EDITH WHARTON (continued 2)
Madeleine Marie Louise Chevrillon Saint-René Taillandier translation
Le dîner fut une cérémonie impressionnante. Ce n'était déjà pas une petite affaire que de dîner chez les van der Luyden; mais y dîner avec un duc qui était leur cousin devenait presqu'une solennité religieuse. Archer aimait à penser que seul un vieux New-Yorkais pouvait apprécier la nuance qu'il y avait pour New-York entre un simple duc et un duc parent des van der Luyden. Excepté dans le monde des Struthers, New-York accueillait avec indifférence, quand ce n'était pas avec une hauteur ombrageuse, les nobles de passage; mais, lorsqu'ils se présentaient sous de tels auspices, ils étaient reçus avec la dernière cordialité: on voyait en eux, non le personnage du Gotha, mais de nobles parents dont on suivait encore les traditions.
Si Archer chérissait son vieux New-York, c'est qu'il était sensible à toutes ces nuances, même quand il en souriait avec quelque ironie.
Les van der Luyden avaient fait de leur mieux pour entourer la circonstance de solennité. Ils avaient sorti les Sèvres des du Lac, l'argenterie George II des Trevenna, le service de la Compagnie des Indes, et les magnifiques assiettes «Crown Derby.» Mrs van der Luyden ressemblait plus que jamais à un Cabanel, et Mrs Archer avait au cou les émeraudes de sa grand'mère enchâssées dans des marguerites de perles; elle évoquait ainsi pour son fils les miniatures d'Isabey. Toutes les dames étaient parées de leurs plus beaux bijoux dont les montures, pour la plupart un peu lourdes et démodées, s'harmonisaient à l'atmosphère générale. La vieille Miss Lanning portait les camées de sa mère et un grand châle de blonde espagnole.
La comtesse Olenska était la seule jeune femme. Cependant, en examinant les visages des dames mûres avec leurs colliers de perles et leurs panaches de plumes, Archer fut frappé de les voir si enfantins, comparés à celui d'Ellen Olenska. Il pensait avec un frisson à ce qu'elle avait dû traverser pour en revenir avec ces yeux-là!
Le duc de Saint-Austrey, assis à la droite de la maîtresse de maison, était naturellement le personnage important du dîner. Si d'ailleurs la comtesse Olenska était moins brillante qu'on ne l'avait espéré, le duc, lui, avait l'air totalement insignifiant. Il n'était pas venu comme un précédent visiteur ducal en veste de chasse; mais son habit était si défraîchi, si déformé, il le portait avec si peu d'élégance, courbé sur sa chaise, sa vaste barbe couvrant le plastron de sa chemise, qu'il n'avait pas l'air en tenue de soirée. Court, hâlé, le dos rond, les yeux petits, le sourire aimable, il parlait peu et d'une voix si basse qu'en dépit des silences attentifs, ce qu'il disait n'était entendu que de ses plus proches voisins.
Quand les hommes rejoignirent les dames après le dîner, le Duc piqua droit sur la comtesse Olenska, s'installa près d'elle, et tous deux se plongèrent dans une conversation amicale. Ni l'un ni l'autre ne sembla se douter que le duc aurait dû, d'abord, présenter ses hommages à Mrs Lovell Mingott et à Mrs Headley Chivers, et la comtesse entretenir cet aimable hypocondriaque, M. Urban Dagonet de Washington Square, qui faisait fléchir pour elle sa règle immuable de refuser toute invitation à dîner entre les mois de janvier et d'avril. Le duc et la comtesse bavardèrent pendant près de vingt minutes; puis, la comtesse se leva, et traversant seule la vaste pièce, elle alla s'asseoir près de Newland. L'étiquette à New-York voulait qu'une dame attendît, immobile comme une idole; c'était aux hommes à se succéder à ses côtés. Sans doute elle ignorait cette règle. Elle s'assit, avec une aisance parfaite, dans le coin du canapé près d'Archer et posa sur lui son chaud regard.
—Parlez-moi de May, dit-elle.
Au lieu de lui répondre, il demanda:
—Vous connaissiez déjà le duc?
—Oui, nous le voyions tous les hivers à Nice. Il aime beaucoup le jeu. Il venait souvent à la maison.—Elle dit cela le plus naturellement du monde, comme elle eût dit: «Il aime beaucoup la pêche à la ligne.» Et, non moins naturellement, elle ajouta: C'est, je crois bien, l'homme le plus ennuyeux que j'aie jamais rencontré.
Cette réflexion plut tellement au jeune homme qu'elle dissipa sa légère contrariété: c'était amusant de rencontrer une femme qui trouvait ennuyeux le duc et qui osait le dire! Il aurait voulu questionner la jeune femme, plonger dans sa vie passée, que des paroles prononcées négligemment avaient éclairée de lueurs furtives. Mais il eut peur de toucher à des souvenirs troublants, et déjà, elle était revenue à son premier sujet.
—May est adorable! Je n'ai pas vu à New-York une jeune fille aussi jolie et intelligente. Je pense que vous en êtes très amoureux...
Newland rougit et se mit à rire:
—Naturellement.
Elle le regarda, songeuse:
—Croyez-vous, dit-elle, qu'il y ait une limite à l'amour?
—À l'amour? S'il en est une, je ne l'ai pas trouvée.
Elle rayonna de sympathie:
—Alors, c'est réellement et sincèrement un roman?
—Le plus romanesque des romans.
—Voilà qui est délicieux! Et vous avez trouvé cela vous deux tout seuls? Ce n'est pas un arrangement qu'on a fait pour vous?
Archer la regarda avec stupeur:
—Avez-vous oublié, dit-il, qu'en Amérique nous arrangeons nos mariages nous-mêmes?
Elle rougit violemment et Newland regretta ses paroles.
—Oui, répondit-elle, j'avais oublié. Il faut m'excuser. Je ne me rappelle pas toujours que les mariages, si affreux là d'où je viens, sont beaux et purs ici.
Ses yeux s'abaissèrent sur son éventail en plumes d'aigle, et Newland vit trembler ses lèvres.
—Pardonnez-moi! dit-il impétueusement; mais, ici, vous êtes au milieu d'amis, vous le savez.
—Oui, je le sais, je le sens, partout où je vais. C'est pourquoi je suis revenue. Je veux tout oublier, redevenir une parfaite Américaine, comme les Mingott, les Welland, vous et votre charmante mère... et toutes ces personnes si aimables qui sont ici ce soir. Ah! voilà May qui arrive. Vous devez être pressé d'aller la rejoindre, ajouta-t-elle, mais sans bouger, les yeux de nouveau fixés sur le jeune homme.
Les invités de la soirée commençaient à remplir les salons. Archer suivit le regard de la comtesse Olenska: il vit May qui entrait avec sa mère. Grande, élancée, dans sa robe blanche ceinturée d'argent, avec ses cheveux couronnés de fleurs d'argent, c'était Diane en personne.
—J'ai tant de rivaux, dit Archer. Voyez comme elle est déjà entourée! Voilà le duc qui se fait présenter.
—Restez encore un peu avec moi, dit la comtesse Olenska à voix basse, et de son éventail elle effleura le genou du jeune homme. Ce n'était qu'un léger frôlement, mais qui le fit tressaillir.
—Vous permettez que je reste? répondit-il sur le même ton, sachant à peine ce qu'il disait.
Mais le maître de la maison s'avançait, suivi du vieux Mr Urban Dagonet. La comtesse les accueillit avec un sourire grave, et Archer, sous le regard de M. van der Luyden, se leva.
Mme Olenska lui tendit la main:
—C'est entendu. Demain, après cinq heures. Je vous attendrai, dit-elle; puis, elle fit place à Mr Dagonet auprès d'elle.
Archer répéta: Demain. Pourtant, ils n'avaient pas pris rendez-vous et, durant leur conversation, la comtesse n'avait pas témoigné qu'elle désirât le revoir.
En s'éloignant, il vit Lawrence Lefferts qui s'approchait pour présenter sa femme. Gertrude Lefferts, très empressée, disait avec son large sourire insipide:
—Je crois me rappeler que nous allions ensemble au cours de danse quand nous étions petites.
Derrière elle, attendant leur tour de se nommer à la comtesse, Archer reconnut nombre de couples récalcitrants qui avaient refusé de la rencontrer chez Mrs Lovell Mingott. Comme le disait Mrs Archer: «Quand les van der Luyden veulent donner une leçon, ils savent s'y prendre. Ce qui est dommage, c'est qu'ils le fassent si rarement.»
Newland sentit une main sur son bras et vit Mrs van der Luyden, qui le regardait du haut de sa splendeur, dans l'éclat de sa robe de velours et de ses diamants de famille.
—Comme vous avez-été bon, Newland, de vous occuper ainsi de Mme Olenska! J'ai dit à votre oncle Henry qu'il était temps d'aller vous relever.
Archer répondit par un vague sourire; elle ajouta, aimable:
—Je n'ai jamais vu May plus en beauté. Le duc est d'avis que nous n'avons pas de plus ravissante jeune fille.
IX
«Après cinq heures,» avait dit la comtesse Olenska. À cinq heures et demie, Archer sonnait à la porte d'une maison d'aspect modeste, dont la façade lézardée se dissimulait sous une glycine géante enroulée autour d'un étroit balcon. Mme Olenska avait loué cette maison, tout au bas de la Vingt-troisième rue, à la vagabonde Medora.
C'était choisir un bizarre quartier. Des petites couturières, des empailleurs d'oiseaux exotiques, des «gens qui écrivaient,» étaient les plus proches voisins de la comtesse Olenska. Plus loin, Archer reconnut, au fond d'une allée pavée, une maison délabrée en bois que Winsett, un journaliste qu'il rencontrait quelquefois, lui avait dit habiter. Winsett n'invitait personne chez lui, mais il avait indiqué sa demeure à Archer au cours d'une promenade nocturne, et ce dernier s'était demandé, avec un petit frisson, si, dans les autres capitales, les hommes de lettres étaient aussi pauvrement logés.
La maison devant laquelle Archer s'était arrêté ne se distinguait des autres que par son badigeon un peu plus frais; et le jeune homme se dit que le comte Olenski avait dû dépouiller sa femme de sa fortune aussi bien que de ses illusions.
Archer avait passé une journée maussade. Après le déjeuner chez les Welland, il avait espéré emmener May faire une promenade dans le Central Parc, l'avoir à lui, lui dire combien elle avait été ravissante la veille, au bal, combien il était fier d'elle, et la presser de faire hâter leur mariage. Mais Mrs Welland lui avait doucement rappelé que la tournée des visites de famille n'était pas à moitié faite; et, quand il manifesta son désir d'écourter les fiançailles, elle fronça les sourcils et soupira:
—Songez donc, mon ami, douze douzaines de tout,—et brodées à la main!
Dans le grand landau de famille, ils roulèrent d'une porte à l'autre. Archer, la tournée accomplie, se sépara de sa fiancée avec le sentiment d'avoir été montré comme un captif dans un «triomphe.» À la pensée que son mariage ne serait célébré qu'à l'automne, et qu'il continuerait d'ici là à mener le même genre de vie, il se sentit de plus en plus déprimé.
—Demain, lui rappela Mrs Welland comme il partait, nous ferons les Chivers et les Dallas.
Évidemment, on rendait visite aux deux familles dans l'ordre alphabétique, et on n'en était encore qu'au premier quart de l'alphabet.
Archer s'était proposé de dire à May que la comtesse Olenska l'avait prié d'aller la voir ce jour-là; mais, dans les courts moments où il se trouva seul avec sa fiancée, il eut des sujets de conversation plus pressants. Et puis, il trouva un peu ridicule de faire allusion à l'invitation de Mme Olenska. Il savait que May désirait qu'il fut aimable pour sa cousine; n'était-ce pas pour déférer à ce désir qu'on avait avancé l'annonce de leurs fiançailles?
Au moment d'entrer chez Mme Olenska, sa curiosité était vivement éveillée. La façon imprévue dont elle l'avait invité à venir la voir l'intriguait. Il fut reçu par une servante au teint doré, dont la poitrine bombée était recouverte d'un fichu à couleurs vives; une Sicilienne, pensa Archer. Elle l'accueillit en souriant et ne répondit à ses questions que par un signe de tête; puis elle le fit entrer dans un salon au plafond bas, où pétillait un feu de bois. La pièce était vide, et Archer se demanda si la servante était allée à la recherche de sa maîtresse, ou si, n'ayant pas compris ce qu'il était venu faire, elle l'avait peut-être pris pour l'horloger: il vit, en effet, que l'unique pendule ne marchait pas. Il savait que les races méridionales communiquent entre elles par gestes, et fut mortifié de n'avoir rien compris aux signes et aux sourires de la femme de chambre. Enfin, elle revint avec une lampe, et Archer, étant parvenu à combiner une phrase tirée de Dante et de Pétrarque, provoqua cette réponse: La signora è fuori, ma verra subito.
Cependant, à la clarté de la lampe, se révélait à lui le charme enveloppant et discret de ce salon, si différent de ceux auxquels il était habitué! On lui avait dit que la comtesse Olenska avait rapporté avec elle quelques meubles, «débris du naufrage,» disait-elle. C'étaient, sans doute, ces tables légères en marqueterie, ce petit bronze grec sur la cheminée, et les deux bandes de damas rouge clouées sur le papier décoloré du mur, et faisant fond à des tableaux vaguement italiens, dans de vieux cadres dédorés.
Newland Archer se piquait d'être connaisseur en art italien. Son adolescence avait été saturée de Ruskin, et il avait lu les derniers ouvrages de John Addington Symonds, l'Euphorion de Vernon Lee, les essais de P.-G. Hamerton, et un nouveau volume dont on parlait beaucoup, la Renaissance, de Walter Pater. Il parlait avec aisance de Botticelli, avec une légère condescendance de Fra Angelico; mais les tableaux de Mme Olenska le déconcertaient, car ils ne ressemblaient à rien de ce qu'il avait accoutumé de voir, et par conséquent, de comprendre, quand il voyageait en Italie. Peut-être ses dons d'observation étaient-ils diminués du fait qu'il se trouvait seul dans cette mystérieuse maison où, apparemment, personne ne l'attendait. Il regrettait de n'avoir pas parlé à May de l'invitation de la comtesse Olenska, et était un peu troublé par la pensée que sa fiancée pouvait arriver inopinément, et le trouver installé seul au coin du feu à cette heure intime du crépuscule d'hiver.
Mais, puisqu'il s'était rendu à l'invitation, il n'avait plus qu'à attendre, les pieds au feu. L'atmosphère de ce salon était si particulière! Certes, il avait déjà vu des pièces tendues de damas rouge et de tableaux de l'école italienne: ce qui le frappait, c'était la façon dont Mme Olenska, à l'aide de deux ou trois vieux bibelots, et de quelques mètres de damas rouge, avait su donner un accent personnel à cette pauvre pièce misérablement meublée. Il essaya d'en analyser le mystère. Était-ce le savant agencement des tables et des chaises, ou le fait de n'avoir mis que deux roses rouges dans le vase,—où toute autre main en eût fourré une douzaine?—Était-ce enfin le vague parfum flottant dans l'air, qui donnait à cette pièce une atmosphère si exotique à la fois et si intime? Le parfum surtout l'intriguait, car ce n'était ni du «White Rose,» ni de la «Violette de Parme,» mais une odeur qui faisait rêver à des bazars lointains, à l'ambre gris, au café turc, et aux pétales de roses desséchées.
Il essaya de se figurer ce que serait le salon de May. Très généreux, Mr Welland avait déjà en vue une maison de la Trente-neuvième rue. On jugeait le quartier un peu éloigné, mais la maison, toute neuve, était construite en pierres d'un jaune verdâtre que les jeunes architectes commençaient à employer pour réagir contre les pierres brunes dont le ton uniforme faisait de New-York une vaste glace au chocolat. Et la plomberie était parfaite. Archer aurait préféré remettre à plus tard le choix de l'installation; mais les Welland, tout en approuvant que la lune de miel se passât en Europe,—et se prolongeât même par un hiver en Égypte,—insistaient sur la nécessité, pour le jeune ménage, de trouver une maison prête au retour. Archer sentait que son sort était fixé. Pour le reste de ses jours, il monterait les marches en pierres jaunes verdâtres, et traverserait le «vestibule pompéien,» pour arriver à l'antichambre lambrissée de bois clair; mais son imagination s'arrêtait là. Il savait que le salon, à l'étage supérieur, avait une grande baie vitrée; mais il ne pouvait se figurer quel parti May en tirerait. Elle supportait sans difficulté les capitonnages violets et jaunes du salon de ses parents, ses tables en imitation de Boule, ses vitrines dorées remplies de Saxe moderne: pourquoi supposer qu'elle désirât chez elle autre chose? Le jeune homme se consola à l'idée d'arranger lui-même son cabinet de travail, qu'il meublerait de ces nouveaux meubles anglais genre «pré-raphaélite,» avec de solides bibliothèques sans portes vitrées.
La servante revint, ferma les rideaux, tisonna le feu, répéta en souriant: Verrà, verrà. Quand elle fut partie, Archer se leva et commença à marcher à travers la pièce. Attendrait-il plus longtemps? Sa position devenait assez ridicule. Peut-être avait-il mal compris Mme Olenska; peut-être n'avait-elle pas eu l'intention de l'inviter...
De la rue silencieuse monta le bruit sec des sabots d'un steppeur. Une voiture s'arrêta et Archer entendit une portière qui s'ouvrait. En écartant les rideaux, il vit, à la lueur du réverbère, Julius Beaufort qui aidait Mme Olenska à descendre de son petit coupé anglais.
Beaufort, le chapeau à la main, disait quelque chose à la jeune femme, qui parut répondre négativement. Ils se serrèrent la main; le banquier sauta dans la voiture, et Mme Olenska monta lentement les marches du perron.
Elle entra dans le salon sans paraître surprise d'y trouver Archer. La surprise était un sentiment auquel elle semblait rarement s'abandonner.
—Ma petite cabane vous plaît-elle? demanda-t-elle en souriant. Pour moi, c'est le Paradis!
Tout en parlant, elle dénouait son chapeau à brides et l'envoyait rejoindre sur une chaise son long manteau.
—Vous l'avez arrangé avec un goût exquis, répondit Archer, rougissant de la banalité du propos. Il se sentait comme emprisonné dans le convenu par son désir même de dire quelque chose de frappant.
—C'est bien insignifiant! Ma famille méprise mon petit coin. En tout cas, c'est moins triste que chez les van der Luyden.
Archer fut ébloui de tant d'audace: on aurait trouvé peu d'esprits assez subversifs pour traiter de triste l'imposante demeure des van der Luyden. Les privilégiés qui y pénétraient, avec un léger frisson, étaient d'accord pour louer l'élégance des salons. Archer était ravi que la comtesse Olenska eût traduit l'impression générale.
—Ce que vous avez fait ici est délicieux, répéta-t-il.
—Je l'avoue, j'aime cette petite maison; mais c'est surtout, je crois, parce qu'elle est dans mon pays, à New-York, et... et que j'y suis seule.
Elle parlait si bas qu'il entendit à peine la fin de la phrase. Embarrassé, il répondit:
—Vous aimez tant que ça être seule?
—Oui, puisque mes amis m'empêchent de sentir ma solitude...—Elle s'assit près du feu et ajouta: Nastasia nous apportera le thé.—Puis, faisant signe à Archer de reprendre sa place: Je vois que vous avez déjà choisi votre coin.
Renversée dans un fauteuil, elle croisa ses bras derrière sa tête, et regarda le feu, les yeux mi-clos.
—C'est l'heure que je préfère, dit-elle; et vous?
Archer crut devoir au sentiment de sa dignité de demander:
—Je craignais que vous n'eussiez oublié l'heure. Beaufort vous a sans doute retardée.
Elle prit un air amusé.
—Que voulez-vous dire? Avez-vous attendu longtemps? Mr Beaufort m'a menée voir un tas de maisons, puisqu'on a décidé que je ne devais pas rester dans celle-ci.—Elle avait l'air de se désintéresser et de Beaufort et de son visiteur, et continua:—Je n'ai jamais vu une ville où l'on ait plus de répugnance à habiter les quartiers excentriques. Quelle importance cela a-t-il? On m'a dit que cette rue est très convenablement habitée.
—Elle n'est pas à la mode.
—À la mode? Attachez-vous tant d'importance à la mode? Pourquoi ne pas se faire sa mode à soi? Peut-être ai-je toujours vécu avec trop d'indépendance. En tout cas, je veux faire ce que vous faites tous: je veux sentir de l'affection et de la sécurité autour de moi.
Il fut ému, comme la veille quand elle lui avait parlé de son désir d'être guidée.
—Voilà justement ce que souhaitent vos amis. Il n'y a rien à craindre à New-York, ajouta-t-il avec une pointe de sarcasme.
—Oui, n'est-ce pas? On en a l'impression, s'écria-t-elle, sans saisir l'ironie. C'est comme d'entrer en vacances, quand on a été une bonne petite fille qui a bien fait tous ses devoirs.
La comparaison ne plut pas à Newland. Il voulait bien parler de New-York sur un ton cavalier, mais il n'aimait pas que d'autres prissent la même liberté. Il se demandait si Ellen ne commençait pas à comprendre que la société de New-York était une redoutable machine qui avait été bien près de la broyer. Le dîner des Lovell Mingott, retapé in extremis, fait de pièces et morceaux pris à différents milieux sociaux, aurait dû lui apprendre le péril auquel elle avait échappé. Elle n'avait jamais compris le danger, ou elle l'avait perdu de vue dans le triomphe de la soirée des van der Luyden. Archer inclinait à la première supposition, et l'idée que, pour la jeune femme, les distinctions sociales de New-York n'existaient pas encore, l'agaçait vaguement.
—Hier soir, dit-il, tout New-York se pressait pour vous faire honneur. Les van der Luyden ne font pas les choses à moitié.
—Les aimables gens! Leur réunion était si charmante! Tout le monde paraît avoir pour eux tant d'estime!
Les termes semblaient peu appropriés: les mêmes eussent convenu pour un goûter chez la chère vieille miss Lanning.
—Les van der Luyden, dit pompeusement Archer, disposent d'une grande influence sur la société de New-York. Malheureusement, à cause de la santé de Mrs van der Luyden, ils reçoivent très rarement.
Elle dégagea ses mains de dessus sa tête et attacha sur Archer des yeux pensifs.
—N'est-ce pas là, la raison?...
—La raison?...
—De leur grande influence... qu'ils se fassent si rares!
Il rougit un peu, la regarda fixement, puis soudain il comprit la portée de cette remarque. D'un seul coup elle avait frappé les van der Luyden, et ils s'écroulaient! Il rit et les sacrifia.
Nastasia apporta le thé avec des tasses japonaises sans anses, et des assiettes couvertes. Elle plaça le plateau sur une table basse auprès de la comtesse Olenska.
—Vous m'expliquerez tout: vous me direz tout ce que je dois savoir, continua-t-elle, en s'approchant pour lui offrir une tasse de thé.
—C'est vous qui m'expliquez, vous qui ouvrez mes yeux à des choses que je regarde depuis si longtemps que je finis par ne plus les voir!
Elle détacha de son bracelet un petit porte-cigarettes en or, le lui tendit, et prit elle-même une cigarette.
—Alors, nous pouvons nous aider mutuellement. Mais c'est surtout moi qui ai besoin de secours. Dites-moi exactement ce que je dois faire.
Il fut sur le point de lui dire: «Ne vous montrez pas en voiture avec Beaufort;» mais il était trop pénétré par l'atmosphère de la chambre, qui était son atmosphère à elle, pour risquer cet avis. C'eût été comme de dire à quelqu'un, au moment où il achète des parfums à Samarkande, qu'il est nécessaire de s'approvisionner de vêtements chauds pour passer l'hiver à New-York. New-York semblait beaucoup plus loin que Samarkande, et si vraiment ils devaient s'entraider, elle lui rendait le premier de leurs services mutuels en lui faisant voir sa ville natale objectivement. Vu ainsi, comme par le gros bout d'un télescope, New-York semblait singulièrement petit et distant: c'est ainsi qu'on l'aurait vu de Samarkande.
Une flamme jaillit des bûches, et la comtesse Olenska, se penchant en avant, tendit ses mains fines si près du feu qu'une fine auréole entoura l'ovale de ses ongles. La lumière soudaine fit rougir les boucles échappées des nattes sombres de la jeune femme et rendit plus pâle encore la pâleur de son visage.
—Il y a assez de monde pour vous dire ce que vous devez faire, reprit Archer avec une secrète envie.
—Mes tantes? Et ma chère vieille grand'mère?... Elles m'en veulent un peu de m'être émancipée, ma pauvre grand-mère surtout. Elle aurait voulu me garder avec elle; mais j'avais besoin d'être libre.
Archer fut abasourdi par cette façon légère de s'exprimer sur la formidable Catherine, et ému à la pensée de ce qui avait pu donner à Mme Olenska cette soif d'une liberté qui comportait tant de solitude. Mais l'image de Beaufort l'irritait.
—Je crois comprendre ce que vous éprouvez, dit-il. Votre famille vous conseillera, vous expliquera les différences, vous montrera la voie.
Elle releva ses fins sourcils.
—New-York est-il un tel labyrinthe? Je le croyais tout droit d'un bout à l'autre, comme la Cinquième avenue, et avec toutes ses rues numérotées.—Elle sembla deviner, chez le jeune homme, une légère désapprobation, et ajouta, avec ce sourire qui illuminait tout son visage:—Si vous saviez comme je l'aime, précisément à cause de cela: toutes ces lignes droites, dans tous les sens, avec toutes ces grandes étiquettes honnêtes sur chaque chose!
Il saisit la balle au bond.
—On peut mettre des étiquettes sur les choses, pas sur les personnes.
—Peut-être. Sans doute je simplifie trop: mais vous m'avertirez quand je me tromperai.—Elle se tourna vers lui.—Il n'y a que deux personnes ici qui puissent me renseigner: vous et Mr Beaufort.
Archer fut un peu saisi d'entendre accoler son nom à celui de Beaufort. Mais il songea à l'atmosphère malsaine où Ellen avait vécu; il pensa qu'il devait profiter de la confiance qu'elle lui témoignait pour lui montrer Beaufort et tout ce qu'il représentait sous son jour véritable, et lui en inspirer le dégoût.
Il répondit doucement:
—Je comprends: mais tout d'abord, gardez l'appui de vos vieux amis, des femmes comme votre grand'mère Mingott, Mrs Welland, Mrs van der Luyden. Elles vous aiment, vous admirent, désirent vous aider.
Elle hocha la tête et soupira:
—Oh! je sais, je sais. Elles veulent m'aider, mais à la condition de ne rien entendre qui leur déplaise. Ma tante Welland me l'a dit en propres termes. On ne désire donc pas savoir la vérité ici? La solitude, c'est de vivre parmi tous ces gens aimables qui ne vous demandent que de dissimuler vos pensées.
Elle cacha sa figure dans ses mains et Archer vit ses minces épaules secouées par un sanglot.
—Madame Olenska! Je vous en prie... Ellen, supplia-t-il, en se levant et se penchant sur elle.
Il prit une de ses mains, la serra, la caressa comme celle d'un enfant, pendant qu'il murmurait des mots de réconfort. Mais elle se libéra, et leva sur lui des yeux encore pleins de larmes.
—Ici, on ne pleure pas; au Paradis, il n'y a pas de raison de pleurer, dit-elle, en rajustant ses tresses, et se penchant, déjà souriante, au dessus de la bouilloire.
Archer se disait en tremblant que deux fois il l'avait appelée «Ellen» et qu'elle ne l'avait pas remarqué. Bien loin, comme par le petit bout de la lorgnette, il aperçut la blanche image, estompée, de May Welland, à New-York.
Tout à coup, Nastasia passa la tête, dit quelques mots à voix basse. Mme Olenska, la main encore dans ses cheveux, poussa une exclamation, un vif «già! già!» et le duc de St-Austrey entra, pilotant une grosse dame, coiffée d'une perruque noire surmontée de plumes rouges: d'abondantes fourrures l'emmitouflaient.
—Ma chère comtesse, je vous ai amené une de mes vieilles amies, Mrs Struthers. On ne l'avait pas invitée à la soirée d'hier, et elle désire vous connaître.
Mme Olenska s'avança, avec des paroles de bienvenue, vers le singulier couple. Elle ne sembla pas trouver insolite la liberté que prenait le duc en lui amenant ainsi une étrangère. Le duc lui-même semblait trouver cela parfaitement naturel.
—J'ai tant désiré faire votre connaissance, ma chère! s'écria Mrs Struthers, d'une voix sonore qui s'accordait avec ses plumes éclatantes et avec sa perruque aux reflets métalliques.
Je veux connaître tous ceux qui sont jeunes, intéressants et charmants. Le duc me dit que vous aimez la musique. N'est-ce pas, mon cher duc? Vous êtes pianiste, vous-même, je crois. Alors voulez-vous venir demain entendre Joachim? Je reçois tous les dimanches. C'est le jour où New-York ne sait que faire; alors je lui dis: «Venez, amusez-vous!» Le duc a pensé que vous seriez attirée par Joachim. Vous retrouverez beaucoup d'amis.
Le visage de Mme Olenska s'illumina de plaisir.
—Comme c'est aimable! Comme le duc est bon d'avoir pensé à moi! Je serai trop heureuse de venir.
Elle avança un fauteuil près de la table à thé et Mrs Struthers s'y installa béatement.
—Voilà qui est convenu, ma chère; et amenez ce jeune homme avec vous.
Mrs Struthers tendit à Archer une main cordiale.
—Excusez-moi, je ne peux pas retrouver votre nom; mais je suis sûre de vous avoir déjà rencontré. J'ai rencontré tout le monde, ici, à Paris, ou à Londres. Êtes-vous dans la diplomatie? Tous les diplomates viennent chez moi. Vous aussi, vous aimez la musique? Mon cher duc, ne manquez pas de l'amener.
Archer remercia et prit congé; il se sentait gêné comme un écolier. Au surplus, il ne regrettait pas que sa visite eût été interrompue par cette entrée inopinée: si seulement elle s'était produite un peu plus tôt, elle lui aurait épargné une dépense d'émotion bien inutile.
Dehors, il se rappela qu'il était à New-York et il eut l'impression que May Welland se rapprochait de lui. Il se dirigea vers sa fleuriste habituelle, pour envoyer à la jeune fille la corbeille de muguets qu'à sa grande confusion il avait oublié de commander le matin. Après avoir écrit un mot sur une carte, comme il attendait une enveloppe, il parcourut des yeux la boutique fleurie, et son regard fut attiré par un bouquet de roses jaunes. Il n'en avait jamais vues d'un jaune aussi doré, aussi lumineux. Son premier mouvement fut de les envoyer à May au lieu des muguets. Mais ces fleurs ne seyaient pas à la jeune fille: elles avaient quelque chose de trop riche, de trop fort, dans leur chaud éclat. Presque sans savoir ce qu'il faisait, dans une brusque saute d'humeur, Newland fit signe à la fleuriste de mettre les roses dans un long carton, et glissa une carte dans une seconde enveloppe, sur laquelle il inscrivit le nom de la comtesse Olenska. Puis, au moment de s'en aller, il retira la carte, laissa l'enveloppe vide sur la boîte.
—Portez-les tout de suite, fit-il, en désignant les roses.
X
Le lendemain, après le déjeuner, Archer put obtenir de May qu'elle vînt avec lui faire une promenade au Central Park. C'était un dimanche et, selon la vieille coutume de New-York, elle devait accompagner ses parents à l'église matin et après-midi; mais Mrs Welland ferma les yeux sur cette infraction aux usages, car, le matin même, elle avait obtenu de sa fille de se plier aux longues fiançailles qui permettraient de constituer un trousseau brodé à la main, et comptant le nombre de douzaines nécessaires.
Le temps était exquis. Le long du Mail, la voûte des branches dépouillées se dessinait sur un fond de lapis, au-dessus d'une couche de neige étincelante. Les couleurs de May s'avivaient dans le froid, comme celles d'un jeune érable à la première gelée. Archer, fier des regards qu'elle attirait, oubliait ses perplexités secrètes dans la joie de la regarder.
—C'est une sensation délicieuse de s'éveiller le matin en respirant l'odeur des muguets! dit-elle en souriant.
—Pardonnez-moi, si, hier, votre bouquet est arrivé en retard; je n'avais pas eu le temps de passer chez la fleuriste le matin, répondit-il.
—C'est la preuve que vous les choisissez vous-même chaque jour. Pour rien au monde je ne voudrais que votre bouquet arrivât toujours à la même heure, comme un professeur de piano, car je saurais alors que vous l'avez commandé d'avance une fois pour toutes. Ainsi avait fait Lawrence Lefferts, lorsqu'il s'est fiancé avec la pauvre Gertrude.
—Ça leur ressemble, dit Archer, enchanté de cette fine remarque.
Et il se sentit assez sûr de lui-même pour ajouter:
—Quand je vous ai envoyé des muguets hier, j'ai vu quelques belles roses jaunes, et je les ai fait porter à la comtesse Olenska. Ai-je bien fait?
—Comme c'est gentil! Cela lui fait tant de plaisir quand on pense à elle! Ce qui m'étonne, c'est qu'elle n'ait pas parlé de vos roses. Elle a déjeuné avec nous ce matin, et nous a dit que Mr Beaufort lui avait envoyé de magnifiques orchidées et que Mr van der Luyden avait fait venir pour elle de Skuytercliff toute une corbeille d'œillets. Il semble que ce soit nouveau pour elle de recevoir des fleurs. N'en envoie-t-on pas en Europe? Elle trouve que c'est une coutume charmante.
—Mes fleurs auront été éclipsées par celles de Beaufort! songea Archer, légèrement piqué. Puis il se souvint qu'il n'avait pas joint sa carte à l'envoi des roses, et regretta d'en avoir parlé. Il était sur le point de dire: «J'ai été voir votre cousine hier,» mais il hésita. Si Mme Olenska avait passé sa visite sous silence, mieux valait faire comme elle. Tout cela prenait un air de mystère qu'Archer n'aimait qu'à moitié. Pour changer de sujet, il se mit à parler de leur mariage, de leur avenir, et de l'obstination de Mrs Welland à prolonger le temps des fiançailles.
—Rappelez-vous qu'Isabelle et Reggie Chivers ont été fiancés deux ans, Grace et Thorley près d'un an et demi! Et puis, est-ce que nous ne sommes pas très bien comme nous sommes?
C'était la réponse classique de toute jeune fiancée. Archer s'en voulait de la trouver un peu puérile dans la bouche de May, qui avait près de vingt-deux ans. Et il se demandait à quel âge les femmes «bien élevées» commençaient à penser par elles-mêmes.
—Nous pourrions faire beaucoup mieux que d'attendre: être ensemble tout à fait, voyager.
La figure de la jeune fille s'illumina: elle avoua qu'elle adorait les voyages. Mais sa mère ne comprendrait pas qu'on pût désirer ne pas faire comme tout le monde.
—Mais ne pas faire comme tout le monde, c'est justement ce que je veux! insista l'amoureux.
—Vous êtes si original! dit-elle, avec un regard d'admiration.
Une sorte de découragement s'empara du jeune homme. Il sentait qu'il prononçait exactement toutes les paroles que l'on attend d'un fiancé, et qu'elle faisait toutes les réponses qu'une sorte d'instinct traditionnel lui dictait,—jusqu'à lui dire qu'il était original.
—Original? Nous sommes tous aussi pareils les uns aux autres que ces poupées découpées dans une feuille de papier plié. Ne pourrions-nous pas être un peu nous-mêmes, May?
Ils s'étaient arrêtés l'un en face de l'autre, excités par la discussion. May le regardait, les yeux brillant d'admiration.
—Mon Dieu! Vous voulez donc m'enlever?
—Je ne demande pas mieux!
—Comme vous m'aimez, Newland! Je suis si heureuse! Nous ne pouvons pourtant pas agir comme des amoureux de roman, dit-elle en riant.
—Pourquoi pas? Pourquoi pas?
Elle parut un peu contrariée de son insistance. Elle sentait très bien que ce qu'il voulait était impossible, mais visiblement elle ne trouvait pas de raison à lui opposer.
—Je ne suis pas assez forte pour discuter avec vous; mais ne serait-ce pas—comment dire?—«mauvais genre?» suggéra-t-elle doucement.
Elle avait conscience d'avoir énoncé l'argument sans réplique.
—Avez-vous si peur de paraître «mauvais genre?»
—Mais oui, j'en serais fâchée. Et vous aussi, ajouta-t-elle, légèrement piquée.
Il restait silencieux, frappant nerveusement le bout de sa bottine avec sa canne. Il sentait qu'après tout elle avait trouvé le vrai moyen de clore l'incident. Elle reprit, rassurée:
—Vous ai-je dit que j'avais montré ma bague à Ellen? Elle assure qu'elle n'a jamais vu une aussi jolie monture. Il n'y a rien de pareil rue de la Paix. Vous êtes tellement artiste, Newland!...
Le jour suivant, pendant qu'Archer, avant le dîner, fumait un cigare dans la bibliothèque, Janey vint le trouver. Archer, comme presque tous les jeunes gens de son monde, avait fait son droit, et avait maintenant un emploi dans l'étude d'un avocat distingué[1]. Il était revenu de l'étude ce jour-là d'assez mauvaise humeur, vaguement déprimé, et obsédé par l'idée que jusqu'à la fin de sa vie il ferait vraisemblablement toujours la même chose à la même heure, et dans le même cadre.
«Monotonie!... monotonie!...» soupira-t-il. Ce mot l'obsédait. En rentrant, ce soir-là, il ne s'était pas arrêté au cercle comme d'habitude. À la vue des grandes fenêtres derrière lesquelles les mêmes figures connues, coiffées des mêmes chapeaux haut-de-forme, se montraient toujours à la même heure, le courage lui avait manqué. Il devinait non seulement ce dont on parlait, mais comment chacun en parlait. Le duc de Saint-Austrey était naturellement le thème principal des conversations; et sans doute on ne manquerait pas d'épiloguer sur l'apparition, dans la Cinquième avenue, d'une demoiselle aux cheveux teints, dans un petit coupé jaune canari attelé de deux cobs noirs—et Beaufort en porterait la responsabilité. En effet, «ces personnes,» comme on les appelait dans le milieu de Mrs Archer, étaient rares à New-York, et aucune d'elles, jusqu'à présent, n'avait osé se montrer dans sa propre voiture. Aussi, la veille, le coupé jaune ayant croisé l'attelage de Mrs Lovell Mingott, celle-ci avait à l'instant même donné l'ordre à son cocher de rentrer. Dire que cela aurait aussi bien pu arriver à Mrs van der Luyden! se disaient les douairières en frissonnant d'horreur. Archer croyait entendre Lawrence Lefferts prophétisant la débâcle de la société...
Il leva brusquement la tête à l'entrée de sa sœur, puis, sans faire attention à elle, se replongea dans sa lecture. C'était le Chastelard de Swinburne, qu'on venait de lui envoyer de Londres.
Janey s'approcha du bureau chargé de livres, ouvrit un volume des Contes Drolatiques, fit la moue sur le vieux français et soupira:
—Quelles choses sérieuses tu lis!
Elle continuait à rôder autour de lui avec une mine mystérieuse; énervé par son mutisme, il finit par lui demander:
—Tu as quelque chose à me dire?
—Oui. Maman est très fâchée.
—Fâchée? Contre qui? À propos de quoi?
—Miss Sophie Jackson sort d'ici. Elle a dit que son frère viendrait après le dîner. Elle n'a pas voulu raconter grand'chose, son frère le lui a défendu; il veut nous donner tous les détails lui-même. Il est maintenant chez notre cousine van der Luyden.
—Pour l'amour du ciel, ma chère, de quoi s'agit-il? Il faudrait être le bon Dieu pour comprendre tes énigmes.
—Allons, Newland, ne plaisante pas; maman a déjà assez de chagrin que tu n'ailles pas à l'église.
Avec un geste agacé il se replongea dans son livre.
—Newland! Écoute donc. Ton amie Mme Olenska était à la soirée de Mrs Lemuel Struthers hier soir; elle y est allée avec le duc et Mr Beaufort.
À ce nom, une colère irraisonnée s'empara du jeune homme. Il affecta de rire:
—Et bien? Après? Je savais qu'elle comptait y aller.
Les yeux de Janey sortaient de leurs orbites.
—Comment? Tu le savais, et tu n'as pas essayé de l'empêcher, de l'avertir?
—L'empêcher? L'avertir?—Il rit de nouveau.—Et de quel droit? Ce n'est pas avec la comtesse Olenska que je suis fiancé!
Ces paroles lui sonnèrent étrangement aux oreilles.
—Tu te maries dans sa famille.
—Oh! la famille! la famille! railla-t-il.
—Newland! Est-ce que tu ne te soucies pas de la famille?
—Pas pour un hard!
—Ni de ce que pensera notre cousine van der Luyden?
—Pas pour un centime... si elle a des idées saugrenues de vieille fille.
—Mais, maman n'a pas des idées de vieille fille, dit sa sœur d'un air pincé.
Il aurait voulu crier: «Si! elle en a, et aussi les van der Luyden, et nous tous, dès que la réalité nous effleure.» Mais il vit le long et doux visage de Janey s'assombrir et il regretta la peine inutile qu'il venait de lui infliger.
—Tant pis pour la comtesse Olenska! Ne fais pas la sotte, ma petite Janey! Je ne suis pas le tuteur de la belle Ellen!
—Non; mais tu as demandé aux Welland d'avancer l'annonce de tes fiançailles, afin que nous puissions la soutenir, et c'est seulement pour faire plaisir à maman que la cousine Louisa l'a invitée à dîner.
—Eh bien! Quel mal y avait-il à l'inviter? C'était la plus jolie femme du salon; grâce à elle, le dîner a été un peu moins morne que ne le sont en général les banquets van der Luyden.
—Tu sais que cousin Henry l'a invitée pour te faire plaisir, que c'est lui qui a obtenu de notre cousine de la recevoir; et maintenant les voilà si bouleversés en apprenant qu'elle est allée chez Mrs Struthers, qu'ils retournent à Skuytercliff dès demain. Je crois, Newland, que tu feras bien de descendre au salon. Tu sembles ne pas comprendre ce que maman éprouve.
Newland trouva sa mère dans le salon, penchée sur son métier. Elle leva sur lui un regard troublé, et demanda:
—Janey t'a dit?
—Oui.—Il sourit.—Mais je ne trouve pas que ce soit très sérieux.
—Le fait d'avoir froissé nos cousins?
—Le fait qu'ils puissent se sentir froissés parce que la comtesse Olenska a été chez une femme qu'ils trouvent commune!
—Ils ne sont pas seuls de cet avis.
—Eh bien! oui, d'accord, elle est commune; mais on fait chez elle de la bonne musique, et ses réceptions du dimanche apportent une distraction à des gens qui meurent d'ennui.
—De la bonne musique? Tout ce que je sais, c'est qu'il y avait chez elle, dimanche dernier, une créature qui est montée sur la table, et qui a chanté des choses comme celles qu'on chante dans les endroits où tu vas à Paris. On a fumé, et bu du champagne.
—Eh bien, après? Tout cela est arrivé, et le monde continue à tourner.
—Je ne suppose pas, mon enfant, que tu défendes sérieusement la manière française de passer le dimanche?
—Je vous ai souvent entendu, maman, vous plaindre de la tristesse maussade des dimanches à Londres, quand nous y étions!
—New-York n'est ni Paris, ni Londres.
—Ah, fichtre non! soupira Archer.
—Tu veux dire sans doute que notre société est moins amusante que celle des villes d'Europe? Peut-être as-tu raison; mais nous sommes d'ici, et, quand on vient parmi nous, on doit respecter nos habitudes. Ellen Olenska surtout, puisqu'elle est revenue dans son pays pour échapper à la vie dissipée des sociétés plus brillantes.
Newland ne répondant pas, sa mère s'aventura à dire, après un moment de silence:
—Je vais mettre mon chapeau, et te demanderai de m'accompagner chez Louisa. Je veux la voir un instant avant le dîner.
Archer fronça le sourcil, mais elle insista, conciliante:
—J'ai pensé que tu pourrais lui expliquer ce que tu viens de me dire: que la société à l'étranger est différente, qu'on y est moins collet-monté, que la comtesse Olenska n'a peut-être pas cru froisser mes sentiments. Ce serait, tu sais, mon chéri, ajouta-t-elle avec une inconsciente habileté, dans l'intérêt même de Mme Olenska.
—Chère maman, je ne vois vraiment pas en quoi cette affaire nous regarde. Le duc a mené Mme Olenska chez Mrs Struthers? Le fait est qu'il était venu voir Mme Olenska avec Mrs Struthers. J'étais là. Si les van der Luyden veulent se disputer avec quelqu'un, le véritable coupable est sous leur toit.
—Se disputer?... Newland! Quelle expression! Notre cousin, se disputer? Et puis, le duc est un étranger, et leur hôte. Les étrangers ne connaissent pas nos habitudes. Comment les connaîtraient-ils? Tandis que la comtesse Olenska est une New-Yorkaise, et devrait avoir égard aux sentiments de New-York.
—Eh bien, puisqu'il leur faut une victime, je vous permets de leur livrer la comtesse Olenska, s'écria Archer. Je ne me soucie pas du tout de m'offrir en holocauste pour expier les crimes de Mme Olenska.
—Naturellement tu es tout entier du côté Mingott, répondit la mère d'un ton qui trahissait son irritation intérieure.
Le maître d'hôtel ouvrit les portières du salon et annonça: «Monsieur Henry van der Luyden.»
Mrs Archer piqua son aiguille et repoussa sa chaise d'un geste nerveux.
—Une autre lampe, ordonna-t-elle au domestique, pendant que Janey se penchait sur sa mère pour lui rajuster son bonnet de dentelle.
Mr van der Luyden apparut sur le pas de la porte, et Newland Archer s'avança pour le recevoir.
—Nous parlions justement de vous, mon cousin, dit-il.
Mr van der Luyden sembla déconcerté par ces paroles. Il retira son gant pour serrer la main des dames, et lissa son haut-de-forme avec un peu d'embarras, pendant que Janey avançait un fauteuil.
Archer continua en souriant:
—Et de la comtesse Olenska...
Mrs Archer pâlit.
—Une femme charmante! Je sors de chez elle, dit Mr van der Luyden, rasséréné.
Il s'assit, déposa ses gants et son chapeau à côté de son fauteuil, selon le vieil usage, et continua:
—Elle a un véritable don pour arranger les fleurs. Je lui avais envoyé quelques œillets de Skuytercliff, et j'ai été émerveillé de la façon dont elle les a groupés. Au lieu de les masser en gros bouquets comme notre jardinier-chef, elle les avait dispersés, je ne saurais pas dire comment. Le duc m'avait prévenu; il m'avait dit: «Allez voir avec quel goût elle a meublé son salon!» Et c'est vrai. J'aurais bien voulu lui mener Louisa, si le quartier n'était pas si bohème.
À vrai dire, poursuivit Mr van der Luyden, appuyant sur son pantalon gris sa main décolorée, alourdie par la grande bague du Patroon, à vrai dire, j'étais allé la remercier du mot charmant qu'elle m'avait écrit à propos de mes fleurs, et aussi,—mais ceci entre nous,—pour lui donner un avertissement amical sur l'inconvénient de se faire mener dans le monde par le duc. Je ne sais pas si vous en avez entendu parler.
Mrs Archer prit un air naïf:
—Le duc l'a-t-il menée dans le monde?
—Eh, oui! Vous savez ce que sont ces grands seigneurs anglais; tous les mêmes. Louisa et moi aimons beaucoup notre cousin, mais on ne peut s'attendre à ce que des gens habitués à la vie des cours tiennent compte de nos petites distinctions républicaines. Le duc va où il s'amuse.
Mr van der Luyden fit une pause, mais personne ne prit la parole.—Il l'a menée, paraît-il, hier soir chez Mrs Lemuel Struthers. Sillerton Jackson est venu tout à l'heure nous raconter cette sotte histoire, et Louisa en a été un peu troublée. J'ai pensé que le plus court serait d'aller tout droit chez Mme Olenska et de lui expliquer, très amicalement, ce que nous pensons à New-York. Il m'a semblé que je le pouvais sans indiscrétion, car le soir où elle a dîné chez nous, elle m'avait laissé entendre qu'elle accepterait mes conseils avec quelque gratitude. Et c'est ce qu'elle a fait.
Mr van der Luyden regarda autour de lui. À défaut d'un air de satisfaction que ne pouvait revêtir un visage aussi distingué, il eut un sourire de sereine bienveillance, que le visage de Mrs Archer se fit un devoir de refléter.
—Comme vous êtes bons tous les deux, mon cher Henry! Newland sera particulièrement touché de ce que vous avez fait là pour lui et la chère May.
Elle jeta un regard à son fils, qui dit aussitôt:
—Je vous suis très reconnaissant, mon cousin; mais j'étais sûr que Mme Olenska vous plairait.
Mr van der Luyden le regarda avec une extrême affabilité.
—Je n'invite jamais chez moi, mon cher Newland, les gens qui ne me plaisent pas. Je viens de le dire à Sillerton Jackson.—Puis, ayant jeté un coup d'œil à la pendule, il se leva et ajouta:—Mais Louisa m'attend. Nous dînons de bonne heure pour mener le duc à l'Opéra.
Quand les portières se furent refermées sur leur cousin, le silence tomba sur la famille Archer.
—Bonté du ciel! Que tout cela est romanesque! finit par s'écrier Janey.
Personne n'avait jamais su ce que voulaient dire ses brusques sorties, et sa famille avait depuis longtemps renoncé à y rien comprendre. Mrs Archer secoua la tête en soupirant.
—Espérons que tout tournera pour le mieux, dit-elle, d'un ton qui signifiait visiblement le contraire.—Newland, il faut que tu restes à la maison pour voir Sillerton Jackson quand il viendra ce soir. Je ne saurais vraiment que lui dire.
—Ma pauvre maman! Mais il ne viendra pas, dit son fils en riant, et en se penchant pour poser un baiser sur le front inquiet de sa mère.
XI
Environ quinze jours plus tard, Archer, assis, inoccupé et distrait, devant son bureau du cabinet «Letterblair, Lamson et Low,» avocats à la cour, fut demandé par Mr Letterblair.
Le vieux Mr Letterblair, le conseil accrédité de la haute société de New-York depuis trois générations, trônait derrière son bureau d'acajou en proie à une évidente perplexité. Le voyant caresser ses favoris blancs, passer ses doigts dans ses cheveux en broussaille au-dessus de ses gros sourcils froncés, son jeune associé le comparait, peu respectueusement, au médecin de famille auprès d'un malade dont les symptômes se refusent à tout diagnostic.
—Cher monsieur,—Mr Letterblair, très cérémonieux, disait toujours «monsieur» à son jeune associé,—je vous ai fait demander à propos d'une petite affaire, une affaire dont, pour le moment, je préfère ne pas parler à Mr Lamson ni à Mr Low. Il se renversa sur sa chaise, le front ridé.—Pour des raisons de famille, continua-t-il. Archer leva la tête.—La famille Mingott, dit Mr Letterblair, avec un sourire significatif et en s'inclinant. Mrs Manson Mingott m'a fait demander hier. Sa petite-fille, la comtesse Olenska, désire plaider en divorce contre son mari. Certains documents m'ont été remis.—Il s'arrêta et tapota sur son bureau.—En raison de vos projets d'alliance avec la famille, je voudrais vous consulter, étudier le cas avec vous, avant d'aller plus loin.
Archer sentit le sang lui monter au visage. Depuis sa visite à la comtesse Olenska, il ne l'avait vue qu'une fois, à l'Opéra, dans la loge des Mingott. Et, dans cet intervalle, l'image de la jeune femme s'était atténuée dans son esprit, tandis que May Welland y reprenait légitimement le premier plan. Il n'avait pas entendu parler du divorce de Mme Olenska depuis l'allusion faite en passant par Janey, et dont il n'avait tenu aucun compte. Théoriquement, il était presque aussi hostile que sa mère à l'idée du divorce et il en voulait à Mr Letterblair (sans doute poussé par la vieille Catherine Mingott) de se montrer ainsi disposé à le mêler à l'affaire. Les hommes de la famille étaient assez nombreux, et lui-même n'était pas encore un Mingott.
Il attendit que son chef continuât. Mr Letterblair ouvrit un tiroir et en tira une liasse de papiers.
—Si vous voulez parcourir ces documents?...
Archer s'en défendit:
—Excusez-moi, monsieur, mais précisément à cause de mes projets d'alliance, je préfère que vous consultiez Mr Low ou Mr Lamson.
Mr Letterblair parut surpris et légèrement froissé. Généralement un jeune associé ne rejetait par de telles ouvertures. Il s'inclina.
—Je respecte votre scrupule, monsieur; mais, dans le cas présent, je crois que la vraie délicatesse vous oblige à faire ce que je vous demande. La proposition, du reste, ne vient pas de moi, mais de Mrs Manson Mingott et de son fils. J'ai vu Lovell Mingott, et aussi Mr Welland; ils vous ont tous désigné.
Archer eut un mouvement d'irritation. Depuis quinze jours il s'était laissé porter par les événements. La beauté, le charme de May lui avaient fait oublier la pression des chaînes Mingott. Le commandement de la vieille Mrs Mingott lui rappela tout ce que le clan se croyait en droit d'exiger d'un futur gendre: il se rebiffa.
—C'est l'affaire de ses oncles.
—Ses oncles s'en sont occupés: la question a été examinée par la famille. Tous sont opposés au désir de la comtesse, mais elle tient ferme, et insiste pour avoir un avis juridique.
Le jeune homme gardait le silence. Il n'avait pas ouvert le paquet qu'il tenait toujours à la main.
—Est-ce qu'elle veut se remarier?
—On le suppose; mais elle le nie.
—Alors?
—Vous m'obligerez, Mr Archer, en parcourant d'abord ces papiers. Ensuite, quand nous aurons examiné la question ensemble, je vous dirai mon opinion.
Archer sortit, emportant à contre-cœur les documents. Depuis leur dernière rencontre, les circonstances l'avaient aidé à se libérer de la pensée de Mme Olenska. Les instants passés au coin de la cheminée les avaient amenés à une intimité momentanée, que l'arrivée du duc de Saint-Austrey, pilotant Mrs Lemuel Struthers, et si bien accueilli par la comtesse, avait interrompue assez à propos. Deux jours plus tard, Archer avait assisté à la comédie de la rentrée en grâce de la jeune femme auprès des van der Luyden. Il s'était dit, avec une pointe d'aigreur, qu'une femme, qui, par ses remerciements à propos d'un bouquet de fleurs, avait su toucher le vieux et important personnage qu'était Mr van der Luyden, n'avait nul besoin, ni des consolations, ni de l'appui moral d'un jeune homme d'aussi petite envergure que lui, Newland Archer.
Ces considérations ironiques rendaient quelque lustre aux ternes vertus domestiques. Impossible d'imaginer May Welland étalant ses affaires privées et répandant ses confidences parmi des étrangers! Jamais elle ne lui sembla plus fine et plus charmante que dans la semaine qui suivit. Il s'était même résigné aux longues fiançailles, depuis qu'elle avait trouvé à lui opposer un argument qui l'avait désarmé. «Vous savez que vos parents vous ont toujours cédé depuis votre enfance,» avait-il dit. Elle, avec son clair regard, lui avait répondu: «C'est bien pour cela qu'il me serait dur de leur refuser la dernière chose qu'ils aient à me demander, avant que je ne les quitte.» C'était la note du vieux New-York: c'était celle qu'il aimerait toujours à retrouver chez sa femme.
Les documents dont il prit connaissance ne lui apprirent pas grand'chose, mais le plongèrent dans un courant d'idées pénibles. C'était un échange de lettres entre l'avocat du comte Olenski et l'étude parisienne à laquelle la comtesse avait confié la défense de ses intérêts financiers. Il y avait aussi une courte lettre du comte à sa femme. Après l'avoir lue, Archer se leva, serra les papiers dans leur enveloppe et rentra dans le bureau de Mr Letterblair.
—Voici les lettres, monsieur. C'est entendu, je verrai la comtesse Olenska, dit-il, d'une voix nerveuse.
—Je vous remercie, Mr Archer. Êtes-vous libre ce soir? Venez dîner; nous causerons ensuite, pour le cas où vous voudriez voir notre cliente dès demain.
Newland Archer rentra directement chez lui. C'était une soirée d'une lumineuse transparence: une lune jeune et candide montait au-dessus des toits. Archer voulait imprégner son âme de cette pure splendeur, et ne parler à personne jusqu'au moment de son rendez-vous avec Mr Letterblair. Depuis la lecture des lettres, il avait compris qu'il fallait qu'il vît lui-même Mme Olenska, afin d'éviter que les secrets de la jeune femme ne fussent exposés devant d'autres. Une grande vague de compassion avait eu raison de son indifférence. Ellen Olenska se présentait à lui comme une créature malheureuse et sans défense, qu'il fallait, à tout prix, empêcher d'entreprendre une lutte dont elle ne sortirait que plus meurtrie.
Elle avait dit que Mrs Welland désirait qu'elle passât sous silence tout ce qu'il pouvait y avoir de «pénible» dans son passé.
L'innocence de New-York n'était-elle donc qu'une simple attitude? Sommes-nous des pharisiens? se demanda Archer. Pour la première fois, il fut amené à réfléchir sur les principes qui l'avaient jusque-là dirigé. Il passait pour un jeune homme qui ne craignait pas de se compromettre: son flirt avec cette pauvre petite Mrs Thorley Rushworth lui avait donné quelque prestige romanesque. Mais Mrs Rushworth était de la catégorie des femmes un peu sottes, frivoles, éprises de mystère: le secret et le danger d'une intrigue l'avaient plus intéressée que les mérites de celui qui avait été son amant. Newland avait beaucoup souffert de cette constatation: il y trouvait, maintenant, presque un soulagement. L'aventure, en somme, ressemblait à celles que les jeunes gens de son âge avaient tous traversées, et dont ils étaient sortis la conscience calme, convaincus qu'il y a un abîme entre les femmes qu'on aime d'un amour respectueux et les autres. Ils étaient encouragés dans cette manière de voir par leurs mères, leurs tantes et autres parentes: toutes pensaient comme Mrs Archer que, dans ces affaires-là, les hommes apportent sans doute de la légèreté, mais qu'en somme la vraie faute vient toujours de la femme.
Archer commença à soupçonner que, dans la vie compliquée des vieilles sociétés européennes, riches, oisives, faciles, les problèmes d'amour étaient moins simples, moins nettement catalogués. Il n'était sans doute pas impossible d'imaginer, dans ces milieux indulgents, des cas où une femme, sensible et délaissée se laisserait entraîner par la force des circonstances à nouer un de ces liens que la morale réprouve.
Arrivé chez lui, il écrivit un mot à la comtesse Olenska pour lui demander à quelle heure elle pourrait le recevoir le lendemain. Elle répondit que, partant le lendemain matin pour Skuytercliff, jusqu'au dimanche soir, elle ne pourrait l'attendre que le jour même; il la trouverait seule après-dîner. Archer sourit en pensant qu'elle finirait la semaine dans la majestueuse solitude de Skuytercliff, mais aussitôt après, il se dit que, là plus qu'ailleurs, elle souffrirait de se trouver parmi des gens résolument fermés à tout ce qui est «pénible.»
Il arriva à sept heures chez Mr Letterblair, heureux d'avoir un prétexte pour se rendre libre aussitôt après le dîner. Il s'était fait une opinion personnelle d'après les documents qui lui avaient été confiés, et il ne tenait pas spécialement à la communiquer à son chef. Mr Letterblair était veuf: ils dînèrent seuls dans une pièce sombre, sur les murs de laquelle on voyait des gravures jaunies représentant «La mort de Chatham» et «Le Couronnement de Napoléon.» Sur le buffet, entre de beaux coffrets cannelés du XVIIIe siècle, se trouvait une carafe de Haut-Brion et une autre du vieux porto des Lanning (don d'un client). Le prodigue Torn Lanning avait déconsidéré sa famille en vendant sa cave un an ou deux avant sa mort mystérieuse et suspecte à San Francisco. Ce dernier incident avait été moins humiliant pour les siens que la vente de sa cave.
Après un potage velouté aux huîtres, on servit une alose aux concombres, suivie d'un dindonneau entouré de beignets de maïs, auquel succéda un canard sauvage avec une mayonnaise de céleris et de la gelée de groseille. Mr Letterblair, qui déjeunait de thé et d'une sandwich, dînait copieusement et sans hâte; il insista pour que son hôte fît de même. La nappe enlevée, les cigares s'allumèrent, et Mr Letterblair, se renversant sur sa chaise, poussa le porto vers Archer. Chauffant son dos au feu, il dit:
—Toute la famille est contre le divorce, et je crois qu'elle a raison.
Archer se sentit immédiatement d'un avis opposé.
—Pourtant, si jamais un cas s'est présenté...
—Qu'y gagnerait-elle?... Elle est ici, il est là; l'Atlantique est entre eux. Elle ne retrouvera pas un dollar de plus que ce qu'il lui a rendu volontairement. Les clauses de cet abominable contrat français y ont mis bon ordre. À tout prendre, Olenski a agi généreusement. Il pouvait la renvoyer sans un sou.
Le jeune homme le savait: il resta silencieux.
—Il paraît, cependant, continua Mr Letterblair qu'elle n'attache pas d'importance à l'argent; alors, comme le dit la famille, pourquoi ne pas laisser les choses comme elles sont?
Quand Archer était arrivé chez Mr Letterblair il était en parfait accord de vues avec lui; mais, dans la manière dont ce vieillard égoïste, bien nourri, suprêmement indifférent, exposait la question, il croyait entendre la voix pharisaïque de la société, ne songeant qu'à se barricader contre tout ce qui pouvait être «pénible.»
—Il me semble que c'est à la comtesse Olenska de décider, dit-il sèchement.
—Hum!... Avez-vous pensé aux conséquences, si elle se décidait pour le divorce?
—Vous voulez dire la menace de son mari?... De quel poids peut-elle être?... Simple vengeance d'un mauvais drôle.
—S'il se défendait sérieusement, il pourrait sortir des choses pénibles.
—Pénibles!... dit Archer avec ironie.
Mr Letterblair le regarda d'un air étonné et le jeune homme, renonçant à faire comprendre sa pensée, acquiesça par un signe de tête, pendant que son chef continuait:
—Un divorce est toujours une chose pénible. Vous en convenez?
—En effet... dit Archer.
—Alors, je compte sur vous, les Mingott comptent sur vous, pour user de votre influence sur Mme Olenska et la détourner de ce projet.
Archer hésita.
—Je ne puis m'engager avant d'avoir vu la comtesse Olenska.
—Mr Archer, je ne vous comprends pas. Voulez-vous vous marier dans une famille qui est sous le coup d'un scandale?
—Je ne vois pas que mon mariage ait rien à faire là-dedans.
Mr Letterblair déposa son verre de porto et regarda son jeune associé d'un air inquiet. Archer comprit que Mr Letterblair allait peut-être lui retirer l'affaire. Mais maintenant que la cause lui avait été confiée, il prétendait la garder; et il s'appliqua à rassurer le méthodique vieillard qui représentait la conscience légale des Mingott.
—Vous pouvez être sûr, monsieur, que je ne m'avancerai pas avant de vous en avoir référé. Je voulais seulement dire que je préférerais réserver mon jugement jusqu'à ce que j'aie entendue Mme Olenska.
Mr Letterblair approuva de la tête une discrétion digne de la meilleure tradition de New-York, et le jeune homme, prétextant un engagement, prit congé.
XII
La coutume de faire des visites le soir, après le dîner, prévalait encore à New-York, malgré la jeune coterie de gens chic qui la trouvait ridicule. Comme il descendait lentement la Cinquième Avenue, Archer remarqua, dans la grande voie déserte, une file de voitures qui stationnaient devant la maison des Reggie Chivers; il se souvint qu'ils donnaient ce soir-là un dîner en l'honneur du Duc. Traversant Washington Square il vit un monsieur âgé, en pardessus et cache-nez, monter un perron et disparaître dans un vestibule éclairé: c'était le vieux Mr du Lac qui allait voir ses cousins Dagonet. Ensuite il aperçut, au tournant de la Dixième Rue, Mr Samson, de son étude, qui allait rendre visite aux vieilles Misses Lanning. Un peu plus loin, dans la Cinquième Avenue, Beaufort se montra sur le pas de sa porte, vivement silhouetté par la lumière de l'antichambre. Il monta dans son coupé et partit dans une direction mystérieuse. Ce n'était pas un soir d'Opéra, personne ne recevait: donc la sortie de Beaufort devait être clandestine. Archer évoqua aussitôt une petite maison située au delà de Lexington Avenue, qui s'était récemment ornée de rideaux enrubannés et de caisses fleuries. Devant la porte nouvellement repeinte, on voyait souvent stationner le coupé jaune serin de Miss Fanny Ring.
Au delà de la glissante pyramide qui composait le monde de Mrs Archer s'étendait la région hétéroclite où vivaient des artistes, des musiciens et des «gens qui écrivent.»—Ces échantillons épars de l'humanité n'avaient jamais essayé de s'amalgamer avec la société. En dépit de leurs originalités on les disait pour la plupart dignes d'estime; mais ils préféraient rester entre eux. Medora Manson, dans ses jours de prospérité, avait fondé un «salon littéraire;» mais il s'était éteint de lui-même, faute de gens de lettres pour le fréquenter.
D'autres avaient fait la même tentative. Chez Mrs Blenker, femme bouillonnante et bavarde, et mère de trois filles à sa ressemblance, on rencontrait le grand acteur tragique Edwin Booth, Adelina Patti, William Winter le critique dramatique, l'acteur anglais George Rignold, des éditeurs, des critiques littéraires et musicaux. Mrs Archer et son groupe éprouvaient une certaine timidité vis à vis de ces personnes. Elles étaient d'espèce particulière, difficiles à classer; on ne connaissait pas l'arrière-plan de leurs vies et de leurs esprits. La littérature et les arts étaient hautement appréciés dans l'entourage des Archer; et Mrs Archer s'évertuait toujours à expliquer à ses enfants combien la société était plus agréable à l'époque où elle comprenait des gens de lettres comme Washington Irving, Fitz Greene Halleck et l'auteur de The Culprit Fay. Les plus célèbres auteurs de cette génération avaient été des «gentlemen.» Peut-être les inconnus qui leur avaient succédé étaient-ils d'aussi honnêtes gens; mais leur origine, leur tenue, leurs tignasses incultes, leurs relations avec les acteurs et les chanteurs, empêchaient de les classifier d'après le critérium du vieux New-York.
—Quand j'étais jeune fille, disait Mrs Archer, nous connaissions tous les gens qui habitaient entre la Batterie et Canal Street. Les gens qu'on connaissait étaient seuls à avoir leur voiture: rien n'était plus facile que de situer quelqu'un. Maintenant, on ne sait plus,—et on aime autant ne pas savoir.
Peu embarrassée de préjugés, indifférente aux fines distinctions sociales, la vieille Mrs Mingott aurait pu relier les deux milieux; mais elle n'ouvrait jamais un livre, ne regardait jamais un tableau; et la musique lui rappelait seulement les soirées de gala aux Italiens, à l'époque de ses triomphes aux Tuileries. Beaufort aussi, qui la valait en audace, aurait pu essayer de combler le fossé; mais ses salons somptueux, ses laquais en culottes, intimidaient la race artistique. De plus, aussi peu cultivé que Mrs Mingott, il considérait les écrivains comme des pourvoyeurs salariés, préposés au plaisir des riches, et son opinion n'avait jamais été mise en question par quelqu'un d'assez riche pour l'influencer.
Newland Archer avait toujours accepté cet état de choses comme faisant partie de la structure de son univers. Il savait qu'il y avait, dans la vieille société européenne, des milieux où les peintres, les poètes, les romanciers, les hommes de science, et même les grands acteurs, étaient aussi recherchés que des princes. Il aimait à se figurer quel avait dû être le plaisir de vivre dans des salons où l'on s'entretenait avec ses auteurs favoris: Thackeray, Browning, William Morris, Mérimée (dont les Lettres à une Inconnue étaient un de ses livres préférés). Mais, à New-York, quel rêve irréalisable! Archer connaissait personnellement la plupart des écrivains, musiciens et peintres de sa ville natale. Il les rencontrait au Century Club, ou dans les petits cercles littéraires et musicaux qui commençaient à naître. S'il les voyait avec plaisir dans ces milieux-là, il n'en était pas de même chez les Blenker, où ils se trouvaient mêlés à des femmes du monde aussi ferventes que mal fagotées, qui les exhibaient comme des curiosités. Même après ses conversations les plus intéressantes avec Ned Winsett, Archer gardait l'impression que, si son monde à lui était bien restreint, le leur l'était encore davantage, et que le seul moyen de les élargir l'un et l'autre serait d'arriver à les fondre.
Tout en réfléchissant ainsi, il essayait de se figurer le milieu où la comtesse Olenska avait vécu, avait souffert, avait aussi, peut-être, goûté de mystérieuses joies. Comme elle avait ri en lui racontant que sa grand'mère Mingott et les Welland s'opposaient à son installation dans un quartier bohème abandonné aux «gens qui écrivent!» En réalité, ce que sa famille désapprouvait, c'était l'originalité d'aller habiter un quartier si peu élégant; mais cette nuance lui échappait, et elle pensait que la littérature était considérée comme compromettante.
Elle, au contraire, n'en avait pas peur, à en juger par les livres qu'on voyait épars dans son salon (à New-York, on ne laissait pas traîner de livres dans un salon). La plupart de ces livres étaient des romans, mais qui avaient cependant éveillé l'attention d'Archer par des noms nouveaux: Paul Bourget, Huysmans, les frères de Goncourt. Il pensait à tout cela en approchant de la porte de Mme Olenska. Il sentait qu'elle était femme à changer en lui toute l'échelle des valeurs, et comprit qu'il serait forcé de se mettre à des points de vue incroyablement nouveaux s'il voulait lui être utile dans ses difficultés présentes.
Nastasia ouvrit la porte en souriant d'un air mystérieux. Sur le banc de l'antichambre étaient posés une pelisse de zibeline, un claque marqué aux initiales «J. B.» et un foulard de soie blanche. Ces élégants articles appartenaient indiscutablement à Julius Beaufort.
Archer était furieux, si furieux qu'il fut sur le point de griffonner un mot sur sa carte et de s'en aller; mais il se rappela qu'en écrivant à Mme Olenska il avait, par excès de discrétion, omis de lui dire qu'il désirait la voir seule. Il ne devait donc s'en prendre qu'à lui si elle avait du monde. Il entra dans le salon, résolu à faire sentir à Julius Beaufort que sa présence était inopportune, et à rester le dernier.
Le banquier se tenait debout devant le feu. Derrière lui, deux candélabres de cuivre, garnis de cierges en cire jaunâtre, retenaient la broderie ancienne dont s'ornait la cheminée. Beaufort plastronnait, les épaules effacées, le poids du corps portant sur un de ses grands pieds, et regardait, en souriant, leur hôtesse assise sur un canapé près de la cheminée. Une table couverte de fleurs formait paravent derrière le canapé; et sur le fond d'orchidées et d'azalées, que Newland reconnut pour venir des serres de Beaufort, Mme Olenska se tenait à demi étendue, la tête appuyée sur sa main, laissant voir, par une large manche ouverte, un bras nu jusqu'au coude.
L'usage voulait que les dames qui recevaient le soir portassent de «simples robes de dîner,» c'est-à-dire une armure de soie baleinée, légèrement décolletée, avec des ruches de dentelles remplissant l'échancrure du corsage et des manches étroites découvrant tout juste assez de poignet pour laisser voir un bracelet en or étrusque ou un lien de velours noir. Mais Mme Olenska, insoucieuse de la tradition, était vêtue d'un long fourreau de velours rouge, bordé autour du cou d'une haute fourrure noire. Archer se rappela avoir vu, lors de son dernier séjour à Paris, un portrait du nouveau peintre Carolus Duran (dont les tableaux faisaient sensation au Salon), qui représentait une dame audacieusement habillée d'une robe fourreau, le cou niché dans la fourrure. Il y avait quelque chose de pervers et de provocant dans l'idée de porter des fourrures en plein salon surchauffé, et dans la combinaison d'un cou emmitouflé avec des bras nus; mais, sans conteste, l'effet était agréable.
—Seigneur!... Trois jours entiers à Skuytercliff!... disait Beaufort de sa forte voix sarcastique, comme Archer entrait. Vous ferez bien d'emporter vos fourrures, et votre boule d'eau chaude aussi.
—Comment! la maison est si froide?... demanda-t-elle, tendant sa main gauche à Archer, qui eut l'impression qu'elle s'attendait à ce qu'il la baisât.
—Non, mais la bonne dame l'est! dit Beaufort en saluant négligemment le jeune homme par un signe de tête.
—Moi, je la trouve si aimable! Elle est venue m'inviter elle-même. Grand'mère dit que je ne dois pas manquer d'y aller.
—Grand'mère le dit, c'est tout naturel. Mais moi je dis que c'est une honte que vous manquiez le petit souper que j'ai arrangé pour vous chez Delmonico, dimanche prochain, avec Campanini, Scalchi, et un tas de gens amusants.
—Ah!... Je suis bien tentée!... À part la dernière soirée de Mrs Struthers, je n'ai pas rencontré un seul artiste depuis que je suis ici.
—Quel genre d'artistes voulez-vous dire?... Je connais un ou deux peintres, de charmants garçons que je peux vous amener si vous le permettez, dit vivement Archer.
—Des peintres?... Y a-t-il des peintres à New-York?... demanda Beaufort, d'un ton qui impliquait que, puisqu'il n'achetait pas leurs peintures, les peintres n'existaient pas.
Mme Olenska répondit à Archer avec son sourire grave:
—Ce serait charmant; mais je pensais à des artistes dramatiques, à des chanteurs, des acteurs, des musiciens. La maison de mon mari en était toujours pleine.
Elle prononça les mots «mon mari» comme s'ils ne rappelaient aucun souvenir douloureux, et d'une voix qui paraissait presque soupirer sur les délices perdues de sa vie conjugale. Archer se demandait si c'était la légèreté ou la dissimulation qui lui permettait de faire si aisément allusion à un passé dont elle cherchait, au moment même, à s'émanciper au risque de perdre sa réputation.
—Je trouve, continua-t-elle, que l'imprévu ajoute au plaisir. C'est peut-être une erreur que de voir les mêmes personnes tous les jours.
—C'est bien ennuyeux en tout cas!... New-York meurt d'ennui! bougonna Beaufort. Et quand j'essaie de l'animer pour vous, vous me lâchez!... Écoutez! Pensez-y!... Nous ne pouvons rien arranger après dimanche, car Campanini part la semaine prochaine pour chanter à Baltimore et Philadelphie. J'ai un salon particulier, et un piano Steinway, et ils feront de la musique toute la nuit.
—Comme ce serait délicieux!... Puis-je réfléchir, et vous écrire demain?
Elle parlait en souriant, mais il y avait dans le ton de ses paroles une imperceptible invite à prendre congé. Beaufort s'en rendit compte; mais, n'étant pas habitué à être éconduit, il resta devant elle, un pli obstiné entre les yeux.
—Pourquoi pas maintenant?
—C'est trop grave pour se décider comme cela, à cette heure tardive.
—Vous trouvez qu'il est tard?
Elle répondit froidement:
—Oui, parce que j'ai encore à parler affaires avec Mr Archer.
—Ah! dit Beaufort d'un ton cassant.
Il eut un léger mouvement d'épaules, prit la main de la jeune femme, qu'il baisa avec aisance, et, s'adressant à Archer du pas de la porte:
—Newland, si vous pouvez persuader à la comtesse de rester en ville, vous êtes du souper, c'est entendu.
Puis il partit de son pas lourd et arrogant.
Archer se figura que Mr Letterblair avait prévenu Mme Olenska de sa visite; la première question que lui adressa la jeune femme le détrompa:
—Vous connaissez des peintres, alors?... Vous vivez dans leur milieu?
—Pas précisément. Les arts ici ne sont pas un milieu. On les tient plutôt en marge.
—Vous aimez beaucoup les arts?
—Beaucoup... Quand je vais à Paris ou à Londres, je ne manque pas une exposition... J'essaie de me tenir au courant.
Elle regarda le bout de la petite bottine de satin qui sortait de ses longues draperies.
—Je les aimais beaucoup aussi... Ils remplissaient ma vie... Mais je veux essayer de ne plus y penser... Je veux rompre tout à fait avec ma vie passée; devenir comme tout le monde ici.
Archer rougit.
—Vous ne serez jamais comme tout le monde.
—Ne dites pas cela!... Si vous saviez combien j'ai horreur d'être différente!
Penchée en avant, le masque tragique, elle sembla perdue dans quelque rêverie lointaine.
—Je veux tout oublier, répéta-t-elle.
—Je sais; Mr Low me l'a dit.
—Ah?
—C'est pour cela que je suis venu...
Elle parut un peu surprise, mais sa figure s'éclaira:
—Ainsi, je puis vous parler de mon affaire, au lieu d'en parler à Mr Low?... Ce sera tellement plus facile!
L'intonation de la jeune femme le toucha et il prit confiance. Il comprit qu'elle n'avait prétexté une conversation d'affaires que pour congédier Beaufort, et d'avoir fait congédier Beaufort était pour lui presqu'un triomphe.
—Je suis venu pour que nous en parlions, reprit-il.
La comtesse Olenska restait silencieuse, la tête appuyée sur un bras, le visage pâle, comme éteint par le rouge éclatant de sa robe. Archer fut touché de son expression pathétique, d'autant plus touchante que la jeune femme avait complètement perdu son air d'aisance et de domination.
«Maintenant, nous arrivons aux dures réalités,» pensa-t-il, éprouvant le même recul instinctif qu'il avait si souvent critiqué chez sa mère et chez ses contemporaines. Qu'il avait peu l'expérience de ces situations anormales! Leur vocabulaire même était inusité pour lui et semblait n'appartenir qu'au roman ou au théâtre. Devant ce qui se préparait, il se sentait aussi gauche et embarrassé qu'un petit garçon.
Après un silence Mme Olenska s'écria brusquement:
—Je veux être libre!... Je veux que tout le passé soit effacé!
—Je comprends votre désir.
Le visage de la jeune femme s'anima:
—Alors vous m'aiderez?
—D'abord, hésita-t-il... peut-être aurais-je besoin d'en savoir un peu plus.
Elle sembla surprise.
—Vous savez ce qu'était mon mari... ce qu'était ma vie avec lui?
Il fit un signe d'assentiment.
—Eh bien, alors... que faut-il de plus?... De telles choses sont-elles tolérées ici?... Je suis protestante; notre église ne défend pas le divorce dans un cas comme le mien...
—Non, certainement.
Tous deux retombèrent dans le silence. La lettre du comte Olenski était entre eux comme un spectre. Cette lettre n'avait qu'une demi-page, et n'était, comme Archer l'avait dit à Mr Low, qu'une vague accusation de coquin exaspéré. Mais quelle part de vérité enfermait-elle? Seule la femme du comte Olenski aurait pu le lui dire.
—J'ai parcouru les documents que vous avez remis à Mr Letterblair, dit-il enfin.
—Eh bien... peut-on rien voir de plus abominable?
—Non, certes.
Elle changea légèrement de position, abritant ses yeux avec sa main.
—Vous savez sans doute, continua Archer, que si votre mari veut se défendre comme il vous en menace...
—Eh bien?...
—Il peut dire des choses—des choses qui pourraient être désagréables pour vous, les dire publiquement. Elles risqueraient de courir le monde, de vous blesser, si...
—Si? dit-elle dans un souffle.
—Je veux dire: si peu fondées qu'elles soient.
Elle garda longtemps le silence, si longtemps que ne voulant pas fixer les yeux sur son visage, qu'elle abritait toujours, Archer eut le temps d'imprimer dans son esprit la forme exacte de son autre main, celle qui reposait sur son genou, et tous les détails des trois bagues qu'elle portait. Parmi ces bagues, il remarqua qu'il n'y avait pas d'alliance.
—Mais ses accusations, même publiques, quel mal pourraient-elles me faire ici?
Il fut près de s'écrier: «Ma pauvre enfant! plus de mal ici qu'ailleurs!» Mais il répondit, d'un ton qui résonna à ses oreilles comme la voix de Mr Letterblair:
—La société de New-York est un monde bien petit auprès de celui où vous avez vécu... et il est mené, ce petit monde, par quelques personnes qui ont... des idées un peu arriérées... Nos idées sur le mariage et le divorce tout particulièrement... Notre législation favorise le divorce... nos habitudes sociales ne l'admettent pas.
—En aucun cas?
—Elles ne l'admettent pas, si une femme, même calomniée, même irréprochable, à la moindre apparence contre elle, si elle s'est exposée à la critique en prenant une attitude qui ne rentre pas dans les conventions habituelles, si sa conduite prête à des insinuations...
La comtesse Olenska baissait la tête: Archer attendit, espérant un éclair d'indignation, tout au moins une brève parole de dénégation... Rien ne vint. Une petite pendule de voyage ronronnait; une bûche se brisa, faisant jaillir une gerbe d'étincelles; toute la chambre, calme et immobile, semblait attendre en silence avec Archer.
—Oui, murmura-t-elle enfin, c'est ce que ma famille me dit.
—Il tressaillit légèrement.—«Notre» famille, corrigea-t-elle, et Archer rougit.
—Car vous serez bientôt mon cousin.
—Je l'espère.
—Et vous partagez leur point de vue?
Archer se leva, marcha dans la chambre, fixa un regard vague sur les tableaux accrochés sur le vieux damas rouge, et revint près d'elle d'un pas indécis. Comment pouvait-il dire: «Oui... Si ce que votre mari avance est vrai ou si vous n'avez pas un moyen de le réfuter.»
—Vous le partagez? insista-t-elle, comme il hésitait encore.
Il regarda le feu:—Franchement, que gagneriez-vous qui pût compenser la possibilité, la certitude d'être mal vue de tout le monde?
—Mais... ma liberté: n'est-ce rien?
Au même instant, une pensée traversa l'esprit d'Archer comme un jet de lumière. L'accusation de la lettre était-elle fondée, Ellen espérait-elle épouser le complice de sa faute? Comment lui dire, si elle caressait ce projet, que les lois de l'État s'y opposaient formellement? Le simple soupçon qu'elle pût avoir cette pensée lui durcissait le cœur.
—N'êtes-vous pas libre?... Que peut-on contre vous? Mr Letterblair m'a dit que la question financière était réglée.
—Oui, dit-elle avec indifférence.
—Alors, est-ce que cela vaut la peine de risquer des choses infiniment désagréables et douloureuses?... Pensez aux journaux, à leurs vilenies... C'est stupide, c'est injuste; mais comment changer la société?
—En effet, acquiesça-t-elle, mais d'une voix si faible et si désolée qu'il sentit soudain le remords de ses mauvaises pensées.
—L'individu, dans ces cas-là, est presque toujours sacrifié à l'intérêt collectif; on s'accroche à toute convention qui maintient l'intégrité de la famille, protège les enfants, s'il y en a, divaguait-il, déversant le stock de phrases qui lui venait aux lèvres dans son intense désir de couvrir l'affreuse réalité que le silence de la jeune femme semblait avoir mise à nu. Puisqu'elle ne voulait pas, ou ne pouvait pas, dire le seul mot qui aurait éclairci l'horizon, le désir d'Archer était de ne pas lui laisser deviner qu'il avait pénétré son secret. Mieux valait se tenir à la surface, à la manière prudente du vieux New-York, que de risquer de découvrir une blessure qu'il ne pouvait guérir.
—C'est mon devoir, continua-t-il, de vous aider à voir la situation comme les personnes qui vous aiment le plus: les Mingott, les Welland, les van der Luyden, tous vos amis et vos parents... Si je ne vous disais pas comment ils la jugent, ce ne serait pas loyal de ma part.—Il parlait avec insistance, dans son ardeur à remplir ce silence béant.
Elle répondit lentement:
—Non, ce ne serait pas loyal.
Le feu s'était réduit en cendres, et une des lampes se mit à baisser. Mme Olenska se leva, la remonta, et revint près de la cheminée, mais sans se rasseoir. En restant debout, elle semblait signifier qu'ils n'avaient plus rien à se dire; Archer se leva aussi.
—Je ferai ce que vous désirez, dit-elle brusquement.
Le sang monta au front d'Archer. Déconcerté par la soudaineté de son triomphe, il s'empara maladroitement des deux mains de la jeune femme:
—Je... Je voudrais tant vous aider!...
—Mais c'est bien ce que vous faites... Bonsoir, mon cousin.
Il posa ses lèvres sur les mains glacées de la jeune femme. Mais elle les retira. Archer endossa son pardessus et se plongea dans la nuit d'hiver, la tête bouillonnante de toute l'éloquence qu'il n'avait pas dépensée.
XIII
La salle était bondée au théâtre Wallack.
On jouait The Shaughraun, avec Dion Boucicault dans le premier rôle, Harry Montague et Ada Dyas dans les rôles des amoureux. La réputation de l'admirable troupe anglaise était à son apogée, et The Shaughraun faisait toujours salle comble. Au paradis, l'enthousiasme était sans borne; dans les fauteuils et dans les loges, on souriait un peu des sentiments rebattus et des situations sensationnelles, mais on ne s'en amusait pas moins.
Un épisode, surtout, ravissait la salle: c'était celui où Harry Montague, après une scène douloureuse et presque muette, disait adieu à Ada Dyas. L'actrice se tenait près de la cheminée, regardant le feu. Elle était vêtue d'une robe de cachemire gris, qui moulait sa taille et tombait en longs plis jusqu'à ses pieds. Autour du cou, elle portait un ruban de velours noir, dont les bouts pendaient en arrière. Lorsque le jeune homme la quittait, elle restait, les bras appuyés sur la cheminée, la tête dans les mains. Arrivé sur le pas de la porte, Harry Montague s'arrêtait pour la regarder encore; puis il revenait, prenait un des bouts du ruban de velours, le portait à ses lèvres et quittait la pièce sans que la jeune femme eût fait un mouvement. Le rideau tombait sur cet adieu muet.
C'était pour cette scène que Newland Archer aimait revoir The Shaughraun. Il trouvait admirables les adieux de Montague et d'Ada Dyas; cela lui rappelait ses meilleurs souvenirs de Bressant et de Croisette à Paris, ou de Madge Robertson et Kendall à Londres. Dans leur douleur inexprimée, ces adieux le remuaient autrement que les accents les plus pathétiques des comédiens en renom.
Ce soir-là, cette petite scène lui parut spécialement poignante; elle évoquait le congé qu'il avait pris de Mme Olenska après leur entretien confidentiel, quelque dix jours auparavant.
Et pourtant, il y avait aussi peu de ressemblance entre les situations qu'entre les personnes. Newland ne prétendait guère à la beauté romantique du jeune acteur anglais, et Miss Dyas était une grande femme aux cheveux roux, dont la haute stature et la figure plutôt laide ne rappelaient en rien la grâce plaintive d'Ellen Olenska. Archer et Mme Olenska n'étaient pas davantage deux amoureux désolés qui se séparent en silence, mais un avocat et sa cliente se disant au revoir après une conversation d'où celui-ci remportait sur le cas de celle-là l'impression la plus douteuse. Où donc était l'analogie qui faisait battre le cœur du jeune homme? Était-il au pouvoir de Mme Olenska de suggérer des possibilités tragiques et troublantes? La jeune femme, avec son passé mystérieux et exotique, semblait née pour le drame et la passion. Archer avait toujours pensé que le hasard et les circonstances ne jouent qu'une faible part dans la destinée de chacun de nous; les êtres sont menés par leur nature: chez Mme Olenska la nature allait au dramatique, Archer le sentait. La tranquille, presque passive jeune femme, était comme vouée à une vie hasardeuse, quelque peine qu'elle prît pour l'éviter ou s'en éloigner. C'était précisément son calme résigné qui permettait de deviner l'orage devant lequel elle avait fui. Les choses qu'elle acceptait comme naturelles donnaient la mesure de celles contre lesquelles elle se révoltait.
Archer l'avait quittée avec la conviction que l'accusation du comte Olenski n'était pas sans fondement. Le personnage mystérieux qui figurait dans le passé de Mme Olenska, le «secrétaire du comte» disait le document, avait sans doute reçu sa récompense après l'avoir aidée dans sa fuite. La vie à laquelle elle avait voulu échapper était intolérable. Elle était jeune, elle avait peur, elle était désespérée. Avait-elle été reconnaissante à son sauveur? Cette gratitude la mettait, aux yeux de la loi et du monde, de pair avec son abominable mari. Archer le lui avait expliqué, comme son devoir le voulait, ajoutant qu'à New-York, si les cœurs étaient simples et bons, elle ne devait cependant pas sur ce chapitre escompter leur indulgence.
Il avait trouvé infiniment pénible de constater la facilité avec laquelle elle avait accepté sa décision. La faiblesse qu'elle avait tacitement avouée la mettait à la merci de Newland; il se sentait attiré vers elle par d'obscurs sentiments de jalousie et de pitié. Il était heureux que ce fût à lui qu'elle eût révélé son secret, plutôt que de le confier à la froide enquête de Mr Letterblair, ou à la curiosité embarrassée des siens. Il se chargea du soin de faire savoir à la famille, qu'ayant reconnu l'inutilité de ses démarches, elle avait renoncé au divorce; et tous s'empressèrent de ne plus penser aux choses «pénibles» dont ils avaient été menacés.
—J'étais sûre que Newland arrangerait cela, disait Mrs Welland en parlant de son futur gendre: et la vieille Mrs Mingott, qui avait convoqué Archer pour un entretien confidentiel, lui avait fait ses compliments, en ajoutant:
—La petite sotte! Je lui avais bien dit que c'était une bêtise: vouloir se faire passer pour Ellen Mingott, devenir une sorte de vieille fille, quand elle a la chance d'être mariée et comtesse!
La scène d'amour entre les acteurs avait rappelé, avec une telle acuité, au jeune homme, sa dernière conversation avec Mme Olenska que, lorsque le rideau tomba sur la séparation des deux amants, il sentit les larmes lui monter à la gorge et il se leva pour quitter le théâtre.
En se retournant, il aperçut la jeune femme dont il avait l'esprit rempli, assise dans une loge avec les Beaufort et d'autres invités. Depuis leur dernière entrevue, il avait évité de la rencontrer; mais comme Mrs Beaufort, le reconnaissant, lui faisait un petit signe d'invitation, il fut obligé de se rendre dans la loge.
Les hommes lui firent place, et après quelques mots échangés avec Mrs Beaufort, qui tenait à montrer sa beauté, mais non à causer, Archer alla s'asseoir derrière Mme Olenska. Mr Jackson, installé près de Mrs Beaufort, lui faisait, à demi-voix, le récit de la soirée du dimanche précédent chez Mrs Lemuel Struthers (quelques personnes disaient qu'on y avait dansé). Mrs Beaufort écoutait ce minutieux récit avec son impeccable sourire, la tête tournée de façon à être vue de profil par les fauteuils d'orchestre. Mme Olenska se retourna vers Archer et lui dit à voix basse:
—Croyez-vous qu'il lui enverra un bouquet de roses jaunes demain matin?
Archer rougit et son cœur battit violemment. Il n'était allé que deux fois chez Mme Olenska et chaque fois il lui avait envoyé un bouquet de roses jaunes, mais sans y joindre de carte. Elle n'avait jusqu'alors fait aucune allusion aux fleurs, et ne semblait pas soupçonner leur provenance. Maintenant, non seulement elle y faisait une allusion, mais elle l'associait à la tendre séparation des amants de la scène: Newland en fut ému et troublé.
—Je m'en allais pour emporter le souvenir de cette scène, dit-il.
À sa grande surprise, il vit pâlir la jeune femme. Elle porta les yeux sur la jumelle de nacre que tenaient ses mains finement gantées, et dit après un silence:
—Que faites-vous pendant l'absence de May?
—Je m'absorbe dans mon travail, répondit-il, un peu froissé de la question.
Selon une habitude prise depuis longtemps, les Welland étaient partis la semaine précédente pour Saint-Augustin, dans la Floride, où ils passaient la fin d'hiver. Mr Welland était convaincu qu'il avait les bronches délicates. C'était un homme de nature douce et silencieuse: il n'avait pas d'opinions personnelles, mais, en revanche, il avait des habitudes. Nul ne devait y contrevenir: sa femme et sa fille étaient donc obligées de l'accompagner dans le midi. Il fallait que partout où il allait, il retrouvât son milieu habituel: sans Mrs Welland, il n'aurait su ni trouver ses brosses ni se procurer des timbres.
Tous les membres de cette famille s'adoraient entre eux. Jamais Mrs Welland ni sa fille n'auraient admis l'idée que Mr Welland pût aller seul à Saint-Augustin, et les fils, ne pouvant à cause de leurs occupations s'absenter pendant l'hiver, allaient le rejoindre à Pâques pour revenir avec lui.
Archer ne pouvait discuter la nécessité où May se trouvait d'accompagner son père. Le médecin de famille des Mingott avait attaché sa réputation à une pneumonie que Mr Welland n'avait jamais eue, et il exigeait le séjour à Saint-Augustin. Les fiançailles de May n'avaient dû être annoncées qu'après le retour de la Floride et le fait qu'on avait été amené à les annoncer plus tôt ne changeait en rien les plans de Mr Welland. Archer aurait aimé se joindre aux voyageurs, vivre pour quelques semaines au soleil, canoter et se promener avec sa fiancée; mais lui aussi était tenu par les usages et les conventions. Ses devoirs professionnels n'étaient guère accablants, mais tout le clan Mingott se fût étonné, s'il avait demandé un congé au milieu de l'hiver; et il avait accepté le départ de May avec la résignation qui allait certainement devenir un des principaux éléments de sa vie d'homme marié.
Il sentait que, sous ses paupières baissées, Mme Olenska le regardait.
—J'ai fait ce que vous désirez,—ce que vous m'avez conseillé, dit-elle sans préambule.
—Ah!... J'en suis heureux, répondit-il, embarrassé qu'elle abordât ce sujet à un pareil moment.
—Je me suis rendu compte que vous aviez raison, continua-t-elle, un peu haletante. Mais la vie est parfois difficile... troublante...
—Je sais!
—Je voulais vous dire que j'ai reconnu que vous aviez raison, et que je vous en ai de la gratitude, acheva-t-elle, en portant vivement sa lorgnette à ses yeux.
La porte de la loge s'ouvrit et laissa passer les éclats de voix de Beaufort.
Archer se leva, et sortit du théâtre.
La veille, il avait reçu une lettre de May Welland dans laquelle, avec une candeur caractéristique, elle lui demandait d'être «bon pour Ellen» en son absence... «Elle vous aime et vous admire beaucoup. Elle dissimule sa tristesse, mais elle est isolée et malheureuse. Je ne crois pas que grand'mère la comprenne, ni mon oncle Lovell Mingott. Ils la croient beaucoup plus mondaine qu'elle ne l'est réellement. Je comprends bien, quoi qu'en dise la famille, que New-York doit lui sembler triste. Je crois qu'elle est habituée à beaucoup de plaisirs que nous n'avons pas: à entendre de belle musique, à voir des expositions, à rencontrer les célébrités, les artistes et les auteurs, tous les gens intelligents que vous admirez. Grand'mère ne peut pas se mettre dans la tête qu'elle a besoin d'autre chose que de dîner en ville et d'être bien habillée. Pour moi, je ne vois à New-York que vous qui puissiez l'entretenir des choses qui l'intéressent vraiment.»
Sa May si sage! Comme il l'aimait pour cette lettre! Mais il n'avait pas eu l'intention de suivre ses avis. D'abord il était trop occupé, ensuite il ne tenait pas à jouer trop ostensiblement le rôle de champion de Mme Olenska. Elle savait se garder toute seule beaucoup mieux que ne le croyait la candide May. Elle avait Beaufort à ses pieds, Mr van der Luyden planait au-dessus d'elle comme une divinité protectrice, et de nombreux candidats attendaient leur tour de se déclarer ses défenseurs. Néanmoins, il ne voyait jamais la jeune femme, n'échangeait jamais un mot avec elle, sans se rendre compte que, dans sa naïveté, May avait deviné bien des choses: Ellen Olenska sentait sa solitude, elle souffrait.
XIV
Dans le vestibule du théâtre, Archer tomba sur son ami, Ned Winsett; le seul, parmi ceux que Janey appelait ses «amis intellectuels,» avec lequel il aimât, parfois, vraiment s'entretenir.
Il avait aperçu dans la salle le dos voûté et râpé de l'écrivain, et avait surpris un moment son regard plongeant dans la loge des Beaufort. Les deux hommes échangèrent une poignée de main, et Winsett proposa d'aller prendre un bock dans une petite brasserie allemande au coin de la rue. Archer, qui n'était pas en veine d'épanchement, déclina l'invitation: il avait à travailler.
—Vous avez raison, dit Winsett, allons travailler.
Ils déambulèrent ensemble.
—En réalité, reprit Winsett, ce que je voulais savoir c'est le nom de cette dame brune dans votre loge. Elle était avec les Beaufort, n'est-ce pas?
Archer eut un mouvement d'inquiétude. Pourquoi diable Ned Winsett voulait-il savoir le nom d'Ellen Olenska? Cela ne lui ressemblait pas de faire ainsi le curieux; mais Archer se souvint que Winsett était journaliste.
—Vous n'allez pas l'interviewer, j'espère? dit-il en riant.
—Pas pour mon journal, mais peut-être pour moi-même. Figurez-vous qu'elle est ma voisine: drôle de quartier pour une femme élégante! Et elle a été si bonne pour mon petit garçon! L'enfant avait dégringolé du perron dans la cour, et s'était fait une mauvaise écorchure. Elle s'est précipitée pour le relever, et, tête nue, elle nous l'a rapporté dans ses bras après lui avoir fait un beau pansement. Elle était si belle et si touchante que ma femme en a oublié de lui demander son nom.
Le cœur d'Archer s'émut. C'était bien d'Ellen de s'être ainsi précipitée, tête nue, portant l'enfant dans ses bras.
—Votre voisine s'appelle la comtesse Olenska: c'est une petite-fille de la vieille Mrs Mingott.
—Fichtre! Une comtesse! fit Winsett. Je ne les aurais pas crues aussi aimables. Les Mingott ne le sont pas.
—Ils le seraient, si vous les y encouragiez.
Allons! C'était là leur vieille controverse: la mauvaise volonté obstinée des «intellectuels» à fréquenter le monde élégant. Archer renonça à poursuivre cette éternelle discussion.
—Je me demande, dit Winsett, comment une comtesse a pu s'installer dans notre affreux quartier.
—Parce qu'elle se moque bien du quartier: elle passe devant nos petites catégories sociales sans même s'en apercevoir.
—Hum!... Elle a sans doute fréquenté une société moins fermée, commenta Winsett... Je vous quitte... À bientôt.
Archer le suivit des yeux, ruminant ses dernières paroles, Ce Winsett, il avait ainsi ses éclairs... il voyait... il était intéressant. Archer se demandait comment, à un âge qui pour la plupart des hommes est celui de la lutte, il se résignait à une vie si médiocre. Winsett avait une femme et un enfant, mais Archer ne les connaissait pas. Les deux hommes se rencontraient, soit au «Century Club,» soit au restaurant avec d'autres journalistes ou à la brasserie allemande. Il avait laissé entendre à Archer que sa femme était confinée à la maison: cela pouvait aussi bien vouloir dire qu'elle était souffrante, ou qu'elle n'avait pas l'habitude du monde, ou, peut-être, qu'elle n'avait pas de robe pour y aller. Winsett lui-même témoignait d'une horreur farouche pour les usages «du monde.» Archer, qui trouvait plus propre et plus confortable de se mettre en habit tous les soirs, ne s'était jamais rendu compte que la propreté et le confortable sont les deux choses les plus coûteuses d'un médiocre budget. L'attitude de Winsett lui semblait faire partie de l'insupportable pose des «bohèmes.»
Mais Winsett lui offrait un stimulant intellectuel, et, dès qu'il apercevait sa figure maigre et barbue, aux yeux mélancoliques, il engageait avec lui la conversation. Ce n'était pas par goût que Winsett était journaliste: né malencontreusement dans un monde fermé aux lettres, il avait une vraie vocation d'écrivain. Après avoir publié un petit livre exquis de critique littéraire, dont cent vingt exemplaires seulement avaient été vendus et trente donnés, il avait abandonné sa véritable voie et pris une situation de petit rédacteur dans un magazine féminin où les réclames se mêlaient aux patrons de robes, aux romans d'amour et aux affiches de boissons antialcooliques.
Sur le sujet des «Hearth-Fires» (c'était le titre du magazine) l'ironie de Winsett était inépuisable; mais derrière cette gaîté se cachait l'amertume d'un homme, jeune encore, qui avait lutté et se déclarait vaincu. En causant avec Winsett, Archer constatait le vide, l'inutilité de sa propre vie; mais celle de Winsett était plus vide et plus inutile encore.