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Le pied espagnol équivaut à 11 pouces français.
Ainsi, le quiñon est un carré de 900 pieds espagnols sur toutes ses faces, ou une superficie de 810,000 pieds espagnols, soit environ neuf hectares de notre mesure agraire.
Les Indiens ne payent aucun impôt territorial. Ce que l’on appelle dîme se réduit à un réal d’argent par année, soit soixante-dix centimes par individu au-dessus de dix-huit ans.
La plus grande partie des terres cultivées sont la propriété des Indiens, et sont fort divisées. Il y a cependant de vastes domaines qui appartiennent généralement aux ordres religieux, et quelques-uns à des particuliers. Ces grands domaines sont donnés à ferme aux Indiens par petites portions. Depuis peu d’années, quelques propriétaires font valoir par eux-mêmes ceux qui leur appartiennent.
Presque toutes les terres, et même les montagnes, sont susceptibles d’être fructueusement cultivées; mais les terres préférées sont celles qui peuvent être abondamment arrosées pendant la saison des sécheresses. Elles sont généralement destinées à la culture du riz; jamais elles ne reçoivent d’autre engrais que celui que leur fournit la nature et l’écoulement des eaux, et cependant elles donnent chaque année et sans repos d’abondantes récoltes.
Les terres aménagées pour les plantations du riz sont nommées par les Indiens tubiganès (terres irriguées). Elles ont alors une véritable valeur qui varie, selon les localités, de 200 à 300 piastres le quiñon, (1,000 à 1,580 fr.), qui est de trois cents varas castillanes carrées.
On calcule qu’il faut trois ouvriers pour mettre en culture un quiñon de terres tubiganès, et cinq cabanès, mesure qui équivaut à 133 livres espagnoles, pour ensemencer un quiñon, qui produit, année commune, de 60 à 80 pour un. Presque toutes les terres tubiganès peuvent être ensemencées deux fois dans l’année. La seconde récolte est moins abondante que la première.
Les terres non irriguées, celles situées sur le penchant des montagnes, sont d’une valeur inférieure et qui varie selon les situations. Dans beaucoup de localités, on peut acquérir des terres déjà cultivées, et qui ne laissent rien à désirer sous le rapport de la bonne qualité, à raison de 20 à 50 piastres (100 à 250 fr.) le quiñon.
Ces terres non irrigables s’ensemencent en riz de montagne, en indigo, canne à sucre, tabac, et toutes espèces de plantes qui n’ont pas essentiellement besoin d’eau.
Il serait difficile d’établir, même approximativement, la production des terres de ce genre. Cette production varie selon la culture. Le riz y produit moins que dans les terres irriguées; mais généralement les autres récoltes donnent, dans les bonnes années, au cultivateur un bénéfice plus que double de celui des terres exclusivement destinées à la culture du riz.
Le prix de la journée des ouvriers indiens varie selon les localités. On peut cependant l’évaluer, en moyenne, sur le pied de 0,60 à 0,70 centimes pour les hommes, à 0,33 centimes pour les femmes et les enfants, à 0,33 centimes pour le buffle, et à 0,33 centimes pour une charrue. L’ouvrier qui fournit son buffle et sa charrue reçoit à peu près 1 fr. 30 cent.
En temps ordinaire, la journée commence à six heures du matin pour finir à six heures du soir. On accorde une heure et demie de repos pour les repas.
Aux époques des récoltes, et particulièrement pendant celle du sucre, la journée commence, pour les ouvriers employés au moulin et à l’usine, à trois heures du matin, et se termine à huit heures du soir.
Les instruments qui servent aux Indiens pour la culture sont de la plus grande simplicité, comme on peut le voir par les dessins et l’explication des planches.
Les produits qui font la base de la grande culture sont:
Le riz,
L’indigo,
L’abaca (soie végétale),
Le tabac,
Le café,
Le cacao,
Le coton,
Le poivre,
Le froment,
Et la canne à sucre.
§ XII.—Culture du riz.
Plus de trente espèces de riz sont cultivées aux Philippines, toutes bien distinctes par le goût, la forme, la couleur, et la pesanteur des grains.
Ces trente espèces sont divisées en deux classes:
1o Les riz des montagnes;
2o Les riz aquatiques.
Elles se cultivent différemment; cependant les riz des montagnes peuvent recevoir la même culture que les riz aquatiques.
1o Culture du riz des montagnes.
Dans la partie ouest de l’île de Luçon, aussitôt que commencent les premières pluies, vers la fin de mai ou les premiers jours de juin, le cultivateur prépare les terres en leur donnant deux labours et deux hersages. La charrue (fig. A.) est employée à cet effet. La herse est triangulaire, comme celle dont nous nous servons en France, et dont je n’ai pas cru nécessaire de donner le modèle.
Les terres étant bien préparées et bien meubles, le riz est semé à la volée, et environ un mois après on fait un bon sarclage, qui suffit ordinairement pour débarrasser le champ des mauvaises plantes qui y ont poussé.
Si c’est l’espèce nommée pinursegui qu’on a cultivée, espèce la plus précoce, on peut faire la récolte trois mois ou trois mois et demi après l’ensemencement.
Si c’est une des autres espèces, il faut calculer, pour atteindre une maturité complète, au moins cinq mois.
Après cette maturité, le riz est coupé avec la faucille (voir fig. E.), mis en petites gerbes, dont on forme de grandes meules pour attendre plusieurs jours de beau temps, afin de séparer le grain de la paille. Cette opération se fait avec des buffles qui tournent dans une grande aire où est étendu le riz, ou bien sur un treillage en bambous élevé à une dizaine de pieds du sol. Là, un Indien écrase avec les pieds les gerbes de riz qu’on lui passe, et il fait tomber les grains par les intervalles du treillage.
Les riz des montagnes se sèment aussi quelquefois sans aucun labour.
Culture du riz pour les défrichements.
Après avoir coupé les arbres et les broussailles qui recouvrent le terrain, on y met le feu, et ensuite on sème le riz en faisant, avec un bâton ou plantoir, un trou dans lequel on met trois à quatre grains de riz; ou bien on se contente de semer à la volée, et de renfermer dans le champ, pendant une nuit, un troupeau de buffles qui, par leurs piétinements, enfoncent les grains dans la terre. Dans cette sorte de culture l’herbe pousse vigoureusement, et oblige à plusieurs sarclages; mais la peine du cultivateur est amplement payée par une abondante récolte, qui généralement produit de 100 à 120 pour un.
Dans les petites cultures, on coupe les épis un à un, pour les faire ensuite sécher au soleil. Cette manière de récolter, longue et ennuyeuse, offre, sur celle qui se fait en grand, l’avantage de préserver une partie des grains de la voracité des oiseaux.
Toutes les autres espèces de riz des montagnes se sèment de la même manière que celui appelé pinursegui. Ce dernier a l’avantage sur les autres de se récolter trois mois ou trois mois et demi après la semence, tandis qu’il faut au moins cinq mois pour les autres.
2o Culture des riz aquatiques.
Les cultures de ces divers riz se font par semis, qui se transplantent dans des terres préparées ad hoc.
Pour un terrain d’une superficie de 10,000 mètres, soit un hectare, il faut à peu près de 90 à 100 kilog. de semences.
Semis.
Aussitôt les premières pluies, dans le mois de juin, on prépare la terre pour recevoir la semence; on la couvre d’abord de 15 à 20 centimètres d’eau, ensuite on lui donne un bon labour à la charrue, et on y passe le peigne (fig. E.) jusqu’à ce qu’elle soit réduite en vase liquide; on laisse ensuite écouler les eaux, et on y jette la semence, qui préalablement, pour faciliter la germination, a été mise pendant vingt-quatre heures à tremper dans l’eau. Lorsque le champ est entièrement recouvert de semence, on passe sur toute la superficie une planche longue d’un mètre et demi à deux mètres. Cette opération a pour but d’enfoncer les grains dans la vase, et de les en recouvrir.
Pendant les cinq ou six premiers jours, il n’est pas utile d’irriguer; mais si, lorsque les plantes sont déjà élevées à quelques centimètres de terre, les sécheresses étaient trop fortes, il faudrait faire une irrigation en ayant soin de ne pas couvrir totalement les jeunes feuilles d’eau, car sous l’eau elles périraient.
Plantation.
Quarante à quarante-cinq jours après que la semence a été mise en terre, le riz est en état d’être transplanté. La terre qui doit recevoir les jeunes plantes est divisée en grands carrés, entourés de petites chaussées qui servent à retenir les eaux. Après qu’elle en a été complétement couverte, on lui donne un labour à la charrue, et ensuite, comme pour les semailles, au moyen d’un peigne on la réduit en vase liquide. Le lendemain, on écoule les eaux et on prépare les plants qui doivent y être placés.
Ordinairement ce sont des hommes qui sont chargés d’arracher le plant, et des femmes de le mettre en terre.
Deux hommes suffisent pour cette opération: l’un arrache le plant, et l’autre le conduit au lieu de la plantation, qui n’est jamais bien éloigné, et le distribue aux planteuses.
Celui qui est chargé de l’arracher a devant lui une petite table, fixée en terre par un pieu, et une grande quantité de petits liens en bambou, qu’il porte à la ceinture, comme nos jardiniers portent le jonc quand ils taillent les arbres. Il arrache le plant sans aucune précaution, coupe sur sa petite table les feuilles et les longues racines, en forme de petites bottes de la grosseur d’un bras, et les place dans une espèce de traîneau auquel est attelé un buffle.
L’autre Indien les conduit au lieu de la plantation, et jette les bottes dans toutes les directions sur le terrain qui doit être planté, les séparant assez les unes des autres pour que les planteuses puissent les prendre en allongeant le bras, sans avoir à se déranger de la direction qu’elles suivent pour faire la plantation.
Les planteuses, dans la vase jusqu’à mi-jambe, sont placées sur une même ligne; elles marchent à reculons, prennent les petites bottes de plants qui ont été jetées sur le champ, en défont le lien, séparent un à un les plants, les enfoncent avec le pouce dans la vase, en observant de les placer à une distance de dix à douze centimètres les uns des autres.
Elles ont une si grande habitude de cette plantation, elles la font avec une rapidité et une régularité si parfaites, qu’on serait tenté de croire qu’elles se sont servies d’une mesure pour conserver la distance qui existe d’une plante à l’autre.
Aussitôt la plantation terminée, et malgré un soleil ardent, on laisse le champ sans eau pendant huit à dix jours; mais dès que les plants commencent à pousser leurs feuilles vertes, s’il n’y a pas de pluies, on irrigue et on recouvre la terre de cinq à six centimètres d’eau; au fur et à mesure que la plante s’élève, on augmente la quantité d’eau.
Il est rare qu’il soit nécessaire de faire un sarclage; mais les bons cultivateurs ont soin de débarrasser les champs des grandes plantes aquatiques qui nuiraient au riz.
Lorsque le riz a acquis sa plus grande hauteur, un mètre dix à un mètre vingt centimètres, il n’est plus nécessaire d’irriguer; il serait même nuisible de le faire à l’époque de la floraison.
Quelquefois le terrain est si fertile, que la plante acquiert une hauteur presque égale à celle de nos blés; alors elle croit tout en herbe, et, pour l’obliger à produire, un Indien armé d’une longue perche, sur le milieu de laquelle il marche pour lui donner plus de poids, couche toutes les plantes, qui semblent alors avoir été versées par un fort coup de vent.
Quatre mois après la plantation, c’est-à-dire cinq mois et demi après les semailles, le riz est à sa maturité et bon à récolter. On le coupe à la faucille. Des hommes et des femmes sont chargés de ce travail. Au fur et à mesure, on en fait de grosses gerbes, qui sont placées en meules sur un terrain élevé pour attendre le moment du triage.
Dans quelques parties de l’île de Luçon, cette première récolte est remplacée par une seconde plantation d’une espèce de riz plus précoce (par celle de montagne, nommée pinursegui); mais alors le semis s’est fait à l’avance, et d’une manière toute différente de celle dont je viens de donner la description.
Trois semaines ou un mois avant la première récolte, les Indiens placent sur les étangs, sur les rivières, de petits radeaux en bambous qu’ils recouvrent d’une forte couche de paille, et sur cette paille ils font leur semis; les grains poussent, les racines s’entrelacent à la paille, et vont à la surface de l’eau puiser leur nourriture. Lorsque la première récolte a été faite, lorsque le champ a reçu un labour et qu’il a été préparé à recevoir la seconde plantation, on enlève le semis du radeau, en roulant tout simplement la paille comme on roulerait une natte; on la transporte au lieu de la plantation, et là on arrache une à une les jeunes plantes, on les débarrasse des feuilles et des longues racines, et on les met en terre. Moins de trois mois après, on obtient une seconde récolte, bien moins abondante, il est vrai, que la première, mais qui cependant indemnise largement le cultivateur.
L’Indien des Philippines a étudié tous les moyens possibles de se procurer son aliment naturel, et il a profité de tous les avantages que lui fournit la nature féconde de son pays. Aussi emploie-t-il encore une autre méthode pour obtenir presque sans travail d’abondantes récoltes.
Une espèce de riz essentiellement aquatique (macon sulug) donne d’abondants produits, quoique baignée continuellement par les eaux.
Dans quelques parties de l’île où se trouvent des marais, des lacs de petite profondeur, les Indiens préparent des semis de cette espèce de riz, qui a la propriété de donner de très-longues feuilles.
Ces semis se font comme pour l’espèce aquatique.
Six semaines après, on arrache le plant, on coupe les racines, mais on a bien soin de conserver les feuilles dans toute leur longueur.
On les place dans de légères embarcations, et un Indien parcourt toute la partie du lac où son bras peut atteindre le fond; il enfonce le plant dans la vase, et laisse surnager la feuille.
Bientôt ces feuilles prennent de la force, et s’élèvent au-dessus de l’eau, à peu près à la même hauteur que si la surface de l’eau était la terre.
Survient-il un accident qui fasse monter les eaux? la tige du riz s’élève encore, si elle peut surnager. La plante ne périt que lorsqu’elle est entièrement submergée.
Enfin, quatre mois après la plantation, on fait la récolte avec de petites embarcations, au moyen desquelles on parcourt toute la partie du lac qui a été plantée.
Toutes les espèces de riz produisent d’abondantes récoltes; on peut toujours compter pour les plus exiguës sur 25 pour un, et dans les bonnes, 60 et 80.
Un seul fléau, qui arrive à peu près tous les sept ou huit ans, prive le cultivateur de ses peines et de ses fatigues: je veux parler des sauterelles, qui tout à coup, comme de gros nuages, viennent s’abattre sur un champ couvert d’une luxuriante végétation, et la détruisent dans un instant jusqu’à la racine.
Quelquefois de grandes sécheresses détruisent également les rizières des montagnes. Aussi l’Indien dit-il: De l’eau, du soleil, point de sauterelles, et nos récoltes sont assurées.
§ XIII.—Culture de l’indigo.—Sa récolte.
Dans diverses parties des Philippines, particulièrement à Luçon, on cultive l’indigo avec succès.
Cependant cette culture est celle qui présente le plus d’éventualités. Quelques jours de mauvais temps et de vent détruisent souvent toute la récolte. Quelquefois aussi des myriades de chenilles dévorent dans quelques heures toutes les feuilles; ce qu’elles laissent ne suffit pas pour payer les frais de manipulation.
Mais si la saison a été favorable, s’il n’arrive pas d’accidents, si la fabrication se fait avec intelligence, le prix élevé de l’indigo indemnise largement le cultivateur.
Pour la culture, aussitôt après l’hivernage, avant la saison des grandes chaleurs et lorsque l’on n’a pas à craindre de fortes pluies, on prépare les terres par deux ou trois bons labours à la charrue et plusieurs hersages, jusqu’à ce qu’elles soient parfaitement ameublies, et on sème à la volée.
La plante sort de terre le troisième ou le quatrième jour. Elle pousse tant qu’elle trouve un peu d’humidité; mais les sécheresses la font demeurer stationnaire pendant tout le temps de leur durée. Aussitôt que les premières pluies arrivent au commencement de la mousson d’ouest, elle s’élève avec vigueur, ainsi que toutes les mauvaises herbes; c’est alors qu’il faut faire successivement un, deux, et parfois trois sarclages.
Deux mois et demi après les premières pluies, les plantes ont acquis toute leur hauteur, et l’on reconnaît qu’elles sont bonnes à récolter lorsque la feuille est épaisse, recouverte d’un velouté blanchâtre, et qu’elle est cassante à la moindre pression.
La maturité arrive ordinairement vers la fin du mois de juillet, au milieu de la saison des pluies.
A cette époque, on a déjà préparé tout ce qui est nécessaire pour la fabrication, afin de ne pas être pris au dépourvu et de ne pas donner aux plantes le temps de se dégarnir d’une partie de leurs feuilles, ce qui arriverait si on ajournait la récolte.
Des préparatifs plus ou moins considérables sont nécessaires, selon l’importance de la récolte. Ils consistent en plusieurs batteries.
Chacune d’elles est ainsi composée:
Deux grandes cuves d’un diamètre de 2 mètres 70 centimètres à 2 mètres 80 centimètres, et de 3 mètres de profondeur. L’une sert pour la fermentation, et l’autre pour le battage. Cette dernière doit être un peu plus petite que la première.
Elles sont toutes deux placées sur le bord d’un ruisseau ou d’une rivière, pour la facilité de l’eau. Celle destinée à la fermentation doit être placée sur un plan assez élevé pour qu’au moyen de robinets établis longitudinalement, toute l’eau qu’elle contient puisse être transvasée dans la cuve du battage.
Un ou deux seaux sont placés à l’extrémité de balanciers, avec des poids à l’autre extrémité. Ces balanciers, fixés sur des fourches, s’élèvent à quelques mètres au-dessus de la cuve de fermentation.
Cet appareil à puiser est en tout semblable à celui que l’on voit sur les bords du Nil, en Espagne, et dans quelques-unes de nos contrées méridionales:
Deux longs bambous, armés à l’extrémité d’une petite planchette de 12 à 15 centimètres de longueur sur 5 à 6 centimètres de largeur, que l’on nomme battoirs;
Enfin sous un hangar, à une petite distance des batteries, une petite cuve, des hamacs ou couloirs en grosse toile de coton, une petite presse et de grandes claies pour la dessiccation.
Tout étant ainsi disposé, on commence la récolte.
Dans la première journée, on coupe assez de plantes pour avoir toujours un jour d’avance.
La plante est coupée à ras du sol avec l’espèce de coutelas que l’Indien a toujours au côté, et qu’il nomme bolo.
Si la saison se comporte favorablement, la plante repousse, et donne quelquefois successivement deux ou trois récoltes dans la même année.
Chaque batterie est conduite par deux Indiens, l’un pour remplir la cuve de plantes, l’autre pour la remplir d’eau, et tous deux pour exécuter le battage.
De grand matin, la cuve de fermentation est chargée de toute la quantité de plantes qu’elle peut contenir.
On les maintient au niveau des bords de la cuve avec des madriers qui viennent se fixer à de petits tasseaux ménagés dans les douilles. Sans cette précaution, elles surnageraient.
Lorsque cette cuve est pleine d’eau et de plantes, on l’abandonne à la fermentation, qui s’opère ordinairement en vingt ou vingt-quatre heures, selon la température.
Quand la fermentation est arrivée à son plus haut degré, ce qui a lieu le lendemain matin, on enlève les plantes de la cuve, en ayant soin de bien les secouer pour qu’il n’y reste pas d’eau.
Lorsqu’il n’y reste plus que le liquide, qui est alors d’un vert émeraude, on divise dans un seau d’eau une certaine quantité de chaux vive, que l’on verse avec soin dans la cuve de fermentation, sans remuer le liquide qu’elle contient.
L’Indien alors prend un des battoirs, le plonge au fond de la cuve, et fait quelques mouvements pour que la chaux se répande partout.
Il juge alors s’il en a mis assez par la couleur, qui change subitement de nuance. De vert émeraude, le liquide devient vert foncé, et paraît contenir une grande quantité de petits grumeaux, qui ne sont autre chose que l’indigo encore en dissolution.
La quantité de chaux nécessaire ne peut être appréciée que par un homme expérimenté.
De cette quantité dépend exclusivement la qualité que l’on veut obtenir, ainsi que les diverses nuances.
Après que la chaux a été mise dans le liquide, on laisse reposer pendant quelques minutes, pendant lesquelles se précipitent au fond de la cuve toutes les parties étrangères à l’indigo, qui, encore à l’état de solubilité dans l’eau, y reste en suspens.
Après quelques minutes écoulées, on ouvre, les uns après les autres, les robinets superposés sur toute la hauteur de la cuve, et le liquide s’écoule dans la cuve du battage.
On travaille ensuite à remplir la cuve de nouvelles plantes, après toutefois l’avoir débarrassée du dépôt de chaux et de terre qui est resté au fond.
Dans l’après-midi on procède au battage.
Les deux Indiens, armés de leurs battoirs, agitent avec force le liquide en le ramenant du fond à la surface, pour le mettre en contact avec l’air, qui le rend insoluble dans l’eau.
Lorsqu’il a pris une belle couleur bleue, l’opération est terminée.
Trois ou quatre heures après, tout l’indigo contenu dans le liquide s’est déposé au fond de la cuve; alors on ouvre les robinets superposés, pour laisser écouler l’eau au dehors.
Cette eau ne contient plus aucune partie colorante.
Chacune de ces opérations produit en moyenne 3 kilog. d’indigo.
Tous les six jours, lorsque 18 ou 20 kilog. sont récoltés, on les retire de la cuve pour les transporter dans une autre cuve beaucoup plus petite placée près des couloirs.
Dans cette dernière on laisse encore déposer, et on décante le plus possible avec un siphon.
Enfin, lorsqu’on ne peut plus en retirer de l’eau, et lorsque l’indigo est déjà comme une espèce de boue, on le place dans des couloirs, où il finit de s’égoutter.
Ensuite on le met sous la presse, d’où on le retire comme un gros gâteau que l’on divise au moyen d’un fil d’archal en petits carrés, que l’on place sur les séchoirs. Cette dessiccation, pour être complète, se fait souvent attendre plus d’un mois, selon l’état de la température.
Lorsque l’indigo est parfaitement sec, on le met dans des caisses pour le livrer au commerce.
Cette manière de faire la récolte est celle qui est usitée partout aux Philippines.
Cependant quelques grands cultivateurs y apportent une modification dont j’ai été le premier auteur, et qui réduit de beaucoup les frais de manipulation.
Cette modification consiste à remplacer les cuves pour la fermentation par un grand bassin en maçonnerie, disposé de manière à recevoir naturellement l’eau nécessaire pour le remplir dans l’espace d’une heure. A une distance de 50 à 60 mètres sur un plan au-dessous du niveau de ce bassin, on place le nombre de cuves nécessaires pour recevoir tout son contenu.
Ce bassin, dont les bords sont au niveau du sol, facilite beaucoup le travail, et apporte une grande économie de main-d’œuvre.
D’abord il se remplit sans qu’il soit nécessaire de puiser de l’eau à force de bras, et on évite de monter les plantes à une hauteur de 4 à 5 mètres.
L’Indien qui transporte la récolte à la fabrique arrive avec une petite charrette sans roues sur le bord du réservoir, et là, sans difficulté, il la décharge dans le réservoir même.
Les cuves pour le battage sont placées à une distance de 50 à 60 mètres sur une même ligne.
La première communique au réservoir par des bambous divisés en deux et formant une espèce de dalle; ensuite chaque cuve communique l’une avec l’autre par le même moyen. Le liquide se rend à la première cuve en recevant, dans toute la longueur du trajet qu’il parcourt, le contact de l’air.
Lorsque la première cuve est pleine, elle déverse par un robinet son trop-plein, qui va remplir la seconde cuve; et ainsi de suite jusqu’à la dernière.
Tout ce mouvement que reçoit le liquide est un véritable battage qui se complète avec peu de travail, et les deux tiers de moins d’ouvriers que dans le système des cuves de fermentation.
Les diverses autres cultures aux Philippines présentent si peu de différence avec celles des mêmes produits pratiquées dans d’autres pays, que je crois inutile de les décrire ici.
§ XIV.—Culture du tabac.
Après le riz, le tabac est le produit qui donne, pécuniairement parlant, les plus grands résultats, bien qu’il soit mis en régie et ne puisse être vendu qu’au gouvernement.
C’est dans les provinces de Nueva-Ecija et de Cagayan que l’on cultive la plus grande quantité de tabac.
Cette culture diffère sans doute bien peu de celle mise en pratique dans tous les pays du monde: elle consiste à faire de grands semis qui sont ensuite transplantés dans des terres bien ameublies par plusieurs labours à la charrue et à la herse. On repique les jeunes plantes par lignes distantes de 1 mètre 50 centimètres les unes des autres, et sur la longueur on laisse 1 mètre d’intervalle entre chaque plant.
Pendant les deux mois qui s’écoulent après la plantation, il est indispensable de donner quatre labours avec la charrue entre chaque rang, et après chaque labour, tous les quinze jours, détruire à la main, ou mieux avec la pioche, les herbes qui n’ont pu être atteintes avec la charrue.
Les quatre labours doivent être pratiqués de manière à former alternativement un sillon au milieu de chaque ligne et sur les côtés; et par conséquent, au dernier labour, la terre recouvre les plantes jusqu’aux premières feuilles, et il reste une rigole au milieu pour l’écoulement des eaux.
Aussitôt que chaque plant a acquis une hauteur suffisante, on l’étête pour obliger la sève à se porter vers les feuilles; et quelques semaines après on fait la récolte.
Récolte.
Cette récolte consiste à arracher du tronc les feuilles, et à les diviser en trois classes selon leur grandeur, et ensuite à les réunir par 50 ou 100, en les traversant vers le pied avec une petite baguette de bambou, de manière à en former des espèces de brochettes que l’on suspend dans de vastes hangars où le soleil ne doit pas pénétrer, mais où l’air circule librement. On les laisse dans ce hangar jusqu’à ce que la dessiccation soit parfaite; elle se fait plus ou moins attendre, selon la température. Lorsqu’elle est terminée, chaque qualité est réunie par ballots de 25 livres, et ensuite livrée dans cet état à la régie.
La culture du tabac est l’une des plus importantes de la colonie.
Le gouvernement espagnol a mis ce produit en régie, et il emploie dans ses deux manufactures de Binondoc et de Cavite 15 à 20,000 ouvriers, hommes et femmes, occupés à la fabrication des cigares et des cigarettes. Cette grande quantité d’ouvriers ne suffit pas à fournir aux besoins de l’exportation et à ceux de la population.
Les seuls produits de la régie des tabacs suffisent et au delà pour couvrir toutes les dépenses du gouvernement colonial.
§ XV.—Culture de l’abaca ou bananier (soie végétale).
L’abaca se cultive exclusivement sur les versants des montagnes. Il pousse vigoureusement dans les terres volcaniques, et s’y reproduit indéfiniment.
La graine, que chaque plante donne abondamment, n’est point employée pour sa reproduction; si l’on s’en servait, il faudrait attendre trop longtemps pour obtenir une première récolte: c’est le pied même d’un vieux plant, préalablement divisé en autant de morceaux que l’on aperçoit d’indices d’où doivent sortir de nouvelles pousses, qui sert à former une nouvelle plantation.
Pendant la saison des sécheresses on prépare le terrain, on coupe toutes les broussailles et les jeunes arbres; on conserve seulement les plus élevés, pour donner de l’ombre. Les deux premières années, lorsque le sol est bien nettoyé, on trace des lignes transversales à la montagne, espacées de 3 mètres ½ les unes des autres. On ouvre, avec une pioche, des trous de 10 à 15 centimètres de profondeur, et d’un diamètre à peu près égal. Aux premières pluies on place un morceau dans chaque trou, et on le recouvre de terre.
Les deux premières années, il faut pratiquer de fréquents sarclages, détruire les broussailles qui gêneraient les jeunes plantes, et à plusieurs reprises, pendant la saison des pluies, remuer la terre avec la pioche.
La seconde année, les longues et larges feuilles, élevées de 4 à 5 mètres du sol, suffisent pour empêcher les herbes et les broussailles de pousser.
Récolte.
Après trois ans de plantation, chaque plante a produit de 12 à 15 jets, dont une partie a donné des fruits, indice qu’elles doivent être coupées. Pour en tirer les filaments, on sépare les feuilles des troncs, et ces derniers sont transportés hors du champ au lieu de la manipulation, où des femmes les divisent en longues lanières de 8 à 10 centimètres de largeur, séparant les premières couches des couches intérieures. Les premières couches fournissent l’abaca qui sert aux cordages, et les autres, dont les filaments sont plus fins, servent aux tissus.
Les lanières sont exposées au soleil pendant quelques heures, pour les rendre plus flexibles. Ensuite un Indien, placé devant un petit banc sur lequel vient s’abaisser par la pression du pied une lame en fer, place une des lanières sur le banc, pèse sur son marchepied, fait descendre la lame sur la lanière, la tire avec force vers lui, et, au moyen de ce mouvement et de la pression, les filaments se séparent du parenchyme et sortent d’un beau blanc. Après cela il suffit de les exposer quelques heures au soleil pour qu’ils soient en état d’être livrés au commerce.
Tous les ans, à l’époque des sécheresses, on a une nouvelle récolte, et une plantation faite dans un terrain convenable dure indéfiniment.
§ XVI.—Culture du café.
La culture de cet arbuste se pratique de la même façon que dans toutes nos colonies. Elle consiste à faire de grands semis dans des lieux garantis du soleil, soit naturellement par des arbres, ou artificiellement par de petits toits en paille.
Lorsque les caféiers ont acquis une élévation de 15 à 20 centimètres, on les transplante dans le terrain préparé à cet effet. C’est ordinairement dans les grands bois, à l’exposition du soleil levant, et sur une pente où préalablement on a détruit toutes les broussailles, les petits arbres, et conservé seulement ceux dont l’ombre est nécessaire. Ensuite, sur des rangs séparés les uns des autres de 3 mètres, on ouvre des trous de 2 mètres en 2 mètres, et l’on y place les jeunes plants, dont on recouvre les racines avec de la terre meuble.
Les premières années, on est obligé, à trois fois différentes, de détruire avec la pioche les mauvaises herbes. Lorsque les caféiers ont acquis l’âge de trois ans, époque où ils commencent à produire, il suffit de faire chaque année, après la récolte, un bon sarclage. La quatrième et la cinquième année, on les étête à la hauteur de 10 pieds du sol: une trop grande élévation nuirait au développement des branches horizontales, qui sont celles qui produisent le plus, et serait une difficulté pour la récolte.
Récolte.
La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les fruits passent du vert à un beau rouge cerise.
Dans nos colonies, aussitôt les fruits cueillis, on les met au soleil pour les sécher avec toute la pulpe; ensuite on les pile dans des mortiers pour séparer la pulpe séchée et le parchemin, ou seconde enveloppe du grain.
Les Indiens, aux Philippines, après chaque cueillette écrasent avec la main la pulpe, et la séparent des grains en la lavant à grande eau. Après cette manipulation, les grains, qui conservent seulement leur seconde enveloppe ou parchemin, sont séchés pendant quelques heures au soleil et ramassés dans des sacs.
Par la première méthode, il faut plusieurs semaines pour opérer la dessiccation. S’il survient des pluies et qu’on n’ait pas la précaution de remuer trois ou quatre fois par jour les grands amas qui sont à sécher, il s’y établit une fermentation qui doit nécessairement nuire à la qualité du café. Par la méthode indienne, il suffit d’un beau jour de soleil pour opérer une parfaite dessiccation, et pour que la récolte puisse être mise en magasin.
§ XVII.—Culture du cacao.
Le cacao croît facilement dans toutes les localités de l’île de Luçon; mais c’est l’île de Cebu qui fournit la meilleure qualité, et où cette culture se fait le plus en grand.
Les terres d’alluvion qui ont un grand fond et qui sont un peu ombragées par de grands arbres sont les plus convenables pour cette culture, qui exige la première année bien plus de frais et de main-d’œuvre que celle du café. Après avoir, comme pour cet arbuste, détruit toutes les broussailles, les mauvaises herbes et tous les arbres qui donneraient trop d’ombrage, on ouvre en quinconce des fosses de 4 à 5 pieds de profondeur sur un carré à peu près égal; on passe la terre à la claie, on y mêle les détritus des plantes que l’on a détruites, et on rejette la terre dans la fosse; ensuite on place au milieu les jeunes plants, qu’on a eu soin de faire pousser trois semaines auparavant dans une petite portion de terre contenue dans des feuilles de bananier.
Pendant deux ou trois ans on bêche les jeunes arbustes, et l’on détruit toutes les mauvaises plantes qui pourraient leur nuire.
Récolte.
Cette récolte consiste à cueillir les fruits à leur maturité, à les ouvrir, à séparer les fèves du parenchyme, et à les faire sécher.
§ XVIII—Culture du coton.
Cette culture se fait en grand, particulièrement dans les provinces d’Iloco; elle est de tous les produits des Philippines celui qui demande le moins de frais. Ordinairement il remplace une récolte de riz de montagne. Aussitôt que cette récolte est faite, on donne un petit labour à la charrue, et, sur des lignes tracées avec le même instrument de mètre en mètre, on met quelques grains de coton que l’on recouvre de terre. A peu près deux mois après, les cotonniers commencent à entrer en fleurs et à produire des fruits que l’on récolte tous les jours, pendant que le soleil est le plus ardent.
Cette récolte continue jusqu’aux premières pluies, qui détruisent les arbustes ou tachent le coton qu’ils produisent alors.
§ XIX.—Culture du poivre.
Autrefois l’île de Luçon, et particulièrement les provinces de la Laguna et de Batangas, livraient une grande quantité de poivre au commerce. La compagnie des Philippines, qui avait alors le monopole, arrêta avec les cultivateurs le prix d’une mesure nommée ganta; mais lorsque ces derniers vinrent à Manille livrer leurs récoltes, les agents de la compagnie avaient changé la mesure, et lui avaient donné une capacité double de celle qui avait servi de base au marché. Les Indiens, furieux d’avoir été trompés, retournèrent dans leur province, et en quelques jours détruisirent toutes leurs plantations; de sorte que maintenant l’île de Luçon ne fournit que le poivre nécessaire à la consommation du pays.
Le poivre se cultive généralement près des montagnes, dans les parties où les fortes rosées entretiennent un peu d’humidité. Cette plante parasite exige peu de culture; elle croît de bouture. Il suffit d’en couper un morceau long de 15 à 20 centimètres, de le courber en deux, de recouvrir le milieu de terre, et de lier les deux extrémités contre un support de 5 à 6 pieds d’élévation, autant que possible de bois mort recouvert encore de son écorce et susceptible d’absorber beaucoup d’humidité. La jeune plante s’y attache, pousse jusqu’au sommet; et il suffit, pour la faire produire, de quelques sarclages, et de bêcher une fois par an la terre autour de chaque pied.
Récolte.
La récolte se fait par cueillette, au fur et à mesure que les grains passent du vert au noir. Ces grains sont mis sur des nattes, et exposés pendant quelques jours au soleil.
§ XX.—Culture du froment.
Le froment, à l’île de Luçon, qui produit de soixante à quatre-vingts pour un, se cultive sur les montagnes, dans diverses provinces, particulièrement dans celles de Batangas et Ylocos-Nord. Pour cette culture, les Indiens préparent la terre absolument comme pour celle du riz des montagnes. Vers la fin du mois de décembre ou au commencement de janvier, ils font les semailles; trois semaines ou un mois après, un bon sarclage, exécuté ordinairement par des femmes; et trois mois et demi ou quatre mois après les semailles, l’on fait la récolte, qui ne diffère en rien de celle du riz des montagnes.
§ XXI.—Culture de la canne a sucre.
La culture de la canne à sucre se pratique par deux méthodes différentes: l’une pour les terres nouvellement mises en culture, et l’autre pour celles qui peuvent être travaillées à la charrue.
Première méthode:
Cette première méthode est un des plus puissants moyens pour opérer à peu de frais de grands défrichements. Elle consiste, vers le mois d’octobre, à couper tous les arbres et broussailles qui recouvrent la terre destinée à la plantation. Cette opération doit se faire avec soin, et on ne doit pas négliger, aussitôt qu’un arbre est abattu, de le dégarnir complétement de ses branches; si on attendait quelques jours, le bois se séchant rendrait cette main-d’œuvre plus difficile et plus coûteuse. Quinze jours après que tout le bois a été abattu, on choisit une belle journée, sans vent, et avec un soleil ardent, pour y mettre le feu.
Le lendemain, quand tout est brûlé, moins les arbres d’une certaine dimension, on s’occupe de suite à former un entourage pour garantir la plantation des animaux. Pour construire cet entourage, on se sert des arbres qui n’ont pas été brûlés, et qui recouvrent une partie du sol: les plus gros, qui offriraient beaucoup de difficultés pour être enlevés, restent sur le champ pour être brûlés l’année suivante.
Après que la clôture est terminée, ou pendant le temps qu’on y travaille, on met des ouvriers à préparer le sol pour recevoir le plan des cannes. Chaque ouvrier est muni d’une corde pour tracer des lignes de quatre à cinq pieds de distance les unes des autres, et sur chacune de ces lignes, à trois pieds de distance, il ouvre à la pioche une petite fosse d’un pied et demi de long sur cinq à six pouces de large et au moins six pouces de profondeur. C’est dans ces fosses que l’on place les plants. Avant de faire les trous pour recevoir les plants, il est indispensable de diviser son champ en grands carrés de quatre-vingts à cent mètres sur chaque fosse, et séparés entre eux par des allées d’au moins trois mètres.
Toutes ces opérations terminées, on prépare le plant. C’est l’extrémité des cannes que l’on récolte qui sert de plant. On coupe ces extrémités de dix à douze pouces de long, on les lie en gros paquets comme des asperges, et on les met pendant au moins trois jours à tremper dans une eau, autant que possible, non corrompue.
Après trois jours on les retire de l’eau, on défait les paquets sur les lieux de la plantation, et on les livre aux planteurs. Ceux-ci les dépouillent en partie de leurs feuilles et en placent deux dans chaque fosse, de manière que tout le plant repose parfaitement dans toute sa longueur sur la terre. Si le fond de la fosse n’est pas de niveau, on ajoute un peu de terre, pour que tout le plant porte sur la terre.
Chaque plant doit avoir son extrémité opposée à celui placé dans la même fosse; ensuite on recouvre légèrement avec un peu de terre très-divisée.
Si la plantation était faite dans un temps de grande chaleur, et que la terre fût très-sèche, il serait indispensable, avant de placer le plant dans la fosse, d’y jeter un litre et demi ou deux litres d’eau.
Lorsque la plantation est finie, l’on n’y touche plus jusqu’à ce que la mauvaise herbe commence à se montrer. Il faut alors avoir grand soin de la détruire au fur et à mesure qu’elle pousse, car sans cela elle étoufferait les jeunes cannes. Mais lorsque celles-ci se sont élevées de terre et qu’elles recouvrent tout le sol de leurs longues feuilles, il n’est plus nécessaire de faire de sarclage, ni aucun travail, jusqu’à la récolte.
C’est ordinairement dans le mois de mars, jusqu’à la fin de mai, et même au commencement de juin, que l’on fait les plantations selon la méthode que je viens de décrire.
Dix à douze mois après, la canne est bonne à récolter.
Aussitôt que l’on a coupé toutes celles qui recouvrent un des grands carrés qui forme une des divisions de la plantation, on nettoie avec grand soin toutes les allées qui l’entourent des herbes sèches et des feuilles de cannes qui s’y trouvent; et au moment de la journée où il y a le moins de vent on entoure le carré d’ouvriers avec des branches à la main, et l’on met le feu à l’amas de feuilles qui généralement recouvre le champ d’une épaisseur d’un pied et demi à deux pieds, et dans quelques minutes le feu a tout réduit en cendres.
La précaution que l’on prend de nettoyer les allées et de mettre des ouvriers avec des branches, est nécessaire pour éviter que le feu ne se communique aux autres parties du champ qui n’ont pas encore été récoltées.
Quelques jours après avoir brûlé les feuilles, on passe quelques traits de charrue près des souches, de manière à les dégarnir et rejeter la terre au milieu des rangs.
Cette première fois, le travail de la charrue offre des difficultés et doit se faire avec précaution; car une grande partie des racines des arbres qui ont été coupés pour être remplacés par la canne ne sont pas encore détruites, et le labour, par conséquent, ne se fait que très-difficilement. Si la difficulté était trop grande, il faudrait remplacer la charrue par la pioche, et dégarnir chaque pied en rejetant la terre au milieu des rangs.
Aussitôt que les premières pluies commencent, et que les mauvaises herbes poussent avec les cannes, il faut les détruire, partie avec la charrue, si c’est possible, et partie avec la pioche, si on ne peut pas se servir de la charrue. Cette opération de sarclage se fait ordinairement trois fois dans l’année; à la seconde, on bine légèrement les pieds des cannes, et à la troisième fois, on ajoute encore un peu de terre au pied. Mais cette opération de binage doit varier selon la fertilité du terrain et l’âge de la canne; plus la canne est jeune et le terrain fertile, moins il faut mettre de terre au pied. Je vais expliquer pourquoi:
La canne, à l’inverse des autres plantes, tend toujours à s’élever au-dessus de la terre; c’est-à-dire que si la première année vous l’avez plantée à six pouces au-dessous du sol, à la seconde année elle ne se trouve qu’à trois pouces, à la troisième à la superficie, et à la quatrième tout à fait au-dessus de la terre qui a servi de binage. Ainsi, plus on met de terre, et plus vite elle monte; et l’on perd alors quelques années de récolte.
Dans une terre fertile, il suffit de recouvrir légèrement le pied de la canne pour qu’elle pousse avec vigueur et produise bien; et alors on augmente le binage peu à peu, pour avoir de la même plantation le plus grand nombre de récoltes possible.
A la troisième année, généralement tous les troncs d’arbres et les racines sont détruits, et presque tout le travail peut se faire à la charrue. Seulement on se sert de la pioche pour le binage, qui alors doit être assez fort pour bien recouvrir le pied de la canne à une hauteur de dix à douze pouces.
Voilà à peu près tout ce qu’il est important d’observer pour une plantation par défrichement.
Cependant je dois ajouter une recommandation des plus importantes: c’est de ne jamais planter plus que l’on ne peut entretenir, et si l’on avait commis cette faute, abandonner plutôt une partie de la plantation pour soigner convenablement l’autre, que de mal entretenir le tout.
Culture a la charrue.
La culture de la canne à sucre à la charrue coûte moins que par défrichement; mais aussi elle produit un moins grand nombre d’années: deux récoltes, quelquefois trois, dans de très-bonnes terres.
Une des premières conditions est, vers les mois de novembre, décembre et janvier, de bien préparer la terre que l’on veut planter, de la rendre bien meuble en y passant au moins trois fois la charrue et deux fois la herse. Lorsque la terre est bien ameublie et bien labourée à la plus grande profondeur possible, on divise le champ par grands carrés de 80 à 100 mètres sur chaque face, entre lesquelles on laisse des allées de 3 et 4 mètres de large. Cette division est nécessaire pour faciliter l’incinération des feuilles à la récolte, comme il est dit pour les plantations par défrichement.
Lorsque le champ est divisé, on donne une troisième et dernière façon à la charrue. Cette dernière main-d’œuvre est pour tracer les lignes où doit être placée la canne. Ces lignes sont distantes les unes des autres de quatre pieds à quatre pieds et demi; et comme ce dernier labour se donne en forme de sillon, c’est la division de chaque sillon qui forme les lignes où doivent se faire les trous pour recevoir les plants.
Lorsqu’on a terminé le labour, on entoure la plantation de palissades pour les préserver des animaux qui pourraient détruire les cannes, et on prépare le plant comme pour une plantation par défrichement. Ensuite, des ouvriers, avec des pioches, ouvrent sur les lignes des fosses comme pour une plantation par défrichement, et d’autres ouvriers qui les suivent par derrière y placent le plant, et le recouvrent légèrement de terre.
Si la plantation s’est faite dans un temps convenable, il n’est pas nécessaire d’arroser; mais si c’était au moment des sécheresses, il serait indispensable, avant de placer le plant dans la fosse, d’y jeter un à deux litres d’eau. Ordinairement, c’est pendant la récolte que l’on fait les plantations, parce qu’alors on se sert pour plant des extrémités des cannes qui ont été récoltées; mais cette époque est celle des plus grandes sécheresses, l’eau est alors indispensable. C’est généralement une main-d’œuvre longue et coûteuse de transporter aux champs des milliers de litres d’eau: pour l’éviter, et pour éviter également trop de main-d’œuvre de sarclage, il faut avoir un champ de cannes destiné à la plantation, et qui doit exclusivement servir de pépinière pour le plant.
On fait la plantation au mois de décembre ou de janvier, avant de commencer la récolte, à l’époque où il n’y a plus de grandes pluies, mais où la terre est encore très-humide. Alors le plant pousse vigoureusement, et la canne est déjà grande lorsque les premières pluies commencent à tomber. Un sarclage ou deux suffisent pour détruire les plantes parasites, qui ne commencent à pousser qu’aux premières pluies.
Soit enfin que la plantation ait été faite pendant la sécheresse, ou à l’époque où la terre conserve encore de l’humidité, la culture pendant sa croissance est la même. Aussitôt les premières pluies, dès que la mauvaise herbe commence à pousser, il faut passer entre chaque rang la charrue, en ayant soin de conserver le sillon au milieu du rang, et de garnir toujours un peu les pieds des cannes. Après une façon de charrue, il est presque indispensable de sarcler avec la main et la pioche autour de chaque pied, pour détruire les mauvaises herbes que la charrue ne peut pas atteindre.
Ordinairement, pendant le temps que la canne met à pousser et à acquérir une hauteur assez grande pour que l’herbe ne pousse plus, il faut passer trois fois la charrue et sarcler trois fois.
La récolte se fait comme pour les plantations par défrichement.
Dès que les cannes d’un carré ont été coupées, il faut brûler les feuilles, et autant que possible passer immédiatement la charrue entre chaque rang, en rejetant la terre au milieu. Je dis le plus tôt possible passer la charrue, parce qu’au moment où on vient de brûler les feuilles la terre est très-humide, et le labourage se fait facilement. Si l’on attend quelques jours, le soleil, ardent à l’époque de la récolte, sèche la terre, et rend le labour moins facile et moins avantageux pour la repousse.
La canne plantée de cette manière produit, dans de bonnes terres, deux et trois récoltes.
Récolte.
La récolte de la canne se fait, aux Philippines, depuis janvier jusqu’à la fin de mai, époque des grandes chaleurs. Si cette récolte peut se terminer en deux mois, il serait préférable de la commencer dans le mois de mars, pour la terminer vers la mi-mai. C’est pendant ces deux mois que la canne produit un jus plus riche et plus chargé de sucre; c’est aussi l’époque où les pluies ne sont pas à craindre. Mais lorsque l’on a une grande plantation, et pas de moyens en bras et en machines pour la terminer en deux mois, c’est en janvier qu’il faut commencer, pour la terminer à la fin de mai, époque où commencent les grandes pluies.
Les ouvriers sont divisés en quatre escouades: deux pour le champ; une de coupeurs, l’autre de charretiers ou conducteurs de la canne à l’usine.
Pour l’usine, deux escouades: celle qui s’occupe de moudre la canne, et celle qui cuit le sucre.
Récolter avec économie dépend d’un bon moulin et de la distribution que l’on fait des ouvriers. Le moulin est l’âme du travail, c’est de sa bonne direction que dépend le bon emploi des ouvriers et l’utile concours de leur temps.
Si le moulin marche bien, avec de bons ouvriers bien choisis, ceux qui cuisent n’ont pas un instant à perdre, car ils sont obligés de cuire tout le jus que le moulin leur envoie. Si le moulin moud beaucoup de cannes, les coupeurs sont obligés d’accélérer leur travail, et ceux qui les transportent, de les conduire rapidement. C’est donc une précaution essentielle que d’avoir un bon moulin, et de bons ouvriers pour le conduire.
Deux jours avant de commencer à moudre, on fait couper autant de cannes que possible, que l’on fait transporter au moulin. Cette précaution est pour avoir à l’avance une provision, et être à l’abri de l’inconvénient de voir le moulin manquer d’aliment; car dans ce cas tout le travail est arrêté, et une partie des ouvriers reste inoccupée.
On doit recommander aux coupeurs de couper la canne aussi bas que possible, c’est-à-dire au ras de la terre; car toute la partie que l’on laisserait au-dessus de la terre serait autant de perdu, et un embarras pour la culture.
Je n’entrerai dans aucun détail sur la cuisson du sucre. Depuis quelques années on a apporté de si grandes améliorations dans les appareils pour la cuisson, qu’il serait impossible, dans une simple relation, de décrire ces nouveaux appareils et la manière de s’en servir.
Aux Philippines, la dernière amélioration qui a été faite a été de copier ce que l’on faisait, et peut-être ce que l’on fait encore, à Bourbon.
C’est une batterie composée ordinairement de cinq ou six chaudières qui vont en diminuant de dimension, depuis la première où se fait la défécation, jusqu’à celle de cuisson. Chaque opération ne dure que quarante-cinq minutes; c’est-à-dire que, dès l’instant que la batterie est bien en train, chaque quarante-cinq minutes on retire ce qui a été déféqué, à peu près 135 à 150 livres de sucre. Ce qui est seul difficile, c’est la défécation et le point de cuisson; la pratique seule peut apprendre lorsqu’on a mis une assez grande quantité de chaux pour que le jus soit bien déféqué, et la pratique seule aussi peut apprendre lorsque le sucre est cuit à point.

Explication des figures.
Fig. A. Charrue indienne.
Elle est extrêmement simple; elle se compose de quatre morceaux de bois (1, 2, 3, 4) que le laboureur le plus maladroit peut confectionner lui-même; d’une oreille, et d’un soc en fonte (5 et 6) qui, aux Philippines, se vend 2 fr. 50 c.
La légèreté et la simplicité de cette charrue en facilite l’emploi pour toute espèce de culture; et dans les plantations divisées par lignes, comme celles des tabacs, maïs, cannes à sucre, etc., on s’en sert avec avantage, non-seulement pour le sarclage, mais aussi pour donner, entre chaque rang, un labour qui profite à la plantation, et qui est moins coûteux et moins long qu’un simple sarclage à la pioche.
Fig. B. Joug pour l’attelage du buffle.
Fig. C. Guiligan, espèce de moulin à bras pour séparer le riz de son enveloppe.
1 et 2 représentent deux cônes tronqués, faits avec des bambous tressés en forme de panier. Chaque cône est séparé, vers le milieu, par une cloison aussi en bambou; et le vide du côté du sommet est rempli d’argile bien battue. Dans cette argile sont enfoncées de petites planchettes en bois de palmier, de la largeur du doigt, d’une épaisseur d’un centimètre et d’une longueur de dix; elles sont placées de manière à se toucher presque, et par rayons représentant une meule qui vient d’être nouvellement piquée. Ces deux cônes ainsi préparés sont superposés par leur sommet: le supérieur, au moyen d’une manivelle, tourne sur l’inférieur, et le riz, qui passe entre les deux meules, est légèrement broyé, et n’a plus besoin que de quelques coups de pilon pour être parfaitement décortiqué et d’un beau blanc.
Fig. D. Luçon, mortier en bois, dont l’île de Luçon tire son nom, parce qu’il se trouve dans toutes les cases indiennes pour piler journellement le riz.
Fig. E. Lilit, ou faucille indienne.
Avec le croc on saisit le riz qui, réuni dans l’angle, facilite d’en prendre une bonne poignée de la main gauche; on pousse alors le croc en avant, en faisant faire un petit mouvement à la main, qui le dégage, et, par le même mouvement, la lame d’acier se trouve appliquée contre la paille; on tire vers soi, et toute la poignée que l’on tenait de la main gauche est coupée d’un seul coup.
Fig. F. Peigne, instrument qui sert, après un premier labour à la charrue, à réduire la terre en boue et à niveler le terrain:
1 représente un morceau de bois rond que tient des deux mains le laboureur.
2. Long morceau de fer armé de fortes et longues dents.
Les traits où le buffle est attelé sont figurés aux deux extrémités de ce fer.
§ XXII.—Industrie.
L’industrie, à Manille, commence à sortir de ses langes; elle est généralement exercée par les Indiens et par les Chinois. On trouve parmi eux tous les corps de métiers nécessaires à la vie habituelle, tels que tailleurs, cordonniers, ébénistes, charpentiers, forgerons, maçons, etc., etc.
Depuis quelques années, on commence à introduire quelques machines à vapeur; une de ces machines fait marcher une scierie mécanique située dans les faubourgs. Il en est d’autres, dans les provinces, employées aux grandes sucreries, comme à l’habitation de Calatagan. Cette belle propriété appartient à don Mariano Roxas, homme éclairé, plein d’instruction, qui, depuis plusieurs années, voyage utilement en Europe pour étudier et envoyer aux Philippines, sa patrie, tout ce qui peut y faire avancer l’industrie. Le progrès ne tarderait pas à prendre un développement considérable, si l’Espagne possédait dans cette belle colonie quelques hommes de la capacité et de la persévérance de celui que je viens de nommer.
Plusieurs bateaux à vapeur naviguent sur les lacs et les rivières, et dans la mer des Bisayas, où ils rendent d’immenses services au commerce contre la piraterie des Malais. Ces redoutables pirates ne peuvent plus lutter de vitesse contre la vapeur, avec leurs pancos armés de deux ou trois rangs de rames, comme les anciennes galères, tandis qu’ils échappaient facilement aux poursuites des bâtiments à voiles.
L’industrie la plus considérable à Manille, celle qui occupe le plus de bras, est sans contredit la fabrication des cigares et des cigarettes. Le gouvernement a pris possession de la régie des tabacs, et il emploie continuellement de 15 à 20,000 ouvriers des deux sexes. Le commerce de Manille exporte des cigares pour des sommes considérables dans l’Inde, l’Australie et l’Europe.
De jolies calèches, des voitures de luxe se fabriquent également à Manille.
Il y a dans les environs plusieurs grandes briqueteries et fabriques de poterie, ainsi que des corderies où se confectionnent, en abaca, tous les cordages nécessaires à la navigation.
Presque tous les cuirs employés aux Philippines sont tannés et préparés à Manille. Les Indiens ont un art particulier pour préparer les peaux de tous les animaux quelconques: dans vingt-quatre heures ils tannent une peau de bœuf ou de buffle, et la mettent en état d’être employée dans l’industrie.
L’orfèvrerie et la bijouterie sont des branches d’industrie qui laissent peu à désirer aux Philippines: des femmes fabriquent des chaînes en or qui sont de véritables chefs-d’œuvre de ciselure.
Manille et les provinces fournissent une grande quantité d’étoffes en soie, en coton et en abaca, remarquables pour leur solidité, leur finesse et la modicité de leur prix.
Les batistes, fabriquées avec les filaments que l’on retire des feuilles de l’anana, sont d’une régularité et d’une finesse auxquelles ne peuvent être comparés aucun de nos tissus d’Europe. Cette fabrication est un travail de patience et qui exige beaucoup de temps: la feuille de l’anana n’a pas plus de deux pieds de longueur; l’ouvrier en retire les fils, les choisit ensuite un par un, tous de la même grosseur, les unit au moyen d’un nœud artistement fait, puis les place sur le métier situé sous une tente dans une chambre soigneusement fermée, précaution nécessaire afin que l’air ne puisse pas casser les fils. Lorsque la toile est tissée, les milliers de nœuds qui réunissaient les fils ont disparu, et l’étoffe, légère, diaphane, est d’une régularité parfaite.
Il se fabrique aussi une grande quantité de chapeaux de paille et de jolis étuis à cigares, qui sont généralement faits dans les provinces. On ne s’imagine pas la patience et l’adresse dont il faut que les Indiens soient doués, pour la confection de ces deux objets, surtout pour les porte-cigares, qui sont souvent d’une si grande finesse, qu’on en expédie en Europe dans une lettre. Les chapeaux, comme les boîtes à cigares, sont faits avec de gros rotins dont la première couche est enlevée, divisée et taillée en petits filaments de la finesse qu’exige l’objet que l’on veut fabriquer.
Dans presque tous les villages on fait, avec les feuilles du pandanus, de charmantes nattes sur lesquelles s’harmonisent mille brillantes couleurs, que les Indiens obtiennent au moyen des plantes colorantes recueillies dans les champs.
Ils fabriquent aussi, avec les feuilles du latanier, de grands sacs. Ils servent à contenir et à expédier en Europe toutes les denrées coloniales, et il s’en fait un important commerce.
On construit à Cavite et à Manille des embarcations de toutes les dimensions: des chaloupes, des trois-mâts, des jonques chinoises et des frégates de guerre; et, dans les provinces, de jolies pirogues et de grosses embarcations de transport pour naviguer dans la baie, sur les rivières et les lacs.
Enfin, dans quelques villages, les habitants s’occupent presque exclusivement de l’éducation des canards pour faire le commerce des œufs. Ils ont un moyen de leur invention pour pratiquer l’œuvre de l’incubation. Cette industrie singulière, que j’ai étudiée avec soin, me semble mériter une petite description:
Les habitants du bourg de Payteros, situé à l’entrée du lac, sur un des bras du Pasig, se livrent particulièrement à l’éducation des canards. Chaque propriétaire a un troupeau de 800 à 1,000 canes, qui lui produisent chaque jour 800 à 1,000 œufs, un par cane. Cette grande fécondité est due à la nourriture qu’on leur donne.
Un seul Indien est chargé de pourvoir à la subsistance de tout le troupeau. Il pêche tous les jours, dans le lac, une grande quantité de petits coquillages; il les concasse et les jette dans la rivière, dans un lieu circonscrit par des bambous flottants qui servent de limite à son troupeau, et empêchent ses canards de se mêler à ceux des voisins. Les canes vont au fond de l’eau chercher leur pâture; et le soir, au premier son de cloche de l’Angélus, on les voit sortir elles-mêmes de l’eau et se retirer dans une petite cabane, pour y pondre les œufs et y passer la nuit.
Après trois ans, la stérilité succède à cette grande fécondité, et il faut alors renouveler complétement le troupeau. Ce n’est pas l’opération la moins curieuse de cette industrie, qui rappelle les fours des Égyptiens pour l’éclosion des œufs. Cependant la méthode des Indiens est toute différente; elle est de leur invention, comme on va pouvoir en juger.
Quelques Indiens ont pour unique profession de faire éclore des œufs; c’est un métier qu’ils apprennent, comme ils apprendraient celui de menuisier ou de charpentier; on pourrait les nommer des couveurs.
Près de la maison de celui qui a réclamé les soins d’un couveur, dans un lieu choisi, bien abrité du vent et exposé toute la journée au soleil, le couveur fait construire une petite cabane en paille, de la forme d’une ruche; il n’y laisse qu’une petite ouverture, celle absolument nécessaire pour s’introduire dans la ruche.
On lui confie mille œufs, maximum qu’il puisse faire éclore en une seule couvée, de mauvais chiffons et de la balle de riz séchée au four. Il sépare ses œufs de dix en dix, les renferme par dix dans un chiffon avec une certaine quantité de balles. Après cette première opération, il place une forte couche de balle au fond d’une caisse en bois de cinq à six pieds de longueur sur trois de largeur, ensuite une couche d’œufs; et il continue en alternant, jusqu’à ce qu’il ait logé les cent petits paquets. Il termine par une épaisse couche de balle et une couverture.
Cette caisse doit lui servir de lit et la cabane de prison, pendant tout le temps nécessaire à l’incubation.
On introduit tous les jours par l’ouverture, que l’on referme ensuite avec soin, les aliments qui lui sont nécessaires.
Chaque trois ou quatre jours, il change ses œufs de place; il met en dessus ceux qui étaient en dessous.
Le dix-huitième ou le dix-neuvième jour, lorsqu’il croit que l’incubation est à son dernier période, il pratique une petite ouverture à sa cabane pour y laisser pénétrer un rayon de lumière; il y présente quelques œufs, les examine, et juge, au plus ou moins de transparence, et à des signes que ceux qui exercent cette industrie connaissent seuls, si l’incubation est complète.
Lorsqu’il en est ainsi, son travail est presque terminé; il n’a plus de précautions à prendre. Il sort de la cabane, il retire ses œufs de la caisse, et il les casse un par un. Les petits canards, aussi forts que s’ils étaient éclos sous leur mère, accourent immédiatement à la rivière.
Le lendemain, l’Indien sépare soigneusement les mâles des femelles. Ces dernières seulement sont conservées; les mâles sont rejetés.
Les huit premiers jours, on nourrit les jeunes canes avec de petits papillons de nuit, qui voltigent le soir en si grande quantité, en suivant le cours de la rivière, qu’il est facile de s’en procurer autant qu’il est nécessaire. On leur donne ensuite des coquillages, et, aussitôt qu’elles commencent à pondre, elles ne s’arrêtent plus pendant trois ans.
On comprendra facilement que dans un climat brûlant comme celui des Philippines, dans une cabane soigneusement fermée, exposée à un soleil ardent, avec la présence continuelle d’un homme, il se produise et se conserve une chaleur tout à fait convenable pour l’incubation des œufs. Aussi, ce qui est étrange dans cette méthode n’est pas le résultat de l’incubation, mais que les Indiens aient pu apprécier et trouver les moyens que la nature mettait à leur portée.
§ XXIII.—Commerce.
Mais, en fait de progrès, l’Espagne marche lentement; et aux Philippines elle préfère le rôle de souverain indulgent, de maître paternel et bienfaiteur, à celui de tyran et d’oppresseur.
L’Indien, qui n’a point d’ambition et pas de besoins, pour lequel la richesse n’est pas le bonheur, se borne à labourer le morceau de terre qui lui est strictement nécessaire pour suffire à sa frugale existence, et se procurer des vêtements dont il se couvre plutôt par luxe que par nécessité.
Lorsque l’on a habité parmi eux, on s’explique facilement le penchant qu’ils doivent avoir à la paresse, ou plutôt à ne s’occuper que de travaux à leur convenance.
Que l’on compare l’habitant des Philippines à la classe pauvre, aux laboureurs de nos contrées civilisées; on ne pourra s’empêcher de convenir que les premiers sont les privilégiés de la Providence, tandis que les derniers en sont les déshérités.
Nos laboureurs acquièrent difficilement un morceau de terre. Lorsqu’ils peuvent y parvenir, ils sont obligés de le fumer et le travailler avec acharnement pour lui faire produire au maximum dix-huit pour un. Il leur faut en outre payer un impôt exorbitant, et toujours, année de bonne ou de mauvaise récolte, il est impérieusement exigé.
Pour se nourrir d’aliments grossiers, notre laboureur est assujetti à un travail pénible, continu, qui détruit avant l’âge sa santé et ses forces; il souffre de l’intempérie des saisons, se couvre de vêtements insuffisants qu’il ne peut pas renouveler selon les exigences d’une bonne hygiène; enfin il habite des chaumières humides, froides, fétides, où la clarté du jour ne pénètre souvent que par la porte entrebâillée.
Aux Philippines, au contraire, le laboureur jouit d’un climat tempéré, d’un printemps perpétuel. Il n’a pas besoin de vêtements pour se couvrir. Il laboure son champ une ou deux fois, pour lui faire produire quatre-vingts et cent pour un. Il habite des maisons commodes, aérées, qu’il peut construire lui-même sans beaucoup de peine. Il se procure facilement des aliments aussi bons, aussi sains que ceux du riche. S’il veut changer ses pénates, il peut s’établir où bon lui semble, prendre en terres l’étendue à sa convenance, sans qu’aucun propriétaire puisse exiger de lui une redevance quelconque, et sans que le fisc impitoyable, plus exigeant encore, vienne lui arracher la meilleure part de son labeur.
S’il n’a pas ensemencé son champ, il peut emprunter à la forêt les racines, les fruits et le gibier pour remplacer sa récolte; il peut prendre à profusion, sans presque aucun travail, dans les lacs, les rivières et sur les plages, d’excellents poissons.
Enfin, il jouit de toutes les aisances de la vie, d’une liberté entière. Pourquoi travaillerait-il en vue d’acquérir d’inutiles richesses, qui assurément, sous un ciel privilégié, ne donnent pas le bonheur?
Le commerce maritime de Manille peut se diviser en trois classes: le petit cabotage, le grand cabotage, le long cours.
Le petit cabotage est exclusivement fait par de petits navires et des embarcations du pays, qui transportent sur tous les points de l’archipel les marchandises apportées à Manille par les navires au long cours, et y rapportent les produits agricoles et industriels des provinces.
Le grand cabotage se fait généralement aussi par des navires du pays. Ces navires, appartenant aujourd’hui à une compagnie, font le commerce avec l’archipel de Jolo, les Moluques, Ternate, Manado, Amboyne, Banda, les îles Pelew, Tongatabou, Batavia, Singapoor, la Chine, et la Nouvelle-Hollande.
Le commerce des îles de Jolo, dont les habitants sont connus par leur mauvaise foi, est généralement fait par les Chinois ou par leur entremise. Malgré le danger de traiter avec des hommes qui ne présentent aucune garantie de moralité, ce commerce est si lucratif, que les négociants de Manille ne reculent pas à y envoyer des navires richement chargés, mais avec la précaution d’embarquer comme subrécargue un Chinois de Manille, ayant l’habitude des hommes et du commerce de cet archipel. Généralement les Chinois font ces expéditions pour leur compte et au risque des armateurs.
Voici les conditions ordinaires que les armateurs font avec les Chinois qui veulent entreprendre ces voyages:
Pour l’affrétement d’un navire de 200 à 250 tonneaux, les Chinois payent mensuellement à l’armateur de 6 à 700 piastres (3,000 à 3,500 francs.) En outre, l’armateur fait à l’affréteur chinois un prêt à la grosse de 10 à 20,000 piastres (50 à 100,000 fr.) Au retour du navire, il reçoit en marchandises la somme qu’il a avancée, plus l’intérêt de 20 à 25 p. 100. Mais il perd tout si le navire périt.
Les objets d’importation à Jolo consistent en indiennes de qualités inférieures, à fonds rouges, à grands ramages de couleurs vives et éclatantes, en mousselines lisses et ouvrées, en percales, en étoffes imitant les madras, nommées cambayas, à fonds rouges.
En produits des Philippines, on y importe du riz de première et de seconde qualité, du tabac en feuille, des bisayas, de l’huile de coco, et une infinité de petits articles de peu de valeur.
En produits du Bengale, on y importe les toiles que l’on nomme cachas et chitas, des toiles en coton teintes en rouge, des toiles fines en coton mêlé de fils d’or, des madras où le rouge domine, de l’opium de Patna.
Les articles de Chine sont les nankins, des pièces de monnaie en cuivre nommées chapuas, de la porcelaine commune, quelques étoffes de soie, et des ustensiles de cuisine.
Les articles qui offrent le plus d’avantages sont le riz et les pièces de nankin. Ces dernières sont reçues comme monnaie courante, à raison d’une piastre (5 fr. 40 c.) la pièce, et elles ne coûtent ordinairement à Manille que 33 piastres le cent.
Les monnaies courantes à Jolo sont les chapuas, pièces en cuivre percées au milieu; les piastres espagnoles, et les roupies de l’Inde.
Les mois de juin et de juillet sont ceux de l’année où il se fait le plus grand commerce à Jolo.
Il est utile d’apporter une grande circonspection dans les transactions que l’on fait avec les naturels. Il faut cependant agir de manière à ce qu’ils ne s’aperçoivent d’aucune méfiance; ils sont, bien que de fort mauvaise foi, d’une grande susceptibilité.
Les retours se font en nids de salanganes, en écaille de la plus belle qualité nommée testudo imbricata: le prix ordinaire de cette écaille est de 1,000 à 1,100 piastres le pécul; en balate, holoturies, nommées à Jolo tripang et en Chine bogshum, espèce de zoophyte informe, dont trente-six espèces différentes sont connues; en ailerons de requin, dont la valeur en Chine est de 20 à 45 piastres le pécul; il faut à peu près cinq cents ailerons pour faire un pécul. On exporte aussi de la nacre, dont le prix en Chine est de 12 à 15 piastres le pécul. Généralement, les chargements se complètent avec de l’or en poudre, des perles fines, et de la cire.
On emploie ordinairement de sept à huit mois pour un voyage complet à Jolo et retour.
Les navires qui vont aux Moluques partent de Manille vers le mois de décembre. Ils emportent les mêmes cargaisons que pour les îles de Jolo, et en plus quelques articles de luxe pour les femmes et les autorités supérieures.
Les retours se font en cacao, oiseaux de paradis, clous de girofle et noix muscades.
Les Hollandais, qui possèdent ces îles, ont imposé des droits de douanes considérables; mais, en revanche, on peut y négocier avec toute sécurité.
Les navires de Manille font aussi le commerce avec l’archipel des îles Pelew. Ils y apportent de grosses toiles, des perles en verroterie de toutes couleurs, des couteaux un peu plus grands que les couteaux de table, et toute espèce de vieux fers.
En retour, ils chargent du balate-trépang, de l’écaille, de la nacre.
Il se fait aussi quelques expéditions pour les îles Tongatabou, lieu du naufrage du capitaine Lafond de Lurcy, qui avait entrepris une spéculation du même genre.
Batavia et Singapoor sont les deux points dans l’Inde où le commerce de Manille a pris le plus de développement.
On exporte de Manille à Java des cigares, des guinaras, étoffes fabriquées avec l’abaca, du sibucao ou sapan, des cordages en abaca, et du rhum.
On exporte de Manille à Singapoor du sucre, de l’indigo, du bois de sapan, de l’abaca, des cordages en abaca, des chapeaux de paille, des boîtes à cigares, de l’huile de coco, du rhum, des os, et une grande quantité de cigares.
Les navires espagnols qui arrivent d’en deçà ou d’en delà du cap de Bonne-Espérance jouissent d’un privilége de 7 p. % sur les navires étrangers, pour les droits de douane dus à l’entrée de Manille. Il en résulte que la plus grande partie des marchandises d’Europe, d’Asie et d’Afrique sont déposées à Singapoor, et chargées, dans ce port, sur des navires espagnols immatriculés au port de Manille. Les principales marchandises qu’ils embarquent sont des fers anglais et de Suède, des aciers, du cuivre laminé, des toiles à voiles, des cordages de chanvre, des ancres, des chaînes pour navires, de la peinture, de l’huile de lin, de la cire, du poivre, des clous de girofle, et toute espèce de tissus en lin, en coton, en laine, en soie, de tous les pays de l’Europe.
Le commerce de Singapoor avec Manille était, en 1842, d’une importance de 36,000 tonnes. Tout l’avantage est pour Singapoor, qui encombre Manille de marchandises d’Europe.
Bombay trafique également avec le port de Manille, et y envoie, en lest, ses grands navires nommés enchimanès, pour y charger du sucre.
Manille fait aussi un assez grand commerce avec l’Australie; elle fournit à Sydney une grande quantité de sucres de qualité inférieure, du tabac, des cigares, des chapeaux de paille, des bois de sapan, des cordages d’abaca, des nattes.
Une des branches les plus importantes du commerce de Manille, est celui qu’elle fait avec la Chine. Les objets d’exportation des Philippines pour les ports du Céleste Empire sont: les riz pilés et non pilés, le bois de sapan, le sucre brut, l’huile de coco, l’indigo liquide nommé à Manille tintarron, les trépangs, les taclovos, mollusques desséchés du tridas; des nids d’oiseaux, des ailerons de requin, de l’ébène, des nerfs et des peaux de cerf; des cuirs verts de bœufs, de buffles et de chevaux; du coton, de l’or en poudre, de l’écaille, de la nacre, des perles fines, des piastres à colonnes d’Espagne, de la viande boucanée de buffle et de cerf, des poissons salés ou séchés ou sous forme d’anchois, et mille autres objets de peu d’importance.
Des ports de la Chine, les navires apportent à Manille: des caisses de cannelle, de thé, des nankins, du vermillon, des étoffes en soie de divers genres, des crêpes de Chine, du papier pour écrire et pour cigarettes, de la porcelaine, des percales, des parasols, des chaudières et des ustensiles de cuisine en fonte, du cuivre ouvré sous diverses formes, des fruits secs, de l’or en feuilles.
Le mouvement maritime entre Manille et la Chine a été, en 1842, de plus du tiers de toute la navigation du port.
J’emprunte au dictionnaire historique et géographique publié à Manille en 1851, un simple aperçu qui démontre que le commerce de Manille, avec l’Europe, est bien au-dessous de celui de bien d’autres pays moins riches, moins peuplés, et dont la position géographique est moins favorable.
Les marchandises que les navires espagnols exportent de la Péninsule aux Philippines consistent en: vins rouges de Catalogne, vins doux de Malaga, de Xerès et de San-Lucar; quelques vins généreux et des liqueurs en bouteilles; eaux-de-vie anisées, dont il se fait une grande consommation; papiers, cartes à jouer; comestibles, tels que jambons, fromages, saucissons de Galice, etc.; huile d’olive, garbansos (pois chiches), et olives.
Les marchandises importées par les navires étrangers, et dont le débit est facile, sont: les fers, les aciers, l’huile d’olive, la parfumerie, les toiles de coton, percales, madapolams, cambayas, les indiennes, les mousselines, les articles de nouveautés, les soieries de luxe, les toiles de lin, les batistes, les goudrons, les vins de diverses qualités, particulièrement ceux de Bordeaux et de Champagne, les eaux-de-vie et les liqueurs, les charbons de terre, la carrosserie, le cuivre laminé, le zinc, les comestibles, les conserves, les cristaux, la faïence, les pianos, les savons, les cordages en chanvre, les toiles à voile, le savon de toilette, l’orfévrerie, l’horlogerie, les livres, les étoffes en laine, les médicaments, les meubles, l’opium, l’or et l’argent monnayés, les parapluies, les ombrelles, la chapellerie, les dentelles, les tulles, la peinture, le plomb, la quincaillerie, les effets confectionnés, et la bière en bouteilles.
Les marchandises exportées annuellement des Philippines, par les navires de diverses nations européennes, sont: l’abaca (soie végétale), l’huile de coco, les cotons, l’indigo, le riz, les sucres terrés et bruts, les rotins, la gomme élémi, le café, les guinaras, étoffes d’abaca, les mendrinaquès, étoffes également en abaca, les petites crevettes desséchées, les cuirs de buffles, de bœufs et de cerfs, les bois de construction, les mongos (espèce de lentilles), l’or en poudre, les nattes, le sel marin, les bois de teinture, les chapeaux de paille, les boîtes à cigares, les tabacs en feuilles et fabriqués en cigares, les nerfs de cerfs, l’écaille, la nacre, les perles, les viandes boucanées de buffle et de cerf, les poissons salés et séchés.
Le tableau suivant indique le mouvement commercial de Manille, en 1841, avec les diverses nations.
Nations. Valeur des marchandises Total.
Importées à Manille. Exportées de Manille.
Réaux de veillon. Réaux de veillon. Réaux de veillon.
Angleterre. 33,949,200 20,643,500 54,592,700
États-Unis. 15,815,600 22,678,400 38,494,000
Espagne. 3,800,000 18,008,200 21,808,200
Chine. 8,360,000 12,522,900 20,882,900
Indes Orientales. 1,637,800 6,532,200 8,170,000
Australie (Sydney). 307,800 4,164,800 4,472,600
France 729,600 2,850,000 3,579,600
Total. 64,600,000 87,400,000 152,000,000
Ainsi, le commerce d’importation des Philippines s’élève à la somme de 64,600,000 réaux de veillon, soit à peu près... 16,150,000 fr. et celui d’importation à 87,400,000—21,850,000
Total en import. et export., 152,000,000 réaux, ou... 38,000,000 fr.
Depuis l’année 1841, le commerce des Philippines a pris une importance plus grande; et maintenant, en 1855, on peut calculer sur un bon tiers au-dessus des chiffres qui précèdent.
Pour compléter les renseignements que je donne sur le commerce de Manille, il me reste à parler des poids et mesures dont on fait usage dans le pays, des droits de douanes, et de la police des ports de Manille et Cavite.
Le pico ou pécul des Philippines pèse 137 livres espagnoles, soit. 65 kil. 25 c.
Il se divise en 10 chinantas et 100 caltis de 16 taëls; d’où il résulte que le taël pèse 579 gr. 84 cent. On ne se sert de ce poids que pour l’or en poudre et les perles.
Le pico ou pécul de Chine ne pèse que. 60 kil. 25 c.
Le quintal d’Espagne. 46 kil. 25 c.
L’aroba. 11 kil. 50 c.
Le caban de cacao. 38 kil. 50 c.
Celui du riz. 60 kil. 50 c.
Le fardo équivaut à 3 arobas ½. 40 kil. 25 c.
Le quintal de cire pèse 110 livres espagnoles. 50 kil. 61 c.
La vara de Castille, mesure de longueur adoptée, équivaut à 0,914 millimètres.
Pour les liquides, on se sert de la ganta et du gallon anglais, particulièrement pour le rhum.
Droits de tonnage.
Les droits de tonnage, dans le port de Manille ou dans celui de Cavite, sont fixés, pour tous les navires chinois ou européens, à deux réaux (cinquante centimes) par tonne, lorsque les navires chargent ou déchargent dans le port.
Ces droits sont réduits à un réal (vingt-cinq centimes) par tonne pour les navires qui entrent ou sortent en lest, ou comme relâche, pour faire des vivres ou réparer des avaries.
On ne considère pas, pour l’application du droit maximum, comme partie du chargement, les articles de première nécessité et les approvisionnements de vivres pour l’équipage.
Droits de douanes.
Entrepôt.
Tout capitaine arrivant à Manille a un délai de quarante jours pour déclarer à l’entrepôt une partie ou la totalité de sa cargaison.
Les droits de magasinage s’élèvent à 1 p. 100 sur la valeur totale des marchandises entreposées, pourvu que le dépôt ne dépasse pas une année.
Lorsque le temps du dépôt dépasse l’année, le droit est augmenté proportionnellement au temps écoulé.
Au delà de deux ans, il faut obtenir une autorisation spéciale de l’intendant.
Dans aucun cas le dépôt ne peut se prolonger au delà de trois ans.
Droits d’importation.
Toutes les productions étrangères, sauf quelques exceptions, introduites sous pavillon étranger, payent à l’entrée un droit de 14 p. 100 de leur valeur.
Les mêmes produits étrangers, sous pavillon espagnol, payent 7 p. 100
Les produits espagnols, sous pavillon espagnol 3 p. 100
Et dans quelques cas 8 p. 100
Tous les produits étrangers des pays situés au delà du cap de Bonne-Espérance et du cap Horn, lorsque leur importation a lieu par navires espagnols, par Singapoor, Batavia et autres ports voisins, payent un droit de 8 p. 100
Par la Chine 9 p. 100
Ce droit de 8 et de 9 p. 100 n’est pas perçu pour les marchandises taxées par avance à un droit supérieur.
Quelques articles, tels que les olives, l’huile d’olive, les amandes, les pois chiches, sont frappés d’un droit d’entrée de 50 p. 100 par navires étrangers, et de 40 p. 100 par navires espagnols.
Les eaux-de-vie de production étrangère, par navires étrangers 60 p. 100
Les mêmes, par navires espagnols 30 p. 100
Les eaux-de-vie d’Espagne, par navires étrangers 25 p. 100
Les mêmes, par navires espagnols 10 p. 100
Les objets avariés par une cause quelconque sont évalués par experts, et ne payent que d’après leur valeur.
Sont exemples de droits d’entrée:
Les matières propres à la teinture, telles que cochenille, racines, fruits, etc., ainsi que les plantes et les graines de toute espèce de fleurs et de légumes.
Sont prohibés:
Les produits agricoles et industriels des possessions étrangères asiatiques, tels que boissons spiritueuses ou fermentées, rhum, arack, etc.; les cafés, cotons, laines, huiles de coco, indigo, opium, poudres, sucres et tabacs.
Tous ces divers articles sont seulement reçus en transit dans les magasins de l’entrepôt.
Les poudres de guerre doivent être déposées dans un magasin du gouvernement.
Les armes à feu, fusils de calibre ou de chasse, et pistolets d’arçon, ne peuvent entrer qu’avec une permission spéciale du gouvernement.
Droits d’exportation.
Tout produit des Philippines exporté par navires espagnols pour l’Espagne paye à sa sortie. 1 p. 100 de sa valr.
Par les mêmes navires, pour un port étranger. 1½ p. 100—
Par navires étrangers, pour un port d’Espagne. 2 p. 100—
Par les mêmes navires, pour un port étranger. 3 p. 100—
L’exportation du tabac en feuilles ou manufacturé, pris dans les magasins du gouvernement, est libre de droits de sortie, sans distinction de pavillon.
L’or et l’argent monnayés ou non monnayés, destinés pour l’Espagne, sont libres de droits d’exportation, soit par navires nationaux ou étrangers.
Mais si la destination est pour l’étranger, ils payent sans distinction de pavillon:
L’argent monnayé. 8 p. 100.
—en lingots. 6 p. 100.
L’or monnayé. 3 p. 100.
—en lingots ou en poudre. ½ p. 100.
L’abaca ou soie végétale paye, par navire espagnol. ½ p. 100.
—par étranger. 2 p. 100.
Le riz ne paye aucun droit par navire espagnol. 2 p. 100.
—par navire étranger. 4 p. 100.
Police du port.
Règlement pour la police du port de Manille et ses dépendances.
1. Tout navire arborera son pavillon à son entrée dans la baie dès son arrivée à l’île du Corrégidor, et se laissera reconnaître par les embarcations du gouvernement.
Le capitaine qui, sans y être obligé par force majeure, éluderait cette reconnaissance, et auquel on serait obligé de tirer un coup de canon comme avertissement, payera une amende équivalant au double de la valeur de la poudre brûlée.
Le capitaine conservera son pavillon hissé jusqu’à la vue de Manille ou de Cavite.
2. Aucun navire ne pourra communiquer avec qui que ce soit avant la visite de la santé et avant son admission à la libre pratique. Jusqu’alors il conservera, au mât de misaine, le pavillon de quarantaine.
Après la visite de la santé, le capitaine est responsable de toutes les infractions à la loi. Pour chaque contravention, il sera passible d’une amende de 250 piastres (1,250 fr.).
3. Au moment de la visite de la santé, le capitaine présentera le certificat de l’état sanitaire du port du départ; s’il n’en avait pas, il sera tenu de signer un procès-verbal constatant l’état sanitaire de ce port, des individus qu’il y aurait embarqués et de tous les incidents de la navigation. Pendant la visite, l’équipage et les passagers se tiendront sur le pont, prêts à répondre aux interpellations qui leur seraient adressées.
Le capitaine présentera en même temps le rôle de l’équipage et celui des passagers. Il exhibera les passe-ports de ces derniers, et il indiquera leurs qualités ou professions. Pour chaque inexactitude, il sera tenu de payer une amende de 250 piastres.
Si, à la première visite, tous les papiers ne sont pas trouvés en règle, l’entrée lui sera refusée jusqu’à une seconde visite.
Le capitaine remettra les dépêches à l’employé des postes qui accompagne les officiers de la santé, et en recevra immédiatement le port selon les tarifs établis.
4. Tout navire en quarantaine sera tenu d’observer les instructions qui lui seront données, et conservera le pavillon jaune au mât de misaine.
5. Aussitôt que le capitaine descendra à terre, il devra se présenter devant le capitaine du port avec ses passagers, afin que cet officier puisse les remettre à l’autorité.
6. Il n’est pas permis de tirer des pièces d’artillerie ou de les conserver chargées au mouillage, sans une autorisation spéciale.
7. Les capitaines de navire doivent indiquer un consignataire, et fournir une caution de 500 piastres pour garantie de l’observation du présent règlement.
8. Pour charger ou décharger du lest, le capitaine sera tenu de demander une autorisation au capitaine du port.
9. Les personnes qui communiqueraient avec un navire en quarantaine payeront une amende de 25 piastres, et leur capitaine celle de 50 piastres, sans préjudice des autres peines qu’ils pourraient encourir.
10. Après dix heures du soir, les navires comme les petites embarcations ne pourront effectuer aucune opération de commerce sans une autorisation.
Les navires au mouillage pourront retenir, après dix heures, toute pirogue qui les approcherait et qui paraîtrait suspecte.
Les matelots qui resteront à terre à des heures indues seront retenus et punis selon les désordres qu’ils auront commis.
11. Tout navire qui entrera en rivière sera tenu de renfermer ses poudres dans des sacs marqués et bien fermés. Les capitaines qui ne se conformeront pas à cette prescription seront passibles d’une amende d’une piastre par livre de poudre.
12. Après huit heures du soir, les feux seront éteints à bord, et les lumières placées dans des fanaux.
Il est interdit de cuire à bord du brai, du suif, ou toute autre matière inflammable.
13. Il est aussi défendu de débarquer, sous aucun prétexte, les armes du bord.
14. Personne n’a le droit de châtier les indigènes pour les fautes qu’ils pourront commettre dans les travaux qu’on leur fera faire à bord. Le capitaine du port a seul le droit de leur infliger une amende applicable au dommage commis par ceux qui seraient reconnus coupables.
15. Aucun indigène ne peut être embarqué à bord d’un navire contre sa volonté. Sera considéré comme nul de droit tout contrat passé par des capitaines, et qui aurait pour objet de protéger ou de faciliter la désertion.
16. Il est défendu d’embarquer un passager qui ne serait pas muni d’un passe-port.
Il est également défendu de débarquer furtivement aucun passager, ou de permettre son débarquement, sans l’autorisation du capitaine du port.
Est également défendu le transbordement des individus de l’équipage et de leurs effets, sans l’autorisation du capitaine du port.
Les consignataires et les cautions répondront, pendant le séjour du navire et jusqu’à sa sortie du port, des individus de l’équipage qui resteront à terre pour maladie ou pour toute autre cause.
Les capitaines payeront une amende de 10 piastres si, immédiatement après la désertion d’individus faisant partie de leurs équipages, ils ne prévenaient pas le capitaine du port, pour qu’il puisse prendre les mesures nécessaires à leur arrestation. Si la désertion avait lieu au moment du départ, les consignataires seraient responsables des frais qu’elle entraînerait.
17. Dans le cas de mort d’un individu à bord d’un navire, le capitaine sera tenu de prévenir par écrit le capitaine du port de faire un rapport sur la maladie, et de demander l’autorisation de l’inhumer.
18. Pour obtenir l’autorisation de départ, le capitaine devra se présenter devant l’autorité deux jours à l’avance, muni de son rôle d’équipage visé par le capitaine du port. Ce dernier ne lui permettra pas de mettre à la voile sans s’être fait représenter le permis de l’autorité supérieure, ceux de la douane et de l’administration des postes.
Les navires, pour sortir du port, arboreront un pavillon à leur grand mât.
19. Dans le cas de circonstances extraordinaires, les capitaines de navire se soumettront à la visite des officiers de la santé et des autres autorités.
20. Les capitaines ne permettront pas la descente à terre des individus de leurs équipages dont ils ne voudraient pas garantir les dettes qu’ils contracteraient ou pourraient contracter à terre.
Les capitaines veilleront, en mouillant, à ne pas jeter leurs ancres sur les amarres des autres navires. Toutes les fois que leur position causera quelque dommage, ils seront tenus d’en changer.
Lorsque le navire aura mouillé, il ne pourra plus changer de place sans une permission.
Au mouillage du Canacao, dans l’intérieur des caps, les navires doivent mouiller avec deux ancres N. O. S. O. Plus loin des caps, ils ne peuvent pas se placer entre le télégraphe de Cavite et celui de Manille.
Les navires au mouillage peuvent faire des signaux à leurs consignataires ou propriétaires. Si ces derniers ne pouvaient pas y répondre, l’autorité facilitera les secours demandés toutes les fois que les circonstances le permettront.
En cas de détresse ou de danger, des coups de canon pourront se répéter par intervalles, avec le pavillon hissé.
Ce pavillon sera toujours le pavillon national, et si c’est nécessaire, il en sera hissé un de signal; s’il n’y en avait pas à bord, on le remplacerait par un prélart.
Secours demandés. Pavillons. Coups de canon.
Pour une amarre. 1 au beaupré. 1
—une ancre. 1 dans les haubans de misaine. 1
—amarre et ancre. 1 au beaupré. 1
1 dans les haubans de misaine.
—une chaloupe. 2 au mât de misaine. 1
—révolte à bord. 1 dans les haubans du grand mât. 1
—incendie. 2 à la pomme du grand mât 2
FIN.
Moines et religieux de divers ordres. 500
Commerçants. 70
Rentiers. 200
Employés, cour royale, intendance de la marine, chefs militaires, officiers et sous-officiers de tous grades. 3,280
Ensemble. 4,050