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Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

DEUXIÈME PARTIE (continued 3)

Reading edition

«Brooke, qui est un spéculateur hardi et aventureux, offrit aux marchands de Singapore de faire pour eux la police de la mer, à condition qu'ils lui donneraient cinquante francs par tête de pirate malais. Le marché fut accepté et scrupuleusement rempli des deux parts.

«Il gagna, dit-on, quelques centaines de mille francs dans ce petit commerce. Sa renommée s'étendit dans l'archipel, et le sultan de Bornéo, qui craignit de fournir à ce philanthrope l'occasion de gagner une prime de plus, lui offrit son alliance et la petite île de Sarawak, où Brooke vit comme un patriarche à cheveux blancs, entouré des bénédictions des peuples. Vois son île et sa maison, qui ressemble à une forteresse, entourée d'un fossé, comme Lille ou Strasbourg. Un de ces jours nous irons lui demander à déjeuner.»

Cependant le jour commençait à baisser.

«Quelle heure est-il? demanda Corcoran.

—Quatre heures trois quarts. Il est temps d'arriver. Nini, si nous tardions davantage, serait capable d'aller se coucher avec monsieur Zozo, et nous souperions mal.... Hop! la frégate! hop! la belle! En avant!»

A ces mots, la frégate, qui semblait comprendre les intentions de son guide, bondit d'un élan nouveau dans l'espace.

«Nous allons en ce moment-ci avec une vitesse de trois cent cinquante lieues à l'heure, dit Quaterquem. Si nous rencontrions le sommet de quelque montagne, nous serions brisés comme un verre de Bohême.... Ah! enfin! nous touchons au but.»

Au même instant, la frégate s'arrêta si brusquement, que les trois voyageurs faillirent passer par-dessus le parapet.

«C'est la faute d'Acajou, dit Quaterquem. Par trop d'impatience de revoir Mme Nini et le jeune M. Zozo, il a arrêté tout à coup la machine, et nous avons failli vider les étriers.... Patience, maître Acajou. Il s'agit, avant tout, de ne pas se casser les jambes.»

Au même instant, deux cris se firent entendre:

«Acajou, massa Quaterquem!... Papa!»

C'étaient Nini et Zozo qui accouraient.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

XVIII

L'île de Quaterquem.

Je ne dirai pas que Nini était la plus belle personne de l'île Quaterquem; ce ne serait pas assez dire, puisqu'elle était seule en l'absence d'Alice. J'irai plus loin, et je proclamerai que Nini était d'une beauté admirable. Il est vrai qu'elle avait la peau noire, mais d'un si beau noir! et les dents étaient si blanches! Le nez était un peu camard, il faut l'avouer, mais si peu! et les yeux étaient si beaux, si noirs, si pleins de tendresse et de douceur! Les lèvres étaient un peu épaisses. Pourquoi non? Aimez-vous mieux les lèvres pincées et serrées qu'on voit sous le nez de tant de Françaises et qui n'indiquent pas, je le crains, une grande bonté de caractère?

Naturellement, tout le reste de la personne était admirablement moulé. Phidias lui-même, qui était, dit-on, un connaisseur, n'aurait pas trouvé mieux.

La beauté de Nini était d'autant plus frappante, qu'elle n'avait pas surchargé sa personne d'ornements superflus.

Si l'on excepte un collier de corail, des pendants d'oreilles d'un grand prix, une dizaine de bagues placées indifféremment aux pieds et aux mains, et quatre bracelets qui entouraient les bras et se faisaient voir au-dessus des chevilles, Nini n'avait rien sacrifié à la vaine gloire. Elle n'avait ni corset, ni crinoline, ni bottines, ni brodequins, ni souliers, ni sabots, ni bas, ni pantoufles, mais elle était vêtue d'une robe de soie rouge qui faisait son orgueil et le bonheur d'Acajou.

Une seule chose lui manquait: c'était un anneau d'or dans son nez, et Acajou déplorait, comme elle, que massa Quaterquem et maîtresse Alice n'eussent pas voulu permettre cet ornement indispensable à la beauté.

Monsieur Zozo, âgé de deux ans à peu près, avait la couleur et la grâce de sa mère, à qui il ressemblait trait pour trait. C'était déjà un luron, fort hardi, qui criait comme un homme et plus qu'un homme, qui mangeait comme un loup, qui faisait claquer son fouet comme un postillon, qui léchait toutes les casseroles, et qui se rendait utile autant que possible en cassant les plats, les verres et les assiettes.

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Du reste, un charmant enfant.

Ses vêtements, moins compliqués que ceux de sa mère, consistaient en une chemise courte qui laissait à nu ses jambes et ses épaules,—et un mouchoir de poche cousu par Mme Nini à la chemise de son fils, afin qu'il ne pût pas perdre l'un sans l'autre.

Du reste, Zozo se mouchait plus volontiers avec la manche de sa chemise qu'avec son mouchoir; mais enfin, le mouchoir étant là, le principe était sauvé.

Nini et Zozo firent aux voyageurs l'accueil le plus joyeux et le plus empressé. Nini se jeta dans les bras d'Acajou et Zozo dans les jambes de Quaterquem.

«Oh! massa Quaterquem! s'écria Nini, nous bien heureux de vous revoir. Nini s'ennuyer beaucoup loin de maîtresse Alice.

—Et de moi? demanda le pauvre Acajou.

—Oh! toi parti, bon débarras,» dit Nini en riant de toutes ses forces.

Mais sa figure joyeuse démentait ses paroles.

«Maîtresse Alice ne reviendra pas avant huit jours, dit Quaterquem. Nini, prépare-nous le souper, et fais de ton mieux pour contenter le maharajah.»

En même temps Quaterquem emmena son ami dans le jardin, pour lui montrer les arbres qu'il avait plantés.

«Acajou, dit Nini, qu'est-ce que maharajah?

—Maharajah? répondit Acajou en se grattant la tête; maharajah? Acajou bien embarrassé. Maharajah, grand prince, riche, puissant, faire couper têtes à volonté et empaler tout le monde.»

A cette description terrible du maharajah, Nini commença à trembler de frayeur.

«Mais, dit-elle encore, qu'est-ce qu'empaler?»

Ici Acajou fit le geste d'asseoir un homme sur un pieu pointu, ce qui fit beaucoup rire Zozo et calma un peu la frayeur que lui causait déjà le mot de maharajah.

Cependant Quaterquem et Corcoran visitaient la maison du haut en bas, ce qui n'était pas bien difficile, car elle ne se composait que d'un rez-de-chaussée flanqué de deux pavillons à ses extrémités, et d'un grenier.

«La cuisine est commode et vaste, comme tu vois, disait Quaterquem. Ce n'est pas moi qui l'ai établie, c'est le révérend Smithson. Aux nombreux fourneaux dont elle est pourvue, on devine que mon vendeur et sa famille étaient doués d'un vaste appétit. Ceci est la chambre d'Alice. Comme le révérend n'attendait pas de visites, il n'a pas pris la peine de construire un salon, quoique, Dieu merci, la place ne manquât pas. Si tu viens t'établir ici, nous ferons un parloir, car Alice, qui est Anglaise de la tête aux pieds, ne me pardonnerait pas d'introduire, même en son absence, un gentleman, fût-ce mon meilleur ami, dans sa chambre à coucher.

«De l'autre côté de la cuisine est la salle à manger. Vois ces dressoirs et ce buffet: ne dirait-on pas qu'ils ont été sculptés pour Catherine de Médicis par un artiste florentin? Eh bien, ils n'ont coûté au révérend, mon prédécesseur, que la peine de les ramasser sur la plage. Ils proviennent de quelque navire inconnu qui les portait sans doute à Melbourne ou dans quelque autre ville australienne.

«Dans le pavillon de droite est ma bibliothèque. Viens voir cela. C'est un magnifique fouillis de volumes de tous les temps, de toutes les langues et de toutes les nations. Tu pourrais y faire, toi qui serais bibliophile si tu n'étais maharajah, des découvertes précieuses.

—Voyons cela,» dit Corcoran avec empressement.

La pièce qui servait de bibliothèque était de beaucoup la plus grande de toute la maison.

Cinquante mille volumes environ garnissaient les rayons de bois de chêne. Naturellement, ces livres de toute origine étaient écrits dans toutes les langues; mais le français et l'anglais dominaient. On voyait là, rangés dans un ordre parfait:

Dix-huit exemplaires de Shakspeare;

Douze exemplaires d'Homère (deux en grec, trois traductions anglaises, cinq traductions françaises et deux allemandes);

Soixante-quinze volumes du Musée des Familles;

Vingt-trois exemplaires de Don Quichotte de la Manche;

Puis des romans sans nombre de Walter Scott, d'Alexandre Dumas, de Paul de Kock, de George Sand, et de quelques contemporains plus jeunes que je ne nommerai pas ici, afin d'épargner leur modestie.

Mais de tous les auteurs morts ou vivants, celui qui paraissait obtenir le plus grand et le plus incontestable succès, c'était (pourquoi le nier, puisque les lecteurs de toutes les nations le proclament?) M. le vicomte Ponson du Terrail. La Bible seule le dépassait. Encore fallait-il remarquer que presque tous les exemplaires de la Bible étaient anglais, et qu'un Anglais digne de ce nom ne voyage guère sans sa Bible.

«A parler franchement, dit Quaterquem, mon mobilier est un vrai bric-à-brac amassé à force de patience par mon prédécesseur. La seule chose qui soit vraiment à moi dans ce mélange singulier d'objets de toute espèce et de toute origine, c'est ce que je vais te montrer.... Acajou!»

Le nègre accourut.

«Laisse là Nini et Zozo, qui goûteront bien les sauces sans toi. Va seller Plick et Plock. Le maharajah veut faire un tour de promenade avant le coucher du soleil.»

Acajou disparut et reparut presque aussitôt.

«Plick et Plock attendent massa Quaterquem,» dit-il.

C'étaient deux beaux petits chevaux de race shelandaise, un peu moins grands que des ânes, mais d'une vitesse, d'une vivacité et d'une beauté de formes vraiment admirables.

Corcoran félicita son ami.

«J'aurais volontiers apporté dans l'île des chevaux arabes ou turcomans, répliqua Quaterquem, mais ma frégate n'est pas encore assez bien aménagée pour cela. Ç'aurait été trop d'embarras.»

Malgré leur petite taille, Plick et Plock étaient de vaillants coureurs, et sur la pelouse de Chantilly on aurait eu peine à trouver leurs égaux, aussi, en moins d'un quart d'heure ils arrivèrent à la pointe méridionale de l'île, et les deux promeneurs mirent pied à terre auprès d'un belvédère, situé sur une colline très-élevée qui dominait l'île tout entière.

Ils montèrent au sommet du belvédère, et Quaterquem montrant la mer qui paraissait paisible:

«Tu vois, dit-il, ce léger remous qui va doucement languir et expirer sur le sable au pied de la falaise; c'est le gouffre dont je t'ai parlé. Ce soir, on dirait un lac d'huile; c'est que nous sommes au moment où la tempête est apaisée. Dans une demi-heure elle va recommencer. Les vagues reflueront vers la haute mer et s'engouffreront dans un vaste entonnoir que tu pourrais distinguer parfaitement d'ici.

«Tourne-toi maintenant, et regarde à ta gauche. Voici mes orangers, mes bananiers et mes citronniers. Voici mes champs et mes prairies, car j'ai de tout dans mes étables, des moutons, des boeufs, des vaches, des poules, des dindons, des cochons surtout; c'est le fruit principal du pays.... Mais tu ne me dis plus rien, maharajah! à quoi rêves-tu?

—Je rêve, dit Corcoran, au dîner que Mme Nini doit être en train de nous préparer. Cette vallée que tu me montres est délicieuse. Le ruisseau qui coule sous les arbres, entre ces rochers de granit, est limpide et profond. La colline boisée l'abrite contre le vent qui vient de la mer; ta maison complète admirablement le paysage; enfin tu dois être heureux ici, et je sens que je serais heureux avec ma chère Sita sous ces ombrages; mais le moment n'est pas encore venu. Se reposer avant la fin du jour est une lâcheté. Par un rare bonheur j'ai peut-être entre les mains le moyen de délivrer cent millions d'hommes, et j'irais m'enfermer dans ta joyeuse abbaye de Thélème! Non, par Brahma et Vichnou, ou je vaincrai ou je périrai, et si la Providence me refuse également la mort et la victoire, eh bien, je ne dis pas non: peut-être... En attendant, allons dîner, car le rôti brûle et la nuit tombe.»

Corcoran ne se trompait pas. En arrivant il aperçut Acajou qui rôdait d'un air inquiet pour avertir que le dîner était servi et que Nini commençait à s'impatienter.

En un clin d'oeil Plick et Plock, dessellés, débridés, s'échappèrent au galop dans la prairie. La beauté du ciel, la douceur du climat, l'absence des voleurs et des bêtes féroces ôtaient tout danger à cette liberté.

En entrant dans la salle à manger, le maharajah fut étonné de l'élégance et de la beauté du service. On ne voyait partout que vermeil, or, argent, ivoire et vieux Sèvres. Tout cela était marqué des initiales les plus diverses. On y trouvait de tout,—jusqu'à des couronnes de comte, de duc et de marquis.

Le dîner était abondant et varié, les sauces exquises. Corcoran en fit la remarque et félicita Nini.

«Ceci n'est rien auprès des conserves, dit Quaterquem. Tout ce que l'univers produit de plus exquis arrive en abondance sur nos côtes par l'invariable chemin du naufrage. J'ai des montagnes de jambons de Reims et de viandes de toute espèce. J'ai fini par ne plus même ramasser ce butin encombrant. Acajou a ordre de ne plus faire collection que de vin et de livres. Ma cave et ma bibliothèque sont, grâce à l'Océan, les plus belles de l'univers. Les vins surtout sont exquis. Tu comprends bien qu'on ne se donne pas la peine d'envoyer de la piquette en Australie; la marchandise ne vaudrait pas le prix du transport. Quant à rapporter tout cela aux propriétaires, outre que je ne sais à qui ces trésors appartiennent, ma frégate n'est pas assez bien outillée pour me permettre de me montrer si généreux. Tout ce qu'elle peut transporter ne va pas au delà du poids de deux mille cinq cents ou trois mille kilogrammes de poids utile. Le poids mort est de quinze cents kilogrammes. C'est te dire que mon outillage sera perfectionné avant peu.... Comment trouves-tu ce vin-là?

—Excellent.

—Mon ami, c'est du vin de Constance de l'année 1811. Je n'en ai que vingt-cinq bouteilles, mais j'ose dire que tous les rois de l'univers se coaliseraient inutilement pour t'en faire boire de pareil. Il y a quinze ans qu'il est dans l'île, étant arrivé en même temps et par la même voie que le révérend Smithson. Mais ce constance n'est rien encore auprès d'un certain vin de Champagne dont je ne connais pas l'origine, mais dont j'ai, Dieu merci, abondante provision. A coup sûr, Jupiter et Bouddah, s'ils savaient ce que c'est, descendraient sur la terre pour trinquer avec moi.»

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie
Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

Ainsi buvant, fumant et causant librement, fenêtres ouvertes, doucement caressés par la brise et par le bruit des vagues, les deux amis sentirent enfin leurs paupières s'appesantir. Voyant que Corcoran ne l'écoutait plus qu'à peine, Quaterquem le conduisit lui-même à la chambre qui lui était destinée.

«Voici des bougies, dit-il, et des livres, si tu veux lire. Voici de la limonade, si tu veux boire. Voici de l'encre et du papier, si tu veux écrire un poëme épique. Bonsoir, oublie tes sujets, tes ennemis, tes projets, ta diplomatie et tout ce qui te donne l'air si préoccupé. Tu es sous le toit d'un ami. Dors en paix.»

Et il sortit sans fermer la porte.

A quoi bon? Quel ennemi avait-il à craindre?

Puis il se coucha lui-même et s'endormit du plus profond sommeil.

Acajou, Nini et Zozo ronflaient de toutes leurs forces. Dans cette île bienheureuse personne n'avait d'insomnie.

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XIX

Rêve du maharajah.

Vers trois heures du matin, Corcoran fut tiré de son sommeil par un rêve épouvantable....

Comme il n'en a donné les détails à personne, pas même à Quaterquem, son plus intime ami, nous serons forcé de garder le secret comme lui-même; mais il fallait que ce rêve fût bien rempli de funestes pressentiments, car, dès le point du jour, le maharajah se leva et alla éveiller son ami.

Quaterquem ouvrit un oeil, étendit les bras en bâillant et dit:

«Eh bien, qu'est-ce?

—Partons.

—Comment! partir? Tout le monde dort, Acajou ronfle, et moi-même, je....

—Alors je vais partir seul.

—Sans déjeuner?... Nini ne te le pardonnerait pas.

—Déjeunons, s'il le faut, pour obéir à Nini; mais souviens-toi que je dois être à Bhagavapour dans l'après-midi. J'ai le pressentiment qu'un affreux danger nous menace. Que le déjeuner soit prêt dans cinq minutes et la frégate dans un quart d'heure.»

Ce qui fut fait.

Mme Nini, très-satisfaite des présents que Corcoran lui faisait (deux châles du cachemire le plus pure, qui avaient appartenu à la sultane favorite de Tippoo Sahib), se jeta dans les bras d'Acajou, qui monta dans la frégate en grognant de toutes ses forces, non sans avoir embrassé Zozo, qui se frottait les yeux avec ses deux poings, et qui sanglotait comme si son père avait dû être fusillé cinq minutes plus tard.

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XX

Grande conversation de Louison et de Garamagrif avec le puissant Scindiah.

Cependant Sita faisait de son mieux les honneurs de son palais à la belle Alice.

Elles allaient toutes deux en palanquin, sous la garde d'Ali et suivies d'une nombreuse escorte, chasser et se promener dans la forêt. Comme par bonheur Sita était brune, tandis qu'Alice était blonde, et comme aussi il n'y avait personne pour les regarder (j'entends qu'il n'y avait que des moricauds), elles n'étaient point rivales, et la beauté de l'une faisait merveilleusement valoir celle de l'autre. De là, en quelques heures, une amitié touchante et cordiale.

Sougriva, chargé du gouvernement en l'absence du maharajah, s'acquittait très-bien de ses fonctions difficiles. Déjà, suivant l'ordre de son maître, il venait d'envoyer l'ordre à tous les zémindars et à tous les députés de se réunir à Bhagavapour. Comme il s'attendait chaque jour à recevoir la nouvelle de l'attaque des Anglais, Corcoran avait voulu convoquer son parlement mahratte, afin de lui demander son appui dans la guerre qu'il allait soutenir.

A vrai dire, Corcoran ne comptait pas beaucoup sur le courage de son parlement ou de ses soldats; mais le parlement lui était utile (à ce qu'il croyait) pour intimider les traîtres, car il se souvenait toujours des révélations qu'il avait lues dans la dépêche adressée par Doubleface à lord Henri Braddock.

Du reste, avec l'aide de Louison, la lutte lui paraissait presque engagée à égales forces. Louison valait une armée. Malheureusement Louison était mariée au seigneur Garamagrif. Louison avait un fils, le jeune Moustache. Louison, devenue mère de famille, avait d'autres intérêts dans la vie, d'autres amis et d'autres ennemis que Corcoran. Grave sujet d'inquiétude.

On se souvient aussi que la paix avait toujours été fort chancelante entre Louison, Garamagrif et Scindiah.

Garamagrif, rallié à grand'peine, était toujours le tigre orgueilleux, sauvage et redoutable que nous avons connu. Il n'avait pas oublié ses anciennes querelles avec Scindiah et ce fameux caillou qui avait laissé sur sa queue une si désagréable cicatrice. Or Garamagrif était très-justement fier de sa beauté; et bien que Louison eût essayé de le consoler en attestant qu'il était plus beau que jamais, il ne s'en faisait accroire et ne cherchait qu'une occasion de se venger.

L'absence du maharajah fut cette occasion, et Garamagrif, qui craignait par-dessus tout la colère de Corcoran, résolut de satisfaire sa vengeance pendant que le maître et Sifflante, sa bonne cravache, n'étaient pas là. De son côté, Louison, rancunière comme toutes les personnes de son sexe, ne jugea pas à propos de l'en détourner.

Quant à Scindiah, toujours sage, prudent et réservé dans ses actions, comme dans ses discours, il s'apercevait bien des mauvaises dispositions de ses compagnons, mais il ne soufflait mot, regardant du coin de l'oeil, s'attendant à tout, et se préparant à leur donner une leçon dont ils se souviendraient longtemps.

Les coeurs étant ainsi aigris, et personne n'ayant assez de crédit et d'autorité pour imposer aux deux tigres et à l'éléphant, la querelle éclata de la manière suivante.

Le jour même où Corcoran et Quaterquem quittaient leur île par le chemin des airs, vers quatre heures et demie du soir,—ou peut-être cinq heures,—Alice et Sita revinrent de la promenade portées par le puissant Scindiah, qui marchait d'un pas lent et lourd, mais sûr et majestueux, et qui les déposa dans la grande cour intérieure, au pied de l'escalier du palais d'Holkar.

A peine étaient-elles rentrées, lorsqu'un rugissement, qui ressemblait à un éclat de rire (mais rire de tigre, ce rire qui fait trembler les lions), éclata derrière Scindiah.

Garamagrif le désignait ainsi aux moqueries de Louison, et tous deux, l'un à droite, l'autre à gauche, regardaient le bon éléphant avec une curiosité maligne et méprisante.

Le rugissement de Garamagrif (autant du moins qu'on peut en juger par le peu qu'on connaît de la langue des tigres) signifiait à peu près ceci:

«Louison, regarde-moi ce gros colosse. As-tu rien vu de plus laid, de plus bête et de plus mal bâti? Aussi tout le monde s'en moque. On lui met sur le dos les charges les plus pesantes. Les ânes eux-mêmes, qui n'ont pas une grande réputation d'intelligence, refusent quelquefois d'obéir; mais celui-ci, fier et heureux, se dandine comme un marquis, et il n'a même pas la grâce d'un charbonnier. Pouah! la vilaine bête!»

A quoi Louison répondit dans sa langue:

«Ami Garamagrif, je reconnais dans ce portrait peu flatteur ton esprit mordant et juste. Tu as le coup d'oeil précis. Ce pauvre Scindiah est fait comme un bloc taillé à coups de hache. Sa peau est sale comme celle du crapaud. Sa tête est lourde, son ventre énorme comme celui d'un banquier trois fois millionnaire; ses jambes sont si courtes, qu'on croirait qu'il les a changées au vestiaire et qu'à la place de celles que la nature lui a données, il a emprunté celles d'un cochon siamois; il ne se lave jamais, aussi est-il plus sale qu'un babouin; ma foi, je ne sais pas quelle est l'éléphante en peine de placer ses affections qui voudra jamais de lui.»

Scindiah, voyant que la conversation commençait ainsi, s'étendit à terre sur ses quatre pattes, et, d'un air indolent, fermant à demi les yeux, prêta l'oreille aux compliments que le seigneur Garamagrif et son épouse lui prodiguaient.

«Ce qu'il y a de pire, continua Garamagrif, encouragé par le calme apparent de son ennemi, c'est que ce gros butor n'est pas seulement idiot, hideux et gourmand, il est encore plus lâche. Regarde-le: il entend bien tout ce que nous disons. Vois s'il ressentira l'outrage comme un gentilhomme de bonne race, qui sait tirer l'épée et défendre son honneur.

—Mais, dit Louison, de quelle épée veux-tu qu'il se serve? à moins que par son épée tu n'entendes ce nez prodigieux qui est si long, si long, qu'on pourrait en faire un pont pour passer le Gange.

—Pour conclure, Scindiah n'est qu'un pleutre.

—Un lâche, ajouta Louison. Et pour preuve, je vais sauter par-dessus, et je parie qu'il n'osera rien dire.

—Bravo! saute.»

Louison fit le saut, comme elle l'avait dit.

Scindiah ne remua pas plus que s'il avait été de granit ou de marbre.

«Parbleu! rugit Garamagrif, il ne sera pas dit que tu auras fait mieux que moi. Tu as franchi Scindiah en large; moi, je vais le franchir en long.»

Et, prenant son élan, il sauta de la queue à la tête.

Mais cette idée ne fut pas aussi heureuse que celle de Louison, car Scindiah, voyant le tigre bondir en l'air, allongea sa trompe par un mouvement si prompt et si adroit, qu'il le saisit au passage, l'enleva malgré ses griffes et le lança sans effort jusqu'à la hauteur du second étage du palais.

A cette vue, Louison poussa un rugissement si terrible, que Sita et Alice, en l'entendant, frémirent de frayeur.

«Séparez-les!» s'écria Sita.

Mais personne n'osait s'approcher.

Seul, le petit Rama, fils de Corcoran, qui jouait sur le tapis avec son ami Moustache, voulut descendre et rétablir la paix; mais Sita le retint.

Quant aux serviteurs du palais, ils tremblaient de tous leurs membres et fermaient soigneusement les portes.

Le premier rugissement de Louison fut suivi d'un second, plus formidable encore. Garamagrif, enlevé par la trompe de Scindiah jusqu'à la hauteur du second étage, avait espéré du moins mettre enfin pied à terre et prendre sa revanche; mais Scindiah ne le permit pas.

A peine fut-il revenu à portée de sa trompe, que l'éléphant le rattrapa et le lança en l'air une seconde fois; puis, s'adossant au mur du palais, pour que Louison ne pût pas l'attaquer par derrière, il continua de jongler avec le malheureux tigre, dont les rugissements furieux fendaient l'âme des personnes sensibles et déchiraient les oreilles des spectateurs les plus indifférents.

Louison ne resta pas inactive, et, comme font les grands capitaines, essaya de tourner l'ennemi.

Mais Scindiah ne la perdait pas de vue et veillait soigneusement sur ses flancs; et quant à ses derrières, grâce au mur auquel il était adossé, il se croyait en sûreté.

Pendant que Louison faisait son plan de bataille, les rugissements de Garamagrif redoublaient. Il semblait dire:

«Vas-tu me laisser périr?»

Enfin elle se décida, prit son élan, fit une feinte sur la gauche; puis, d'un bond, elle tomba sur le cou de Scindiah et commença à lui déchirer l'oreille droite.

Ce fut au tour de Scindiah de crier et de se lamenter. Il laissa tomber Garamagrif à terre et voulut saisir Louison, mais Louison ne lâchait pas prise, et Garamagrif, redevenu libre de ses mouvements, quoique un peu écloppé par sa chute, saisit à son tour l'autre oreille et commença à la mordre à belles dents.

Scindiah, fou de douleur et de rage, aveuglé par le sang qui coulait jusque sur ses yeux, étourdi par les rugissements féroces des deux tigres, perdant même la conscience de ses actions, galopait au hasard dans la cour. C'était un spectacle effrayant.

Enfin, ne pouvant avec sa trompe les saisir tous les deux à la fois et ne sachant par qui commencer, il se roula par terre et chercha à les écraser sous son poids.

Louison, trop agile et trop adroite pour se laisser prendre à ce piége, abandonna sa proie, et Garamagrif lui-même, quoique plus acharné, sentant craquer ses os à chaque mouvement de l'éléphant, lâcha prise.

Il y eut alors une courte trêve.

Chacun avait de nouvelles injures à venger et voulait porter le dernier coup.

Scindiah reprit promptement son poste de bataille et s'adossa encore au mur; mais un nouvel ennemi se présenta, qui vint aggraver sa triste situation.

C'était le tigrillon de Rama, le jeune Moustache qui, de la fenêtre du premier étage, voyait tout le combat et qui, retenu à grand'peine par Rama, avait cru le moment venu de secourir son père et sa mère.

Au moment où Scindiah s'attendait le moins à recommencer la lutte et essuyait en silence, avec sa trompe, le sang qui coulait de ses oreilles, Moustache sauta sur le derrière de l'éléphant et essaya d'enfoncer ses griffes et ses dents dans la cuirasse épaisse qui protégeait son ennemi.

Cette tentative ralluma la fureur de l'éléphant, qui saisit le malheureux Moustache et le lança contre le mur avec une telle force, que si Louison, toujours attentive, n'eût pas été là pour ressaisir à la volée son nourrisson, c'en était fait, hélas! de sa postérité.

Le combat recommença, furieux; mais Louison, occupée de modérer l'impétuosité du jeune Moustache, ne montrait plus le même acharnement.

Quant à Scindiah, sa colère était au comble.

Il y avait dans la cour une énorme barre de fer qui fermait la porte extérieure du palais. Scindiah, négligeant le soin de sa sûreté et ne pensant qu'à sa vengeance, arracha cette barre d'un puissant effort et en porta un coup terrible à Garamagrif, qui lui rongeait en ce moment le dos avec ses dents et ses griffes.

Le coup fut tel, que le tigre eut la queue écrasée et presque séparée du corps. Cette belle queue, alternativement blanche et noire, dont il était si justement fier, pendait désormais comme un poids inerte. Louison en poussa un rugissement de colère et recommença le combat pour son compte.

Mais, au moment où la fureur des deux partis semblait ne pouvoir s'éteindre que dans le sang de l'ennemi, Alice et Sita, qui regardaient les combattants avec une frayeur facile à comprendre, poussèrent un cri de joie:

«Les voila! les voila!»

Presque au même instant la Frégate s'abattit dans la cour avec une promptitude effrayante. Corcoran mit pied à terre, devina tout, saisit Sifflante, sa cravache, ou, comme il l'appelait quelquefois, son juge de paix, et en cingla un coup sur le dos de Garamagrif, qui avait ressaisi Scindiah par l'oreille.

Garamagrif lâcha aussitôt son adversaire, et, poussant un rugissement, il regarda Corcoran avec des yeux pleins de fureur, comme s'il avait voulu le dévorer.

Mais le maharajah le regarda à son tour d'un air qui fit rentrer en terre le pauvre Garamagrif. Épuisé, couvert de sueur, tout sanglant, il vint se rouler sur le sol aux pieds de Corcoran.

Celui-ci chercha Louison, et s'il l'avait aperçue, il est probable qu'elle aurait eu, elle aussi, une petite conversation avec Sifflante; mais elle avait eu le bonheur de voir venir Corcoran et l'esprit de sauter aussitôt à terre; de sorte qu'elle s'avança d'un air modeste et doux, comme une jeune pensionnaire qui vient embrasser son papa au parloir.

Mais il lui jeta un regard sévère:

«A bas, Louison! à bas! Vous êtes indigne de ma confiance! Comment! je vous laisse la garde de mon royaume, de ma femme, de mon enfant, de mes trésors, de tout ce que j'ai de plus précieux au monde, et le premier usage que vous faites de votre liberté est d'étrangler Scindiah!»

Louison, honteuse d'une réprimande si bien méritée, baissa les yeux.

«C'est elle qui t'a cherché querelle, mon pauvre Scindiah, n'est-ce pas?» dit Corcoran.

Scindiah abaissa sa trompe affirmativement.

«Console-toi, mon gros ami, je te rendrai justice.... Et comment a commencé la querelle?»

Ici Scindiah fit avec sa trompe divers mouvements pour indiquer qu'on avait voulu se moquer de lui et qu'il n'était pas éléphant à le souffrir.

«C'est bien, dit Corcoran. Garamagrif passera deux jours au cachot. Toi, Louison, tu seras aux arrêts pour cinq jours.»

Garamagrif essaya d'abord de résister, mais la vue de Sifflante le réduisit bientôt à l'obéissance, et on l'emmena sans tarder dans les cachots de la citadelle, comme un prisonnier de guerre.

Cette affaire importante réglée, le maharajah et son ami montèrent au premier étage du palais et rendirent compte à la belle Sita et à son amie des incidents du voyage. Comme il achevait son récit, on annonça l'arrivée de Sougriva. Il était fort ému.

«Seigneur maharajah, dit-il, un grand malheur nous arrive.

—Qu'est-ce que je te disais? s'écria Corcoran en se retournant vers son ami.... Oh! mon pressentiment de ce matin!»

Puis, prenant à part Sougriva:

«Qu'est-ce? dit-il.

—Seigneur, répliqua Sougriva, nous sommes trahis. La flottille anglaise remonte la Nerbuddah soutenue par un corps de quinze mille Anglais et Cipayes. Le général Barclay doit, avec son armée, se joindre à celle-ci sous les murs de Bhagavapour.

—Oh! pour Barclay, il y a peu de chose à craindre. Quant à l'autre, rien n'est perdu. On l'a donc laissé avancer sans le combattre?

—Seigneur maharajah, le zémindar Uzbek et une partie du corps qu'il commandait ont passé du côté des Anglais.

—Par le Dieu vivant! s'écria Corcoran après un moment de réflexion, je les tiens. Garde ces nouvelles pour toi. Je veux que Bhagavapour apprenne en même temps la trahison et le châtiment. Fais seller mon cheval et préparer mon escorte. Toi, reste ici. Je pars. J'ai assez fait le maharajah; je vais faire maintenant le capitaine Corcoran, et j'espère que tout le monde,—amis et ennemis,—me reconnaîtra.»

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

XXI

Départ.

Quand Sougriva fut parti:

«Eh bien, mon cher ami, dit Quaterquem, que s'est-il passé? As-tu quelque nouveau Barclay à combattre? Le premier me semble assez vigoureusement éconduit pour ne pas revenir de sitôt à la charge.

—Comment! vous avez battu le fameux général Barclay, le héros de Lucknow? demanda Alice.

—Et si bien battu, dit Quaterquem, qu'il doit galoper en ce moment sur la route de Bombay.»

Et il raconta l'incendie du camp anglais.

Mais il ne reçut pas de sa femme les applaudissements qu'il croyait avoir mérités. Alice se montra même très-offensée qu'il eût pris part à cette affaire.

«Ma foi, reprit Quaterquem, je suis resté neutre. C'est Corcoran et ce démon de Baber qui ont tout fait. Je me suis contenté de leur prêter ma voiture.

—Eh bien, cher bien-aimé, dit Alice, s'il vous arrive encore de prêter votre voiture comme vous dites, je vous laisserai seul dans votre île et je retournerai en Angleterre par le plus prochain steamer.

—Diable! fit Quaterquem, on ne peut même pas rendre le plus petit service à un ami sans que les femmes s'en mêlent. Je te promets de ne plus me mêler de rien.»

Moyennant cette promesse, il eut sa grâce; et Corcoran, toujours hospitalier, malgré la sortie qu'Alice venait de faire, lui fit ses adieux avec autant de cordialité que si elle eût poussé Quaterquem à le secourir.

Sita offrit à sa nouvelle amie un collier de diamants d'un prix inestimable. Il avait appartenu à la célèbre Nourmahar, qui fut pendant trois générations la plus belle femme de tout l'Hindoustan, et il avait été conquis par le bisaïeul d'Holkar sur le petit-fils de Nourmahar.

Alice se défendit quelque temps de l'accepter, quoiqu'elle en brûlât d'envie; mais la générosité de Sita lui faisait sentir bien délicatement la dureté qu'elle venait de montrer.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

«C'est le souvenir d'une amie, dit Sita. Si mon cher et bien-aimé Corcoran est vainqueur, je n'aurai pas besoin de ces trésors. L'Hindoustan est à nous. S'il est vaincu, il se fera tuer, et moi je ne lui survivrai pas. Je monterai sur le bûcher, comme ma grand'mère Sita la Videhaine; et, ayant eu le plaisir d'appartenir au plus glorieux des hommes, je me poignarderai moi-même pour le retrouver plus tôt et me confondre avec lui dans le sein de Brahma!»

Sita parlait avec tant de simplicité, qu'Alice vit bien que sa résolution était prise. Elle accepta en fin ce don inestimable et embrassa Sita avec une tendresse véritable. Elle pensait ne la revoir jamais; car, en bonne Anglaise qu'elle était, il lui semblait impossible que Corcoran fût vainqueur. Pour lui, avec une douce et cordiale gravité, il fit ses adieux à Quaterquem et à sa femme et embrassa ses amis en homme résolu à vaincre ou à mourir.

«Mon cher Quaterquem, dit-il au Malouin, je ne sais si je te reverrai. Garde-moi cette caisse en dépôt dans ton île. Si tu apprends qu'il nous soit arrivé malheur, ouvre-la. Ce qu'elle contient est à toi. Si je suis vainqueur, je te la redemanderai.»

Et se penchant à son oreille:

«Ce sont les pierreries du vieil Holkar, dit-il à voix basse. Elles valent plus de quinze millions de roupies. Ce sera, quoi qu'il arrive, l'héritage de Rama. Adieu.

Ils s'embrassèrent encore, et Quaterquem monta dans la frégate avec sa femme. Avant de prendre son essor:

«Madame, dit-il à Sita, je viendrai le 15 mars à Bhagavapour vous chercher, et je vous emmènerai dans mon île, que vous ne connaissez pas. Corcoran, qui sera, je l'espère, débarrassé de toute inquiétude, et qui aura fait sa paix avec lord Braddock, nous accompagnera. Alice va organiser sa maison en conséquence et chercher une femme de chambre. Adieu, cher et ambitieux maharajah. Tu as pris un chemin de traverse pour arriver au bonheur; mais l'expérience te rendra sage. Adieu.»

La frégate s'enleva dans les airs et se dirigea vers l'Orient.

Corcoran, tout pensif, serra sa femme et Rama sur son coeur, monta à cheval avec son escorte et courut au galop dans la direction de l'armée anglaise.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

XXII

A cheval! Mac Farlane! à cheval!

Pendant deux jours et deux nuits, il galopa presque sans relâche, grâce aux relais qu'il avait fait disposer sur toutes les routes. Son escorte harassée l'avait abandonné tout entière après dix-huit heures d'une course effrénée. Corcoran, sans s'étonner, galopait toujours, ne s'arrêtant que pour changer de cheval, manger un morceau de pain et repartant tout de suite.

Vers le matin du troisième jour, il rencontra enfin les fuyards de sa propre armée. Tout couvert de sueur et de poussière, mais fier et intrépide comme on l'avait toujours vu, il les rallia dès les premiers mots.

Un officier supérieur galopait sans l'écouter. Corcoran le saisit au collet, et le retournant de l'autre côté:

«Où vas-tu? dit-il: c'est là qu'est l'ennemi.»

Et comme l'autre, ne le reconnaissant pas, cherchait encore à fuir:

«Si tu fais un pas de plus, je te brûle la cervelle.»

A ce geste, à ce mot, tout le monde s'arrêta épouvanté. On avait reconnu le maître.

«Seigneur, dit l'officier, nous sommes trahis. Pourquoi n'êtes-vous pas venu plus tôt?

—Ne me reconnaissez-vous plus? demanda le maharajah. Qu'on me donne un cheval, et en avant!»

A peine obéi, sans s'inquiéter s'il était suivi, il courut à l'avant-garde.

L'officier n'avait pas menti. Le camp mahratte était dans le plus affreux désordre. L'armée commandée par des traîtres que payait l'or des Anglais, avait été mise en déroute cinq jours auparavant. Trois zémindars avaient donné le signal de la fuite. Deux autres, dont l'un était un Afghan, Usbeck, vieilli au service d'Holkar, avaient passé du côté des Anglais. Le reste, ébranlé par ces fuites et ces défections, avait tourné le dos dès les premières décharges de l'artillerie anglaise.

Enfin tout paraissait perdu.

Mais la vue de Corcoran ranima les courages et fit tourner bride aux fuyards.

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«Halte!» cria-t-il d'une voix retentissante.

Tout le monde obéit à cette voix si connue. Les soldats crièrent:

«Vive le maharajah!»

Il tira du fourreau son sabre, le propre cimeterre du fameux Timour, qui avait passé par héritage à l'invincible Akbar et au pieux Aurengreb. Ce sabre, dont la poignée était enrichie de diamants d'un prix inestimable, avait autrefois donné le signal de la mort de plusieurs millions d'hommes. Il avait été forgé, à Samarkhand, par un armurier de Damas, le célèbre Mohammed-el-Din, qui grava sur sa lame ce verset du Coran:

Dieu est grand! Dieu est puissant! Dieu est vainqueur!

Sa trempe était telle, que Timour, au passage de l'Indus, se levant debout sur sa selle, avait fendu depuis le crâne jusqu'à la ceinture un cavalier afghan, coiffé d'un casque en acier damasquiné.

Quand l'armée le vit resplendir au soleil, personne ne douta plus de la victoire. Les rangs se reformèrent rapidement et l'on suivit le maharajah, qui précédait de vingt pas toute son armée.

La cavalerie anglaise venait de cesser la poursuite et de faire halte pendant la grande chaleur du jour. Croyant n'avoir plus qu'à poursuivre des gens sans armes et sans courage, les Anglais n'avaient pris aucune précaution contre un retour offensif. Ils avaient débridé leurs chevaux et s'étaient assis à l'ombre dans une forêt que traversait la grande route. Bien plus, pour ne pas partager le butin avec leurs camarades, les cavaliers anglais n'avaient pas attendu l'arrivée de l'infanterie. Ils étaient à dix lieues en avant, et croyaient prendre l'armée mahratte jusqu'au dernier homme.

Déjà le second déjeuner était prêt. Les domestiques hindous et parsis déballaient avec soin les provisions de bouche, les pâtés de Strasbourg, les jambons d'York, les bouteilles de claret et de champagne mousseux, les puddings froids. On n'entendait plus que le bruit des fourchettes et le joyeux tintement des verres.

«Eh bien, disait le lieutenant James Churchill, eh bien, capitaine Wodsworth, que dites-vous de notre expédition? Ce fameux Corcoran, qu'on disait si redoutable, n'a pas tenu un instant devant nous.

—Oui, dit l'autre, et pendant que Barclay lui donnait le change, nous avons eu assez de bonheur pour ne rencontrer presque aucune résistance. Mais cela même, mon cher Churchill, me fait douter que nous ayons battu Corcoran. Je le connais. J'étais, il y a trois ans, dans le corps d'armée de Barclay, et je vous jure qu'il nous fit passer un mauvais quart d'heure. Ici, au contraire, grâce à ce brave Afghan....

—Oui, oui, dit le major Mac Farlane, buvons à la santé de l'honnête Usbeck, notre ami, et que Dieu donne toujours de pareils lieutenants à nos ennemis.

—Combien a-t-on payé ce coquin?

—C'est une question que le général même ne pourrait pas résoudre. Je crois que lord Henri Braddock et sa police connaissent seuls le prix de cette marchandise.

—Quel jour pourrons-nous dîner à Bhagavapour?

—Il serait bon, dit Mac Farlane, de ne pas marcher trop vite et d'attendre un peu l'infanterie et le général sir John Spalding.

—Bah! dit Churchill, Spalding est un vieil avare qui craint qu'on ne veuille pas partager avec lui le trésor d'Holkar. Avec trois régiments de bonne cavalerie anglaise, ne sommes-nous pas de force à culbuter la nation mahratte et le maharajah par-dessus le marché?»

A ce moment la trompette retentit.

«Que veut dire ceci? s'écria Mac Farlane.

«A cheval, messieurs, à cheval!» s'écria Wodsworth.

En un clin d'oeil, tous les officiers se levèrent, bouclèrent leurs ceinturons, remirent leurs revolvers à la ceinture et sortirent de leurs tentes.

On commençait à voir des flots de poussière, soulevés par une foule nombreuse qui accourait tout affolée de terreur. C'étaient les valets et les marchands du camp. Tous levaient les bras en l'air en poussant de grands cris:

«Le maharajah! Voilà le maharajah!»

A ce nom, à ce cri redoutable, les officiers anglais eux-mêmes se sentirent émus, et chacun courut à son poste.

Mais avant que les soldats eussent repris leurs armes, et que les rangs fussent reformés, Corcoran arriva comme la foudre sur la cavalerie anglaise. Derrière lui, à vingt pas, ses cavaliers s'avançaient au galop, tenant le sabre d'une main, le revolver de l'autre, et la bride dans les dents.

Sans prendre le temps de décharger son revolver, Corcoran passa au travers des Anglais, pointant à coups de sabre tout ce qui était sur son passage.

Animés par son exemple, les Mahrattes montrèrent un courage dont on les aurait crus incapables le matin. L'arme blanche elle-même, qui produit ordinairement sur les Hindous une frayeur si grande, leur semblait familière, tant l'exemple d'un homme de coeur est puissant sur les autres hommes.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

Cependant le combat resta quelque temps incertain. Les Anglais, étonnés d'abord de l'impétuosité de Corcoran, mais bientôt rassurés par le mépris que leur inspirait l'armée mahratte, se rallièrent promptement, et, malgré la chaleur du soleil, firent preuve d'une rare intrépidité. En peu d'instants, ils sabrèrent les premiers rangs de la cavalerie hindoue, et Corcoran, emporté par son ardeur, se trouva enfermé dans leurs rangs. Déjà il se croyait abandonné et ne pensait plus qu'à vendre chèrement sa vie, lorsqu'un secours imprévu lui rendit la victoire.

Au milieu du fracas des coups de feu, il s'aperçut tout à coup que les rangs de l'armée anglaise s'ouvraient pour livrer passage à des amis inconnus.

A coup sûr, ce n'étaient pas ses Mahrattes; il les voyait déjà reculer, pas à pas, il est vrai, mais continuellement. Qu'était-ce donc? Et qui pouvait-ce être, sinon sa plus chère et sa plus fidèle amie, la tendre, la bonne, la courageuse Louison?

C'était elle en effet. Aussitôt qu'elle s'était aperçue du départ de Corcoran, elle avait résolu de le suivre, oubliant ses arrêts. Elle avait gratté à la porte du cachot de Garamagrif. D'un commun effort, ils avaient renversé cet obstacle impuissant et s'étaient précipités à la suite du maharajah, Louison suivant Corcoran, Garamagrif ne voulant pas se séparer de Louison.

Grâce à son merveilleux instinct elle avait retrouvé sans peine la trace de son maître, et arrivait à propos pour le sauver—l'ingrat!—des mains de ses ennemis.

A dire vrai, dès qu'elle parut, suivie du formidable Garamagrif, les Mahrattes ne lui disputèrent pas le passage. Les Anglais étonnés essayèrent inutilement de serrer leurs rangs et lui tirèrent quelques coups de revolver.

D'un bond Louison sauta à la gorge du colonel Robertson, du 13° hussards, et l'étendit mort sur le terrain. C'est dommage, car Robertson était un officier de grande espérance. Garamagrif, de son côté, tomba sur le major Wodsworth, qui criait à ses hommes:

«Avancez donc, damnés fils de...!»

Il n'eut pas le temps d'achever sa phrase, car le premier coup de dents de Garamagrif lui donna la mort.

Un brave homme, ce capitaine Wodsworth, et qui laissait à Bénarès une veuve et six orphelins bien intéressants; mais que voulez-vous? C'est la guerre.

Quelle que fût la pensée des hussards anglais (s'ils avaient une pensée, ce que j'ignore), leurs chevaux commencèrent à se cabrer si violemment que les cavaliers n'en étaient plus maîtres et que le désordre se mit dans les rangs. Louison et Garamagrif, bondissant toujours, arrivèrent enfin jusqu'au maharajah, qui se défendait seul, adossé à un bananier, et parait de son mieux les coups de pointe.

Il était blessé de deux balles et perdait beaucoup de sang. Une dizaine de cavaliers l'entouraient, cherchant à le prendre plutôt qu'à le tuer.

«Rendez-vous, maharajah, dit l'un d'eux. Vous en serez quitte pour payer rançon.»

En même temps il cherchait à le désarmer, mais Corcoran, d'un coup de son terrible cimeterre, lui abattit le bras droit, et se retournant contre un autre cavalier, il fendit la tête à ce second adversaire.

Cependant il allait succomber, lorsque Louison arriva. Garamagrif la suivait à trois pas de distance, n'osant sans doute se montrer devant son maître après la réprimande qu'il avait reçue l'avant-veille.

A la vue de ces deux auxiliaires nouveaux du maharajah, les cavaliers anglais tournèrent bride en un clin d'oeil et rejoignirent leur régiment qui déjà s'ébranlait. Corcoran les poursuivit, traversa les rangs des hussards anglais entre ses deux tigres et rejoignit son armée.

Les Mahrattes, qui l'avaient cru perdu, poussèrent un long cri de joie et revinrent à la charge. Corcoran, plus prudent cette fois, envoya sur sa droite une partie de sa cavalerie, pour tourner la gauche des Anglais, pendant que son artillerie, placée en potence, les prenait de flanc et de face, et que le gros de l'armée s'avançait sur le centre.

Le général anglais, qui n'avait ni artillerie, ni infanterie pour se soutenir, ordonna la retraite, qui se fit d'abord avec beaucoup d'ordre. Mais les valets du camp, les vivandières, les femmes et tout ce peuple qui suit les armées anglaises dans l'Inde, craignant d'être abandonnés, se précipitèrent dans les rangs de la cavalerie pour se mettre à l'avant-garde des fuyards et rejoindre plus tôt l'infanterie laissée en arrière avec Spalding.

En quelques instants, le désordre fut au comble.

A la fin tout s'enfuit au hasard, et les officiers eux-mêmes ne cherchèrent plus qu'à devancer leurs camarades. Heureux ceux qui étaient bien montés! Ils rejoignirent le général Spalding dès le soir même.

Corcoran, voyant que rien ne tenait plus devant lui, fit faire halte à son armée, et laissa à la cavalerie le soin de poursuivre les fuyards.

«Mes amis, dit-il d'une voix sonore, voilà comment il faut battre les Anglais. Courez sur eux, sabre ou baïonnette en avant, sans tirer, et Vichnou et Siva vous donneront la victoire... Au reste, tout n'est pas fini; mais c'est assez pour aujourd'hui.»

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

Il eut soin de placer lui-même les postes avancés. Puis, se tournant vers Louison qui le regardait fixement et qui attendait un mot d'amitié:

«Entre nous, ma belle, dit-il, c'est à la vie et à la mort. Et toi aussi, Garamagrif, grand batailleur, tu seras mon ami, si tu veux; mais ne va plus chercher querelle à Scindiah.»

Il rentra alors dans sa tente, où d'autres soins l'appelaient. Louison et Garamagrif s'étendirent à l'entrée comme deux factionnaires chargés de veiller à la sûreté du maharajah, et personne assurément ne fut tenté de violer la consigne sans nécessité.

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XXIII

Sir John Spalding.

Le lendemain, dès trois heures du matin, Corcoran fit reprendre les armes à ses troupes et continua la poursuite.

La route était jonchée d'armes, de chevaux et de cavaliers tués et dépouillés. Presque toute la cavalerie anglaise était détruite ou dispersée. Un petit nombre seulement avait pu rejoindre Spalding, qui accourait à marches forcées pour recueillir les fuyards.

Corcoran, apprenant par ses éclaireurs que les Anglais s'avançaient, se porta sur une colline assez élevée qui dominait la plaine, car il n'avait pas grande confiance dans la bravoure de ses soldats, et il voulait s'assurer au moins l'avantage du terrain. Il fit même creuser à la hâte un fossé de dix pieds de large et de trois pieds de profondeur,—non que cette précaution lui parût très-utile, puisque les Anglais n'avaient plus de cavalerie,—mais parce qu'il voulait leur faire croire qu'il se tenait sur la défensive, et les engager eux-mêmes à prendre l'offensive. Son intérêt était, au contraire, d'en finir promptement avec ce corps d'armée, pour courir ensuite sur Barclay et l'accabler à son tour.

La ruse réussit admirablement.

Sir John Spalding était un gros gentleman, gras et bien nourri, très-brave sans doute, mais qui n'avait jamais fait la guerre, et qui n'avait aucune expérience de l'Inde. Sa vie s'était passée en Angleterre, au camp d'Aldershot, à Gibraltar, à Malte, à la Jamaïque; il avait vu le feu, pour la première fois, trois jours auparavant. Toute sa tactique consistait en trois points: ébranler l'ennemi avec l'artillerie, le renverser à coups de baïonnette, et le faire sabrer par la cavalerie.

Par hasard, sa première expérience avait fort bien réussi, de sorte qu'il se regardait comme un Wellington ou un Marlborough. L'ardeur désordonnée de sa cavalerie, qui avait couru sur Bhagavapour sans l'attendre, ne lui causait aucune inquiétude.

A chaque pas, on lui amenait des prisonniers. Toute l'armée du maharajah lui paraissait dispersée sans retour, et l'aurait été en effet sans l'arrivée imprévue et l'attaque impétueuse de Corcoran.

Il se berçait, lui aussi, des illusions qui avaient fait un instant le bonheur de Barclay. Mais, avant tout, il fallait entrer le premier dans Bhagavapour. Entre lui et Barclay, c'était une course au clocher. (Il ignorait encore le désastre de son rival et l'incendie de son camp.)

C'est dans ces dispositions que le rencontra le messager qui apportait la funeste nouvelle de l'échec subi par sa cavalerie. D'abord il n'en voulut rien croire, et comme le messager était Indou, il le fit arrêter, se proposant de le faire fusiller aussitôt que le mensonge serait évident. Puis, quelques cavaliers arrivèrent, et racontèrent la destruction complète de trois régiments de cavalerie européenne.

«Trois régiments! s'écria Spalding, au comble de la fureur. Où est l'âne bâté qui les commandait? Où est le colonel Robertson?

—Mort, général.

—Où est le major Mac Farlane?

—Tué d'une balle dans la tête.»

Spalding se sentait gagner par la consternation générale.

«Vous êtes donc tombés dans une embuscade? demanda-t-il. Il n'y a pas d'exemple d'un désastre pareil.»

Le lieutenant Churchill fit le récit de l'action.

«Au commencement, dit-il, les Mahrattes fuyaient devant nous comme une volée de perdreaux. Mais tout à coup le maharajah est arrivé....

—Le maharajah! dit Spalding, toujours à cheval sur l'étiquette. Sachez, monsieur, que le gouvernement de la gracieuse reine Victoria n'a pas reconnu de maharajah dans le pays mahratte, et qu'il est, par conséquent, souverainement impropre d'appeler de ce nom un aventurier quelconque.»

Churchill baissa la tête, puis il acheva son récit.

Quand il fut terminé:

«Demain, dit Spalding, nous nous mettrons en marche à deux heures du matin. Nous rencontrerons l'ennemi à six, nous le battrons à sept, et nous reprendrons sur-le-champ le chemin de Bhagavapour.»

La nuit suivante, à l'heure indiquée, l'infanterie anglaise se remit en marche. Vingt-cinq ou trente hussards, qui avaient à grand'peine conservé leurs chevaux, servaient d'éclaireurs.

Vers six heures du matin, on arriva à cinq cents pas environ de l'armée mahratte, dont une partie était rangée en bataille, et l'autre dispersée en tirailleurs.

Sir John Spalding, toujours ferme dans ses idées de tactique militaire, commença le feu en lançant quelques volées de mitraille sur la cavalerie de Corcoran, qui se retira en bon ordre à l'abri d'un petit bois et attendit là l'ordre de charger. L'artillerie mahratte répondit à peine au feu des Anglais et, dès le début de l'engagement, se retira dans un pli de terrain comme découragée. Cette artillerie, peu nombreuse d'ailleurs en égard au nombre des troupes, paraissait facile à enlever, malgré les broussailles et les obstacles naturels qui défendaient la position.

«C'est le moment d'aborder cette canaille à la baïonnette, dit sir John Spalding.

—Prenez garde! s'écria le transfuge Usbeck, vous ne connaissez pas le maharajah.»

Sir John Spalding referma sa lunette d'approche, regarda l'Afghan avec un mépris inexprimable et dit:

«Ce n'est pas mon habitude de demander conseil. Churchill, dites aux Highlanders d'avancer.»

Churchill obéit.

Aussitôt on entendit dans la plaine le son des cornemuses et des pibrochs d'Écosse. Les robustes Highlanders aux jambes nues s'avancèrent lentement et en bon ordre comme à la parade, et commencèrent à escalader la colline où les attendait le gros de l'armée mahratte.

Un silence terrible régnait sur la champ de bataille. Les deux artilleries se taisaient; l'anglaise ayant fait place à l'infanterie, et la mahratte ne paraissant pas encore ou disparaissant déjà. On voyait les sous-officiers anglais maintenir l'alignement avec les crosses de leurs fusils. Quant aux Mahrattes, à demi cachés dans les broussailles et les fourrés, ils attendaient le choc avec une terrible anxiété.

Déjà les Highlanders n'étaient plus qu'à dix pas du fossé creusé sur le penchant de la colline, quand tout à coup Corcoran tira son sabre et s'écria:

«En joue! feu!»

Au même instant, quinze cents Mahrattes, couchés à plat ventre, se levèrent à demi et fusillèrent à bout portant les assaillants. Deux batteries masquées, de vingt canons chacune, firent feu en même temps à cinquante pas de distance sur les flancs et les derrières des Highlanders.

En cinq minutes, la colonne fut aux trois quarts détruite. Cependant ceux qui survivaient s'avancèrent avec une intrépidité admirable jusqu'au fossé, le franchirent, culbutèrent les Mahrattes qui l'occupaient, et continuèrent leur marche vers le haut de la colline.

Mais, là, un nouvel ennemi les attendait. Les artilleurs mahrattes, qui s'étaient repliés au commencement de la bataille, reprenaient leur poste sur l'ordre de Corcoran; et de deux régiments de Highlanders fusillés et mitraillés en face, par derrière et sur les flancs, il ne resta pas cinquante hommes valides; encore furent-ils forcés de se rendre.

Pendant ce temps, sir John Spalding voyait avec désespoir la destruction de son infanterie d'élite; mais l'ouragan de mitraille qui balayait la plaine et le pied de la colline, rendait tout secours impossible. Bientôt même il dut songer à couvrir la retraite, menacée par Corcoran.

Le maharajah, jugeant la bataille gagnée au centre, donna ordre à la cavalerie de se déployer sur le flanc de l'infanterie anglaise et de couper ses lignes de communications. Spalding effrayé commanda la retraite, et les Mahrattes saluèrent cet ordre par de longs cris de joie.

C'était la première fois qu'une armée indienne, commandée il est vrai par un Français, voyait fuir une armée anglaise à forces égales. Aussi l'enthousiasme des soldats de Corcoran ne connaissait plus de bornes.

«C'est Vichnou, disait-on. C'est le divin Siva. C'est Rama lui-même qui s'est incarné de nouveau pour défendre son peuple contre ces barbares au teint blanc et à la barbe rouge.»

Corcoran ne s'arrêta pas à écouter son éloge Toujours pressé d'en finir avec Spalding pour revenir vers Barclay, il lança sa cavalerie sur toutes les routes, avec ordre de dépasser l'armée anglaise, d'entasser toutes sortes d'obstacles, pour lui rendre la fuite impossible, et de l'éloigner de la Nerbuddah pendant qu'il suivait Spalding de près avec son infanterie et le harcelait avec son artillerie légère.

Mais celui qui fuit la mort a toujours plus de chances d'échapper que son ennemi n'en a de la lui donner; car l'un pense toujours à se sauver, tandis que l'autre ne pense pas toujours à le poursuivre.

C'est ce qui arriva dans le cas présent.

La cavalerie mahratte s'arrêta pour faire reposer ses chevaux, tandis que les Anglais marchèrent toute la nuit dans la direction de la Nerbuddah, où les attendait la flottille qui devait combiner ses opérations avec celles de l'armée.

Dès le lendemain, de bonne heure, Corcoran que la nécessité de tout ordonner et de tout exécuter par lui-même retardait souvent, reprit lui-même la poursuite, et courut sur les traces de l'ennemi.

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Peine inutile. Spalding avait rejoint la flottille et l'embarquement commençait au moment où le maharajah recommença l'attaque. Les Anglais effrayés abandonnèrent sur le rivage un immense butin, presque tous leurs blessés, quinze cents prisonniers et tous les traîtres qui s'étaient joints à eux quelques jours auparavant, entre autres l'Afghan Usbeck. Puis ils descendirent la Nerbuddah, laissant leur général blessé à mort sur le champ de bataille au moment même où il allait s'embarquer. Un boulet de canon lui avait emporté la tête.

«Pauvre gentleman! dit Corcoran en retrouvant son corps mutilé, ce n'était ni un César ni un Annibal, mais c'était un brave homme, et il a bien fait, ne pouvant pas sauver son armée, de se faire tuer lui-même; car il n'y a rien d'aussi piteux et d'aussi déshonorant que de perdre la bataille de Cannes et de survivre.»

Puis il se fit amener les prisonniers et traita les Anglais avec beaucoup de générosité. Quant aux traîtres qui l'avaient abandonné, il ne voulut pas leur faire grâce.

«Pourquoi m'as-tu trahi? demanda-t-il à Usbeck.

—Grâce, seigneur maharajah! s'écria l'Afghan.

—Qu'on le fusille,» dit Corcoran.

Et il traita de la même manière neuf autres zémindars qui avaient suivi l'exemple d'Usbeck.

«Plus le traître est haut placé, dit-il, plus la rigueur est nécessaire.»

Ces exemples donnés, il laissa le commandement de l'armée à l'un de ses lieutenants et reprit en toute hâte le chemin de Bhagavapour, car partout où il n'était pas, ses affaires allaient toujours mal. Louison et Garamagrif, qui l'avaient si bien servi, obtinrent la permission de le suivre.

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XXIV

Discours du trône. Sita prisonnière.

Corcoran arriva à Bhagavapour la veille du jour où s'ouvrit la session de son Corps législatif. Par un rare bonheur, il n'avait que des victoires à raconter à son peuple, et quoique le danger fût encore très-grand, cependant les victoires passées et présentes répondaient de l'avenir.

Dès le lendemain, à sept heures du matin (car, à cause du climat et de l'ardeur du soleil, les séances devaient être terminées chaque jour à dix heures), il s'avança, monté sur Scindiah, avec Sita et Rama, et ouvrit la session suivant le cérémonial accoutumé.

Voici quelques passages de son discours:

«Citoyens libres du pays mahratte,

«C'est toujours avec un nouveau plaisir que je me retrouve au milieu de vous.

«Depuis la dernière session, Brahma a daigné bénir nos efforts et notre prospérité n'a fait que s'accroître. Le commerce, l'agriculture, l'industrie ont fait des progrès prodigieux, dus surtout, nous devons le reconnaître, à l'initiative individuelle et à la liberté d'action dont vous jouissez.

«Mais un peuple n'est pas digne de la liberté lorsqu'il ne sait pas la défendre par les armes. J'ai dû repousser l'invasion d'un voisin ambitieux et perfide. Avec la permission et la protection de Brahma, j'ai su punir les traîtres et repousser l'ennemi. Il dépend encore de lui de faire la paix à des conditions honorables; mais s'il persiste dans son dessein, il subira la peine de son iniquité.

«Mon ministre de l'intérieur, Sougriva Sahib, est chargé de vous proposer un plan de budget. Vous remarquerez qu'il n'est question ni d'augmenter les impôts, ni d'en créer de nouveaux, ni d'émettre un emprunt. Grâce à Vichnou, malgré les charges que la guerre nous impose, le Trésor est encore rempli, et Sougriva Sahib est chargé de l'agréable mission de vous proposer la suppression de tous les impôts indirects dont la perception est si coûteuse.

«Citoyens libres du pays mahratte, que la sagesse du divin Vichnou préside à vos délibérations!»

Puis il présenta la belle Sita et le petit Rama à son peuple. Tout le monde cria:

«Longue vie au maharajah! Qu'il soit béni, lui et toute sa postérité!»

Et Corcoran rentra dans son palais.

Ces acclamations étaient sincère, et cependant l'orage grondait sur sa tête. Les zémindars qui l'avaient trahi comptaient plus d'un complice dans l'assemblée. L'inflexible justice de Corcoran lui faisait, parmi les grands seigneurs, des ennemis redoutables.

Au moindre revers on était prêt à proclamer sa déchéance. Heureusement la victoire récente qu'il avait remportée sur les Anglais intimidait ses adversaires.

Cependant les succès passés n'éblouissaient pas le maharajah. Il voyait fort bien que le peuple indou n'était pas encore prêt à la révolte, et, quoique incapable de craindre pour lui-même, il tremblait quelquefois pour sa femme et son fils.

Un matin, Baber vint lui faire sa cour.

Baber enrichi était maintenant un seigneur.

Il se présenta, la tête haute, le regard content, sincère, doux et calme, comme il convient à un honnête homme qui a fait fortune sur la grande route et au coin des bois.

«D'où sors-tu, chenapan? demanda le maharajah.

—Seigneur, dit Baber d'un ton modeste, j'ai reçu hier les cent mille roupies que vous avez daigné m'assigner sur le trésor de Votre Majesté.

—Et où vas-tu?

—Où Votre Majesté daignera m'envoyer.

—Ah! ah! Tu prends goût aux missions diplomatiques?... Eh bien, te sens-tu le courage de retourner au camp des Anglais?

—Pourquoi non, seigneur? Parce que je suis devenu riche, croyez-vous que je sois devenu poltron?

—Et tu me rapporteras des nouvelles de ton ami Barclay?

—Autant qu'il vous plaira, seigneur maharajah. Est-ce tout?

—Va, pars. Voici un bon de vingt mille roupies sur mon trésorier.

—Ah! seigneur maharajah, s'écria Baber avec un enthousiasme qui n'était pas feint, vous serez toujours le plus généreux des hommes, et il y a plaisir à se faire tuer à votre service.»

L'Indou se prosterna de nouveau, élevant vers le ciel les paumes de ses mains, et partit.

Le lundi suivant il était de retour.

«Seigneur maharajah, dit-il, tenez-vous sur vos gardes. Barclay a reçu des renforts, des chevaux, des vivres, des munitions et de l'artillerie. Son armée est augmentée d'un tiers; on veut vous porter un coup décisif avant que l'Europe apprenne la défaite et la mort de sir John Spalding. Barclay va franchir la frontière demain ou après demain. Vos généraux ont perdu la tête. Le vieil Akbar ne répond rien quand on l'interroge et ne donne aucun ordre....»

Aussitôt Corcoran fit préparer ses chevaux. Il allait partir et rejoindre l'armée.

Sita voulut le suivre.

«Je veux vivre ou mourir avec toi, dit-elle. Ne m'envie pas le bonheur de t'accompagner.

—Qui prendra soin de Rama?» demanda Corcoran.

Mais Rama voulut à son tour suivre sa mère.

«Au fait, pensa Corcoran, la lutte qui s'engage est décisive. Si je laisse Sita et Rama à Bhagavapour, je craindrai toujours pour eux quelque trahison. Autant vaut les emmener avec moi.»

Naturellement Scindiah était aussi du voyage, ainsi que Garamagrif et Louison, car Rama voulut tout emmener, même son ami Moustache. Après quelques objections, le maharajah se laissa fléchir, et, précédant lui-même de cinq jours le reste de la caravane, il leur donna rendez-vous au camp et partit seul pour prendre le commandement de l'armée. Sougriva fut chargé, comme à l'ordinaire, de le remplacer en son absence.

Il était temps que Corcoran arrivât, car les renseignements de Baber n'étaient que trop vrais. Barclay avançait à grands pas dans le pays mahratte, et l'armée de Corcoran reculait toujours sans livrer une seule bataille. Les soldats se décourageaient, murmuraient et commençaient à déserter.

C'est alors que le maharajah se présenta seul, à cheval, suivant sa coutume, à l'entrée du camp.

C'était le matin, et toute l'armée, ranimée par sa présence, ne demanda plus qu'à se battre.

Mais Corcoran ne voulait rien hasarder. Ses soldats n'étaient pas encore assez exercés et assez aguerris pour aborder sans frémir la redoutable et solide infanterie anglaise. Il fallait donc, avant tout, en harcelant l'ennemi par de fréquentes escarmouches, donner aux Mahrattes plus de confiance en eux-mêmes. Plus tard il serait toujours temps de livrer une bataille décisive.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

Corcoran suivit ce plan avec une persévérance extraordinaire. Il creusa des retranchements, construisit des redoutes, entoura son camp d'un fossé profond, le garnit de palissades au travers desquelles se montraient les gueules de deux cents canons. Puis, à la tête de sa cavalerie montée sur des chevaux berbères et turcomans, sobres, prompts, légers et durs à la fatigue, il battit tout le pays, enleva les convois qui approvisionnaient le camp anglais, et réduisit Barclay presque à la famine.

Celui-ci, éloigné de Bombay, sa base d'opérations, était fort inquiet. Les vivres manquaient. Il recevait tous les jours de lord Braddock des dépêches qui l'avertissaient de se hâter, afin que le bruit de sa victoire couvrît l'échec désastreux de sir John Spalding. Cependant il n'osait pas donner l'assaut au camp retranché, et sa cavalerie, privée de tout, ne pouvait atteindre celle de Corcoran, qui se montrait chaque jour en vingt endroits différents.

Un funeste incident, qui devait amener le dénoûment de cette longue histoire, tira enfin Barclay d'embarras.

Un soir, comme Corcoran rentrait au camp après une escarmouche assez vive, Baber se présenta et annonça que Sita, Rama, Scindiah, Louison et Garamagrif venaient de tomber au pouvoir de l'armée anglaise.

A cette terrible nouvelle, Corcoran fut saisi d'un désespoir si profond, qu'on craignit un instant qu'il ne voulût se brûler la cervelle. Quoi! Tant de travaux perdus! tant de sang versé inutilement! tant de grands projets renversés en un jour!

Cependant telle était la force d'âme du maharajah, qu'il ne perdit pas une minute à se plaindre du sort.

«D'où tiens-tu cette nouvelle? demanda-t-il à Baber.

—Hélas! seigneur maharajah, j'ai été témoin de tout. Vous étiez parti depuis une heure avec la cavalerie. La reine, justement impatiente de vous revoir, sortit du camp pour aller à votre rencontre. Malheureusement, nous tombâmes dans un parti de cavalerie anglaise. Notre escorte prit la fuite. Alors je me glissai comme je pus entre les jambes des chevaux et je revins ici sous une pluie de balles.»

Corcoran réfléchit un instant.

«Qu'est devenue Louison? demanda-t-il.

—Seigneur, Louison, Garamagrif et Scindiah n'ont pas quitté un instant Sa Gracieuse Majesté.

—Si Louison est vivante, tout est sauvé.»

Cependant, avant d'essayer de délivrer par la force sa femme et son fils, Corcoran écrivit et envoya par un parlementaire au général Barclay la lettre qui suit:

Au camp, devant Kharpour. «Monsieur,

«Un gentleman anglais ne fait pas la guerre à des femmes et à des enfants. On me dit qu'un hasard déplorable a mis aujourd'hui dans vos mains ma femme et mon fils. J'espère que vous ne refuserez pas de leur rendre la liberté, ou tout au moins de traiter avec moi d'une rançon convenable.

«Agréez, je vous prie, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée,

Maharajah Corcoran Ier.

«Donné l'an troisième de notre règne et le quatre cent trente-trois mille six cent-unième de la neuvième incarnation de Vichnou.»

Une heure plus tard, Corcoran reçut la réponse suivante:

Le général Barclay à M. Corcoran, se disant maharajah de l'empire mahratte. «Monsieur,

«Comme vous le dites avec raison, un gentleman anglais ne fait pas la guerre aux femmes et aux enfants; mais je croirais manquer à tous mes devoirs envers mon pays et le gouvernement de ma gracieuse souveraine, si je rendais la liberté à la fille d'Holkar, à votre femme, monsieur,—à moins que vous n'acceptiez d'abord les conditions suivantes:

«1º L'armée mahratte sera licenciée aujourd'hui même et renvoyée dans ses foyers;

«2º Le soi-disant maharajah abdiquera immédiatement entre les mains du gouverneur anglais;

«3º Le soi-disant maharajah remettra au général Barclay une liste, certifiée véritable et sous serment, de tous les biens, meubles et immeubles composant la succession d'Holkar, pour, desdits biens meubles et immeubles, être disposé ainsi qu'il conviendra audit général;

«4º La citadelle de Bhagavapour et toutes les forteresses du royaume seront remises à l'armée anglaise avec les arsenaux, les armes, les vivres et les munitions de toute espèce qui s'y trouvent actuellement;

«5º Enfin, en échange de toutes les conditions ci-dessus, le soi-disant maharajah recevra du gouvernement anglais une pension annuelle de mille livres sterling (vingt-cinq mille francs), s'engageant (bien entendu) ledit soi-disant maharajah à ne plus revenir dans l'Inde, ni lui, ni sa femme, ni son fils, avant une période qui ne pourra être moindre de cinquante ans.

«Si ces conditions paraissent convenables (comme je l'espère) à monsieur Corcoran, j'oserai le prier de faire un double du traité dans les deux langues et je m'offre à signer avant la fin du jour.

«Le traité conclu sur ces bases, je serai heureux de faire plus ample connaissance avec monsieur Corcoran et de serrer la main à un gentleman pour lequel j'ai toujours professé la plus profonde estime.

«John Barclay, «Major général des armées de Sa Majesté Britannique, «Au camp, 14 mars 1860.»

Corcoran froissa le billet avec indignation.

«Abdiquer! trahir les Mahrattes! me laisser dépouiller! accepter une pension du spoliateur! et il a l'effronterie, si j'accepte, de m'offrir son estime! Eh bien, je vais, moi, lui offrir quelque chose à quoi il ne s'attend pas.»

Et il renvoya sans réponse le parlementaire anglais.

Le soir, dès que la nuit fut tombée, Corcoran réunit cinq cents cavaliers d'élite, fit envelopper les pieds des chevaux avec du feutre et de la laine, afin d'étouffer le bruit de leur marche, et partit au pas avec son escorte.

Baber servait de guide.

Quoique la nuit fût très-sombre, l'armée anglaise était sur ses gardes et s'attendait à une attaque. Barclay ne tenait qu'à moitié ses prisonniers, car bien qu'ils fussent au milieu du camp anglais, la présence des deux grands tigres et de l'éléphant effrayait les plus intrépides. On avait bien pensé à leur livrer bataille; mais, dans la mêlée, les balles, qui ne connaissent personne, pouvaient frapper Sita ou Rama, ce qui aurait rendu la guerre inexpiable, car Corcoran ne pouvait plus pardonner, et Barclay n'était pas assez sûr de la victoire pour s'exposer à une chance si dangereuse.

Au «Qui vive?» des sentinelles anglaises, Corcoran répondit par son cri de guerre: «En avant!» et s'élança au grand trot dans le camp ennemi. Il apercevait de loin la masse énorme de Scindiah, qui se détachait sur la lumière projetée par les feux du bivouac. Il jugea, et avec raison, que Sita devait être là, et il y courut.

Ses cavaliers le suivirent d'abord avec assez de résolution; mais les Anglais ayant fait une décharge générale qui abattit une cinquantaine d'hommes et de chevaux, les Mahrattes, craignant mille pièges, commencèrent leur retraite et abandonnèrent leur chef.

Corcoran courait le plus grand danger. Son cheval venait de tomber, frappa d'une balle à la tempe. Le maharajah fut précipité à terre, et sa tête rencontra un piquet de bois qui servait à tendre la toile des tentes. Le choc fut si rude et si douloureux, qu'il s'évanouit.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

XXV

Corcoran et Louison forcent le blocus.

Dix minutes après, Corcoran reprit ses sens. Il sentit une chaude haleine sur son visage; il se souleva un peu sur un bras, mais avec précaution, de peur d'attirer l'attention des soldats anglais, et reconnut Louison.

C'était elle, en effet.

La tigresse avait deviné tout ce qui venait de se passer. Elle avait entendu le cri de guerre de Corcoran; elle avait vu la tentative des Mahrattes pour pénétrer dans le camp anglais, et leur fuite; elle connaissait trop Corcoran pour croire qu'il pouvait reculer. Elle avait donc cherché son ami, et l'avait trouvé évanoui à côté de son cheval mort.

Elle aurait pu appeler au secours; elle avait bien trop d'esprit pour cela: elle se voyait entourée d'ennemis. Elle se contenta de lécher Corcoran jusqu'à ce qu'il revînt à lui; puis, lorsqu'il eut répondu à ses caresses, elle le prit avec ses dents au collet, le jeta sur son dos, comme une mère fait de son enfant, et, en trois ou quatre bonds, l'apporta aux pieds de Sita.

Dire l'étonnement et la joie de la belle Sita serait impossible: elle se jeta dans les bras de son époux sans pouvoir parler.

Malheureusement l'arrivée de Corcoran ne diminuait pas le danger, au contraire. A la tête de son armée, il pouvait peut-être dicter la loi; prisonnier dans le camp ennemi, il devait la subir.

Quand il eut raconté tous ses efforts pour délivrer Sita, elle lui reprocha doucement son entreprise si téméraire.

«Elle n'a été téméraire, dit-il, que parce que cette lâche canaille n'a pas voulu me suivre.... Au reste, nous voilà ensemble. Je suis très-fatigué, les blessures que j'ai reçues en combattant contre sir John Spalding ne sont pas encore guéries. Je vais dormir... Louison, ma bonne amie, fais le guet avec Garamagrif.»

Rama s'endormit dans les bras de son père aussi paisiblement que dans le palais d'Holkar.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

Mais peu d'heures après, au point du jour, la diane réveilla tout le camp, et l'on aperçut alors les traces sanglantes du combat de la nuit.

Barclay, qui se doutait bien que le maharajah était, suivant sa coutume, à l'avant-garde, s'étonna que l'attaque n'eût pas été conduite avec plus de vigueur; mais ce qui l'étonna encore davantage, ce fut un grand tumulte qui paraissait régner dans l'armée des Mahrattes, ordinairement silencieuse et bien disciplinée.

Il en eut bientôt l'explication. Un soldat mahratte déserta, courut au camp des Anglais, et leur annonça que Corcoran avait été tué pendant l'attaque de la nuit.

«Cette fois, pensa Barclay, je suis sûr de devenir lord, et mistress Barclay sera lady Andover.»

En même temps il donna ses ordres pour l'assaut.

Mais, au moment où la première colonne commençait l'attaque, un officier s'avança, chapeau bas, vers le général, et le prévint qu'on venait de retrouver le cheval mort de Corcoran, mais non le maharajah lui-même.

«Qu'importe, s'il est mort?» dit Barclay.

Cependant, et par réflexion, il ordonna de doubler la garde qui veillait autour du palanquin de Sita, pour empêcher sa fuite. Puis il fit avancer la seconde colonne avec ordre de soutenir la première pendant l'assaut.

Tout à coup il entendit des cris et une décharge de coups de fusil dans l'intérieur de son propre camp.

C'était Corcoran qui forçait la ligne de blocus formée par les Anglais autour du palanquin de Sita.

En un clin d'oeil il sauta sur un cheval sans maître, se plaça dans une sorte de carré formé par Louison, Garamagrif, le petit Moustache et Scindiah, et rompit le cordon des gardes du camp.

Corcoran aurait bien voulu rentrer dans le camp mahratte; mais il fallait franchir, sous le feu de l'armée anglaise, une plaine d'un quart de lieue, et le précieux bagage qu'il traînait à sa suite ne pouvait pas, comme lui, s'exposer de gaieté de coeur aux balles et aux boulets.

Il le sentit, et, apercevant à quelque distance un rocher isolé où l'on montait par une pente douce, il y courut avec sa petite caravane.

L'ennemi allait s'élancer à sa poursuite; mais Louison et Garamagrif, qui formaient l'arrière-garde, grincèrent des dents d'une façon si menaçante, que les Anglais attendirent les ordres de leur chef.

Barclay, en ce moment-là même, aperçut ce qui se passait et la fuite de Corcoran. Aussi sans se préoccuper de la poursuite des Mahrattes, mis en déroute au premier choc, il jugea que l'essentiel était de s'emparer de leur chef, et fit sommer Corcoran de se rendre.

Deux bataillons d'infanterie, un escadron de cavalerie et trois pièces de canon entourèrent de tous côtés le rocher sur lequel Corcoran s'était réfugié.

«Prisonnier des Anglais, jamais! s'écria Corcoran.

—Eh bien, feu!» commanda Barclay.

Mais le maharajah, Sita et Rama étaient à l'abri derrière un rempart de pierres énormes. Le seul intervalle qu'il y eût entre les blocs était rempli par la carapace immense et invulnérable du bon Scindiah. Les balles glissèrent sur cette cuirasse naturelle, et s'aplatirent contre les roches. Scindiah ne prit d'autre précaution que de cacher ses oreilles à l'ennemi.

Une seconde décharge n'eut pas plus de succès.

«A l'assaut! commanda Barclay, furieux. Qu'on le prenne ou qu'on le tue!

—Je ne serai ni pris, ni tué, général,» dit la voix railleuse de Corcoran.

En effet, les assaillants ne pouvaient monter que par un sentier très-commode, mais étroit, ce qui donnait un grand avantage à la défensive.

Le premier qui parut sur la plate-forme était un sergent du pays de Galles, nommé James Bosworth. En arrivant, il fit feu trop précipitamment, et à bout portant, sur le maharajah qui releva le canon du fusil: la balle se perdit en l'air; mais, en même temps, Corcoran fit sauter la cervelle au Gallois d'un coup de revolver.

Un second assaillant eut le même sort. Un troisième grimpait sans être aperçu, lorsqu'un coup de griffe de Louison lui brisa les vertèbres cervicales et l'envoya en purgatoire.

Garamagrif faisait merveille. Il n'avait qu'un coup, un seul, mais infaillible: d'un coup de dents il tranchait l'artère carotide de son ennemi. Quant à Scindiah, trois soldats ayant voulu se glisser entre le rocher et lui pour frapper Corcoran par derrière, il s'appuya doucement sur les soldats et les aplatit net contre le mur.

«Après tout, dit Barclay, ce n'est pas la peine de sacrifier tant de braves gens pour venir à bout d'un entêté. Qu'on le garde à vue: il n'a pas de vivres, il sera bientôt forcé de se rendre.»

En effet, si Louison et Garamagrif avaient pris un à-compte sur les soldats, Scindiah, habitué à manger chaque jour cent vingt ou cent trente livres d'herbes et de racines commençait à bâiller terriblement. Depuis vingt-quatre heures, ni Corcoran, ni Sita, ni même Rama, n'avaient mangé. Grave sujet d'inquiétude!

Ce supplice dura jusqu'à la nuit. Corcoran, à bout de ressources, ne savait plus à quel saint se vouer. Devait-il se rendre? Cette idée révoltait son orgueil. Devait-il périr? Que deviendraient Sita et Rama? Devait-il les abandonner à la merci de l'ennemi, bien certain, d'ailleurs, que les Anglais ne leur feraient aucun mal! Mais que dire d'Hector qui laisse emmener Andromaque et Astyanax en servitude?

Comme il se livrait à ces pensées, il leva les yeux vers le ciel pour demander conseil à Dieu, et vit quelque chose de fort extraordinaire.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

XXVI

Secours imprévu. La mort de deux héros.

C'était, à ce qu'il lui sembla d'abord, un objet de dimension extraordinaire et d'une extrême mobilité. Puis, l'objet se rapprochant toujours, il crut voir un oiseau gigantesque qui descendait rapidement sur sa tête. Puis, enfin, il reconnut la Frégate et la voix joyeuse de son ami Quaterquem. Jamais les naufragés de la Méduse, apercevant enfin une voile sur le désert immense de l'Océan, ne ressentirent une joie pareille.

«Dis-moi donc, cher ami, s'écria Quaterquem, que fais-tu là avec tes tigres, ton éléphant, ta femme, ton fils et quinze cents badauds anglais qui dorment autour de toi avec des mines de gendarmes?

—Mon bon Quaterquem, dit Corcoran en l'embrassant, commence par prendre Rama et Sita dans ta Frégate et fais-les souper tout de suite, car ils n'ont rien mangé depuis trente-six heures.

—Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou, pas mangé, petit blanc! Tranche de pâté, bon vin, faire plaisir à petit blanc.»

Ces deux mots divins: «tranche de pâté,» éveillèrent tout d'un coup Rama, qui se mit à souper de très-bon appétit. Sita elle-même ne fit pas de cérémonie, non plus que Corcoran, qui, la bouche pleine, raconta ses aventures à son ami.

«Je me doutais bien, dit Quaterquem, que tout cela finirait mal. Cependant je ne croyais pas que mes pressentiments se réaliseraient si tôt. Ce matin, j'ai quitté mon île, avec Acajou, pour venir chercher Sita et toi. Alice vous attend. Je descends à Bhagavapour. Sougriva m'apprend que tu es à l'armée et que tu as déjà vaincu un général qui s'appelle, je crois, Spalding ou Spolding. Naturellement, je l'en félicite, et je viens te chercher ici. Point du tout: je vois ton armée toute débandée; on me dit que tu as été tué hier dans une échauffourée; j'accours pour te donner au moins la sépulture. Je m'informe: on me dit que tu vis encore. Je remonte dans les airs, je cherche et enfin je t'aperçois perché sur ton rocher. Allons, viens avec nous; je vais te ramener où tu voudras, dans mon île ou même à Bhagavapour, si cela te convient mieux.

—Non, je n'en aurai pas le démenti! s'écria Corcoran. Tu emmèneras Sita et Rama; mais moi, je veux sortir d'ici par mes seules forces, et défier cet insupportable Anglais.

—Il est fou! dit Quaterquem, mais il est encore plus Breton, c'est-à-dire entêté.... Le voilà qui veut traverser l'armée anglaise! Y songes-tu?

—J'y songe si bien, que si tu veux planer un instant au-dessus de ma tête, tu me le verras faire avant un quart d'heure. D'ailleurs, crois-tu que je veuille abandonner à l'ennemi Louison et Scindiah? Ce serait une noire ingratitude.»

Les prières et les embrassements de Sita ne purent fléchir la résolution de Maharajah. Il attendit patiemment que Quaterquem fût parti avec la Frégate, et, resté seul sur le rocher, il éveilla doucement Scindiah, qui dormait en rêvant au bonheur de manger de la paille de riz ou de la canne à sucre.

Louison descendit la première pour éclairer la route. Corcoran venait après elle, ayant Scindiah à sa droite et Moustache à sa gauche. Le terrible Garamagrif fermait la marche.

Mais une caravane si nombreuse ne pouvait passer inaperçue au milieu de l'armée anglaise. Une sentinelle donna l'alarme et fit feu.

La balle atteignit Garamagrif dans le flanc gauche. Il fit un bond terrible, poussa un rugissement, et, saisissant le soldat à la gorge, il l'étrangla net.

Mais, au bruit, à la lueur du coup de feu, tout le bataillon s'éveillait et reconnaissait Corcoran.

Celui-ci prit résolûment son parti, et, tenant son sabre d'une main, son revolver de l'autre, tantôt faisant feu, tantôt sabrant, précédé et suivi de ses trois tigres, il arriva jusqu'à la ligne anglaise; là, il se crut en sûreté.

Malheureusement les feux qu'on allumait de tous côtés éclairaient sa course, et les Anglais le saluèrent d'une décharge d'artillerie mêlée de coups de fusil.

Il se retourna: Garamagrif et Scindiah venaient d'être frappés à mort, l'un d'une balle qui l'atteignit au coeur, et l'autre d'un boulet de canon. La mort réconcilia les deux adversaires. L'intrépide Garamagrif jeta un dernier regard de mépris sur le lâche ennemi qui l'attaquait par derrière, et mourut. On peut dire de lui ce que le poète a dit des braves tombés au champ d'honneur:

L'ennemi, l'oeil fixé sur leur face guerrière, Les regarda sans peur pour la première fois.

Louison, immobile et consternée, les yeux pleins de larmes, contempla quelques instants en silence ce fier Garamagrif, ce compagnon de sa vie. Elle se rappela les joies du passé, et parut vouloir ne pas l'abandonner; mais, sur un geste attendri de Corcoran, qui l'embrassa et lui montra le pauvre Moustache devenu orphelin, elle résolut de vivre.

L'approche de la mort n'ébranla pas la belle âme de Scindiah. Comme il avait toujours cherché la justice et fui l'iniquité, il attendit sans inquiétude la fin de ses souffrances. Modeste autant que bon, aimable, doux et sincère, il a laissé dans le coeur de ses amis une mémoire qui ne périra jamais.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

XXVII

Des traîtres! Toujours des traîtres!

La nuit sauva Corcoran et Louison. La cavalerie anglaise, craignant quelque piége, n'osa les poursuivre hors de l'enceinte de son propre camp, et le maharajah s'empara d'un cheval qui était attaché à un piquet des grand'gardes. En un clin d'oeil il se mit en selle, et partit au galop.

Louison resta quelque temps indécise. Elle voulait venger son cher Garamagrif, elle voulait suivre Corcoran.

«Console-toi, ma chérie, dit le maharajah, tu le retrouveras dans un monde meilleur. Avant tout, il faut rejoindre l'armée. Cette nuit le salut, et demain la vengeance.»

Tout en galopant, son cheval fit un écart qui faillit le désarçonner. Un objet informe s'élevait dans l'ombre et semblait demander grâce.

Corcoran arma son revolver.

A ce bruit sec et inquiétant, l'objet informe s'aplatit sur le sol en poussant un cri de frayeur:

«Seigneur! Grâce! Pardon! Grâce!»

Corcoran mit pied à terre.

«Qui es-tu? dit-il. Parle vite, ou je te tue.»

Déjà même, sans qu'il eût la peine de s'en mêler, Louison, enragée contre toute l'espèce humaine depuis la mort de Garamagrif, allait mettre le pauvre diable en pièces.

«Hélas! seigneur maharajah, s'écria l'autre, car à la voix impérieuse et brève de Corcoran il avait reconnu son maître, retenez Louison, ou je suis un homme mort. Je suis Baber, votre meilleur ami.

—Baber! Que fais-tu là? Où est mon armée?

—Ah! seigneur, dès qu'ils ont vu les Anglais s'avancer, la frayeur s'est répandue dans le camp.

—Et mon général Akbar?

—Akbar a essayé pendant cinq minutes de les rallier; mais on ne l'écoutait pas. Un des cavaliers qui vous accompagnaient hier au camp des Anglais a crié que vous étiez mort. A ce cri, toute la cavalerie a pris au grand trot le chemin de Bhagavapour. L'infanterie a suivi et Akbar n'a pas voulu rester en arrière. Ils doivent être à présent à trois ou quatre lieues d'ici.

—Et toi?

—Moi, seigneur!... j'ai crié de tous les côtés qu'on mentait, que vous étiez vivant, plus vivant que jamais, qu'on s'en apercevrait avant deux jours.

—Bien! Et d'où vient que je te trouve ici sur le grand chemin, à trois lieues en arrière des fuyards?

—Ah! seigneur maharajah, ces misérables étaient si pressés de fuir qu'ils ont passé sur le corps de tous ceux qui ont voulu les arrêter.

Baber poussa un grand soupir.

«Le fait est, dit Corcoran en l'examinant, que tu es cruellement meurtri, mon pauvre Baber. As-tu cependant la force de marcher?

—Pour vous suivre, seigneur, dit l'Hindou, je marcherais sur la tête et sur les mains.»

Et, en effet, grâce à la prodigieuse souplesse de ses membres, Baber parvint à se lever, et à courir pendant un quart de lieue à côté du cheval de Corcoran; mais là les forces lui manquèrent.

Corcoran se désespérait, Baber était pour lui l'allié le plus précieux, après sa chère Louison.

«Seigneur, dit Baber, tout est sauvé. J'entends le galop de deux chevaux attelés à une voiture. Ce doit être un des fourgons de l'armée. Laissezmoi faire. Mettez-vous en embuscade derrière la haie et ne venez que quand je vous appellerai.»

Le bruit se rapprochait.

Quand la voiture ne fut plus qu'à cinquante pas de l'Hindou, il éleva la voix tout en gémissant, et cria de toutes ses forces:

«Qui veut gagner deux mille roupies?»

Aussitôt la voiture s'arrêta, et deux hommes descendirent armés jusqu'aux dents.

«Qui parle de gagner deux mille roupies? demanda l'un d'eux, qui tenait à la main un long pistolet.

—Seigneur, dit Baber, je suis blessé à mort. Relevez-moi, portez-moi en lieu de sûreté, et je vous donnerai les deux mille roupies quand nous serons au camp.

—Où sont-elles? dit l'homme.

—Dans ma tente, au camp du maharajah.

—Ce coquin se moque de nous et nous fait perdre un temps précieux.»

En même temps l'homme voulut remonter dans la voiture avec son camarade.

«A moi, seigneur maharajah!» cria Baber.

En même temps, il s'élança à la tête des chevaux et se suspendit au mors pour les empêcher de partir.

L'homme qui avait parlé tira un coup de pistolet à bout portant.

Baber baissa la tête et évita la balle, mais sans lâcher prise.

En même temps Corcoran parut.

«Halte! canaille!» cria-t-il d'une voix tonnante.

A cette voix si connue, à la vue du maharajah, les deux hommes se prosternèrent.

«Seigneur, notre vie est en tes mains, qu'ordonnes-tu?

—Déposez vos armes!» dit Corcoran.

Ils obéirent avec empressement.

Corcoran prit la lanterne et l'élevant à la hauteur du visage des prisonniers, il reconnut avec étonnement son général Akbar.

«Où vas-tu?» dit-il.

Akbar garda le silence.

«Je vais vous le dire, répliqua Baber. Akbar désertait. Il allait au camp des Anglais.

—C'est faux, s'écria Akbar en balbutiant.

—Traître! dit Corcoran. Et toi?»

Le compagnon d'Akbar n'était pas moins effrayé que son chef.

«Seigneur, je ne suis qu'un simple officier. J'obéissais à mon général.

—Baber, dit Corcoran, attache-leur les pieds et les mains, jette-les dans l'intérieur de la voiture, et tourne la bride des chevaux vers le camp. C'est le conseil de guerre qui décidera de leur sort.»

Baber obéit, sans qu'aucun des deux misérables osât lui résister. La vue de Corcoran et de Louison leur glaçait le sang dans les veines.

«Et maintenant, en avant, et au galop! s'écria le maharajah. Il faut que nous soyons au camp avant une heure, qu'à midi nous commencions la bataille avec les Anglais, et qu'à six heures du soir nous ayons vengé Garamagrif et Scindiah. N'est-ce pas, Louison?»

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

XXVIII

Dernière et épouvantable bataille.

Je ne crois pas nécessaire de dire avec quelle joie le camp mahratte tout entier accueillit le maharajah. Si les officiers tremblaient à la pensée des périls auxquels son courage pouvait les exposer, les soldats vénéraient franchement en lui la dixième incarnation de Vichnou, et se croyaient invincibles pourvu qu'il fut à leur tête.

Corcoran fit faire le cercle, et dit:

«Soldats,

«Des traîtres et des lâches ont répandu le bruit de ma mort. Je suis vivant, avec la protection divine de Vichnou, pour vaincre et punir.

«Vous ne demandiez qu'à combattre. On vous a donné l'exemple de la fuite. Désormais, vous n'aurez d'autre chef que moi.

«Nous allons recommencer la bataille. Je jure par le resplendissant Indra, que le premier qui prendra la fuite sera fusillé.

«Je jure aussi que tout officier ou soldat qui aura pris de sa main un drapeau ou un canon sera fait zémindar dès ce soir, et recevra cent mille roupies.

«Pour moi, couvert de la protection toute-puissante de Siva, j'entrerai parmi les barbares comme la faux dans les rizières, et je répandrai sur eux la terreur et la mort.»

On cria de toutes parts:

«Vive le maharajah!»

Et l'on se crut sûr de vaincre.

Vers huit heures du matin, on aperçut l'avant-garde de l'armée anglaise qui avançait en bon ordre. Corcoran parcourut au galop les rangs des Mahrattes.

«Que chacun de vous fasse son devoir, dit-il, et je réponds de tout.»

Les Anglais s'avançaient en bon ordre, mais sur un terrain désavantageux. A droite et à gauche de la grande route s'étendaient de vastes marais. Corcoran, qui avait d'avance étudié le champ de bataille, profita de cette disposition du terrain.

Son artillerie enfilait la chaussée. Derrière l'artillerie, on apercevait une nombreuse infanterie destinée à la soutenir.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

Pour lui, à la tête de six régiments de cavalerie et de huit régiments d'infanterie (car il n'avait laissé derrière ses canons qu'une faible partie de son corps d'armée, afin de faire prendre le change à l'ennemi sur ses desseins), il fit secrètement le tour des marais, s'engagea dans les jungles et tomba tout à coup sur les derrières des Anglais.

On ne croira pas sans doute qu'il soit nécessaire de donner une description de la bataille. Corcoran, qui aurait pu être à volonté Alexandre, Annibal ou César, mais qui préférait être Corcoran, remporta une victoire complète. Pendant que son artillerie barrait la route aux Anglais et, à chaque décharge, emportait des files entières, il entrait avec sa cavalerie parmi eux comme le couteau dans le beurre, et les Mahrattes, excités par son exemple, firent des merveilles.

Mais rien n'approchait de Louison.

Elle s'avançait lentement à la droite de Corcoran, comme un bon colonel qui va passer en revue son régiment; mais aussitôt qu'elle aperçut les habits rouges, elle bondit de fureur, et, sans que personne pût la retenir, elle s'élança sur eux.

En un clin d'oeil, elle eut étranglé quatre ou cinq officiers de marque. En vain Corcoran voulait la rappeler. Elle n'écoutait plus rien.

Cependant, les Anglais, mis d'abord en désordre par cette attaque imprévue, reprenaient lentement leur sang-froid.

Barclay, sans s'étonner, reçut intrépidement la charge impétueuse de Corcoran, et, reconnaissant le maharajah dans la mêlée, donna ordre à cinquante cavaliers bien montés de s'attacher à ses pas et de faire tous leurs efforts pour le tuer. Lui-même se mit à leur tête, jugeant avec raison que la mort du maharajah terminerait promptement la guerre.

Il s'en fallut de peu que le calcul de Barclay ne réussît; mais il avait compté sans Louison.

La tigresse s'aperçut bientôt qu'on cherchait à envelopper Corcoran. A cette vue, elle fit un bond formidable qui la porta au milieu d'un gros de cavaliers, parmi lesquels le Malouin entouré s'ouvrait à grand'peine un passage à coups de pointe.

«Un million de roupies à celui qui tuera le maharajah!» cria Barclay.

Au même instant, Louison lui sauta à la gorge.

Barclay, blessé à mort, s'affaissa sur sa selle. Les Mahrattes, rassurés, s'élancèrent de nouveau en avant et dégagèrent le maharajah. L'armée anglaise commença à plier.

Une heure plus tard, la bataille était terminée, et les Anglais, reconduits à coups de sabre sur la route de Bombay, ne pensaient plus qu'à rendre leur retraite moins désastreuse.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

Lord Henri Braddock, qui était venu à Bombay pour décider lui-même du sort du royaume d'Holkar, et qui avait appris le premier succès de Barclay, jugea qu'il était prudent d'arrêter le vainqueur, et fit proposer une entrevue au maharajah.

«Qu'il vienne dans mon camp!» répliqua le Malouin.

Mais il ne se montra pas exigeant sur les conditions de la paix, et, connaissant trop la lâcheté naturelle des pauvres Hindous pour avoir confiance dans l'avenir, il consentit à recevoir le titre d'allié de Sa Majesté Victoria, reine d'Angleterre, impératrice de l'Hindoustan, et se contenta d'une indemnité de vingt-cinq millions de roupies pour les frais de la guerre.

Après quoi, les deux armées étant revenues dans leurs quartiers, il fit son entrée dans Bhagavapour.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

XXIX

Conclusion.

Je passe sous silence les fêtes et les réjouissances qui suivirent. Corcoran qui ne se faisait illusion sur rien, était dégoûté du pouvoir. Il n'avait vu autour de lui que trahison et lâcheté. Il résolut d'abdiquer.

«Seigneur maharajah, lui dit le fidèle Sougriva, ne nous abandonnez pas aux Anglais. On ne régénère pas un peuple en trois ou quatre ans.

—Mon ami, dit Corcoran, je suis venu aux Indes pour chercher le Gouroukaramta, et je l'ai trouvé. Je ne cherchais pas une bonne femme et une grande fortune, et je les ai trouvées aussi. Je vous ai montré comment il fallait faire pour être libre. Profitez de la leçon si vous pouvez, et faites-vous tuer plutôt que de vous laisser donner des coups de bâton. Pour moi, j'ai rempli ma tâche, et je peux désormais disposer de moi-même. J'en profite pour abdiquer et rejoindre mon ami Quaterquem. Mais auparavant, je veux faire un legs aux Mahrattes. Avertis mon Corps législatif que j'aurai demain une communication importante à lui faire.»

Le lendemain, il entra dans la salle des séances, et prononça le discours suivant:

«REPRÉSENTANTS DU PEUPLE MAHRATTE,

«Je vous remercie de la fidélité que vous m'avez toujours montrée.

«Nous avons combattu et vaincu ensemble l'ennemi de la patrie.

«Il ne vous reste plus qu'à terminer l'oeuvre commencée,—l'oeuvre de votre délivrance.

«Vous avez conquis la liberté, apprenez à la défendre.

«J'abdique en vos mains, et, dès aujourd'hui, je proclame la République fédérale des États-Unis mahrattes.

«Je remets, pour trois mois, la présidence de la République nouvelle à mon fidèle et intrépide Sougriva. Passé ce temps, vous chercherez vous-mêmes un chef. Puissiez-vous trouver le plus digne!

«Je pars; mais si jamais l'indépendance de la République mahratte est menacée, avertissez-moi. Je reprendrai mes armes et je viendrai combattre dans vos rangs.

«Adieu!»

A ces mots, l'enthousiasme éclata de toutes parts. On voulut retenir le maharajah; mais sa résolution était prise. Il partit le soir même avec son ami, Quaterquem, qui était venu le chercher avec la Frégate.

Louison et Moustache l'accompagnèrent dans son île, qui n'était qu'à trois lieues de l'île Quaterquem.

C'est là que Corcoran vit heureux depuis quatre ans. Un fil télégraphique joint son ile à celle de son ami, et ils peuvent causer tous deux au coin du feu sans se déranger. Alice et Sita se visitent souvent, et les deux familles sont aujourd'hui très-nombreuses, car Corcoran n'a pas moins de trois garçons outre le jeune Rama, et trois filles jouent déjà sur les genoux d'Alice. Ils doivent tous venir à l'Exposition de 1867, vers le 15 ou le 20 juillet.

Illustration from Aventures merveilleuses mais authentiques du capitaine Corcoran, Deuxième partie

P.S. On prétend (mais je n'ose affirmer ou contredire ce bruit) que Corcoran n'a pas perdu de vue son ancien projet de délivrer l'Hindoustan de la domination anglaise. On m'a même communiqué tout récemment de nombreux détails sur les intelligences qu'il entretient avec les brahmines des diverses parties de la Péninsule, depuis l'Himalaya jusqu'au cap Comorin; mais je me garderai bien de commettre une indiscrétion. Au reste, qui vivra verra.

TABLE.

Chapitres. I. Comment fut découvert la fameux Gouroukaramta II. Première escapade de Louison III. Au plus brave! IV. Le docteur Scipio Ruskaërt V. La famille de Louison VI. Où le docteur Scipio Ruskaërt sa dévoile VII. Comment Yves Quaterquem, de Saint-Malo, fut présenté à Scindiah VIII. Le Maëlstrom IX. Acajou, bon nègre X. Des moyens d'avoir un bon domestique XI. Deux chenapans XII. Révélation inattendue XIII. De l'éducation et des manières de M. William Doubleface, esq. XIV. La mort d'un coquin XV. Une plaisanterie d'Acajou XVI. Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre agréable XVII. L'Asie à vol d'oiseau XVIII L'île de Quaterquem XIX. Rêve du Maharajah XX. Grande conversation de Louison et de Garamagrif avec le puissant Scindiah. XXI. Départ XXII. A cheval, Mac Farlane! à cheval! XXIII. Sir John Spalding XXIV. Discours du trône. Sita prisonnière XXV. Corcoran et Louison forcent le blocus XXVI. Secours imprévu. La mort de deux héros XXVII. Des traîtres! toujours des traîtres XXVIII. Dernière et épouvantable bataille XXIX. Conclusion

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