, quand on s'est mis dans le danger par sa faute il faut en sortir par un coup de vigueur. Sabre en main, corbleu! et souvenez-vous que votre aïeul Rama aurait avalé dix mille Anglais comme un oeuf à la coque.»

Puis, se tournant vers la belle Sita qui était déjà montée sur son éléphant:

«Sita, dit Corcoran, je vous laisse Louison. Aujourd'hui elle connaît ses devoirs et saura les remplir comme il faut. Louison! voici votre maîtresse.... Vous lui devez respect, amour, fidélité, obéissance.... Si vous y manquez un seul jour, notre amitié est rompue....»

Mais l'éléphant de Sita ne voulait pas du voisinage de Louison. Il regardait de travers la tigresse et l'écartait avec sa trompe. Louison, qui n'était pas patiente, pouvait à la fin s'irriter. Corcoran jugea nécessaire de la calmer.

«Ma chérie, dit-il, quand vos bonnes qualités seront connues de tout le monde aussi bien que de moi, Scindiah (c'était le nom de l'éléphant) vous fera le meilleur accueil; mais il faut faire connaissance.»

De son côté, Sita, qui avait beaucoup d'empire sur son favori Scindiah, le força de contracter alliance avec la tigresse, et même fit monter celle-ci dans le palanquin. Louison se coucha aux pieds de la princesse en se pelotonnant joyeusement et mollement comme un chat angora. De temps en temps, le gros Scindiah tournait sa tête énorme pour regarder Sita, et paraissait jaloux de la faveur dont jouissait Louison.

C'est après avoir pris tous ces arrangements, et forcé Sita de partir avec son escorte, que Corcoran, libre de tout soin, ne pensa plus qu'à couvrir la retraite, car il ne voulait pas livrer bataille ce jour-là.

Le temps pressait, les Anglais allaient charger. Barclay, après avoir laissé respirer ses chevaux, essoufflés d'une course trop précipitée, donna le signal de l'attaque.

Le premier choc de la cavalerie anglaise fut si impétueux, qu'elle traversa la première ligne de Corcoran et se préparait à enfoncer la seconde; mais le Breton avait placé un escadron en embuscade derrière un pli de terrain. Dès que la cavalerie anglaise eut dépassé l'embuscade, Corcoran la chargea en flanc avec cet escadron, et y jeta le désordre. Les Indous, ralliés et ramenés au combat, repoussèrent à leur tour les Anglais. Corcoran donnait partout l'exemple, et ne s'épargnait pas. De son côté, Barclay, étonné d'une résistance à laquelle il ne s'attendait pas, excitait ses soldats à bien faire.

Dans le fort de la mêlée les deux chefs se reconnurent.

«Monsieur Corcoran, dit Barclay, voilà comme vous cherchez le manuscrit des lois de Manou. Si je vous prends, vous serez fusillé, monsieur le savant!

—Colonel Barclay, si je vous prends, vous serez pendu!

—Pendu! moi! un gentleman! s'écria Barclay furieux. Pendu!»

Et il tira un coup de revolver sur Corcoran. Celui-ci fut légèrement blessé à l'épaule.

«Maladroit! dit-il. Voici qui est plus sûr.»

Et il tira à son tour; mais le colonel fit cabrer à propos son cheval, qui reçut la balle dans le poitrail, et, rendu fou de douleur, emporta son maître hors de la mêlée.

Les escadrons anglais firent lentement leur retraite. Ils étaient mollement poursuivis, Corcoran redoutant toujours l'arrivée de l'infanterie de Barclay.

Mais à l'autre extrémité du champ de bataille la fortune était moins favorable. La gauche des Anglais était défendue par le traître Rao, qui avait rejoint l'armée anglaise avec les déserteurs d'Holkar.

Holkar résista vaillamment, et même il serait venu à bout de Rao, lorsqu'un renfort inattendu fit pencher la balance contre les Indous.

Ce renfort n'était autre que la petite troupe de John Robarts, qui, voyant la retraite de Corcoran et d'Holkar, était sortie de la pagode, avait repris ses chevaux et, guidée par la fusillade, venait se jeter dans la mêlée.

Aussitôt les soldats d'Holkar commencèrent à reculer, lentement d'abord, puis en désordre, et à se pelotonner autour de l'éléphant de Sita, qui continuait sa route vers Bhagavapour. Là, le combat devint terrible. Les cipayes au service de la compagnie des Indes, conduits par John Robarts, montrèrent un grand acharnement. Les cavaliers d'Holkar, n'espérant presque plus atteindre Bhagavapour, combattaient avec fureur.

Enfin Holkar fut renversé de son cheval par un coup de sabre et tomba sous les pieds de Scindiah.

Sita poussa un cri de douleur.

Aussitôt le sage et grave Scindiah saisit délicatement avec sa trompe le pauvre Holkar et le déposa dans le palanquin à côté de sa fille. Puis, comprenant le danger que courait sa chère maîtresse, il opposa sa masse énorme au flot des fuyards et des assaillants. Autour de lui éclatait la fusillade; mais lui, impassible comme un dieu, écartait avec sa trompe les ennemis les plus avancés, ou les foulait aux pieds, et recevait une pluie de balles sans en être ébranlé.

D'un autre côté, la vue de Louison épouvantait les plus braves. La cuirasse naturelle de Scindiah et les grilles puissantes de la tigresse étaient pour Holkar et Sita un formidable rempart.

Mais enfin ils allaient céder au nombre. Déjà le brave Sougriva, commandant de l'escorte, renversé sous son cheval mort, venait d'être fait prisonnier. Holkar, grièvement blessé, ne pouvait plus donner d'ordres; et les Indous commençaient à fuir, lorsque Corcoran, regardant autour de lui, courut au secours de son aile droite en danger et surtout de l'infortunée Sita.

Jusque-là il n'avait pensé qu'à faire sa retraite en bon ordre; mais quand il vit Sita près de retomber aux mains de ses ravisseurs, il se sentit transporté de fureur, et, rassemblant autour de lui ses meilleurs cavaliers, il se précipita avec toute sa troupe sur le malheureux Rao, rompit sa cavalerie et le mit dans une déroute complète. Il jeta à terre d'un coup de pointe Rao lui-même, qui tomba mourant sous les pieds des chevaux, et il allait délivrer Sougriva, mais John Robarts et le petit nombre d'Anglais qui le suivaient, tout en reculant devant la charge irrésistible de Corcoran, se retirèrent assez fièrement et sans être entamés.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

Dans leur retraite ils emmenaient Sougriva prisonnier les mains liées derrière le dos. A cette vue, Corcoran se jeta avec quelques cavaliers sur John Robarts et ses compagnons, et il commençait déjà à couper avec son sabre les liens de Sougriva; mais il fut bien étonné d'entendre celui-ci lui dire à voix basse:

«Que faites-vous, capitaine?... Ne voyez-vous pas que je vais chercher des renseignements?... Vous me reverrez dans trois ou quatre jours, et j'espère alors vous apprendre de bonnes nouvelles.»

En même temps, il jeta un regard de travers sur John Robarts, qui revenait à toute bride pour reprendre son prisonnier.

«Ma foi, pensa Corcoran, ce brave Indou fait la guerre comme moi, en amateur, pourquoi l'en empêcher? Et que m'importe que Robarts soit pendu ou meure d'un coup de sabre dans la bataille? Il faudrait être casuiste pour en voir la différence.»

Sur cette réflexion, il laissa aller Sougriva et rejoignit le puissant Scindiah, qui s'avançait d'un pas grave et majestueux, ne se hâtant pas plus que s'il eût défilé à la parade.

Louison marchait à côté de lui, moins gravement, sans doute, car elle avait un caractère plus capricieux et plus gai, mais gardant néanmoins sa part de gloire, et fière d'avoir, elle aussi, contribué au salut de l'empire.

Corcoran couvrait la retraite et commandait l'arrière-garde, qui fut d'ailleurs très-peu inquiétée. En se rapprochant de Bhagavapour, le colonel Barclay craignait un piége, et, de peur de s'engager dans quelque embuscade, il fit halte à une lieue de la ville.

Il avait d'ailleurs besoin d'infanterie et d'artillerie pour entamer un siége régulier. Ce n'est pas que la place fût très-forte. Ses remparts dataient du temps où les ancêtres d'Holkar, princes de la confédération des Mahrattes, tenaient tête à la cavalerie tartare de Tamerlan.

Depuis ce temps, on avait creusé des fossés plus profonds, réparé quelques brèches, garni de canons les vieilles tours et les murailles.

Enfin, telle qu'elle était, Holkar résolut de défendre la place contre les Anglais, et Corcoran, plein de confiance dans son génie et dans les paroles de Sougriva, osa promettre qu'il en ferait lever le siége. Sa première précaution fut de faire remonter la Nerbuddah à son propre brick, le Fils de la Tempête, et de le cacher dans un coude du fleuve, afin d'en ôter la possession aux Anglais et de pouvoir à son gré passer sur l'une ou l'autre rive.

XVI

Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses du chat aux neuf queues.

Dès le lendemain du combat, le colonel Barclay, rejoint par ses canons et son infanterie, essaya de brusquer l'assaut, croyant n'avoir affaire qu'à un rempart dont les pierres, renversées par l'artillerie, combleraient le fossé et laisseraient une brèche praticable.

Mais il avait compté sans la vigilance et l'habileté de Corcoran. Celui-ci, dans un duel d'artillerie qui dura environ deux heures, démonta une vingtaine de canons anglais et mit le feu aux caissons de munitions. L'explosion fit périr deux ou trois cents Anglais et cipayes, et Barclay vit bien qu'il faudrait faire un siége régulier.

Il ouvrit donc la tranchée; mais les cipayes sont des ouvriers médiocres, plus agiles que robustes. Les Européens, accablés par la chaleur du climat et déjà malades de la fièvre, faisaient peu de besogne. De plus, ils étaient découragés par les fréquentes sorties de Corcoran.

Celui-ci, grâce à son brick, dont le tirant d'eau était peu considérable, allait et venait à volonté, passant de l'une à l'autre rive de la Nerbuddah, employant ses douze matelots et son second à manoeuvrer tantôt le brick et tantôt l'artillerie des remparts.

Grâce à ce puissant auxiliaire, il bravait impunément les Anglais, les harcelait avec un corps de cavalerie, ou bien descendait la Nerbuddah avec quelques compagnies d'infanterie portées sur des barques légères, et commençait à faire craindre au colonel Barclay d'être forcé de lever le siége de Bhagavapour, faute de vivres et de munitions.

Mais le courage et l'activité de Corcoran ne pouvaient l'emporter sur la discipline et la fermeté inébranlable des Anglais. Après un siége qui avait déjà duré quinze jours, le capitaine, mal secondé par ses soldats indous, ne pouvait plus douter du destin de Bhagavapour et d'Holkar. Déjà l'on commençait dans la ville à prévoir le dernier assaut et à désirer une capitulation. En l'absence de Corcoran, les soldats d'Holkar paraissaient prêts à se révolter et à livrer la ville au colonel Barclay.

Un soir enfin, les Anglais, ayant terminé leurs tranchées et mis en position leurs batteries, commencèrent à canonner si vivement la porte de la ville du côté de la rivière, que le mur s'écroula et qu'une large brèche livra passage aux assaillants. Holkar, encore souffrant de sa blessure, tint conseil avec Corcoran en présence de Sita.

«Mon ami, dit Holkar, tout est désespéré. La brèche a plus de quinze pas de long, et nous aurons un assaut cette nuit ou demain. Que faut-il faire?

—Ma foi, répondit Corcoran, je ne vois guère que trois partis à prendre: ou capituler....»

Holkar fit un geste d'horreur.

«Très-bien! continua le Breton.... Vous ne voulez être prisonnier des Anglais à aucun prix.... Et pourtant, seigneur Holkar, la Compagnie des Indes est composée de philanthropes qui seront heureux de vous faire une pension pour assurer la tranquillité de vos vieux jours: trois ou quatre mille francs de rente, par exemple....

—J'aimerais mieux mourir, dit Holkar.

—Vous avez raison, et ce premier parti ne vaut rien. Le second est de monter sur mon brick, le Fils de la Tempête, avec Sita, d'emporter vos diamants, votre or et tout ce que vous avez de plus précieux, de descendre la rivière pendant la nuit, de traverser la mer des Indes avant que les Anglais aient eu le temps d'y prendre garde, de passer en Égypte et de vous embarquer tout doucement à Alexandrie sur le bateau à vapeur l'Oxus, dont mon ami Antoine Kerhoël est capitaine, et qui fait la traversée d'Alexandrie à Marseille.

—Partez avec Sita, interrompit Holkar, capitaine, je vous confie ma fille, ce que j'ai de plus cher au monde... Pour moi, je reste.... Le dernier des Rhagouides doit être enseveli sous les ruines de sa capitale. Je mourrai les armes à la main, comme Tippoo-Saëb, mais je ne fuirai pas.

—Allons donc! s'écria Corcoran, voilà ce que j'attendais! Restons ici, et faisons à ces coquins d'Anglais un tel accueil, qu'aucun d'eux ne puisse retourner à Londres pour le raconter aux badauds de son pays.... Mais pour n'avoir aucune inquiétude, il faut d'avance embarquer Sita sur mon brick. Ali l'accompagnera.... S'il arrive quelque malheur, elle sera du moins en sûreté.

—Capitaine, dit Sita d'une voix émue, croyez-vous que je veuille vivre sans mon père et....»

Elle allait ajouter: Et sans vous; mais elle se reprit et ajouta: «Ou nous périrons, ou nous vaincrons ensemble.

—Parbleu! dit le capitaine, les Anglais n'ont qu'à se bien tenir.»

Comme il sortait pour se rendre sur la brèche, un cipaye parut, demandant à lui parler.

«Qui es-tu? demanda le Breton; quel est ton nom?

—Bérar.

—Qui t'envoie?

—Sougriva.

—La preuve?

—Voyez cet anneau.

—Et que dit Sougriva?

—Il vous envoie cette lettre.»

Corcoran ouvrit la lettre et lut:

«Seigneur capitaine, Bérar, l'ami qui vous portera cette lettre, est sûr; il déteste les Anglais autant que vous-même.... Demain matin à cinq heures, on donnera l'assaut. J'ai entendu la conversation du colonel Barclay et du lieutenant Robarts. Aucun des deux ne me croyait si près de lui.... Il est arrivé de grandes nouvelles du Bengale. La garnison cipaye de Meerut a pris les armes et tiré sur ses officiers européens. De là, elle est allée à Delhi, où elle a proclamé le dernier Grand Mogol. On a massacré cinq ou six cents Anglais.... Ce sont ces nouvelles qui ont décidé Barclay à tout risquer pour le succès de l'assaut. Le gouverneur de Bombay lui mande de finir à tout prix avec Holkar et de revenir. Si l'assaut de demain ne réussit pas, la retraite est décidée. De mon côté, je ne suis pas resté inactif. J'ai pris les dépêches sur la table du colonel Barclay, et je les ai fait lire à cinq ou six de mes amis cipayes, qui ont répandu la nouvelle dans tout le camp. Vous jugerez de l'effet. Je regrette de ne pas être avec vous sur la brèche; mais je vous serai plus utile au camp. Ayez bonne espérance et attendez-vous à tout.

«Sougriva.»

Corcoran étonné regarda le messager.

«Et comment as-tu franchi les lignes anglaises?» demanda-t-il avec quelque défiance.

L'Indien lui répondit:

«Qu'importe, puisque me voilà?

—Quelle raison as-tu d'abandonner les Anglais? Est-ce qu'ils te payent mal?

—Très-bien, au contraire.

—Es-tu mal nourri?

—Je me nourris moi-même, et j'achète ma provision de riz, pour qu'aucune main impure n'y puisse toucher.

—Es-tu maltraité? As-tu reçu quelque injure?»

Le cipaye se découvrit les reins et montra d'affreuses cicatrices.

«Ah! je comprends, dit Corcoran; c'est l'égratignure du chat aux neuf queues. Tu as reçu le fouet?

—Cinquante coups, répondit le cipaye. Je me suis évanoui au vingt-cinquième, on a continué de frapper, on m'a mis pour trois mois à l'hôpital et j'en suis sorti il y a cinq semaines.

—Qui est-ce qui t'a fait donner le fouet? demanda encore le capitaine.

—C'est le lieutenant Robarts.... Mais celui-là, je m'en charge. Sougriva et moi, nous ne le quittons pas d'une minute.

—Voilà un major bien gardé! pensa Corcoran.

«Et, ajouta-t-il tout haut, que fait Sougriva dans le camp anglais? Il est donc libre?

—Sougriva, dit le cipaye, a glissé entre leurs doigts. Quand on l'eut fait prisonnier, Robarts, qui l'avait reconnu, voulut le faire pendre; mais pendant qu'on assemblait le conseil de guerre, il a parlé au factionnaire cipaye qui le gardait à vue. L'autre l'a laissé échapper et a déserté avec lui. Vous jugez de la colère du lieutenant. Il voulait fusiller tout le monde; mais le colonel Barclay l'a apaisé. Sougriva est revenu le soir même, déguisé en fakir, et s'est fait reconnaître des cipayes; mais aucun ne veut le livrer, et si les Anglais voulaient le pendre, on se révolterait.

—Allons, tout va bien,» dit Corcoran, et, après être rentré au palais et avoir donné ces bonnes nouvelles à Holkar, il retourna sur le rempart.

Au même moment, il vit dans les ténèbres une ombre se glisser au fond du fossé par la brèche: c'était le cipaye Bérar qui rentrait au camp anglais. Bérar fit un signe mystérieux au factionnaire cipaye qui gardait la tranchée et passa tranquillement.

«Il faut avouer, pensa Corcoran, que le colonel Barclay a de singuliers soldats, et qui gagnent bien leur argent!»

XVII

Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.

La nuit ne fut troublée par aucune alerte. De part et d'autre, on se préparait à l'assaut du lendemain par un repos et un silence absolus. Les sentinelles des deux partis étaient si voisines l'une de l'autre qu'elles auraient pu facilement entrer en conversation. En apparence, tout était tranquille.

Mais dans la partie du camp anglais occupée par les cipayes, on aurait pu entendre des mots d'ordre échangés à voix basse, loin de l'oreille des officiers européens. Sougriva se glissait sous les tentes et portait partout ses ordres mystérieux.

Enfin le jour parut. Un coup de canon donna le signal de l'assaut, et une première colonne de soldats anglais servant d'avant-garde escalada la brèche, la baïonnette au bout du fusil.

Au même instant, une fusillade épouvantable les accueillit de front et sur les flancs; cinq ou six pièces de canons chargées à mitraille firent une large trouée dans leurs rangs; une rangée de bombes, cachées au fond du fossé par les soins de Corcoran, éclata tout à coup sous leurs pieds. La moitié de la colonne fut détruite en un clin d'oeil. Les autres redescendirent rapidement la brèche et rentrèrent dans la tranchée.

A ce spectacle, Corcoran, qui commandait le bataillon de brèche, ne put s'empêcher de rire, et les soldats d'Holkar, qui n'avaient fait presque aucune perte, se sentirent ranimés et pleins de courage.

Quant au capitaine, debout sur la brèche, tranquille et souriant comme s'il eût été au bal, il avait l'oeil à tout, et, sans s'abuser sur la portée de ce premier succès, il attendait avec confiance la seconde attaque. A côté de lui, se tenait le vieil Holkar, plein d'enthousiasme. Derrière eux, Louison se promenait d'un air grave et joyeux, sans effrayer personne, grâce à l'exacte et sévère discipline que Corcoran lui avait imposée depuis longtemps. Bien plus, son intelligence, qui lui faisait deviner et prévenir tous les désirs de son maître, inspirait aux soldats d'Holkar un respect superstitieux.

Il y eut un quart d'heure d'attente.

«Auraient-ils déjà renoncé à l'assaut? demanda Holkar.

—Non, répliqua Corcoran; mais je suis inquiet de ce silence. Louison!»

A cet appel, la tigresse tendit l'oreille comme pour mieux entendre l'ordre du capitaine.

«Louison, ma chère, dit Corcoran, il s'agit d'avoir des nouvelles. Qu'est-ce qui se passe là-bas dans la tranchée?... Vous ne le savez pas?... Eh bien, allez vous en informer.... Vous comprenez.... Vous allez entrer dans la tranchée, vous cueillerez délicatement entre vos deux mâchoires le premier Anglais venu,—un officier, si c'est possible,—et vous me l'apporterez délicatement. Surtout de la prudence, de la célérité et de la discrétion!»

Tout ce discours avait été accompagné de gestes très-clairs, et Louison baissait la tête après chaque phrase pour marquer qu'elle avait compris. Elle partit comme une flèche, franchit la brèche d'un bond et tomba dans le fossé; d'un autre bond elle s'élança sur le glacis, et en quelques secondes elle se trouva dans l'intérieur de la tranchée, où les Anglais, réunis et ralliés, se préparaient à un second assaut.

Le premier qui se trouva à la portée de Louison était un lieutenant du 25e de ligne, le brave James Stephens, de Cartridge-House, dans le comté de Durham. D'un coup de patte elle le renversa. D'un coup de dent elle le saisit dans ses mâchoires et se mit à courir vers la brèche.

L'action de Louison avait été si prompte et si imprévue, que personne n'eut le temps de s'y opposer, et la tigresse franchit la brèche et déposa son gibier aux pieds de Corcoran en le regardant d'un air intelligent et doux qui signifiait:

«Eh bien, mon cher maître, n'ai-je pas bien fait mon devoir?»

Malheureusement, Louison, un peu pressée et craignant de laisser échapper sa proie, avait serré si fort la ceinture du malheureux gentleman, que ses dents avaient pénétré jusqu'aux poumons et que, au moment où le lieutenant James Stephens, de Cartridge-House fut déposé sur le sol, il était mort.

«Pauvre garçon! dit Corcoran. Louison, qui n'est pas forte en anatomie, n'a pas vu qu'elle le serrait trop fort.... Allons, c'est à recommencer.... Louison, ma chérie, vous avez commis une erreur grave. Vous avez traité cet Anglais comme un beefsteak cuit à point; il fallait le traiter comme un gentleman et l'apporter vivant.... Allons, repartez, et tâchez d'être plus heureuse cette fois.»

La tigresse comprit parfaitement le reproche de Corcoran et repartit, la tête basse, honteuse de s'être si maladroitement trompée.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

Cette fois, le gentleman qu'elle apporta était si délicatement saisi et si peu endommagé par ses dents et ses griffes, qu'elle l'aurait offert sans blessure à Corcoran, si les Anglais n'avaient eu la malheureuse idée de faire sur Louison une décharge générale. Une balle destinée à la tigresse entra à deux pouces de profondeur dans la cervelle du gentleman, ce qui mit fin à sa vie et à ses malheurs, s'il était infortuné, ce que j'ignore.

Après ce second essai, Corcoran vit bien qu'il était impossible d'avoir des renseignements précis sur les mouvements de l'ennemi; mais un grand bruit se fit bientôt entendre sur un autre point des remparts qui était mal gardé. Cent cinquante ou deux cents Anglais environ venaient d'escalader la muraille, et avaient pénétré dans la ville. Déjà les soldats d'Holkar fuyaient devant ce nouvel ennemi en jetant leurs armes.

«Seigneur Holkar, dit Corcoran, demeurez sur la brèche. Je vais au-devant de ceux-là. Vous, restez ici! si vous laissez forcer le passage, tout est perdu, nous n'avons plus qu'à périr.»

En même temps, il prit avec lui un bataillon parmi ceux qui gardaient la brèche, et marcha contre les Anglais qui avaient escaladé la muraille.

Sa première précaution fut de renverser les échelles dans le fossé pour empêcher qu'on ne vint à leur secours. Puis il fit barricader une rue profonde dans laquelle ils étaient entrés, afin d'en faire un cul-de-sac infranchissable. Par bonheur la rue était fort étroite, et ce travail fut terminé en quelques secondes. Puis il commença à refouler l'ennemi de divers côtés dans cette rue, et amenant à son extrémité trois canons de campagne, il les fit charger à mitraille et somma les Anglais de se rendre.

Ceux-ci voulaient forcer le passage à la baïonnette. Aussitôt Corcoran fit tirer sur eux à mitraille. En un clin d'oeil la rue fut remplie de morts et de blessés.

Pendant qu'on rechargeait les canons, Corcoran fit une seconde sommation. Cette fois, il fallut se rendre. Quatre-vingts Anglais restaient seuls debout sur deux cents qui avaient pénétré dans Bhagavapour.

Mais Corcoran n'eut pas le temps de jouir de son triomphe. Un grand tumulte de cris et de gémissements lui fit craindre quelque catastrophe. Il se hâta de retourner vers la brèche, et, sur son chemin, il rencontra deux ou trois cents fuyards.

«Halte! cria Corcoran d'une voix terrible. Où courez-vous?

—Seigneur capitaine, dit un des fuyards, Holkar est blessé à mort. Les Anglais ont passé par-dessus la brèche! Sauve qui peut!

—Sauve qui peut! s'écria Corcoran. Misérable, tourne ton visage à l'ennemi ou je te brûle la cervelle, à toi et à tous ces lâches coquins!»

A cette menace, le malheureux Indou retourna sur la brèche, ne se sentant pas le courage d'affronter la colère du Breton. Les autres suivirent son exemple, et, plus par excès de peur que par aucun autre sentiment, firent face à l'ennemi.

Au reste, la nouvelle n'était que trop vraie. Une colonne ennemie mêlée d'Anglais et de cipayes, avait recommencé l'assaut, et bien que le prince Holkar eût vaillamment combattu, le sort de la journée paraissait décidé. Déjà les vainqueurs entraient dans les maisons du faubourg et commençaient à piller.

Holkar, blessé quinze jours auparavant, avait reçu une balle dans la poitrine et se sentait près de mourir. Entouré d'un petit groupe de soldats fidèles, il était couché sur un tapis qu'on avait apporté en toute hâte. Un chirurgien indou étanchait le sang de sa blessure.

«Ah! mon ami, s'écria-t-il en apercevant Corcoran, Bhagavapour est pris. Sauvez ma chère Sita!

—Rien n'est perdu! dit Corcoran, et vous vivrez, et qui mieux est, vous vaincrez! Du courage, Holkar, et la journée est à nous!»

A ces mots, ralliant autour de lui les Indous, il referma la brèche, intercepta les communications entre le camp anglais et la colonne ennemie qui était entrée dans Bhagavapour, et lançant ses meilleures troupes à la poursuite de celle-ci, il garda la brèche lui-même en attendant les événements.

Son espérance ne fut pas trompée. Les Anglais, se voyant si peu nombreux et enfermés dans la ville, eurent peur d'être faits prisonniers; ils revinrent sur leurs pas, et forçant le passage à travers les rangs des Indous, qui ne leur opposèrent aucune résistance, ils reprirent leur poste dans la tranchée.

Mais au même moment, un événement inattendu décida la victoire en faveur de Corcoran.

On vit tout à coup s'élever une épaisse fumée au-dessus du camp, derrière les Anglais. Puis on entendit une fusillade terrible. Les cipayes, conduits par Sougriva, avaient mis le feu aux tentes, chargé le colonel Barclay par derrière, tiré sur leurs propres officiers, encloué les canons des batteries, mis le feu aux caissons et jeté tout le camp dans un terrible désordre.

A cette vue, Corcoran jugea le moment favorable. Il se mit à la tête de trois régiments d'Holkar et fit une sortie. A cheval, sans uniforme, habillé de blanc, suivant son habitude, il s'avançait le sabre en main pour charger l'ennemi.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

Le colonel Barclay était un vieux soldat qu'on pouvait surprendre, mais non pas ébranler. Sans s'étonner de la trahison des cipayes, il rassembla autour de lui les deux régiments européens, et commença sa retraite en bon ordre. Il commandait lui-même la cavalerie et couvrait l'arrière-garde. Sa haute et fière contenance inspirait aux Indous le respect et la crainte.

Corcoran eut peur de quelque retour de fortune et ne voulut pas pousser plus loin sa victoire. Il se contenta de le harceler pendant une demi-heure, et revint à Bhagavapour, en faisant observer ses mouvements par la cavalerie.

Holkar mourant l'attendait. Près du vieillard était assise la belle Sita, qui soutenait sur ses genoux la tête défaillante de son père.

«N'y a-t-il plus d'espoir, chère Sita?» demanda à demi-voix le capitaine.

Holkar devina plutôt qu'il n'entendit la question.

«Non, mon cher ami, dit-il. Je vais mourir. Le dernier des Raghouides sera mort en combattant, comme tous ses aïeux, et je n'aurai pas vu l'ennemi triomphant dans le palais d'Holkar. Mais ma fille, ma fille...

—Mon père, dit Sita, ne vous inquiétez pas de moi. Brahma veille sur toutes ses créatures!

—Mon ami, reprit le vieillard, je vous lègue Sita. Vous seul pouvez la défendre et la protéger. Vous seul peut-être le voudrez. Soyez son mari, son protecteur et son père. Elle vous aime, je le sais, et vous....»

Corcoran ne put que serrer en silence la main du vieillard, mais ses yeux disaient assez à Sita qu'elle était aimée.

Holkar fit appeler les principaux officiers de l'armée.

«Voici mon successeur, dit-il, mon fils adoptif et l'époux de Sita. Je lui laisse mes États, et je vous ordonne de lui obéir comme à moi-même.»

Tout le monde obéit sur-le-champ. En quelques jours, Corcoran, par son courage et sa générosité, s'était concilié tous les coeurs.

Vers la fin du jour, Holkar mourut après avoir fait célébrer le mariage de sa fille suivant les rites de Brahma. Corcoran fut aussitôt proclamé prince des Mahrattes, et dès le lendemain se mit à la poursuite des Anglais, en laissant à la fille d'Holkar le soin de rendre les derniers devoirs à son père.

Sur la route que suivait l'armée anglaise, on ne voyait que cadavres abandonnés sans sépulture. Les cipayes, embusqués dans les jungles, faisaient un feu de tirailleurs très-incommode et massacraient tous les traînards. Tout à coup, à un détour du chemin, Corcoran aperçut de loin un objet bizarre qui ressemblait à un pendu.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

En se rapprochant, il reconnut que le pendu portait un habit rouge et des épaulettes.

Plus près encore, il reconnut que le pendu était M. John Robarts, lieutenant des hussards de la reine Victoria.

Il se tourna vers Sougriva, qui était à cheval à côté de lui, et lui dit:

«Mon cher Sougriva, le destin t'enlève ta proie. John Robarts est pendu!»

Sougriva sourit avec satisfaction.

«Savez-vous, dit-il, qui est-ce qui l'a pendu?

—Toi, peut-être?

—Oui, seigneur capitaine.

—Hum! dit Corcoran. C'était bien assez de le tuer. Tu es un peu trop vindicatif, mon cher ami.

—Ah! dit l'Indou, si j'avais eu le temps de prolonger son supplice! mais nous étions pressés, Bérar et moi. Nous l'avions suivi pas à pas jusqu'ici pendant toute la nuit dernière. Nous étions cinq. Bérar a tué son cheval d'un coup de fusil. Robarts est tombé par terre; nous l'avons ramassé sans peine; il avait la jambe cassée. Il a tiré un coup de revolver qui n'a tué personne, mais qui a blessé l'un de nos camarades. Nous lui avons lié les mains derrière le dos, et Bérar, lui ôtant son habit, lui a appliqué cinquante coups de fouet, juste le même nombre qu'il avait reçu lui-même par ordre de ce gentleman.

—Diable! dit Corcoran, vous avez de la mémoire. Et qu'a dit le gentleman, comme tu l'appelles?

—Rien. Il roulait des yeux féroces. On aurait dit qu'il voulait nous dévorer tous; mais il n'a pas ouvert la bouche.

—Et, après cela, qu'en avez-vous fait?

—Quand Bérar l'eut fouetté, c'était mon tour de le pendre. Je lui passai, avec l'aide de mes amis, la corde autour du cou, et je l'ai pendu en coupant la corde trois ou quatre fois, afin qu'il se sentît mourir. Enfin il est mort, et je suis retourné à Bhagavapour.

—Ma foi, dit Corcoran qui était un philosophe, il a été écrit que «celui qui se sert de l'épée périra par l'épée.» Je plains ce pauvre Robarts, mais c'était un mauvais caractère, et il n'a pas tenu à lui que je n'eusse une balle dans la cervelle. Qu'on l'enterre convenablement, et n'en parlons plus.»

XVIII

Comment le dividende de la Compagnie des Indes se trouva réduit à rien par l'industrie de Corcoran, ce qui fit gémir plusieurs gros actionnaires.

Cependant le colonel Barclay, quoique vivement pressé par les Mahrattes victorieux, ne voulait pas que sa retraite se changeât en déroute. Il reculait lentement, faisant toujours face à l'ennemi, et trouva enfin un asile dans une forteresse qui appartenait à son ami Rao et qui dominait en partie le cours de la Nerbuddah. Sa petite armée était maintenant réduite à trois régiments européens, car les cipayes avaient pris la fuite ou s'étaient déclarés pour le capitaine Corcoran. La Nerbuddah, faisant un coude comme la Seine entre le pont de la Concorde et Saint-Denis, entourait de deux côtés la forteresse qui était située sur une éminence et défendue par une nombreuse artillerie.

Au moment où le capitaine Corcoran venait de reconnaître les abords de la forteresse et allait faire ouvrir la tranchée, un officier anglais se présenta en parlementaire.

Sougriva, toujours avide de vengeance, demandait qu'on fit feu sur lui et qu'on n'accordât aucun quartier à l'ennemi; mais Corcoran se fit amener l'Anglais.

Celui-ci se présenta d'un air rogue. C'était le fameux capitaine Bangor qui s'était signalé dans la guerre contre les Sikhs, et qui avait fusillé de sang-froid, après la victoire, tous ses prisonniers. En récompense de ce glorieux exploit, la Compagnie des Indes lui avait donné de l'avancement et une somme de vingt mille roupies (environ quatre-vingt mille francs).

Corcoran le reçut avec sa politesse habituelle.

«Monsieur, dit l'Anglais, le colonel Barclay m'envoie vous offrir la paix.

—Fort bien, répliqua Corcoran. La paix est une belle chose, surtout si les conditions sont bonnes.

—Monsieur, elles sont fort au-dessus de ce que vous pouviez espérer,» dit Bangor.

Ce début fit sourire le Breton.

«Le colonel Barclay, continua Bangor, vous offre la vie et la liberté, pour vous et vos compagnons européens (si vous en avez); il ne s'oppose même pas à ce que vous emportiez vos bagages et une somme d'argent qui ne pourra pas dépasser cent mille roupies....

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

—Ah! ah! dit Corcoran, le colonel est bien bon, et je vois qu'il a songé au solide. Voyons la conclusion.

—La conclusion, dit Bangor, c'est qu'on voudra bien oublier la violation du droit des gens que vous avez commise en faisant la guerre à la Compagnie des Indes, vous, citoyen d'une nation neutre et amie, et que vous livrerez en vous retirant, les clefs de Bhagavapour aux troupes anglaises.

—Est-ce tout? demanda Corcoran.

—J'oubliais l'une des conditions principales, répliqua l'Anglais. Le colonel Barclay exige que vous remettiez entre ses mains la tigresse apprivoisée que vous menez partout avec vous, et qui est destinée (après qu'on l'aura empaillée convenablement) à faire l'ornement du British-Museum.»

A ces mots Corcoran se tourna vers Louison qui écoutait la conversation en silence:

«Louison, dit-il, ma chérie, entends-tu ce Goddam? Il veut te faire empailler.»

Au mot «empailler» Louison poussa un rugissement qui fit frémir Bangor jusque dans la moelle des os.

«Apparemment, ajouta Corcoran, vous voulez la faire fusiller d'abord?»

L'Anglais n'eut que la force de faire un signe affirmatif. Le mot «fusiller» fit bondir Louison comme si elle avait reçu trois balles dans le coeur. Elle regarda Bangor avec de tels yeux qu'il désespéra de manger jamais du bifteck, et qu'il craignit de devenir bifteck lui-même.

«Monsieur, dit-il d'un air troublé, souvenez-vous de ma qualité de parlementaire. Le droit des gens....

—Le droit des gens, répliqua Corcoran, n'est pas le droit des tigres, et Louison, si vous l'agacez encore avec votre British-Museum et votre manie d'empailler, mettra dans trois minutes votre squelette au Tigrish-Museum.

—L'Angleterre vengerait ma mort, dit Bangor avec hauteur, et lord Palmerston....

—Bah! bah! Louison se soucie de Palmerston comme d'une noix vide. Mais pour revenir à votre affaire, retournez vers le colonel Barclay, dites-lui que je connais sa situation, que toute bravade est inutile, qu'il n'a de vivres que pour huit jours, que ses trois régiments européens sont réduits, je le sais, à dix-sept cents hommes, que mon brick le Fils de la tempête, armé de vingt-six gros canons lui ferme la Nerbuddah, que vous êtes hors d'état de vous faire jour dans nos rangs, que s'il tarde, il sera forcé de se rendre à discrétion et qu'alors je ne réponds de la vie d'aucun de mes prisonniers...

—Monsieur, dit Bangor d'un air confidentiel, je suis autorisé à vous offrir jusqu'à un million de roupies si vous voulez partir avec la fille d'Holkar et abandonner les Mahrattes à leur sort.

—Et vous, dit Corcoran, si vous persistez une minute de plus à me proposer une trahison, je vous fais empaler net. Portez mes compliments au colonel Barclay, et dites lui que je l'attends dans une heure au bord de la rivière pour traiter avec lui. Passé ce temps, je ne le recevrai plus qu'à discrétion.»

Il fallut se contenter de cette offre et partir.

Barclay, qui n'avait fait des propositions si insolentes que pour cacher sa détresse, s'adoucit lorsqu'il vit que Corcoran était instruit de tout. Il accepta l'entrevue demandée et marcha au-devant du vainqueur, à cent pas de la forteresse.

«Colonel, lui dit le Breton en lui tendant la main, vous avez eu tort de vous brouiller avec moi, vous le voyez; mais il n'est jamais trop tard pour réparer sa faute.

—Ah! vous acceptez mes conditions! répliqua joyeusement Barclay. J'en étais sûr. Au fond, que pouvez-vous espérer de cette canaille qui vous plantera là au premier échec? Un million de roupies, d'ailleurs, c'est une forte somme et qu'on ne trouve pas sous tous les pavés. Voilà votre fortune faite, et même, si vous voulez, je pourrai vous indiquer un bon placement chez White, Brown and Co, à Calcutta. C'est une maison sûre qui a gagné vingt millions dans les cotons et qui vous donnera quinze pour cent de votre argent. C'est là que je compte mettre ma part de butin après la prise de Bhagavapour.

—Ah! c'est là, dit Corcoran en riant, que vous comptez...? Eh bien, mon cher colonel, il faudra compter deux fois. En deux mots, je vous offre tout juste ce que vous m'avez offert, c'est-à-dire la permission de vous retirer avec armes et bagages. De plus, vous reconnaîtrez l'indépendance du royaume d'Holkar et vous vivrez en paix avec le nouveau roi son successeur.

—Holkar est mort! s'écria Barclay étonné.

—Sans doute. Ne le saviez-vous pas?

—Et quel est son successeur?

—Moi-même, colonel. C'est moi qu'on appelle depuis hier Corcoran-Sahib, ou, si vous aimez mieux, le seigneur Corcoran. Mon avancement est rapide, n'est-ce pas? Et quand j'ai quitté Marseille avec Louison, il y a cinq mois, je ne me doutais guère que j'allais devenir roi des Mahrattes; mais enfin c'est la volonté divine que je fasse le bonheur de mes semblables et que je porte la couronne, et je vais tout comme un autre prendre la célèbre devise: «Dieu et mon droit.»

—Parlons à coeur ouvert, dit Barclay. Vous êtes Français; vous devez connaître l'Angleterre et sa puissance. Vous ne pensez pas sans doute, comme la plupart de ces moricauds, que Brahma et Vichnou vont descendre de l'Empyrée pour jeter les Anglais à la mer. Vous savez parfaitement que derrière les dix-sept cents soldats européens qui me restent se trouve la toute-puissante Compagnie des Indes, dont le siége est à Londres, et qui peut envoyer à Calcutta, cent, deux cent, trois cent, six cent mille hommes, si cela devient nécessaire. Quel que soit votre courage (et je reconnais que nous ne pourrions jamais rencontrer un plus intrépide adversaire), vous êtes donc sûr de périr. Eh bien, ne périssez pas. Soyez roi, si c'est votre envie. Régnez, gouvernez, administrez, légiférez; nous ne vous ferons aucun mal. Bien plus, nous vous aiderons; j'en prends l'engagement au nom de la Compagnie. Vos ennemis seront les nôtres, et nos soldats seront à votre service.

—Grand merci, répondit Corcoran. Je ne crains personne, et vos soldats ne me serviraient à rien.

—Réfléchissez!... On a toujours besoin de quelqu'un, et surtout de la Compagnie des Indes.»

Corcoran garda le silence pendant quelques instants.

«Et à quel prix, dit-il enfin, m'offrez-vous votre alliance? Car, vous ne faites rien pour rien.

—Je n'y mets que deux conditions, dit l'Anglais. L'une est que vous payerez vingt millions de roupies par an à....

—Mon ami, interrompit Corcoran, vous avez un grand défaut. Vous ne parlez jamais que d'argent. J'ai connu à Saint-Malo un huissier qui vous ressemblait comme une goutte d'eau à une autre. Il était long, maigre, sec, triste, dur, et il ne parlait aux gens que pour vider leur porte-monnaie.

—Monsieur, répliqua Barclay d'un air digne et offensé, l'huissier dont vous parlez n'avait pas derrière lui toute l'Angleterre.

—Parbleu! si toute l'Angleterre se tient derrière vous, toute la France se tenait derrière lui, et surtout la gendarmerie qui était comme son auréole. Je l'ai entendu quelquefois au tribunal crier: «Silence!» d'une voix si forte et si imposante, que vous l'auriez pris au premier coup d'oeil pour l'empereur Charlemagne....

—Monsieur, dit Barclay impatienté, laissons là s'il vous plaît vos histoires de Saint-Malo, l'empereur Charlemagne et les huissiers. Voulez-vous, oui ou non, payer à la Compagnie un tribut annuel de vingt millions de roupies?

—Si je les paye, répliqua Corcoran, qui me les remboursera? Mes économies (non compris mon brick) tiendraient dans le creux de ma main.

—Qui vous parle de vos économies présentes? Doublez, triplez l'impôt, c'est votre peuple qui payera.

—Et s'il se révolte? S'il refuse de payer?

—Eh bien! nous viendrons à votre secours.

—Cela mérite réflexion,» dit Corcoran.

Au fond, ses réflexions étaient déjà faites, ou plutôt il n'avait pas eu besoin d'en faire, mais il voulait voir le fond du sac de l'Anglais.

«Quelle est la seconde condition?» continua-t-il.

Le colonel parut d'abord hésiter un peu; puis d'un air dégagé:

«Écoutez, cher monsieur. J'ai confiance en vous, oui, pleine confiance, je vous jure, et s'il ne tenait qu'à moi...... Mais enfin, la Compagnie voudra qu'on lui donne des garanties. Par exemple, un officier anglais qui résiderait près de vous, qui serait votre ami, qui....

—Qui surveillerait toutes mes actions, et qui en rendrait compte au gouverneur général, n'est-ce pas? dit Corcoran avec un sourire. Cet ami guetterait le moment de me tordre le cou; comme vous l'avez fait pour Holkar. Vous appelez cela un ami; moi je l'appelle un espion....

—Monsieur! s'écria Barclay.

—Ne vous fâchez pas. Je suis un vrai marin, moi, et un homme mal élevé: j'appelle les choses par leur nom.... En deux mots comme en cent, je ne veux rien de vous. Je garde mes roupies gardez votre espion.... je veux dire votre ami.

—Monsieur, dit Barclay, il est encore temps de traiter. Un premier succès vous éblouit; mais vous n'espérez pas sans doute résister seul à toute l'Angleterre. Faites votre paix, croyez-moi.»

Il parlait encore lorsque les cavaliers d'Holkar amenèrent un courrier intercepté qui portait une dépêche au camp anglais. Corcoran rompit le cachet et lut tout haut ce qui suit:

«Lord Henry Braddock, gouverneur général de l'Hindoustan, au colonel Barclay.

«Le colonel Barclay est averti que la révolte des cipayes vient de gagner le royaume d'Oude. Lucknow a proclamé le fils du dernier roi, un enfant de dix ans. Sa mère est régente. Sir Henry Lawrence est assiégé dans la forteresse. Presque toute la vallée du Gange est en feu. Il faut faire la paix avec Holkar, n'importe à quel prix, et rejoindre sir Henry Lawrence. Plus tard, on règlera les vieux comptes.

«Signé: Lord HENRY BRADDOCK.»

Barclay était consterné. Il tendit la main pour prendre la dépêche.

«Prenez, dit Corcoran. Vous connaissez, sans doute mieux que moi la signature de lord Henry Braddock.»

Le colonel regarda longtemps le papier. Il était moins touché de son propre danger que de celui de ses compatriotes. Il voyait l'empire anglais dans l'Inde s'écrouler en quelques jours sous les efforts des cipayes, et il était désespéré de n'y pouvoir pas porter remède. Enfin, après un long silence, il se tourna vers Corcoran et lui dit:

«Je n'ai plus rien à cacher. La paix est faite si vous le voulez. Je ne vous demande que de ne pas troubler notre retraite.

—Accordé.

—Quant aux frais de la guerre....

—Vous les payerez, interrompit brusquement Corcoran. Je sais bien qu'il est dur de dépenser son argent quand on a cru prendre celui du prochain; mais vous en serez quittes pour réduire le dividende des actionnaires de la très-haute, très-puissante et très-glorieuse Compagnie des Indes; ou, s'il vous est trop pénible de diminuer le dividende, vous distribuerez une portion du capital. C'est un usage très-connu de plusieurs des plus illustres Compagnies de France et d'Angleterre.

—Vous êtes le plus fort, dit Barclay. Que votre volonté se fasse et non la mienne. Faut-il ajouter au traité que la Compagnie des Indes reconnaît le successeur d'Holkar?

—Comme il vous plaira; mais je ne m'en soucie guère. Si je suis le plus fort, je sais bien que les Anglais seront mes amis jusqu'à la mort; et si la fortune change, ils essayeront de me pendre pour se venger de la frayeur que je leur cause. Laissons donc de côté les mensonges diplomatiques et vivons en bons voisins si nous pouvons.

—Par le ciel! s'écria l'Anglais, vous avez raison; vous êtes le plus loyal et le plus sensé gentleman que j'aie jamais connu; et je suis fier, oui, en vérité, je suis fier et heureux de vous serrer la main. Adieu donc, seigneur Corcoran, puisqu'à présent vous êtes roi légitime, et au revoir.

—Que Dieu vous conduise, colonel, dit le Malouin, et ne revenez jamais, si ce n'est en ami. Louison, ma chérie, donne la patte au colonel.»

Dès le soir même, le traité fut rédigé et signé. Le lendemain, les Anglais se mirent en marche vers l'Oude, suivis jusqu'à la frontière par la cavalerie de Corcoran.

XIX

Conversation philosophique et intéressante sur les devoirs de la royauté chez les Mahrattes. Oraison funèbre d'Holkar.

Quinze jours après le départ des Anglais, Corcoran était rentré dans sa capitale. Il jouissait paisiblement avec la belle Sita des fruits de sa prudence et de son courage. Toute l'armée d'Holkar s'était empressée de le reconnaître comme souverain légitime, et les zémindars (gouverneurs de district) obéissaient sans répugnance apparente au gendre et au successeur du dernier des Raghouides.

«Or ça, dit-il un matin au brahmine Sougriva dont il avait fait son premier ministre, ce n'est pas tout de régner; il faut encore que mon règne serve à quelque chose, car enfin les rois n'ont pas été mis sur terre uniquement pour déjeuner, dîner, souper, et prendra du bon temps. Qu'en dis-tu, Sougriva?

—Seigneur, répondit Sougriva, ce n'était pas d'abord le dessein de Brahma et de Wichnou, lorsqu'ils créèrent les rois.

—Mais d'abord, crois-tu que la royauté vienne en droite ligne de ces deux puissantes divinités?

—Seigneur, répliqua le brahmine, rien n'est plus probable. Brahma qui a créé tous les êtres, les lions, les chacals, les crapauds, les singes, les crocodiles, les moustiques, les vipères, les boas constrictors, les chameaux à deux bosses, la peste noire et le choléra morbus, n'a pas dû oublier les rois sur sa liste.

—Il me semble, Sougriva, que tu n'es pas trop respectueux pour cette noble et glorieuse partie de l'espèce humaine.

—Seigneur, répliqua le brahmine qui éleva ses mains en forme de coupe, ne m'avez-vous pas fait promettre de dire la vérité?

—C'est juste.

—Si vous préférez que je mente, rien n'est plus aisé.

—Non, non, il n'est pas nécessaire. Mais tu m'accorderas bien au moins que tous les rois ne sont pas aussi désagréables et aussi nuisibles que la peste et le choléra. Holkar, par exemple....»

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

Ici Sougriva se mit a rire en silence à la manière des Indous et montra deux rangées de dents blanches.

«Voyons, continua Corcoran, que peux-tu reprocher à celui-la? N'était-il pas de noble race? Sita m'assure qu'il est le propre descendant de Rama fils de Daçaratha et le plus intrépide des hommes.

—Assurément.

—N'était-il pas brave?

—Oui, comme le premier soldat venu.

—N'était-il pas généreux?

—Oui, avec ceux qui le flattaient; mais la moitié de son peuple aurait crevé de faim devant la porte du palais sans qu'il fît autre chose pour ces pauvres diables que leur dire: «Dieu vous assiste!»

—Au moins tu m'avoueras qu'il était juste.

—Oui, quand il n'avait aucun intérêt à prendre le bien d'autrui. Moi qui vous parle, je l'ai vu couper des têtes après dîner pour son plaisir et pour la digestion.

—C'étaient sans doute des têtes de coquins qui l'avaient bien mérité.

—Probablement, à moins que ce ne fussent d'honnêtes gens dont le visage lui déplaisait. Et, tenez, voulez-vous connaître à fond le vieil Holkar? quel trésor vous a-t-il laissé en mourant?

—Eh bien, de bonne foi, croyez-vous qu'un roi qui se respecte doive être si riche?

—Peut-être était-il économe, dit Corcoran.

—Économe, vous le connaissez bien! reprit amèrement Sougriva. Il a pendant quarante ans dépensé des milliards de roupies pour satisfaire les plus sottes fantaisies qui puissent venir à l'esprit d'un sectateur de Brahma; il bâtissait des palais par douzaines,—palais d'été, palais d'hiver, palais de toute saison; il détournait des rivières pour avoir des jets d'eau dans son parc; il achetait les plus beaux diamants de l'Inde pour en orner la poignée de son sabre, et il avait des sabres par centaines; il faisait venir des esclaves des cinq parties du monde; il nourrissait des milliers de bouffons et de parasites, et il faisait empaler quiconque avait essayé de lui dire la vérité.

—Mais enfin où prenait-il l'argent?

—Où il est, c'est-à-dire dans les poches des pauvres gens, et de temps en temps il faisait couper la tête à un zémindar pour s'emparer de sa succession. C'est même la seule chose populaire qu'il ait jamais faite, car le peuple qui hait les zémindars plus que la mort, était vengé de sa servitude par leur supplice.

—Comment! dit Corcoran, cet Holkar que je prenais à cause de sa barbe blanche et de son air vénérable et doux pour un vertueux patriarche digne contemporain de Rama et de Daçaratha, c'était le scélérat que tu dis? à qui se fier, grand Dieu!

—A personne, répondit sentencieusement le brahmine, car il n'est pas un homme sur cent qui ne soit prêt à commettre des crimes dès qu'il aura le pouvoir absolu. On n'y arrive pas dès le premier jour, ni même dès le second ou le troisième, mais on glisse sur la pente, insensiblement. Connaissez-vous l'histoire du fameux Aurengreb?

—Probablement, mais dis toujours.

—Eh bien, c'était le quatrième fils du Grand Mogol qui régnait à Delhi. Comme il était d'une piété, d'une vertu et d'une sagesse à toute épreuve, son père l'associa de son vivant à l'empire et le nomma d'avance son successeur. Dès qu'Aurengzeb en fut là, sa piété fondit comme le plomb dans le feu, sa vertu se rouilla comme le fer dans l'eau, et sa sagesse s'enfuit comme une gazelle poursuivie par les chasseurs. Son premier acte fut d'enfermer son père dans une prison; le second, de couper la tête à ses frères; le troisième, d'empaler leurs amis et leurs partisans; puis comme son père quoique prisonnier le gênait encore, il l'empoisonna; et ne croyez pas que Brahma ou Wichnou l'aient jamais foudroyé ou qu'ils aient même contrarié ses desseins! Brahma et Wichnou qui l'attendaient sans doute ailleurs, l'ont comblé de richesses, de victoires et de prospérités de toute espèce; il est mort à l'âge de quatre-vingt huit ans, honoré comme un Dieu, et sans avoir eu même une seule fois la colique.

—Parbleu! dit Corcoran, il faut avouer que si tous les princes de ton pays ressemblent au pauvre Holkar et à l'illustre Aurengzeb, vous avez bien tort de les regretter et de combattre les Anglais qui vous en débarrassent.

—Je ne suis pas de votre avis, répliqua Sougriva, car les Anglais mentent, trompent, trahissent, oppriment, pillent et tuent aussi bien que nos propres princes, et il n'y a aucune chance de leur échapper. Supposez que le colonel Barclay succède à Holkar, il sera dix fois plus insupportable, car d'abord, il prendra notre argent comme faisait le défunt, et de plus, nous n'avons aucun profit à l'assassiner. S'il était tué, on nous enverrait de Calcutta un second Barclay aussi féroce et aussi affamé que le premier. Holkar au contraire avait toujours peur d'être égorgé, et cette peur lui donnait quelquefois du bon sens et de la modération. Enfin il savait qu'un brahmine de haute caste comme moi est d'une naissance égale à celle des rois et il se gardait bien de nous insulter, tandis que l'Anglais brutal (je l'ai vu à Bénarès) nous donne des coups de fouet pour se faire place dans la foule, et entre tout botté sans crainte de la souiller, dans la sainte pagode de Jaggernaut, où le héros Rama lui-même ne serait pas entré sans avoir subi les sept pénitences et les soixante-dix purifications.»

Pendant ce discours Corcoran réfléchissait profondément.

«J'aurais mieux fait, pensa-t-il, d'épouser Sita et de chercher sans retard le fameux Gouroukamta que d'accepter ainsi sans réflexion l'héritage d'Holkar; mais enfin, le vin est tiré, il faut le boire. Il faudrait que je fusse bien malheureux pour n'être pas plus honnête homme que mon prédécesseur ou que le glorieux Aurengzeb. D'ailleurs, j'ai cru deviner, quand Barclay m'a quitté, que ce rancuneux Anglais, qui m'en veut de l'avoir mis à la porte de Bhagavapour, voudra tôt ou tard prendre sa revanche et reviendra avec une armée. Il faut être beau joueur et l'attendre de pied ferme. Qui vivra, verra.»

Puis se retournant vers Sougriva:

«Mon ami, dit-il, Louison et moi, nous ne sommes pas de ces gens qu'un rien effraye, et si outre le royaume d'Holkar, on nous offrait la Chine, l'Indo-Chine, la presqu'île de Malacca et tout l'Afghanistan à gouverner, nous n'en serions pas plus embarrassés. Je te montrerai dès demain que le métier de roi n'est pas difficile.

—Seigneur, s'écria Sougriva en réunissant ses mains en coupe au-dessus de sa tête, seigneur Corcoran, héros à la grande science, au visage clair et brillant, aux yeux plus beaux que la fleur du lotus bleu, que Brahma vous donne le bonheur d'Aurengzeb et la sagesse des Daçarathides!»

XX

Suite du précédent.

Deux jours plus tard on afficha dans les rues de Bhagavapour et dans toutes les villes du royaume la proclamation suivante:

«Le roi Corcoran à la noble, puissante et invincible nation Mahratte.

«Il a plu à l'être éternel, immortel, incorruptible et juste de faire rentrer dans son sein le glorieux Holkar après qu'il eut chassé devant lui ces barbares roux qui étaient venus d'Angleterre pour tuer les fidèles sectateurs de Brahma, emporter leurs trésors et emmener leurs femmes et leurs enfants en esclavage.

«Il a plu également au glorieux Holkar de m'adopter pour son fils et de me donner pour femme sa propre fille, ma bien-aimée Sita, la dernière descendante du noble Rama, le héros invincible, vainqueur de Ravana et des démons noctivagues.

«Mon dessein est de me rendre digne de cet honneur en gouvernant le royaume suivant la loi sacrée des Védas et les conseils des sages brahmines, de ne laisser aucun crime impuni, de protéger le faible, de mettre ma main sur la tête de la veuve et sur l'orphelin.»

Après ce préambule, Corcoran appelait d'abord tous les zémindars à Bhagavapour; de plus, il invitait tous les Mahrattes à élire trois cents députés (un par cinquante mille habitants) qui seraient chargés de faire des lois, d'examiner les dépenses publiques, de signaler tous les abus et d'indiquer le remède. Corcoran-Sahib (le seigneur Corcoran) ne se chargeait que de l'exécution des lois. Tout homme âgé de vingt ans était électeur et éligible.

Ce dernier article déplut à Sougriva.

«Quoi! dit-il. Est-ce qu'un paria impur pourra siéger à côté d'un brahmine!

—Pourquoi non?

—Mais s'il me touche, il faudra me purifier dans les eaux sacrées de la Nerbuddah.

—Eh bien, tu prendras un bain. On n'en saurait jamais trop prendre.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

—Mais....

—Aimerais-tu mieux être touché par un Anglais?»

Sougriva fit un geste de répugnance et d'horreur.

«Tu n'as que le choix entre ces deux souillures, dit Corcoran.

—Seigneur, reprit Sougriva, croyez-moi, n'insistez pas. Vous vous en trouverez mal. On vous quittera aussi vite qu'on vous a pris et le colonel Barclay reviendra et prendra votre place.

—Mon ami, dit le Breton, je ne suis pas un roi légitime, moi. Mon père n'était fils ni de Raghou ni du grand Mogol. Il était pêcheur de Saint-Malo. A la vérité, il était plus fort, plus brave et meilleur que tous les rois que j'ai connus ou dont l'histoire a parlé, et il était citoyen français, ce qui est à mes yeux supérieur à tout; mais enfin ce n'était qu'un homme. Aussi avait-il les sentiments d'un homme, c'est-à-dire qu'il aimait ses semblables, et qu'il n'a jamais commis une action méchante ou basse. C'est le seul héritage que j'aie reçu de lui, et je veux le garder jusqu'à la mort. Le hasard m'a permis de donner à Holkar et à vous tous un fort coup de main pour battre les Anglais—ce qui était peut-être ma vocation naturelle; le même hasard m'a donné pour femme ma chère Sita, la plus belle et la meilleure des filles des hommes, ce qui fait de moi depuis quinze jours un puissant monarque. Mais malgré l'exemple du fameux Aurengzeb que tu me citais hier, ma royauté de fraîche date ne m'a pas tourné la cervelle. J'ai tout autant de plaisir à courir le monde sur mon brick, ne connaissant d'autre maître que moi-même, qu'à gouverner tout l'empire des Mahrattes. Si je consens à tenir le sceptre, c'est à condition de rendre justice aux parias comme aux brahmines et aux paysans comme aux zémindars. Si l'on veut m'en empêcher je déposerai ma couronne dans un coin et je partirai emmenant Sita que j'aime plus que le soleil, la lune et les étoiles. Après cela, vous vous arrangerez avec Barclay comme vous pourrez. Qu'il vous ruine et vous empale, c'est votre affaire. J'aime les hommes jusqu'à me dévouer pour eux, mais non pas malgré eux.

—Plus je vous entends, dit Sougriva, plus je crois que vous êtes la onzième incarnation de Wichnou, tant vos discours sont pleins de sens et de raison.

—Si je suis le dieu Wichnou, répliqua le Breton en riant, tu me dois obéissance. Fais donc afficher ma proclamation, et prépare une vaste salle pour les représentants du peuple mahratte, car je veux dans trois semaines, jour pour jour, ouvrir mes états généraux.»

Louison, qui écoutait cet entretien, sourit. Elle comptait bien avoir sa place à la droite du trône où devaient s'asseoir Corcoran-Sahib et la belle Sita. Peut-être aussi flairait-elle les nouveaux et terribles dangers que son ami allait courir.

XXI

De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des devoirs de l'amitié.

Car tout n'était pas fini. La plupart des zémindars n'avaient subi qu'avec peine leur nouveau maître. Plusieurs d'entre eux avaient aspiré à la main de Sita et à l'héritage d'Holkar. Tous auraient désiré demeurer indépendants, chacun dans sa province et perpétuer leur tyrannie comme au bon temps de l'ancien roi. Cependant aucun n'osa prendre les armes contre Corcoran. On le craignait et on le respectait. Beaucoup de gens du peuple le prenaient, comme l'avait dit Sougriva, pour la onzième incarnation de Wichnou; et Louison dont les fortes griffes avaient accompli des exploits si merveilleux passait pour la terrible Kali, déesse de la guerre et du carnage, dont nul ne peut soutenir les regards. On se prosternait sur son passage les mains réunies en coupe dans les rues de Bhagavapour et on lui rendait des honneurs presque divins.

Un seul homme crut le moment favorable pour s'emparer du trône et faire périr Corcoran par trahison.

C'était un des principaux zémindars mahrattes, brahmine de haute naissance, nommé Lakmana, qui croyait descendre du frère cadet de Rama et avoir des droits à l'empire d'Holkar. Du vivant même de ce dernier il avait plusieurs fois essayé de se rendre indépendant et de nouer des intrigues avec le colonel Barclay; mais après la défaite des Anglais il fut le premier à s'empresser auprès de Corcoran-Sahib, à se prosterner devant lui et à protester de son dévouement.

Au fond, il n'attendait qu'une occasion favorable pour démasquer sa trahison et soulever le peuple. Il réunissait dans sa maison tous les mécontents; il se plaignait qu'on eût violé la loi sacrée de Brahma en donnant la couronne d'Holkar à un aventurier d'Europe; il prêchait le retour aux anciennes moeurs; il accusait Corcoran de porter des bottes faites de cuir de vache (ce qui était vrai d'ailleurs et passait pour un sacrilège horrible aux yeux des Mahrattes); enfin il armait ses forteresses, garnissait leurs remparts d'artillerie, et faisait de tous côtés des provisions de poudre et de boulets.

Sougriva s'en aperçut et voulait qu'on lui coupât la tête avant qu'il eut le temps de devenir dangereux; mais Corcoran s'y refusa.

«Seigneur, dit le fidèle brahmine, ce n'est pas ainsi qu'en agissait votre glorieux prédécesseur Holkar. Au moindre soupçon, il aurait fait donner cent coups de bâton sur la plante des pieds de ce traître.

—Mon ami, dit le Breton, Holkar avait sa méthode, qui ne l'a pas empêché, comme tu vois, d'être trahi et de périr. Moi, j'ai la mienne, c'est à Brahma de prévenir les crimes; il est sûr de son fait; il ne risque pas de condamner un innocent; mais les hommes ne doivent punir le crime qu'après qu'il est commis. Sans cette précaution, on s'exposerait à des méprises abominables et à des remords affreux.

—Au moins faudrait-il surveiller ce Lakmana.

—Qui? Moi! J'irais créer une police, prendre à mon service les plus infâmes coquins de tout le pays, m'inquiéter de mille détails, toujours craindre la trahison! Je ferais épier et suivre cet homme qui peut-être ne pense à rien! J'empoisonnerais ma vie de défiance et de soupçons!

—Mais, seigneur, dit Sita qui était présente, songez qu'à tout moment Lakmana peut vous assassiner. Tenez-vous sur vos gardes, et si ce n'est pour vous, cher seigneur, dont les yeux ont la couleur et la beauté du lotus bleu, que ce soit du moins pour moi, qui vous préfère à toute la nature, au ciel même et aux palais resplendissants du sublime Indra, père des dieux et des hommes.»

En parlant ainsi, les yeux mouillés de larmes, elle se jeta dans les bras de Corcoran. Il la serra tendrement sur son coeur, la regarda un instant et dit:

«Tu le veux, ma Sita, douce et charmante créature à qui je ne peux rien refuser, tu le veux! Vous le voulez tous deux! Eh bien, j'y consens, et je vais mettre ce terrible Lakmana sous une surveillance telle qu'il maudira à jamais le jour où il forma le dessein de m'ôter ma couronne.... Louison! Ici, Louison!...»

La tigresse s'approcha d'un air caressant et vint frotter doucement sa belle tête sur les genoux de Corcoran. Ses yeux épiaient avec attention les yeux de son ami et cherchaient à deviner sa pensée.

«Louison, ma chérie, dit-il, fais bien attention à ce que je vais te dire. J'ai besoin de toute ton intelligence.»

La tigresse agita sa queue puissante et redoubla d'attention.

«Il y a dans Bhagavapour, continua le Breton, un homme que je soupçonne de mauvais desseins. S'il est ce que je crois, c'est-à-dire s'il médite quelque trahison, je te charge de m'avertir.»

Louison tourna successivement son mufle rose garni de fortes moustaches vers les quatre points cardinaux, cherchant sans doute où était le traître et offrant d'en faire justice.

«Pour que tu ne te trompes pas, je vais le faire appeler.... Sougriva, va le chercher toi-même et amène-le ici de gré ou de force.»

Sougriva se hâta de porter ce message, et reparut bientôt après, suivi du séditieux brahmine. Celui-ci était un homme de taille moyenne; ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites étaient pleins de flamme et de haine contenue; ses pommettes saillantes et ses oreilles écartées à la manière des Tartares et de tous les grands carnassiers annonçaient l'instinct de la ruse et de la destruction.

Il ne parut pas surpris de l'appel de Corcoran, et, dès les premiers mots, il jura qu'il avait toujours regardé celui-ci comme son vrai maître et seigneur. Il répondit au témoignage accusateur de Sougriva par des serments de fidélité qui ne persuadèrent pas le Breton. Sa défiance redoubla lorsque Sougriva qui avait fait secrètement main-basse sur les papiers du brahmine montra tout d'un coup, par un coup de théâtre inattendu, les preuves d'une conspiration qui se tramait dans l'ombre et dont Lakmana était le chef véritable. Il s'agissait d'assassiner Corcoran à la prochaine fête de la déesse Kaly.

Le brahmine demeura stupéfait. Toutes ses menées étaient découvertes. Il était sans défense aux mains de son ennemi, et il n'attendit plus que la mort; mais c'était bien mal connaître la générosité du Breton.

«Je pourrais te faire pendre, dit Corcoran, mais je te méprise et je te laisse la vie. D'ailleurs, quelque coupable que tu sois, tu n'as pas eu le temps ou le pouvoir d'exécuter le crime; c'est assez pour que je t'épargne. Je ne te ferai même aucun mal. Je ne te prendrai ni ton palais, ni tes roupies, ni tes canons, ni tes esclaves. Je ne t'enfermerai pas, je ne te mettrai pas hors d'état de nuire; tu pourras courir, conspirer, crier, maudire, calomnier, insulter; c'est ton droit; mais si tu prends les armes contre moi, si tu cherches à m'assassiner, tu es un homme mort. Je te donne dès aujourd'hui un ami qui ne te quittera jamais et qui m'avertira de tous tes projets. Il est discret, car il est muet. Il est incorruptible, car il a des moeurs frugales, et, excepté le sucre, il n'aime rien de ce qui séduit les autres hommes. Quant à l'effrayer, c'est impossible. Son courage et son dévouement sont au-dessus de tout.... En deux mots, c'est Louison.»

A ces mots, Lakmana devint pâle de terreur et trembla de tous ses membres.

«Seigneur Corcoran, dit-il, ayez pitié de moi. Je....

—Ne crains rien, dit le Breton, si tu m'es fidèle, Louison sera ton amie. Si tu conspires, elle, qui sait tout, l'apprendra bientôt et me le dira, ou mieux encore, d'un coup de griffe, elle mettra fin à la conspiration et au conspirateur.... Louison, ma belle, donne à Sougriva une preuve de ta sagacité. Quelle est la perle de ce monde sublunaire?»

Louison se coucha aux pieds de Sita en la contemplant avec tendresse.

«Très-bien, reprit Corcoran. Et maintenant, regarde ce brahmine. Est-ce un homme à qui l'on peut se fier, oui ou non?»

La tigresse s'approcha lentement du brahmine, le flaira d'un air de mépris et regarda Corcoran avec des yeux dont l'expression n'était pas douteuse.

«Tu vois, Sougriva, dit le Breton, elle me fait signe qu'elle a senti une odeur de coquin, et qu'elle a des nausées.... Louison, ma chérie, voilà votre homme; vous le suivrez, vous l'escorterez, vous l'observerez, et, s'il trahit, vous l'étranglerez.»

A ces mots, il congédia le brahmine qui sortit tout effrayé du palais. Derrière lui, marchait Louison avec une gravité admirable. On voyait qu'elle était chargée de veiller au salut de l'État.

XXII

De quel traître Louison fut victime. Epouvantable catastrophe.

La générosité méprisante de Corcoran ne toucha pas le coeur endurci de Lakmana. Il continua de conspirer dans l'ombre, mais il renonça au projet qu'il avait formé d'abord de tenter une révolte à main armée dans les rues de Bhagavapour. La société de Louison, dont il parvenait rarement à se débarrasser, l'empêchait de se concerter aisément avec les autres conspirateurs. Il n'était pas éloigné de croire que la tigresse avait, par une permission spéciale de Brahma, le pouvoir de lire dans son coeur et de deviner toutes ses pensées.

Cependant, il avait publiquement fait transporter dans sa maison cinq ou six tonneaux de poudre qu'il disait remplis de vin. Louison, quoique très-curieuse, ne pouvait pas pénétrer ce mystère, et Sougriva lui-même croyait que le brahmine se contentait de remplir sa cave. Plusieurs fois même il en fit la plaisanterie à Lakmana, qui, sans s'émouvoir, lui promit de lui faire goûter avant peu de jours ce vin exquis. C'était, disait-il, du Château-Margaux de la première qualité.

Pendant qu'il feignait de rire et de ne songer qu'aux festins, il préparait secrètement une terrible catastrophe. Il avait fait déblayer un vieux souterrain de cent pas de long qui, de sa maison, communiquait par des détours connus de lui seul avec une cave abandonnée du palais d'Holkar. C'est dans cette cave, placée au-dessous de la grande salle où devait se tenir la première réunion du parlement mahratte, que Lakmana avait fait placer par deux serviteurs fidèles ses six tonneaux de poudre. Lui-même, pendant une absence momentanée de Louison, qui allait souvent voir Corcoran au palais, disposa la mèche fatale destinée à mettre le feu aux poudres et à faire sauter avec Corcoran et Sita les plus puissants seigneurs du pays mahratte et tous ceux qui pouvaient lui disputer le trône.

Louison, toute spirituelle et pénétrante qu'elle était, ne découvrit rien de tout ce manége. Pendant les trois quarts de la journée, elle faisait son devoir en conscience, suivant pas à pas le brahmine et le regardant d'un oeil soupçonneux. Lui, au contraire, toujours doux et caressant, cherchait à gagner ses bonnes grâces. Il avait pensé d'abord à l'empoisonner; mais Louison se défiait de ses offres, et Corcoran lui avait d'ailleurs interdit de dîner en ville, ce qui gênait un peu la tigresse. Son seul défaut était la gourmandise. On n'est pas parfaite.

Lakmana, voyant qu'elle était sur ses gardes, essaya de la conduire hors de Bhagavapour dans l'espérance que la vue des grandes forêts tenterait Louison, et qu'elle reprendrait à jamais sa liberté. Louison le suivit avec plaisir et autant qu'il voulut dans les jungles et dans les montagnes, mais elle revint toujours au gîte avec lui.

Cependant il fallait à tout prix s'en débarrasser. Un matin il la conduisit dans la forteresse d'Ayodhyâ, à dix lieues de Bhagavapour, qui était son apanage et dont la garnison n'obéissait qu'à lui. Au sommet de la tour principale, qui domine la vallée de la Nerbuddah et d'où l'on aperçoit la plus grande partie de la chaîne bleue des Ghâtes, se trouve une chambre dont le plancher tout entier, sauf un étroit espace, n'est qu'une vaste trappe. C'est par là que le brahmine précipitait ses ennemis dans des oubliettes d'une profondeur de soixante pieds.

Lakmana, toujours suivi de son inséparable Louison, ouvrit la porte de cette chambre. La tigresse, curieuse comme toutes les femmes et la plupart des chattes, ennuyée d'ailleurs de l'obscurité profonde de l'escalier qu'elle venait de grimper à la suite du brahmine, n'eut pas plutôt aperçu la fenêtre ouverte d'où l'on apercevait ce paysage délicieux, sans égal dans l'univers, qu'elle oublia sa prudence ordinaire et se précipita dans la chambre. Mais, hélas! c'est là que l'attendait le traître Lakmana.

La trappe dont il venait de pousser le ressort, céda tout à coup sous le poids de notre pauvre amie qui tomba, sans pouvoir s'accrocher à rien, dans un précipice effroyable. A peine eut-elle le temps de pousser un cri et un rugissement et d'invoquer la justice divine contre le perfide brahmine. Sa chute produisit un bruit mat, pareil à celui d'une grappe de raisin qu'on écraserait contre un mur. Il se pencha sur l'ouverture, écouta un instant, n'entendit plus rien et poussa, quoique seul, un bruyant éclat de rire, qui dut faire frissonner au fond des enfers Lucifer lui-même, son cousin-germain.

Puis il referma la porte, redescendit l'escalier, monta en litière, escorté de quelques esclaves, feignit de se diriger vers Bombay, afin qu'on crût qu'il avait cherché un asile chez les Anglais, quitta secrètement sa litière dès que la nuit fut venue et rentra dans Bhagavapour et dans sa maison sans être vu de personne.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

Tout était prêt. Il avait fait périr le seul témoin de ses actions dont il dut craindre le témoignage ou les griffes, et le jour du crime approchait. Corcoran, occupé d'autres soins et le croyant parti pour Bombay, se félicitait d'une fuite qui le dispensait de punir un conspirateur. Mais un sentiment amer se mêlait à cette satisfaction. Il s'étonnait de ne pas revoir Louison, autrefois si exacte à lui faire sa cour, surtout à l'heure du dîner. Il craignait qu'elle n'eût pas pu résister à l'attrait de la vie sauvage et de la liberté. Il l'accusait d'ingratitude. Hélas! Pauvre Louison! Il ne connaissait pas l'infâme trahison dont elle avait été victime. Bien moins encore savait-il où trouver son lâche assassin.

Enfin arriva le jour fixé pour la réunion des représentants du peuple Mahratte. Une foule innombrable remplissait les rues et les places de Bhagavapour. Six cent mille Indous, venus de trente lieues à la ronde bénissaient le nom de Corcoran Sahib et de la belle Sita, la dernière descendante des Raghouides.

Tous deux, montés sur l'éléphant Scindiah, vêtus d'habits d'or et d'argent, ornés de diamants et de pierreries d'une valeur inestimable, s'avançaient majestueusement dans la foule prosternée qui admirait la jeunesse, la force et le génie de Corcoran et l'incomparable et douce beauté de Sita, quand ils eurent, suivis de tous les députés du peuple, rendu hommage dans la grande pagode de Bhagavapour au resplendissant Indra, l'Être des êtres, père des dieux et des hommes, ils revinrent en grande pompe vers le palais où Corcoran s'assit sur son trône, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et en face de lui l'assemblée.

Lakmana, caché derrière les persiennes de sa maison vit passer le cortége et frémit de rage. La mèche qui devait mettre le feu aux poudres et faire sauter le roi et le parlement tout entier était déjà prête. Il ne restait plus qu'à l'allumer, et elle devait brûler pendant sept cents secondes, car Lakmana ne voulait pas s'ensevelir dans son crime. A côté de lui était son complice, un malheureux esclave qui n'avait pas osé refuser son concours à ce crime horrible, de peur d'être poignardé lui-même par le traître Lakmana.

Le brahmine attendit encore un quart d'heure afin que l'assemblée tout entière eût le temps de prendre place dans le palais. Puis, lentement, sans remords, il alluma la mèche.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

XXIII

Conclusion de cette admirable histoire.

Pendant que l'assassin mettait la dernière main à ses préparatifs, Corcoran se leva d'un air majestueux et dit:

«Représentants de la glorieuse nation Mahratte.

«Si je vous ai convoqués aujourd'hui, contre l'usage des rois mes prédécesseurs, c'est pour remettre en vos mains le pouvoir dont Holkar mourant m'a investi par droit d'adoption.

«Je n'ai pas désiré le trône. Je ne veux m'y asseoir que de votre consentement. Je ne veux pas régner par le droit de la force, mais par votre libre élection.»

(Tout le peuple cria: «Vive à jamais Corcoran-Sahib! Qu'il règne sur nous et sur nos enfants!») Il reprit:

«Tous les hommes naissent égaux et libres; mais comme leur force à tous n'est pas égale, il faut intervenir quelquefois entre eux pour protéger les faibles et faire respecter la loi. C'est le devoir que vous me chargez de remplir. Vous, faites les lois suivant la justice, et respectez la liberté.

«Mes prédécesseurs levaient par force deux cent mille soldats. Je ne les imiterai pas. Je ne veux garder sous les drapeaux que dix mille hommes,—tous soldats volontaires. Cela suffit pour maintenir l'ordre. Mais je veux donner des armes à toute la nation afin qu'elle puisse défendre sa liberté contre les Anglais s'ils reviennent, ou contre moi si j'abuse de mon autorité.

«L'impôt était de cent millions de roupies. Vous verrez vous-mêmes l'an prochain à quelle somme il faut le réduire. Pour moi, avec le trésor particulier d'Holkar, je veux payer moi-même cette année tous les services publics. Ce sera mon présent de joyeux avénement au peuple Mahratte. J'ai tout calculé. Trente millions de roupies suffisent et au delà à tous les besoins de l'État.»

A ces mots tout le monde se récria d'admiration. Les députés pleuraient de tendresse. En aucun temps, chez aucun peuple on n'avait vu le roi payer ainsi pour la nation.

Sougriva osa blâmer Corcoran de sa générosité.

«Je sais bien ce que je fais, dit le Breton. Crois-tu que je me soucie beaucoup des millions d'Holkar, si durement extorqués à son peuple? Sita, qui est meilleure que moi, ne regrette pas l'usage que j'en fais. D'ailleurs, je suppose, pour beaucoup de raisons, que je n'ai pas longtemps à régner, et je suis bien aise de rendre le métier si difficile que personne n'ose ou ne puisse prendre ma place après moi.»

Cependant le bruit des applaudissements s'était apaisé, et Corcoran allait continuer son discours, lorsqu'un grand tumulte se fit entendre à la grande porte d'entrée: on vit tout le monde s'écarter et donner des marques d'une frayeur épouvantable. Déjà Sougriva s'avançait pour connaître la cause de ce désordre, lorsqu'au milieu du passage laissé vide, Louison s'avança lentement, couverte de sang et portant dans sa gueule le corps inanimé de Lakmana.

A cette vue, tout le monde poussa un cri d'horreur, et Corcoran lui-même parut étonné.

Louison déposa sur les marches du trône le brahmine qui ne donnait plus aucun signe de vie, et faisant signe à son maître de le suivre, reprit le chemin par lequel elle était venue. Déjà l'on murmurait dans la foule et l'on parlait de lui tirer des coups de fusil pour venger la mort du brahmine, mais le Breton devina l'intention de la tigresse, et cria qu'elle était innocente et qu'elle allait en donner la preuve.

En effet, elle le conduisit tout droit à la maison de Lakmana, descendit dans le souterrain et montra les tonneaux de poudre, la traînée, la mèche éteinte et un homme dangereusement blessé qui avait le ventre ouvert d'un coup de griffe. C'était le complice du brahmine, et il raconta lui-même ce qui s'était passé.

Louison n'était pas morte en tombant dans les oubliettes de la tour d'Ayodhya. Elle était tombée comme tombent les chats et les tigres, sur ses pattes, et elle était demeurée étourdie de la chute et presque évanouie au fond de cet affreux précipice, pavé de rochers et d'ossements humains. Dès que Lakmana fut parti, elle reprit ses sens et s'orienta de son mieux. Par malheur, il n'y avait ni porte ni fenêtre, si ce n'est à une hauteur de soixante pieds. Encore en était-elle séparée par la funeste trappe qui avait causé son malheur.

Mais Louison n'était pas de ceux qui se désespèrent et qui n'attendent leur salut que du ciel et du hasard. Pendant trois jours et trois nuits sans se lasser, elle creusa la terre et le rocher avec ses ongles et ses griffes, n'ayant pour toute nourriture qu'une demi-douzaine de rats, ce qui lui fit faire la grimace, car elle était délicate et même un peu petite-maîtresse; elle n'aimait que les fleurs, les parfums, et les animaux des forêts. Cependant elle vécut, c'était l'essentiel, et fit enfin son trou sous terre comme une taupe. Après trois jours de travail acharné, elle revit la lumière du soleil si chère à tous les vivants, et se trouva libre à vingt pas environ des remparts d'Ayodhya.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Première Partie

On juge aisément de quelle ardeur de vengeance elle était animée. Elle courut tout d'un trait à Bhagavapour, et sans s'occuper des détails de la fête, elle enfonça d'un choc enragé la porte de la maison de Lakmana, chercha partout le brahmine, et le découvrit dans le souterrain, juste au moment où il allait en sortir après avoir allumé la terrible mèche.

Le voir, bondir sur lui, le renverser d'un coup de griffe, l'achever d'un coup de dent, et blesser son complice fut l'affaire de quelques secondes. Dans la lutte, la mèche s'éteignit (nouveau bonheur!) et Louison très-fière de son exploit, quoiqu'elle n'en connût pas tout le prix, se montra, comme on l'a vue plus haut dans l'assemblée, et avertit le peuple de Bhagavapour du danger qu'il avait couru.

Est-il besoin maintenant de continuer ce récit, de mentionner la joie publique, le couronnement de Corcoran et de Sita, et toutes les splendeurs dont ce couronnement fut suivi? On devine assez que Louison ne fut pas oubliée dans les actions de grâces que le peuple tout entier rendit à Brahma et à Wichnou, et l'on supposa, plus que jamais, que la déesse Kaly avait pris la forme d'une tigresse pour se montrer aux hommes.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE.

I. L'Académie des sciences (de Lyon) et le capitaine Corcoran.

II. Comment l'Académie des sciences (de Lyon) fit connaissance avec Louison.

III. D'un tigre, d'un crocodile et du capitaine Corcoran.

IV.

V.

VI.

VII. La chasse au rhinocéros.

VIII. Conversation émouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le colonel Barclay.

IX. Au galop! Au galop! Hurrah!

X. A l'assaut! A l'assaut!

XI. Sortie des assiégés.

XII. Donnez-moi cet Anglais.—Que veux-tu en faire?—Le pendre.—Bien volontiers.

XIII. La toilette du capitaine.

XIV. Comment l'assiégeant devint l'assiégé.

XV. Comment Louison s'étendit à la manière des chats sur le dos du puissant Scindiah, aux pieds de la belle Sita.

XVI. Comment le brave Bérar fut mécontent des caresses du chat aux neuf queues.

XVII. Destinée finale du lieutenant Robarts, du 21e de hussards.

XVIII. Comment le dividende de la Compagnie des Indes se trouva réduit à rien par l'industrie de Corcoran, ce qui fit gémir plusieurs gros actionnaires.

XIX. Conversation philosophique et intéressante sur les devoirs de la royauté chez les Mahrattes. Oraison funèbre d'Holkar.

XX. Suite du précédent.

XXI. De l'amie que Corcoran donna au sage brahmine Lakmana, et des devoirs de l'amitié.

XXII. De quel traître Louison fut victime. Épouvantable catastrophe.

XXIII. Conclusion de cette admirable histoire.

FIN DE LA TABLE.

Notes in this chapter

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