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Au temps de l'innocence

EDITH WHARTON (continued 4)

Madeleine Marie Louise Chevrillon Saint-René Taillandier translation

Archer en revenait à sa conception héréditaire du mariage. Se conformer à la tradition, ne demander à May que ce qu'il avait vu ses amis demander à leurs femmes, c'était plus aisé que de faire l'expérience dont, jeune homme, il avait rêvé. Pourquoi émanciper une femme qui ne se doutait pas qu'elle fût sous un joug? Le seul usage qu'elle ferait de son indépendance serait d'en offrir le sacrifice à l'autel conjugal. Tout tendait donc à ramener Archer aux vieilles idées. S'il y avait eu de la mesquinerie dans la simplicité de May, il se serait irrité, révolté. Mais le caractère de la jeune femme était d'un dessin aussi noble que celui de son visage, et elle semblait être la divinité tutélaire de toutes les traditions qu'il avait révérées.

Ces belles qualités faisaient d'elle la plus aimable compagne mais n'animaient guère le voyage. Archer comprenait pourtant que, dans le milieu qui les attendait, elles reprendraient leur valeur. Ses goûts à lui, littéraires et artistiques, trouveraient leur aliment, comme par le passé, au dehors; mais son intérieur n'aurait rien d'étouffant, et quand les enfants viendraient, rien ne manquerait à la douceur de leur vie commune.

Ainsi méditait Archer pendant le long trajet de Mayfair à South Kensington, où habitait Mrs Carfry. Lui aussi aurait préféré se soustraire à l'invitation de leurs amies.

—Il n'y aura probablement personne chez Mrs Carfry; Londres est désert en ce moment, et vous serez trop habillée, disait-il à May, assise près de lui dans le hansom, si belle et immaculée dans son manteau bleu-de-ciel bordé de cygne, que cela semblait presque coupable de l'exposer à la suie de Londres.

—Je ne veux pas laisser croire qu'une Américaine ne sait pas s'habiller, répliqua-t-elle; et Archer fut frappé de nouveau par le respect religieux que la moins mondaine de ses compatriotes portait au prestige de la toilette.

«C'est leur armure, leur défense contre l'inconnu,» pensa-t-il. Et il comprit pourquoi May, qui n'aurait pas pensé à nouer un ruban dans ses cheveux pour lui plaire, avait pu apporter tant de sérieux et de solennité à choisir et à commander ses nombreuses robes.

Chez Mrs Carfry, il n'y avait en effet que très peu de monde: la maîtresse de maison et sa sœur, un aimable pasteur avec sa femme, un jeune neveu de Mrs Carfry, et son précepteur français, un petit brun, nerveux, à l'œil vif. Sur ce groupe un peu terne, dans ce salon faiblement éclairé, May se détachait comme un cygne voguant dans la gloire d'un soleil couchant; elle semblait à son mari plus grande, plus belle, dans le bruissement de son élégance; et cependant il devina que son animation, sa rougeur, cachaient une timidité presque enfantine.

Le dîner fut languissant. May ne parlait guère que de son pays, de choses locales. Archer remarqua que si elle provoquait l'admiration par sa beauté, elle décourageait la conversation. Le pasteur abandonna bientôt la partie; mais le précepteur poursuivit galamment l'entretien.

Quand les dames se furent levées pour retourner au salon, le pasteur prit congé, se rendant à un meeting; le neveu, jeune homme timide et de santé délicate, se retira également. Archer resta seul à boire du porto, dans la salle à manger, en compagnie du précepteur; et il se trouva soudain lancé dans une conversation comme il n'en avait pas eu depuis sa dernière discussion philosophique avec Ned Winsett. Le neveu de Mrs Carfry, menacé de tuberculose, avait dû passer deux ans dans le doux climat du Léman. Il avait été confié à M. Rivière, qui venait de le ramener en Angleterre, et devait rester avec lui jusqu'à l'entrée de son élève à Oxford. M. Rivière ajouta qu'à cette époque il serait obligé de chercher une nouvelle situation.

«Il la trouvera facilement,» pensa Archer, très impressionné par les connaissances variées et les dons naturels du jeune Français. M. Rivière était un homme de trente ans environ, maigre, de visage plutôt laid et que May aurait qualifié de «commun,» avec des traits d'une extrême mobilité. Fils d'un diplomate, il aurait dû suivre la carrière de son père; mais il avait le démon de la littérature et il s'était lancé dans le journalisme. À Paris, il avait connu Flaubert, fréquenté le grenier des Goncourt et causé avec Mérimée. Mais le succès n'avait pas couronné ses rêves d'écrivain: une mère et une sœur à sa charge, et, comme tant d'autres, il avait succombé sous le poids des soucis matériels. Sa situation pécuniaire ne semblait guère meilleure que celle de Ned Winsett: il lui restait d'avoir vécu dans un monde unique pour ceux qui ont le goût des idées. C'était justement parce que ce pauvre Winsett avait le goût des idées qu'il dépérissait à New-York: Archer enviait pour son ami le sort du jeune précepteur, qui, si pauvre d'argent, s'était par ailleurs si richement alimenté.

—Garder intactes sa liberté intellectuelle, ses facultés critiques, c'est cela, monsieur, qui prime tout. C'est pour cette indépendance que j'ai abandonné le journalisme, et que j'ai accepté de devenir précepteur. Le métier est quelquefois bien aride; mais on a la liberté de son esprit. On peut écouter et réfléchir, on peut causer. Ah! la conversation! Il n'y a rien de tel, n'est-ce pas? L'air qui circule autour des idées est le seul air respirable. Je n'ai jamais regretté d'avoir abandonné la diplomatie et le journalisme, ces deux formes différentes d'abdication.

Tout en parlant, il fixait sur Archer des yeux ardents; il continua:

—Voyez-vous, monsieur, pouvoir regarder la vie en face, être maître de sa pensée, cela vaut bien la peine de vivre dans une mansarde. Il est vrai qu'il faut encore gagner de quoi payer la mansarde, et j'avoue que la perspective de vieillir dans la peau d'un précepteur ou d'un obscur secrétaire est presque aussi réfrigérante que celle de finir chargé d'affaires à Bucarest... Je me dis quelquefois que je devrais faire un grand plongeon. Croyez-vous, par exemple, qu'il y aurait une place pour moi à New-York?

Archer le regarda, étonné. New-York! Pour un jeune homme qui avait fréquenté Mérimée et les Concourt, et qui ne s'intéressait qu'à la vie intellectuelle!...

—Vous tenez particulièrement à New-York? bégaya-t-il, se demandant ce que sa ville natale pouvait offrir à un jeune homme pour qui l'échange des idées paraissait une condition indispensable.

Une rougeur subite envahit le visage bistré de M. Rivière.

—N'est-ce pas, chez vous, le centre de la vie intellectuelle? répondit-il.—Puis, comme s'il craignait d'avoir été indiscret, il s'empressa d'ajouter:—On fait comme cela des projets... Du reste, pour le moment, il ne peut être question de rien...

Dans le hansom, pendant le trajet du retour, Archer était encore sous l'impression de cette causerie avec M. Rivière; il avait senti passer un air nouveau. Son premier mouvement avait été d'inviter le jeune homme à dîner. Il hasarda:

—Ce précepteur est intéressant; nous avons causé, après dîner, de livres et d'un tas de choses...

May sortit d'un de ses silences rêveurs, auxquels Archer avait prêté une signification mystérieuse avant que six mois d'intimité conjugale ne lui en eussent démontré le vide.

—Ce petit Français? Il est bien commun, répondit-elle froidement.

Archer comprit qu'elle était humiliée d'avoir été invitée pour rencontrer un pasteur et un précepteur français. Non que ce fût chez elle affaire de snobisme; mais l'orgueil du vieux New-York exigeait les plus grands égards à l'étranger. Si les parents de May avaient reçu les Carfry dans la Cinquième Avenue, ils leur auraient offert des convives présentables.

Il demanda, non sans un peu de mauvaise humeur:

—En quoi l'avez-vous trouvé commun?

—Les gens de cette sorte manquent toujours d'usage. Mais, bien entendu, ajouta-t-elle avec humilité, je ne suis pas juge de ses mérites intellectuels.

Archer détestait sa manière de prononcer: «intellectuel» et «commun.» Il se surprenait à souligner de plus en plus à ses propres yeux certaines façons de May qui le choquaient. En somme, elle avait toujours eu le même point de vue: celui du monde qui les entourait, celui qu'Archer lui-même avait accepté jusque-là, le seul que pût avoir une femme «bien.» Et il fallait pourtant, si l'on se mariait, épouser une femme «bien!»

—Tant pis; je ne l'inviterai pas à dîner, conclut-il en riant.

May reprit, scandalisée:

—Quoi! Vous pensiez à inviter le précepteur des Carfry?

—Ma foi, oui: j'aurais assez aimé le revoir. Il voudrait trouver une situation à New-York.

La surprise de May allait grandissant.

—Une situation à New-York? Je ne vois pas laquelle. On n'a pas de précepteurs français chez nous... Qu'est-ce qu'il viendrait faire à New-York?

—Il cherche un milieu où il pourrait satisfaire son goût de la conversation, dit Archer avec une pointe d'ironie.

May se mit à rire:

—Comme c'est drôle, Archer! Comme c'est français!

À tout prendre, il n'était pas fâché du refus de May: une seconde rencontre avec M. Rivière aurait ramené cette question d'une situation à trouver; et, plus il y réfléchissait, moins Archer voyait le moyen de trouver un emploi pour un jeune intellectuel français dans le New-York qu'il connaissait.

XXI

La pelouse ensoleillée, bordée de géraniums rouges et de coléus, étendait jusqu'à la falaise son gazon d'émeraude. Au delà, on voyait la grande mer étincelante.

Le long du chemin serpentant jusqu'à la falaise, des vases de fonte d'un brun chocolat laissaient tomber leurs gerbes de géranium lierre et de pétunias sur le gravier fraîchement ratissé. La maison, construite en bois et de forme carrée, était peinte en brun comme les vases. Le toit de la véranda, avec ses bandes brunes et jaunes, simulait un grand store. Au milieu de la pelouse deux cibles se détachaient en blanc sur un fond de verdure. En face, était plantée une tente autour de laquelle étaient disposés des sièges d'osier. Des femmes en toilettes d'été, des hommes en redingote grise et chapeau haut de forme, causaient en groupes animés. À un signal, une svelte jeune fille en robe de mousseline empesée sortait de la tente, un arc à la main, et décochait sa flèche. Alors, il se faisait un grand silence et tous les yeux se braquaient sur la cible.

Archer, debout sous la véranda, regardait curieusement cette scène. Des aloès dans des grands pots de faïence turquoise, placés sur des socles jaunes, flanquaient les marches du perron: et en contre-bas de la véranda s'épanouissait une bordure d'hortensias bleus et de géraniums rouges. Derrière le jeune homme, les portes-fenêtres à la française, garnies de rideaux de dentelle ondoyants, laissaient entrevoir, sur le parquet du salon, des poufs de cretonne, des fauteuils crapauds, et de petites tables recouvertes de velours, chargées de minuscules bibelots d'argent.

La réunion annuelle du Tir-à-l'Arc de Newport avait toujours lieu chez les Beaufort. Ce sport n'avait connu jusqu'alors d'autre rival que le croquet: mais il allait bientôt abdiquer devant le lawn-tennis, quoique ce dernier jeu fut encore considéré comme trop violent, trop inélégant, et convenant mal aux réunions mondaines: pour faire valoir de fraîches toilettes et de gracieuses attitudes, rien ne valait le tir à l'arc.

Archer assistait en étranger à ce spectacle familier. Comment la vie pouvait-elle continuer aussi pareille, quand lui-même était devenu si différent? C'était à Newport qu'il avait, pour la première fois, compris l'étendue du changement qui s'était fait en lui. À New-York, l'hiver précédent, après s'être installé avec May dans leur maison neuve, la reprise de ses habitudes, de son activité professionnelle, l'avait aidé à renouer avec le passé. Puis, il s'était intéressé au choix d'un brillant steppeur gris, destiné au coupé de May; bravant la désapprobation de la famille, il avait arrangé sa bibliothèque selon les idées nouvelles: sur les murs un papier sombre, imitant le cuir, qui s'harmonisait aux bibliothèques Eastlake. Et il avait voulu de grands fauteuils lourds, bas et trapus, dans le style nouveau des «meubles sincères.» Au Century Club il avait retrouvé Ned Winsett, et au Knickerbocker Club les jeunes élégants de son milieu. Ainsi, entre ses heures de bureau, les dîners en ville du jeune ménage et ceux qu'ils donnaient eux-mêmes, les soirées à l'Opéra ou à la comédie, ce premier hiver lui avait paru la continuation des hivers précédents.

Mais à Newport, il n'était relevé des obligations professionnelles que pour subir celle des amusements. En vain avait-il proposé à May de passer l'été sur la côte du Maine, dans une île éloignée où quelques Bostoniens hardis campaient au milieu de magnifiques paysages. Les Welland allaient toujours à Newport, où ils possédaient une villa carrée sur la falaise. Mrs Welland fit comprendre à son gendre qu'il était inutile que May se fût fatiguée à essayer des toilettes d'été à Paris, si elle ne devait pas les porter. May, elle-même, ne pouvait comprendre la répugnance d'Archer à passer un été mondain à Newport. L'endroit lui avait toujours plu autrefois: pourquoi ne lui plairait-il plus maintenant qu'il s'y trouvait avec sa femme? Il n'y avait rien à répondre à cela.

Certes, il n'était pas insensible au bonheur d'être le mari d'une des plus belles femmes de New-York, surtout quand cette femme était en même temps parfaitement gracieuse et raisonnable. Si le souvenir de la tempête qui l'avait secoué à la veille de son mariage le hantait encore, il était décidé à n'y voir que le dernier épisode du roman de sa jeunesse. L'idée que, de sang-froid, il avait pu penser un instant à épouser la comtesse Olenska, lui semblait parfaitement absurde. Ellen n'était plus pour lui qu'une image émouvante parmi les fantômes du passé... Et pourtant ce passé n'avait pas cessé de l'obséder: et ce beau monde de Newport, affairé à son puéril plaisir, le choquait comme s'il avait vu des enfants jouer sur une tombe.

Il entendit un bruissement de jupes, et la marquise Manson parut derrière lui. Comme à son ordinaire, elle avait un de ces accoutrements bizarres dont elle avait le secret. Elle portait une capeline de paille d'Italie retenue par des enroulements de gaze fanée; sur son épaule se balançait une petite ombrelle de velours noir à manche d'ivoire ciselé.

—Mon cher Newland! J'ignorais que vous fussiez ici avec May... Vous n'êtes arrivé qu'hier, dites-vous?... Le devoir professionnel! Je comprends... Beaucoup de maris, je le sais, ne peuvent rejoindre leurs femmes que pour la fin de semaine.—Elle pencha la tête de côté et regarda Archer d'un air langoureux.—Mais le mariage est un long sacrifice: je l'ai souvent dit à mon Ellen.

Archer se sentit comme un arrêt au cœur. Une fois déjà, il avait éprouvé cette sensation d'être séparé du monde extérieur. Puis il entendit Medora répondre à une question qu'il avait dû lui poser sans s'en rendre compte:

—Non, disait-elle, je ne suis ici qu'en passant: je viens de Portsmouth où je suis chez les Blenker. Beaufort a été assez aimable pour envoyer ses fameux trotteurs me chercher ce matin, afin que je puisse entrevoir le garden-party de Regina. Ce soir, je retourne chez mes amis. Ces chers originaux ont loué une vieille ferme où ils réunissent des gens intéressants.—Elle baissa ses paupières et ajouta, rougissant légèrement:—Cette semaine, le docteur Agathon Carver doit organiser une série de réunions pour parler de la «Pensée intérieure.» Quel contraste avec ce joli spectacle! fît-elle, minaudant. Mais j'ai toujours vécu de contrastes! Pour moi, la monotonie, c'est la mort. J'ai toujours dit à mon Ellen: «Méfie-toi de la monotonie: elle est mère de tous les péchés mortels.» Mais ma pauvre enfant traverse une phase d'exaltation, d'horreur du monde. Vous savez, sans doute, qu'elle a refusé de venir à Newport, même chez sa grand'mère Mingott. Et quel mal j'ai eu pour l'amener avec moi chez les Blenker! Ah! si seulement elle m'avait écoutée, quand il était encore temps! Son mari lui rouvrait la porte... Mais si nous descendions sur la pelouse? Je sais que votre May concourt pour le prix.

Ils virent venir à eux Beaufort, une orchidée à la boutonnière. Archer, qui ne l'avait pas revu depuis quelques mois, le trouva changé. Haut en couleurs et trop serré dans sa redingote anglaise, il apparaissait lourd et bouffi dans la lumière crue de ce jour d'été. Toutes sortes de rumeurs circulaient à son propos. Il venait de faire sur son yacht une longue croisière aux Antilles, et on disait qu'à chaque escale on l'avait vu en compagnie d'une dame qui ressemblait beaucoup à Miss Fanny Ring. Le yacht luxueux, avec ses salles de bains et ses cabines tendues de soie, passait pour avoir coûté un million de dollars; et le collier de perles que Julius Beaufort, à son retour, avait offert à sa femme avait la magnificence d'un don expiatoire. La fortune du banquier était de taille à supporter ce train; pourtant d'inquiétantes rumeurs persistaient à courir dans Wall Street. Pour les uns, il avait fait des spéculations malheureuses sur les chemins de fer; d'après d'autres, il se serait laissé dévorer par une demi-mondaine rapace. À chacun de ces mauvais bruits Beaufort répondait par une nouvelle prodigalité: il agrandissait ses serres, achetait un nouveau cheval de courses, ajoutait à sa galerie un Meissonier ou un Cabanel.

Ce fut de son air moqueur accoutumé qu'il aborda la marquise et Newland.

—Eh bien, Medora! Vous voilà! Les trotteurs ont-ils bien marché?

Il serra la main d'Archer et, se plaçant de l'autre côté de Mrs Manson, lui murmura quelques mots à l'oreille.

—Que voulez-vous? dit la marquise en français, avec un de ses gestes dramatiques.

Beaufort fronça le sourcil, mais il fut assez maître de lui pour sourire à Archer en le félicitant:

—Mes compliments: c'est May qui va remporter le premier prix.

—Il restera ainsi dans la famille, dit Medora.

Cependant, Mrs Beaufort, jeune et vaporeuse dans une toilette de mousseline mauve, venait à leur rencontre. Au même moment, May Archer sortait de la tente. Svelte et fière, sa robe blanche ceinturée de vert pâle et son chapeau couronné de lierre faisaient d'elle, comme au bal Beaufort, une Diane chasseresse. On eût juré que, depuis lors, aucune pensée nouvelle n'avait passé dans ses yeux clairs, qu'aucune émotion n'avait troublé son cœur.

Elle tenait son arc à la main. S'arrêtant à la ligne blanche tracée sur le champ du tir, elle épaula et visa. La pose était d'une grâce si classique qu'un murmure d'approbation courut dans l'assemblée: Archer, en songeant que cette belle créature était à lui, ne résista pas à un mouvement d'orgueil.

Mrs Reggie Chivers, les jeunes Merry, et diverses Thorley, Dagonet et Mingott, tout ce bouquet de roses formait derrière la jeune femme un groupe vraiment délicieux. Des têtes brunes et blondes se penchaient pour compter les points; les mousselines claires, les chapeaux enguirlandés de fleurs, se mêlaient dans une harmonie d'arc-en-ciel. Toutes jeunes, toutes jolies, la lumière estivale dont elles étaient inondées ajoutait à l'éclat de leur beauté; seule pourtant, les muscles tendus et la figure attentive, appliquée à ce jeu qui lui plaisait, May y apportait cette grâce souveraine.

Archer entendit que Lawrence Lefferts disait:

—Personne ne tire plus juste qu'elle.

—Oui, riposta Beaufort, mais ses flèches n'atteindront jamais d'autre cible!

Ce mot piqua Newland au vif. Il en fut irrité plus que de raison. N'était-ce pas un hommage rendu à la jolie pureté de May qu'un vieux viveur ne lui trouvât pas de séduction? Pourtant, il en éprouva un serrement de cœur. Si cette suprême distinction morale n'était qu'une qualité négative, un rideau baissé sur du vide?... May, le teint animé, le pas tranquille, remontait la pelouse, ayant mis dans la cible sa dernière flèche: il eut la sensation de n'avoir pas encore pénétré jusqu'à l'âme de la jeune femme.

Ce fut avec son habituelle bonne grâce qu'elle reçut les félicitations de ses rivales et des invités. Nul ne pouvait être jaloux de son succès; car on devinait que, dans la défaite, elle aurait eu la même sérénité. Cependant, son visage s'illumina quand elle rencontra le regard heureux de son mari.

Leur petit phaéton, cadeau de mariage de Mrs Welland, les attendait. May prit les rênes et Archer s'assit auprès d'elle. Dans Bellevue Avenue, une double file de voitures, victorias, dog-carts, landaus et vis-à-vis emportaient vers leurs demeures, ou vers la promenade le long de la mer, les élégants invités des Beaufort.

—Si nous allions voir grand'mère? proposa May. Je voudrais lui apprendre moi-même que j'ai remporté le prix...

Elle fit tourner l'attelage et le dirigea vers la propriété de Mrs Mingott. La vieille Catherine, sans souci des précédents, et toujours parcimonieuse, avait fait construire, dans sa jeunesse, sur un terrain bon marché au-dessus de la baie, un «cottage orné» hérissé de tourelles et enguirlandé de balcons. Entre des bouquets de chênes rabougris, ses vérandahs s'étendaient, dominant les eaux du golfe parsemées d'îles. L'allée serpentait entre des pelouses où se dressaient des cerfs de fonte et des corbeilles de géraniums, d'où émergeaient des boules de verre bleu. La porte d'entrée, abritée sous un auvent imitant un store, s'ouvrait sur un vestibule dont le parquet figurait des étoiles noires sur fond jaune. Quatre salons étroits, tous tapissés de papiers imitant le velours frappé, entouraient ce vestibule: sur leurs plafonds voguaient les divinités de l'Olympe au grand complet. Une de ces pièces avait été arrangée en chambre à coucher par Mrs Mingott, quand le fléau de l'obésité était descendu sur elle. Elle passait ses journées dans la pièce attenante, enchâssée dans un vaste fauteuil placé entre la fenêtre et la porte. Elle agitait sans cesse un petit éventail; mais la protubérance de sa vaste poitrine faisait écran, et l'air mis en mouvement n'atteignait que les franges de guipure qui couvraient les bras de son fauteuil.

Elle examina et évalua la flèche à pointe de diamant que May, à l'issue du concours, s'était vu attacher au corsage. De son temps, on se serait contenté d'une broche en filigrane! Mais on ne pouvait nier que Beaufort fît royalement les choses.

—Un vrai bijou de famille, dit la vieille dame. Il faudra le garder pour ta fille aînée, ma chérie.—Elle pinça le bras blanc de May et ajouta, la voyant rougir:—Eh bien! qu'ai-je donc dit qu'il ne fallait pas dire? Est-ce qu'il n'y aura pas de filles? Seulement des garçons? Mais voyez, elle rougit de plus belle! Quoi! je ne peux pas dire ça non plus? Miséricorde! Quand mes enfants me demandent de faire enlever tous ces dieux et déesses qui sont là-haut, je leur réponds qu'au moins ceux-là on peut tout dire devant eux sans les scandaliser.

Archer rit à cette boutade; et May l'imita, toujours rougissante.

—Maintenant, racontez-moi la fête, mes enfants, car je ne tirerai rien de cette sotte de Medora, continua la vieille femme.

Et comme May s'écriait: «Ma cousine Medora? Mais je croyais qu'elle repartait pour Portsmouth?» Tu as raison, dit-elle; mais il faut d'abord qu'elle passe ici pour prendre Ellen. Ah! vous ne saviez pas qu'Ellen était venue passer la journée avec moi? Quelle absurdité de ne pas être venue pour tout l'été! Mais voilà bientôt cinquante ans que j'ai renoncé à discuter avec la jeunesse... Ellen! Ellen! appela-t-elle de sa voix fêlée, en essayant de se pencher pour apercevoir la pelouse qui s'étendait devant la véranda.

Personne ne répondit, et Mrs Mingott frappa impatiemment de sa canne le parquet poli. À cet appel se montra une mulâtresse, la tête serrée dans un turban multicolore: elle avait vu «Miss Ellen» descendre vers la plage. Mrs Mingott se tourna vers Archer.

—Sois gentil, Newland, cours la chercher pendant que cette jolie personne me raconte la fête.

Archer obéit machinalement.

Depuis un an et demi, il n'avait pas revu la comtesse Olenska, mais il avait souvent entendu parler d'elle. Il l'avait suivie de loin. Il savait qu'elle avait passé l'été précédent à Newport où elle avait été très mondaine, mais qu'à l'automne, elle avait décidé subitement de sous-louer «la maison idéale» que Beaufort avait eu tant de peine à lui trouver, pour aller s'établir à Washington, où elle avait fait partie de ce qu'on appelait alors «la brillante société diplomatique,» par contraste avec le ton «province» du milieu gouvernemental. En écoutant ces appréciations variées et souvent contradictoires sur la beauté de Mme Olenska, sa conversation, ses opinions, ses amis, il semblait à Newland qu'il s'agissait d'une personne morte depuis longtemps. Il n'avait eu la sensation de la retrouver vivante et présente, que depuis le moment où Medora avait parlé d'elle. Les paroles zézayées par la marquise avaient évoqué le petit salon éclairé par la lueur du foyer, un bruit de roues dans la rue généralement déserte. Ainsi, dans ces cavernes de Toscane, un feu de paille allumé par de petits paysans fait soudain apparaître l'image des morts étrusques peinte sur les parois.

De la hauteur où la maison était perchée, un sentier descendait à une étroite jetée de bois, aboutissant à un kiosque qui figurait une pagode chinoise. À la balustrade de la pagode, une jeune femme se tenait accoudée. Archer s'arrêta comme s'il eût été le jouet d'un rêve. Non! cette vision du passé ne pouvait être autre chose qu'une hallucination. La réalité, c'était la maison là-haut; c'étaient les poneys de Mrs Welland, tournant autour du grand ovale sablé de la cour; c'était May, assise sous les effrontés dieux Olympiens, radieuse d'espérances secrètes; c'était la villa Welland au bout de Bellevue Avenue, où Mr Welland, déjà habillé pour le dîner, arpentait le salon avec sa nervosité de dyspeptique.—«Que suis-je désormais?... pensa Archer, je suis un gendre, rien de plus.»

La jeune femme au bout de la jetée ne bougeait pas. Elle semblait absorbée dans la contemplation de la baie sillonnée de bateaux à voiles, de yachts de plaisance, de bateaux de pêche, de bacs de charbon tirés par de bruyants remorqueurs. Au delà des bastions gris de Fort Adams, éclatait la longue traînée du soleil couchant. La voile d'une barque se prenait dans la lumière en passant dans le chenal, entre le Lime Rock et le rivage...

«Elle ne sait pas que je suis ici. Elle ne soupçonne pas ma présence. Si c'était elle qui vînt ainsi derrière moi, est-ce que je ne le sentirais pas?» se demanda-t-il; et soudain il se dit: «Si elle ne se retourne pas avant que cette voile-là ait dépassé le Lime Rock, je m'en irai.»

Le petit bateau sortait, glissant avec la marée. Il passa devant le Lime Rock, se détacha en noir sur la maison du gardien, dépassa la tourelle du phare. Archer attendit qu'un grand espace se fût creusé entre l'île et l'arrière du bateau; la jeune femme, dans la pagode, ne bougeait toujours pas.

Il revint sur ses pas, remonta la côte, rejoignit ces dames.

—Je regrette que vous n'ayez pas trouvé Ellen: j'aurais aimé la revoir, dit May, en revenant avec son mari à la nuit tombante. Mais peut-être n'y tenait-elle pas. Elle a tellement changé!

—Qu'entendez-vous par là? fit Archer, d'une voix sans expression.

—Je veux dire: elle est devenue si indifférente à ses amis, abandonnant New-York et sa maison pour frayer avec des gens si bizarres! À quel point elle doit être mal chez les Blenker! Elle prétend que c'est pour empêcher cousine Medora de faire une sottise, d'épouser quelque aventurier; je croirais plutôt qu'elle s'est toujours ennuyée avec nous.

Archer ne répondit pas. May continuait avec une nuance de dureté qu'il ne lui connaissait pas:

—Après tout, je me demande si elle ne serait pas plus heureuse avec son mari. Newland eut un rire nerveux.

—Sancta simplicitas! s'écria-t-il.

Il ajouta:

—C'est la première fois que je vous entends dire une chose cruelle.

—Ai-je dit quelque chose de cruel?

—Sans doute... On assure que les anges prennent plaisir à regarder les contorsions des damnés: du moins ne vont-ils pas jusqu'à prétendre qu'on est plus heureux en enfer.

Le phaéton approchait de la villa des Welland. Aux fenêtres brillaient déjà des lumières. Archer trouva son beau-père, exactement comme il se l'était figuré, arpentant le salon, montre en main, avec cette mine de martyr qu'il avait quand on le faisait attendre, et qu'il jugeait plus efficace que la colère.

Le luxe de la maison des Welland, cette atmosphère chargée du poids de tant de détails jugés indispensables, agissait sur Archer comme un narcotique. L'épaisseur des tapis, l'empressement des serviteurs, le tic-tac sonore des pendules qui rythmaient les rites compliquées de la richesse, le renouvellement perpétuel des invitations et des cartes de visites sur la table du hall, toutes les frivolités tyranniques qui unissaient les heures les unes aux autres et chaque membre de la famille à tous les autres, avaient agi sur Archer. D'habitude, une vie affranchie de cette lourde opulence lui eût paru étrangement précaire. Mais, en cet instant, c'était la maison des Welland et la vie qu'il devait y mener, qui lui semblaient irréelles. La scène rapide qu'il venait de vivre, sur la plage où il s'était arrêté à mi-chemin, faisait battre son cœur comme si la présence même d'Ellen eût passé dans le sang de ses veines.

Toute la nuit, aux côtés de May, dans la grande chambre tendue de perse où un rayon de lune se jouait sur le tapis, il chercha vainement le sommeil: sa pensée ne pouvait se détacher d'Ellen Olenska traversant les grèves lumineuses derrière les trotteurs de Beaufort.

XXII

—Une réception en l'honneur des Blenker.—Les Blenker?

On déjeunait en famille; Mr Welland déposa sa fourchette et jeta un regard inquiet du côté de sa femme. Celle-ci, ajustant son lorgnon d'or, lut avec une emphase ironique:

«Le professeur et Mrs Emerson Sillerton prient Mr et Mrs Welland de leur faire le plaisir de venir, le 25 août à 3 heures précises, à la réunion du Cercle des mercredis. Pour rencontrer Mrs et les Misses Blenker.»

—Mon Dieu! soupira Mr Welland, comme si une seconde lecture eût été nécessaire pour lui faire admettre une idée aussi grotesque.

—Pauvre Amy Sillerton! On ne sait jamais ce que son mari va inventer, ajouta Mrs Welland. Peut-être qu'il vient de découvrir les Blenker.

Le professeur Emerson Sillerton était une épine au flanc de la société de Newport, une épine dont on ne pouvait se débarrasser parce qu'elle sortait d'une souche vénérable et vénérée. Son père était oncle de Sillerton Jackson; sa mère une Pennilow de Boston. Des deux côtés, la fortune et la situation sociale étaient excellentes. Rien n'avait obligé Emerson Sillerton à se faire archéologue, ni même professeur, ni à habiter Newport l'hiver au lieu d'avoir une maison à New-York. Et, s'il voulait briser avec la tradition, pourquoi épouser la pauvre Amy Dagonet, qui était en droit d'espérer mieux, et qui avait assez de fortune personnelle pour s'offrir une voiture?

Personne dans le milieu des Mingott ne pouvait comprendre pourquoi Amy Sillerton s'était si patiemment soumise aux excentricités d'un mari qui remplissait la maison d'hommes aux cheveux longs et de femmes aux cheveux courts, et qui emmenait sa femme faire des fouilles dans le Yucatan au lieu d'aller à Paris ou en Italie.

Mais ils s'étaient, tous deux, entêtés dans leur insolite manière de vivre. Et quand, chaque année, ils donnaient leur morne garden party, il fallait bien que l'élégante colonie des «Falaises» y fît acte de présence.

—C'est étonnant, remarqua Mrs Welland, qu'ils n'aient pas choisi le jour des régates! Vous rappelez-vous qu'il y a deux ans, ils ont eu une réception en l'honneur d'un noir, le jour du thé dansant des Mingott? Heureusement, cette fois, il n'y a pas le même jour d'autre réunion; car il faut bien que nous allions chez eux, les uns ou les autres.

Mr Welland eut un soupir.

—Trois heures, c'est une heure impossible! Je dois être ici à trois heures et demie pour prendre mes gouttes. Inutile d'essayer le nouveau traitement de Bencomb si je ne le suis pas strictement. Et, si je vous rejoins plus tard, je manquerai ma promenade. Il déposa de nouveau sa fourchette, et une ombre d'anxiété assombrit ses joues plissées de petites rides.

—Il n'y a aucune raison pour que vous y alliez, mon ami, répondit sa femme. J'ai des cartes à mettre à l'autre bout de Bellevue Avenue, et j'irai chez cette pauvre Amy; j'y resterai le temps nécessaire pour lui montrer que nous ne la négligeons pas.—Elle regarda, en hésitant, du côté de sa fille.—Et si Newland est pris, May pourrait sortir en voiture avec vous et essayer le nouveau harnais des cobs.

C'était un principe dans la famille Welland que tous les jours et toutes les heures devaient être «occupées.» La mélancolique pensée qu'il fallait bien tuer le temps hantait Mrs Welland comme le problème des chômeurs angoisse le philanthrope.

—Je sortirai certainement avec papa; je suis sûre que Newland trouvera à s'occuper, dit May. C'était une constante souffrance pour Mrs Welland que la répugnance d'Archer à faire d'avance le programme de ses journées.

Quand le jour de la réception des Sillerton approcha, May ne fut rassurée que lorsqu'Archer parla de louer un buggy pour aller à un haras près de Portsmouth, choisir un second cheval pour le coupé. Cette idée était née dans son esprit, le jour même où on avait parlé de l'invitation des Emerson Sillerton, mais il s'était gardé d'en rien dire. Il avait poussé la précaution jusqu'à louer par avance une paire de vieux trotteurs qui pouvaient encore faire leurs dix-huit milles, et, se levant de table avant les autres, il monta dans la légère voiture et partit.

La journée était délicieuse. Au-dessus de la mer miroitante, un léger vent du Nord faisait courir de petits nuages blancs dans un ciel outremer. Les rues étaient désertes; Archer traversa rapidement la ville et longea la plage qui s'étend au delà. Même en menant doucement ses chevaux, il arriverait au haras avant trois heures. Il aurait le temps d'examiner le cheval, de l'essayer même, et il jouirait ensuite de quatre heures de liberté.

Il ne s'avouait pas qu'il désirait revoir Mme Olenska: il croyait qu'elle profiterait probablement de l'occasion pour venir à Newport avec les Blenker voir sa grand'mère. Mais depuis qu'il l'avait aperçue dans le parc de Mrs Mingott, il était tourmenté du désir de connaître l'endroit où elle vivait. Ce désir le poursuivait, jour et nuit, indéfinissable, obsédant, comme l'idée fixe d'un malade qui veut manger d'une chose goûtée autrefois et depuis longtemps oubliée. Au delà de cette idée, il ne voyait rien, ne savait où elle le mènerait. Il ne sentait aucun désir de parler à Mme Olenska, ni même d'entendre sa voix. Il voulait simplement emporter en lui la vision du ciel et de la mer qui l'encadraient: alors le reste du monde lui paraîtrait peut-être moins vide.

Arrivé au haras, il vit tout de suite que le cheval ne lui convenait pas. À trois heures, il remonta dans le buggy et prit le chemin de traverse, qui conduisait à Portsmouth.

Le vent était tombé et une vapeur légère, suspendue au-dessus de l'horizon, attendait le retour de la marée pour s'étendre sur l'estuaire. Tout autour de lui, une lumière d'or inondait les champs et les bois. Il passa devant ces maisons de bois entourées de vergers, devant des prés et des bouquets de chênes rabougris, prit une route qui s'allongeait entre des haies bordées de ronces et de verges d'or, au bout de laquelle scintillait le bleu. À gauche se détachait sur un groupe de chênes et d'érables une longue maison délabrée qui portait encore des traces de peinture blanche.

En face de la barrière, se trouvait un de ces hangars de la Nouvelle-Angleterre destinés à abriter les machines agricoles du fermier et les attelages des visiteurs. Archer y attacha ses chevaux et se dirigea vers la maison. Il vit la petite pelouse négligée, le jardin de buis inculte, les dahlias et les buissons de roses roussis foisonnant autour d'un petit pavillon en treillage blanc. Un Cupidon de bois, privé de son arc et de ses flèches, surmontait le pavillon, et continuait, désarmé, à viser l'entrée du jardin.

Archer s'appuya contre la barrière. Il ne voyait personne,—aucun son ne venait des fenêtres ouvertes de la maison. Seul un vieux terre-neuve sommeillait devant la porte, gardien aussi inoffensif que le Cupidon désarmé.

Longtemps Archer resta là, imprégnant ses yeux de cette maison, de ce jardin, dont il subissait le charme somnolent. Enfin, il prit conscience de l'heure qui s'avançait. Allait-il déjà s'en retourner? Il restait là, indécis. Tout à coup, il éprouva le désir de voir l'intérieur de la maison, les chambres où vivait Ellen. Si elle était absente, comme il le croyait, rien ne l'empêchait d'aller sonner à la porte; il pouvait se nommer, et demander la permission d'écrire un mot dans le salon. Puis il se ravisa et, traversant la pelouse, gagna le jardin. Dans le kiosque, il aperçut une ombrelle rose. Cette ombrelle l'attira comme un aimant. Ce ne pouvait être que celle d'Ellen! Il entra dans le kiosque, ramassa l'ombrelle, et, assis sur le banc boiteux, il porta à ses lèvres le joli manche sculpté. Tout à coup il entendit un froufrou de jupes: quelqu'un venait vers lui.

—Mr Archer! s'écria une voix jeune et gaie. Levant les yeux, il vit devant lui la plus jeune et la plus plantureuse des demoiselles Blenker, les cheveux blonds en désordre, la robe chiffonnée.

—Mon Dieu, d'où sortez-vous? s'écria-t-elle. Je devais être profondément endormie dans le hamac. Ils sont tous à Newport. Avez-vous sonné?

La confusion d'Archer égalait celle de la jeune fille.

—Je... non... c'est-à-dire, j'allais sonner. J'ai poussé jusqu'ici dans l'espoir de trouver madame votre mère. Mais la maison m'a paru abandonnée, et je me suis assis pour attendre.

Miss Blenker, secouant les vapeurs du sommeil, le regarda avec un intérêt croissant.

—Oui; la maison est abandonnée. Maman n'est pas là, ni la marquise, ni personne autre que moi. Vous ne saviez donc pas que le Professeur et Mrs Sillerton donnent une réception pour maman et pour nous toutes aujourd'hui? J'ai la malchance de n'avoir pu y aller: j'ai mal à la gorge. Est-ce assez ennuyeux? Naturellement, ajouta-t-elle gaiement, j'aurais été moins contrariée si j'avais su que vous deviez venir.

Les symptômes d'une coquetterie gauche se manifestaient en elle, et Archer dit brusquement:

—Et Madame Olenska, est-elle allée à Newport aussi?

Miss Blenker le regarda avec surprise.

—Madame Olenska? Elle est partie ce matin, appelée par dépêche.—Et, avisant l'ombrelle rose:

—Oh! mon ombrelle! Je l'ai prêtée à cette sotte de Katie, qui l'aura laissée ici.—Reprenant son ombrelle, elle ouvrit le dôme rose au-dessus de sa tête.—Oui, Ellen a été appelée hier. Elle veut que nous l'appelions Ellen. Elle a reçu un télégramme de Boston. Son absence doit durer deux jours... J'adore la façon dont elle se coiffe. Et vous? jabota Miss Blenker.

Archer la regardait sans la voir,—sans rien voir que l'ombrelle ridicule ouverte sur cette grosse tête agitée. Après un moment, il hasarda:—Vous ne savez pas pourquoi Madame Olenska est allée à Boston? J'espère qu'elle n'a pas reçu de mauvaises nouvelles.

—Je ne crois pas. Elle ne nous a pas dit ce que contenait la dépêche... Ravissante, cette Ellen, ne trouvez-vous pas?

Archer songeait. Il songeait à la platitude de l'avenir qui l'attendait et, au bout de cette perspective monotone, il apercevait sa propre image, l'image d'un homme à qui il n'arriverait jamais rien. Il regarda le jardin inculte, la maison délabrée, le bois de chênes qui s'emplissait d'ombre. C'était bien l'endroit où il aurait dû trouver la comtesse Olenska, mais elle était loin! L'ombrelle rose même n'était pas la sienne.

Il dit en hésitant:

—Vous ne savez pas à quel hôtel votre cousine est descendue?... Je dois aller à Boston demain. Peut-être pourrai-je la voir...

—Ce sera très aimable à vous. Elle est descendue à l'hôtel Parker. Ce doit être terrible par cette chaleur.

Archer n'eut plus qu'une conscience vague des propos qu'ils échangèrent encore. Il se rappela seulement avoir résisté aux instances de la jeune fille, qui le priait d'attendre le retour de sa famille et de rester à souper avec eux. Enfin, toujours accompagné de Miss Blenker, il quitta le domaine du Cupidon de bois, détacha ses chevaux et s'en alla. Au détour de la route, il vit Miss Blenker debout près de la grille, qui agitait l'ombrelle rose.

XXIII

Le lendemain matin, Archer, au sortir du train, se trouva dans la bouilloire d'un Boston caniculaire. Les rues aux alentours de la gare exhalaient une odeur de fruits pourris, de bière et de café. La populace, dans le débraillement d'été, y circulait avec l'abandon de citadins vaincus par la chaleur.

Archer se fit conduire au Somerset Club pour y prendre son petit déjeuner. Même les quartiers élégants avaient la négligence accablée d'une grande ville qui cuve ses 40° de chaleur; le jardin du Common, sous ses lourds ombrages, ressemblait à un jardin public au lendemain d'une fête populaire. Si Archer s'était efforcé d'évoquer autour d'Ellen Olenska le cadre le plus improbable, il n'en aurait pas trouvé de plus contraire à son image que ce Boston poussiéreux et désert.

Il déjeuna avec appétit et méthode, en parcourant le journal du matin. Un renouveau d'énergie l'animait depuis que, la veille au soir, il avait prévenu May que des affaires l'appelaient à Boston, et que le lendemain soir il regagnerait New-York.

Après le déjeuner, il écrivit un mot et le fit porter à l'hôtel Parker. Il lui fut répondu que cette dame était sortie.

Archer répéta: «Sortie?» comme si c'était un mot d'une langue inconnue. Il se leva et alla dans le hall. Ce devait être une erreur: elle ne pouvait pas être sortie à cette heure matinale.

La ville lui était devenue soudain étrangère et dépeuplée. Il décida de se rendre lui-même à l'hôtel Parker. Au moment de traverser le Common, quelle ne fut pas sa surprise de l'apercevoir, assise sur le premier banc, la tête ombragée sous une ombrelle grise. Comment avait-il jamais pu se la représenter avec une ombrelle rose? À mesure qu'il approchait, il fut frappé de son attitude lasse, indifférente. Il vit son profil incliné, les cheveux noués bas sur la nuque, sous le chapeau noir, et le long gant ridé sur le bras qui tenait l'ombrelle. Il était à deux pas d'elle quand elle se retourna, levant les yeux vers lui.

—Vous! dit-elle, et Archer lui vit une expression de saisissement qui, lentement, se changea en sourire.

Sans se lever, elle lui fit place sur le banc.

—Je suis ici pour affaires. Je viens d'arriver, expliqua-t-il. Mais vous? Comment vous trouvez-vous dans ce désert?

Il ne savait vraiment ce qu'il disait, il avait le sentiment de lui parler à travers des distances infinies, et qu'elle lui échapperait avant qu'il eût pu la rejoindre.

—Moi? Je suis venue aussi pour affaires, répondit-elle, se retournant vers lui: leurs deux visages étaient proches.

Les mots lui parvenaient à peine, il n'entendait que la voix, dont il avait peine à retrouver le timbre. Il ne se rappelait même pas que cette voix fût si profonde, et voilée par instants.

—Vous avez changé votre coiffure, dit-il brusquement, et son cœur battait comme s'il venait de prononcer des paroles définitives.

—Mais non. C'est seulement que j'arrange mes cheveux moi-même en l'absence de Nastasia.

—Nastasia? Elle n'est pas avec vous?

—Non, je suis seule. Pour deux jours, ce n'était pas la peine de l'amener.

—Vous êtes seule à l'hôtel?

Elle le regarda avec son sourire malicieux d'autrefois:

—Cela vous paraît compromettant?... Je comprends: c'est quelque chose qui ne se fait pas... Je n'y avais pas pensé... Car je viens de faire une chose qui se fait encore moins.—La légère nuance d'ironie persistait dans son regard.—Je viens de refuser une somme d'argent qui pourtant m'appartenait.

De la pointe de son ombrelle, qu'elle avait fermée, elle traçait songeuse des dessins sur le sable. Archer se leva, et, debout devant elle:

—Quelqu'un est venu à Boston pour vous rencontrer?

—Oui.

—Avec cette offre?

—Oui.

—Et vous avez refusé à cause des conditions?

—J'ai refusé.

Il se rassit à côté d'elle:

—Quelles étaient les conditions?

—Elles n'étaient pas bien onéreuses: m'asseoir en face de lui à table, de temps à autre.

Il y eut un silence. Archer se sentit subitement muré dans le noir, dans l'impossibilité de trouver une parole.

—Il veut vous ravoir à n'importe quel prix? dit-il enfin.

—À un prix considérable... Du moins, pour moi la somme est considérable.

—Vous êtes venue ici pour le rencontrer?

—Le rencontrer? Lui, mon mari? Dans cette saison, il est toujours à Cowes ou à Bade.

—Il a envoyé quelqu'un?

—Oui.

—Avec une lettre?

—Chargé d'un message... Il n'écrit jamais; hors une lettre que j'ai reçue de lui, je ne me souviens pas qu'il m'en ait écrit aucune autre.

Cette allusion fit monter le sang à ses joues, pendant qu'Archer, de son côté, rougissait aussi.

—Pourquoi n'écrit-il jamais?

—Pourquoi écrirait-il? À quoi servent les secrétaires?

Elle avait prononcé le mot comme n'ayant pas plus d'importance qu'un autre.

La question montait aux lèvres d'Archer: «Est-ce son secrétaire qu'il a envoyé?» mais le souvenir de la seule lettre du comte Olenski à sa femme lui était trop présent. Il hasarda:

—Et le messager...

—Le messager, reprit Mme Olenska, toujours souriante, aurait pu déjà repartir; mais il a voulu rester jusqu'à ce soir, afin de me donner le temps de réfléchir...

—Et vous étiez en train de réfléchir?

—Non, car mon parti est pris. Je suis sortie pour respirer. On étouffe à l'hôtel. Je repars cet après-midi pour Portsmouth.

Archer se leva, jeta un regard sur ce parc où l'été suffocant mettait comme une souillure.

—Cet endroit est horrible! Pourquoi n'allons-nous pas sur la baie? La brise s'est levée, nous aurons moins chaud. Nous pourrions prendre le bateau jusqu'à Point-Arley.

Elle hésitait; il continua:

—Le lundi, il n'y aura pour ainsi dire personne sur le bateau. Mon train ne part pas avant le soir: je retourne à New-York. Qui nous empêche? insista-t-il; et debout, il la regardait. Brusquement, ces mots lui échappèrent:—N'avons-nous pas fait tout ce que nous avons pu?

—Ne dites pas cela!

—Je dirai ce que vous voudrez. Je ne dirai rien, si vous l'ordonnez. Quel mal y aurait-il à cette promenade? Tout ce que je veux, c'est vous entendre, dit-il d'une voix mal assurée.

Elle tira une petite montre d'or attachée à une chaîne émaillée.

—Ne mesurez pas les minutes, s'écria-t-il, soyez généreuse, donnez-moi une journée. Je veux vous arracher à cet homme... À quelle heure doit-il venir?

—À onze heures.

—Alors, venez tout de suite.

—Vous n'avez rien à craindre, même si je ne viens pas.

—Ni vous non plus... si vous venez. Je vous jure que je veux seulement vous écouter, savoir ce que vous avez fait depuis que je vous ai vue.

Une anxiété dans le regard, elle hésitait encore.

—Pourquoi n'êtes-vous pas venu jusqu'à la plage me chercher, le jour où j'étais chez ma grand'mère? demanda-t-elle:

—Parce que vous ne vous êtes pas retournée. Parce que vous n'avez pas senti que j'étais là. Je m'étais juré de ne vous parler, que si vous vous retourniez.

—Mais c'est exprès que je ne me suis pas retournée.

—Vous saviez que j'étais là?

—Je le savais. J'avais reconnu la voiture de May. Et je suis descendue sur la plage.

—Pour vous éloigner de moi le plus possible?

Elle répéta à voix basse:

—Pour m'éloigner de vous le plus possible.

Il répondit, avec un rire jeune et joyeux cette fois.

—Eh bien! vous voyez que c'était inutile! J'aime mieux vous dire tout de suite que, si je suis venu à Boston, c'est uniquement pour vous voir. Mais partons, ne manquons pas notre bateau.

—Notre bateau?—Un pli barra le front de la jeune femme:—Il faut que je rentre à l'hôtel pour laisser un mot.

—Tous les mots que vous voudrez. Vous pouvez écrire ici. Il tira de sa poche un portefeuille et une des nouvelles plumes dites «stylographes.» J'ai même une enveloppe... vous voyez que le destin s'en mêle. Tenez, vous pourrez écrire sur vos genoux; je vais mettre la plume en marche en une seconde...

Elle rit, et penchée, commença d'écrire. Archer s'éloigna. Radieux, il regardait les passants sans les voir. Ceux-ci se retournaient à la vue insolite d'une dame élégante qui écrivait sur ses genoux, sur un banc du Common.

Mme Olenska glissa la feuille de papier dans l'enveloppe, puis elle se leva. Ils se dirigèrent vers Beacon Street, firent signe à un fiacre, se firent conduire à l'hôtel. Devant la porte, Archer tendit la main comme pour prendre la lettre:

«Dois-je la porter?» dit-il. Mais Mme Olenska secoua la tête, s'élança hors de la voiture et disparut. Il n'était que dix heures et demie; mais le messager, impatient et désœuvré, ne pouvait-il déjà être là, parmi tous ceux qu'Archer entrevoyait dans le hall, attablés devant des boissons rafraîchissantes?

Il attendit, faisant les cent pas. Un jeune Sicilien dont les yeux ressemblaient à ceux de Nastasia voulut cirer ses chaussures, et une Irlandaise lui vendre des pêches. À tout moment, les portes s'ouvraient, des malheureux fondant en eau, le chapeau rejeté en arrière sur les fronts ruisselants, sortaient ou s'engouffraient, lui jetant un regard au passage. Et lui les regardait avec une sorte de stupeur, tous pareils, et pareils aussi à tant d'autres hommes ruisselants qui, à la même heure, sur tout le territoire, passaient aux portes battantes des hôtels.

Soudain un nouveau visage fit sursauter Archer. Il ne fit que l'entrevoir. C'était un jeune homme pâle, lui aussi abattu par la chaleur, mais avec quelque chose de plus vif, de plus personnel, de plus sensible que les autres? Un brusque souvenir s'éveilla dans l'esprit d'Archer, mais s'effaça et disparut. Sans doute, c'était un étranger, égaré ici dans le flot bostonien. Mme Olenska ne revenait pas; il s'inquiétait. «Si elle ne vient pas bientôt, j'irai la chercher,» se dit-il. Les portes s'ouvrirent de nouveau et elle se trouva à ses côtés. Ils montèrent en voiture; Archer regarda sa montre: elle avait été absente trois minutes.

Assis côte à côte sur le banc d'un bateau qui ne transportait que de rares voyageurs, ils ne trouvèrent rien à se dire; ou plutôt, ce qu'ils avaient à se dire se communiquait mieux dans le silence.

Quand les roues du vapeur commencèrent à tourner, que les quais et les entrepôts reculèrent dans le brouillard d'été, il sembla à Archer que tout le vieux monde familier reculait aussi. Il aurait voulu demander à Mme Olenska si elle partageait cette impression, l'impression qu'ils partaient pour un long voyage, dont peut-être ils ne reviendraient jamais. Mais il craignait en parlant de troubler l'eau dormante de sa confiance. À la vérité, il ne voulait pas trahir cette confiance... Pendant des jours et des nuits, la mémoire de leur unique baiser avait brûlé ses lèvres, et la veille encore, quand il se dirigeait vers Portsmouth, le souvenir d'Ellen le traversait comme une flamme; mais, maintenant qu'elle était là et que tous deux se laissaient ainsi porter au courant de l'inconnu, ils semblaient avoir atteint cette mystérieuse et intime communication que la moindre parole peut rompre.

Quand le bateau tourna vers la mer, ils sentirent le souffle de la brise. De molles ondulations ridèrent la baie, puis l'écume parut à la crête des vagues. De lourdes vapeurs couvraient encore la ville, mais au delà s'étendait un monde nouveau d'eaux remuantes, de promontoires dressant leurs phares sous le soleil. Mme Olenska, appuyée au rebord du bateau, buvait la fraîcheur par ses lèvres entr'ouvertes. Elle avait roulé un grand voile autour de son chapeau, mais le visage restait découvert, et Archer fut frappé par son expression de tranquille gaieté.

Dans la salle à manger du petit hôtel, ils trouvèrent une bande en innocente partie de plaisir: des instituteurs et maîtresses d'école en congé, leur dit l'hôtelier.

—Impossible de causer dans tout ce bruit, dit Archer. Je vais demander une petite salle où nous serons seuls.

Mme Olenska ne fit pas d'objection. La pièce où ils entrèrent s'ouvrait sur une longue véranda de bois, que venait battre la mer: ils s'assirent à une table couverte d'une grosse nappe à carreaux rouges sur laquelle étaient posés un flacon de pickles et une tarte aux myrtilles. Jamais cabinet particulier moins équivoque n'avait abrité une promenade clandestine. Archer crut saisir cette impression dans le sourire légèrement amusé de Mme Olenska.

XXIV

Ils déjeunèrent lentement, avec des alternances de mutisme et de causerie fiévreuse. L'enchantement qui les avait tenus éloignés se brisait enfin: ils avaient beaucoup à se dire, et pourtant les paroles qu'ils prononçaient n'étaient souvent que l'accompagnement d'un merveilleux solo de silence. Penchée sur la table, le menton appuyé sur ses mains jointes, Ellen contait sa vie depuis qu'ils ne s'étaient pas vus.

Elle s'était fatiguée de la société de New-York, très aimable, d'une hospitalité presque gênante. Elle n'oublierait jamais l'accueil qu'elle avait reçu à son retour d'Europe; mais l'attrait de la nouveauté passé, elle s'était reconnue, disait-elle, trop «autre.» Aussi, elle s'était décidée à essayer de Washington, où elle trouvait une plus grande diversité de monde et d'idées. Elle était sur le point de s'y installer; elle y ferait un intérieur à la pauvre Medora, qui avait lassé la patience de toute sa famille.

—Mais le Docteur Carver? Vous n'avez pas peur de lui?

—Le danger Carver est passé. Le Docteur Carver est un homme très fort: c'est une femme riche qu'il lui faut. Mais Medora, comme adepte, est pour lui une bonne réclame.

—Adepte de quoi?

—De toutes sortes d'idées sociales, aussi nouvelles que folles. Et pourtant, au fond, ces chimères m'intéressent plus que l'aveugle obéissance à la tradition qui sévit dans notre milieu. Et quelle tradition? Celle des autres. C'est un peu bête d'avoir découvert l'Amérique pour en faire la copie des autres pays!

Le front du jeune homme s'assombrit.

—Et Beaufort? Est-ce que vous dites ces choses-là à Beaufort? demanda-t-il brusquement.

—Certes, et il les comprend très bien. Mais je ne l'ai pas vu depuis longtemps.

—C'est ce que je vous ai toujours dit: vous ne nous aimez pas. Beaufort vous plaît parce qu'il nous ressemble si peu.

Il parcourut des yeux la chambre nue, dont les fenêtres ouvraient sur la plage nue, et les maisonnettes d'un blanc de chaux qui s'alignaient sur la côte.

—Chez nous il n'y a ni personnalité, ni caractère, ni variété. Nous sommes ennuyeux à mourir. Je ne sais pas, fit-il subitement, pourquoi vous ne retournez pas là-bas.

Il s'attendait à une riposte indignée; mais la jeune femme garda le silence et parut réfléchir.

—Pourquoi? prononça-t-elle enfin. Je crois que c'est à cause de vous.

Elle n'aurait pu faire cet aveu avec moins de passion, d'un ton moins propre à flatter une vanité d'homme. Archer rougit jusqu'aux tempes, ne fit pas un mouvement et n'osa pas répondre.

—Du moins, continua-t-elle, c'est vous qui m'avez fait comprendre que, sous l'ennui et l'uniformité de cette vie, se cachent des choses si belles, si nuancées, si délicates, que même celles à quoi je tenais le plus dans mon ancienne vie semblent médiocres en comparaison. Comment dire?... Je n'avais jamais compris jusqu'alors que les plaisirs les plus raffinés s'achètent souvent au prix de la cruauté, de la bassesse... Je veux, continua-t-elle, être parfaitement loyale avec vous et avec moi-même. Longtemps j'ai espéré l'occasion de vous dire quelle sorte de secours vous m'avez apporté, ce que vous avez fait de moi.

Archer l'interrompit avec un rire amer.—Et vous? Qu'est-ce que vous croyez avoir fait de moi?... Oui, de moi, car je suis votre œuvre bien plus que vous n'avez jamais été la mienne. Je suis l'homme qui a épousé une certaine femme parce qu'une autre lui a ordonné de le faire.

À la pâleur d'Ellen succéda une rougeur fugitive.

—Je croyais... vous aviez promis... vous ne deviez pas me dire aujourd'hui de ces choses.

—Ah! que cela est bien d'une femme! Aucune de vous ne veut regarder jusqu'au fond d'une mauvaise affaire.

Elle baissa la voix.

—Est-ce que votre mariage est une mauvaise affaire... pour May?

Debout contre la fenêtre, il tapotait la vitre. Il sentait dans toutes ses fibres la tendresse anxieuse qu'elle avait mise dans ce nom de May.

—Car c'est cela qui importe. N'est-ce pas vous qui m'en avez convaincue? insista-t-elle doucement.

—Moi? répéta-t-il, ses yeux fixés sur la mer.

—Mais oui,—et, suivant sa pensée avec effort:—Si notre sacrifice est inutile, si cela ne sert à rien, tout ce que je suis revenue chercher chez nous, tout ce qui m'avait fait paraître, par contraste, mon passé si vide, si misérable, tout cela ne serait qu'un rêve...

—Et dans ce cas, il n'y a aucune raison pour que vous ne repartiez pas?...

Les yeux d'Ellen s'attachèrent sur lui avec angoisse:

—Est-ce que vraiment il n'y a aucune raison?

—Aucune, si vous avez joué votre va-tout sur le succès de mon mariage. Car mon mariage est manqué.

Elle ne répondit pas, et il continua:

—Vous m'avez, la première, fait entrevoir ce que serait une vraie vie, et en même temps vous me demandiez d'en continuer une qui n'est qu'un mensonge. Cela passe l'endurance humaine.

—Ne dites pas cela, puisque cette vie, je l'endure! s'écria-t-elle.

Ses bras étaient retombés sur la table; elle restait là, le visage exposé au regard du jeune homme, comme dans l'abandon d'un péril désespéré. Ce visage, à ce moment, semblait révéler toute son âme. Archer restait muet, confondu de ce qu'il comprenait tout à coup.

—Vous aussi? Oh! vous aussi? balbutia-t-il.

Les larmes débordèrent des paupières d'Ellen et roulèrent lentement le long de ses joues.

Ni l'un ni l'autre ne fit un mouvement. Archer se sentait étrangement indifférent à la présence physique de la jeune femme: il n'en aurait presque pas eu conscience, si une de ses mains n'avait attiré son regard, la même main sur laquelle, un soir, pour les détourner du visage d'Ellen, il avait fixé ses yeux dans la petite maison de la Vingt-troisième rue. Il avait connu l'amour qui se nourrit de caresses; mais cette passion grandie au plus intime de lui-même, l'élevait au-dessus du désir. Sa seule terreur était de faire un geste qui dispersât le son des paroles d'Ellen... Mais bientôt une sorte de désespoir l'envahit: ainsi ils étaient là, ensemble, tout près l'un de l'autre, et pourtant chacun d'eux restait rivé à sa destinée propre; ils auraient aussi bien pu avoir entre eux la moitié du monde.

—Tout est inutile, puisque vous repartirez, s'écria-t-il.

Elle restait immobile, les paupières baissées:

—Je ne partirai pas maintenant, murmura-t-elle.

—Pas maintenant, mais un jour... Un jour que vous prévoyez déjà?

Elle leva sur lui des yeux clairs.

—Je vous le promets, je ne partirai pas tant que vous aurez du courage, tant que nous pourrons nous regarder en face loyalement, comme aujourd'hui.

Il retomba sur sa chaise.

—Quelle vie pour vous! gémit-il.

—Faudra qu'elle fasse partie de la vôtre?...

—Et la mienne aussi fera partie de la vôtre...

Elle fît signe que oui.

—Et ce doit être tout...—pour l'un et pour l'autre?

—Ce sera tout, n'est-ce pas?

Maintenant ils avaient tout dit. Il se dressa, oubliant son angoisse, ne voyant plus que la douceur infinie de ce visage. Elle se leva aussi, non pour aller au-devant de lui ni pour le fuir, mais tranquille, calme comme si le plus dur de sa tâche était accompli, et qu'elle n'eût plus qu'à attendre: si tranquille, que tandis qu'il s'avançait vers elle, ses mains ouvertes semblaient le guider au lieu de l'écarter. Leurs mains se joignirent, et les bras tendus d'Ellen le tinrent assez éloigné pour qu'il pût lire tout ce qu'exprimait ce visage.

Se tinrent-ils ainsi longtemps? Le temps pour Ellen de communiquer tout ce qu'elle avait à dire, et pour lui de sentir qu'une seule chose importait: ne rien hasarder qui pût faire de cette rencontre la dernière. Il devait confier leur avenir à Ellen, sans rien lui demander d'autre que de le garder serré dans ses mains closes.

—Je ne veux pas, je ne veux pas que vous souffriez, dit-elle avec un sanglot dans la voix en retirant ses mains.

Et lui suppliait:

—Vous ne partirez pas? Vous ne partirez pas?

—Je ne partirai pas, dit-elle.

Cependant la bande des jeunes professeurs quittait la table, prenait ses chapeaux, se mettait en branle pour le quai. Le vapeur blanc attendait devant l'embarcadère, et, au-dessus des eaux lumineuses, Boston émergeait dans la brume.

XXV

Quand il se trouva sur le bateau, parmi les autres touristes, Archer se sentit pénétré d'un calme qui lui apportait à la fois de l'étonnement et de la force. Et pourtant, il n'avait pas même frôlé de ses lèvres la main de Mme Olenska, ni obtenu d'elle un mot de promesse. C'était le résultat de l'équilibre parfait que Mme Olenska avait su établir entre ce qu'ils devaient de loyauté aux autres et de franchise à eux-mêmes. Cet équilibre, elle l'avait trouvé non dans un adroit calcul mais dans la sincérité invincible qu'avaient révélée ses larmes et ses hésitations. Maintenant que le danger était passé, Archer se sentait rempli d'une sorte de crainte rétrospective, et remerciait le sort que nulle vanité masculine, nul désir de jouer un rôle, ne l'eût induit dans la tentation de la tenter elle-même. Après le serrement de mains avec lequel ils s'étaient séparés à la gare, Archer s'était éloigné seul, avec le sentiment qu'il venait de sauver plus d'amour qu'il n'en avait sacrifié.

Il rentra au cercle, s'assit seul dans le salon de lecture, revivant chaque seconde de ces heures passées avec elle. Il voyait de plus en plus clairement que si elle se décidait à rejoindre son mari, ce ne serait pas pour retrouver les avantages de sa vie passée, même aux nouvelles conditions qui lui étaient offertes. Non; elle ne repartirait que si elle se sentait devenir une tentation pour Archer, la tentation de tomber de cette altitude que tous deux avaient voulu atteindre. Elle resterait près de lui aussi longtemps qu'il ne la presserait pas sur la voie du danger, et il dépendrait de lui de la garder ainsi sauve, mais intangible.

Dans le train, ces pensées l'occupaient encore, l'enveloppaient dans une sorte de nuage. Il était toujours dans cet état d'absorption quand il s'éveilla le lendemain matin du sommeil agité du sleeping, dans la suffocation d'une journée de septembre à New-York. Tandis que passait sur le quai le flot des visages flétris de chaleur, tout à coup une figure lui apparut distincte, s'approcha, s'imposa. C'était, il le reconnut, ce même visage de jeune homme qu'il avait vu la veille, sortant de l'hôtel Parker, et dont il avait remarqué le type particulier.

La même impression le saisit à nouveau, s'accompagnant d'un obscur réveil d'anciens souvenirs, lorsque le jeune homme, s'avançant vers Archer, leva son chapeau et dit en anglais:

—Il me semble que nous nous sommes rencontrés à Londres, Monsieur?

—Mais oui, je me souviens, répondit Archer, en lui serrant cordialement la main. Alors, vous êtes venu malgré tout, continua-t-il, en reconnaissant avec curiosité le visage intelligent du petit précepteur avec qui il avait dîné chez Mrs Carfry.

—Je suis venu, dit M. Rivière, avec un sourire nerveux, mais pas pour longtemps. Je repars après-demain.

Comme Archer le priait à déjeuner, il lui demanda seulement à Archer la permission d'aller le voir dans la journée. Archer fixa une heure, et griffonna son adresse.

M. Rivière fut exact au rendez-vous. Ce fut lui qui, avant même d'accepter un siège, ouvrit brusquement l'entretien:

—Je crois vous avoir vu, monsieur, hier à Boston.

Archer allait formuler un mot d'assentiment quand les paroles furent arrêtées sur ses lèvres par quelque chose de mystérieux et cependant de significatif dans le regard insistant de son visiteur.

—C'est étrange, continua M. Rivière, que nous nous soyons rencontrés dans les circonstances où je me trouve.

—Quelles circonstances? interrogea Archer, en se demandant si le précepteur avait besoin d'argent.

M. Rivière persistait à scruter Archer de ses yeux interrogateurs.

—Je suis venu, non pour chercher un emploi, comme je l'avais envisagé lors de notre conversation à Londres, mais pour une mission particulière.

—Ah! s'écria Archer. En un éclair, les deux rencontres, celle de Boston devant l'hôtel, celle de ce matin à la gare, s'étaient liées dans son esprit; il s'arrêta pour considérer la situation qui se révélait soudain. M. Rivière, lui aussi, restait silencieux.

—Une mission particulière, répéta enfin Archer. Sa voix résonnait sèchement; il se sentit maîtrisé par un mouvement de jalousie et de défiance. Tous les doutes suggérés par le dossier de la comtesse Olenska, et toujours refoulés, s'éveillaient en lui. Il fit un effort pour prier M. Rivière de s'asseoir.

—C'est à propos de cette mission que vous vouliez me consulter? demanda Archer.

M. Rivière baissa la tête:

—Je voudrais, si vous le permettez, vous parler de la comtesse Olenska.

Archer savait depuis quelques instants que ce nom allait venir, mais quand il vint, le sang lui monta aux tempes comme s'il avait été frappé par une branche rebondissant dans un fourré.

—Et dans l'intérêt de qui faites-vous cette démarche?

M. Rivière répondit hardiment:

—Je pourrais dire dans son intérêt à elle, si ce n'était manquer aux convenances. Disons plutôt: dans l'intérêt de la simple justice.

Archer le regarda d'un air ironique.

—En d'autres termes, c'est vous qui êtes le messager du comte Olenski?

Le visage bistré de M. Rivière se colora à son tour.

—Pas vis à vis de vous, monsieur. Si je viens vous voir, c'est en me plaçant sur un tout autre terrain.

—Je ne vous comprends pas. Êtes-vous, oui ou non, un mandataire?

Le jeune homme réfléchit.

—Ma mission est terminée. En ce qui concerne Mme Olenska, elle a échoué.

—Je n'y peux rien, reprit Archer, sur le même ton d'ironie.

—Non, mais vous pouvez...

M. Rivière s'arrêta, examina la doublure de son chapeau, qu'il tournait dans ses mains gantées; puis, levant les yeux vers Archer, il reprit:—Vous pouvez, monsieur, j'en suis convaincu, user de votre influence pour qu'elle échoue, de même auprès de la famille de Mme Olenska.

Archer repoussa sa chaise, se leva d'un bond.

—C'est bien ce que j'ai l'intention de faire! s'écria-t-il. Il regardait de haut en bas, avec courroux, le petit Français qui s'était levé aussi.

M. Rivière pâlit.

—Comment, éclata Archer, avez-vous pu croire, puisque vous paraissez vous adresser à moi comme parent de Mme Olenska, que je me placerais à un autre point de vue que celui de sa famille?

M. Rivière le regarda avec angoisse:

—Seriez-vous donc d'accord avec la famille pour penser, qu'en face des nouvelles propositions qui lui sont faites, il est presque impossible à Mme Olenska de ne pas retourner chez son mari?

—Que voulez-vous dire? s'écria Archer.

—Avant de voir Mme Olenska, avant d'aller à Boston, j'ai eu,—sur la demande du comte Olenski,—plusieurs entretiens avec Mr Lovell Mingott. Je crois comprendre qu'il représente l'opinion de sa mère, et que Mrs Manson Mingott exerce une grande influence sur sa famille.

Archer se taisait, dans la stupeur de découvrir que de telles négociations avaient eu lieu sans qu'il en eût seulement été averti. Il comprit que la famille avait cessé de le consulter, avertie par quelque profond instinct de clan qu'il ne la suivrait plus. Il se rappela la remarque de May, le soir de la fête du tir à l'arc: «Peut-être, après tout, Ellen serait-elle plus heureuse avec son mari.» Il se souvint de sa riposte indignée. Il se rendit compte aussi que, depuis lors, sa femme n'avait plus prononcé devant lui le nom de Mme Olenska. L'allusion de May n'avait été sans doute que le brin de paille levé pour voir d'où vient le vent. Le résultat avait été communiqué à la famille, et Archer tacitement exclu de leurs conseils. Il admirait la discipline de tribu qui soumettait May à cette décision. Elle trouvait probablement, avec sa famille, que Mme Olenska aurait une meilleure situation comme femme malheureuse que comme femme séparée, et qu'il était inutile de discuter le cas avec Newland, qui mettait parfois en doute les vérités les plus évidentes.

—Est-il possible, reprit M. Rivière, que vous ne sachiez pas que la famille se demande si elle a le droit de conseiller à la comtesse Olenska le refus des dernières propositions de son mari?

—Celles que vous avez apportées?

—Celles que j'ai apportées.

Archer fut sur le point de répondre que ce qu'il pouvait savoir ou ne pas savoir ne regardait en rien M. Rivière; mais l'attitude du jeune homme lui en imposait, et il répondit à la question par une autre.

—Quel est votre but en venant me parler de tout ceci?

La réponse ne se fit pas attendre.

—Je viens vous prier, monsieur, vous prier avec toute la force dont je suis capable, de ne pas laisser la comtesse Olenska retourner auprès de son mari.

Archer le regarda avec un étonnement croissant.

—Puis-je vous demander, dit-il enfin, si c'est dans ce sens que vous avez parlé à Mme Olenska?

M. Rivière rougit, mais ses yeux ne se baissèrent point.

—J'ai accepté ma mission de bonne foi. Je croyais vraiment, pour des raisons dont il est inutile que je vous importune, qu'il valait mieux pour Mme Olenska retrouver la situation, la fortune et les conditions sociales que la position de son mari lui assure.

—Évidemment; sinon, vous auriez difficilement accepté une pareille mission.

—Je ne l'aurais pas acceptée.

—Alors?

Durant un silence, leurs regards se croisèrent, cherchant à se pénétrer.

—Ah! monsieur, après l'avoir vue, après l'avoir écoutée, j'ai compris qu'elle était mieux ici. J'ai rempli ma mission loyalement. J'ai développé les arguments du comte. J'ai communiqué ses offres, sans y ajouter aucun commentaire personnel. La comtesse a bien voulu m'écouter patiemment; elle a poussé la bonté jusqu'à me recevoir deux fois; elle a étudié impartialement tout ce que j'étais venu lui dire. Et c'est au cours de ces deux conversations que j'ai changé d'avis, et que les choses me sont apparues sous un autre jour.

—Puis-je vous demander à quoi est dû ce revirement?

—Au changement que j'ai constaté en elle.

—Vous connaissiez donc déjà la comtesse?

Le visage du jeune homme se colora à nouveau.

—Je la voyais chez son mari. Je connais le comte Olenski depuis plusieurs années. Vous comprenez qu'il n'aurait pu charger un étranger d'une pareille mission.

—Et de quel genre est ce changement que vous avez constaté?

—Cela est difficile à expliquer... Après tout, ce n'est peut-être pas elle qui a changé, c'est moi qui me suis rendu compte pour la première fois, en la voyant dans son pays, qu'elle est une Américaine, et que certaines choses acceptées dans d'autres, sociétés, ou au moins tolérées, pour une Américaine de son espèce sont impossibles. Si les parents de Mme Olenska connaissaient mieux le milieu où il s'agit pour elle de rentrer, ils la soutiendraient dans son refus; mais ils ont l'air de prendre la démarche du comte pour un élan de tendresse conjugale...

Pendant quelques secondes, Archer ne se sentit pas assez maître de lui pour prononcer une parole. Il entendit M. Rivière reculer sa chaise, comprit que celui-ci s'était levé, et, ayant tourné les yeux vers lui, il le vit aussi ému qu'il l'était lui-même.

—Merci, dit-il, simplement.

—Vous n'avez pas à me remercier, monsieur, c'est moi qui... plutôt...

M. Rivière s'arrêta comme s'il éprouvait, lui aussi, une difficulté à parler. Puis il continua d'une voix plus ferme:

—Je voudrais cependant ajouter une chose, vous m'avez demandé si j'étais au service du comte Olenski. Je suis revenu chez lui, il y a quelques mois, en raison de difficultés personnelles comme il s'en présente quand on a la charge de parents malades ou âgés; mais, depuis que j'ai fait la démarche de venir vous voir pour vous faire certaines confidences, je considère que je ne puis continuer mes fonctions auprès du comte. Je le lui dirai en arrivant.

M. Rivière salua, prêt à se retirer. Archer lui tendit les mains et les deux hommes s'étreignirent.

XXVI

Tous les ans, le quinze octobre, la Cinquième Avenue rouvrait ses persiennes, déroulait ses tapis et raccrochait ses triples rideaux. Vers le premier novembre, ces préparatifs étaient terminés, et la vie mondaine recommençait. Vers le quinze, la saison battait son plein: l'opéra et les théâtres affichaient leurs nouveaux programmes, les invitations pleuvaient; on fixait les dates des bals. Et, invariablement, à cette époque, Mrs Archer disait que New-York était bien changé.

Mrs Archer vivait retirée du monde et l'observait du haut de sa solitude. Secondée par Mr Jackson et Miss Sophy, elle notait chaque craquement nouveau à la surface de la société, chaque plante intruse qui cherchait à pousser entre les carrés réguliers des gros légumes mondains. Toute sa jeunesse durant, Archer s'était amusé de cet oracle annuel, et d'entendre énumérer de menus signes de désagrégation qui avaient échappé à son insouciance de jeune homme. Selon Mrs Archer, New-York ne changeait que pour empirer, et Miss Sophy Jackson, là-dessus, renchérissait.

Mr Sillerton Jackson, en homme du monde, prêtait l'oreille aux lamentations des dames, et suspendait son jugement. Cependant, il ne pouvait nier que la société changeât. Même Newland Archer, le second hiver après son mariage, fut obligé d'avouer que, si le changement n'était pas encore accompli, certainement il était en cours.

Ce sujet fut abordé comme d'habitude au dîner du Thanksgiving Day[2] que donnait Mrs Archer. À la date où elle était officiellement invitée à rendre grâces pour les bénédictions de l'année, elle avait coutume de faire, avec tristesse, quoique sans amertume, le bilan de son petit univers, et de se demander quel objet donner à sa gratitude. Ce n'était certes pas l'état de la société. La société,—si toutefois elle existait encore!—offrait plutôt un spectacle digne des malédictions bibliques et, du reste, chacun savait quelles étaient les intentions du révérend Dr Ashmore quand il avait choisi comme texte un passage de Jérémie pour son sermon d'action de grâces.

—Il n'y a pas de doute, le docteur Ashmore a raison, disait-elle en secouant la tête.

—C'est égal, c'est un singulier texte pour un jour d'actions de grâces, observa Miss Jackson, et son hôtesse reprit sèchement:—Il nous engage à remercier le ciel pour le peu qui nous reste.

—La folie de la toilette d'abord, commença Miss Jackson. Sillerton m'a menée à la première de l'Opéra, et je vous affirme que Jane Merry était la seule qui portât une robe de l'année dernière, une robe venue de chez Worth il y a deux ans; je le sais parce que c'est ma couturière qui rectifie à l'arrivée ses robes de Paris.

—Ah! Jane Merry est des nôtres, dit Mrs Archer en soupirant.

—Oui, reprit Miss Jackson, elle est du petit nombre de celles qui gardent les traditions. Dans ma jeunesse, il était de mauvais goût de porter les dernières modes; Amy Sillerton m'a toujours dit qu'à Boston il fallait mettre en réserve pendant deux ans les robes de Paris. La vieille Mrs Baxter Pennilow, qui faisait très bien les choses, faisait venir douze robes par an: deux de satin, deux de soie et six autres de popeline ou de cachemire fin. C'était une commande à date fixe, et comme elle a été alitée pendant deux ans avant sa mort, ses filles ont trouvé quarante-huit robes de Worth qui étaient toujours restées dans leur papier de soie.

—Boston est plus conservateur que New-York; mais je trouve plus comme il faut de ne porter ses robes françaises qu'après une saison, dit Mrs Archer.

—C'est Beaufort qui a lancé le nouveau genre, en faisant arborer à sa femme ses toilettes parisiennes dès leur arrivée. Quelquefois il faut toute la distinction de Regina pour ne pas ressembler à... à...

Miss Jackson jeta un regard autour de la table, surprit les yeux ronds de Janey, et finit sa phrase dans un murmure inintelligible.

—À ses rivales, dit Mr Sillerton Jackson, comme pour lancer une épigramme.

—Oh! firent les dames, et Mrs Archer ajouta:—La pauvre Regina, son jour de Thanksgiving n'a pas été bien gai. Avez-vous entendu parler, Sillerton, des bruits qui courent sur les spéculations de Beaufort?

Mr. Jackson fit un oui nonchalant. Tout le monde était au courant: il dédaignait de confirmer une histoire passée déjà dans le domaine public.

Il se fit un lourd silence. Personne n'aimait véritablement Beaufort, et on n'eût pas été fâché d'apprendre les pires choses sur sa vie privée. Cependant, qu'il pût entacher d'un déshonneur financier la famille de sa femme, c'était là un scandale dont ses ennemis eux-mêmes ne pouvaient se réjouir. Le vieux New-York d'Archer tolérait l'hypocrisie dans les relations privées, mais en affaires il exigeait une honnêteté complète et inattaquable. Il n'était personne qui ne se rappelât comment, après la dernière faillite de Wall Street, les chefs de la maison qui croulait avaient été frappés d'anéantissement social. Il en serait de même pour les Beaufort, en dépit du pouvoir du banquier et de la vogue mondaine de sa femme. Toute la force liguée de ses parents ne pourrait sauver la pauvre Regina, si les bruits qu'on faisait courir sur les spéculations illicites de son mari se confirmaient.

La conversation aborda des sujets moins sombres, mais qui semblaient tous renforcer chez Mrs Archer le sentiment que la société était en train de s'effondrer.

—Je sais, Newland, que tu autorises la chère May à aller aux dimanches de Mrs Struthers, commença-t-elle.

May l'interrompit en riant:

—Oh! vous savez, tout le monde va maintenant chez Mrs Struthers. Elle a été invitée à la dernière réception de grand'mère.

—Je sais, je sais, ma chérie, soupira Mrs Archer, mais que voulez-vous, quand on ne va dans le monde que pour s'amuser! J'en veux encore un peu à votre cousine Mme Olenska d'avoir été la première à patronner Mrs Struthers.

Une rougeur subite colora le visage de la jeune Mrs Archer.

—Oh! Ellen, murmura-t-elle, du même ton de désapprobation dont ses parents auraient dit: «Oh! les Blenker!»

C'était la note adoptée par la famille quand il s'agissait de Mme Olenska, depuis que celle-ci, contre l'avis de ses parents, s'était dérobée aux avances de son mari. Pourtant, chez May, cette attitude surprenait; Archer la regardait, gêné, et la sentant étrangère à lui, comme cela lui arrivait chaque fois qu'elle subissait l'ambiance familiale. Elle ajouta:

—Je ne crois pas qu'Ellen se soucie beaucoup de l'opinion du monde.

Chacun savait que la comtesse Olenska n'était plus dans les bonnes grâces de sa famille. La vieille Mrs Manson Mingott elle-même, son champion, avait dû renoncer à la défendre quand elle avait refusé de rejoindre son mari. Les Mingott n'avaient pas formulé tout haut leur opinion: la solidarité chez eux était trop forte. Comme le disait Mrs Welland, ils s'étaient contentés de laisser la pauvre Ellen chercher un milieu à son niveau, et elle l'avait trouvé dans les obscures régions où régnaient les Blenker, et où les «gens de lettres» célébraient leurs rites sans prestiges. C'était incroyable, mais c'était un fait: Ellen tournant le dos à son destin de privilégiée se déclassait. La conclusion n'en était que plus évidente; elle avait commis une lourde faute en ne retournant pas chez Olenski. Après tout, la place d'une jeune femme était sous le toit de son mari, surtout quand elle l'avait quitté dans des circonstances que—hum!—si on voulait y regarder de près...

—Mme Olenska est très appréciée par les messieurs, observa miss Sophy avec un faux air de conciliation.

—Ah! c'est là le danger pour une jeune femme comme Mme Olenska, opina tristement Mrs Archer; et là-dessus les dames ramassèrent leurs traînes pour se rendre dans le salon pendant que les hommes gagnaient la bibliothèque gothique.

Installé devant le feu, consolé de l'insuffisance du dîner par la perfection de son cigare, Mr Jackson devint communicatif et important:

—Si le krach Beaufort se produit, il y aura des révélations, annonça-t-il.

Archer leva vivement la tête. Ce nom suscitait toujours en lui une vision précise: la lourde personne de Beaufort, dans son opulente pelisse, s'avançant sur la neige à Skuytercliff.

—C'est inévitable, continua Mr Jackson. Ce sera la plus vilaine des lessives. Car ce n'est pas pour Regina qu'il a dépensé son argent.

—Espérons qu'il s'en tirera, dit Archer, désireux de changer de sujet.

Une pensée l'obsédait. Pourquoi May avait-elle rougi au nom d'Ellen? Quatre mois s'étaient écoulés depuis la journée d'été qu'il avait passée avec Mme Olenska. Depuis, il ne l'avait pas revue. Sachant qu'elle était retournée à Washington dans la petite maison qu'elle habitait avec Medora Manson, il lui avait écrit une fois pour lui demander quand il pourrait la revoir; elle avait répondu: «Pas encore.» Depuis, plus rien; mais il lui avait érigé dans son cœur un sanctuaire qui bientôt était devenu le seul théâtre de sa vie réelle; là aboutissaient toutes ses idées, tous ses sentiments. Hors de là, sa vie ordinaire lui semblait de plus en plus irréelle. Il se heurtait contre les préjugés et les points de vue traditionnels comme un homme absorbé se heurte contre le mobilier de sa chambre. Il était absent. Il s'étonnait parfois que les personnes qui l'entouraient pussent s'imaginer qu'il fût encore là.

Mr Jackson reprit:

—Je ne sais pas jusqu'à quel point la famille de votre femme se rend compte combien ce refus de Mme Olenska est regrettable.

—Et pourquoi regrettable?

Le regard de Mr Jackson coula le long de sa jambe, jusqu'à la chaussette lisse bordée de l'escarpin verni.

—Eh bien! sans chercher plus loin, de quoi vivra-t-elle maintenant?

—Maintenant?

—Oui: si Beaufort est ruiné...

Archer se leva d'un bond, frappant du poing le bureau de noyer: les couvercles du double encrier de cuivre sursautèrent.

—Que voulez-vous dire par là?

Mr Jackson, se redressant un peu, regarda avec sang-froid la figure bouleversée du jeune homme.

—Mon Dieu, je tiens de bonne source,—en fait, de la vieille Catherine elle-même,—que la famille a considérablement réduit la rente de la comtesse Olenska depuis qu'elle a refusé de retourner chez son mari. Par ce refus, la comtesse a aussi renoncé aux sommes qui lui avaient été reconnues par contrat.

Archer, appuyé contre la cheminée, secoua sur le foyer les cendres de son cigare.

—Je ne sais rien des affaires de Mme Olenska; mais je n'ai pas besoin de les connaître pour être certain que ce que vous insinuez...

—Oh! ce n'est pas moi, c'est Lefferts, interrompit Mr Jackson.

—Lefferts! qui lui a fait la cour, et qui a été remis à sa place, dit Archer avec mépris.

—Ah! il lui a fait la cour? rétorqua l'autre, comme si c'était là ce qu'il avait cherché à savoir.

Archer s'était laissé prendre au piège.

—Allons, allons! reprit Mr Jackson, c'est fâcheux qu'elle ne soit pas partie avant la faillite Beaufort. Si elle part maintenant et que celui-ci croule, l'impression, qui, entre nous, n'est pas particulière à Lefferts, sera confirmée.

—Elle ne partira certainement pas! à présent moins que jamais!...

Archer n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'il se rendit compte qu'il était de nouveau tombé dans un piège.

Le vieillard le fixa du regard.

—C'est votre avis? Vous avez vos raisons, sans doute. Mais tout le monde vous dira que les quelques sous qui appartiennent à Medora Manson sont entre les mains de Beaufort. Et comment les deux femmes pourront-elles surnager s'il vient à sombrer? Mme Olenska peut encore amadouer la vieille Catherine, qui avait pourtant violemment pris parti pour le retour chez le mari. La vieille Catherine pourrait lui faire une belle rente; mais nous savons tous qu'elle n'aime pas à se séparer de son argent. Et le reste de la famille a tout intérêt à ne pas voir rester ici Mme Olenska.

Archer brûlait d'une colère impuissante. Tout l'avertissait d'être prudent, mais les insinuations à propos de Beaufort l'exaspéraient. Pourtant Mr Jackson, sous le toit de sa mère, était son hôte. Le vieux New-York observait scrupuleusement l'étiquette de l'hospitalité: un désaccord avec un invité ne devait pas dégénérer en dispute.

—Allons-nous rejoindre ma mère? proposa Archer sèchement, quand Mr Jackson eut laissé tomber dans le cendrier de cuivre son dernier cône de cendres.

Pendant le retour, May garda un silence singulier; Archer se souvint de sa brusque rougeur à dîner, et sentit une menace. Laquelle? Il ne le devinait pas; mais il lui suffisait de se souvenir que c'était le nom de Mme Olenska qui avait si visiblement troublé sa femme.

Ils montèrent l'escalier. Archer se dirigea vers la bibliothèque, où May le suivait ordinairement; mais il l'entendit prendre le couloir qui conduisait à sa chambre.

—May, appela-t-il brusquement.

Elle revint sur ses pas.

—Cette lampe file encore. Les domestiques pourraient faire attention à la mèche, grommela-t-il, nerveux.

—Je regrette. Cela n'arrivera plus, dit-elle, de ce ton ferme et dégagé qu'elle avait appris de sa mère. Elle se pencha pour baisser la mèche. La façon qu'elle avait déjà de se plier à son humeur, comme s'il était un Mr Welland plus jeune, énervait Archer.

—May, dit-il tout à coup, je peux être obligé d'aller à Washington pour quelques jours,—bientôt,—la semaine prochaine peut-être.

La main de la jeune femme resta appuyée sur la clef de la lampe pendant qu'il parlait. La chaleur de la flamme avait donné de l'éclat à son visage, mais elle pâlit en regardant son mari.

—Pour affaires? demanda-t-elle, d'un ton qui impliquait qu'il ne pouvait y avoir d'autre raison, et qu'elle avait posé la question automatiquement, pour achever la phrase.

—Naturellement. Il y a une question de brevet qui vient devant la Cour Suprême.

Il donna le nom de l'inventeur, et continua, fournissant des détails avec un luxe de fausse précision.

—Le changement vous fera du bien, dit-elle simplement quand il eut fini; et elle ajouta, du ton qu'elle aurait pris pour lui rappeler quelque devoir ennuyeux, en le regardant dans les yeux avec un sourire franc et candide:

—Et surtout, n'oubliez pas d'aller voir Ellen.

Ce fut le seul mot prononcé entre eux sur ce sujet, mais dans leur code cela signifiait: «Vous comprenez, bien entendu, que je sais tout ce qui a été dit sur Ellen, et que je suis de tout cœur avec ma famille dans l'effort tenté pour l'engager à retourner chez son mari. Je sais aussi que, pour des raisons que vous n'avez pas cru devoir me dire, vous l'avez dissuadée de suivre ce conseil unanime. Je sais que c'est avec votre appui qu'Ellen nous brave tous, et s'expose aux critiques auxquelles Mr Jackson a probablement fait allusion ce soir. C'est du reste ce qui vous a rendu si nerveux. Puisque rien jusqu'ici n'a pu vous faire changer d'attitude, j'interviens à mon tour, sous la seule forme admise entre gens bien élevés quand ils ont quelque chose de pénible à se communiquer. Comprenez bien que je sais votre intention bien arrêtée de voir Ellen quand vous serez à Washington, et que vous n'y allez peut-être que pour cela; et puisque vous la verrez sûrement, je veux que ce soit avec mon entière et absolue approbation.»

Sa main était encore sur la clef de la lampe quand le dernier mot de ce message muet parvint à Archer. Elle baissa la mèche, leva le globe et souffla sur la flamme.

—Elles sentent moins quand on les éteint en soufflant, expliqua-t-elle, avec son ton assuré de maîtresse de maison. Sur le pas de la porte, elle se retourna et attendit le baiser de son mari.

XXVII

Le lendemain, dans Wall Street, les nouvelles de la situation de Beaufort étaient plus rassurantes. On savait qu'en cas d'urgence, le banquier trouverait de puissants appuis. Et, ce soir-là, quand Mrs Beaufort parut à l'Opéra parée de son même sourire et d'un nouveau collier d'émeraudes, la société poussa un soupir de soulagement.

Archer s'était décidé au voyage à Washington. Il attendait seulement l'ouverture du procès dont il avait parlé à May, pour en faire coïncider la date avec son absence. Mais le mardi suivant, ayant appris par Mr Letterblair que la cause était remise de plusieurs semaines, il rentra chez lui résolu à partir malgré tout le lendemain. Il y avait toute chance que May, qui ne savait rien de sa vie professionnelle, et n'y portait aucun intérêt, n'apprît pas ce renvoi de l'affaire, et ne se rappelât pas les noms des plaideurs, s'ils étaient prononcés devant elle. Quoi qu'il dût arriver, il avait besoin de revoir Mme Olenska. Il avait trop de choses à lui dire...

Le lendemain, quand il arriva au bureau, il trouva Mr Letterblair extrêmement troublé. En fait, Beaufort n'avait pas réussi à «s'en tirer,» mais, en répandant des rumeurs favorables, il avait rassuré ses déposants, et de fortes sommes avaient été versées à la banque jusqu'à la veille au soir. Puis les bruits fâcheux avaient repris leur vol. En conséquence, une foule de déposants avaient déjà envahi la banque et très probablement elle fermerait ses portes, avant la nuit. Cette manœuvre de la dernière heure, tentée par Beaufort, était qualifiée de la façon la plus dure, et sa faillite s'annonçait comme une des plus déshonorantes dans l'histoire de Wall Street.

L'étendue du désastre laissait Mr Letterblair atterré.

—J'ai vu de vilaines choses de mon temps, mais rien de pareil. Tout le monde est atteint, d'une manière ou d'une autre. Et que fera-t-on pour Mrs Beaufort? Que peut-on faire pour elle? Je plains Mrs Manson Mingott plus que n'importe qui; à son âge, on ne sait jamais l'effet que peut produire une pareille catastrophe. Elle a toujours eu confiance en Beaufort. Elle en avait fait un ami! Puis il y a toute la famille Dallas. La pauvre Mrs Beaufort est alliée à chacun de vous. Sa seule ressource serait de quitter son mari. Mais qui peut le lui conseiller? Son devoir est auprès de lui, et elle n'a jamais eu l'air de s'apercevoir qu'il la trompait.

On frappa à la porte. Un clerc remit une lettre à Archer. Le jeune homme, reconnaissant l'écriture de sa femme, ouvrit l'enveloppe et lut: «Voulez-vous rentrer le plus tôt possible? Grand'mère a eu une légère attaque la nuit dernière. Elle a appris, on ne sait comment, avant nous tous, les affreuses nouvelles de la banque. Mon oncle Lovell est absent de New-York, et le scandale a tellement bouleversé mon pauvre papa qu'il ne peut pas quitter sa chambre. Maman a le plus grand besoin de vous. Je vous en prie, venez tout droit chez grand'mère.»

Quelques minutes plus tard, Archer était chez Mrs Mingott. Le vestibule avait l'aspect insolite que prend une maison bien tenue devant l'invasion soudaine de la maladie. Des manteaux et des fourrures s'entassaient sur les chaises; une trousse et un pardessus de médecin se trouvaient sur la table, où lettres et cartes déjà s'accumulaient.

May mena Archer dans le boudoir de la vieille dame. Ce fut là que Mrs Welland communiqua à son gendre, d'une voix basse, épouvantée, les détails de l'accident. La veille au soir, il s'était passé quelque chose de terrible et de mystérieux. Juste au moment où Mrs Mingott venait de finir sa patience, la sonnette de la porte avait retenti, et une dame soigneusement voilée, que les domestiques ne reconnurent pas tout d'abord, avait demandé à être introduite.

Le maître d'hôtel, au son d'une voix familière, avait ouvert les portes du boudoir en annonçant: «Mrs Julius Beaufort.» Les deux dames avaient dû rester ensemble, estimait-il une heure à peu près. Quand Mrs Mingott sonna, Mrs Beaufort s'était déjà esquivée, et la vieille dame était seule, assise dans son grand fauteuil, toute blanche et effrayante à voir. Elle fit signe au maître d'hôtel de l'aider à regagner sa chambre. Sa femme de chambre la mit au lit et se retira. Mais à trois heures du matin, la sonnette retentit encore, et les deux domestiques accoururent à cet appel insolite (la vieille Catherine dormait ordinairement comme un enfant). C'est alors qu'ils avaient trouvé leur maîtresse appuyée contré les oreillers, les lèvres grimaçantes, tandis qu'une de ses petites mains pendait inerte au bout de l'énorme bras.

L'attaque était légère; mais l'alarme avait été grande, et plus grande encore fut l'indignation quand on apprit, par les fragments de phrases que balbutia la malade, que Regina Beaufort était venue lui demander de soutenir son mari, de ne pas les «lâcher,» comme elle disait, en somme, d'engager toute la famille à couvrir et à patronner l'abominable scandale!

—Je lui ai dit: «L'honneur a toujours été l'honneur, et l'honnêteté l'honnêteté, dans la maison de Manson Mingott; et il en sera ainsi tant qu'on ne m'emmènera pas les pieds devant,» avait bégayé la vieille dame, avec la voix épaisse de l'hémiplégie. Et quand Regina Beaufort avait dit: «Mais mon nom, ma tante, mon nom est Regina Dallas,» j'ai dit: «Ton nom était Beaufort quand il t'a couverte de bijoux, et doit rester Beaufort maintenant qu'il t'a couverte de honte.»

Mrs Lovell Mingott, qui écrivait dans une pièce voisine, vint se mêler à l'entretien. De leur temps, disaient les deux belles-sœurs, une femme dans le cas de Regina n'avait qu'une idée: s'effacer et disparaître avec son mari.

—On dit que le collier d'émeraudes qu'elle portait à l'opéra vendredi dernier, ajouta Mrs Lovell Mingott, avait été envoyé par le bijoutier, à condition, dans la journée. Je me demande s'il le reverra jamais.

Archer écoutait l'inexorable chœur. Lui aussi était trop profondément imbu du code de l'honnêteté financière pour céder à la pitié: une probité sans tache était le «noblesse oblige» du vieux New-York des affaires. Pour Mrs Beaufort, Archer éprouvait certainement plus de compassion que n'en témoignaient ses parents indignés; mais-il lui semblait que le lien entre mari et femme, même s'il pouvait se briser dans la prospérité, devenait indissoluble dans l'infortune. Comme le disait Mr Letterblair, la place d'une femme était à côté de son mari dans l'adversité. Quant à la société, il y a des malheurs dont elle s'éloigne; et la prétention inouïe de Mrs Beaufort d'y trouver un appui semblait faire d'elle presque la complice du banquier. Couvrir un déshonneur, c'était la seule chose à quoi la famille en tant qu'institution dût se refuser.

La femme de chambre mulâtre pria Mrs Lovell Mingott de passer dans le vestibule, et peu après, cette dernière revint, fronçant les sourcils.

—Ma belle-mère veut que je télégraphie à Ellen Olenska. J'avais écrit à Ellen, bien entendu, ainsi qu'à Medora; mais il paraît que cela ne suffit pas. Je dois envoyer une dépêche immédiatement, et lui dire qu'elle vienne seule.

May proposa:

—Voulez-vous que j'écrive le télégramme, ma tante? S'il part tout de suite, Ellen pourra prendre le train de demain matin.

Elle prononça les deux syllabes «Ellen» d'une voix claire, comme si elle tapait sur deux clochettes d'argent.

—Comment faire? dit Mrs Lovell Mingott. Jasper et le valet de pied sont tous les deux sortis pour porter des lettres et des télégrammes.

May se retourna vers son mari avec un sourire:

—Newland s'en chargera. Voulez-vous porter le télégramme, Newland?

Archer acquiesça, et elle s'assit devant le bonheur-du-jour en palissandre pour écrire la dépêche. Elle la sécha soigneusement et la tendit à Archer.

—Quel dommage que vous, deviez justement vous croiser avec Ellen!—Newland, ajouta-t-elle, en se tournant vers sa mère, est obligé d'aller à Washington pour une affaire de brevet qui vient devant la Cour Suprême.

Sur le point de sortir, Archer entendit sa belle-mère qui disait, s'adressant probablement à Mrs. Lovell Mingott:

—Pourquoi vous fait-elle appeler Ellen Olenska? et la voix cristalline de May reprit: Peut-être veut-elle insister encore une fois pour qu'Ellen retourne auprès de son mari.

La porte de la maison se referma, et Archer se dirigea d'un pas pressé vers le bureau télégraphique.

XXVIII

—O—ol—ol—Comment ça s'écrit-il? demanda la voix aigre de la jeune télégraphiste à qui Archer tendait la dépêche.

—Olenska—O—len—ska, répéta-t-il, reprenant le télégramme pour inscrire le nom en caractères plus lisibles au-dessus de la large écriture enfantine de May.

—C'est un nom bien exotique pour notre quartier, fit une voix inattendue, et Archer, se retournant, vit auprès de lui Lawrence Lefferts. Imperturbable, celui-ci tirait sa belle moustache, en affectant de ne pas regarder la dépêche.

—Je pensais bien vous rencontrer ici, Newland. En apprenant l'attaque de la vieille Mrs Mingott, je suis parti pour demander des nouvelles, et je vous ai aperçu tournant le coin. Vous en venez, je suppose?

Archer fit signe que oui, et poussa le télégramme sous le guichet.

—Ça va mal, hein? continua Lefferts. On avertit la famille? Ça doit être grave, si vous y comprenez la comtesse Olenska!

Les lèvres d'Archer se serrèrent et il eut une furieuse envie de gifler ce long, élégant et vaniteux visage.

—Qu'entendez-vous par là? questionna-t-il sèchement.

Lefferts, qui d'ordinaire évitait les discussions, leva les sourcils, comme pour rappeler à son compagnon que derrière le grillage se tenait une oreille attentive. Rien n'était de plus mauvais ton (Lefferts le faisait comprendre par ce geste) que de se quereller dans un lieu public.

Notes in this chapter

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