DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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«Mon cher ami, reste avec les femmes et veille à leur sûreté. Je te laisse Louison. Il n'y a rien à craindre: c'est une sentinelle qui aura fait feu par mégarde. Louison, reste ici, ma chérie, je le veux!...»

IX
Acajou, bon nègre.
De tous côtés les serviteurs de Corcoran couraient en désordre, les uns armés, les autres sans armes, mais tous remplis de terreur et croyant à une attaque imprévue. La vue de Corcoran leur rendit le courage et la confiance.
«Que personne ne sorte! dit-il. Sougriva, faites cerner le palais, le parc et l'arsenal.»
En même temps il s'avança d'un pas ferme vers la porte de l'arsenal. C'est là qu'il avait placé Scindiah.
Il aperçut alors, avec étonnement, un Européen que l'éléphant maintenait avec sa trompe contre le mur, et qui essayait inutilement de s'échapper. En regardant de plus près, il reconnut le docteur Scipio Ruskaert.
Corcoran fronça le sourcil. Les soupçons qu'il avait conçus lui revinrent à l'esprit sur-le-champ.
«Que faites-vous là, docteur Scipio?» demanda-t-il.
Ruskaert, encore serré contre le mur par la trompe de l'éléphant, fit signe qu'il avait perdu la respiration. En réalité, il se donnait le temps de chercher la réponse.
«Lâche-le, mon bon Scindiah,» dit Corcoran.
L'éléphant obéit à regret.
«Seigneur maharajah, dit Ruskaërt, j'avoue mon tort et ma déplorable curiosité, mais j'en suis cruellement puni.»
En même temps il essayait de sourire et d'échapper au danger d'une explication; mais Corcoran n'était pas d'humeur à plaisanter.
«Maître Scipio Ruskaërt, dit-il d'une voix impérieuse, qu'alliez-vous faire dans l'arsenal? pourquoi avez-vous violé la consigne? par quelle porte êtes-vous entré?
—Seigneur maharajah, dit l'espion, qui commençait à s'alarmer, il ne faut pas attacher trop d'importance à un accident malheureux. Je vous ai entendu parler souvent de ce merveilleux canon de bronze, d'or et d'argent, que les jésuites ont fondu en 1644 pour l'un des ancêtres d'Holkar, et qui représente la bataille de Rama contre Ravana et des singes contre les Rakshasas, telle que l'a décrite le poëte Valkimi. Je vous avoue que je n'ai pas pu résister au désir de pénétrer dans l'arsenal pour dessiner les bas-reliefs de ce canon. Je comptais faire une agréable surprise à toutes les sociétés savantes de l'Europe en publiant mon dessin à cent mille exemplaires. J'aurais dû penser que vous gardiez avec un soin jaloux un trésor si rare et si précieux.»
Cette excuse pouvait être vraie. Corcoran reprit d'un ton plus doux:
«Mais comment êtes-vous entré dans l'arsenal? Enfin, qui a tiré ce coup de feu?»
Tout à coup une figure nouvelle sortit de terre et répondit sans avoir été interrogée:
«C'est moi, massa, moi Acajou, bon nègre.»
Le nouveau venu était un nègre de la plus grande espèce. Six pieds de haut. Ses bras étaient gros comme des jambes, et ses jambes comme des colonnes. Du reste, une figure pleine de bonhomie, qui riait en montrant ses dents blanches.
«Et que fais-tu là, toi aussi, Acajou, bon nègre que je n'ai jamais vu? demanda Corcoran.
—Moi garder le ballon en l'absence de massa Quaterquem, massa. Lui curieux, ajouta-t-il en montrant Scipio, moi fidèle; lui bien attrapé. Coup de revolver dans le bras.»
Effectivement, le sang coulait du bras du docteur Scipio Ruskaërt, mais il ne paraissait pas y faire attention; il s'apprêtait à faire face à un danger bien autrement terrible.
«Voyons, maître Acajou, dit Corcoran, raconte-nous comment l'affaire s'est passée, puisqu'il n'y a pas d'autre témoin que toi et l'éléphant, et que mon pauvre Scindiah n'a pas reçu du ciel le don de l'éloquence.»
Acajou ne se fit pas prier. Il fit passer de sa joue droite à sa joue gauche une chique qui le gênait un peu, et:
«Massa Quaterquem, dit-il, avoir confié à moi la garde du ballon. Moi, voyant ça, dormir de l'oeil droit, ouvrir l'oeil gauche de toutes mes forces. Lui (désignant Ruskaërt) monter sur le mur de l'arsenal, faire des signes à quelqu'un de l'autre côté du mur, sauter à bas de l'enceinte, fureter partout, écrire notes avec crayon, compter bombes, boulets; moi, très-étonné, ouvrir l'oeil droit et regarder avec attention. Lui, continuer sa marche, voir le ballon, venir vers moi et vouloir entrer et examiner ressorts mécaniques. Moi trouver lui trop curieux, prendre pistolet à ceinture, amorcer, viser et tirer, pan! juste quand il entrait. Lui, effrayé, vouloir se sauver par la grande porte, mais arrêté par Scindiah. Animal, Scindiah! mais pas bête!

—C'est bien, maître Acajou! dit Corcoran. Voici vingt roupies. Massa Quaterquem sera très-content de vous.»
La figure du nègre rayonnait de joie. Il prit les roupies et se mit à genoux devant le maharajah pour le remercier.
«Pour vous, monsieur Scipio Ruskaërt, docteur de l'Université d'Iéna, suivez-moi en lieu sûr jusqu'à ce que je sache pourquoi vous escaladez les murs de mon arsenal au risque de recevoir les balles des sentinelles.
—Seigneur maharajah, dit l'espion avec une hauteur affectée, songez au droit des gens. Vous rendrez compte de cet abus de pouvoir à la Prusse et à l'Angleterre. Prenez garde!
—Ami Ruskaërt, répliqua Corcoran, j'en rendrai compte à Dieu, que je crains beaucoup plus que les Prussiens et les Anglais réunis. Si vous êtes honnête homme, vous ne devez pas craindre qu'on examine votre conduite; si vous ne l'êtes pas, vous ne méritez aucune pitié.»
Et comme Sougriva arrivait, suivi de quelques soldats, et conduisant un Indou prisonnier qui avait les mains liées derrière le dos, Corcoran lui dit:
«Assurez-vous du docteur Ruskaërt. Qu'on l'enferme dans une salle du palais. Que deux sentinelles en gardent la porte.... Pour plus de sûreté, Louison se mettra en faction avec les deux sentinelles.»
Sougriva éleva les mains en forme de coupe et répondit:
«Seigneur Maharajah, faudra-t-il séparer l'un de l'autre ces deux prisonniers?»
Ruskaërt, qui avait gardé tout son sang-froid jusqu'à l'arrivée de l'Indou, parut alors troublé pour la première fois. Il fit signe des yeux à l'Indou, sans doute pour lui recommander le silence; mais celui-ci demeura immobile et impassible comme s'il le voyait pour la première fois.
Corcoran surprit ce signe.
«Où as-tu saisi cet homme? demanda-t-il à Sougriva.
—Seigneur maharajah, ce n'est pas moi qui l'ai saisi; c'est Louison. Tout à l'heure, suivant vos ordres, j'avais fait cerner par les soldats le parc, le palais de l'arsenal, lorsque j'ai vu de loin un homme à cheval qui galopait sur la route de Bombay. Cette précipitation m'a donné l'éveil. Ce n'est pas l'usage de courir quand on a la conscience nette. J'ai crié à cet homme de s'arrêter. Il a galopé de plus belle, et comme j'étais à pied, nous aurions sûrement perdu sa trace, lorsque Louison a paru tout à coup.
—Comment donc! mademoiselle Louison! interrompit Corcoran avec une feinte sévérité. Je vous avais pourtant bien dit de rester au palais!»
La tigresse ne se trompa point sur le sens de cette mercuriale. Elle se dressa debout sur ses pattes de derrière, appuya celles de devant sur les épaules de son maître et frotta joyeusement sa belle tête fine et tachetée comme celle du maharajah.
«Seigneur, continua Sougriva, Louison n'a pas plus tôt vu de quoi il s'agissait, qu'en trente ou quarante bonds elle a dépassé le cavalier et s'est plantée au milieu du chemin pour l'empêcher de passer. Le cheval s'est cabré et a renversé l'homme sous lui. Alors Louison a mis sa griffe sur les épaules de l'homme et l'a maintenu jusqu'à notre arrivée.»
Le docteur Ruskaërt et le prisonnier indou, qui écoutaient ce récit avec beaucoup d'attention, parurent rassurés en voyant que Sougriva n'en savait pas davantage.
«Mais enfin, dit Corcoran, quelle raison as-tu de soupçonner cet homme? Il est à cheval et il galope; ce n'est pas un crime.
—Seigneur maharajah, image de Brahma sur la terre, céleste incarnation de Vichnou, dit le prisonnier d'une voix suppliante, grâces soient rendues à votre générosité. Ce n'est pas vous qui soupçonnez les malheureux et qui maltraitez les faibles! Par le divin Siva, seigneur, je suis innocent.
—Qui es-tu? demanda Corcoran.
—Seigneur, je m'appelle Vibishana et je suis un pauvre marchand parsi de Bombay. Un mauvais sort m'a poussé vers Bhagavapour, où je venais acheter du coton pour mes correspondants anglais. Maudit soit le jour où je suis venu dans vos États, puisque je devais être l'objet de cet odieux soupçon!»
La figure douce et résignée de ce pauvre homme inspirait la compassion.
«A-t-on trouvé quelque chose de suspect sur lui? demanda Corcoran.
—Non, seigneur. Rien que des habits et quelque argent.
—Eh bien, qu'on le délie et qu'on lui rende son cheval.»
Sougriva et les soldats se mirent en devoir d'obéir.

X
Des moyens d'avoir un bon domestique.
Un éclair de joie illumina les yeux de l'Indou prisonnier. Ruskaërt lui-même, quoiqu'il eût protesté qu'il ne le connaissait pas, parut content de sa délivrance.
Tout à coup un incident nouveau changea la décision de Corcoran.
Le petit Moustache arrivait, tenant à sa gueule une lettre cachetée à la mode européenne. Ces sortes de lettres sont rares à Bhagavapour, de sorte que le maharajah fut étonné. Il prit la lettre, caressa Moustache, regarda l'adresse, reconnut une écriture anglaise et lut avec étonnement ces mots:
A lord Henry Braddock, gouverneur général de l'Indoustan.
«Eh bien, seigneur maharajah, que vous disais-je? s'écria Sougriva. Ce papier a dû être jeté derrière un buisson de la route au moment où Louison arrêtait cet homme, et Moustache, qui suivait sa mère, l'a ramassé en jouant.
—Voilà qui est étrange!» s'écria Corcoran.
Il regarda la signature:—Doubleface (alias Ruskaert)—et le docteur, qui avait reconnu sa lettre, réfléchit un instant, et commença sa lecture. C'était la lettre dont nous avons donné plus haut le texte.
Pendant cette lecture, Doubleface pâlissait à vue d'oeil.
Quand elle fut terminée, Corcoran dit:
«Mettez-lui les fers aux pieds et aux mains. Jetez-le dans le premier cachot venu. Pour le reste, qu'il attende.
—Que faut-il faire du messager? demanda Sougriva.
—C'est toi qui es ce fameux Baber dont il parle? demanda Corcoran.
—Eh bien oui, seigneur, répondit effrontément le prisonnier, je suis Baber. Mais souvenez-vous que le lion généreux ne doit pas écraser la fourmi parce qu'elle l'a piqué au talon. Si vous daignez me faire grâce, je puis vous servir.
—C'est bien, dit Corcoran. Tu peux trahir encore deux ou trois maîtres, n'est-ce pas? Je m'en souviendrai.»
On emmena les deux prisonniers, et Corcoran rentra tout pensif dans le palais.
—Eh bien, demanda Quaterquem, quel est donc ce grand événement qui t'a fait sortir le pistolet au poing?
—Ce n'est rien, dit Corcoran, qui ne voulait pas inquiéter les deux femmes: une fausse alerte donnée par une sentinelle ivre d'opium. Mais toi, continua-t-il, d'où te vient cet ami Acajou dont tu ne nous avais pas encore parlé, et que je viens d'apercevoir tout à l'heure?
—C'est la fin de mon histoire, répondit Quaterquem, et j'allais vous l'expliquer lorsque le coup de fusil nous a interrompus.
Vous vous souvenez du naufrage dont Alice et moi nous avions été témoins. Ce naufrage nous parut un avis du ciel qu'il ne fallait pas négliger. Nous jetâmes l'ancre dans l'île, je dégonflai mon ballon, je le mis à l'abri sous un châtaignier énorme, et nous nous avançâmes vers la plage, où le vaisseau naufragé était couché sur le flanc comme une baleine échouée.
Tout l'équipage avait péri, mais nous trouvâmes une grande quantité de provisions de toute espèce si soigneusement enfermées dans des caisses, que l'eau de mer n'avait pu les gâter, et cinq cents barriques de vin de Bordeaux. A cette vue, je ne doutai plus que la Providence ne nous invitât à planter notre tente dans l'ile, et, avec le consentement d'Alice, qui eut la modestie de ne pas vouloir lui donner son propre nom, je la baptisai île Quaterquem.
Par un rare bonheur, non-seulement la cargaison qui nous tombait du ciel était la plus précieuse que nous puissions désirer, mais encore il nous était impossible d'en retrouver le propriétaire, car la mer avait emporté le bordage sur lequel était écrit le nom du vaisseau, et tous les papiers du bord. J'étais donc occupé à faire l'inventaire de notre trésor, lorsque j'entendis tout à coup Alice pousser un cri de surprise et une voix d'homme lui dire gravement en anglais:
—Comment vous portez-vous, madame?
Jamais on ne fut plus étonné. Je me retourne, et je vois un homme d'âge mûr, fait, taillé, sculpté, habillé, rasé comme un ministre protestant, et suivi d'une femme encore belle, mais d'âge assorti au sien, et habillée avec le soin le plus scrupuleux, à la mode de 1840. Derrière eux venaient, par rang de taille, neuf enfants de quinze à trois ans: six filles et trois garçons.
C'était toute la population de l'île.
A parler franchement, je ne fus pas très-heureux de la rencontre. Comment! j'avais fait le tour du monde pour trouver une île inaccessible; j'y entre, et du premier coup j'y rencontre onze Anglais grands et petits: vraiment, c'était jouer de malheur. Alice riait de ma mésaventure: au fond, elle n'était pas fâchée de voir des compatriotes.
—Monsieur, dis-je à l'Anglais, par quel chemin êtes-vous arrivé ici?
—Par mer. Nous avons fait naufrage, ma chère Cecily et moi, le 15 juin 1840, six mois après que Dieu m'eut fait la grâce de m'accorder sa main en légitime mariage. Nous étions venus dans l'Océanie pour évangéliser les sauvages des îles Viti; j'avais même un chargement de bibles à cette intention. Mais notre vaisseau, le Star of Sea, se perdit dans le gouffre que vous voyez, et nous échappâmes seuls à la mort, Cecily et moi. Heureusement nous n'avons pas perdu courage; nous avons défriché deux ou trois cents acres de terre, nous avons bâti une maison à laquelle j'ajoute un pavillon tous les deux ans, lorsque par la bénédiction du Très-Haut je vois ma famille s'augmenter d'un nouveau rejeton. Enfin, si je pouvais donner des maris à mes filles et des épouses à mes fils, je n'envierais rien aux plus fortunés patriarches. Mais vous, êtes-vous seuls échappés au naufrage?
—Nous sommes venus par le chemin des airs, répondit Alice.
Et elle expliqua qui nous étions et ce que nous cherchions. Le ministre se jeta à genoux avec toute sa famille, en remerciant le ciel.
—Mais nous allons repartir, lui dis-je. Je veux que mon île soit déserte.
—C'est bien ainsi que je l'entends, répliqua l'Anglais. Combien estimez-vous mon île à peu près?
—Je ne veux pas l'acheter. Gardez-la. Je pars.
—Au nom de Dieu, s'écria-t-il, prenez-la pour rien si vous voulez, mais emmenez-nous hors d'ici. Cecily, qui n'a pas pris une tasse de thé depuis vingt ans, ne veut pas rester une minute de plus.
Sa proposition me convenait à merveille.
—Voyons, lui dis-je, cent mille francs, est-ce assez pour votre île?
—Cent mille francs! s'écria-t-il. Ah! monsieur, que toutes les bénédictions du ciel vous accompagnent! Quand partons-nous?
—Laissez-moi le temps de visiter ma nouvelle propriété. Nous partirons demain. Je vous déposerai à Singapore.
—Il me tarde, dit l'Anglais, de lire le Times et le Morning-Post.
—Oh! s'écria Cecily, et nous aurons du thé et des sandwiches!
A la pensée de goûter cette félicité, les six jeunes Anglaises et les trois petits Anglais se léchèrent voluptueusement les lèvres.
—Je serai heureux, dit le père, que vous veuillez bien accepter pour ce soir notre modeste hospitalité.
En même temps il nous montra le chemin. Sa maison, qui se composait d'un simple rez-de-chaussée commodément distribué, était fort grande et flanquée de plusieurs pavillons irréguliers, mais propres et d'un aspect agréable. A première vue, je reconnus que je n'avais pas fait une mauvaise affaire.
Le dîner fut très-bon et très varié; le vin surtout était exquis, car la mer, en jetant sur les bords de l'île des épaves de tous les naufrages, se chargeait de garnir la cave du révérend missionnaire. La conversation fut joyeuse et animée; nos hôtes se réjouissaient de quitter l'île, et moi je me réjouissais encore davantage de m'y établir. Alice raconta au révérend les nouvelles du monde entier depuis vingt ans.
—Sa gracieuse Majesté Victoria vit-elle encore? demanda-t-il. Et Sa Grâce l'immortel duc de Wellington? Et sir Robert Peel, baronnet? Et le vicomte Palmerston? Les wighs sont-ils au pouvoir, ou les torys? etc., etc.
Enfin les questions cessèrent et nous allâmes nous coucher. Dès le lendemain j'emmenai toute la famille à Singapore, et, tout couvert de leurs bénédictions, je les déposai sur le quai avec un bon de cent mille francs payable chez MM. Cranmer, Bernus and Co. Quelques jours après, le révérend Smithson, suivi des neuf petits Smithson et de sa femme, partit pour évangéliser une tribu de Papous, que les voyageurs venaient de signaler dans la terre de Van-Diémen.
La promptitude avec laquelle le révérend Smithson m'avait cédé son île, dont il était pourtant seul propriétaire, n'ayant à payer d'impôts ni pour le gouvernement, ni pour l'administration, ni pour les bureaux, ni pour l'armée, ni pour la police, ni pour la gendarmerie, ni pour le gaz, ni pour l'entretien des routes, ni pour le pavage des rues, ni pour quelque objet que ce fût, utile, inutile ou nuisible,—cette promptitude, dis-je, me suggéra quelques réflexions.
Que manquait-il à ce brave homme? N'avait-il pas à satiété le boire et le manger, un climat très-doux, une terre fertile, une sécurité parfaite, une liberté sans limites, et une famille bien portante qui s'accroissait sans fin et sans mesures? Ne pouvait-il pas jouer au cricket dans la journée et au whist après le coucher du soleil? Évidemment, ce qui le chassait de mon île, c'était l'ennui de ne voir autour de lui que des petits Smithson, de n'entendre que les discours de Mme Smithson et de n'avoir pas l'ombre d'un voisin qu'il pût aimer ou haïr. En un mot, il subissait le supplice de ce grand prince trop continuellement obéi, qui disait à son premier ministre: «Contredis-moi donc une fois si tu peux, afin que nous soyons deux.»
D'autre part, ma chère Alice, qui est une excellente musicienne, pleine d'esprit, de grâce, de bonté, de piété, n'a pas le moindre talent pour faire la cuisine.
Comme elle a reçu plus d'un million en dot, elle a toujours cru que les biftecks naissent tout cuits. (Ne dis pas non, ma chère; c'est l'éducation qu'on donne aux plus charmantes filles de France, et Dieu sait où cela les mène!) D'où il suit que j'avais besoin de quelqu'un pour la servir. C'est alors qu'il me vint une idée dont vous admirerez certainement la profondeur.
Prendre à mon service et transporter dans mon île des domestiques ordinaires était chose impossible. Personne n'aurait voulu s'enfermer là, à la condition de n'en sortir qu'avec ma permission. J'avais besoin d'une famille assez persécutée pour que cette réclusion lui parût un bienfait, et assez honnête pour ne pas oublier le bienfaiteur. C'est parmi les condamnés à mort que je cherchai le phénix dont j'avais besoin.
En moyenne, on peut compter que le bourreau abat légalement environ cinq cents têtes par jour, sur toute la surface du globe. Il y a du plus ou du moins, selon les jours, mais enfin c'est la moyenne. Naturellement, ceux qu'on pend, qu'on roue, qu'on écartelle, qu'on empale et qu'on met à la broche sont compris dans ce chiffre, mais non pas ceux qu'on tue à coups de fusil sur le champ de bataille au son des tambours et des trompettes, et en criant: Vive le roi! ou Vive l'archiduc!
Or, de cinq cents pauvres diables, vous m'accorderez bien qu'un dixième au moins n'a rien fait pour mériter la corde, le pal ou la guillotine. C'est même bien peu, si l'on considère que la justice française est la seule qui (de son propre aveu) ne se trompe jamais. Il s'agissait donc de mettre la main sur un de ces cinquante innocents et de lui sauver la vie. Je remontai en ballon avec ma chère Alice, et nous recommençâmes notre voyage de circumnavigation autour du globe.
Mais, dit Quaterquem en s'interrompant, si vous voulez savoir le reste de l'histoire, faites venir Acajou.
Le nègre ne tarda pas à paraître et, sur l'invitation de Quaterquem, continua en ces termes:
«Moi nègre, fils de nègre. Grand-père roi du Congo. Père enlevé par les blancs et fouetté, ce qui fait pousser le coton et le café. Moi, Acajou, bon nègre, né au Bayou Lafourche en Louisiane. Content de vivre. Poisson salé pendant la semaine, petit-salé le dimanche. Coups de fouet trois fois par mois: moi rire du fouet, avoir bon dos, peau dure, patience, et danser la bamboula tous les soirs dans la belle saison.
«A seize ans, moi très-content. Voir Nini. Aimer Nini. Porter la hotte de Nini, le seau de Nini, le balai de Nini. Obtenir la permission de balayer la maison pour Nini. Moi danser tout seul avec Nini, chercher querelle à mes amis pour Nini, boxer pour Nini, avoir l'oeil poché pour Nini, prendre du sucre et du café dans le buffet pour Nini en l'absence des maîtres, danser sur la tête et les mains pour amuser Nini, et demander à Dieu de m'accorder Nini.
«De son côté, Nini coquette. Nini dire à moi que je l'ennuie. Nini rire avec Sambo, vanter Sambo, bambouler avec Sambo, accepter le collier de Sambo. Moi très en colère. Offrir belle robe à Nini, et Nini abandonner Sambo. Moi demander Nini en mariage et obtenir. Mariage fait. Moi très-heureux. Nini petite femme à moi, Nini caresser le menton d'Acajou, aimer Acajou, faire le bonheur d'Acajou. Moi remercier bon Dieu et faire la nique à Sambo.
«Sambo, lui, très-sombre, rien dire. Penser beaucoup. Préparer trahison. Dénoncer Acajou au maître, faire fouetter Acajou trois fois par semaine. Peau d'Acajou tigrée comme peau de zèbre. Acajou accusé de tout. Cheval boiteux, Acajou; chien de chasse perdu, Acajou; argenterie volée, encore Acajou, et toujours Acajou.
«Grand malheur. Maître assassiné dans un bois, près de sa maison. Qui a fait le coup? Sambo accuser Acajou. Acajou bon nègre, pas savant, ne pas savoir se défendre. Blancs arriver par troupes,—deux ou trois cents à cheval, revolver à la ceinture. Écouter Sambo. Croire Sambo, appeler le juge Lynch. Saisir Acajou, lier les pieds et les mains, apprêter corde avec noeud coulant, et engager Acajou à plaider sa cause. Acajou bon nègre, plus bête que méchant, rien dire, être condamné à mort, avoir grand'peine, pleurer beaucoup, implorer bon Dieu, penser à Nini qui nourrit petit enfant d'Acajou, embrasser Nini, dire adieu à toute la terre, maudire perfide Sambo, réciter dernière prière, et s'apprêter à faire couic! couic! pendu par le cou et remuant les jambes.
«Tout à coup, entendre crier: Au feu! au feu! blancs se disperser pour voir ce que c'est, et l'ange du bon Dieu, massa Quaterquem, descendre du ciel, couper liens, faire monter Acajou en ballon, et rire du juge Lynch, à cinq cents pieds en l'air. Pas plus de feu que sur la main. Blancs revenir furieux, voir la corde d'Acajou coupée, tirer des coups de fusil sur le ballon. Acajou rire de tout son coeur. Acajou sauvé, massa Quaterquem revenir la nuit suivante, emmener Nini et Zozo, l'enfant de Nini. Acajou baiser les pieds de massa Quaterquem, et offrir de le suivre au bout du monde. Nini suivre Acajou et Zozo suivra Nini. Massa Quaterquem alors transporter Acajou, Nini et Zozo dans son île. Acajou très-content. Travailler, bêcher, labourer la terre, panser les petits poneys de massa Quaterquem. Nini faire la cuisine,—bonne cuisine; Nini très-friande. Zozo tremper ses petits doigts dans la sauce et barbouiller ses joues de confitures. Nini très-contente, appeler Zozo polisson et admirer Zozo. Acajou et Nini travailler trois ou quatre heures par jour, pas davantage. Jamais fouetté. Massa Quaterquem emmener Acajou dans ses voyages. Acajou garder ballon. Acajou donner sa vie pour massa Quaterquem.»

XI
Deux chenapans.
Après ce récit naïf, qui fit rire plus d'une fois les assistants, Alice et Sita se retirèrent chacune de son côté. Corcoran avait fait préparer le plus bel appartement du palais d'Holkar pour son ami. Au moment où Quaterquem se levait, le maharajah le retint par le bras et lui dit:
«Reste, j'ai besoin de toi. Prends ce cigare et écoute-moi.»
Il lui fit alors le récit de ce qui s'était passé dans la journée et lui montra la lettre de Doubleface à lord Henri Braddock.
«Que ferais-tu à ma place? demanda-t-il enfin.
—Si j'étais à ta place, répliqua son ami, je renoncerais au bonheur de gouverner les hommes; je placerais les cinquante millions de roupies (c'est la somme que t'a léguée, je crois, ton défunt beau-père Holkar) sur le trois pour cent français; je garderais, comme argent de poche, cinq ou six cent mille roupies en bonnes quadruples d'Espagne bien sonnantes et trébuchantes; je prierais mon ami et cousin Quaterquem de me céder la moitié de son île et trois places dans son ballon, l'une pour Mme Sita, l'autre pour moi, la troisième pour le jeune Rama; je ferais mes adieux à mes loyaux et fidèles sujets en termes nobles et attendris, enfin je proclamerais la république avant mon départ afin de laisser aux mains des Anglais un chat aux griffes puissantes, dont on ne se rend pas maître comme on veut.
—C'est ce que je ferais, dit le maharajah en secouant la tête, si j'étais Quaterquem; mais étant Corcoran....
—Oui, étant Corcoran et Breton, tu t'entêtes et tu veux jouer un mauvais tour aux Anglais. Je comprends cette idée, oh! oui.... mais alors si tu as pris ton parti, pourquoi me demandes-tu conseil?
—As-tu jamais lu, demanda Corcoran, l'histoire d'Alexandre le Macédonien?
—Un conquérant dont tous les historiens parleront, que tous les imbéciles admireront, que tous les voleurs de grands chemins copieront, et qui rayonne comme un phare dans les ténèbres de l'antiquité.
—Et celle de Gengis Khan et de Tamerlan?
—Deux braves qui ont fait couper plus de têtes qu'un évêque n'en pourrait bénir en trois mille ans, et qui ont acquis une gloire immortelle.
—Parfait. Eh bien, moi, Corcoran, Malouin de naissance, Français de nation, marin de profession, échoué par hasard sur la côte de Malabar et devenu, je ne sais comment, propriétaire de douze millions d'hommes, je veux imiter et surpasser Alexandre, Gengis Khan et Tamerlan; je veux qu'il soit parlé de mon sabre aussi bien que de leur cimeterre; je veux rendre la liberté à cent millions d'Indiens, et s'il m'en coûte la vie, eh bien, je serai heureux de mourir glorieusement, tandis que tant de créatures humaines meurent de faim, de soif, de fièvre, de misère, de choléra, de goutte ou d'indigestion.
«Et pour commencer, que dois-je faire de M. George-William Doubleface, esq., qui m'espionne pour le compte du gouvernement anglais, et qui veut me faire assassiner par son digne ami Baber?
—Avant tout, il faut les confronter l'un avec l'autre, et si la confrontation amène la conviction, eh bien, cher ami, la potence n'est pas faite pour les chiens.
—Tu as raison.»
Corcoran frappa sur un gong.
«Ali, dis à Sougriva d'amener les prisonniers.»
Ali obéit. Doubleface et Baber entrèrent l'un après l'autre dans la salle, les mains liées derrière le dos et suivis de douze soldats. Doubleface gardait sa contenance impassible; Baber, plus humble en apparence, paraissait néanmoins avoir fait d'avance le sacrifice de sa vie.
«Monsieur Doubleface, dit le maharajah, vous connaissez le sort qui vous attend?
—Je sais, dit l'Anglais, que je suis dans vos mains.
—Vous connaissez cette écriture?
—Pourquoi le nier? la lettre est de moi.
—Vous savez, je suppose, quel est le châtiment des traîtres, des espions et des assassins?»
L'Anglais ne sourcilla pas.
«Avec la lettre que voilà, continua Corcoran, je pourrais vous faire empaler et jeter à la voirie, comme un chien, cependant je vous offre votre grâce.... à une condition, bien entendu.
—J'espère, dit Doubleface en se redressant, que cette condition ne sera pas indigne d'un gentleman.
—J'ignore, répliqua le maharajah, ce qui peut être digne ou indigne d'un gentleman tel que vous; mais enfin voici ma condition. Vous me donnerez l'original des instructions de lord Henry Braddock, ou si cet original n'existe plus, vous m'en donnerez une copie exacte, certifiée par votre témoignage et votre signature.
—C'est-à-dire que vous m'offrez la vie à condition que je déshonorerai mon gouvernement? Je refuse.
—Vous êtes libre. Sougriva, fais préparer la potence.»
Sougriva sortit avec empressement.
«A nous deux maintenant, mon cher monsieur Baber, continua Corcoran. Tu vois qu'il s'agit de choses sérieuses. Sois sincère si tu veux que je te pardonne.
—Seigneur, dit Baber, qui se prosterna contre terre, la sincérité est ma vertu principale.
—Cela donne une fameuse idée de tes vertus secondaires, continua Corcoran; mais, avant tout, il faut que tu saches ce que l'Anglais, ton complice, préparait contre toi, si tu avais réussi à m'assassiner.»
Et il lut à haute voix le passage de la lettre de Doubleface, où celui-ci se déclarait prêt, aussitôt que Corcoran aurait été tué, à faire exécuter Baber, si c'était nécessaire.
Cette lecture remplit de rage le coeur de l'Indou. Ses yeux étincelants semblaient vouloir dévorer l'Anglais.
«Tu vois, reprit Corcoran, quels ménagements tu dois à ce gentleman. Parle maintenant.
—Seigneur, s'écria Baber, lumière incréée de l'Éternel, image du resplendissant Indra, cet homme m'a tenté. Par ses conseils, j'ai réuni trente de mes anciens compagnons d'infortune, obligés, comme moi, de fuir, dans les bois et dans les déserts, la justice toujours incertaine des hommes. C'est dans douze jours que nous devions pénétrer dans le palais. Un corps d'armée commandé par le major général Barclay et réuni, sous prétexte de grandes manoeuvres militaires, à quinze lieues de la frontière, devait faire son entrée aussitôt après votre mort. En attendant, plusieurs zémindars, liés par un traité secret avec les Anglais, se tenaient prêts à saisir Bhagavapour, la reine Sita, votre fils et vos trésors. Vous savez tout. Je ne vous demande qu'une grâce, seigneur maharajah, c'est, avant d'être pendu moi-même, de voir pendre cet Anglais doublement traître envers vous et envers moi.
—Tu le détestes donc bien? demanda Corcoran.
—Ordonnez qu'on me délie les mains, s'écria Baber, et qu'on me permette de l'étrangler moi-même.

—C'est une idée, cela, dit Quaterquem.
—Et même une assez bonne, continua le maharajah en riant, et qui m'en suggéra une autre. Monsieur Doubleface, connaissez-vous le maniement du sabre?
—Oui, dit amèrement l'Anglais, et si j'étais libre et armé....
—Oui, oui, j'entends, dit Corcoran en riant, vous êtes de ceux qu'il n'est pas bon de rencontrer au coin d'un bois. Eh bien, nous verrons demain ce que vous savez faire ainsi que Baber. Les conditions ne sont pas tout à fait égales, car vous me paraissez bien supérieur à ce pauvre diable; mais j'aurai soin d'égaliser les chances. Le combat ne pourra pas durer plus d'une heure. Aussitôt l'un des deux tué, je ferai grâce au survivant. Si personne n'est tué, vous serez empalés tous les deux.—Et maintenant, mes bons amis, allez dormir, si vous pouvez.—Sougriva, tu me réponds de ces deux chenapans sur ta tête.»
Sougriva éleva les mains en forme de coupe, et sortit emmenant ses prisonniers.
«Maintenant, mon cher ami, dit Corcoran à Quaterquem, nous sommes seuls. Toute l'Inde est endormie ou va dormir. J'en ai fini avec les traîtres et les espions, causons librement.»

XII
Révélation inattendue.
«Il me tardait, dit Quarterquem, d'être seul avec toi.... Qu'as-tu donc pu faire aux Anglais pour exciter leur bile à ce point? Partout où je vais, leurs journaux te traitent comme un successeur de Cartouche et de Mandrin, leurs espions surveillent tes actions, leurs soldats vont marcher contre toi. Ce matin, en passant au-dessus de Bombay, j'ai vu des préparatifs immenses. Les canons se comptaient par centaines, les voitures de toute espèce par dizaines de mille, et, ce qui est plus significatif encore, l'armée qu'on réunit contre toi n'est composée, sauf sept régiments sikhs et gourkhas, que de troupes européennes, c'est-à-dire de l'élite de l'armée anglo-indienne. Assurément, je n'ai pas de passion pour ce peuple orgueilleux et renfrogné; mais il faut se supporter entre voisins.... Tiens, permets-moi de me citer pour exemple. J'avais autrefois, rue Mazarine, un portier de la pire espèce, bourru, grognon, malfaisant. Passé dix heures du soir il fermait sa.... c'est-à-dire ma porte. Il ne l'ouvrait pas avant sept heures du matin. Dans l'intervalle, s'il m'arrivait d'aller au spectacle ou de m'attarder dans les rues, j'étais forcé de coucher chez mes amis, et un soir, moins heureux, j'ai couché au violon....
—Mon ami, interrompit Corcoran, tu termineras demain l'histoire de ton portier. Écoute les choses sérieuses que je veux te dire et qui t'expliqueront la haine des Anglais. Tu sais ou tu dois savoir que je suis arrivé à l'empire, comme Saül, fils de Kis, qui cherchait des ânesses et qui trouva un royaume. Mes ânesses, à moi, c'était le fameux manuscrit du Gourou-Karamta, soupçonné par Wilson, signalé par Colebrooke, inutilement cherché par vingt orientalistes anglais. Sur la route j'ai rencontré Holkar et j'ai sauvé sa fille et son royaume. Jusque-là, rien que de fort ordinaire; mais voici un secret que je n'ai encore dit à personne, secret terrible, secret redoutable qui peut me coûter la vie ou me donner le plus beau trône de l'Asie. C'est Holkar mourant qui me l'a confié, en me faisant jurer que je vengerais sa mort.
«Au temps où Bonaparte, général en chef de l'armée d'Égypte, méditait la conquête de l'Inde, il fit alliance avec Tippoo-Sahib, sultan de Mysore. Celui-ci crut qu'il allait être secouru par la France; ce qui précipita sa perte. Les Anglais, avertis par leurs espions, se hâtèrent de l'attaquer dans Seringapatam, sa capitale. Il fut tué pendant l'assaut.
«Tippoo-Sahib, quoique musulman, était un esprit fort, et mettait toutes les religions au service de sa politique. Il avait eu l'adresse de créer une immense société secrète qui s'étendait dans tout l'Indoustan, et qui regardait l'extermination des Anglais comme une oeuvre divine. Sa mort arrêta une révolte générale qui était près d'éclater, et pendant quelques années l'association dont il était l'âme parut dissoute; mais un de ses serviteurs fidèles, qui voulait le venger, révéla le secret au père d'Holkar, qui dès lors devint le chef réel et l'espoir des Indous.
«Les Anglais, toujours sur leurs gardes, devinèrent ses desseins et l'attaquèrent avant qu'il fût prêt au moment où il allait conclure une alliance avec le fameux Runjeet-Sing, qui devait les aborder par le nord-ouest, pendant qu'il ferait révolter le centre et le sud de l'Inde. Le grand malheur de ce pauvre pays, c'est que, grâce à la variété des races et des religions, qui se détestent mutuellement, on y trouve facilement des traîtres. Holkar trahi fut vaincu et tué avec deux de ses fils. Runjeet-Sing reçut dix millions de roupies pour rester neutre. Mais les Indous, indignés, ne voulurent pas reconnaître d'autre chef que le jeune Holkar, troisième fils du défunt, et les Anglais, contents de ce premier succès, n'osèrent pas pousser leur ennemi au désespoir. On lui prit la moitié de ses États, cinquante millions de roupies, et on lui donna pour surveillant le colonel Barclay, celui qui vient de se signaler dans la révolte des cipayes et qu'on a fait major général.
—Oui, dit Quaterquem, et la révolte a éclaté, et les cipayes ont été pendus, et Holkar a été tué, comme l'avaient été avant lui son père et Tippoo-Sahib; et toi, Corcoran, natif de Saint-Malo, tu vas te faire trahir et tuer comme tes prédécesseurs. Mon ami, tu es fou. Viens dans mon île; il y a place pour deux. Nous y vivrons tranquillement en jouant aux quilles en été et au billard en hiver, ce qui est le vrai but de la vie. Et si mon île te déplaît, j'en ai découvert une autre dans le voisinage, presque aussi inaccessible et aussi belle que la mienne. Je te l'offre.»
Corcoran regarda quelque temps son ami sans rien dire. Puis il haussa doucement les épaules:
«Mon cher Quaterquem, quand je serais certain d'échouer et d'être fusillé dans dix jours, je n'en ferais pas moins ce que je fais. Mais ne me prends pas pour un rêveur. Connais-tu cet autographe?
—C'est la signature de Napoléon lui-même! s'écria Quaterquem étonné.
—Lis maintenant le titre de ce manuscrit.
—«Liste des étapes de l'armée française, de Strasbourg à Calcutta par voie de terre, écrite sous la dictée de Sa Majesté Napoléon Ier, Empereur des Français, Roi d'Italie, Protecteur de la confédération du Rhin, Médiateur de la confédération Helvétique, et signée de la propre main de Sa Majesté. Paris, 15 avril 1812.»
Voici en résumé quel était le plan de Napoléon, dont une copie fut remise au père d'Holkar par un agent secret qui traversa toute l'Inde déguisé en fakir:
«Napoléon, partant de Dresde, alla rejoindre son armée sur le Niémen. De là, pénétrant en Lithuanie, il coupait en deux et prenait la grande armée russe. (Il s'en fallut de quelques heures de marche, comme tu sais, que ce plan ne réussît, ce qui aurait mis Pétersbourg, Moscou et le czar même à la discrétion de Napoléon). Ce premier point obtenu, le reste était facile. Le czar rendait sa part de Pologne, et l'Autriche la Gallicie. La Pologne entière, remise sur ses pieds, montait à cheval pour suivre Napoléon. Mais ne crois pas qu'on laissât le czar sans compensation. Tu vas voir quel présent on lui faisait! La Chine! Tu ouvres de grands yeux. Mon ami, rien n'était plus facile. La Chine est à qui veut la prendre. C'est un grand corps sans âme. J'ai vu et je sais des choses.... J'ai des projets pour l'avenir.... Napoléon avait fort bien discerné, malgré la distance, qu'un empire immense où tout est classé, étiqueté, parafé, enregistré, où toutes les actions de la vie sont prévues et toutes les heures du jour employées par les rites, où cent mille Tartares à cheval montent la garde autour du souverain et suffisent pour épouvanter trois cent cinquante millions d'hommes,—Napoléon, dis-je, savait bien qu'un tel empire est la proie du premier venu. C'est pourquoi il en offrait la moitié à son compère Alexandre, mais la moitié seulement, et encore était-ce le nord de l'empire, qui est froid et rempli de steppes. Sans le dire, il se réservait le reste, c'est-à-dire tout ce qui est au sud du fleuve Hoang-Ho. A la Chine méridionale il ajoutait la Cochinchine et l'Inde, de façon que tout le continent de l'Asie eût été partagé entre ces deux maîtres, Alexandre et Napoléon.
«Naturellement, les Turcs, étant sur son passage, auraient été les premiers sacrifiés. Pour apaiser l'Autriche, qui devenait vassale, et surtout pour l'opposer à la Russie, on lui faisait aussi sa part, qui était la vallée du Danube, de la source à son embouchure. Puis Napoléon, entraînant sur ses pas la cavalerie hongroise et polonaise, entrait dans Constantinople comme dans un moulin. Tu sais qu'il a rêvé toute sa vie d'être empereur de Constantinople. C'est ce qui l'a brouillé avec le czar, qui faisait juste le même rêve.
«Il avait déjà la France et l'Italie; par son frère Joseph il espérait avoir l'Espagne. Tanger, Oran, Alger et Tripoli n'auraient fait qu'une bouchée. L'Égypte l'attendait, le connaissant déjà, et l'isthme de Suez, que M. de Lesseps perce aujourd'hui avec tant de peine, eût été coupé en six mois. Déjà ses ingénieurs avaient retrouvé les traces d'un vieux canal maintenant ensablé et qui date sans doute du feu roi Sésostris. Enfin, de gré ou de force, la mer Méditerranée était à lui, et du haut de Gibraltar les Anglais auraient vu passer ses flottes sans pouvoir les arrêter au passage.
—Qui t'a révélé tous ces beaux projets de Napoléon? demanda Quaterquem, et de qui tiens-tu ces confidences, qu'il n'a sans doute faites à personne?
—Me prends-tu pour un romancier? répliqua le maharajah. T'imagines-tu que je m'amuserais à prêter à ce grand homme des idées de mon cru? Sache d'abord que Napoléon a toujours été fort mal connu jusqu'ici. Cet homme, qu'on a toujours cru si positif, n'était au fond qu'un grand poëte et un mathématicien distingué. Comme poëte, il avait des fantaisies sans limites; comme mathématicien, il enveloppait ses fantaisies d'une apparence de précision et de calcul qui éblouissait le sens commun des imbéciles.
—Tu as probablement raison, dit Quaterquem; mais encore une fois, qui t'a révélé les projets de Napoléon?
—Lui-même, mon cher ami; oui, lui-même, car, outre la note que tu viens de voir, et qui fut écrite par Daru sous la dictée du maître, il en est une plus complète encore et plus secrète, pour laquelle il n'a pas voulu emprunter la main d'un secrétaire. Tiens, lis toi-même. Voici la dépêche à Lascaris, son seul confident. M. de Lamartine, mal informé, a cru que les Anglais avaient saisi les papiers de Lascaris au Caire après sa mort. C'est le consul anglais qui répandit ce bruit à dessein, pour arrêter les recherches; mais ces papiers précieux existent encore. Les voici. Lascaris mourant avait chargé un ami de les porter au gouvernement français; mais cet ami se voyant surveillé et craignant les piéges de Mehemet-Ali, alors pacha d'Égypte, s'enfuit à Suez, s'embarqua sur un bateau ponté et, ne sachant à qui confier ce précieux dépôt, fit voile vers l'Inde et le remit aux mains d'Holkar lui-même.»
La dépêche de Napoléon est si claire, si ferme, si précise, a si bien prévu tous les incidents qui pouvaient survenir, qu'on la reconnaîtrait au style, quand la signature et l'écriture même n'indiqueraient pas le véritable auteur.
«Mais quel usage veux-tu faire des plans de Napoléon?
—Les exécuter, mon cher ami.
—As-tu comme lui douze cent mille hommes à ta disposition?
—J'ai l'Inde, qui semble assoupie, mais qui veille comme un boa constrictor, nonchalamment étendue au soleil et prête à se jeter sur sa proie. Songe que je suis aux yeux de ces pauvres gens la onzième incarnation de Vichnou. Depuis deux ans, des milliers de brahmines et de fakirs de toute espèce annoncent sous main aux Indous que Vichnou lui-même s'est incarné pour les délivrer. On fait sur moi des légendes. On dit, et je laisse croire, qu'il n'y a rien de plus utile, que les balles s'aplatissent et que les sabres s'émoussent en me touchant. Deux ou trois affaires, où j'ai payé de ma personne et dont je me suis tiré avec bonheur, m'ont fait une réputation incroyable. Tu trouveras dans Bhagavapour cent personnes qui jurent m'avoir vu, de leurs yeux vu, jeter des flammes par la bouche et brûler le camp des Anglais. D'autres m'ont vu mettre en fuite, à coups de cravache, toute la cavalerie anglaise. Plus ces histoires sont absurdes, plus on s'empresse d'y croire. Ces pauvres Indous, en quête d'un héros et d'un vengeur, se sont précipités sur moi. Enfin si les Anglais avaient attendu encore trois ou quatre ans, leur ruine était certaine, car toute l'Inde aurait été en armes et sous mes ordres.
—Oui, mais ils connaissent tes desseins, et ils vont te prévenir. Tu as vu la lettre de ce coquin de Doubleface?
—Celui-là du moins payera pour tous, dit Corcoran. Demain matin, après déjeuner, je te promets un spectacle amusant.»

XIII
De l'éducation et des manières de M. William Doubleface, esq.
Le lendemain, dès huit heures du matin, Quaterquem fut éveillé par un bruit de tambours et de trompettes. Tout le peuple remplissait les rues et les places de Bhagavapour. En même temps, dans la grande cour du palais, piaffaient d'impatience les chevaux arabes et turcs de Corcoran.
Quaterquem interrogea l'un des serviteurs.
«Seigneur, dit l'Indou, c'est le maharajah qui donne une grande fête à son peuple.
—De quelle fête veux-tu parler?
—C'est aujourd'hui que nous allons voir pendre l'Anglais.
—Pauvre Doubleface!» dit Quaterquem.
Il s'habilla en toute hâte, pour ne rien perdre du spectacle qui se préparait. Corcoran l'attendait déjà et le déjeuner était servi. Alice et Sita s'assirent en face des deux amis.
«Ne pourriez-vous pas, en ma faveur, lui faire grâce et le renvoyer à Calcutta? dit Alice. C'est un compatriote, après tout. Et vous, ma chère Sita, ne ferez-vous rien pour ce malheureux qui va périr?
—Vichnou m'est témoin, dit la douce et charmante fille d'Holkar, que j'ai le sang versé en horreur; mais je croirais trahir Corcoran lui-même si je lui demandais la vie de cet assassin.
—Pour moi, dit Quaterquem, qui voudrais voir pendre tous les traîtres de la création, je ne suis pas fâché qu'on commence par celui-là.
—Au reste, ajouta Corcoran qui s'était tu jusque-là, il lui reste encore une planche de salut. Qu'il s'y accroche, s'il le veut. Qu'il trahisse son gouvernement après m'avoir trahi; une trahison de plus ou de moins, pour un Doubleface, ce n'est rien.»
En même temps il ordonna qu'on fît venir le prisonnier.
Doubleface se présenta d'un air fier. Il était suivi de Baber. Tous deux avaient les fers aux pieds et aux mains.
«Vous savez ce qui vous attend? demanda Corcoran.
—Je m'en doute, répondit l'autre.
—Vous savez à quel prix vous pouvez sauver votre vie et même votre liberté?
—Je le sais. Pendez-moi.
—Je suis fâché, dit Corcoran, que vous ayez consenti à faire un pareil métier, car vous êtes un brave.
—Peuh! dit Doubleface, on fait le métier qu'on peut. Si j'étais né fils aîné de lord, je serais général d'armée, gouverneur de l'Inde, de Gibraltar ou du Canada; je dirais en public des choses dénuées de sens, et je serais applaudi comme un politique de la plus haute volée; je chasserais le renard avec tous les gentlemen du comté; je présiderais tous les banquets, je porterais des toasts à toutes les dames. Mais le sort ne l'a pas voulu. Personne n'a connu mon père. Ma mère m'a élevé, Dieu sait comment, dans les rues de Londres. A dix ans, j'ai été embarqué comme mousse sur un navire qui allait chercher du café et du sucre à l'île Maurice; j'ai fait cinq ou six fois le tour du monde, j'ai appris sept ou huit langues sauvages, et enfin, à bout de tout, ne sachant que faire pour devenir un gentleman, je suis devenu chef de la police à Calcutta. Lord Braddock m'a offert cette mission, je l'ai acceptée. Je savais que je courais le risque d'être pendu; j'ai joué la partie, je l'ai perdue. Faites ce qu'il vous plaira. Quant à trahir celui qui m'emploie, non! Il faut avoir la probité de son métier.
—Bien! dit Corcoran. Je suis fixé. Pour toi, ami Baber, je vais t'offrir, aussi bien qu'à cet Anglais, un moyen de n'être pas pendu. A toi d'en profiter.»
Et, se tournant vers l'escorte:
«Qu'on les conduise tous deux dans le cirque des Éléphants,» dit-il.
Cet ordre fut promptement exécuté.
Tout le monde sait que le cirque des Éléphants, de Bhagavapour, si célèbre dans tout l'Indoustan, a été construit par les ordres et sur les plans du célèbre poëte Valmiki, auteur du Ramayana, et architecte distingué.
C'est une enceinte en briques, parfaitement lisse à l'extérieur, mais qui enferme à l'intérieur un vaste amphithéâtre, assez semblable à ceux des cirques romains. Les places les plus basses et en même temps les plus recherchées du public sont élevées de dix-huit pieds au-dessus de l'arène, qui en est séparée par une seconde enceinte de poteaux énormes et si rapprochés l'un de l'autre, qu'aucun homme, si mince qu'il soit, ne pourrait se glisser dans les interstices.
C'est là que devait avoir lieu, à la grande joie du peuple de Bhagavapour, le combat de Baber et de Doubleface. Le vainqueur, suivant l'arrêt de Corcoran, devait avoir la vie sauve.
Le soleil, resplendissant dans un ciel pur, éclairait cette scène imposante. Tout le peuple de Bhagavapour, assis sur les gradins de l'amphithéâtre, attendait avec curiosité l'ouverture de la fête qui lui avait été promise. Hommes et enfants mangeaient, buvaient et riaient en pensant à la grimace que le malheureux Anglais ne pouvait manquer de faire à son dernier soupir.
Pour calmer un peu l'impatience de la foule, on lâcha d'abord un éléphant sauvage, pris l'avant-veille dans la forêt, et on le plaça entre trois éléphants apprivoisés, dont l'un à sa droite, le second à sa gauche et le troisième par derrière, le poussaient et le frappaient à coups de trompe pour lui enseigner ses nouveaux devoirs. La mine piteuse du pauvre sauvage, ainsi malmené et dressé sous les yeux de quarante mille personnes, était un spectacle étrange et réjouissant. Hélas! pauvre éléphant! il avait été, lui aussi, victime d'une trahison. Une jeune éléphante apprivoisée l'avait, par ses coquetteries, amené dans le piége, et maintenant il excitait la risée des hommes.
Mais on se lassa bientôt de ce vaudeville, et l'on commença à réclamer le drame.
«L'Anglais! l'Anglais! le traître! Baber! Baber!» demandèrent mille voix.
Enfin les trompettes retentirent, et Corcoran entra dans l'amphithéâtre à cheval. A sa droite s'avançait son ami Quaterquem. A sa gauche Louison et Moustache, Alice et Sita n'avaient pas voulu assister au combat et étaient demeurées dans le palais d'Holkar. Garamagrif, trop sauvage encore pour être lâché en public, les gardait.
Corcoran monta d'un pas lent et majestueux les trois marches qui le séparaient du trône et fit asseoir près de lui son ami. Louison s'étendit à ses pieds d'un air gracieux et ennuyé. Le jeune Moustache se coucha entre les pattes de sa mère.
Au même instant, le maharajah fit un signe, et l'on amena les deux prisonniers devant lui.
«Vous connaissez les conditions du combat, dit-il. Vous n'avez que le choix de les accepter ou d'être empalés.
—Lumière incréée des mondes, s'écria Baber en élevant vers le ciel ses mains chargées de chaînes, sublime incarnation de Vichnou, tout ce que ta bouche ordonne sera pour moi comme le Rig-Véda.»
Doubleface ne dit rien, mais fit signe qu'il consentait à tout plutôt que d'être empalé.

XIV
La mort d'un coquin.
«Monsieur Doubleface, continua Corcoran, vous avez le poignet solide?»
L'Anglais fit un signe affirmatif.
«Vous avez les reins solides?»
Même signe.
«Vous connaissez le maniement du sabre?
—Oui, dit encore Doubleface.
—Très-bien, dit Corcoran. Et toi, ami Baber, quelle est l'arme que tu préfères?
—Seigneur, répliqua Baber, ma religion me défend de verser le sang des hommes, mais elle me permet de les étrangler.
—Eh bien, homme pieux, tes désirs et ceux de ce gentleman vont être satisfait. Qu'on donne à Doubleface un sabre de Damas de la plus fine trempe, et à Baber une corde terminée par un noeud coulant, et que chacun des deux s'escrime aux dépens de son voisin! Surtout, qu'ils n'oublient pas qu'il est maintenant neuf heures du matin, et qu'à dix heures l'un des deux doit être tué, sans quoi ils seront tous deux empalés.»
Ce n'est pas sans motifs que Corcoran faisait donner aux deux combattants des armes si différentes. Si le sabre était une arme terrible dans la main de l'Anglais, le noeud coulant n'était pas moins dangereux dans les mains de l'agile et souple Baber, ancien chef des Étrangleurs de Goualior. La lutte était donc incertaine.
Enfin on mit les deux combattants en liberté.
A première vue, on aurait eu peine à deviner quel serait le vainqueur. L'Anglais, haut de cinq pieds huit pouces, robuste, osseux, solidement campé sur ses reins, ressemblait à une tour inébranlable. On lisait dans ses yeux le calme de la force et le mépris absolu de son adversaire. Évidemment il s'attendait à le couper en deux du premier coup de sabre. Ce fut l'opinion de Corcoran lui-même, et tous les Indous, qui haïssaient profondément l'Anglais, furent alarmés en voyant sa contenance impassible et pleine de confiance.
De son côté, Baber n'était pas un homme à dédaigner. Moins grand que Doubleface et plus mince, il paraissait et il était réellement très-inférieur en force physique. Ses bras et ses jambes étaient maigres, sa poitrine étroite et osseuse. Ses yeux mêmes, fauves comme ceux du léopard, exprimaient la ruse plus que le courage; sa ressource principale était une agilité prodigieuse. Il se couchait, se relevait, bondissait comme le tigre, dont on lui avait donné le nom.
Enfin Corcoran regarda sa montre et dit:
«Allez.»
A ce signal, les deux adversaires, éloignés environ de cinquante pas, s'avancèrent l'un sur l'autre.
Baber commença l'attaque. Il partit en bondissant et s'élança sur son adversaire, comme s'il eût voulu le prendre corps à corps; mais ce n'était qu'une feinte. Au moment de lancer un noeud coulant, il fit un bond de côté.
Doubleface reçut cette attaque avec sang-froid. Il pivota brusquement sur lui-même, évita le noeud coulant et assena un coup de sabre épouvantable sur la tête de l'Indou. S'il l'eût atteint, le crâne du malheureux Baber aurait été fendu en deux et, avec le crâne, le nez et le menton; mais Baber n'était pas homme à se laisser surprendre.
D'un saut en arrière il se mit hors de portée, puis il s'enfuit avec la vitesse d'un cerf poursuivi par le chasseur, et fit le tour de l'arène.
Doubleface ne douta plus de sa victoire. Il le suivait de près et allait l'atteindre, lorsqu'un obstacle imprévu l'arrêta dans sa course.
Baber, tout en feignant de fuir et de se laisser atteindre, calculait soigneusement la distance qui le séparait de son adversaire et le regardait par-dessus l'épaule.
Quand il crut le moment venu, il se retourna et lança son noeud coulant.
Doubleface vit venir le noeud et l'évita fort adroitement. La corde, qui devait le saisir et l'étrangler, manqua le but et vint s'enrouler autour de son pied droit.
Il tomba.
Aussitôt Baber s'arrêta pour dégager sa corde et la mettre autour du cou de l'Anglais; mais Doubleface se releva promptement et lui lança un second coup de sabre, aussi inutile que le premier.
L'Indou s'était déjà mis hors de portée.
Le combat dura quelque temps sans succès marqué de part et d'autre. L'Anglais, dans un combat corps à corps, eût été d'une supériorité éclatante; mais Baber était insaisissable.
Cependant une demi-heure s'était écoulée déjà. Le soleil montait rapidement sur l'horizon, et la chaleur devenait insupportable. Baber, accoutumé dès sa naissance au climat brûlant de l'Inde, ne paraissait pas en souffrir; mais Doubleface ruisselait de sueur. Évidemment, si le combat se prolongeait encore pendant un quart d'heure, il était certain de sa défaite. Il résolut donc de faire un effort suprême.
«Lâche coquin! cria-t-il, tu n'oses pas m'attendre!»
Mais cette insulte ne parut pas émouvoir beaucoup Baber.
«Qui t'empêche de courir?» répliqua-t-il.
Au même instant, Doubleface s'élança le sabre nu, l'accula, par deux ou trois feintes bien ménagées, dans un coin de l'enceinte et lui assena un tel coup de sabre, que tous les spectateurs crurent que la dernière heure de l'Indou avait sonné.
Mais le jongleur était déjà hors d'atteinte; avec la prestesse et l'agilité d'un singe, il avait grimpé le long d'un des poteaux de l'enceinte et, assis à son sommet, regardait tranquillement son adversaire.
Tous les spectateurs applaudirent à ce brillant tour de force. Doubleface, irrité et pressé de décider l'affaire, essaya d'imiter et de poursuivre Baber.
Il prit donc son sabre avec les dents et commença à grimper lui-même le long du poteau.
Mais cette idée lui fut fatale.
Baber, qui l'observait, lança, tout à coup le noeud coulant sur le malheureux Doubleface, puis tirant brusquement la corde à lui, il lui causa une si vive douleur, que l'Anglais lâcha prise et resta suspendu en l'air et étranglé.
Ce fut la fin du combat. Tout le peuple de Bhagavapour battit des mains à ce trait d'adresse et de sang-froid, et Baber, triomphant, traîna son ennemi autour de l'enceinte, comme Achille avait traîné Hector autour des remparts de Troie.
«C'est bien, dit Corcoran. Tu vas avoir ta grâce, ami Baber. Et maintenant, Sougriva, fais enterrer ce pauvre Doubleface. De son vivant, c'était un misérable traître, un espion, le rebut de l'espèce humaine. Il est mort, paix à ses cendres!»
Puis il rentra dans son palais, suivi des acclamations du peuple de Bhagavapour, qui admirait sa justice et sa clémence.

Là, sans délai, il écrivit la dépêche suivante:
A lord Henri Braddock, gouverneur général de l'Indoustan, à Calcutta.
Bhagavapour, 16 février 1860.
«Les relations de bon voisinage et d'amitié qui ont toujours subsisté et qui, je l'espère, subsisteront toujours entre mon gouvernement et celui de Votre Seigneurie, me font un devoir de vous avertir d'un incident fâcheux qui aurait pu exciter des susceptibilités réciproques; Votre Seigneurie me rendra cette justice, que je n'ai pas ajouté foi à de misérables calomnies, et que j'ai puni le calomniateur comme il le méritait.
«Un certain Scipio Ruskaërt, se disant sujet prussien et protégé anglais, muni d'une lettre de recommandation (fabriquée sans doute par un faussaire) de sir Barrowlinson, est venu me demander aide et protection, sous prétexte d'études scientifiques sur la flore et la faune des monts Vindhya.
«Sur la foi de sir John Barrowlinson, à qui le monde savant doit, je le sais, tant de reconnaissance, mais qui a été en cette occasion la dupe d'un scélérat insigne, j'ai fait à ce Ruskaërt l'accueil le plus flatteur et le plus hospitalier, qu'il a payé de la plus noire ingratitude.
«Votre Seigneurie, en lisant la copie ci-jointe de la lettre que ce Ruskaërt, dont le véritable nom est, paraît-il, Doubleface, Votre Seigneurie, dis-je, sera sans doute indignée de l'abus qu'un tel misérable a prétendu faire de son nom, et des instructions déshonorantes qu'il a osé prêter à Votre Seigneurie. Je me hâte de dire que mon indignation d'une si lâche calomnie a prévenu le mépris de Votre Seigneurie, et que ce Doubleface qui, d'ailleurs, n'a pas nié son titre de chef de la police politique de Calcutta, vient de recevoir le châtiment que méritaient son crime et l'usage qu'il faisait du nom respecté de Votre Seigneurie. En d'autres termes, il a été pendu.
«Votre Seigneurie, mylord, pourra lire dans le Moniteur de Bhagavapour, que je prends soin de lui faire adresser moi-même, tous les détails de la pendaison. La trahison de Doubleface était si odieuse, et d'ailleurs si bien prouvée par son propre aveu, que je n'ai pas cru nécessaire de suivre en cette affaire les règles ordinaires d'une lente procédure.
«Je dois prévenir Votre Seigneurie qu'on a saisi dans les papiers de Doubleface une liste fort exacte et fort bien faite de toutes les ressources financières et militaires de mon royaume.
«Naturellement je n'ai pas cru nécessaire de joindre cette note si précieuse à la présente dépêche, et je crois que Votre Seigneurie approuvera ma réserve et ma discrétion.
«Sur ce, mylord et cousin, que Dieu vous ait en sa sainte garde.
«Corcoran, maharajah.
«Donné en mon palais de Bhagavapour, ce jourd'hui, 5 février 1860 de l'ère chrétienne, l'an trois cent trente-trois mille six cent neuvième de la dixième incarnation de Vichnou, et de notre règne, la troisième.»
«C'est une déclaration de guerre, dit Quaterquem après avoir lu la dépêche, et tes préparatifs ne sont pas faits.
—De toute façon la guerre était inévitable, répliqua Corcoran. Tu l'as vu toi-même, leur armée est en marche. Il en sera ce que Dieu voudra. Pardonner à ce coquin, c'était reculer. Je ne me suis soutenu jusqu'ici qu'à force d'audace; eh bien, je continuerai.
—As-tu des alliés?
—J'aurais eu toute l'Inde pour moi dans deux ou trois ans. A présent, rien n'est prêt. La dernière révolte des cipayes a fait fusiller tout ce qu'il y avait de plus énergique et de plus résolu. Il faut attendre une génération nouvelle, ou que ce peuple amolli et épouvanté ait oublié les vieux massacres.»
Quaterquem se frappa le front.
«J'ai une idée, dit-il, qui peut te donner avant trois mois un puissant et redoutable allié. Dans ce cas, non-seulement tu seras sauvé, mais tu seras maître de l'Inde.
—Quel est cet allié?
—Parlons bas! dit Quaterquem, parlons bas; on pourrait nous entendre.»
Et il dit tout bas un nom à l'oreille de Corcoran, qui tressaillit.
«J'y ai bien pensé, répliqua le maharajah après un instant de silence; mais il y a si loin! La traversée, aller et retour, durera au moins quatre mois. Et qui envoyer d'ailleurs?
—Tu oublies mon ballon, dit Quaterquem, qui fait trois cents lieues à l'heure, et qui va tout droit comme une flèche, sans connaître les mers, les fleuves ou les montagnes. Ce soir, nous verrons représenter Guillaume Tell. Demain, tu auras une audience. Après-demain, nous serons de retour. Sougriva et Louison gouverneront le royaume en ton absence.
—Il est trop tard, dit Corcoran, mais tu peux me rendre un service signalé. Emmène-moi dans ton ballon, et montre-moi le camp anglais et le mien. Fais tes adieux à Sita; je vais faire les miens à Alice. Nous partirons dans une heure.... Qu'on appelle Acajou.
—Bien,» répondit Quaterquem.
Le grand nègre parut.
«Acajou,» dit Quaterquem, prépare le ballon.
Le nègre fit un saut de joie.
«Moi voir Nini et Zozo! Bon maître, massa Quaterquem!
—Acajou, mon ami, nous irons voir Nini et Zozo à la fin de la semaine; aujourd'hui, nous avons d'autres affaires.»

XV
Une plaisanterie d'Acajou.
Les préparatifs du long voyage que Corcoran allait entreprendre avec son ami Quaterquem durèrent toute la journée. Il ne s'agissait pas, on se l'imagine de reste, d'emballer des vêtements ou des vivres, mais de cacher aux Mahrattes le départ du maharajah. Il fut donc résolu qu'on attendrait la nuit pour partir et que Sougriva seul en serait informé. Corcoran ne voulut pas même faire ses adieux à Sita, de peur de lui causer quelque inquiétude. Par bonheur, la nuit était fort sombre, et les deux amis, aidés du nègre Acajou, purent s'élever dans les airs sans être aperçus de personne.
Ici quelque lecteur, curieux de science, voudra connaître sans doute la forme et le moteur de ce ballon merveilleux.
Au reste, un ciel sans nuages et une atmosphère transparente permettaient de voir et d'admirer jusqu'aux moindres détails du paysage. Quaterquem, assis au gouvernail à côté de son ami, se guidait au moyen des étoiles, aussi sûrement qu'un marin sur l'océan au moyen de la boussole, et désignait de la main les fleuves et les vallées.
«Tu entends le bruit de la rivière qui coule entre ces deux chaînes de montagnes? La reconnais-tu? C'est la Nerbuddah. La montagne de droite est l'une des Ghâtes. Celle de gauche, qui s'élève vers nous toute couverte de forêts sombres, appartient à la chaîne des monts Vindhya.... Entends-tu ce murmure, composé de vingt millions de voix d'hommes, de quadrupèdes, d'oiseaux et d'insectes? C'est l'harmonie du globe terrestre qui ravissait en extase le divin Pythagore. Le grondement sourd qui domine toutes les autres voix, c'est le rugissement rauque du tigre. Cette masse sombre que l'on distingue à peine, et qui paraît se remuer avec tant de lenteur, c'est un troupeau d'éléphants qui galopent dans une rizière, écrasant tout sous leurs pieds.
—Il s'agit bien d'éléphants, interrompit Corcoran; j'ai hâte d'arriver au camp.
—Rien de plus facile.»
Quaterquem fit mouvoir un léger ressort. Le gouvernail obéit à sa main comme un enfant docile à la voix de son maître. En cinq minutes, le ballon plana au-dessus d'un camp retranché, entouré de fortes palissades et garni de cent cinquante canons.
La Frégate s'abattit aussitôt. Quaterquem jeta l'ancre dans un palmier gigantesque, et Corcoran descendit avec une échelle de cordes jusqu'à terre.
«Attends-moi, dit le maharajah.... Je serai de retour dans une heure.»
En même temps il s'avança sans être remarqué des sentinelles (car il était descendu dans l'enceinte même du camp) et se dirigea vers la tente du général Bondocdar-Akbar, communément appelé Akbar, c'est-à-dire le Victorieux, à cause de ses anciennes défaites.
Akbar était assis sur un tapis. Autour de lui ses principaux officiers fumaient en silence.
«Seigneur Akbar, dit l'un d'eux, avez-vous reçu des nouvelles du maharajah?
—Non, dit Akbar.
—Il nous oublie dans son palais de Bhagavapour.
—Le maharajah n'oublie rien, dit Akbar.
—Cependant les Anglais s'avancent et vont nous attaquer avant trois jours. Le maharajah le sait-il?
—Le maharajah sait tout, dit encore Akbar.
—S'il le sait, pourquoi n'est-il pas avec nous?»
A ces mots Corcoran entra.
«Et qui te dit qu'il n'y est pas, Hayder?» demanda-t-il d'une voix forte.
Aussitôt tous les assistants se prosternèrent, la paume des mains élevée vers le ciel.
«Le maharajah est partout et voit tout, dit Corcoran. Il est l'oeil droit de Brahma sur la terre. Il punit la lâcheté. Il devine la trahison.
—Grâce! grâce! seigneur! s'écria Hayder, qui s'attendait à être empalé.
—Qui doute de moi a mérité de périr, dit Corcoran. Mais je te fais grâce, Hayder. Tu vas quitter l'armée. Je ne veux avec moi que des hommes qui sachent bien que Brahma m'a donné sa force et sa puissance.»
Hayder sortit tout tremblant et reprit dès le soir même la route de Bhagavapour.
Après cet exemple qu'il jugea nécessaire, Corcoran se fit rendre compte de la situation de l'armée et des approvisionnements; il se montra aux soldats pour les encourager. A la nouvelle qu'il était au camp, toute l'armée poussa de longs cris de joie et alluma des torches pour éclairer sa marche.
«Longue vie au maharajah! Longue vie au successeur d'Holkar, au dernier des Raghouides!
—C'est bien, dit Corcoran. Que tous les feux s'éteignent. Que tout le monde rentre sous les tentes!»
Il fut obéi sur-le-champ. Son apparition qui tenait du miracle, car aucune sentinelle ne l'avait vu pénétrer dans le camp, fortifia l'opinion déjà répandue qu'il était la dixième incarnation de Vichnou sur la terre.
Dès que le silence et l'obscurité eurent succédé de nouveau au tumulte et à l'éclat des torches, le maharajah alla rejoindre ses compagnons, et, grâce à l'échelle de cordes, remonta aisément dans le palmier d'abord, puis dans la Frégate.
«Je viens de faire une belle peur à un pauvre diable, dit le maharajah, et il raconta la scène qui s'était passée dans la tente.
—Quel singulier plaisir peux-tu trouver à gouverner des traîtres et des poltrons? demanda Quaterquem. Quelque jour ces gens-là te tireront des coups de fusil par derrière.
—Ah! mon cher ami, dit Corcoran, c'est un dur métier que de gouverner les hommes; mais je ne connais personne qui s'en soit dégoûté.
—Et Charles-Quint?
—Bah! un pauvre diable d'empereur qui mangeait trop, qui avait la goutte et des indigestions continuelles.
—Et Dioclétien?
—Il avait peur d'être étranglé ou empoisonné par son gendre Galérius,—un beau nom de coquin.... Mais c'est assez causé des anciens et des modernes. Allons voir nos amis les Anglais. Leur camp ne doit pas être éloigné d'ici. Au rapport de mon fidèle Akbar, ils sont à vingt-trois lieues au sud-est, sur une petite colline qui s'avance en forme de presqu'île dans la vallée du Kérar.»
Quaterquem obéissait, lorsqu'un grand éclat de rire, parti de l'arrière de la Frégate, attira leur attention.
Acajou riait de toutes ses forces en contemplant un objet caché dans l'ombre.
«Qu'est-ce donc? demanda sévèrement Quaterquem.
—Oh! massa Quaterquem, s'écria Acajou en continuant de rire, vous pas fâché; vous bien rire. Acajou bon nègre, joué bon tour.»
Et saisissant entre ses bras l'objet inconnu, il l'apporta, malgré tous ses efforts, sous les yeux de son maître. A la clarté de la lampe on reconnut Baber.
L'Indou avait la bouche bâillonnée et les mains liées derrière le dos. Quant aux jambes, qui avaient été serrées aussi par une forte corde, l'Indou, jongleur et funambule de son métier, était parvenu à les dégager.
«Quel vilain gibier as-tu apporté là? dit Quaterquem.
—Vous comprendre, massa Quaterquem. Si vilain gibier embarrasser bon maître, Acajou jeter vilain gibier par-dessus bord. Mais Baber, bon gibier, pas méchant du tout.
—Est-ce qu'il a voulu s'introduire encore dans la Frégate? demanda Corcoran. En ce cas, jette-le par-dessus le parapet. Je ne fais grâce qu'une fois.
—Non, non, massa, interrompit vivement Acajou. Moi l'avoir vu battre avec Doubleface. Baber étrangler Doubleface. Acajou bien rire. Acajou content de voir le bon tour de Baber. Acajou attendre Baber sur la route, demander la recette pour étrangler les Anglais. Baber impoli pas vouloir donner. Moi, bon nègre, pas méchant du tout, abattre Baber d'un coup de poing; Baber vouloir mordre et égratigner Acajou, arracher cheveux d'Acajou, miauler, rugir, pleurer. Acajou très-bon. Acajou retourner Baber, arracher la corde à Baber, attacher les mains de Baber, les pieds de Baber, ficeler Baber, mettre Baber dans un coin de la Frégate, vouloir apporter Baber à Nini pour amuser Zozo.
—Que le diable t'emporte avec ton Baber et ton Zozo, dit Quaterquem impatienté. Qu'allons-nous faire de ce mauvais drôle? On ne peut pas le jeter dans les airs, puisqu'il est venu dans ma Frégate malgré lui. Le garder n'est pas sûr. Le déposer nous retardera. Au diable le Baber!»
Ces réflexions étaient faites en français, langue inconnue à Baber, mais il voyait assez sur le visage de Quaterquem que sa présence gênait fort les voyageurs.
Quant à Corcoran, le coude appuyé sur son genou, le menton dans la main, les yeux fixés à l'horizon, il réfléchissait. Tout à coup il prit son parti.
«Délie-moi ce Baber,» dit-il.
Acajou hésita.
«Massa, dit-il, mauvais, délier Baber. Mauvais, très-mauvais. Chien galeux, Baber! Baber poignarder Acajou, quand Acajou aura dos tourné.
—Obéis, dit le maharajah. Cela t'apprendra à ne plus recueillir les chiens galeux dans ta Frégate et à ne plus chercher des joujoux pour monsieur Zozo.»
Acajou obéit. Baber, délié, se jeta aussitôt aux pieds de Corcoran. Le maharajah le regarda d'un air sévère.
«Ce qu'Acajou vient de dire est-il vrai?» demanda-t-il.
Baber, qui n'avait pas compris un mot du récit d'Acajou, raconta de la même façon que le nègre ce qui était arrivé.
«C'est bien, dit le maharajah. Si je te dépose à terre, quel métier vas-tu faire pour vivre?
—Seigneur, répliqua Baber sans s'émouvoir, quel métier pourrais-je faire, excepté celui que j'ai déjà fait?
—C'est-à-dire que tu vas encore attendre les voyageurs au coin des bois.»
Baber fit un signe affirmatif.
«Tu sais, continua Corcoran, que si je te reprends dans l'exercice de ta profession, je te ferai pendre.
—Seigneur, on ne change pas de profession à mon âge. J'ai cinquante-cinq ans passés. Mais je ne demeurerai pas dans vos États, j'irai à Bombay, où je suis encore peu connu.
—As-tu peur de la mort?
—Qui? moi! j'aurais peur de rentrer dans le sein de Brahma, père de toutes les créatures! C'est bien mal me connaître.»
Baber sourit d'un air superbe, et, saisissant un couteau que le nègre portait à la ceinture, il l'enfonça froidement dans sa propre cuisse. Le sang jaillit à flots.
«Malheureux! s'écria Corcoran en lui arrachant le couteau.
Tout en parlant, il étanchait le sang et bandait sa blessure avec une serviette que le nègre épouvanté lui donna.
«Massa, dit Acajou, mettre à terre ce scélérat. Moi pas vouloir l'emmener dans notre île. Baber manger Nini et Zozo!
—Voyons, interrompit Corcoran, Baber, veux-tu gagner cent mille roupies et te venger des Anglais?»
A cette question, l'Indou sourit à la façon des tigres.
«Seigneur maharajah, dit-il, la vengeance suffirait. Les roupies sont de trop.
—Je te crois, dit Corcoran, car tu m'as l'air d'aimer la vengeance comme mon petit Rama aime les confitures. Mais pour plus de sûreté, je veux y joindre les roupies. Voici déjà une bourse qui en contient deux mille.
—Seigneur maharajah, dit Baber avec dignité, cette confiance m'honore; mais je ne veux rien recevoir de vous avant de vous avoir rendu service. Depuis que le monde est monde, depuis que Vichnou est sorti du lotus de Brahma, et Siva du lotus de Vichnou, jamais homme plus généreux que vous n'a paru sur la terre. Vous pouvez faire justice et vous pardonnez. Oui, j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué, j'ai fait plus de faux serments qu'il n'en faudrait faire pour que la voûte du ciel se brisât en éclats et m'écrasât sous ses débris; mais je suis à vous désormais tout entier et pour votre vie entière. Baber n'a jamais eu de maître. Il en aura un désormais.
—D'où lui vient cet enthousiasme subit? demanda Quaterquem, qui n'entendait pas l'hindoustani, mais qui regardait avec étonnement les gestes passionnés de Baber.
—De ce qu'il a reconnu son maître, dit Corcoran en français, pour n'être pas compris de l'Indou. Ce tigre a senti sa faiblesse devant moi. Désormais il me sera dévoué; je m'y connais.
—A peu près comme ta Louison.
—Oh! répliqua Corcoran, peux-tu comparer ma charmante Louison au terrible et féroce babouin que voilà? C'est une véritable impiété.... Mais voici le camp anglais. Je reconnais la colline et la rivière dont Akbar m'a parlé. Jette l'ancre, mon cher ami, dans ce bois de palmiers, à six cents pas des sentinelles.»
Puis, se tournant vers Baber:
«Tu te donnes à moi, dit-il. C'est bien, je t'accepte.»
Et il lui tendit la main. Baber la baisa, et, debout devant le maharajah, il attendit ses ordres.

XVI
Comment Baber se rendit utile, n'ayant pu se rendre agréable.
Le camp anglais couvrait presque toute la colline.
Dix-huit mille Européens faisaient la principale force de cette armée. Six mille sikhs et quatre mille gourkhas du Népaul, soldats robustes, patients, courageux et redoutables lorsqu'ils sont bien commandés, occupaient la droite et la gauche du camp. Les Anglais étaient au centre. On n'avait pas voulu employer contre Corcoran les régiments cipayes, dont on soupçonnait la fidélité.
Outre les soldats, le camp renfermait une foule nombreuse de marchands de toute espèce au service de l'armée. Ces marchands emmenaient avec eux leurs femmes, leurs enfants, et quelquefois étaient eux-mêmes suivis de serviteurs. Une innombrable quantité de voitures, groupées dans un désordre apparent, encombraient les avenues. Quoiqu'on fût très-loin de l'ennemi, et que la guerre ne fût même pas encore déclarée, le major Barclay connaissait trop bien Corcoran pour ne pas se tenir sur ses gardes.
Car c'était notre ancien ami le colonel Barclay, devenu major général à la suite de la révolte des cipayes, qui commandait de nouveau l'armée dirigée contre Corcoran.
Barclay avait mérité cet honneur dangereux par d'éclatants exploits. Personne, après le général Havelock et sir Colin Campbell, n'avait plus contribué à la défaite des cipayes. Personne aussi, il faut l'avouer, n'avait plus durement traité les vaincus. Il les pend aussi vite qu'il le peut, écrivait à lord Henri Braddock son chef d'état-major, et les arbres sur sa route ont moins de fruits que de pendus. En somme, c'était un brave, honnête et solide gentleman, très-persuadé que le monde est fait pour les gentlemen, et que le reste de l'espèce humaine est fait pour cirer les bottes des gentlemen.
Minuit venait de sonner. Barclay, resté seul dans sa tente, allait se coucher sur son lit de camp. Il était fort content de lui-même. Il venait d'écrire de son plus beau style hindoustani une proclamation destinée à voir le jour cinq jours plus tard et à prévenir les Mahrattes que le gouvernement anglais, dans sa haute sagesse, avait résolu de les délivrer du joug d'un scélérat du nom de Corcoran, qui s'était emparé par vol, fraude et meurtre du royaume d'Holkar. Ayant écrit ce morceau d'éloquence, il s'assoupit.
Quoiqu'il ne dormît pas encore, il rêvait déjà.
Il rêvait à la Chambre des lords et à l'abbaye de Westminster. Rêves délicieux!
Ses précautions étaient prises. Il avait sous ses ordres l'armée la plus redoutable qui eût jamais fait campagne dans l'Hindoustan. Corcoran, tout défiant qu'il fût, devait être surpris, car on allait envahir son royaume sans déclaration de guerre. Peut-être même,—car Barclay n'ignorait pas la conspiration de Doubleface, bien qu'il n'en fût pas complice,—peut-être serait-il mort avant que Barclay eût passé la frontière, et alors quel adversaire rencontrerait-on?
Donc, la victoire n'était pas douteuse.
Donc, Barclay entrerait sans peine dans Bhagavapour.
Donc, il donnerait à l'Angleterre un royaume de plus, comme Clive, Hastings et Wellesley.
Donc, sa part de butin ne pouvait guère être évaluée à moins de trois millions de roupies.
Or, avec douze millions de francs et le titre de vainqueur de Bhagavapour, le major général devait nécessairement obtenir un siège à la Chambre des lords et le titre de marquis. Pour plus de sûreté, le marquisat serait acheté en Angleterre, dans le comté de Kent.
Justement à cinq lieues de Douvres, sur le bord de la mer, est un château tout neuf, Oak-Castle, construit par un marchand de la Cité, qui s'est ruiné au moment de se retirer à l'ombre des chênes et des hêtres. Oak-Castle est à vendre. Tout autour, trois mille hectares de bois, de terre et de prairies.
John Barclay, lord Andover, ne sera pas en peine de meubler Oak-Castle. Grâce au ciel, lady Andover (récemment mistress Barclay) a reçu du ciel en partage une admirable fécondité,—quatre fils et six filles.
L'aîné des fils, James, sera lord Andover. Il est enseigne dans les horse-guards, et donne de grandes espérances à sa mère, car il a déjà fait deux mille livres sterling de dettes. Les trois autres....

Au moment où Barclay allait rêver à l'avenir de ses autres fils, il fut tiré de son rêve par un grand bruit qui se faisait entendre à quelques pas de sa tente.
«Seigneur, disait en hindoustani une voix suppliante, je veux parler au général.
—Que lui veux-tu? demanda l'aide de camp d'une voix brutale.
—Seigneur, je ne puis m'expliquer qu'en présence du général.
—Tu reviendras demain.
—Demain! dit l'Indou. Il sera trop tard.»
Il essaya de nouveau d'entrer; mais Barclay entendit le bruit d'une lutte nouvelle et d'un poing qui s'abattait sur une tête. Puis l'aide de camp cria:
«Holà! Deux hommes! Qu'on emmène ce drôle, et qu'on le tienne sous bonne garde jusqu'à demain.
—Demain! s'écria le malheureux Indou. Demain, vous serez tous morts.»
A ces mots, Barclay sauta à bas de son lit, chaussa précipitamment ses pantoufles et frappa sur un gong.
Aussitôt le valet de chambre indou parut.
«Dyce, dit le général, d'où vient ce bruit?
—Seigneur, répondit Dyce, il s'agit d'un malheureux qui a voulu interrompre le sommeil de Votre Honneur, sous prétexte de faire à Votre Honneur une communication très-importante, disait-il. Mais le major Richardson n'a pas voulu qu'on éveillât Votre Honneur, et a jeté l'Indou à terre d'un tel coup de poing, qu'on vient de le relever presque évanoui.
—Appelez Richardson.»
L'aide de camp entra.
«Où est l'homme que j'entendais tout à l'heure? demanda Barclay.
—Général, dit Richardson, il est sous bonne garde.
—Pourquoi ne m'avez-vous pas averti de sa présence?
—Général, j'ai cru qu'on devait respecter votre sommeil.
—Vous avez eu tort de croire, dit sèchement Barclay. Amenez-moi cet homme.»
Richardson sortit de fort mauvaise humeur.
Cinq minutes après, l'Indou paraissait devant le général. C'était un homme de cinquante ans environ, long, maigre, mal vêtu, et dont la joue toute meurtrie attestait la vigueur du poing de Richardson. De plus, une serviette ensanglantée couvrait mal une blessure assez grave à la cuisse.
En deux mots, c'était notre ami Baber.
A la vue du général, il se prosterna dans une attitude suppliante, et attendit, les yeux baissés, que Barclay voulût bien l'interroger.
«Qui es-tu? demanda le général.
—Un pauvre marchand parsi, général, qui suit le camp et qui vend aux soldats du riz, du sel, du beurre et des oignons.
—Ton nom?
—Baber.
—Que me veux-tu?
—Général, dit l'Indou, je venais vous sauver; mais on m'a repoussé à coups de poing et de crosse de fusil. Le major que voici m'a cassé deux dents.»
Effectivement, il montra sa mâchoire ensanglantée, et tira de sa poche un mouchoir au fond duquel les dents se faisaient vis-à-vis.
«C'est bien. On te payera, dit Barclay.... Tu venais nous sauver?... Que veux-tu dire?
—Seigneur, dit l'Indou, vous êtes trahi.
—Par qui?
—Par vos régiments sikhs.
—En vérité! et comment le sais-tu?
—J'ai entendu les soldats sikhs causer à voix basse dans le camp. Tous les sous-officiers sont gagnés.
—Par qui?
—Par le maharajah Corcoran.»
Ce nom fit réfléchir Barclay.
«Où est le maharajah?
—Seigneur, je l'ignore. Mais j'entendais, il n'y a qu'un instant, deux soubadards sikhs dire qu'il doit être à présent sur la route de Bombay, à trois lieues d'ici, avec sa cavalerie.»
Cette nouvelle devenait inquiétante. Barclay regarda l'Indou. Sa figure rusée, mais impassible, ne laissait rien deviner.
«Nomme-moi les traîtres, dit Barclay.
—Seigneur, s'écria Baber, je suis prêt à le faire. Mais vous n'avez que le temps de vous mettre sur vos gardes. Dans un instant la révolte éclatera.
—Richardson, faites garder cet homme et éveiller sans bruit tous les régiments anglais. S'il y a trahison, nous surprendrons les traîtres et nous leur donnerons une leçon qui laissera dans l'Inde un souvenir ineffaçable.»
On emmena Baber; mais, au moment où Richardson allait exécuter l'ordre qu'il avait reçu, on entendit tout à coup un grand bruit, et les cris:
«Au feu! au feu!»
Au même instant, le camp parut tout en flammes. Le feu avait été mis, sans qu'on s'en aperçût, à quatre ou cinq places différentes.
Aussitôt les tambours retentirent, les trompettes sonnèrent, appelant tous les soldats aux armes. Cavaliers, fantassins, artilleurs, éveillés tout à coup, couraient demi-nus à leur poste, ne sachant quel ennemi ils avaient à combattre.

Le feu avait envahi d'abord le quartier des marchands et des vivandières qui suivaient l'armée. En un moment, tout fut consumé. Puis, la flamme s'étendant toujours, gagna bientôt les caissons de cartouches, qui commencèrent à éclater en l'air. Déjà tous les hommes attachés au service des équipages de l'armée se répandaient au bas de la colline, fuyant les détonations de toute espèce; les femmes et les enfants les avaient précédés et couraient au hasard en criant:
«Trahison! trahison!»
Barclay, intrépide et calme au milieu du désordre, ne s'inquiétait que de rallier ses régiments anglais, et, malgré le bruit et les cris, il y réussit; mais l'artillerie était déjà hors de service. Les caissons prenaient feu l'un après l'autre, la moitié du camp était déjà brûlée, et l'on n'espérait plus sauver le reste.
Pour comble de malheur, les sikhs et les gourkhas, éveillés par le bruit et par les détonations, atteints par les boulets, les balles et la mitraille, crurent que Barclay avait résolu de les exterminer, et firent feu à leur tour sur les régiments anglais, qui ripostèrent par une fusillade bien nourrie. En cinq minutes, plus de trois cents cadavres jonchèrent le sol. Barclay, persuadé qu'il avait affaire à des traîtres, ordonna d'en finir par une charge à la baïonnette.
A cet ordre, les malheureux sikhs, épouvantés, prirent la fuite et se répandirent dans la campagne. La cavalerie anglaise les poursuivit et les sabra sans pitié.
Au point du jour, tout était fini. Quinze cents soldats de l'armée de Barclay étaient étendus sur la colline et dans les prairies environnantes; les sikhs et les gourkhas cherchaient un asile dans les bois; les Anglais avaient perdu leurs bagages, leurs vivres et leurs munitions; enfin, Barclay reprenait, la tête basse, le chemin de Bombay, où il avait espéré revenir millionnaire, vainqueur, lord Andover et marquis.
Il avait en même temps la douleur de ne pas même pouvoir deviner la cause de son désastre, car les sikhs et les gourkhas, il le voyait maintenant, étaient victimes d'une erreur, et personne n'avait trahi, excepta le maudit Baber. Pour celui-là, si Barclay avait su où le prendre, son compte eût été réglé bien vite. Mais Baber, qui s'en doutait, avait pris la clef des champs pendant l'incendie, et s'en allait d'un pied léger à Bhagavapour toucher les cent mille roupies que lui devait le trésorier du maharajah.

XVII
L'Asie à vol d'oiseau.
Du haut de la frégate, Corcoran et son ami Quaterquem avaient eu l'imposant spectacle de l'incendie du camp anglais. Tous deux gardaient un profond silence.
«C'est horrible, dit enfin Quaterquem. J'aurais voulu pouvoir secourir ou détromper ces malheureux. Quinze cents morts! Deux ou trois mille blessés!
—Mon ami, répliqua le maharajah, il vaut mieux tuer le diable que d'être tué par lui.
—Oui, sans doute.
—Eh bien, pouvais-je m'en tirer à meilleur marché? Ce Baber, il faut l'avouer, est un précieux coquin. En un clin d'oeil, il a allumé, sans être vu de personne, quatre ou cinq incendies. Et avec quelle adresse et quelle subtilité, rampant dans les broussailles, il a su échapper aux sentinelles! Avec quelle constance il a supporté les coups de poing et les coups de crosse! On parle du courage et de la patience de Caton d'Utique. Mon ami, Caton n'était qu'un efféminé auprès de cet Indou. S'il avait, dès sa naissance, appliqué à bien faire, la force étonnante de son caractère, ce gredin serait aujourd'hui le plus vertueux des hommes.
—Mais quel profit espères-tu retirer de ce carnage? Barclay reviendra dans quinze jours avec une armée nouvelle.
—Bah! cette armée ne sera pas reconstituée, approvisionnée et remise en campagne avant un mois. C'est autant de gagné sur l'ennemi. Il se peut, d'ailleurs, que lord Henri Braddock, effrayé d'un si triste début, ne pousse pas plus loin les choses et veuille vivre en paix avec moi; car, enfin, il m'a fait la guerre sans avis préalable, peut-être sans autorisation du gouvernement de Londres. Enfin, comptes-tu comme un mince avantage le bruit qui va se répandre, que le feu de Vichnou est tombé du ciel à ma voix tout exprès pour consumer les Anglais. Qui sait ce qui peut en résulter? Quant au miracle, je compte sur Baber pour en fabriquer la légende.... Mais voici le soleil qui se lève derrière l'Himalaya; il est temps de continuer notre voyage....
—Veux-tu revenir à ton camp?
—Rien ne presse, et, puisque l'occasion se présente, je ne serais pas fâché de voir à vol d'oiseau cette Perse fameuse dont on nous a tant parlé au collège, et où le divin Zoroastre enseignait au roi Gustap les préceptes du Vendidad.
—Comme tu voudras, dit Quaterquem, qui changea la direction de la frégate.
—Or çà, dit le maharajah, quel est ce grand fleuve qui descend de l'Himalaya dans la mer des Indes et qui reçoit une multitude de rivières?
—Ne le reconnais-tu pas? répondit Quaterquem. C'est l'Indus. Les rivières que tu as vues il n'y a qu'un instant sont celles du Pendjab, l'ancien royaume de Randjitsing, de Taxile et de Porus. Devant toi, à l'horizon, ce désert immense et sablonneux, d'un gris jaunâtre, borné au nord par une chaîne de hautes montagnes et au midi par l'océan Indien, c'est l'Arachosie et la Gédrosie où le fameux Alexandre de Macédoine faillit périr de soif avec toute son armée. Les montagnes appartiennent à la chaîne de l'Hindou-Koch, que les Grecs, qui n'avaient que deux ou trois noms à leur service, ont appelé le Caucase indien ou le Paropamise. Nos géographes de cabinet, qui n'ont jamais vu que la route de Paris à Saint-Cloud, te raconteront qu'il y avait là autrefois des nations puissantes et des vallées fertiles. Regarde toi-même; ce que tu as vu au sud, c'est la Béloutchistan; ce que tu vois au nord, c'est le Kaboulistan, l'Afghanistan et le Hérat. Dans ces pays que les Grecs disaient si fertiles et si peuplés, combien aperçois-tu de villes ou de villages? Où sont même les rivières et les routes? Çà et là, dans quelque vallée obscure, perdue entre deux montagnes, tu distingues à grand'peine quelques arbres, et au milieu de ces arbres une mosquée, une fontaine et quelques ruines. Voilà les grandes villes des Perses et des Mèdes.
—Est-ce que les historiens anciens auraient menti? demanda Corcoran.
—Pas tout à fait, mais il s'en faut de peu. Quand tu lis, par exemple, que Lucullus en une seule bataille tua trois cent mille barbares et ne perdit lui-même que cinq hommes, tu reconnais la vantardise fanfaronne des matamores du vieux temps. Quand les Grecs racontent que Xerxès avec trois millions d'hommes n'a pu conquérir leur pays, qui est à peu près aussi grand que trois départements français, tu penses évidemment que cette histoire ressemble beaucoup à celle du Petit Poucet et de l'Ogre, qui faisaient à chaque pas des enjambées de sept lieues. Et ainsi des autres.
—Quel est ce grand lac qui étincelle à notre droite et réfléchit les feux du soleil?
—C'est la mer Caspienne, et cette caravane qui fait halte au-dessous de nous, au milieu de la plaine, vient de Téhéran et se dirige vers Balkh, la ville sainte, l'ancienne Bactra, capitale de la Bactriane. Ces cavaliers que tu vois embusqués à sept ou huit lieues de distance, derrière ces ruines, sont de braves Turkomans de Khiva qui attendent la caravane au passage, comme feu Mandrin attendait au siècle dernier les employés de la régie sur les grands chemins de la Bourgogne et du Lyonnais. Chacun fait ici-bas pour vivre le métier qu'il peut,—témoin ton ami Baber.
—Oui, dit Corcoran, mais il y a des métiers horribles.
—Horribles! mais tous les jours l'homme le plus civilisé, celui que tu rencontres dans tous les salons de Paris et de Londres, fait très-tranquillement des calculs qui lui donneront quelques centaines de mille francs et qui causeront peut-être la mort de plusieurs milliers d'hommes. Je connais à Bombay trois braves négociants—deux parsis et un Anglais,—qui craignent Dieu, qui font leur prière en famille matin et soir, et qui se sont associés l'an dernier pour avoir le monopole du riz dans la présidence de Bombay. En quinze jours, leurs habiles manoeuvres ont doublé le prix de cette marchandise, qui fait vivre trente millions d'hommes. Quarante mille Hindous sont morts de faim; le reste se serrait le ventre; les trois pieux marchands ont fait une fortune prodigieuse. Est-ce que tu refuseras de serrer la main à ces braves gens? Ils n'ont violé aucune loi. Rien ne défend d'acheter du riz et de faire du bénéfice en le revendant.
—Et voilà pourquoi tu t'es retiré dans ton île comme Robinson Crusoé?
—Oui. Là, du moins, je suis à l'abri des autres hommes. Et, tiens, il est huit heures du matin. Nous ne sommes qu'à deux mille lieues de Quaterquem. Viens visiter mon île. En ne nous pressant pas trop, nous arriverons vers six heures du soir. Nini nous fera un excellent souper, et nous passerons la soirée ensemble en causant de omni re scibili et quibusdam aliis. Tu verras si ma solitude, où j'ai toutes les roses de la civilisation,—mais les roses sans les épines,—ne vaut pas bien ton royaume, ta couronne et ton espérance d'être un jour empereur de l'Inde.
—Peut-être as-tu raison, dit Corcoran; au reste, ne pensons plus à cela, et voyons ton île. Je me fais une fête de goûter ce soir la cuisine de Nini et d'embrasser monsieur Zozo, s'il est bien propre.»
A ces mots la frégate reçut un choc inattendu. C'était Acajou qui sautait de joie à la pensée de dîner avec Nini ce jour-là même.
«Oh! massa Quaterquem, s'écria-t-il, bon comme pain chaud; tendre comme gâteau de riz qui sort du four. Oh! Nini bien contente, Nini revoir Acajou, caresser Acajou, passer mains dans cheveux d'Acajou. Nini rebrousser manches, pétrir farine, cuire tarte aux pommes Acajou peler pommes à côté de Nini, tourner broche pour Nini. Acajou tremper son pain dans lèchefrite quand Nini tourne le dos. Acajou tenir Zozo sur ses genoux et dîner avec Zozo. Acajou chanter à Zozo la chanson du crocodile qui avait perdu ses lunettes:
Lunette à Croco Sur nez à Zozo.»
En même temps, le nègre imitait successivement Nini, Zozo, le crocodile, et riait de tout son coeur.
«Regarde bien ce pauvre Acajou, dit tout bas Quaterquem à son ami. Il n'est pas savant, lui, ni fier, ni intrépide, ni prévoyant, ni intelligent, ni hardi comme toi; il n'est pas maharajah, et bien moins encore songe-t-il à devenir empereur des Indes orientales. Nini et Zozo, Alice et moi, voilà tout son horizon; ma maison, mon île dont on peut faire le tour en trois heures, voilà son univers; eh bien, il est mille fois plus heureux que toi qui travailles, te tourmentes pour arriver à un but chimérique, et qui mourras d'une balle tirée par derrière dans quelque combat d'avant-garde, au moment où tu te croiras près de rendre la liberté à cent millions d'esclaves.
—Et tu conclus de là, interrompit Corcoran, que je ferais mieux d'imiter Acajou? Mon cher ami, c'est demander au pommier de donner des prunes. Aujourd'hui le vin est tiré, il faut le boire.»
Pendant cette conversation, la frégate, dirigée par une main habile et sûre, fendait l'air avec une vitesse que rien ne peut égaler sur la terre, si ce n'est la lumière ou l'électricité.
Des bords de la mer Caspienne où elle était parvenue, elle rebroussa chemin vers l'Orient, atteignit en une heure les premières pentes des monts Himalaya, et plana quelque temps au-dessus des montagnes du Thibet, couvertes de neiges éternelles.
Là, comme la réverbération de la neige fatiguait les yeux des voyageurs en même temps que le froid commençait à les gagner, malgré les couvertures et les épais vêtements de laine dont le prévoyant Quaterquem avait eu soin de se pourvoir, la frégate inclina vers le sud et déploya bientôt ses grandes ailes dans la vaste et sombre vallée du Gange, la plus fertile de l'univers.
On voyait le fleuve sillonné dans son cours d'une immense quantité de bateaux à voiles de toutes grandeurs.
Enfin les voyageurs aperçurent de loin Calcutta.
Il était déjà midi, et un soleil brûlant faisait rentrer les animaux et les hommes dans leurs habitations. La ville immense semblait presque déserte. Çà et là quelques groupes d'Indiens couchés à l'ombre des portiques dormaient paisiblement. Mais pas un Européen ne traversait les rues. Les magasins étaient déserts, et la nature entière semblait goûter le repos.
«Regarde le fort William, dit Corcoran. C'est là que sont nos plus redoutables ennemis. Vois le drapeau anglais qui flotte au-dessus de ce palais. Ce drapeau indique le palais de sir Henry Braddock. Pour un palais magnifique et coûteux, que de masures dans cette immense capitale!
—Eh! mon ami, regarde Paris et Londres. Tu rencontreras les mêmes contrastes.»
Pendant que les deux amis philosophaient ainsi, la frégate, poursuivant son vol dans l'espace, s'élançait à tire d'aile vers l'Indo-Chine. En moins de deux heures elle dépassa l'empire Birman, Siam, le pays des Annamites et l'île sombre et volcanique de Sumatra.
«Tu vois aujourd'hui, dit Quaterquem au maharajah, ce qu'aucun oeil humain n'avait vu avant moi. Dans ces vallées immenses où coulent des fleuves auprès desquels le Danube et le Rhin ne sont que des ruisseaux, l'Européen est un être inconnu. A peine çà et là quelques pieux missionnaires s'engagent dans ces forêts inextricables où les Siamois eux-mêmes et les Annamites n'ont pas osé tracer des routes.»
Déjà le continent de l'Asie semblait fuir sous les voyageurs immobiles. On aurait cru que les nuages se précipitaient avec une vitesse effrayante sous les ailes de la frégate. Pour éviter d'être mouillé par leur contact, Quaterquem faisait mouvoir un secret ressort et s'élevait tout à coup à une hauteur prodigieuse; puis, quand le ciel redevenait pur, il redescendait à quatre ou cinq cents pieds de terre.
Enfin le voisinage du grand Océan se fit sentir. Déjà l'atmosphère s'imprégnait d'odeurs salines, et les vents essayaient tantôt d'arrêter, tantôt de précipiter le vol de la frégate. Mais elle, d'un mouvement toujours égal et sûr, fendait sans peine ces obstacles impuissants.
«Ceci, dit Quaterquem, c'est la mer de Chine. Je commence à sentir que j'approche de mes États, car j'ai des États, moi aussi, bien que mon seul sujet (et je ne désire pas en avoir d'autres) soit maître Acajou que voilà. Écoute, maharajah que tu es. Ceci est le bruit de l'Océan qui se brise contre les rochers de Bornéo. Une belle île, Bornéo, mais le sultan qui la gouverne a de mauvaises habitudes; il aime la chair fraîche et ne ferait qu'une bouchée de toi et de moi, si l'envie nous prenait d'aborder dans ses États.
—J'ai connu pourtant dans mes voyages, dit Corcoran, un Anglais, M. Brooke, qui est venu s'établir tout près de lui, et pour ainsi dire dans la gueule du monstre, à Sarawak.
—Oui, oui, je sais son histoire. M. Brooke est un très-galant homme qui avait servi la Compagnie des Indes. Ayant fait fortune, il s'ennuya. C'est un misanthrope, à peu près comme moi. Il voulait fuir l'Inde, l'Angleterre et tous les pays civilisés. Idée assez naturelle du reste à un Anglais. Mais tout Anglais a besoin d'être riche et confortable; or la fortune de celui-là n'était pas inépuisable. Il fréta un petit vapeur de guerre, le munit de vingt canons, comme on prend son fusil pour chasser le lièvre, et vint chasser le Malais dans les mers de la Chine. Regarde au-dessous de toi....
«Depuis la presqu'île de Malacca jusqu'à l'Australie, ce n'est qu'un immense archipel. Il y a là plus d'îles que de cheveux sur ma tête. Or, les Malais qui s'ennuient de tenir compagnie dans son île au sultan de Bornéo, ont des milliers de barques pontées qui s'embusquent dans tous les coins de l'archipel, et qui attendent au passage les marchands de la Chine, de l'Angleterre et des États-Unis. Ils n'attendent malheureusement pas les nôtres, et pour cause. Il ne passe pas cinquante vaisseaux français, par an, dans ces parages.