PREMIÈRE PARTIE (continued 2)
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—De tout le monde! s'écria le Breton en riant. J'en étais sûr.... et vous dites qu'on va les mettre dehors?
—Nous l'espérons du moins, dit Holkar, mais j'ai peur de ne pas en être témoin. Ce Rao, il y a trois mois encore, mon premier ministre, a prévenu le colonel Barclay, dans l'espérance d'obtenir, pour prix de sa trahison, mes États et ma fille. J'ai eu quelque soupçon de l'histoire et je lui ai fait donner cinquante coups de bâton.... Voilà comment l'affaire s'est engagée....
—Comment! ce hideux magot espérait devenir votre gendre! demanda Corcoran indigné.
—Oui, dit Holkar, ce fils de chienne, qui a eu pour père un marchand parsi de Bombay, voulait épouser la fille du dernier des Raghouides, la plus noble race de l'Asie.»
Il faut avouer que le capitaine, qui jusque-là ne s'intéressait pas beaucoup au récit d'Holkar, commença à devenir très-attentif.
Dès lors il n'eut plus qu'un désir, celui de rattraper Rao et de l'asseoir sur un pal.... Aspirer à la main de Sita!... la plus belle fille de l'Inde!... un ange de grâce, de beauté, de candeur!... Ce Rao n'échapperait au pal que pour rencontrer la potence.
Telles furent les réflexions du capitaine. Et si vous vous étonnez de l'intérêt qu'il prenait à une jeune fille dont, la veille, il ne connaissait encore ni la figure ni le nom, je vous dirai qu'il était homme de premier mouvement, qu'il adorait les aventures (sans être un aventurier), et qu'il ne lui déplaisait pas de protéger une jeune et belle princesse opprimée, et surtout opprimée par les Anglais.
«Seigneur Holkar, dit-il enfin, il n'y a qu'un parti à prendre, remettre à un autre jour notre chasse au rhinocéros et poursuivre Rao jusqu'à la mort. Le coquin ne doit pas être bien loin.
—Hélas! dit Holkar, j'y avais pensé, mais il a huit heures d'avance sur nous, et il aura rejoint sans doute l'armée anglaise.... Faisons mieux.... ne retardons rien... mes ordres pour la chasse sont donnés. Nous allons partir vers six heures, car c'est l'heure où le soleil se lève, et plus tard la chaleur est insupportable. Nous laisserons ma fille au palais, sous bonne garde, car Rao pourrait avoir des intelligences dans la place, et nous reviendrons vers dix heures.... Pendant ce temps Ali restera au palais, et Sougriva ira chercher des nouvelles et rôder dans le voisinage.
—Mais, dit Corcoran, qui nous force à chasser le rhinocéros aujourd'hui, si vous craignez quelque danger?
—Mon cher hôte, répliqua Holkar, le dernier des Raghouides ne veut pas périr, s'il doit périr, enfumé et caché dans son palais comme un ours dans sa tanière. Ce n'est pas l'exemple que m'a donné mon aïeul Rama, le vainqueur de Ravana, prince des démons.
—Eh bien, dit Corcoran, qui ne pouvait s'empêcher d'avoir des pressentiments fâcheux, voulez-vous au moins que je laisse à votre fille un garde du corps plus sûr et plus redoutable qu'Ali et que toute la garnison de Bhagavapour?
—Quel est cet ami si sûr et si redoutable?
—Louison, parbleu!»
En même temps la tigresse, qui vit qu'on parlait d'elle, se dressa debout sur ses pattes de derrière et appuya ses pattes de devant sur les épaules de Corcoran.
Sita arriva en ce moment.
«Ma chère enfant, dit Holkar, nous irons demain à la chasse du rhinocéros....
—Avec moi? interrompit la jeune fille.
—Non, tu resteras au palais. Ce traître Rao peut courir la campagne avec ses cavaliers, et je ne veux pas t'exposer à une rencontre....
—Mais, mon père, dit Sita, qui se promettait évidemment les plaisirs de la chasse, je monte très-bien à cheval, vous le savez, et je ne vous quitterai pas un instant.
—Peut-être, ajouta Corcoran, serait-elle plus en sûreté avec nous.... Je vous promets de veiller sur elle, et si Rao vient à portée, je le remettrai aux dents de Louison.
—Non, dit le vieillard, une rencontre est toujours hasardeuse.... et j'aime mieux accepter l'offre que vous m'avez faite de Louison.
—Comment! monsieur, dit Sita en frappant des mains avec joie, vous me donnez Louison pour toute la journée?
—Je vous la donnerais pour toujours, répliqua le Breton, si je pouvais croire qu'elle voulût se laisser donner; mais elle est un peu capricieuse et n'a jamais voulu écouter que moi.... Çà, Louison, vous n'êtes plus à moi, jusqu'à mon retour.... Vous veillerez sur cette belle princesse.... si quelqu'un lui parle, vous grognerez; si quelqu'un lui déplaît, vous en ferez votre déjeuner. Si elle veut se promener dans le jardin, vous l'accompagnerez, et vous la regarderez en tout temps comme votre maîtresse et souveraine.... connaissez-vous bien tous vos devoirs?»
Louison regardait alternativement son maître et Sita, et poussait de petits cris de joie.
«Vous m'avez compris, continua Corcoran. Montrez-le en vous couchant aux pieds de la princesse et en lui baisant la main.»
Louison n'hésita pas. Elle se coucha et répondit aux caresses de Sita en lui léchant les mains de sa langue un peu rude.
«Un tel gardien, dit Corcoran, vaut un escadron de cavalerie pour la vigilance et le courage; quant à l'intelligence, il n'y a personne qui l'égale.... elle ne commet jamais aucune indiscrétion.... elle n'aime pas les vaines flatteries.... elle sait distinguer ses vrais amis de ceux qui ne veulent que la tromper; elle n'est pas friande, et la moindre viande crue lui suffit.... Enfin elle a un tact particulier pour reconnaître les gens, et je l'ai vue cent fois me débarrasser des questions indiscrètes par un seul rugissement poussé à propos.
—Seigneur Corcoran, dit Sita, il n'y a pas de trésor qui puisse payer une telle amitié. Mais je l'accepte en échange de la mienne.»
Pendant qu'on délibérait, le jour était venu. Corcoran baisa une dernière fois le front de Louison, s'inclina respectueusement devant Sita et monta à cheval avec Holkar, suivi d'une troupe de quatre ou cinq cents hommes. Louison les regarda partir avec regret, mais enfin elle parut se résigner. Sur l'appel de Sita, elle rentra dans le palais, et, nonchalamment couchée sous la vérandah, elle attendit, comme la princesse, le retour des chasseurs.
VII
La chasse au rhinocéros.
Par malheur, Louison, malgré toutes ses belles qualités, était du sexe auquel les tigres doivent leurs mères, en sorte qu'elle n'eut pas plutôt vu disparaître à l'horizon la troupe des chasseurs et respiré le délicieux parfum des forêts que lui apportait la brise, qu'elle eut envie de partir au triple galop et de rejoindre le capitaine Corcoran, laissant là le palais et ses fonctions de garde du corps, dont elle ne devinait pas l'importance.
En deux mots, elle était capricieuse, vaniteuse, légère et amoureuse du plaisir. Peut-être rêvait-elle aussi de chasser le rhinocéros; c'est ce qu'on n'a jamais su, car parmi ses défauts elle n'avait pas celui de raconter ses pensées au premier venu.
Quoi qu'il en soit, elle bâilla si fortement, s'étira dans tous les sens avec tant de langueur, et commença même de petits rugissements qui laissaient voir un ennui si profond, que Sita, malgré tout son désir de la garder près d'elle, commença à s'inquiéter de ce voisinage, et finit par lui rendre la liberté.
A peine la porte du palais était-elle ouverte lorsque la tigresse s'élança d'un bond, franchit la haie qui séparait le jardin du reste de la ville, passa par-dessus la tête du factionnaire épouvanté, traversa deux ou trois rues, renversa, sans dire gare, deux ou trois douzaines de bourgeois paisibles qui flânaient devant leurs boutiques, et arriva enfin à la porte principale de Bhagavapour, où les soldats du poste se gardèrent bien de l'arrêter, et lui rendirent les mêmes honneurs qu'à un officier supérieur, car ils se hâtèrent de rentrer dans leur caserne et de saisir leurs fusils pour faire une décharge générale, à laquelle Louison ne daigna pas répondre.
Tout en courant, elle ne négligeait pas de prendre des informations, regardant avec attention la piste des chevaux, et levant le nez en l'air, comme un bon chien de chasse qui cherche le gibier.
Pendant ce temps, le prince Holkar et le capitaine Corcoran étaient en chasse, et quoiqu'ils eussent bien des sujets d'inquiétude, ils causaient fort gaiement et semblaient ne penser qu'au rhinocéros.
«Avez-vous chassé quelquefois le rhinocéros? demanda Holkar au Breton.
—Jamais, répondit l'autre. J'ai chassé le tigre, l'éléphant, l'hippopotame, le lion, la panthère; mais le rhinocéros est un animal inconnu pour moi. Je ne l'ai jamais rencontré, même dans les ménageries.
—C'est un gibier très-rare et très-précieux, dit Holkar. Il est fort grand, lorsqu'il a atteint toute sa croissance. J'en ai vu deux ou trois qui n'avaient guère moins de six pieds de haut et de douze ou quinze pieds de long.
«Le rhinocéros est lourd, massif, il a la peau rugueuse et plus dure qu'une cuirasse, la tête courte, les oreilles droites et mobiles comme celles du cheval, le museau tronqué et surmonté d'une corne qui est son arme principale. Vous verrez avant une heure comme il s'en sert. Si nous sommes heureux dans cette chasse, ce qui n'est pas bien sûr, car sa peau est à l'épreuve de la balle, et il est plus robuste que tous les autres animaux, y compris même les éléphants, je vous promets à dîner un bifteck de rhinocéros, ce qui n'est pas à dédaigner. On n'en mange qu'à la table des princes....»
Tout en causant, Holkar et Corcoran arrivèrent à un carrefour qui se trouvait à l'entrée de la forêt.
Ce carrefour portait le nom de Carrefour des Quatre Palmiers.
«Arrêtons-nous ici, dit Holkar en descendant de cheval. Nos chevaux ne supporteraient ni la vue, ni l'odeur, ni le choc du rhinocéros; nous allons monter sur des éléphants.»
En effet, un relai d'éléphants tout préparés et harnachés d'avance attendait les principaux chasseurs.
«A quoi sert, demanda le capitaine, cet homme qui est là sur le devant et presque sur les oreilles de l'éléphant?
—C'est le conducteur, répliqua Holkar. Lui seul peut se faire entendre et obéir de l'animal.
—Et cet autre, continua le capitaine, qui se tient respectueusement derrière moi, et semble attendre mes ordres?
—Mon cher hôte, c'est celui qui doit être mangé.
—Mangé par qui? Je n'ai pas faim, et ce n'est pas le déjeuner que vous m'avez réservé, je pense?
—Mangé par le tigre, capitaine.
—Par le tigre! Quel tigre? Nous allons à la chasse du rhinocéros, je pense, et non à celle du tigre.
—Mon cher ami, dit Holkar en riant, c'est un usage anglais que nous avons adopté, et qui est excellent, comme vous allez voir. Les Anglais ont remarqué que l'on fait souvent dans nos forêts des rencontres auxquelles on ne s'attend pas,—celle d'un tigre, par exemple, ou d'un jaguar, ou d'une panthère. Or, cet animal qui se lève de grand matin, comme nous, qui a faim comme nous et plus que nous, qui vit de sa chasse et qui n'a pas d'autre moyen d'existence, attend souvent le voyageur au coin d'un sentier, dans l'espérance de déjeuner.... De plus, comme il n'aime pas à attaquer les gens en face, il saute presque toujours sur eux par derrière, au moment où on l'attend le moins, et vous emporte dans le jungle pour vous dévorer à son aise.
Or les Anglais, qui sont des gens très-sensés, très-prudents, vrais gentlemen, et qui regardent leur peau comme plus précieuse aux yeux de l'Éternel que celle de tous les autres individus de la race humaine,—les Anglais, dis-je, ont inventé de mettre à califourchon sur l'éléphant, quand ils vont à la chasse ou à la promenade, outre le cornac chargé de conduire l'animal, un pauvre diable qui doit servir de proie au tigre, si par hasard quelque malheureux rôde dans les environs, car enfin, disent-ils, il n'est pas juste qu'un gentlemen s'expose à être mangé comme un pauvre diable, et la divine Providence a dû créer les pauvres diables pour les faire manger à la place des gentlemen.
N'est-ce pas admirablement raisonné, mon cher ami, et ne serez-vous pas bien aise vous-même que ce garçon, qui est là derrière, serve de bifteck au tigre au lieu de vous?
—Ma foi non! dit Corcoran, et je le prie de descendre tout de suite et de retourner à Bhagavapour par le chemin le plus court. Si je dois servir de pâture à quelqu'un, homme ou bête, ce ne sera pas, je l'espère, sans m'être défendu, et.... Mais que veut dire ceci?»
Les éléphants élevaient leurs trompes et donnaient des signes d'une violente frayeur. Bientôt même les cornacs annoncèrent qu'ils n'en étaient plus maîtres.
«Ceci veut dire, répondit Holkar, qu'il y a près d'ici dans le jungle une chose que nous ne voyons pas encore, mais qui doit être fort dangereuse, à en juger par l'épouvante de nos éléphants. Tenez-vous prêt, capitaine, et regardez autour de vous.»
Au même instant les chevaux se cabrèrent avec violence, plusieurs cavaliers de l'escorte furent jetés par terre, et les éléphants prirent la fuite, malgré tous les efforts de leurs conducteurs.
C'est Louison qui était cause de tout ce désordre. Elle arrivait au grand galop, franchissant les fossés, les haies, les broussailles, avec la vitesse d'une locomotive lancée à toute vapeur.
A cette vue chacun mit la main à ses armes, mais Corcoran rassura tout le monde:
«Eh! n'ayez peur de rien, dit-il, c'est ma chère Louison.... C'est vous, mademoiselle, ajouta-t-il en la regardant d'un air qu'il voulait rendre sévère, que venez-vous faire ici?»
Louison ne répondit pas, mais remua la queue d'une manière très-significative.
«Oui, je le vois bien.... vous vous ennuyiez au palais.... mademoiselle voulait chasser le rhinocéros.... Eh bien! à bas, Louison, je n'aime pas ces manières si familières quand on est en faute.... n'est-ce pas?... oui, je le lis dans vos yeux... Voyons, venez avec moi, suivez la chasse, soyez sage, et tâchez de n'effrayer personne.»
Ravie de cette permission et d'un accueil si favorable, Louison ne tarda pas à se faire pardonner son arrivée subite, et devint en peu de temps l'amie intime de toute l'escorte d'Holkar, bêtes et gens, ou du moins personne n'osa lui témoigner le plaisir qu'on aurait eu d'apprendre qu'elle était enfermée dans une bonne et solide cage, à quinze cents lieues marines de Bhagavapour.
Bientôt après, les cris des rabatteurs annoncèrent qu'on avait retrouvé la piste du rhinocéros, et qu'il allait déboucher bientôt par un sentier à l'entrée duquel se trouvaient plusieurs des chasseurs, et entre autres Holkar et le capitaine Corcoran.
En effet, l'animal ne tarda pas à paraître, poursuivi par les traqueurs qui jetaient des pierres sans lui faire, d'ailleurs, aucun mal. Ces pierres, si grosses qu'elles fussent, rebondissaient sur son épaisse cuirasse, comme des boulettes de mie de pain sur le casque d'un carabinier. Il s'avançait au petit trot sans paraître ému ou intimidé par le nombre de ses adversaires.
«Attention! rangez-vous, dit Holkar, le voici. Le seul endroit où vous puissiez le blesser est l'oeil ou l'oreille, et vous ne pouvez le frapper que par côté, car de face il est partout à couvert.»
Il avait à peine fini de parler lorsqu'une décharge générale de coups de fusil se fit entendre. Plus de soixante balles frappèrent à la fois le corps de l'animal sans entamer sa peau. Corcoran seul avait réservé son feu, et bien lui en prit.
Le rhinocéros, ébranlé enfin ou irrité par cette attaque, leva la tête, et se précipitant avec une promptitude et une roideur épouvantables, alla frapper de sa corne l'éléphant que montait Corcoran.
Sous ce choc imprévu, l'éléphant blessé chancela et essaya de saisir son ennemi avec sa trompe pour l'enlever de terre et le briser contre un arbre ou un rocher; mais le rhinocéros ne laissait aucune prise, et, d'un second coup de corne qui pénétra jusqu'au coeur, il renversa l'éléphant, qui tomba lourdement à terre comme un chêne déraciné.
En même temps le rhinocéros se dégagea de son adversaire et s'élança pour frapper Corcoran, qui venait d'être renversé comme sa monture.
La situation du capitaine était terrible. Les plus braves chasseurs n'osaient s'approcher, lui-même avait le pied engagé dans les harnais de l'éléphant et ne pouvait se tenir debout.
«A moi, Louison!» cria-t-il.
Heureusement la tigresse n'avait pas attendu cet appel. Elle suivait la chasse en amateur, et semblait venue seulement pour juger des coups. Mais dès qu'elle vit le danger où se trouvait son ami, elle s'élança d'un bond, tourna autour du rhinocéros, le saisit par les oreilles et le maintint presque immobile malgré tous ses efforts.
Grâce à ce prompt secours, Corcoran put se dégager et se trouva debout en face de son ennemi.
«Bravo! ma Louison, dit-il. Tiens-le bien.... c'est cela.... attends, laisse-moi chercher l'endroit vulnérable.... Ah! le voici.»
En même temps, il plaça le bout du canon de sa carabine dans l'oreille du rhinocéros et fit feu. L'animal, blessé à mort, eut une convulsion suprême, fit un effort qui rejeta Louison à quinze pas de là, sur les épaules de l'un des chasseurs, et tomba roide mort.
«Mon cher hôte, dit Holkar, vous avez tous les bonheurs, et je donnerais la moitié de mes États pour posséder un ami aussi attaché, aussi fidèle, aussi brave et aussi adroit que Louison.... Pour aujourd'hui la chasse est terminée. Demain nous vous trouverons peut-être quelque chose de meilleur.... En route.»
On releva le rhinocéros, on le plaça sur un chariot, et l'on reprit le chemin de Bhagavapour.
Pendant ce temps Louison recevait les remercîments de son maître et témoignait par ses bonds la joie qu'elle avait eue de le sauver.
Cependant le retour ne fut pas aussi gai qu'on s'y attendait. Chacun semblait avoir le pressentiment de quelque grand malheur. Corcoran, sans le dire, se reprochait d'avoir consenti à cette chasse; Holkar se reprochait encore davantage de l'avoir proposée et tous deux craignaient pour Sita.
Tout à coup, à une demi-lieue environ de Bhagavapour, du haut d'une colline d'où l'on voyait la vallée de Nerbuddah et la ville, on aperçut une épaisse fumée qui s'élevait des faubourgs, et l'on entendit un bruit confus, lointain et sourd, où dominaient le tonnerre de l'artillerie, la fusillade et les cris des femmes et des enfants.
«Seigneur Holkar, dit Corcoran, entendez-vous et voyez-vous? Bhagavapour brûle ou a été prise d'assaut.»
A cette vue, Holkar pâlit.
«Et ma fille, s'écria-t-il, ma pauvre Sita!»
En même temps il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval et partit au grand galop. Corcoran le suivit avec une vitesse égale. Le reste de l'escorte, quoique lancé à toute bride, demeura fort loin en arrière.
Ils arrivèrent à la porte la plus voisine et voulurent interroger un officier.
«Seigneur, dit-il à Holkar, j'ignore ce qui s'est passé. Le feu s'est déclaré dans cinq ou six endroits à la fois, et jusque dans le palais de Votre Altesse, mais....»
Il allait continuer, Holkar ne l'écoutait plus.
«Dans mon palais!» s'écria-t-il, et piquant des deux, il s'élança avec plus de furie que jamais dans cette direction. Sans dire un mot, Corcoran le suivait, et Louison courait à côté d'eux.
Tout était en désordre dans le palais. Sur les marches du grand escalier on voyait de larges flaques de sang répandu. Des cadavres étaient étendus dans les galeries. Presque tous les serviteurs d'Holkar étaient morts.
A cette vue le vieillard s'arracha les cheveux.
«Hélas! dit-il, où est Sita?»
Tout à coup Ali parut. Il avait reçu un coup de poignard dans la poitrine, mais le coup n'était pas mortel.
«Ali! Ali! qu'as-tu fait de ma fille? demanda Holkar d'une voix éclatante.
—Seigneur! s'écria Ali en se prosternant, faites grâce à votre esclave. Ils l'ont enlevée!
—On a enlevé ma fille! dit Holkar, et toi, face de chien, tu n'as rien fait pour la sauver! malheureux! Où est-elle? Qui l'a enlevée? Parle, mais parle donc!
—Seigneur, dit Ali, c'est Rao. Il avait des intelligences dans le palais. La princesse a été saisie par des hommes embusqués qui ont poignardé la plupart de vos serviteurs, et qui l'ont emportée malgré ses cris et ses pleurs dans un bateau tout prêt. Ils l'ont transportée sur la rive opposée du fleuve, où Rao les attendait avec ses cavaliers, et tous ensemble sont partis, on ne sait dans quelle direction, car ils avaient eu la précaution d'amarrer à l'autre rive toutes les barques, de sorte qu'on n'a pas pu les poursuivre.»
Holkar, accablé par son malheur, n'écoutait plus rien; mais Corcoran, quoique vivement ébranlé par ce coup inattendu, ne songeait qu'aux moyens de reprendre Sita.
«Et, dit-il, d'où vient cette fumée que nous avons aperçue au-dessus de Bhagavapour?
—Hélas! seigneur Corcoran, répondit Ali, ces bandits, pour assurer le succès de leur crime, avaient mis le feu dans cinq ou six quartiers de la ville; mais on l'a bientôt éteint.

—Eh bien, dit Corcoran, il faut aller à la nage chercher des barques sur la rive opposée, et nous nous mettrons à la poursuite des ravisseurs.
—Seigneur capitaine, le mal est encore plus grand que vous ne croyez, dit Ali. Nous venons d'apprendre en même temps que l'avant-garde de l'armée anglaise est à cinq lieues d'ici, et c'est probablement ce qui donne à ce misérable Rao l'audace de venir nous braver jusque dans Bhagavapour. Déjà l'on a vu un détachement de cavalerie dans les environs.
—Eh! qu'ils viennent maintenant! s'écria Holkar désespéré, qu'ils prennent ma ville, mon trésor et ma vie. J'ai perdu ma fille chérie, qui seule donnait du prix à tout cela. J'ai tout perdu.»
Corcoran lui prit la main et d'un ton ferme:
«Soyez homme, mon hôte, dit-il, et reprenez courage. Votre fille est enlevée; mais elle n'est ni morte, ni déshonorée. Nous la retrouverons, je vous le garantis. Ah! pourquoi Louison n'est-elle pas restée près d'elle?... ce n'est pas elle qu'on aurait poignardée, effrayée ou corrompue comme ces malheureux esclaves.... Ce qui devait arriver est arrivé.... Holkar, je vous quitte.
—Vous me quittez! Et dans quel moment!
—Mon cher hôte, je vous pardonne cet injuste soupçon. Je vais poursuivre le misérable Rao, le prendre et de ma propre main le pendre au premier arbre du chemin.
—Oui, vous avez raison, fit Holkar ranimé par l'espérance de retrouver sa fille, et je vais partir avec vous.
—Non! Restez ici! dit Corcoran, restez pour diriger les recherches et pour tenir tête aux Anglais qui vont assiéger votre ville. Moi, que rien ne retient, je vais chercher Sita et vous la ramener, je l'espère.... Allons, Louison, ma chère, c'est par ta faute que nous l'avons perdue; c'est à toi de la retrouver.... Va, cherche...»
En même temps il prit le voile de Sita, encore tout parfumé des senteurs de l'iris, et le fit flairer à la tigresse.
«C'est elle, c'est Sita qu'il faut retrouver, dit Corcoran, cherche!»
En même temps des bateliers qui s'étaient jetés à la nage ramenèrent le bateau même dans lequel on avait placé Sita. Sans hésiter, Louison s'embarqua avec son maître, un cheval et deux bateliers.
Corcoran, après avoir traversé la Nerbuddah, prit terre avec Louison et lui présenta de nouveau le voile de Sita. Ce second appel fait à l'intelligence de la tigresse fut parfaitement entendu, et sans hésiter elle s'engagea dans un sentier peu fréquenté qui aboutissait à une vaste clairière où il était aisé, aux piétinements qui avaient marqué le sol, de reconnaître le passage d'une troupe nombreuse de cavaliers.
De là, elle prit une route assez large et assez bien entretenue. Corcoran suivait toujours la tigresse au grand trot de son cheval.
A une lieue plus loin, Louison retrouva un morceau de la robe de Sita qui s'était sans doute accroché au buisson, et le désigna d'un coup d'oeil aux regards du capitaine. Celui-ci mit pied à terre, ramassa le précieux débris, le plaça sur son coeur, et continua sa route.
Enfin il entendit le bruit d'une troupe de cavaliers qui s'avançaient de son côté, et il espéra retrouver tout de suite Sita et son ravisseur. Mais il s'était trompé. C'était un escadron du 25e régiment de cavalerie anglaise qui battait la campagne.
Corcoran fit signe à Louison de rester immobile et s'avança à la rencontre des nouveaux venus.
«Qui vive? cria l'officier d'une voix forte.
—Ami! répondit Corcoran.
—Qui êtes-vous?» demanda l'officier anglais.
Cet officier était un grand jeune homme aux cheveux et aux favoris roux, aux épaules larges, qui avait tout l'air d'un excellent cavalier, d'un vigoureux boxeur et d'un bon joueur de cricket.
«Je suis Français, dit Corcoran.
—Que faites-vous ici?» demanda l'officier.
Le ton impérieux et brusque de l'Anglais ne plut pas au Breton, qui répondit sèchement:
«Je me promène.
—Monsieur, dit l'Anglais, je ne plaisante pas. Nous sommes en pays ennemi, et j'ai droit de savoir qui vous êtes.
—C'est trop juste, répliqua Corcoran. Eh bien, je suis venu chercher ici le fameux manuscrit des lois de Manou, le Gouroukamtâ, qu'on m'a dit être caché au fond d'un temple inconnu. Pourriez-vous m'indiquer où il est?»
L'Anglais le regarda d'un air indécis, ne sachant si Corcoran parlait sérieusement ou se moquait de lui.
«Vous avez sans doute des papiers qui attestent votre identité? demanda-t-il.
—Connaissez-vous ce cachet? dit Corcoran.
—Non.
—Eh bien, c'est celui de sir William Barrowlinson, directeur de la Compagnie des Indes et président de la Geographical, colonial, orographical, and photographical Society, et que vous devez connaître sans doute.
—Si je le connais! c'est lui qui m'a fait obtenir ma commission de lieutenant dans l'armée des Indes.
—Eh bien, reprit Corcoran, ceci est une lettre de recommandation que ce gentleman...
—Ce baronnet, voulez-vous dire, interrompit l'officier.
—Ce baronnet,—si cela vous plaît davantage,—m'a donnée pour le gouverneur général de Calcutta.
—C'est bien, dit l'officier. Et d'où venez-vous?
—De Bhagavapour.
—Ah! vous avez vu le rebelle Holkar? Eh bien, est-il prêt à se soumettre? est-il prêt à se battre?
—Monsieur, dit Corcoran, vous en jugerez mieux que moi quand vous serez plus près de Bhagavapour.
—Mais a-t-il au moins une armée nombreuse et bien disciplinée?
—Je n'entends rien à ces choses-là.... Et maintenant, messieurs, voulez-vous, je vous prie, me laisser continuer ma route?
—Patience, monsieur, dit l'officier; qui nous dit que vous n'êtes pas un espion d'Holkar?»
Corcoran regarda froidement et fixement l'Anglais.
«Monsieur, dit-il, si vous étiez en rase campagne seul avec moi, peut-être seriez-vous plus poli.
—Monsieur, dit l'Anglais à son tour, je ne m'inquiète pas d'être poli, mais de faire mon devoir. Suivez-nous au quartier général.
—J'allais vous prier de m'y conduire,» dit le Breton.
Et, en effet, il pensa que le meilleur moyen de voir où l'on avait transporté Sita était d'aller au quartier général de l'armée anglaise, où certainement Rao avait dû chercher un asile.
«Mais, ajouta-t-il, vous voudrez bien me permettre d'amener un ami.
—Assurément, monsieur, dit l'Anglais, tous les amis qu'il vous plaira amener.»
Corcoran siffla; au même instant Louison parut. Voir Corcoran, se précipiter et le rejoindre fut l'affaire d'un instant. Les chevaux de l'escadron, saisis d'une terreur presque insurmontable, s'agitèrent pour échapper à leurs cavaliers et courir à travers la plaine.
Quant aux cavaliers, aussi émus que leurs chevaux, mais retenus par l'honneur militaire, ils eurent beaucoup de peine à ne pas prendre la fuite.
Cependant ils firent assez bonne contenance.
«Monsieur, dit l'officier, la plaisanterie est un peu forte.... Où avez-vous choisi cet ami-là?
—Je m'étonne de votre étonnement, répliqua le Breton. Vous autres, Anglais, qui croyez connaître tous les genres de sport, vous courez après les chevaux, les chiens, les renards, les coqs et toutes les bêtes de la création.... moi, je préfère les tigres.... chacun son goût.... Est-ce que vous auriez peur d'un pareil compagnon, par hasard?
—Monsieur, dit l'Anglais en colère, un gentleman anglais n'a peur de rien; mais je me demande si la société d'un tigre est bien convenable pour un gentleman.
—Louison se fait peut-être en ce moment la même question, dit à son tour Corcoran, et se demande si la société d'un gentleman anglais est bien convenable pour elle. Mais enfin, faisons régulièrement les choses. Monsieur le lieutenant, quel est votre nom?
—John Robarts, monsieur, répondit l'Anglais d'un ton rogue et gourmé.
—Très-bien, continua Corcoran. Attention, Louison! Je vous présente le très-honorable John Robarts, lieutenant au 25e des hussards de la reine.... vous entendez.... et vous aurez soin de ne mettre sur lui ni la dent ni la griffe, excepté dans le cas de légitime défense....
—Monsieur, dit l'Anglais, aurez-vous bientôt terminé cette inconvenante comédie!
—Et à vous, lieutenant John Robarts, dit Corcoran sans s'émouvoir, j'ai l'honneur de présenter miss Louison, ma meilleure amie.... Maintenant, capitaine, s'il vous plaît de trouver que j'ai manqué de respect envers votre uniforme, je suis votre homme et tout prêt à vous en rendre raison ici même.
—C'est bon, monsieur, dit Robarts, nous verrons cela plus tard.... En route, et suivez-nous.»
Le voyage ne fut pas long.
A un quart de lieue de là se trouvait le camp anglais, au bord d'une petite rivière qui se jette un peu plus loin dans la Nerbuddah. Les chevaux, les soldats, les vivandières et tout l'attirail qui accompagne une armée dans l'Inde étaient groupés dans un désordre pittoresque.
John Robarts, accompagné de Corcoran et de Louison, entra dans la tente du colonel Barclay.
VIII
Conversation émouvante de Louison et du capitaine Corcoran avec le colonel Barclay.
Le colonel Barclay, qui faisait ce jour-là les fonctions de brigadier général, était l'un des plus braves officiers de toute l'armée des Indes. Il avait gagné fort péniblement tous ses grades, et n'avait jamais cessé, soit en paix, soit en guerre, d'être employé dans les missions les plus difficiles. Tantôt commandant un régiment sur la frontière, tantôt surveillant, avec le titre de résident, les démarches, le gouvernement et les préparatifs des princes tributaires de la Compagnie comme Holkar, il possédait la confiance des soldats, et il connaissait à fond tous les ressorts de la politique anglaise dans l'Inde. Mais n'étant frère, oncle, ou fils ou neveu d'aucun des directeurs de la Compagnie, il ne recevait que les missions rebutantes ou périlleuses.
C'est à ce titre qu'on l'avait chargé d'attaquer Holkar.
S'il réussissait, on tenait tout prêt un général de parade, bien apparenté, qui devait venir prendre le commandement de l'armée et recueillir le fruit de la victoire de Barclay. De là, chez le colonel, une mauvaise humeur continuelle et un juste ressentiment contre les favoris de la très-haute et très-puissante Compagnie des Indes, qui ne l'empêchait pas néanmoins de remplir rigoureusement tous ses devoirs militaires.
Lorsque John Robarts entra dans sa tente, le vieux Barclay se retourna et dit:
«Qu'y a-t-il de nouveau, Robarts?
—Nous avons fait une capture importante, colonel. C'est un Français, qui est, je crois, l'espion d'Holkar.
—C'est bien. Faites entrer.
—Mais, dit Robarts, il n'est pas seul.
—C'est bien. Faites entrer aussi les autres et mettez deux factionnaires à la porte de la tente.
—Mais, colonel....
—Faites ce que je vous dis, et ne répliquez pas.
—Après tout, pensa Robarts, puisqu'il ne veut pas entendre mes explications, c'est son affaire.»
Et faisant signe à Corcoran:
«Entrez!» dit-il.
Corcoran entra, précédé de Louison, qui, sur un geste, alla se coucher à ses pieds. Elle était cachée par la table qui séparait Corcoran du colonel Barclay.
Celui-ci, le dos tourné, affectait de ne pas voir et de ne pas entendre Corcoran. Par suite de cette affectation, il ne s'aperçut pas de la présence de Louison.
Il y eut un instant de silence. Corcoran, voyant que le colonel ne lui parlait pas et ne lui disait pas de s'asseoir, s'assit sans y être invité, prit un livre sur la table et feignit de lire avec attention.
Enfin Barclay s'aperçut que le prisonnier n'était pas de ceux qu'on intimide aisément, et se retournant vers lui:
«Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix brève.
—Français.
—Votre nom?
—Corcoran.
—Votre profession?
—Marin et savant.
—Qu'appelez-vous savant?
—Je cherche le manuscrit des lois de Manou pour le compte de l'Académie des sciences de Lyon.
—Où alliez-vous quand on vous a rencontré?
—A la recherche d'une jeune fille qu'un brigand a enlevée à son père.
—Est-ce une Indienne ou une Anglaise?
—C'est la fille d'Holkar, prince des Mahrattes.
Le colonel Barclay regarda Corcoran d'un oeil défiant.
«Quel intérêt prenez-vous aux affaires d'Holkar? demanda-t-il.
—Je suis son hôte, répondit Corcoran d'un ton ferme.
—Bien! dit Barclay. Avez-vous quelque papier qui vous recommande?»
Corcoran tendit la lettre de sir William Barrowlinson.
«C'est bien! dit Barclay après l'avoir lue. Je vois que vous êtes un gentleman. Vous pouvez rassurer Holkar sur le sort de sa fille. Elle est dans mon camp. Rao l'y a conduite, il y a deux heures à peine. C'est un otage précieux pour nous; mais on ne lui a fait et on ne lui fera aucun mal. L'honneur de l'armée anglaise en répond, d'ailleurs, Rao lui-même la respecte, car il doit l'épouser, c'est le prix de son concours....
—Dites plutôt de son infâme trahison.
—Comme il vous plaira, je ne tiens pas aux mots.... Et maintenant, monsieur Corcoran, si vous voulez voir vous-même la belle Sita et annoncer à son père qu'elle est saine et sauve et dans des mains loyales, je ne m'y oppose pas. Je vais la faire appeler.
—Je n'osais pas vous le demander, colonel, et je vous remercie de me l'avoir offert.»
Le colonel frappa sur un gong. John Robarts parut aussitôt. Il attendait avec impatience et curiosité la fin de l'entretien. Il fut très-surpris de voir Corcoran paisiblement assis près de la table, en face du colonel, et Louison entre les deux, cachée au colonel par le tapis qui recouvrait la table.
«Robarts, dit Barclay, allez chercher miss Sita, et amenez-la ici avec tous les égards qu'un gentleman anglais doit à une dame de la plus haute naissance.
—Mais, colonel.... répondit Robarts, qui voulait prévenir Barclay de la présence de Louison.
—Vous n'êtes pas encore parti, monsieur?» dit Barclay avec un flegme hautain.
Robarts, forcé d'obéir, sortit la tête basse.
«Vous ne connaissez pas la vallée de la Nerbuddah, monsieur? demanda Barclay du ton d'un touriste qui vante la beauté d'un paysage. C'est un pays enchanteur. On y trouve des sites mille fois plus beaux que dans les Alpes ou dans les Pyrénées.... Vous pouvez m'en croire, monsieur, car j'y ai vécu neuf ans, sans autre société que les pierres des montagnes et les espions qui me rendaient compte de toutes les actions d'Holkar.... Ah! monsieur, quel ennuyeux métier que celui de recevoir, d'analyser, de classer et d'apprécier des rapports de police. Si vous êtes un peu géologue comme moi.... Êtes-vous géologue?—Non.—Tant pis.... La géologie, c'est ma passion favorite.... Ah! si vous aviez été géologue, quelles bonnes parties nous aurions faites ensemble dans huit jours, car il ne me faudra pas plus de huit jours pour renverser Holkar. Cela vous contrarie peut-être à cause de votre amitié pour lui. C'est bien, n'en parlons plus.... J'espère, monsieur, que vous me ferez l'honneur de dîner aujourd'hui avec moi.»
Corcoran s'excusa de ne pouvoir accepter cette invitation.
«Bon! Vous craignez de faire un mauvais dîner.... Je vois ce que c'est.... Mais rassurez-vous... Nous avons d'excellent vin de France, et des pâtés de France, et des puddings d'Angleterre, et tout ce que le globe terrestre produit de délicat et d'exquis pour le plaisir des gentlemen.... Allons, est-ce dit?
—Colonel, dit Corcoran, je regrette de ne pouvoir accepter une offre si cordiale, mais je suis pressé de rassurer Holkar.
—Rassurer Holkar, cher monsieur! Vous n'y pensez pas! Je vous tiens; je vous garde. Vous écrirez à Holkar, cela suffira. Croyez-vous que je vais vous laisser retourner dans le camp ennemi après que vous avez vu le mien?... Je vous rendrai la liberté quand nous aurons pris Bhagavapour.
—Et si vous ne le prenez jamais, colonel? demanda Corcoran, qui commençait à s'indigner d'être traité en prisonnier de guerre.
—Si nous ne le prenons jamais, répliqua le colonel, eh bien, vous n'y rentrerez jamais, c'est moi qui vous le dis, quand l'Académie des sciences de Lyon et toutes les académies qui sont sous le soleil devraient renoncer à lire le manuscrit des lois de Manou....
—Colonel, dit Corcoran, vous violez le droit des nations!
—Plaît-il?» demanda Barclay.
Au même instant Sita parut, et sa présence apaisa la querelle, qui commençait à devenir très-vive.
«Ah! s'écria-t-elle en regardant Corcoran avec des yeux pleins de joie, je savais bien que vous viendriez me chercher jusqu'ici!»
Cette première parole remplit d'une joie immense le coeur du capitaine Corcoran. C'est donc sur lui qu'elle avait compté! c'est de lui qu'elle attendait son salut!
Mais ce n'était pas le moment de s'expliquer. D'ailleurs Corcoran craignait à tout moment que l'entrée de Robarts ou de quelque autre importun de l'état-major n'empêchât l'exécution du projet de délivrance qu'il venait de combiner.
«Colonel, dit-il enfin, vous refusez de me rendre la liberté?
—Je refuse, dit Barclay.
—Vous gardez contre toute justice la princesse Sita, enlevée à son père par un coquin dont vous voulez faire son mari?
—Vous m'interrogez, je crois! dit Barclay d'un air hautain, et il avança la main pour frapper sur le gong.
—Eh bien donc, s'écria Corcoran en se levant, qu'il en soit ce que le ciel aura décidé.»
Et avant que Barclay eût pu appeler personne, Corcoran saisit le gong, le mit hors de portée, tira de sa poche un revolver, et couchant en joue le colonel, il s'écria:
«Si vous appelez, je vous brûle la cervelle.»
Barclay se croisa les bras d'un air de mépris.
«Ai-je affaire à un assassin? dit-il.
—Non, répliqua Corcoran; car si vous appelez, je serai tué, et, dans ce cas, c'est moi qui serai l'assassiné et vous qui serez l'assassin. Ce sont deux rôles également fâcheux.... Faisons un traité, si vous voulez....
—Un traité! dit Barclay. Je ne traite pas avec un homme que j'ai reçu en gentleman, presque en ami, et qui m'en récompense en menaçant de m'assassiner.

—Encore ce mot-là, colonel! dit Corcoran. Eh bien, ne faisons aucun traité, aussi bien n'en ai-je pas besoin. Debout, Louison!»
A ces mots, la tigresse se leva et se montra pour la première fois aux yeux étonnés de Barclay. Mais l'étonnement fit bientôt place à la frayeur.
«Louison, continua Corcoran, tu vois bien monsieur le colonel.... S'il fait un pas hors de la tente avant que la princesse et moi nous soyons en selle, je te le livre.»
La menace de Corcoran était fort sérieuse et Barclay le voyait bien. Il se décida à capituler.
«Enfin que voulez-vous? demanda-t-il.
—Je veux, dit Corcoran, qu'on m'amène ici vos deux meilleurs chevaux. Nous monterons à cheval, la princesse et moi. Quand nous aurons dépassé les limites du camp, je sifflerai. A ce signal, la tigresse viendra me rejoindre, et alors vous serez libre de lancer sur nous toute votre cavalerie, y compris M. le lieutenant John Robarts, du 25e de hussards, avec qui j'ai un petit compte à régler. Est-ce une affaire convenue?
—C'est convenu, dit Barclay.
—Et ne comptez pas manquer impunément à la foi jurée, ajouta Corcoran, car Louison, qui est plus intelligente que beaucoup de chrétiens, s'en apercevrait tout de suite et vous étranglerait en un clin d'oeil.
—Monsieur, dit Barclay avec hauteur, vous pouvez avoir confiance dans l'honneur d'un gentleman anglais.»
Et en effet, sans quitter sa tente, il ordonna à Robarts de faire seller, brider et amener deux beaux chevaux; il regarda Corcoran et Sita se mettre en selle, reçut d'un air impassible le salut d'adieu qu'ils lui firent, et attendit patiemment que le coup de sifflet eût retenti.
Mais alors, et aussitôt que Louison, qui faisait des bonds prodigieux et qui épouvantait tout le camp, eut pris le même chemin que Corcoran, il cria:
«Dix mille livres sterling pour celui qui me ramènera cet homme et cette femme vivants!»
A ces mots, tout le camp fut en rumeur. Tous les cavaliers se hâtèrent de brider leurs chevaux, sans prendre la peine de les seller, de peur de perdre du temps. Quant aux fantassins, ils couraient déjà sur la trace des fugitifs et semblaient avoir des ailes.
Seul, le lieutenant Robarts, tout en bridant son cheval comme les autres, hasarda cette remarque séditieuse:
«Pourquoi donc le colonel Barclay les a-t-il laissés fuir, s'il tenait tant à les reprendre?»
A quoi le colonel répliqua en infligeant à l'orateur des arrêts d'un mois.
C'est bien fait. Quand le chef a fait une sottise, c'est aux subordonnés de se taire. Il est toujours dangereux d'avoir plus d'esprit que son chef.
IX
Au galop! Au galop! Hurrah!
Pendant que la moitié de la cavalerie anglaise partait au galop, à la poursuite de Corcoran et de la belle Sita, le capitaine galopait aussi sur la route de Bhagavapour, ayant à ses côtés la fille d'Holkar et l'intrépide Louison.
Tous trois fort bien montés, les deux premiers sur les meilleurs chevaux du colonel Barclay, et Louison sur ses pattes, franchissaient avec la vitesse d'un train express les plaines, les collines, les vallées, et commençaient déjà à espérer d'échapper à leurs ennemis, lorsqu'un obstacle terrible, imprévu et presque insurmontable se dressa sur leur route.
Tout à coup Corcoran aperçut un groupe de cinq ou six habits rouges qui venaient à cheval au-devant de lui.
C'étaient des officiers anglais qui avaient quitté le camp pour aller chasser, et qui revenaient tranquillement, suivis d'une trentaine de serviteurs indiens et de plusieurs chariots chargés de gibier et de provisions.
A cette vue Corcoran et Sita firent halte, et Louison s'assit gravement sur ses pattes de derrière, toute prête à délibérer, puisqu'on assemblait le conseil.
Le capitaine n'aurait pas hésité s'il avait été seul; il aurait hardiment tenté l'aventure et passé au travers de cette petite troupe avec Louison; mais il craignait de hasarder sur un coup de dés la vie ou la liberté de Sita.
Peut-être Corcoran pensa-t-il aussi qu'il aurait mieux fait de rechercher, comme on l'en avait prié, le manuscrit des lois de Manou que de se mettre au service du pauvre Holkar, dont la cause paraissait tout à fait désespérée; mais il rejeta bientôt cette réflexion comme indigne de lui.
Cependant Sita le regardait avec une terrible anxiété.
«Eh bien, capitaine, qu'allons-nous faire? demanda-t-elle.
—Êtes-vous décidée à tout? répliqua Corcoran.
—Je le suis, dit Sita.
—Il s'agit, vous le savez, de passer par force ou par ruse. J'essayerai de la ruse, mais si les Anglais s'en aperçoivent, il faudra en tuer trois ou quatre ou périr. Êtes-vous prête? Ne craignez-vous rien?
—Capitaine, dit Sita en levant les yeux au ciel, je ne crains que de ne plus voir mon père et de retomber dans les mains de cet infâme Rao.
—Eh bien, dit alors le Breton, nous sommes sauvés. Mettez votre cheval au petit trot, sans affectation. Cela lui donnera le temps de souffler..., et tenez-vous prête.... Quand je dirai: Brahma et Vishnou! il faudra piquer des deux. Louison et moi nous ferons l'arrière-garde.»
Les trois fugitifs étaient alors dans une vallée assez large arrosée par le Hanouvéry, ruisseau profond qui va rejoindre la Nerbuddah.
Les deux pentes de la vallée sont couvertes de jungles et de gros palmiers où se cache tout le gros gibier de l'Inde,—les tigres y compris. Aussi n'est-il pas aisé de quitter le grand chemin et de s'enfoncer dans les rares sentiers, car on peut à tout moment se rencontrer nez à mufle avec les plus redoutables de tous les carnassiers, sans parler de ces terribles serpents dont le poison est foudroyant comme le curare ou l'acide prussique.
Cependant les officiers anglais s'avançaient au petit trot, d'un air nonchalant, comme des gens qui n'ont aucun ennemi à craindre ou à poursuivre. Ils avaient bien dîné, ils fumaient des cigares de la Havane, et commentaient paisiblement les articles du Times.
Ils ne parurent pas s'occuper de Corcoran, qui avait l'habit et la mine flegmatique d'un civilian, c'est-à-dire d'un employé civil de la Compagnie des Indes, mais ils furent éblouis de la rare beauté de Sita.
Quant à Louison, ils furent d'abord étonnés, mais comme ils étaient Anglais et sportsmen, ils comprirent bien vite ce genre d'excentricité, et l'un d'eux fut même tenté d'acheter la tigresse.
«Venez-vous du camp, monsieur? demanda-t-il à Corcoran.
—Oui, répliqua le Breton.
—Eh bien, a-t-on des nouvelles d'Angleterre? Les lettres de Londres devaient arriver à midi.
—Elles sont arrivées en effet, répondit Corcoran.
—Que dit-on dans le West-End? continua l'Anglais. Est-ce toujours lady Suzan Carpeth qui tient la corde dans Belgrave-square? ou bien a-t-elle cédé la place à lady Margaret Cranmouth?
—A vous dire le vrai,—répliqua le Breton, qui ne voulut pas, de peur d'exciter des soupçons, paraître se soucier peu de lady Suzan ou de lady Margaret,—je crains que miss Belinda Charters ne l'emporte bientôt sur ces deux dames.
—Oh! oh! dit le gentleman étonné. Miss Belinda Charters! quelle est cette beauté nouvelle dont je n'ai jamais entendu parler?
—Cher monsieur, dit Corcoran, cela n'est pas étonnant. M. William Charters est un gentleman qui a amassé en Australie, dans le commerce de la laine et de la poudre d'or, soixante-quinze ou quatre-vingt millions de francs et qui....
—Soixante-quinze ou quatre-vingt millions! s'écria le gentleman bavard et curieux. C'est une jolie somme!
—Oui, ajouta le Breton, et vous concevez que miss Belinda Charters, qui d'ailleurs est la beauté même, ne manque pas de soupirants! Au revoir, messieurs...»
Et il allait s'éloigner avec Sita et Louison, lorsque le gentleman le rappela.
«Monsieur, excusez, je vous prie, mon indiscrétion; mais je dois vous avertir que vous êtes en pays ennemi, et que vous hasardez beaucoup en suivant cette route.
—Je vous remercie de cet avis, monsieur.
—Les éclaireurs d'Holkar battent la campagne, et vous pourriez être enlevé par eux.
—Ah! ah! En vérité! Eh bien, je serai prudent.»
Et Corcoran allait continuer sa route; mais l'Anglais, qui paraissait décidé à ne pas le lâcher avant le coucher du soleil, essaya encore de le retenir.
«Vous êtes sans doute, monsieur, employé au service de la Compagnie?
—Non, monsieur, je voyage pour mon plaisir.»
Le gentleman s'inclina respectueusement sur sa selle, persuadé qu'un homme qui va de l'Europe dans l'Inde pour son seul plaisir devait être un fort grand seigneur et pour le moins un lord, ou un membre influent de la Chambre des communes.
Il allait encore ouvrir la bouche, mais Corcoran l'interrompit. Il entendait derrière lui le bruit des cavaliers qui le poursuivaient et qui allaient l'atteindre.
«Excusez-moi, dit-il, je suis pressé.
—Au moins, reprit l'Anglais, vous me permettrez bien de vous offrir un cigare.
—Je ne fume pas en présence des dames,» répliqua Corcoran impatienté.
La conversation avait lieu en anglais, et le Breton connaissait fort bien cette langue; malheureusement, l'ennui de se voir arrêté par un bavard et de perdre des moments si précieux lui fit oublier son rôle, et il prononça ces dernières paroles en français.
«Mais, par le diable! s'écria l'officier, vous êtes Français, monsieur, et non pas Anglais! Que faites-vous sur cette route, et à cette heure?
Le moment décisif approchait. Corcoran jeta un coup d'oeil sur Sita pour l'avertir de se tenir prête pour la fuite.
Celle-ci avait les yeux fixés sur un des Indiens qui suivaient l'escorte et qui conduisaient les chariots anglais. Corcoran regarda du même côté et s'aperçut avec étonnement que l'Indien et la fille d'Holkar échangeaient, sans mot dire, des signes d'intelligence.
En regardant l'Indien avec plus d'attention, il reconnut Sougriva, ce brahmine qui avait été envoyé à Holkar par Tantia Topee.
Au reste, il n'eut pas beaucoup de temps pour réfléchir, car les dix officiers anglais l'entourèrent, et celui qui avait déjà parlé, ajouta:
«Monsieur, en attendant que votre présence dans le pays d'Holkar soit expliquée, vous êtes notre prisonnier.
—Prisonnier! dit Corcoran. Vous voulez rire, messieurs. Place donc, ou je vous tue!»
En même temps il tira de sa poche un revolver et l'arma en un clin d'oeil.
Aussi prompt que lui, l'Anglais s'arma d'un revolver, et tous deux allaient faire feu à bout portant, lorsqu'un incident inattendu décida la victoire.
Au bruit sec des deux revolvers qu'on armait, Louison comprit qu'on allait se battre. Elle bondit brusquement sur la croupe du cheval de l'Anglais, qui se cabra et désarçonna son cavalier; grand bonheur pour celui-ci et pour notre ami Corcoran, car à la distance où les deux adversaires étaient l'un de l'autre, les deux cervelles risquaient de sauter ensemble, comme les bouchons de deux bouteilles de vin de Champagne.
Cependant l'Anglais tira son coup de pistolet, mais la balle, détournée de son but par le bond prodigieux de Louison, emporta le chapeau d'un autre gentleman qui s'était avancé pour saisir Corcoran.
«Brahma et Vishnou!» cria tout à coup celui-ci.
A ce signal, Sita donna un coup d'éperon à son cheval, qui partit lancé comme une flèche. Corcoran la suivit en écartant rudement de la main un Anglais qui voulait le retenir; et Louison, voyant ses deux amis en fuite, s'élança sur leurs traces. A peine eut-on le temps de tirer sur eux cinq ou six coups de pistolet, dont un seul blessa le cheval de Corcoran.
Quant aux cipayes indiens qui conduisaient le chariot et qui étaient armés comme leurs maîtres, pas un ne bougea, soit pour aider Corcoran, soit pour le faire prisonnier.
Un seul, le brahmine Sougriva, à qui tous paraissaient obéir, fit faire aux chariots une manoeuvre assez singulière, qui retarda pendant trois ou quatre minutes la poursuite des Anglais. Il feignit de vouloir détourner le chariot qui occupait la tête de la colonne, et, dans son empressement, il le fit verser en travers du chemin.
Aussitôt les autres Indiens, comme s'ils avaient obéi à un mot d'ordre, quittèrent leurs chariots et vinrent se grouper autour de celui qui était renversé, remplissant l'étroit passage, enchevêtrant leurs chariots et leurs chevaux de trait l'un dans l'autre, et forçant les Anglais à s'arrêter devant ce mur vivant d'hommes et d'animaux.
Au même instant arrivaient les cavaliers partis du camp pour courir à la poursuite des fugitifs. En tête galopait le bouillant John Robarts.
«Avez-vous vu le capitaine? s'écria John Robarts.
—Quel capitaine?
—Eh! le maudit Corcoran que le ciel confonde! Barclay est dans une colère épouvantable. Il s'est laissé jouer comme un enfant, mais il n'en veut pas convenir, et il a promis dix mille livres sterling à celui qui lui ramènera le capitaine Corcoran et la fille d'Holkar.
—Comment s'écria l'un des gentlemen, c'était la fille d'Holkar et nous ne l'avons pas deviné! Je l'avais prise, à demi cachée sous son voile, pour une jeune miss anglaise qui fait le voyage de l'Inde en compagnie de son futur mari.
—Allons! allons! En route! dit l'impatient Robarts. Mille guinées à celui qui arrivera le premier.»
À ces mots, une ardeur magique s'empara de tous les coeurs. A coups de fouet, on força les Indiens de ranger le long du chemin leurs attelages disloqués, et l'on courut au triple galop sur les traces des fugitifs.
Le jour baissait rapidement, suivant l'usage des tropiques, et la poursuite était d'autant plus vive qu'elle ne pouvait pas durer très longtemps.
X
A l'assaut! A l'assaut!
De son côté, Corcoran ne s'endormait pas.
Il galopait à côté de Sita, maudissant la sotte curiosité de l'Anglais qui lui avait fait perdre un temps si précieux.
Cependant il espérait que l'approche de la nuit, l'éloignement du camp anglais, et quelque accident heureux, peut-être la rencontre de l'avant-garde d'Holkar, lui donneraient le loisir de regagner Bhagavapour. Ce qui le fâchait le plus, c'était d'être obligé de fuir.
«Fuir devant des Anglais! pensait-il, quelle honte! Que dirait mon père s'il me voyait! Pauvre père, qui n'a jamais rencontré un Anglais sans lui proposer une partie de boxe, ou de savate, ou de quelque autre divertissement semblable à ceux qui réjouissent ces gentlemen!... Et moi, je galope devant eux, et tout à l'heure, au lieu de prendre ce maudit bavard à la cravate et de le jeter dans le fossé, comme j'en avais envie et comme c'était mon devoir, je n'ai pensé qu'à lui laisser croire que j'étais un goddam comme lui! c'est à se briser la tête contre la muraille.»
Pendant ces réflexions, il s'aperçut tout à coup que son cheval faiblissait, que le galop se ralentissait et, malgré les coups d'éperon, se changeait en simple trot. Il se retourna et vit que sa botte était couverte de sang. Son cheval avait reçu une balle dans le flanc.
Ce nouveau malheur n'abattit pas le courage du Breton.
Il se hâta de mettre pied à terre.
«Que faites-vous? demanda Sita. Est-ce le moment de faire halte? Les Anglais sont sur nos traces.
—Ce n'est rien, dit Corcoran, mon cheval est blessé par la décharge que ces lâches coquins ont faite sur nous il y a un instant.... Sita, si vous voulez fuir, partez seule, Louison vous accompagnera et vous défendra....
—Oui, dit Sita, mais qui me défendra de Louison?...»
Corcoran parut frappé de cette réflexion.
«C'est vrai! dit-il, Louison n'a pas dîné; il est déjà tard. Je ne crains rien pour vous sans doute, mais je ne répondrais pas de votre cheval, ou peut-être Louison irait-elle chercher sa proie dans le voisinage.
—Capitaine, dit Sita en descendant de cheval, je reste avec vous; quel que soit le sort qui vous attend, nous le partagerons ensemble....
—Ah! dit Corcoran avec joie, voilà qui tranche toutes les difficultés! Qu'ils viennent, maintenant, tous les Anglais, et John Robarts, et Barclay, et les colonels, et les capitaines, et les majors, et tous les habits rouges de la création!»
En même temps, il chercha dans les fontes des selles des deux chevaux, et trouva deux revolvers tout chargés; celui qu'il avait à la ceinture était le troisième, et Corcoran avait des cartouches dans ses poches.
«Nous avons des armes et des munitions, dit-il, pour trente ou quarante coups de feu, et comme je compte bien ne tirer que de près et à coup sûr, je crois que tout ira bien.... Venez avec moi, Sita; et toi, Louison, va devant comme un éclaireur, et regarde s'il n'y a pas quelque ennemi caché dans le jungle.»
Le plan de Corcoran était très-simple. De la route où il était, il apercevait à quelque distance une petite pagode indienne abandonnée, à laquelle paraissait aboutir un sentier assez large tracé dans le jungle. C'est là qu'il voulait chercher un asile. Entrer dans la pagode, en refermer la porte sur eux, et barricader l'entrée avec des poutres qui se trouvaient par hasard dans le voisinage et percer des meurtrières à travers la porte, ce fut pour les fugitifs l'affaire d'un instant.
Louison regardait ces préparatifs avec étonnement. Elle était même un peu mécontente. Cela se comprend; elle adorait le grand air, les prairies les vastes forêts, les hautes montagnes; elle n'aimait pas à être enfermée, et surtout elle ne comprenait pas qu'on prît tant de peine pour s'enfermer soi-même. Aussi Corcoran prit soin de lui expliquer les raisons de sa conduite.
«Louison, ma chérie, lui dit-il, il n'est pas temps de vous livrer à vos caprices et de courir les champs, suivant votre détestable habitude.... si vous aviez rempli votre devoir ce matin, nous ne serions pas, vous et moi, à l'heure qu'il est, enfermés sans souper dans une méchante pagode où il n'y a pas le moindre gibier.... vous avez fait le mal, ma chérie.... il faut le réparer d'une façon éclatante. Donc, attention!... tenez-vous derrière cette fenêtre ouverte, et si quelque gentleman essaye de l'escalader, je vous le livre, ma chérie....»
Ayant donné ces ordres, que Louison promit d'exécuter ponctuellement, du moins on pouvait le deviner à la vivacité de son regard, et à la manière affectueuse dont elle remuait la queue et entr'ouvrait ses lèvres, Corcoran se retourna vers Sita pour l'encourager.
«Oh! ne prenez pas la peine de me rassurer, capitaine, dit-elle en lui tendant la main. Ce n'est pas pour ma vie que je crains..., c'est pour vous, qui allez donner la vôtre avec tant de générosité, et pour mon père qui ne survivrait pas, je le sais, au désespoir de me voir entre les mains des Anglais. Mais, ajouta-t-elle, les yeux brillants de fierté, soyez sûr que la fille d'Holkar ne sera pas reprise vivante par ces barbares aux cheveux roux. Ou je serai libre avec vous, ou je mourrai.»
Et elle tira de sa ceinture un petit flacon qui contenait un de ces poisons subtils dont l'Inde est remplie.
«Voilà, dit-elle, ce qui me sauvera de la servitude et du déshonneur d'épouser ce traître Rao.»
Comme elle finissait de parler, Corcoran entendit un bruit léger comme le sifflement du cobra capello, ce terrible serpent de l'Inde. Il se leva brusquement, mais Sita lui fit signe de se rasseoir.
À ce sifflement succéda le cri du colibri, puis un bruit de feuilles froissées.
«Qu'est cela! dit Corcoran.
—Ne craignez rien. C'est un ami, répliqua Sita, je reconnais ce signal.»
En effet, après un court instant, une voix d'homme chanta doucement ces vers du Ramayanâ, par lesquels le roi Djanaka présenta la belle Sita la Vidéhaine, sa fille, à Rama, son fiancé:
«.... J'ai une fille, belle comme les déesses et douée de toutes les vertus; elle est appelée Sita, et je la réserve comme une digne récompense à la force. Très-souvent, des rois sont venus me la demander en mariage, et j'ai répondu à ces princes: Sa main est destinée en prix à la plus grande vigueur....»
Sita se leva alors, et récita, comme une réponse à la question qui lui venait du dehors, les belles paroles que la Vidéhaine adresse dans le poëme de Valmiki à Rama, son époux, lorsque, par la perfidie de Kékegi, ce héros invincible fut envoyé en exil et privé du trône:
«.... O toi, de qui les beaux yeux ressemblent aux pétales du lotus, pourquoi ne vois-je pas le chasse-mouche et l'éventail récréer ton visage, qui égale en splendeur le disque plein de l'astre des nuits?...»
—Ouvrez! cria alors la voix du dehors. Ouvrez, je suis Sougriva!»
Corcoran lui tendit la main par-dessus la fenêtre, et quand l'Indou, s'accrochant aux saillies du mur, fut parvenu jusqu'à cette main, le robuste Breton l'enleva comme une plume, et le déposa dans l'intérieur de la pagode.
A peine arrivé, Sougriva se prosterna devant la fille d'Holkar.
«Relève-toi, dit Sita. Où sont les Anglais?
—A cinq cents pas d'ici.
—Ils nous cherchent toujours?
—Oui.
—Et ils ont retrouvé nos traces?
—Oui. L'un des deux chevaux que vous montiez s'est abattu, frappé d'une balle. Ils en ont conclu que vous deviez être dans le voisinage.
—Et toi, qu'as-tu fait?»
L'Indou se mit à rire silencieusement.
«J'ai fait verser en travers de la route le chariot que je conduisais. Les autres coolies en ont fait autant. C'est un quart d'heure de gagné.»
Ici, Corcoran s'aperçut que la figure de Sougriva était ensanglantée.
«Qui t'a fait cela? demanda-t-il.
—Le seigneur John Robarts, répliqua l'Indou. Quand il a vu le chariot verser, il m'a donné un coup de cravache. Mais je le retrouverai, oh! oui, je le retrouverai avant trois jours, ce chien d'Anglais!
—Sougriva, dit la belle Sita, mon père te donnera la récompense que tu as si bien méritée....
—Oh! dit l'Indien, je ne donnerais pas ma vengeance pour tous les trésors du prince Holkar.... Mais elle est proche, je le sais.»
Et comme il voyait quelque doute dans le regard de Corcoran:
«Seigneur capitaine, dit-il, vous êtes des nôtres, puisque vous êtes l'ami d'Holkar. Avant trois mois il n'y aura plus un Anglais dans l'Inde.
—Oh! oh! dit Corcoran, j'ai entendu déjà bien des prophéties, et celle-là n'est pas plus sûre que toutes les autres.
—Sachez donc, dit Sougriva, que tous les cipayes de l'Inde ont fait serment d'exterminer les Anglais, et que le massacre a dû commencer il y a cinq jours à Meerut, à Lahore et à Bénarès.
—Qui te l'a dit?
—Je le sais. Je suis le messager de confiance de Nana-Sahib, le rajah de Bithoor.
—Mais ne crains-tu pas que j'avertisse les Anglais?
—Il est trop tard, répliqua l'Indou.
—Mais, reprit Corcoran encore, qu'es-tu venu faire ici?
—Seigneur capitaine, répliqua Sougriva, je vais partout où je pourrai nuire aux Anglais. Je ne voudrais pas que Robarts mourût d'une autre main que la mienne....»
A ces mots, il s'interrompit tout à coup.
«J'entends le bruit des chevaux qui trottent dans le sentier, dit-il, c'est la cavalerie anglaise qui arrive. Tenez-vous bien, car l'assaut sera rude.
—Bon! bon! dit Corcoran, je ne suis pas à ma première affaire.... Toi, charge les armes, et vous, Sita, invoquez pour nous la protection de Brahma.»
Quelques instants après, cinquante ou soixante cavaliers entourèrent la pagode et apprêtèrent leurs armes en silence. Tous les autres étaient retournés au camp.
Robarts, qui commandait le détachement, s'avança et dit d'une voix forte:
«Rendez-vous, capitaine, ou vous êtes mort!
—Et si je me rends, répliqua Corcoran, serai-je libre avec la fille d'Holkar?
—Par le diable! cria Robarts, vous êtes en notre pouvoir.... allez-vous nous dicter des conditions? Rendez-vous et vous aurez la vie sauve, voilà tout ce que je puis vous promettre.
—Eh bien, dit Corcoran, faites ce qu'il vous plaira. Je ferai de mon mieux. Et maintenant, commencez!»
A ce signal, les Anglais mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à des arbres et se préparèrent à enfoncer la porte de la pagode avec les crosses de leurs carabines.
Au premier coup de crosse, la porte trembla et chancela sur ses gonds.
«Vous l'avez voulu, dit Corcoran; qu'il soit fait suivant votre plaisir!
En même temps, il tira un premier coup de revolver par la fenêtre laissée entr'ouverte.
Un Anglais tomba, frappé mortellement.
Aussitôt Corcoran s'effaça contre le mur, et ce fut un grand bonheur pour lui, car à peine l'eut-on aperçu qu'on tira sur la fenêtre quinze ou vingt coups de carabine. Aucun ne l'atteignit.
«Mes enfants, dit-il, vous jetez votre poudre aux moineaux. Voici comment il faut viser.»
Et d'un second coup, il blessa un autre des assaillants.
A ce coup de revolver, les Anglais ripostèrent par une seconde décharge, qui fit aussi peu de mal à Corcoran que la première.
«Gentlemen, dit-il, vous ne faites rien ici que casser des vitres. N'allez-vous pas essayer quelque chose de plus sérieux?»
C'était bien l'intention des Anglais.
Pendant que le gros de la troupe tiraillait contre la porte et la fenêtre de la pagode, cinq ou six cavaliers étaient allés chercher un tronc d'arbre dans le voisinage et l'apportaient en triomphe.
«Diable! ça devient sérieux,» pensa Corcoran.
Il se tourna vers Sougriva et lui dit:
«La porte va être enfoncée; c'est clair. On donnera l'assaut.... Personne ne sait ce qui peut arriver. Emmène Sita dans quelque coin de la pagode à l'abri des balles.»
Sita, pleine d'admiration pour le courage de Corcoran, voulait rester à côté de lui, mais Sougriva l'emmena malgré elle et la cacha dans une encoignure.
Pendant ce temps, Louison ne disait rien.
L'intelligente bête devinait tous les désirs et toutes les pensées de Corcoran. Elle savait qu'on lui avait confié la garde de la fenêtre, et rien n'aurait pu la détourner de ce devoir. Du reste, suivant sa consigne, elle se taisait, et restait couchée à plat ventre, les pattes étendues, réfléchissant et attendant.
Cependant le tronc d'arbre qu'on avait apporté fut dirigé à grand renfort de bras contre la porte de la pagode. Dès le premier coup, la porte faillit s'écrouler. Au second, l'un des battants fut enfoncé et laissa ouvert un espace qui pouvait suffire au passage d'un homme.
Corcoran vit que le danger pressait, et laissant à Louison le soin de garder la fenêtre, il se précipita vers la brèche. Il était temps, car déjà un Anglais montrait sa tête rousse et avait engagé ses épaules dans l'ouverture. Heureusement, le passage était encore un peu étroit.
Quand l'Anglais vit approcher Corcoran, il voulut tirer sur lui un coup de carabine, mais il était tellement gêné par les battants de la porte, qu'il n'eut pas le temps d'ajuster et de faire feu. Corcoran, au contraire, libre et maître de ses mouvements, appuya le canon de son revolver sur le crâne de l'Anglais et lui brûla la cervelle.
Puis, comme il n'avait guère de munitions, il attira de son côté le cadavre de l'Anglais, lui prit sa giberne, ses cartouches, sa carabine, et, renfort plus précieux encore, une gourde d'eau-de-vie dont il avait grand besoin.
Cela fait, il replaça l'Anglais devant la porte pour refermer la brèche et attendit.
Cependant les assiégeants s'impatientaient.
Ils ne s'étaient pas attendus à rencontrer une résistance aussi sérieuse; ils avaient déjà deux morts et un blessé, et ils craignaient de faire des pertes plus considérables.
«Si nous mettions le feu à la pagode?» conseilla un lieutenant.
Heureusement, John Robarts n'entendait pas de cette oreille.
«Le colonel Barclay, dit-il, a promis dix mille livres sterling si on lui ramène vivante la fille d'Holkar. Mais nous n'avons rien à gagner si elle périt.... Allons! encore un effort, mes garçons! Est-ce qu'un Français tiendrait en échec la vieille Angleterre?... Si vous n'entrez point par la porte, entrez au moins par la fenêtre!»
On obéit aussitôt. Pendant que la moitié de la troupe continuait à tirailler au travers de la porte, l'autre moitié se précipita vers la fenêtre, qui était à douze pieds du sol.
Trois ou quatre soldats faisant la courte échelle à un sergent, celui-ci mit la main sur le bord de la fenêtre, s'enleva à la force des poignets et d'un élan vigoureux s'assit sur la fenêtre.
A cette vue, ses camarades crièrent:
«Hurrah!»
Mais le pauvre diable n'eut pas le temps de crier à son tour, car à peine avait-il ouvert la bouche, lorsque Louison se dressa debout sur ses pattes de derrière, appuya ses pattes de devant sur le bord de la fenêtre, saisit avec les dents le cou du malheureux sergent, le brisa et le rejeta sur ses camarades épouvantés.
Jusque-là, l'on avait oublié Louison; l'exploit de la tigresse refroidit singulièrement l'ardeur des cavaliers.
«Après tout, dit un officier, que faisons-nous là? Nous devrions être au camp. Si Barclay a laissé échapper la fille d'Holkar, c'est à lui de réparer sa faute et de la rattraper s'il peut.... Nous sommes là cinquante, occupés à canarder un gentleman que nous ne connaissons pas, qui ne nous avait fait aucun mal et qui ne nous en ferait aucun si nous consentions à le laisser tranquille. Franchement, cela n'a pas le sens commun.
—Barclay veut reprendre la fille d'Holkar, dit John Robarts, et Barclay doit avoir ses raisons. Je ne partirai pas sans avoir rempli ma mission.
—Eh bien, répliqua l'autre, rien ne presse. Nous prendrons la fille d'Holkar et son chevalier aussi aisément et bien plus commodément demain qu'aujourd'hui. La nuit va venir.... Faisons seulement bonne garde, la main sur nos armes; soupons et dormons. Corcoran n'a pas de vivres. Il sera bientôt forcé de se rendre.»
Le calcul était assez juste, et Corcoran, qui entendait la délibération, était inquiet de l'avenir.
Il vit les Anglais s'éloigner un peu de la pagode, mais sans la perdre de vue, poser des sentinelles de distance en distance et s'asseoir pour souper, car les coolies indous les avaient suivis à distance avec des chariots et venaient de déballer l'argenterie, les pâtés de venaison, les viandes froides et les bouteilles de claret.
Cette vue redoublait le supplice de Corcoran et lui tordait les entrailles, car il avait à peine déjeuné le matin, et la journée avait été remplie de tant d'événements, qu'il ne lui était pas resté une minute pour penser au dîner.
Mais ce n'était rien encore auprès de l'inquiétude qu'il avait pour sa chère Sita, élevée jusqu'ici dans le luxe et l'abondance d'un palais, et qui se trouvait tout à coup réduite aux extrémités de la fatigue et de la faim.
Un sujet d'alarme encore plus redoutable était Louison.
Certes, la tigresse était une amie dévouée; mais son appétit était encore plus grand que son dévouement.
Et qui pouvait le lui reprocher? Le ventre n'est-il pas, suivant les physiologistes, le maître et le souverain de la nature entière? Peut-on reprocher à une pauvre tigresse, à peine frottée de civilisation, de ne pas être maîtresse de ses passions et de son appétit, quand on voit tous les jours de très-grands princes, élevés avec soin par de savants gouverneurs et nourris dès l'enfance de la sagesse des philosophes, manquer d'une façon éclatante à tous les préceptes de la morale et de la philosophie!
Corcoran s'inquiétait donc, et avec raison, de l'avenir. Il voyait les yeux de Louison se tourner avec convoitise sur le malheureux Sougriva et il craignait un accident irréparable.
Cependant il n'avait guère que le choix des victimes, car Louison voulait souper à tout prix; elle s'agitait, elle bondissait sans motif et sans but apparent. Évidemment, elle avait faim.
Enfin Corcoran prit son parti.
«Ma foi, pensa-t-il, il vaut mieux qu'elle soupe d'un Anglais que de ne pas souper du tout ou de souper de mon malheureux ami Sougriva.»
Sur cette pensée, il appela l'Indou.
«As-tu faim? demanda Corcoran.
—Oh! oui.
—As-tu des vivres?
—Non.
—Veux-tu souper?»
Sougriva le regarda comme s'il ne comprenait pas.
«Oui, j'entends bien, dit Corcoran. Tu demandes où est le souper. Eh bien, regarde.»
Et, de la main, il lui montra les Anglais qui déjà étaient assis sur des tapis et qui avaient commencé à manger.
«Mon ami, continua Corcoran, Louison va sortir. Elle saisira une sentinelle. L'autre criera. On courra aux armes. Tu te glisseras adroitement dans l'herbe, tu prendras le souper des Anglais et tu l'apporteras ici le plus vite qu'il te sera possible. Comprends-tu maintenant? Moi, si c'est nécessaire, je ferai une sortie les armes à la main pour protéger ton retour.... C'est une affaire décidée?....
—C'est décidé,» dit le brahmine.
Louison reçut à son tour ses instructions, que Corcoran lui donna à voix basse, plus par gestes que par paroles.
Au reste, la tigresse était si intelligente, qu'elle devina tout de suite le but de sa sortie; elle se coula joyeusement par la porte entre-bâillée, et fut suivi de Sougriva.

Les Anglais, ne s'attendant pas à une sortie et se fiant d'ailleurs au nombre, n'étaient pas sur leurs gardes et buvaient joyeusement. La lune, qui s'était déjà levée, éclairait pleinement tous ces mouvements.
Le factionnaire qui veillait devant la porte de la pagode, était à dix pas environ de l'ouverture. En deux bonds, Louison sauta sur lui, le désarma d'un coup de griffe et lui ouvrit la tête avec ses dents.
A ce bruit, au cri du factionnaire mourant, tous les Anglais prirent leurs armes et se mirent à chercher l'ennemi. La vue de Louison fit reculer un instant les plus braves. Mais pendant ce temps, Sougriva, qui était presque nu, suivant la coutume des Indous, profitait du désordre et de l'obscurité, se glissait à plat ventre jusqu'au lieu du festin, se hâtait d'empiler le pain, la viande et quelques bouteilles de vin, et revenait sans avoir été vu.
Pour attirer d'un autre côté l'attention des Anglais, Corcoran tira par la fenêtre deux coups de revolver qui n'atteignirent personne. On lui répondit par une décharge de quarante coups de carabine. Les balles s'aplatirent sur le mur de la pagode. Aussitôt Sougriva traversa en courant l'espace de cinquante pas environ qui le séparait de la porte, et se glissa à travers l'ouverture avec son butin.
La sortie avait admirablement réussi, mais Louison ne voulait pas rentrer. C'est en vain que le capitaine faisait entendre son sifflement habituel; Louison tenait son Anglais et ne voulait pas lâcher prise.
Les autres Anglais firent sur elle une décharge générale, mais à distance et dans l'obscurité; car aucun d'eux ne voulait se hasarder la nuit à tirer à bout portant sur un tel adversaire. Corcoran frémit. Outre la tendresse réciproque qui l'unissait à Louison, c'est d'elle surtout qu'il attendait son salut.
XI
Sortie des assiégés.
Il y eut un moment de pénible anxiété. Louison avait poussé un rugissement sourd en recevant la décharge et s'était aplatie le ventre contre terre. Était-elle morte ou blessée? ou feignait-elle de l'être pour rendre la sécurité à ses ennemis? Corcoran regardait par la fenêtre et ne distinguait rien. De leur côté, les Anglais ne paraissaient pas fort rassurés. Postés en cercle autour de la pagode, à cinq ou six pas l'un de l'autre, ils rechargeaient leurs carabines, tout prêts à faire feu de nouveau.
Tout à coup un cri de détresse retentit dans le silence de la nuit. Louison, rampant dans les ténèbres, avait forcé la ligne des chasseurs, renversé l'un d'eux, l'avait saisi par devant, et, enfonçant ses dents au plus profond de la cuisse de l'Anglais, le rapportait à sa gueule vers la pagode.
Aussitôt Corcoran se précipita vers la brèche, fit lâcher prise à Louison, sur qui personne n'osait tirer, de peur de blesser ou de tuer l'homme qu'elle emportait, et fit rentrer Louison, en rendant au malheureux sa liberté.
Mais le pauvre diable ne fut pas d'abord très-sensible à la générosité du vainqueur, car il avait la cuisse broyée par les dents de la tigresse, et il était évanoui.
«Messieurs, cria Corcoran après l'avoir dépouillé de sa carabine, de son revolver et de ses munitions, vous pouvez venir reprendre votre ami. Il n'est que blessé.
—Chien de Français! cria John Robarts, qui envoya aussitôt chercher le blessé par deux de ses compagnons et le fit transporter en sûreté, chien de Français, sont-ce là des armes et des alliés dignes d'un gentleman?
—Mais, chien d'Anglais! répliqua Corcoran, pourquoi êtes-vous cinquante ou soixante contre moi? Et pourquoi venez-vous me fusiller, quand je ne demande qu'à vivre en paix avec vous et avec la terre entière?»
Tout en parlant il réparait la brèche faite à la porte, et entassait, avec le secours de Sougriva, tout ce qui pouvait servir à former une barricade.
«Or ça, dit ensuite Corcoran, voyons si le vin de ces hérétiques est bon.... C'est du claret.... Remercions Brahma et Wichnou.... Je craignais que ce ne fût une bouteille de pale ale de la fabrique de M. Alsopp.... Dieu soit loué! Le pâté est excellent.... mangez, Sita.... Et toi, Sougriva, ne ménage rien. Demain matin nous serons tués ou délivrés....
—Seigneur capitaine, dit Sougriva, ayons bonne espérance.... je viens de faire une découverte.
—Laquelle?
—Tout à l'heure, en cherchant une planche pour boucher cette maudite brèche qu'ils ont faite à la porte d'entrée, j'ai senti que je mettais le pied sur une trappe.
—Eh bien?
—Seigneur capitaine, cette trappe doit conduire à quelque souterrain, et le souterrain a peut-être une issue sur la campagne. Dans ce cas, nous sommes sauvés.
—Sauvés, dis-tu?.... Toi, oui; mais Sita, non. Tu vois bien que la pauvre enfant est à bout de forces et hors d'état de marcher....
—Seigneur, si je trouve le souterrain comme j'ai trouvé la trappe, et si ce souterrain aboutit, comme je l'espère, en rase campagne, Holkar sera averti dès le milieu de la nuit.»
Corcoran se leva aussitôt.
Sougriva ne s'était pas trompé. Sous la trappe, qu'il souleva avec beaucoup de peine, derrière l'autel de Wichnou, se trouvait un escalier de trente marches.
«Descends seul, dit Corcoran, il faut que je veille.»
Par bonheur, il avait dans sa poche un briquet et il parvint à allumer un des cierges de l'autel. Sougriva le prit et descendit avec précaution. Au bout de quelques minutes il revint.
«Le souterrain est un corridor, dit-il, et ce corridor aboutit à une grille, à cent pas d'ici, derrière le bivouac des Anglais. Je suis sûr maintenant d'arriver à Bhagavapour, si quelque tigre ne rôde pas sur la route.
—Souviens-toi, dit Corcoran, que si la nuit est tranquille, la matinée sera orageuse, et dis à Holkar de se hâter.
—Sougriva, ajouta la belle Sita, dis à mon père, Holkar, que sa fille est sous la garde du plus brave et du plus généreux des hommes. Et vous, capitaine, dormez un instant, c'est à moi de veiller sur nous....»
Sougriva se prosterna, éleva ses mains en forme de coupe et partit.
Corcoran, resté seul avec la fille d'Holkar, s'assit près d'elle et lui dit:
«Chère Sita, je me souviendrai longtemps du bonheur que je goûte ce soir près de vous....
—Seigneur Corcoran, répondit la princesse, il me semble que j'ai toujours vécu ainsi, et que ma vie passée, si paisible et si douce, n'était qu'un rêve auprès de ce que j'ai vu et senti depuis hier.
—Et qu'avez-vous senti? demanda le Breton.
—Je ne sais, répondit-elle naïvement. J'ai eu peur. J'ai cru qu'on voulait me tuer. J'ai cru que je me tuerais moi-même pour échapper à cet infâme Rao; j'ai espéré vivre, en vous retrouvant dans le camp anglais, et j'en ai été sûre quand j'ai vu avec quel courage et quel sang-froid vous aviez bravé tous les dangers.»
Corcoran souriait en écoutant ces paroles naïves.
«Quelle fille charmante! pensait-il, et qu'il vaut mieux passer la nuit dans cette pagode en causant paisiblement de Brahma, de Siva et de Wichnou (malgré la présence des Anglais et leurs carabines), que de chercher sottement le propre manuscrit du seigneur Manou, le plus sage des Indiens, et celui que respecte le plus l'Académie des sciences de Lyon.... Ah! il n'est rien de tel au monde que de sauver les belles princesses ou de donner sa vie pour elles.»
Pendant ces réflexions le sommeil venait. Le danger ne paraissait pas d'ailleurs très-grand, à cause de la fatigue des Anglais.
Enfin Louison veillait, ou si elle dormait c'était d'un oeil, comme les chats, ses cousins germains; et l'autre oeil, à demi ouvert, distinguait les plus petits objets dans l'épaisseur des ténèbres. Enfin, à défaut de ses yeux, ses oreilles entendaient jusqu'au moindre son.
C'est pourquoi, voyant que tout était tranquille, et que Sita elle-même succombait à la fatigue, Corcoran s'étendit sur une natte et dormit jusqu'au jour.
XII
Donnez-moi cet Anglais.—Que veux-tu en faire? Le pendre.—Bien volontiers.
Pendant qu'à l'intérieur de la pagode et à l'extérieur tout le monde dormait, excepté Louison et deux factionnaires, Sougriva, suivant toujours le corridor souterrain, arriva à la grille. Mais là, on ne voyait point de serrure.
Il chercha longtemps par quel moyen on pouvait sortir, et enfin, à force de tâtonner, il poussa du pied une petite statuette qui représentait Brahma sans pieds ni mains, soutenant l'univers sur ses épaules.
La statuette grinça légèrement, tourna sur elle-même, et la grille s'ouvrit. Aussitôt Sougriva éteignit son cierge, referma sans bruit la grille, se glissa dans les broussailles et disparut pendant quelques instants.
Il avait son projet. Il fit avec précaution le tour du bivouac des Anglais qui dormaient négligemment, se fiant à la vigilance des deux factionnaires.
En rampant comme un serpent dans les jungles, il fut aperçu par l'un des coolies indiens. Celui-ci allait donner l'alarme, mais Sougriva lui fit, avec deux doigts levés de la main droite, un signe cabalistique.
Aussitôt l'autre garda le silence.
Sougriva cherchait deux choses: un cheval pour remplir son message, et John Robarts pour lui couper la tête.
Par bonheur, ce gentleman dormait paisiblement près du bivouac à demi éteint, au milieu de dix ou douze autres gentlemen dont les bras et les jambes étaient enchevêtrés de la plus pittoresque façon.
Sougriva tenait son ennemi; mais s'il l'avait tué, toute la troupe se serait éveillée et sa mission aurait été manquée. Il consentit donc, pour le moment, à prendre patience, se promettant bien d'ailleurs de retrouver John Robarts un jour ou l'autre.
Puis il détacha avec précaution un des chevaux qui étaient entravés, lui remit sa bride, accrochée négligemment à un arbre voisin, et pour empêcher le bruit, lui enveloppa les pieds avec des morceaux d'une couverture de feutre qui se trouva là par hasard. Ensuite il s'éloigna lentement du bivouac en tenant son cheval par la bride.
Pendant ce temps le coolie indien, qui ne le perdait pas de vue, s'approcha de lui et lui dit à voix basse:
«Quel jour?
—Bientôt! répondit Sougriva.
—Où vas-tu?
—Au camp d'Holkar.
—Veux-tu que je te suive?
—C'est inutile. Reste ici; quand j'aurai besoin de toi, je t'avertirai. La grande nouvelle arrivera avant une semaine.
—Que Siva en soit louée!» répliqua l'Indou.
Là-dessus il retourna à son poste, se coucha tranquillement près de ses camarades, et Sougriva, se mettant en selle, partit au pas d'abord, puis au petit trot, puis, quand il crut être assez loin des Anglais, au grand galop, se dirigeant vers Bhagavapour.
Il n'eut, grâce au ciel, aucun accident sur la route, et ne rencontra même personne.
Comme on s'attendait à une bataille entre Holkar et les Anglais, tous les habitants des villages situés entre le camp anglais et Bhagavapour avaient abandonné leurs maisons de peur du pillage, du meurtre, de l'incendie et de tous les autres exploits qui assaisonnent habituellement la guerre et marquent le passage des héros.
Dès que Sougriva fut arrivé aux avant-postes, on l'interrogea avec curiosité.
«Avant tout, dit-il, où est Holkar?»
On le conduisit au palais.
Le malheureux prince était à demi couché sur un tapis, mais il ne dormait pas. Depuis l'enlèvement de sa fille il n'avait eu qu'une seule pensée, et dans son désespoir il avait failli se poignarder lui-même; mais le désir de la vengeance le soutenait encore.
«Qui es-tu? dit-il en soulevant sa tête appesantie. Quel nouveau malheur viens-tu m'annoncer?
—Seigneur Holkar, dit le messager; reconnaissez-moi. Je suis Sougriva, l'ami de Tantia-Topee et le vôtre.
—Ah! Tantia-Topee! Il arrivera trop tard!.... Et d'où viens-tu, Sougriva?
—Du camp anglais.
—Tu as vu les Anglais! s'écria Holkar ranimé par la colère. Où sont-ils? que font-ils? C'est à eux que je dois la perte de ma fille, de ma pauvre Sita!»
De grosses larmes coulèrent des yeux du vieillard.
«Seigneur, dit Sougriva, votre fille est retrouvée.
—Où est-elle? Entre les mains du colonel Barclay, ou de cet infâme Rao?
—Elle est en sûreté, seigneur, du moins pour le moment. Ce brave Français, votre hôte, l'a retrouvée et l'a prise sous sa garde.»
En même temps Sougriva fit en peu de mots le récit de la fuite de Corcoran et de Sita.
«Il n'y a pas un moment à perdre pour les secourir, dit-il en terminant. Demain matin les Anglais peuvent recevoir du renfort, et alors il faudrait livrer une véritable bataille dont le succès est incertain.
—Bien! dit Holkar. Appelle Ali!»
Ali, qui veillait, le sabre nu, derrière la porte, entra sur-le-champ.
«Ali, dit le prince, fais sonner le boute-selle pour la cavalerie. Qu'avant une demi-heure tout le monde soit prêt à partir.»
En un clin d'oeil l'ordre fut exécuté; la trompette retentit dans les rues de la ville. Les cavaliers se rassemblèrent, et l'on se hâta de harnacher l'éléphant favori d'Holkar.
«C'est celui sur lequel elle aimait à monter, dit le malheureux père.... Toi, Sougriva, prends un cheval et sers-nous de guide.
—Au moins, seigneur, dit l'Indou, en échange du service que je vous rends, vous m'accorderez une grâce.
—Dix! cent! mille! la moitié de mes États si tu me fais retrouver ma fille! s'écria Holkar.
—Non, seigneur, je n'ai pas tant d'ambition. Ce que je veux, c'est la vie du lieutenant John Robarts.
—Tu veux sauver ce Feringhee?
—Moi! s'écria Sougriva en riant d'un rire sauvage, le sauver! Que je sois à jamais privé de la vue de Wichnou, si j'ai pensé à sauver un Anglais!
—Oh! alors, c'est facile, dit Holkar. Je te le donne, et dix autres avec lui.»
En même temps, pendant qu'on achevait les préparatifs du départ, il fit quelques questions à Sougriva sur la force et la position de l'armée anglaise.
«Seigneur, dit l'Indien, j'ai tout vu. Avant-hier au soir, je sortis de Bhagavapour afin de rendre visite au 2le régiment de cipayes, où j'ai des amis et des intelligences. Comme j'étais sous l'habit d'un mendiant, aucun des habits rouges ne s'occupa de moi. On me laissa tranquillement errer dans le camp, et réciter mes prières à Wichnou. C'est alors que je pus parler à plusieurs cipayes, dont l'un est sergent et affilié à notre conspiration. Ah! seigneur, c'est un plaisir de voir comme ils haïssent et méprisent ces maudits Anglais!... Tout en eux est horrible! Leurs blasphèmes, leur voracité, leur habitude de manger des mets consacrés, leur impiété, les sermons de leurs prêtres, la brutalité des chefs, la sévérité de la discipline.... Croiriez-vous, seigneur, qu'ils font fouetter des brahmines, des hommes de haute caste, comme de jeunes enfants?...
«Enfin, en quelques heures, je fus au courant de tout, je donnai le mot d'ordre à tout le monde, et j'allais partir, lorsque je vis arriver au camp la princesse Sita, votre fille, enlevée par ce traître Rao.»
A ce souvenir, Holkar poussa un profond soupir.
«Oh! dit-il, quand je pense que j'ai tenu ce misérable à mes genoux, que je pouvais le faire empaler, et que je ne l'ai pas fait! Partons!» ajouta-t-il.
En même temps il se mit en selle et s'élança au grand trot, suivi de deux régiments de cavalerie.
Comme la distance qui séparait Bhagavapour de la pagode où Corcoran soutenait un siège était à peine de trois lieues de France, Holkar arriva un peu après le point du jour sur le champ de bataille.
XIII
La toilette du capitaine.
Dès cinq heures du matin la fraîcheur de la nuit avait éveillé tout le monde, et Corcoran le premier.
Il se leva, chargea ses armes avec soin, alla droit à la fenêtre où Louison était toujours étendue, indécise entre la veille et le sommeil, étendit les bras en bâillant et regarda l'horizon.
Il n'y avait pas un nuage au ciel; les étoiles seules brillaient encore d'un vif éclat avant de disparaître. La lune était déjà couchée.
A quelque distance, un ruisseau, qui tombait en cascade dans les rochers, faisait entendre le seul bruit qu'il y eût alors dans tout le pays.
Toute la nature semblait pacifique, et les hommes eux-mêmes, qui s'étiraient lentement les bras, ne paraissaient avoir aucune envie de se battre.
Mais le bouillant John Robarts en jugea autrement.
Ce gentleman avait rêvé toute la nuit aux dix mille livres sterling promises par le colonel Barclay. Il avait quelque part, en Écosse peut-être, d'autres disent en Angleterre,—oui, c'est en Angleterre, je m'en souviens maintenant,—à trois lieues de Cantorbéry, une tante rousse et laide.
Mais cette tante rousse et laide avait une fille blonde et jolie, la propre cousine de John Robarts, miss Julia, et cette cousine jouait du piano. Oh! jouer du piano, quel talent! Et entendre des jeunes filles blondes qui jouent du piano, quelle félicité!
Mais revenons à la cousine de John Robarts. Miss Julia chantait des chansons admirables et des romances sans fin, où la lune, les petits oiseaux, les hirondelles, les nuages, les sourires et les larmes jouaient le premier rôle,—tout comme dans nos admirables romances françaises,—ce qui fait qu'elle pensait toute la journée aux moustaches rousses de John Robarts, qui de son côté, pensait trois fois par semaine aux yeux bleus de Julia.
De cette coïncidence des pensées naquit, comme on devait s'y attendre, une sympathie réciproque.
Mais comme miss Julia était une héritière de quinze mille livres sterling, et comme Mme Robarts, tante de John, calculait fort bien, et comme elle savait que John n'avait pas un shelling vaillant en dehors du prix de son grade, mais qu'en revanche il devait cinq ou six cents livres sterling à son tailleur, son bottier, son passementier et ses autres fournisseurs,—John fut mis poliment à la porte du cottage délicieux où miss Julia passait ses jours en compagnie de sa mère.
De désespoir, John demanda à passer dans l'Inde, espérant y faire fortune, comme Clive, Hasting et tous les nababs.
Il obtint aisément cette faveur, grâce à la protection de sir Richard Barrowlinson, baronnet, dont nous avons déjà parlé, et l'un des directeurs de la compagnie.
Mais quoique John Robarts fut très-brave, il n'avait pas encore trouvé l'occasion de montrer son courage, et il en était réduit à désirer que tout l'Indoustan prît feu, afin que lui, Robarts, eût le plaisir d'éteindre l'incendie et d'égaler la gloire d'Arthur Wellesley, duc de Wellington. De là vient qu'il battait la campagne soir et matin avec tant d'ardeur, espérant toujours rencontrer le trésor nécessaire pour acheter le délicieux cottage qu'on voit près de Cantorbéry,—Robarts House,—et, avec le cottage, la jeune propriétaire.
De là vient qu'il courut avec tant d'ardeur sur les traces de Corcoran et de Sita.
Aussi fut-il sur pied en même temps que Corcoran.
«Allons, debout; paresseux! Inglis! Witworth! levez-vous! Le soleil va paraître. Barclay nous attend, et nous ne pouvons pas retourner au camp les mains vides.»
Son ardeur finit par éveiller tout le monde.
Chacun fit ses ablutions selon la mode ordinaire. On tira des porte-manteaux toutes sortes de peignes, de brosses, de savons et d'objets de parfumerie, et l'on fit sa toilette au grand jour, sous les yeux de Corcoran.
Ce spectacle, qui aurait dû réjouir les yeux du Breton, le rendait de fort mauvaise humeur.
«Sont-ils heureux, ces goddem, pensait-il, de pouvoir faire leur toilette comme à l'ordinaire, et de se tenir prêts à paraître devant les dames... Pour moi, je suis fagoté comme un chien crotté, sur ma parole. Mes habits sont couverts de poussière, mes cheveux sont entortillés l'un dans l'autre comme les phrases d'un roman de Balzac, et je dois avoir une mine hâve, pâle et fatiguée comme si j'avais peur ou comme si je m'ennuyais! Sita va s'éveiller tout à l'heure au bruit des coups de fusil, et, si par malheur je suis tué, il ne lui restera de moi que le souvenir d'un grand malpeigné.... Mais comment faire? comment éviter ce malheur?»
Il la regarda quelque temps d'un air attendri.
«Qu'elle est belle! se disait-il. Elle rêve sans doute qu'elle est dans le palais de son père, et qu'elle a cent esclaves à son service.... Pauvre Sita! qui m'aurait dit avant-hier matin que j'aurais tant de bonheur à donner ma vie pour une femme?... Est-ce que je l'aime?... Bah! à quoi cela me servirait-il?... Allons, j'aurais mieux fait de chercher paisiblement le manuscrit des lois de Manou.»
Tout à coup, en regardant par la fenêtre, il lui vint une idée.
Les Anglais avaient déjà terminé leur toilette et allaient remettre leurs peignes et leurs brosses dans les porte-manteaux, lorsque Corcoran tira son mouchoir de sa poche et fit signe au factionnaire de s'approcher.
Celui-ci vint sous la fenêtre.
«Appelez M. John Robarts, dit Corcoran, j'ai une demande importante à lui faire.»
John Robarts s'approcha tout joyeux, croyant tenir ses dix mille livres sterling.
«Eh bien, dit-il d'un air de triomphe, vous voulez capituler, capitaine? Je savais bien que vous en viendriez là, tôt ou tard. Au reste, je ne vous ferai pas de trop dures conditions. Ouvrez seulement la porte, remettez-nous la fille d'Holkar et suivez-nous.... Je suis sûr que Barclay vous remettra en liberté en vous priant seulement de vous rembarquer pour l'Europe.... Au fond, Barclay est bon diable.»
Corcoran souriait.
«Ma foi, dit-il, mon cher Robarts, je suis bien aise de vous voir, vous et Barclay, dans ces dispositions; mais ce n'est pas cela dont il s'agit pour le moment. Vous avez ici-bas toutes vos aises, un clair ruisseau, des domestiques pour cirer vos bottes et battre vos habits. Seriez-vous assez bon pour me prêter....
—Parbleu! dit John Robarts, à qui l'aventure parut plaisante, tout ce que vous voudrez.»
Et il lui porta lui-même son nécessaire de voyage.
«Quant à la capitulation, ajouta-t-il....
—Oh! oh! dit Corcoran, je vous demande un quart d'heure de trêve pour réfléchir et prendre un parti.
—Rien n'est plus raisonnable, reprit l'Anglais.... Et, tenez, capitaine, vous me plaisez, je ne sais pourquoi, car vous avez fait dévorer cette nuit par votre tigre un de mes meilleurs amis, ce pauvre Waddington.
—Vous savez, répliqua Corcoran, que ce n'est pas ma faute, si Louison en a mangé. Cette pauvre bête n'avait pas encore dîné.

—Rendez-vous, répondit Robarts. On ne vous fera aucun mal, non plus qu'à la fille d'Holkar.... Est-ce que vous croyez que je fais la guerre aux femmes?... Est-ce que les Français font la guerre aux femmes?...
—Mon cher Robarts, dit le Breton, ne dépensons pas en des conversations inutiles le quart d'heure de trêve que vous m'avez accordé.»
Robarts s'éloigna. Aussitôt Corcoran commença sa toilette, qui fut assez sommaire, comme on pense, car il veillait toujours sur les Anglais, de peur de surprise.
Mais ses craintes étaient vaines. Personne n'essaya de l'attaquer par trahison.
Enfin ses préparatifs étaient terminés. Il regarda sa montre, le délai fixé expirait. Il voulut du moins, avant de mourir, dire un dernier adieu à la fille d'Holkar.
Quand il s'approcha d'elle, Sita ouvrit les yeux:
«Où suis-je?» demanda-t-elle d'un air étonné. Puis, reconnaissant la pagode et se rappelant les événements de la veille:
«Ah! dit-elle, mon rêve valait bien mieux.... j'étais à Bhagavapour, sur le trône de mon père.... vous étiez à mes côtés....
—Sita, chère Sita, je suis sûr que Sougriva a tenu sa promesse et que votre père va venir à votre secours... Puisse-t-il arriver assez tôt pour vous délivrer! Mais s'il m'arrivait quelque... accident....
—Oh! ne parlez pas ainsi, Corcoran, je sais, je suis sûre que vous serez vainqueur.... Mon songe me l'a dit, et les songes ne sont pas menteurs....
—Eh bien, dit Corcoran, jurez-moi que vous garderez de moi un éternel souvenir.
—Je jure, dit Sita, que je vous...»
Elle s'arrêta et reprit en rougissant:
«.... Que je ne vous oublierai jamais!»
Corcoran qui craignait de s'attendrir, courut à la fenêtre.
Déjà Robarts s'impatientait.
«Eh! capitaine, disait-il, la trêve est expirée, la fête va commencer. Il faut que nous soyons de retour au camp avant dix heures du matin, et il est déjà six heures.
—Je suis prêt.» cria Corcoran.
Et, en effet, il l'était, car il s'effaça très à propos pour éviter une grêle de balles qui tomba tout autour de lui. Les balles s'aplatirent contre le mur sans blesser personne.
Mais, comme les Anglais, pour l'ajuster, étaient forcés de se mettre à découvert, Corcoran mit Robarts en joue, et tira. Le coup partit: la balle fit un trou dans le chapeau de Robarts, et lui enleva une mèche de cheveux.
Robarts recula instinctivement et chercha un abri derrière l'arbre le plus voisin.
«Mon ami, lui cria Corcoran, voilà comment il faut viser quand on s'en mêle, je n'ai voulu que trouer votre chapeau.»
Tout à coup un incident tragique faillit mettre fin à l'assaut et introduire l'ennemi dans la place.
Un des Anglais, se glissant rapidement le long du mur, essaya de passer par la brèche ouverte la veille, et comme Corcoran avait mal barricadé l'entrée, faute de matériaux suffisants, l'Anglais aurait pénétré par là dans la pagode, et, suivant toute apparence, aurait mis fin au combat en frappant le Breton par derrière.
Heureusement, Louison veillait. Cachée derrière le battant de la porte, elle attendait l'Anglais. Tout à coup, d'un violent effort il poussa la barricade, renversa deux ou trois planches mal assujetties et pénétra à moitié dans la place, mais la tigresse le renversa d'un seul coup de patte et le mordit si furieusement à la gorge qu'il rendit le dernier soupir.
Cette vue et le goût du sang avaient mis Louison en appétit, et elle aurait peut-être sacrifié le plaisir de combattre au déjeuner, si un coup de sifflet de Corcoran ne l'eût rappelée à son poste.
Il commençait à s'inquiéter. Aucune nouvelle d'Holkar. Sougriva avait-il rempli sa mission?
Avec cela, ses munitions s'épuisaient.
Dès que Corcoran se montrait à la fenêtre, il était comme une cible pour quarante ou quarante-cinq carabines dont le feu protégeait ceux qui faisaient manoeuvrer la poutre; la grande porte allait céder tout entière. Les gonds étaient à demi descellés.
Corcoran, à travers l'ouverture, tira dans la masse des assaillants cinq coups de revolver. Aux malédictions qui s'élevèrent, il vit bien que les coups avaient porté; mais sa position n'en devenait pas meilleure.
«Montez vite l'escalier! cria-t-il à Sita, et ne vous effrayez de rien.»
Elle obéit. Lui-même la suivit aussitôt. Louison faisait l'arrière-garde.
Il était temps, la porte s'écroula avec un fracas immense, et par la brèche ouverte entrèrent à la fois tous les assaillants.
Mais leur surprise fut grande lorsqu'ils virent Louison seule à découvert sur l'escalier. Derrière elle on entendait le bruit du revolver que Corcoran rechargeait dans l'ombre, car l'escalier était tortueux et cachait Corcoran aux regards.
«Dieu me damne! s'écria Robarts en fureur, c'est un nouveau siége à faire. Rendez-vous, capitaine! toute résistance est impossible.