AU SOLEIL DE JUILLET (continued 3)
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Dans la galerie dont les colonnes plates encadraient les murailles de miroirs, il prolongeait les éloges, en réclamait du général Dubourg et d'Omer. N'avait-il pas lui-même composé le menu, averti la cuisinière, surveillé la sauce? Il supposait même l'approbation du colonel Héricourt bien que le défunt demeurât définitivement muet dans un manteau de cavalerie, les cheveux balayés par le coup de vent, la main serrant le sabre à travers un gantelet de cuir; sur la neige, au fond du tableau, les lignes d'infanterie fusillaient la charge déjà victorieuse des dragons. Dubourg appréciait les liqueurs des îles, et il aimait le whist. Doucement, il avait persuadé la veuve d'apprendre ce jeu. Elle y avait pris goût. Une fois le café servi, le domestique dressait le guéridon à tapis vert. Les cartes s'étalaient. Omer considérait comme un devoir de faire le quatrième. Cependant, il détestait de prendre la place opposée à celle de Dubourg, qui, s'échauffant vite, imputait tous les coups mauvais à l'étourderie de son partenaire, cela sans ménager les insolences.
Aigri par les déboires de sa vie, il avait, le soir, l'humeur méchante. Quand, à dix heures, Mme Héricourt s'était retirée, fort triste d'avoir laissé entre de telles mains l'argent des aumônes, il allumait sa pipe, soupirait et lâchait mille injures contre Bernadotte, qui, sur le trône du Nord, l'oubliait trop, contre Napoléon, qui l'avait empêché de faire sa fortune en Suède, contre Moreau qui l'avait compromis sans rien prévoir des événements de 1814, contre les Bourbons, qui l'avaient destitué après avoir accepté de lui tant de services. Ensuite, il énumérait toutes les filouteries dont Bernadotte s'était rendu coupable, jadis, à l'armée de l'Ouest, en recevant les pots de vins des fournisseurs, en grâciant, contre finance, les chouans capturés et condamnés à mort, dont lui, Dubourg. Les amants de Joséphine, il les nommait. Il raillait Napoléon d'avoir été cocu. Il savait mille anecdotes ignobles et comiques. En une armoire de son logis, il conservait une collection de camées faux où l'on reconnaissait la famille impériale dans toutes les postures de la fornication. Il accusait Moreau d'avoir été stupide, Alexandre retors et cauteleux, puis ambitieux ridiculement jusqu'à vouloir se déclarer le suprême souverain d'une Sainte-Alliance, qui eût compris toutes les monarchies d'Europe. Quant aux Bourbons, ils étaient, selon lui, d'infâmes scélérats. D'ailleurs, il ne tarissait pas sur la liaison sodomique et sentimentale de Louis XVIII avec son ministre Decazes, de qui l'approche était utile au vieux roi incapable de rien ressentir auprès des femmes, même de Mme de Cayla. Si le satiriste lâchait sa verve, il finissait par poser sa pipe et imiter les adieux larmoyants de Louis XVIII à Decazes, lorsqu'on les contraignit à se séparer, après l'assassinat du duc de Berry. Gonflant son estomac pour égaler la bedaine royale, mimant le podagre, les pieds en dedans, il poursuivait un Decazes imaginaire...
L'oncle Edme riait aux larmes, se tapait les cuisses, laissait éteindre son tabac, et remplissait les petits verres. Dubourg renchérissait par les mille anecdotes de son passé réel et fabuleux.
Surtout il n'épargnait point Bernadotte qu'il accusait d'ingratitude sans nom, de sottise et de forfanterie. Il le connaissait bien, ayant suivi longtemps la fortune du général gascon, auquel il devait la vie. A l'entendre, lui, Dubourg, avait failli porter au trône de France son sauveur, alors exclu de la grande armée pour avoir, après Wagram, réfuté, dans un ordre du jour, le blâme impérial lancé contre ses troupes saxonnes, et ses manœuvres. A Paris, lui, Dubourg, qui secouait là sa pipe, avait, en 1809, agi de concert avec Fouché, les philadelphes et les jacobins. A l'insu de Napoléon, retenu en Autriche, on fit la levée en masse des gardes nationales sous prétexte de repousser une démonstration anglaise aux rivages hollandais de Walcheren.
Lui, Dubourg, et il se carrait dans le fauteuil, avait eu cette idée-là qui avait mis des forces énormes aux mains de son ami, forces près d'être alors acclamées par d'intrépides citoyens hostiles au despotisme du Corse, et maudissant l'attentat de Brumaire. Lui, Dubourg, qui se tapait du doigt la cravate, avait organisé l'état-major, et concentré les brigades autour d'Anvers. Il ne restait plus qu'à courir sur Paris en proclamant la déchéance du tyran. Les banquiers anxieux du blocus continental, les jacobins du Sénat, toute la garde de la capitale eussent acclamé le successeur. Même en sirotant le curaçao de maman Virginie, Dubourg ne pardonnait pas à Bernadotte d'avoir eu peur. Ni les résultats de la victoire remportée à Wagram, ni l'assassinat du général Oudet et de son état-major philadelphe par les gendarmes de Savary, déguisés en Kaiserlicks, ni les préliminaires de la paix prochaine n'auraient dû terrifier à ce point le prince de Ponte-Corvo. Lâchement, le gascon avait cédé aux menaces remises sous pli cacheté, par Reille, l'estafette de Bonaparte.
Dubourg frappait du talon, haussait les épaules, soufflait un nuage de tabac: «Cet homme-là, c'est la présomption servie par l'insuffisance!» Et il imitait avec rage la mine effrayée de son chef lisant le message du courroux impérial.
En 1828, il lui fallait encore deux ou trois petits verres de cognac bus d'un trait pour se résigner à la perte de cette merveilleuse partie. Dubourg se vantait d'avoir manigancé toute l'affaire de Suède avec l'illuminisme allemand, d'avoir fomenté les émeutes de Stockholm, et fait massacrer le maréchal Axel de Fersen à coups de parapluies par les bourgeois des Loges, pour épouvanter l'aristocratie: et l'illuminisme put imposer au vieux Charles XIII, fanatique de franc-maçonnerie, l'adoption d'un souverain révolutionnaire près de se dresser, en Europe, contre Napoléon, contre l'ancien général terroriste, le renégat devenu l'époux de Marie-Louise d'Autriche, et le neveu par alliance de Louis XVI.
C'était lui, ce Dubourg caressant au fond de ses goussets le gain du whist, lui, qui, dès la mort du prince héritier, avait été voir le comte Mörner, chambellan suédois capturé, en 1806, près de Lübeck, avec ses troupes, par les brigades françaises de Bernadotte poursuivant Blücher. En souvenir de ménagements et de politesses qui, lors, avaient adouci les conséquences de sa piteuse aventure, Mörner avait écouté Dubourg, s'était rendu à Paris, sous allure de féliciter Napoléon à propos du mariage autrichien, et au nom de Charles XIII, mais surtout pour combattre la candidature de Frédérick VI de Danemark, en assurant que les Suédois n'accepteraient point une nouvelle union de Calmar, après tant de guerres contre les Danois, en affirmant que les professeurs, les étudiants d'Upsal et les bourgeois des villes, encore enthousiastes des idées encyclopédistes, accueilleraient un soldat qui aurait acquis son grade et son titre de prince dans les guerres de la Révolution.
—Malgré toute sa bêtise, Napoléon, criait-il, sut estimer au juste la valeur de mon acte: il m'interdit d'habiter Stockholm, auprès du rival qu'il haïssait... Là-dessus Bernadotte eut encore la faiblesse de céder à son caporal. En me perdant, il perdait l'empire! Je le lui dis le jour de mon départ... J'ai compris que je me dévouais, depuis quinze ans, à la fortune d'un valet irrésolu, et que son âme de domestique l'emporterait toujours dans les occasions sublimes. Alors, je renonçai, las de cet homme sans principes et sans boussole... Hélas! j'allais obéir deux ans à ce faquin de Berthier, à ce singe en uniforme, qui dormait dans ses bottes et dans ses chamarrures, prêt à paraître sous la grande livrée au moindre appel de son maître. Hélas!... avec ça l'esprit d'un niais! Si la division polonaise que j'ai conduite en Russie, comme colonel d'état-major, fut détruite, dès décembre 1812, si je reçus un biscaïen dans la cuisse, dont je souffre rudement quand la température est humide, si je fus traîné captif dans les casernes de Saint-Pétersbourg, je le dois à un ordre incompréhensible à force de paraître clair et point embarrassé de détails superflus... Ah! il était bien incapable d'ajouter quoi que ce fût aux paroles de son maître, le pauvre homme! Et Napoléon a contresigné une pareille dépêche! Mais oui! C'est ça qui m'a décidé à redevenir chouan. J'ai repris les illusions de ma jeunesse. Ces goujats m'avaient lassé. Fichue bêtise, au reste, que je fis là... Car en fait d'ignorance et d'iniquité les Bourbons en remontrèrent à Buonaparte lui-même, sur mon dos..., sur mon dos..., je puis bien le dire.
Il hochait a plusieurs reprises sa tête aquiline, il clignait de l'œil dans les sourcils touffus. S'il ricanait, il se mettait debout, arpentait la galerie, le long des murs en miroirs créant des perspectives factices et mystérieuses de palais antiques avec la disposition des colonnes plates, reflétées indéfiniment. Il se passait les mains dans ce qui lui demeurait de cheveux blonds et blancs autour de l'occiput nu. Il s'agitait de mille manières pendant que le capitaine Lyrisse défendait Napoléon, les Maréchaux, brandissait sa pipe, et, parfois, bondissait de son fauteuil courbe, pour joindre à son éloquence toute la mimique de son corps nerveux.
Entre eux, Omer s'amusait, silencieux, surpris de ne pas frémir à leurs enthousiasmes. Plusieurs fois, il les vit se provoquer ainsi que pour le duel. Ils étaient au point de se couper furieusement la gorge, en l'honneur des qualités politiques attribuées par l'un à Murat ou bien à Victor, décriées par l'autre. Déniant au génie de Napoléon les triomphes, Dubourg trouvait dans le jeune avocat un approbateur. Et de cela, l'oncle Edme enrageait.
—Tu as le même esprit que ton père: tu refuses, par un misérable orgueil, de t'incliner devant le soleil!
—Buonaparte n'était qu'un rayon. Il n'était pas le soleil, s'écriait Dubourg. Le soleil c'était l'esprit de la République et de la Liberté!... Voilà!...
Et il se campait, les poings aux hanches...
Le capitaine Lyrisse se battait les flancs, levait les poings aux verreries du lustre. Bientôt les deux contradicteurs se réconciliaient en injuriant les Bourbons.
Amis, ils l'étaient autant que ceux de la fable. Sans doute, à cause de la différence entre les grades, le capitaine laissait au général-comte toutes les initiatives, sauf en matière de discussion politique et stratégique. Dubourg continuait à vivre en maître dans son hôtel vendu. Lui-même inspectait, à l'écurie, le poil des chevaux, grondait les domestiques tout le jour, ordonnait qu'on nettoyât mieux les pierres humides de la cour, et qu'on se privât de cuire l'odeur des oignons dans la cuisine. Il grommelait si quelqu'un des meubles se trouvait hors de la place coutumière. Il entrait partout sans cogner aux portes, fermait les persiennes, tirait les rideaux, bousculait les livres d'Omer dans la bibliothèque, s'oubliait dans un sofa, tout seul au milieu d'une pièce, et baillait là, des heures, une brochure sur les genoux. Il détestait le silence, adorait la conversation. Il se précipitait sur Omer pour lui souhaiter le bonjour et en déduire la commodité de dire une anecdote personnelle. Aussitôt il avouait son importance durant la première Restauration. En effet, quand les illuminés du Tugend Bund se furent avisés de contraindre Alexandre à rappeler d'Amérique Moreau, dans l'intention d'opposer à l'autocratisme de Buonaparte l'ancien prestige du général révolutionnaire, celui-ci reçut les conseils de Bernadotte, en débarquant sur la côte suédoise. Il avait donc voulu enrôler Dubourg dans son état-major. Le comte eut consenti à condition d'arborer la cocarde blanche. Ce serin de Moreau croyait déjà succéder à son rival, et gouverner avec le secours des républicains accourus dans ses bras, comme au temps de Hohenlinden. L'imbécile, ne voulut pas de la cocarde blanche. Le général-comte déclina l'honneur de manquer, avec ce fat, sa fortune. Elle parut prendre forme quand Louis XVIII l'eut nommé chef d'état-major, l'année suivante, au ministère de la Guerre. Pendant les Cent Jours il avait suivi le roi en Belgique et rédigé avec «ce dindon de Châteaubriand», le Journal politique de Gand. Après Waterloo, il avait battu les fédérés, les corps francs, rétabli l'autorité des Bourbons dans Arras, et reçu en récompense, le gouvernement de l'Artois. Mal habile à persécuter ses amis de l'empire, philadelphes, bonapartistes et jacobins il avait été brutalement destitué, sur les réclamations en haut lieu, des ultras. Cette injustice l'avait rejeté dans les rangs des républicains. Il préconisait même les thèses les plus avancées de la Révolution, louait Babeuf et Buonarotti dont il recommandait au jeune avocat les thèses. Il le poursuivait en prêchant le communisme et la terreur.
Ces interminables adjurations remplissaient les heures de loisir qu'Omer passait en son hôtel. A peine y échappait-il, le matin, s'il travaillait ses plaidoiries dans le cabinet aux fenêtres tendues de velours jaune, aux fauteuils de bois peints en gris, legs de son bisaïeul et parrain, le vieil illuminé de Lorraine. C'étaient les seuls moments de paix. Sa mère assistait aux offices. L'oncle Edme courait Paris pour les affaires de la Loge et de la Vente. Le comte Dubourg restait au lit dans le quartier de derrière jusqu'à midi. L'hôtel somnolait dans le calme intérieur mais fréquemment rompu par les chansons des marchands, qui de la rue qualifiaient à tue-tête leurs légumes, leur marée fraîche, leur encre, leurs balais et plumeaux, leurs casquettes, leurs cartons, leur habileté pour le raccommodage de la porcelaine.
Toutefois Omer ne prenait plus garde à ce tintamarre. Compulsant les volumes d'histoire et de jurisprudence, les dossiers de ses clients, il aidait à la prédominance de la loi romaine sur les passions des hommes. Au sommet d'une bibliothèque, un emblème datant de la Révolution, représentait la stèle des douze tables que dépassait un faisceau de licteur coiffé du bonnet phrygien. C'était un autel pour la foi du travailleur.
Songeant au moyen de ressusciter la force de Mithra contre les rois de la race barbare, il évoquait les heures de ses promenades à Rome, les baisers de la fille brune dans le verger de l'antiquaire, les sentiments des nobles amis, les frères Conosséi, dans leur villa somptueuse et limpide, les apparitions imaginaires de Dolorès et d'Elvire dans les jardins échelonnés en terrasses, jusqu'au Tibre: Elvire ou l'Action légitime qui sauve l'avenir des sociétés, Dolorès ou la Passion égoïste qui détruit la fraternité, qui sépare les amants des citoyens. Toutes deux mariaient leurs influences aux idées sorties des livres. Omer cultivait, à la fois, son amour et la science, dans la haute pièce aux lambris clairs, aux meubles de velours jaune, aux glaces immenses et carrées, aux reliefs en stuc des impostes: ils représentaient l'Architecture, la Peinture, l'Histoire et la Poésie, figures robustes, sévères, drapées à l'antique, assises entre leurs attributs que soutenaient de petits génies potelés.
Tour à tour, rêveur et laborieux, il se choyait là devant le portrait du jeune homme en gris qu'avait peint Carlo Conosséi dans la villa romaine. Les rouliers enfin avaient transporté jusqu'au faubourg Saint-Germain la caisse prise à Marseille sur une tartane d'Astur. Il pensait aux deux frères carbonari, à leurs complots romantiques. Se pouvait-il que lui-même en eût été l'un des instigateurs, qu'il eût assisté à l'attaque pontificale de l'escorte ramenant vers Rome l'antiquaire Gennarello, prisonnier avec ses paperasses dangereuses pour le destin des libéraux; se pouvait-il que cet homme eût été tué par ses gardiens sous les yeux d'un avocat paisible, assis, maintenant au milieu de ses livres, dans un hôtel du faubourg Saint-Germain. Pourtant ce n'était pas qu'un cauchemar. Des lettres récentes attestaient le réel de l'aventure. Échappés aux sbires dont ils avaient corrompu la vigilance, les Conosséi voyageaient en Allemagne où ne les pouvait poursuivre la police papale. Le bargello s'était contenté de mettre leurs biens sous séquestre préventif. Le procès ouvert sur l'agression de Frosinone et la mort de l'antiquaire en était encore aux phases de l'instruction, les témoignages se présentant nombreux et contradictoires, l'intention du Saint-Office semblant être, ou bien de détruire, en une fois, à cette occasion, tout le carbonarisme romain, ou bien d'étouffer l'affaire et de laisser languir au fort Saint-Ange les coupables capturés, un acteur et un maquignon.
Que cette aventure paraissait lointaine, invraisemblable. A se la rappeler, Omer eut cru se souvenir d'une gravure illustrant un livre de voyage pittoresque. Il en était de même pour tous les instants un peu tragiques de sa vie. Rien ne lui demeurait aussi fabuleux dans la mémoire que son unique duel, et même la bagarre de la rue Saint-Denis lors des élections, en 1827. Il avait peine à se persuader de son courage effectif et provisoire dans les moments de combat, tant il se connaissait peureux et dolent à l'ordinaire. Pouvait-il être celui qu'on assurait avoir couvert Auguste Blanqui de sa poitrine contre le feu de la garde royale, lui qui n'osait même demander franchement au major Gresloup, son maître et son ami, la main d'Elvire, lui qui n'osait définitivement contredire sa sœur Denise, panégyriste téméraire et passionnée de Mlle Alviña. Il craignait. Il craignait la colère de sa sœur, la vengeance de l'oncle Augustin, le désespoir scandaleux de l'Espagnole, l'ironie du major, la froideur hautaine de Mme Gresloup, les reproches sentimentaux de la tante Aurélie, le chagrin dévot de sa mère. Et l'espoir de la fortune, de la célébrité, de l'honneur, de la vertu même ne prévalait pas contre cette crainte. Un beau midi, Dubourg, qui s'était aperçu de cet embarras s'introduisit dans le cabinet jaune:
—Mon jeune ami..., dit-il..., votre oncle Edme et moi souhaitons que vous épousiez, dans un temps prochain, une jeune personne en état de gouverner un salon et d'y attirer, par ses grâces, nos amis politiques ou ceux susceptibles de le devenir. Mlle Gresloup vous plaît, n'est-ce pas? J'ai lieu de penser que vous avez su toucher son cœur. Voulez-vous me permettre de causer avec son père à ce propos?
Le général-comte s'établit dans un canapé, croisa de longues jambes en pantalon de nankin, mit les bras sur l'accoudoir et réfuta, de son index osseux, les objections de l'avocat.
—N'ayez pas la moindre crainte. Dieu ne manquera point de consoler une personne aussi pieuse que Madame votre Mère. Il lui doit cela. Le général Héricourt vous estimera mieux, si vous ne lui donnez pas, en épousant Mlle Alviña, l'avantage de gérer, comme son tuteur, votre part des Moulins. D'ailleurs, je serai là pour vous assister au bon moment, s'il vous plaît. Le comte de Praxi-Blassans ne souhaite rien moins que de confier au général toute l'administration des biens communs. Donc, il vous soutiendra. Mme de Praxi-Blassans et Mme votre sœur vous accuseront de cupidité et de dureté. Mais le frais visage de Mlle Gresloup répondra de la sincérité de votre amour devant les détracteurs. Quant à Mlle Alviña, ce dénouement lui fournira le motif d'écrire mille vers imités de Lord Byron.., et qu'elle saura faire lire par M. Victor Hugo. Bast! Elle en a vu d'autres, je gage... Ne vous tourmentez pas, jeune homme. Ne vous tourmentez pas.
L'oncle Lyrisse et l'oncle de Praxi-Blassans avaient déjà tenu le même langage brutal et choquant. Omer le reconnut dans la bouche du général-comte, leur émissaire. Il trembla d'avoir à décider de ses actes.
—Sans aller au fond des choses..., reprit le conseilleur, j'ai tâté notre ami Gresloup, de ci, de là. La créole est l'obstacle, non pour lui, mais beaucoup pour sa femme. Mme Gresloup veut sa fille heureuse, à l'abri de toute rivalité. Le major a trop adoré son anglaise: il ne saurait rien entreprendre qui la désole vraiment. Il faut que la créole retourne en Espagne ou se veuille résoudre publiquement à l'abdication de ses droits sur votre fortune, en épousant ailleurs. Cela dépend de vous, un peu de moi... Nous irons ensemble faire visite à Madame votre sœur. Et à deux, nous viendrons à bout de notre dessein... Est-ce dit! Je suis en bons termes avec le général Héricourt. Il me croit neutre... Me voilà bien à l'aise pour disposer nos batteries. Qu'en pensez-vous?
—Soit! répondit Omer.
Toutefois, il eut peur de désespérer Dolorès à l'extrême. Déjà, n'avait-il point meurtri trop férocement l'âme de sa mère, qui depuis la renonciation de son fils à la prêtrise, vivait encore plus seule avec Dieu, qui, sous prétexte de jeûnes, se privait de nourriture, qui s'exténuait à vouloir dire un rosaire dans chacune des églises de Paris, entre le matin et le soir, pour se racheter des peines éternelles. Demi-morte de fatigue, elle rentrait, le teint cadavéreux, les pupilles trop noires au milieu des sclérotiques verdâtres. Et elle lui jetait en dessous les regards haineux, résignés d'une bête aux abois que la meute écharpe. La démence de la veuve la tuait. Fallait-il encore immoler une autre victime, cette belle Dolorès affamée de vivre. S'accusant, il la défendit;
—Pardonnez-moi, Monsieur... Vous vous trompez sur le compte de Mlle Alviña, si vous estimez que le sentiment d'argent tout cru la porte à me témoigner de la sympathie... Ne souriez pas... Veuillez ne pas imputer cette opinion à ma jeunesse ou à ma fatuité naturelle. Je vous accorde qu'un désir intéressé fut l'origine des sentiments qu'elle manifeste avec une si belle exubérance. Aujourd'hui, à force de tendre des embûches à l'amour, elle s'est prise dans ses propres lacs. Une personne de son âge et de son tempérament, qui reçut dans les veines le sang le plus chaud du monde, qu'une éducation trop libre a laissée maîtresse de ses lectures, ne se pique pas impunément à un tel jeu. Son imagination est farcie des fables les plus ridicules et dangereuses qu'inventèrent les romantiques. Depuis quatre ans elle se compare aux héroïnes des nouvelles, des drames, que dis-je: de soi-même elle tire de quoi façonner les amoureuses épiques de ses rapsodies en douze chants. Cet exercice quotidien d'une sensibilité excessive ne pouvait être sans résultats. Elle s'est plu d'abord à se composer la figure d'une amante, puis les gestes, enfin les paroles qui l'étourdirent et la convainquirent d'être sincère. Elle aima se regarder agir dans les poses que prennent Mme Dorval et Mlle Malibran sur la scène, tellement qu'elle est devenue le modèle digne d'être copié par ces actrices... Je ne suis pas loin de croire qu'elle est ainsi passée de l'artifice au réel, et que rien n'est plus proche de la véritable souffrance que le chagrin dont elle exagère les attitudes.
Omer se tut. Il était content de ses phrases subtiles et perspicaces. Dubourg riposta:
—Eh bien, cette demoiselle se plaira non moins au rôle d'Ariane; et le plaisir d'y exceller la détournera du suicide.
—Peut-être!
Omer doutait. Ils gagnèrent cependant l'avenue Lord Byron. Les arbustes nus du jardin ceignaient la maison neuve blanche et cubique, avec ses statues de chasseresses paisibles dans les trois niches cintrées de la façade, avec, au flanc, une tourelle hexagonale percée de petites lucarnes en ogive. Des colonnettes de bois encadraient, aux fenêtres, les carreaux dépolis et bordés de lames en verre bleu. Le heurtoir de la porte était un diable ciselé dans le cuivre, vêtu d'un collant médiéval et qui tirait la langue, horriblement. Un pied de cerf s'offrait, en outre, pour faire retentir une cloche de couvent. Le laquais ouvrit aux visiteurs le corridor tendu de tapisseries à personnages de procession; elles avaient jadis orné la salle d'un château prussien. Plusieurs icônes russes brillèrent de leurs ors découpés autour des saintes faces peintes en bistre. Le cœur d'Omer palpita. Qu'allait-il advenir de cette Dolorès qui répandait les parfums étranges d'une fleur inconnue, et de qui la passion chaude vous remuait les os. Dans le salon, sa guitare était là, sur un guéridon de marqueterie turque. Les créneaux renversés des lambrequins à ganses d'or parurent garder encore sur toute la frise le reflet des beaux yeux ardents levés au ciel. Le creux de l'ottomane en velours avait été formé par ses hanches. Les roses jaunes épanouies dans l'aiguière de cristal attendaient d'être choisies pour la coiffure noire. Un pas glissait dans la laine des tapis syriens. Omer sentit refroidir son visage et trembler ses lèvres. La générale écarta, seule, les portières de velours.
A sa coutume, elle fut altière et insolemment polie. Ses manches de mousseline qui bouffaient aux épaules la préoccupaient surtout. En les arrangeant, elle répondait aux précautions oratoires du général-comte. Elle prenait soin de citer les femmes de l'armorial comme ses intimes; elle les mêlait à tout ce qu'elle rapportait de sa vie; elle les appelait par leurs petits noms ainsi qu'on fait pour de très anciennes amies de couvent. Le soin de cacher sous le ton le plus naturel sa vanité de pouvoir cela, l'empêchait d'entendre exactement les propos de ses visiteurs.
—Tout à l'heure, Diane de Maufrigneuse, me demandait, à Longchamp, où nos calèches se sont arrêtées, des nouvelles de Dolorès. Imaginez-vous que je ne la vois guère. La voilà férue de dévotion. Mon frère doit le savoir. Elle court les églises avec maman. Nos deux saintes ne se quittent plus. Les allumeuses de cierges leur vident la bourse... Elles importunent le bon Dieu, ma foi!... Et je suis tentée de les suivre. On va décider une expédition prochaine en Algérie. Augustin sollicite d'y être employé. Je meurs d'inquiétude.
Elle étira sa cravate brodée de papillons soyeux afin d'en égaliser les bouts, et puis se leva tout à coup, distraite, et sans prendre la peine de le cacher. Elle avait ouï sonner à l'office. Le laquais apporta quelques messages sur un plateau.
—Des lettres, il y a des lettres? cria-t-elle de loin dès qu'elle l'aperçut... Donnez...
Curieuse, elle rompit très vite un cachet et lut. Ce fut seulement après avoir compris l'insignifiance du texte que, tout en achevant de parcourir, elle bredouilla une vague prière de l'excuser.
—C'est Berthe de Rochefide qui me demande d'aller la rejoindre dans sa loge, à l'Opéra... Connaissez-vous, général, cet Adjuda-Pinto? Il est cruel. Il la délaisse, a ce qu'on dit... C'est un homme d'une telle beauté... d'un si grand air...
Dubourg rappela des anecdotes anciennes. D'abord, elle l'interrogea coup sur coup, lui coupant net la parole devant qu'il eut achevé ses phrases. Puis, elle parut subitement s'ennuyer au récit. Son imagination s'absenta. Elle vérifiait le ballonnement de sa robe en mousseline rose, et la rectifiait par des tapes légères.
Enfin, elle demanda si la marquise d'Espard réussirait à faire interdire son mari. Dubourg ne croyait pas que la chose fût impossible; mais Omer avait appris que Lucien de Rubempré, le journaliste, agirait en faveur du marquis auprès du procureur général Granville. Toute cette intrigue valut de la fièvre à Denise. Elle sut de son frère comment le juge Popinot avait été voir, rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, dans un humble appartement, M. d'Espard; et tout cela lui parut si merveilleux qu'elle les retint à dîner aussitôt, dans l'espérance d'être mieux informée encore. Dubourg ne lui ménagea pas les histoires. Il crut lui révéler quels étaient les entreteneurs de Marie Godeschal, la danseuse de l'Opéra, et de Florentine Cabirolle, la ballerine de la Gaîté. Mais, la générale n'ignorait point les trafics des courtisanes. Dès lors elle garda une charmante humeur. Pour l'y maintenir, Omer n'eut qu'à longtemps épiloguer sur les relations de son oncle Praxi-Blassans avec Élodie. Les yeux clairs de sa sœur brillèrent.
L'entrée du général Héricourt n'interrompit rien de ce piquant dialogue. Avec sa bonne grâce ordinaire, il y participa tout de suite. Il loua son neveu, de qui les idées sur le droit byzantin, mises en œuvre par les ambassades françaises à Londres et Saint-Pétersbourg, allaient obtenir l'honneur historique d'affranchir définitivement les Grecs. Mais il lui reprocha de la défiance. Omer flaira l'allusion aux craintes qu'avait Praxi-Blassans de voir l'oncle Augustin accaparer la régie des Moulins et de la banque d'Artois. Dubourg ajourna le danger en exposant son dessein d'attirer dans l'hôtel de la rue Lord Byron les chefs de partis, et d'y parfaire une sorte de coalition redoutable entre les libéraux, les carbonari, l'opposition constitutionnelle de Châteaubriand, les doctrinaires. M. de Praxi-Blassans offrait, assura Dubourg, de s'y rencontrer avec le capitaine Lyrisse, et d'y parler entente ouvertement. L'oncle Augustin ne devait-il pas mettre en rapport M. Laffite avec la Banque d'Artois, c'est-à-dire avec la tante Caroline et Dieudonné Cavrois?
—Parbleu! oui, fit l'oncle Augustin je ne doute pas de plaire à M. de Martignac, en réunissant de la sorte les membres de notre famille et leurs amis politiques. Dieudonné Cavrois présenterait à Denise les orateurs de l'opposition, les généraux Lamarque et Pithouët. Praxi-Blassans amènerait ici, par la main, M. de Montalivet et les pairs libéraux du Palais-Royal. Le capitaine Lyrisse parlerait au nom des demi-soldes, des bonapartistes et des hommes qui ont lutté pour l'établissement de la Constitution Espagnole, qui combattirent à Novare contre les Autrichiens pour la Constitution de Naples. Nous aurions ainsi tout un régiment prêt à soutenir le ministère contre les menées du prince de Polignac. Car il reviendra de Londres. Il quittera son ambassade. Praxi-Blassans le sait. Encore faudrait-il un prétexte à la première réunion. Il siérait de choisir une sorte de fête de famille.
—Mais oui, brusqua Denise, à l'occasion des fiançailles d'Omer, peut-être?
Et elle interrogea d'un sourire, d'une moquerie sournoise dans la clarté rose de sa figure.
—Avec Elvire Gresloup?... essaya Dubourg innocemment et à voix basse.
—Avec ce sac d'écus?... Le cœur de mon frère a peut-être quelques raisons d'incliner ailleurs.
—Ah!... Vraiment? interrogea Dubourg jouant l'étonné... Je pensais que Mlle Gresloup. Oh! oh! Fi, le Lovelace!... Ah bah!... Saperlotte... Mais alors...?
Le confident de Bernadotte s'éventait, levait les bras au ciel, passait les mains dans ses boucles blondes et argentées, puis sur l'occiput chauve. Il simulait par mille signes la plus vive émotion.
—Eh! mon jeune ami! Eh! Eh!... Pensez-vous qu'il vous seye de... Holà! Mais le monde jase. Cette union semble à chacun la chose faite! Que penserait le major? Son disciple chéri! Il en mourra de dépit... Est-ce votre intention...
—Point du tout..., gémit timidement Omer qui voulut éviter la querelle avant le dîner... J'ai de grandes obligations au major, et Mlle Elvire me semble une jeune personne accomplie. L'indifférence que Mme Gresloup affecte à mon égard put seule, me faire hésiter dans mes empressements....
—Voilà..., reprit Denise... le point sensible... Autant que je puis savoir, la froideur de Mme Gresloup n'a pas été sans déplaire à ce jeune homme qui a de la vanité...
—Un nuage! Apparemment..., rectifia Dubourg... Une petite brume de matin. J'accepte d'être l'ambassadeur des parties belligérantes. Elvire et Omer sont des amis d'enfance!... Ils sont nés l'un pour l'autre, Madame! Trêve de rancunes. Je les unirai au premier jour. Je verrai le major ce soir même... Madame.
—A votre aise, comte! Toutefois j'ai lieu de croire que l'événement n'est pas prochain.
—Mme Gresloup..., dit l'oncle Augustin..., à ce que je sais, aime l'argent. Elle est propriétaire de grands biens fonciers au pays de Galles, et comme tous les propriétaires de domaines, elle se méfie de la finance et du commerce qu'elle soupçonne de spéculation. Quand elle sut de quelle manière ma sœur Caroline avait gagné des sommes importantes, en calculant, après la bataille de Navarin, ce que vaudrait à Falmouth le blé russe qu'elle possédait, si les corsaires turks arrêtaient les navires apportant ici le reste de la moisson, Mme Gresloup a prédit la ruine de la Banque d'Artois. Elle nous a traité d'agioteurs. Il ne m'étonne point qu'elle s'applique à refroidir les sentiments de sa fille à l'égard d'Omer...
—A la vérité ni Mme Gresloup ni ma mère ne souhaitent l'accomplissement de cette union. Elvire n'affecte pas outre mesure d'agréer Omer. Le major Gresloup nous préfère les saints-simoniens... Avouez, mon cher comte, que ce sont là de petites preuves pour le succès de votre dessein...
—Peuh! fit Dubourg... Vous voyez les choses au noir... Omer en juge autrement.
Néanmoins il parut ébranlé par ces raisons et il changea de propos. Elles n'étonnaient pas moins l'avocat. Bien que ni Denise ni l'oncle Augustin ne les eussent présentées auparavant, elles semblaient fort plausibles. Mme Gresloup pouvait choisir le prétexte de craindre Mlle Alviña pour persuader Elvire de refuser sa main à un héritier de biens trop instables. Il se rappella que son grand-père Lyrisse et son bisaïeul, l'illuminé, jadis, en Lorraine, prédisaient constamment la ruine des Moulins-Héricourt. Tante Caroline elle-même, appréhendait certains retours de la chance, puisque avec son notaire Pierquin, elle combattait, véhémente, lors des inventaires annuels, afin de verser à la caisse de réserve la moitié des bénéfices nets. Elle refusait de la distribuer à ses partenaires, les Praxi-Blassans et les Héricourt, qui réclamaient, maman Virginie pour ses œuvres pieuses, le diplomate pour ses fils, son train de maison et celui d'Élodie, le général et Denise pour le luxe de leurs attelages, Dieudonné Cavrois pour son laboratoire, Omer pour son tilbury, sa berline et ses maîtresses. Inexorable, Caroline mesurait à ses parents la portion congrue. Son fils donnait l'exemple de la résignation par sa vie simple d'étudiant, logé dans un entrepôt de Montparnasse, derrière les tonneaux d'un commissionnaire en vins de Bourgogne.
A l'instant de ces réflexions, Omer eût estimé la partie perdue, si la froide malice de l'oncle Augustin n'eut alors transparu dans le coin de son aimable sourire fraîchement rasé. Debout, les mains aux parements de son habit bleu, sa jolie tête à toison grise penchée sur le col de batiste, il vainquait, par son œil malin, le général-comte qui, moins sûr de lui, se réfugiait aux insignifiances d'une conversation exaltant la peinture triomphale de Paul Delaroche. Denise obligea ses hôtes à discuter sur les lithographies de Deveria qu'elle sortit d'un carton. Et là-dessus, Dolorès rentra sous la conduite de la religieuse qu'était devenue l'acariâtre Delphine de Praxi-Blassans.
Pendant que tous saluaient de mille exclamations la Bernardine d'Esquermes, cloîtrée depuis deux ans, lui trouvaient bon visage et belle mine, admiraient sa robe de bure blanche, le scapulaire à croix rouge, le fin voile noir, la cornette emmaillottant son profil sec, noiraud, piqué de tannes, voilà que l'Espagnole, discrète et fébrile, frôlait les doigts indécis d'Omer.
L'oncle Augustin disait-il vrai? Mentait-il? Exagérait-il par le langage une supposition que justifiaient certaines apparences, certains bruits vagues? A cette dernière probabilité, le jeune homme s'arrêta. Dès lors il cessa de se contraindre en accueillant les graves paroles frémissantes de Mlle Alviña qui retirait sa pèlerine à glands et son long chapeau de peluche enrubanné. Fallait-il se hâter de nuire à cette touchante créature, quand Elvire permettait que sa mère le traitât avec rigueur pour des motifs d'argent. Soudain il la jugeait hypocrite. Un soir d'automne, sur la nacelle qui glissait au milieu de l'étang, miroir du crépuscule, ils s'étaient dit leurs émotions entières, cœur à cœur, pour se les répéter deux autres fois, devant les bûches flambantes, à Meudon, et lors d'un bal au Ministère des Affaires Étrangères, où les avait invités Praxi-Blassans. Ils avaient convenu que l'amour pouvait vaincre la peur de la mort en procréant un être digne de perpétuer les idées sublimes d'une race. Ils avaient pu redire qu'il faisait éternel durant leurs entretiens mystiques. Ils avaient senti l'univers vibrer dans leurs âmes unies. Et voilà. C'était rien ou peu de chose devant la nécessité sociale de prolonger dans le siècle la richesse d'une famille puissante. La raison d'état primait la raison des sympathies. La Loi dominait l'amour. Omer fut près de reconnaître la justice du décret.
Cependant, avec Elvire, le temps de sa vie entière se fût écoulé. Avec Dolorès ce n'était qu'un instant de fougue voluptueuse qui luirait avant les ténèbres d'une longue existence morne, sans devoirs ni grandeurs, après le rassasiement des corps. En vain les mots pleuraient-ils dans la bouche haletante de l'Espagnole; en vain les parfums de son émoi dénonçaient-ils la sincérité de sa passion. Par nul mot, par nul parfum, elle ne signifiait: «Je serai l'éternelle: je serai la mère des générations dociles aux vœux anciens de l'espérance romaine; je serai la matrone de qui rejaillira la force immortelle des Latins.» Non, ses mots et ses parfums assuraient uniquement: «Je serai la volupté qui râle, le sang chaud qui crie, les os qui heurtent les os, la caresse malicieuse qui ressuscite la vigueur lasse; je serai la bête soumise et lourde étendue à tes pieds; je serai la vanité ridicule ou bien la colère inutile; je ne serai pas l'inspiratrice de ton orgueil ni la conseillère de ton courage. Je ne serai qu'une chose douce, savoureuse et provisoire. Si des fils me naissent, ils ne vaincront pas la mort de ton idéal; ils seront des barbares esclaves de leurs instincts obscurs. Mais qu'importe à nos lèvres, à nos mains, à nos yeux brûlants?»
Des autres, elle le séparait en le poussant vers l'orgue édifié au bout de la pièce. Phrase à phrase, elle avançait, et il reculait vers le coin propice jusqu'à s'adosser contre le velours de la tenture.
—Votre bonne mère m'instruit dans la religion d'une manière surprenante... disaient vaguement les lèvres incarnat... Qui donc au monde, saurait, comme elle, faire aimer la magnificence des églises, les effluves de l'encens? Vous parle-t-elle aussi de l'encens et de ce que l'odorat y peut saisir de subtil... Je commence à goûter ces délices... A l'écho d'un pas dans la nef, Mme Héricourt vous fait attendre la venue de l'ange qui doit juger nos âmes... Elle n'ignore aucune particularité dans la vie des saintes... Leurs occupations ne l'intéressent pas moins que celles de parents chéris. Elle trouve que sainte Anne a mauvaise mine dans la chapelle Saint-Sulpice, mais qu'elle paraît contente dans le chœur de Saint-Merry... Votre mère s'inquiète, puis se rassure... Voilà des idées de poète. Méprisez-vous la poésie?
—Je m'en garderais bien, mais je n'ai pas le bonheur d'avoir de l'imagination.
—Si fait, car la poésie c'est l'expression même des belles âmes...
—Je rends grâces à votre politesse!
—Rendez grâces à votre mère aussi. Elle a prié pour votre bonheur. J'ai joint mes prières aux siennes. Nous voudrions vous savoir heureux.
—Ne le suis-je pas?
—Croyez-vous l'être?
—Avez-vous tant pitié de moi?
—Ciel, oui, j'ai pitié de vous!
—Vous avez donc perdu de vos illusions sur moi, si tant est que vous ayez jamais eu de ces illusions.
—J'attendais de vous moins de réserve et moins de sérieux. Vous êtes de ces jeunes gens de qui M. Beyle dit qu'à vingt ans ils songent à se faire une opinion sur la conversion de la rente.
—M. Beyle a bien de l'esprit. Mais j'entends mal les raisons pour lesquelles il ne sied pas de se faire, de bonne heure, une opinion sur l'état de la rente.
—Cela suffirait-il à vous contenter, si vous ne recherchiez l'occasion d'affronter généreusement des périls certains?
—J'aime aussi les vers de Corneille. Je prise assez les livres de M. Casimir Delavigne et puisque vous assurez, Mademoiselle que la poésie c'est la vertu, vous m'accorderez bien que je les cultive en même temps que la conversion de la rente ou la loi municipale.
—Vous semblez piqué...
—Point.
—Apprenez-vous aujourd'hui seulement, que rien ne me désespérerait davantage, Omer, que de vous chagriner par des mots?... Je voudrais uniquement compléter... compléter votre bonheur.
—Voilà qui ne me paraît guère facile...
—Vous ne me jugez pas capable d'en venir à bout?
—Je n'aurai pas la témérité de rien dire là-dessus...
—Répondez-moi par non, ou par oui...
—Oh! oh! Plaît-il?
—Allons, ne rusez point comme à l'ordinaire...
—Qu'y a-t-il d'extraordinaire en ce moment, et pourquoi perdrais-je tout à coup le droit de ruser?
Dolorès était dans un trouble extrême... Ses grosses lèvres sanguines demeuraient entr'ouvertes pour laisser fuir un souffle court...
—J'ai longtemps causé avec Delphine de Praxi-Blassans. Elle m'a convaincu d'aller faire une retraite à son couvent d'Esquermes...
—Ah! vraiment? La sœur Delphine vous a si bien endoctrinée?
En ces paroles, Omer glissa de la raillerie. Sans doute Mlle Alviña comprit-elle qu'il supposait une sorte d'affectation ridicule dans cette manière d'évoquer l'imminence d'une retraite religieuse. Il devina qu'elle pensait: «Croit-il que je parle du cloître pour l'émouvoir sur moi, et le prier, en m'épargnant, de ne m'y pas condamner?». Il fut content d'avoir communiqué cette impression à celle qui s'embarrassait là, toute haletante pour discourir sur les attraits d'un refuge «provisoire» dans le calme d'une cellule, d'un réfectoire silencieux, d'une chapelle luxueuse, et d'un jardin orné de calvaires. Les louanges ironiques d'Omer pour la vie claustrale maintinrent Dolorès dans cette angoisse. Près de la défaite, elle ne trouvait point de tactique qui en retardât la venue...
—Oh! finit-elle par dire, ce n'est pas une menace que j'entends vous faire, par là...
—Et quelle menace, je vous prie...?
—Vous vous jouez de moi!
Il se défendit en feignant l'ignorance de toute passion. Elle baissait la tête. Plusieurs peignes de vermeil fixaient la chevelure énorme. Cela formait une large et double coque noire, entre deux touffes de boucles épaisses qui recouvraient les tempes et les oreilles, aux côtés du visage mat, ensanglanté par les lèvres, illuminé par l'humide éclat des yeux bruns, agité par le frémissement sensuel des narines. Cette face était le calice de cette corolle noire, tordue en nœuds, arrondie, luisante, touffue, vivante, avec des lueurs bleues à la surface, et des reflets rougeâtres dans les volutes. Sur le cou nu, le duvet sombre se mouillait et se collait à la moiteur de la peau glauque. Omer imagina la nudité de la jeune fille comme une grande urne d'ivoire vert où baignerait une monstrueuse rose noire, avec un calice mat et crispé. L'envie lui fut de mordre à cette fleur diabolique et de respirer ces beaux membres devinables sous le satin léger de la robe. Saccager cette chevelure et en répandre les pétales, faire jaillir, de la guimpe, la forte poitrine, et la savourer longuement, furent les idées promptes qui soudain l'étourdirent. A cette minute, Dolorès embaumait l'air du salon, comme, après la pluie d'orage, embaume un jardin de fleurs épanouies. Omer fut tenté de suivre les avis de ses instincts. Elle le conquérait ainsi chaque fois, sans autre malice que d'être proche, douloureuse, odorante, et tout essoufflée. Si noble qu'apparût l'image d'Elvire, dans la brève lueur du remords, si puissantes que fussent les raisons romaines de la préférer, de ne pas risquer l'irréparable entre elle et lui, le jeune homme ne savait plus régir les mouvements de son cœur où le sang affluait tumultueux. L'orgueil de sa chair l'emportait sur les dissertations de son esprit, vaincu par l'espoir d'une volupté pathétique. Rien de sa fortune ne lui paraissait alors valoir le sacrifice d'une véhémente émotion sexuelle.
Mlle Alviña le sentit. Elle ne se gardait pas de rougir puis de pâlir coup sur coup, tandis que ses yeux éloquents consentaient, promettaient, offraient les délices de l'amour.
«Que j'aie l'audace de lui donner un rendez-vous, pensait Omer: elle y viendra. Je la posséderai... Pourquoi me sais-je également incapable d'épouser une fille qui ne se respecterait pas, et d'abandonner une malheureuse qui aurait eu cette confiance en moi. Mon oncle Lyrisse conseillerait de la soumettre et puis de l'oublier sans retour. Et cependant, il s'est marié à une Napolitaine qu'il avait séduite dans cette idée-là, mais qui sut, par la suite, se faire aimer de lui. Le jeu est fécond en périls. Au reste, puis-je choisir Mlle Alviña pour maîtresse? Elle dissimule trop mal. Denise, mon oncle Augustin, la tante Aurélie, ma mère m'obligeraient d'abord à réparer la faute. Et je me trouverais contre eux, sans force. Mettrai-je mon avenir entier pour enjeu, contre quelques heures de volupté? Il ne m'appartient pas de me précipiter dans ces hasards. Je ne m'appartiens pas. J'appartiens d'abord au devoir. Que serait le fils né d'une semblable passion? Un Lovelace... Un Werther... Un fat... Un sot... Comment n'ai-je pas la vaillance de la détromper sur ses espoirs, cette pauvre fille. Elle tremble là comme la chevrette sous la dent de la meute: elle qui se résigne aux morsures de mon vice, et certainement les désire. Je suis également lâche devant les périls que je redoute pour moi et devant ceux que je redoute pour autrui. J'ai peur de son désespoir, de sa rancune, du mépris qu'affectera ma sœur, du ressentiment que mon oncle Augustin manifestera. Auprès de cette belle, je suis comme le maraudeur devant le fruit qui pend hors le mur d'un verger. La peur du garde, et non la morale l'empêche de céder à sa convoitise.»
Echangeant des plaisanteries variées et galantes avec Dolorès, il méditait ainsi. Au milieu du salon, Delphine de Praxi-Blassans les observait. La religieuse quitta Denise pour sauver sa catéchumène.
—Ne conseillerons-nous pas à Omer de venir cet été dans notre Maison des Champs. La providence a béni les travaux de notre jardinier. Il a pu conduire la pousse des rosiers de telle façon qu'il en a fait un autel toujours en fleurs nouvelles pour la statue de la Sainte Vierge. C'est un miracle! Jamais je n'aurais pu croire que tant de paix et de satisfaction pût être accordée par le Seigneur sur cette terre; dans une pieuse retraite. Enfin, on se réveille loin des méchants, des calomniateurs, des butors et des chipies, ma pauvre enfant...
Elle siffla, de la manière la moins aimable, ces épithètes de circonstance.
—Denise n'a point changé, reprit-elle... C'est la même frivolité d'esprit... Elle n'a pas moins que jadis la certitude de ses perfections, qui la rendait intolérable quand nous étions jeunes filles... Mais que de grâces, que d'élégances, reprit-elle, à la fin du couplet, en amende honorable. Et vous, mon cousin, vous pataugez dans la chicane et la basoche?... Enfin: il faut de si grands mérites pour accéder à la prêtrise. Cela est donné à peu de gens... Je regrette fort que, par vos inconséquences et vos batteries, vous ayez gâté cette chance de parvenir dans la diplomatie, que vous gardait mon père, malgré que vous fussiez sans naissance... Vous avez belle mine, et vous auriez fait un bon chemin dans les ambassades. Mais, pour cela, la soutane vous eût mieux servi que le frac... Dieu ne l'a pas voulu. Ah! que votre malheureuse mère...
Tout le grief de Mme Héricourt contre son fils, elle le ressuscita, sans miséricorde. Assise, les mains enfouies dans ses manches de bure jaunâtre, elle s'efforça de ravaler, devant Dolorès, les mérites du jeune homme, évidemment afin de combattre l'amour visible. Elle traita de haut, «le petit avocat du parti industriel», et se refusa de comprendre qu'une personne de distinction pût avoir des préférences pour quelqu'un de ces gens-là.
—Je vois, ma cousine, dit Omer, que votre sévérité n'a rien perdu dans le commerce des saints.
—Ce ne sont pas eux qui voudraient me convaincre de la perdre, au temps où nous vivons. Leurs bons exemples la fortifieraient plutôt. Avez-vous obtenu de notre Saint-Père une audience à Rome?
Omer put discourir sur son voyage jusqu'à l'instant du dîner, ce qui lui plut mieux. Il apaisait l'humeur de la religieuse en décrivant les splendeurs des églises. Il respirait Dolorès attentive, et dont il apercevait à travers la guimpe, le creux des seins mouvants.
Le général Héricourt argumentait sur les préparatifs militaires que l'on activait alors dans les garnisons méridionales, en vue d'intimider les Algériens. Le comte Dubourg profita de l'occasion pour se souvenir abondamment de ses exploits. Denise se lamenta. Quels dangers son mari devrait courir, si l'expédition était résolue! Puis elle exigea de l'accompagner là, comme en Espagne. Il ne promit pas d'y consentir.
—Nous verrons cela..., dit-elle..., en balançant sa figure têtue.
Elle voulut que son frère allât voir le saint honoré par Dolorès, et placé sur la commode de sa chambre. C'était un évêque de plâtre doré depuis la pointe de la mître jusqu'aux franges de la dalmatique. Deux chandeliers de porcelaine représentant des tours en ruines flanquaient, de leurs cierges et de leurs lueurs, la tête poupine de la statue.
—Voilà donc Saint Omer! Il est haut en couleur, et je souhaite qu'il me garantisse le tempérament dont il porte un si vigoureux témoignage, Mademoiselle!
—Impie!
—Avouez, mon frère, que c'est une attention bien touchante que Dolorès eut là... Elle sait combien votre sort me préoccupe et, pour aider à vous obtenir les soins de la Providence, elle implore votre bienheureux patron; ce que vous ne faites guère; j'imagine.
—Mais je ne manque pas de piété... Seulement, mon sort m'inquiète moins qu'il ne vous inquiète, ma sœur; et je n'en veux pas rabattre les oreilles des personnages célestes.
Une Vie de saint Omer, reliée par Thouvenin, s'étalait sur le marbre de la commode ventrue. Des signets de rubans dépassaient l'or des tranches. Un prie-dieu en ogive, ses coussins de velours à glands reçurent Denise qui se signa et feignit de murmurer une oraison. A ce moment, la cloche retentit, dehors, annonçant l'entrée d'une voiture et d'un visiteur. La générale dit:
—Attendez-moi: je vais voir si je dois descendre.
Omer et Dolorès se regardèrent seuls. Elle s'agenouilla de côté, sur le prie-dieu, en souriant. Comme par un effort de volonté secrète, sa pâleur disparut. Une aube incarnadine se leva sur ses joues; ses yeux fauves resplendirent entre les cils des paupières mobiles; elle laissa pendre, ainsi qu'un drapeau de clarté, sa robe blanche sur l'escarpin noué de mauve; ses deux bras accoudés soutinrent sa joue droite contre les mains jointes; les feux mêmes de ses topazes étincelèrent mieux, pendus aux lobes des oreilles rouges. Elle sembla prier le Temps de surseoir à la mort de cette minute; elle le demandait à l'évêque en or dont ils parlaient l'un et l'autre, avec indifférence.
—Montrez-moi ce passage, Dolorès, s'il vous plaît.
Sans déplacer la posture de son corps las, elle prit sur la commode, la Vie de saint Omer, et l'ouvrit au moyen d'un signet couleur d'orange. Elle allongea son annulaire orné d'une croix en turquoises dans la marge; et le jeune homme approcha le sien devant la première lettre du paragraphe. Mlle Alviña dit quelques mots qui tremblaient. Les deux doigts s'accolèrent sous allure de souligner le terme essentiel de la phrase. La lectrice et le lecteur les considéraient, ainsi que la figure de leur embrassement: deux corps lilliputiens, l'un et l'autre souples, celui-ci plus pâle avec un ongle de nacre étroite et carrée, celui-là plus gris avec un ongle large et ogival.
Certains frissons légers coururent des extrêmes phalanges à leurs épaules. De la jeune fille, l'odeur puissante, humide et suave des roses rouges émana. Leurs paroles ne s'achevaient plus. En tournant une page, les surfaces de leurs mains se frôlèrent; et Dolorès, traversée d'un frémissement, secoua son cou moite. Omer appréhenda le danger. Sa poitrine et tout lui-même vibraient, se tendaient. La rage de son désir grandissait en dépit de son vouloir. Devant ses yeux, le livre parut s'évanouir. Tout se fondit dans une brume trépidante, où persistait seule Dolorès; et l'éclat de ces yeux tressautait. Elle approfondissait ses pupilles comme pour en faire des puits de passion qui le pussent engloutir. Les spasmes de ces regards fugitifs et revenus éblouissaient Omer. Elle le pénétra par ses odeurs de roses rouges, par les lueurs de ses yeux, par la clarté de sa robe, comme le soleil pénètre l'ombre d'une ville jusqu'alors endormie dans les brouillards froids. Elle lui traversait la poitrine par la lame fulgurante de son amour. Une bête en lui bondissait qui devint maîtresse, et saisit les bras de la jeune fille.
—Omer, vous m'aimez?... soupira-t-elle...
—Oui..., oui..., oui..., insuffla-t-il dans les baisers qui meurtrirent le fruit de cette bouche chaude et douce.
Elle lui jetait au cou ses bras de satin; elle écrasait contre lui les globes de sa poitrine rude. Un tourbillon de folie brûlante les noua. Leurs langues se connurent et s'entrelacèrent dans le goût onctueux de leurs salives. Ils demeuraient ainsi, à genoux, ensemble, sur le prie-dieu. Les paupières de la jeune fille se fermaient. De longues secousses l'ébranlèrent. Il dut la soutenir par la taille. Et deux larmes vinrent à sourdre entre les beaux cils noirs pour couler, gouttes de lumière, contre l'incarnat duveteux des joues. Dolorès, alors, s'affaissa, mollement.
Omer l'eut ainsi dans les bras, toute pâmée, la bouche ouverte sur les dents humides. Et ce lui fut soudain un fardeau qui froissait les broderies de ses deux gilets. Il redouta qu'on le surprit dans ce désordre. «Suis-je lâche devant mes instincts! pensait-il encore. Me voilà déloyal à l'égard de cette pauvre fille, ou contraint de briser ma vie pour elle... Cette minute est, de toutes manières, ma condamnation...» Doucement, il relevait le poids de cette belle créature dont l'extase souriait à du divin.
—Enfin..., murmura-t-elle..., l'ange que j'ai prié, l'ange est descendu jusqu'à moi...
Et, se dégageant, elle enfouit sa tête dans ses mains pour réciter à voix fervente l'Angelus Domini annuntiavit Mariæ...
Des pas furent entendus. Il s'écarta, furieux contre lui-même; et rectifia les lignes de ses deux gilets boutonnés l'un sur l'autre, selon la mode. Quand Denise fut entrée, curieuse de leurs gestes, il s'esquiva sous un prétexte fortuit.
Incapable de prendre une résolution, il n'eut plus qu'à se condamner pour tant de faiblesse. A table, Dolorès ne parut point. La générale l'excusa: malaise de fillette troublée par une émotion imprévue. Elle n'en dit pas davantage, mais appela son frère à sa gauche, et commanda qu'on servît le vieux corton qu'il aimait. A cet ordre, qui fut un signal peut-être, l'oncle Augustin se prit à rire finement, et frotta ses mains. Denise vanta les talents d'Omer à Delphine de Praxi-Blassans qui doutait. Oui: sous le charme de son éloquence ardente et juvénile, il tenait quotidiennement les juges.
—Il m'est revenu, confessa la religieuse, que tu avais défendu le chanoine Delaroche contre les crimes hypocrites des Jacobins; mais, le lendemain tu développais les plus détestables opinions pour sauver de justes châtiments les vilains sires du parti bonapartiste et révolutionnaire. Pourquoi ne manges-tu pas de cette tourte? Elle est parfaite.
—La justice doit être égale pour les uns et les autres, ma cousine. Je tâche de me conformer à cette prescription du droit romain...
La bernardine riposta que l'on détruisait les principes dans l'âme du peuple en épargnant les impies et les fauteurs de scandale. Que c'était là rendre des forces au parti des Régicides. Denise interrompit cette dissertation niaise par des cris de joie sincère proférés à tous propos. Dolorès l'emportait sur Elvire. Cela l'enthousiasmait. Elle contint difficilement son envie de révéler tout.
—Mon neveu, vous devez bientôt songer à faire votre personnage dans le parti constitutionnel... Il faut profiter de la sympathie qu'on vous témoigne partout..., déclara le général Héricourt... Jamais je ne vis un jeune homme aussi doué pour séduire, n'est-ce pas, Dubourg? Eh: votre verre est vide...
—Son courage froid, et son éloignement des passions extrêmes, provoquent l'admiration de ses amis. Pour les jeunes étudiants qui suivent les cours de M. Cousin et de M. de Tracy, il est en quelque sorte le type du nouveau légiste, le prêtre sévère de la Loi...
—Mon oncle Edme en me conduisant à Rome m'a rendu le plus grand service. J'ai respiré l'odeur de la vertu latine... Et je m'en suis quelque peu fortifié, dit modestement Omer. Il faut remercier de mes petits mérites le capitaine Lyrisse...
—Je le verrais avec plaisir, accepta le général Héricourt; et puisqu'il a des susceptibilités ombrageuses, j'irai lui rendre visite, le premier, rue de Verneuil, s'il le désire...
—Ah! mon oncle, la bonne parole que voilà! Je vous baiserais les doigts pour ce mot...
—C'est dit. J'irai lui faire ma visite de réconciliation... Et je veux boire incontinent à sa santé... Baptiste, versez l'Aÿ...!
Incontinent Denise proposa de réunir à un grand dîner, dans son hôtel, le général Pithouët, le capitaine Lyrisse, même l'introducteur du carbonarisme en France, le docteur Buchez, avec MM. Laffitte, Casimir Perier et le jeune comte de Montalivet. L'oncle Praxi-Blassans amènerait aussi M. Hyde de Neuville. Dubourg promit de décider Lafayette à venir. Tous ces messieurs appartenant aux comités philhellènes, ils ne pouvaient que se rendre à une invitation faite par l'un des généraux qui avaient, au ministère, savamment organisé la campagne de Morée. Denise battit des mains:
—C'est mon joint!... Ah! M. le comte que vous avez d'esprit! Grâce à vous qui prononcez la parole sage, nous voilà tous sur le terrain de la Grèce. Bien des mains jusqu'alors ennemies peuvent s'étreindre. Tous les cœurs nobles et généreux seront là-dessus d'accord... Et mon frère aura beau jeu pour exercer son éloquence à l'antique.
Jusqu'à la fin du repas il ne fut question que de cette fête: elle assemblerait adroitement les membres notables des partis enclins à s'unir pour déjouer les manœuvres sournoises du Polignac et de la Congrégation. La place que sa sœur et son oncle lui réservaient dans la nouvelle aventure tenta l'ambition d'Omer. Frayer avec M. Laffitte, M. de La Fayette, M. Hyde de Neuville, ce lui parut une gloire soudaine et profitable. Dolorès et son amour l'aidaient tout à coup fort proprement. Il chercha le moyen de louvoyer quelques semaines entre Mlle Gresloup et Mlle Alviña, de façon à ne perdre ni la fortune de la première, ni l'utile amitié du général Héricourt que dispensait la seconde. Un peu de sa colère contre lui-même s'apaisa.
L'amante était au salon quand on y revint, après les liqueurs. Elle le salua d'un œil chaud et languissant. Son flacon de sels reposait sur le guéridon turc. Elle écrivait sur des tablettes un sonnet interrompu. Omer courut s'informer du malaise. Delphine de Praxi-Blassans qui soupçonnait quelque galanterie entre eux, et la blâmait d'une moue sévère, s'installa dans l'ottomane, surveilla, conseilla de nouveau six semaines de retraite au cloître. Les jeunes personnes sujettes aux vapeurs se trouvent bien, à l'ordinaire, d'y vivre selon la régularité des canons, au bon air de la campagne. L'âme et le corps se retrempent.
—Je gage qu'elle ne tient guère à quitter Paris, pour le présent, déclara Denise en éclatant de rire...
—Mlle Alviña, cet après-midi, se disposait à partir en ma compagnie. Elle a changé de caprice. Tant pis, ma foi... Une jeune personne très jolie fait difficilement son salut dans le siècle... Abandonnerez-vous Dieu, ma mie?
La religieuse servit les intentions d'Omer en s'obstinant à la convertir mieux. Elle tira son chapelet d'agathe, sa bonbonnière à sucre candi, ses deux mouchoirs, un médaillon sous verre du Sacré-Cœur, et développa méthodiquement un sermon en dix points sur les félicités de la foi. Son profil sec, livide autour de l'œil, brun sur la joue creuse, ne s'arrêta point d'approuver ses phrases, en se balançant avec l'armure de la cornette et du voile noir. Omer n'eut qu'à jeter des regards sentimentaux vers sa poétesse que ne parvint pas à délivrer la générale. Sans cesse, Dubourg appelait Omer dans le conciliabule qu'il formait avec l'oncle Augustin pour arrêter les principes de l'entente politique entre constitutionnels, libéraux, doctrinaires et carbonari. Survint ensuite le jeune comte de Montalivet svelte et grave qui baisa les doigts de la générale. Sa Lettre d'un jeune pair de France aux Français de son âge lui valait de la réputation. Il était de ces gens heureux à miracle dont le public admire tout de suite la moindre production, et qui ne négligent rien de l'intrigue pour obtenir cette faveur. Bien qu'un peu raide et hautain il ne manquait pas d'affabilité. Sur la loi de Rome, les deux jeunes gens rivalisèrent, logiques. Ensuite M. de Montalivet attaqua la Cour...
—Son Altesse, la duchesse de Berry qui danse les pieds en dedans, a toutefois l'esprit le plus léger, et léger jusqu'à l'inconvenance. Il y a deux ans, je l'ai vue, sur les marches de Saint-Roch, dans la posture la moins digne, regarder l'émeute qui défilait. Une autre fois, à Saint-Cyr, la famille royale passait en revue le bataillon. Devant un élève d'assez bonne taille, voici la princesse qui s'écrie: «Mâtin le beau garçon»; et le regarde partout. Cela fit l'effet le plus déplorable parmi tous ces jeunes gens, Monsieur!... Le roi est trop bon. Ses conseillers le trompent et sa famille le compromet.
Répondant au comte Dubourg, il laissa percer la méfiance à l'égard des sociétés secrètes. Omer se hâta d'en exagérer les ridicules, d'en blâmer les cérémonies et les règlements. Parfois sincères et parfois affectées, les deux paroles s'approuvèrent. M. de Montalivet discourut avec soin les ongles en l'air, les jambes croisées, et en savourant sa précieuse salive, au cours de brefs silences. Pour l'avaler, il fermait les paupières, afin de se recueillir sur cette volupté toute personnelle. Il se vanta d'avoir triomphé aux élections par le moyen de la Société «Aide-toi, le ciel t'aidera», dont il faisait encore partie avec M. Guizot, mais qu'il déplorait de voir suivre les impulsions excessives données par Godefroy Cavaignac, Armand Carrel et Bastide. Il lui préférait l'union pour «La Morale Chrétienne» où se rencontraient M. de Barante, M. de Rémusat, M. Villemain, les Benjamin Delessert, et certaines personnalités de la haute bourgeoisie. Il pressa bientôt Omer d'y entrer, en lui vantant les occupations de ses membres. Il voulut même inscrire, de suite, son nouvel ami dans le comité travaillant à l'abolition prochaine de l'esclavage. Omer se déroba: son grand-oncle Joseph utilisait les esclaves dans les plantations de Java qui constituaient à demi la fortune du général Héricourt et de ses parents. Moqueur, celui-ci prêtait l'oreille. Les comités pour l'interdiction de la loterie et des jeux, pour l'invention d'un système pénitentiaire parurent plus dignes de leur attention. M. de Montalivet le nota.
Cette conversation nécessaire retint le jeune avocat loin de l'espagnole qui souffrait d'entendre Delphine de Praxi-Blassans, et ses propos édifiants. A peine avait-il pu les rejoindre, selon les prescriptions de la pitié et de la politesse, Dubourg lui vint représenter que maman Virginie et le capitaine Lyrisse devaient les attendre rue de Verneuil, à la table de whist. Omer aperçut un papier très menu dans les doigts de son amante, et qu'elle tenta de lui glisser. Il jugea meilleur de feindre ne pas l'avoir vu; et prit congé sans autre signe d'amour qu'une œillade.
«Ouf, je m'en tire mieux que je ne l'espérais!» pensa-t-il dans la rue. Dubourg, aussitôt, le confessait. Omer exposa toute sa faiblesse.
—Que comptez-vous faire?...
—Subir les conséquences de ma faute, répondit-il sans y croire.
—Malheureux! Arrêtez. Rien ne prouve qu'elle soit irréparable... Vous avez, à cette fille, donné un baiser et non pas un enfant. D'abord laissez-moi me convaincre auprès de mon ami Gresloup que l'instabilité de votre fortune inquiète réellement la mère d'Elvire. C'est là le point important... Je soupçonne le général Héricourt d'avoir forcé la note... De la prudence... N'agissez pas en étourneau... Soyez juste assez galant, auprès de Mlle Alviña, pour que Madame votre sœur vous mette le pied à l'étrier, et vous aide à enfourcher le cheval de l'opposition Martignac... Ensuite on verra...
—Est-ce un conseil de soldat?
—Non, c'est un avis de diplomate..., riposta le général-comte, assez bourru pour avoir été ainsi blâmé de façon indirecte. Nous avons affaire à des diplomates et non pas à des hussards... Souvenez-vous d'avoir été jésuite un tantinet, comme je me souviens moi-même d'avoir été chouan... Au surplus il n'est pas sain, pour un jeune homme, de rester ainsi sur sa faim, quand on a tenu dans ses bras une demoiselle un peu chaude. Allons faire une diversion chez de bonnes garces... Cela tous rendra les idées nettes. Mme Héricourt et le capitaine liront un peu plus de La Quotidienne et du Courrier Français.
Dubourg connaissait un endroit dans la rue d'Anjou. Là des enfants bien fardées essayaient aux Messieurs dans l'arrière boutique, puis à l'entresol, les gants trop parfumés d'un magasin somptueux. Une brune se déshabilla pour Omer, dans un réduit obscur qu'encombrait un large sofa de soie tachée. A la lueur de la chandelle, il troussa la créature. Elle fleurait le patchouli et la pommade, elle avait les ongles noirs et les seins graisseux; mais avait du goût pour son emploi. Ruant de la croupe sur le meuble vétuste qui craquait, elle ne prêta cependant que l'illusion très relative de posséder la belle Dolorès Alviña. Néanmoins Omer en acquit du contentement. Au retour, il écouta mieux les exhortations cyniques du général-comte; il se permit d'en rire. En lui-même il réfléchissait à des moyens.
Mme Héricourt interrogea son fils avidement.
—Il m'a paru.., dit-il.., que Delphine de Praxi-Blassans offrait le voile à l'amie de ma sœur. Sied-t-il de vouloir l'emporter sur Dieu, dans le cœur de cette jeune fille? Et m'inviterez-vous encore à ravir au Seigneur une telle épouse?...
—Je n'ai rien ouï dire de semblable. Dolorès ne pense à prendre le chemin du cloître que si la Providence le lui ordonne, en lui retranchant l'amour qu'elle espère.
—Delphine pense là-dessus différemment. Elle a fort entrepris notre Espagnole..., à tel point qu'après le dîner, je n'ai pu l'aborder pour lui rendre mes devoirs.
—C'est vrai..., dit le général-comte... Cette enfant a l'esprit frappé par les religieuses. C'est une bien lourde responsabilité que de traverser les desseins de Mlle de Praxi-Blassans...
—Que voilà donc une grande nouveauté!... s'écria Mme Héricourt en écarquillant ses yeux dans ses paupières fripées. Il faut alors que tu aies désespéré Mlle Alviña...
—Dieu m'en garde. Mon désir est de ne lui déplaire en aucune façon. Je l'aime avec le cœur et les sens; si je suis encore loin de la chérir avec mon esprit même...
—Hélas c'est justement ce qu'il faudrait: que tu l'aimes avec l'intelligence de ton devoir chrétien.
—Vous vous méprenez sur ses pouvoirs, ma mère: Dolorès inspire le goût de la passion et non pas celui du devoir...
—En ce cas peut-être aurais-tu de bonnes raisons pour ne pas demander sa main.
—Ce me semble.
—Faudra-t-il que tu me convainques toujours de ce qui me paraît fâcheux d'abord?
—Ma chère maman, saurais-je vouloir vous désoler?
—Je parlerai de tout cela, demain, avec Delphine.
—Autant que j'ai pu comprendre les paroles détournées de Mlle Alviña, le cloître l'attire. Qui sait, ma chère maman, si le Seigneur n'a pas voulu, qu'à défaut de moi-même, vous lui consacriez cette âme innocente pour accomplir votre œuvre de sainte veuve.
—Dieu t'entende! dit Mme Héricourt soudain illuminée de foi.
Assis sur un carreau de velours, le jeune homme tenait dans ses mains, qu'il faisait douces, celles de sa mère. Elle considéra ces cheveux flottant avec élégance contre le haut col de l'habit bleu; cette barbe légère autour d'un visage brun qu'animait le regard insistant sous de beaux sourcils noirs unis à la racine du nez. Omer devina qu'elle s'attendrissait au souvenir de jadis.
—Dis-moi, mon enfant, tu n'es pas mauvais?... reprit-elle brusquement, après un nuage qui finit de traverser ses yeux clairs.
—Oh, ma mère! fit-il...
—Je crois que tu ne l'es point, en effet...
Lui-même s'interrogea. Non, il n'était pas mauvais. Pour Dolorès le mariage ne serait-il pas aussi décevant, passé les amours, qu'il le serait pour lui? Il prévoyait qu'il ne pourrait avoir, en elle, aucune confiance, dans la suite. Le caractère romanesque ne destine pas à la vertu. Quelles tristes querelles alors les diviseraient, elle absolutiste et barbare, lui libéral et latin; elle dévote à toutes les traditions des chefs qui avaient conquis l'empire romain et construit sur ses ruines le droit féodal, le droit de la force; lui pieux envers le dogme de Mithra que ces chefs avaient vaincu, et soucieux de rétablir le droit de la Lumière. Il était trop le fidèle du principe qui, par la main des soldats de Bolivar, avait dépouillé, massacré les Alviña. Jamais leurs sangs d'époux ne chanteraient la même chanson. Au contraire, il l'apercevait heureuse amante du Christ sanglant, dans le luxe des chapelles, et fière de servir l'idéal des monarques en attendant qu'elle épousât un hidalgo valeureux au lit. Qu'un amour provisoire comptait peu auprès de ces hautes raisons... Le mariage dépasse en ses fins toutes les passions instinctives; il assume la tâche d'éduquer l'avenir des nations. Qu'importe, devant cela, le caprice des sens?
—Je ne suis pas mauvais, ma chère maman, je ne le suis pas?... dit-il en baissant les cils.
Aux coins de la cheminée de pierre, l'oncle Edme et le général Dubourg réprimaient, en se regardant, le sourire inscrit dans les commissures de leurs lèvres ironiques. «Ils me croient rusé, soupçonna-t-il.»
Avant de gagner sa chambre Mme Héricourt demanda qu'au lieu d'attribuer la part ordinaire de son revenu aux dépenses communes de l'hôtel, on lui permit d'en disposer. La maison d'enseignement scientifique fondée par Édouard de Praxi-Blassans lui semblait digne d'être secourue; et, puisqu'elle comptait faire une longue retraite dans le couvent de Delphine, pendant deux mois, elle ne coûterait rien à Paris. Le capitaine Lyrisse discuta la proposition sans l'adopter.
Ce le mit en assez méchante humeur. Aussi dès que son neveu lui eût annoncé la visite du général Héricourt qui voulait obtenir des renseignements militaires sur l'armée turque et sur l'algérienne, le demi-solde lâcha le torrent de sa colère contre les Judas de 1814 et 1815. Il fallut que Dubourg invoquât les motifs de politique supérieure pour le persuader sur l'urgence d'une réconciliation.
—Dire que ce Jean-f...-là va venir ici, chez moi, narguer un homme d'honneur. Mille et mille tonnerres! Tu sais, je lui...
—Mais non, fit Omer.
Et il s'évertua, pendant une bonne moitié de la nuit, à démontrer que Marmont avait, en mars 1814, conduit ses troupes non pas à Louis XVIII, mais au Gouvernement Provisoire, qu'à cette heure-là, le Tzar ne voulait pas encore des Bourbons et préconisait Bernadotte, comme en 1813 il avait, à Dresde, préconisé Moreau. Talleyrand, par ses manigances et ses marchés sournois, avait tout changé, contre l'attente de la plupart. Or, l'oncle Augustin avait obéi à ses chefs directs, selon la discipline, et quitté Napoléon, sur le conseil des philadelphes, des jacobins, de La Fayette lui-même, aujourd'hui Maître-Elu de la Haute-Vente des carbonari... Le capitaine Lyrisse ne voulait rien entendre. Quand il sut que le général lui proposerait la réintégration dans les cadres de l'armée, avec un emploi dans l'état-major de Morée, le capitaine refusa tout net...
—Saperlotte, mon neveu, tu ne comprends donc rien aux choses. Moi, recevoir les ordres d'Augustin, si cet état-major part pour l'Algérie! Moi?... Tu es fou!
Le lendemain, Omer jugea convenable d'assister à l'entrevue afin de prévenir l'orage. Lorsque le général entra dans le cabinet jaune, il fut averti d'être patient; puis le jeune homme alla chez le demi-solde.
—Qu'il sache bien que c'est pour la Grèce et la Charbonnerie seulement...
—Comment ne le saurait-il pas, mon oncle?... L'amènerai-je ici?
—Tu n'espères pas que je vais courir lui tirer les bottes?
Dans la haute pièce où les armes turques rayonnaient, où des selles en cuir rouge, des brides chamarrées et des étriers d'argent étaient suspendus, le capitaine attendit, marchant de long en large. Enfin, debout contre le secrétaire de thuya fermé, les mains derrière le dos, et les jambes écartées, il salua roidement le général.
—Veuillez-vous asseoir, Monsieur.
De sa voix harmonieuse, délicate et lente, l'autre murmura dans un sourire à demi moqueur, affable à demi:
—L'armée française vient demander quelques conseils au défenseur de Missolonghi, au compagnon du colonel Fabvier, à l'ami de lord Byron, à l'ambassadeur choisi par le Congrès d'Egine pour rapporter ici les documents d'après lesquels nos ministres décidèrent de mener à bien la tâche glorieuse que vous aviez entreprise dans la malheureuse patrie de Thémistocle et de Platon... Ils ont enfin admis les idées généreuses au nom de quoi vous aviez d'abord, et avant tous, risqué votre vie. Je m'honore de continuer une pareille œuvre. Les Russes, vous le savez, ont franchi les Balkans; ils manœuvreront pour envelopper Andrinople. Il se peut qu'il nous faille les aider... Personne ne pourrait aussi bien que vous munir le ministère de renseignements sur la tactique des Turks.
—Monsieur, vous êtes bien honnête!
Le général salua en accentuant le sourire.
—Je parle avec sincérité de sentiments que tous partagent, parmi les officiers et les gens de cœur.
—Vous avouez enfin que nos folies avaient du bon maintenant que vos maîtres les ont approuvées. Je vous en remercie. Charles X obligé de mettre ses divisions au service des rêveries que les instigateurs des complots militaires et les carbonari propagent depuis dix ans!... Ce fut là chose fort surprenante... hein?
—Vous avez raison, capitaine, d'être fier... A votre place, je m'enivrerais de mon triomphe.
—Ah, Monsieur, que n'étiez-vous des nôtres alors qu'il y avait péril à cela!
—Monsieur, je choisis mes dangers... Il en est auxquels je ne me dérobe point. Il en est même auxquels je dérobe les autres..., à l'encontre de mes intérêts...
Le général, sans élever le ton, avait dit ces mots assez fermement. L'oncle Edme rougit fort, et sourcilla. Toutefois il se contint.
—A ce propos, laissez-moi vous remercier des démarches qui, lors du complot Berton, me permirent de gagner l'Espagne constitutionnelle. Je n'avais pas eu, depuis, l'occasion de vous témoigner ma reconnaissance, sauf sur la rive gauche de la Bidassoa où j'eus le regret de vous mettre en joue, tandis que sur la rive droite vous faisiez tirer à mitraille contre le drapeau tricolore, contre le colonel Fabvier, contre mon père et contre votre serviteur.
—Ce sont-là de facheuses extrémités auxquelles la discipline nous réduit parfois... Bah! nous voilà hors de peine, l'un et l'autre. Tant mieux!... N'y pensons plus... Ces tubes-là portent loin?
Il montrait un fusil de janissaire incrusté de coraux. Les deux soldats dissertèrent longuement sur les choses de leur art; le général fort à l'aise, pacifique et faisant luire au soleil sa botte vernie que le sous-pied d'un pantalon collant étreignait; le demi-solde ironique en ses allusions aux grades et aux honneurs indus dont jouissait le suppôt de Marmont. Il l'appelait: «Monsieur!» sans lui accorder d'autre titre. Toutefois ils en vinrent à parler de leurs souffrances en Russie, puis du général Lyrisse, décédé si tragiquement dans l'auberge de Falmouth. Ils se rappelèrent la mort de Bernard Héricourt et comment ils avaient recueilli son dernier souffle, sous le canon de Presbourg.
—Ah! qu'est-ce que de nous.., fit le général! Et ce grand garçon qui joue à l'avocat libéral, qui se compromet autour des barricades, c'est l'enfant dont il nous montrait la miniature dans la guérite de Friedland... Vous vous rappelez? Il faisait un diable de temps.
—Voilà mes deux oncles aux prises avec leurs souvenirs.., cria joyeusement Omer.
Dès cet instant, les adversaires se départirent de leurs rancunes apparentes. Le capitaine promit de rédiger un mémoire sur la portée du tir dans l'armée turque, sur les mouvements tactiques de l'infanterie égyptienne, et sur ce qu'il avait ouï dire des forces que le dey d'Alger utilise. Ils se quittèrent sans trop de froideur.
—Je vous porterai ce mémoire en vous rendant votre visite.
—Je vous serai bien obligé, capitaine. Vous serez toujours le bienvenu chez votre nièce Denise. Vous n'y trouverez que des amis de la Grèce et de ceux qui la défendent. A l'honneur de vous revoir, avenue lord Byron.
—Il a une qualité, cet animal: il ne dissimule pas. J'aime ça..., conclut l'oncle Edme lorsqu'Omer après avoir reconduit le général, l'eut rejoint... Malgré tout, il garde son caractère de soldat.
—Et nous lui devons votre chère tête.
—C'est d'ailleurs vrai. En 1821, elle a rudement branlé sur mes épaules. S'il ne s'était mis en frais de démarches avec Praxi-Blassans, les mouchards m'auraient cueilli à la Rochelle avant que je n'eusse mis le pied sur le bateau...
—Et puisque vos idées se rejoignent à présent sur le rivage du Péloponèse et sur celui d'Alger.
—Laisse-moi travailler à ce mémoire. Je prétends lui en remontrer...
Fiévreux, le capitaine abaissa le panneau du secrétaire, attira l'écritoire et une main de papier. Aussitôt il s'empressa de tailler à grands coups de canif une plume d'oie.
V
Le 1er novembre 1829, après avoir entendu trois messes et communié en mémoire de son frère Bernard, la comtesse Aurélie passait dans la tristesse le jour anniversaire des Morts, comme elle avait coutume depuis dix-neuf ans. Mme Héricourt, et son fils la trouvèrent faubourg Saint-Honoré dans la chambre jadis habitée par le cavalier de la Révolution, quand il attendait à Paris les ordres de route pour la campagne de Hohenlinden. Le sanctuaire était en apparat. Sur le guéridon précieux, pavé de jade, de malachite et d'onyx en fragments conjoints, reposait l'exemplaire de René que des feuilles mortes gonflaient entre les pages. Tout contre, embrouillé dans ses mèches brunes, le visage du dragon brillait entre deux épaulettes d'argent soigneusement peintes par le miniaturiste. Le placard ouvert montrait une esquisse au pastel, celle de la fillette en bas bleus, assise à terre, et qui souffrait par l'angoisse de ses yeux clairs, la grimace de la bouche. Le dessin en était sommaire, mais il exprimait avec perfection la détresse tragique de cette enfant.
—Il y a beau temps que j'ai cessé d'être à la ressemblance de cette petite Bavaroise effrayée par les dragons de la République... dit la veuve en comparant à cela son image que reflétait le miroir du trumeau. ...S'il vivait encore, mon pauvre Bernard s'étonnerait bien de m'avoir recherchée, en raison de ce mérite. Je ne lui rappellerais plus son péché de guerre... comme tu dis, Dieu me pardonne!
—On change hélas! répondit la comtesse. Ta fille fut toute pareille à cette jeune étrangère vers seize ans. Qu'a-t-elle gardé de cela. Pas même les cils sombres, les yeux clairs que chérissait ton mari. Les uns se sont dorés, les autres se sont assombris à cause de leur malice... Denise est une jolie dame, tout autre à présent. Je ne vois qu'Elvire Gresloup dont les yeux d'Angleterre et les cils noirs, la fraîcheur du teint rappellent la figure du portrait que dessina mon frère.
—C'est vrai!... Seigneur! s'écria Mme Héricourt... Ah, ma bonne... Mais c'est vrai!
La veuve joignit les mains. Fort émue, elle tomba sur une chaise, et resta muette. Omer examinait l'œuvre médiocre. Il essayait d'y reconnaître des analogies précises. Sans doute, cette même candeur dont la teinte azurée pare les yeux des vierges, luisait sous les paupières d'Elvire, sa fiancée. La lumière de son regard attentif traduisait cependant une force que n'avait point certes possédée cette misérable enfant du pays germanique, douloureuse et meurtrie.
—Ah! mon fils, s'écria Mme Héricourt. Ce besoin d'aimer Elvire, tu l'as dans le sang! C'est le penchant invincible de Bernard pour les yeux clairs et les cils sombres! Ton père guide ta passion même, malheureux! Et tu es perdu pour mon cœur. Je n'espérerai plus maintenant, même au fond de moi, que tu prennes, un jour, la soutane. Pardonnez-moi, Seigneur, car vous m'avez faite moins puissante que les morts!
Elle soupira cette prière dans un sourire de navrance et de déception. Omer eut haussé les épaules. Quel rapport subsistait vraiment entre la physionomie de cette paysanne allemande aimée de son père, quelques semaines ou quelques heures aux champs de conquête, et la suave Elvire Gresloup, son Eloa, de pensée peut-être redoutable sous l'allure d'un ange, tantôt naïf et blanc comme ceux du Giorgione, tantôt somptueux et puissant comme ceux du Véronèse. Il ne distinguait rien qui apparentât les deux filles. En vain essaya-t-il de contredire. La tante Aurélie ne l'approuva guère. Elle jugeait que Mlle Gresloup portait, à la figure, le signe des yeux clairs et des cils sombres chéris du colonel Héricourt.
—Oui, oui, mon frère t'a commandé cette affection, Omer! Tu es le moyen qu'il a choisi pour se survivre...
—Y pensez-vous, ma tante?
Pourtant il se rappelait les vigueurs inconnues, intimes, émanées du plus profond de son être, et qui avaient surgi, toujours, pour vaincre sa lâcheté naturelle, à l'heure du péril.
—Comment le nierais-tu? ajouta la veuve. Vois comme, outre ton père, mon aïeul même, oui, le vieux Lyrisse, ton parrain, le franc-maçon terroriste, regagnent sur toi, sur nous chaque instant, du fond de la tombe. Praxi-Blassans et moi, n'avions-nous pas vaincu l'esprit de guerre en toi, lorsque mon frère Edme eût dû fuir en Grèce, après le complot de Saumur? Avec les Pères de Saint-Acheul et ton précepteur, nous avions repris ton âme. Tu étais assidu dans la chapelle des Missions, tu consacrais ton intelligence au triomphe de l'autel. Le P. Ronsin te confiait déjà de bonnes œuvres pour la plus grande gloire de Dieu. Un pieux avenir de prêtre, d'évêque même t'était réservé. Édouard te persuadait de suivre son exemple. Tu l'aimais. Vous ne vous quittiez guère pendant les vacances. Tu venais de finir tes études de droit. Tu allais certainement entrer au séminaire. J'étais confiante. Quel maléfice a fait revenir de Missolonghi mon frère Edme pour payer tes dettes, t'emmener en Italie chez les carbonari de Rome, acheter ton âme, t'entraîner dans le parti des demi-soldes, des bonapartistes et des jacobins?... Qui? Sinon les volontés de mon aïeul et de ton père servies par Edme. Ah! tout est perdu maintenant. Te voilà chassé de la Congrégation. Tu obéis au major Gresloup, à ce saint-simonien, à ce suppôt d'enfer. Tu as risqué ta vie dans les émeutes, au milieu de la canaille italienne, pour qu'il t'accorde la dot de sa fille... Et moi, moi, ta mère, tu me rejettes comme une pauvre vieille chienne inutile, dans un coin de la maison. Oh, c'est fini de pleurer. Ne crains pas que je t'importune. Quand le Seigneur m'appellera devant ses pieds de lumière, je n'aurai même pas une âme de chrétien à lui présenter comme mon œuvre... Les morts m'ont repris tout mon bien spirituel... Les morts ont vaincu... Tu es possédé par les âmes de Bernard et de mon grand-père... Et je ne sais rien qui les exorcise... Va donc... Obéis à tes démons, Lucifer!... Laisse-moi. Tu aurais pu me racheter au Malin... Tu m'as perdue pour la vie éternelle..., mon fils... Tu m'as retranchée du ciel...
A voix humble, elle disait les choses. Seulement elle hochait sa tête blême et rude, elle aspirait, à la fin des phrases, de l'air sifflant par la brèche de sa denture, ce qui joignait un bruit ironique à son léger ricanement. Ses bras s'enveloppèrent mieux dans le châle de crêpe noir; ils tendaient l'étoffe sur ses maigres épaules. Là-dedans elle se retranchait, s'isolait, en se redressant contre le dossier de la bergère, les yeux clos.
—Comment le Seigneur te jugerait-il responsable des idées transmises à ton fils, par l'influence des ancêtres, dit la comtesse? Jésus défend d'accuser autrui. Et les pauvres morts pourquoi les accuserions-nous? Bernard voulait tant que ta Denise épousât mon Édouard. Justement elle refusa, parce qu'elle avait reçu en héritage le caractère d'un guerrier. Elle préféra le général qu'est Augustin. Elle ne recula pas devant l'âge de son oncle, pour l'épouser. Tu vois. On ignore ce que peuvent nos volontés les plus ferventes. Seul Dieu sait le mystère de nos destinées.
—Peut-être as-tu raison, ma bonne, concéda Mme Héricourt..., car elle craignit de pécher en l'incommodant par son désespoir et par sa colère.
Elle s'efforça de paraître indulgente. Omer se défendit encore de reconnaître quelque ressemblance entre Elvire et la fille du pastel. Mme Héricourt l'accusa de dissimulation. Même gaiement, elle plaisanta les inadvertances des amoureux; elle affecta de s'attendrir à la mémoire du temps où la petite Gresloup jouait avec son fils, collégien, puis étudiant; enfin, et c'était là sa malchance de veuve éprouvée par le Seigneur, elle regretta qu'il n'eût pas été séduit par Dolorès. Mlle Alviña ne dépendait point, elle, de parents jacobins ni athées. Bonne catholique, elle gardait l'ardente foi des Espagnoles. Fallait-il ne plus disputer à Dieu cette jeune fille intelligente et belle à souhait?
La tante Aurélie réprouva cette claustration probable. Elle sembla prête à pleurer, comme sur elle-même. Denise n'assurait-elle pas qu'en apprenant les fiançailles d'Omer et d'une autre, son amie deviendrait folle? Elvire, orgueilleuse froide et très jeune supporterait mieux une rupture. Omer s'impatienta. De telles alarmes pour exagérées qu'elles fussent, confirmaient ses propres appréhensions. Obsédée par la générale Héricourt, par l'oncle Augustin qui avaient leurs vues sur la Banque d'Artois, Dolorès, dans l'aspiration à ce mariage, employait toute la fièvre de sa vie chaude. Le jeune homme railla les cent petits drames ridicules qu'elle suscitait, qui l'exaspéraient lui. En manière de vœu, elle ne mangeait plus ni fruits, ni gâteaux, ni mets agréables, afin que la sainte Vierge changeât la prudence d'Omer en ferveur. L'amoureuse passait toujours de longues heures à genoux devant les autels, en compagnie de Mme Héricourt. Elle faisait ainsi, du matin au soir, des stations dans les églises de Paris, sans omettre une seule, et brûlait, en toutes, des cierges. Devant la statue de Saint-Omer, dorée, bariolée, presque de taille humaine, les bougies flambaient toujours, dans sa chambre, sur la commode qui servait de piédestal à l'évêque de bois.
Si elle apprenait ce culte, Elvire en concevrait de l'ennui. Elle accuserait Omer de ne pas décourager la sotte, de se complaire à renforcer cet amour par trop de politesse. Là-dessus, Mlle Gresloup ne farderait point son sentiment. Si elle ne doutait pas de la constance jurée par son Lucifer, elle jugerait cruel le jeu d'abuser un pauvre esprit romanesque. Surtout il était à craindre que la tendresse méticuleuse de sa mère n'intervint pour retarder le moment des accordailles.
Or, Mme Gresloup plaignait, devant les visiteurs, la santé de son enfant. Elle avait encore appelé le médecin, avec sa lancette et le plat aux saignées dans la villa de Meudon. Depuis, elle se lamentait doucement, parlait d'Elvire comme d'une œuvre fragile que heurterait trop rudement la caresse d'un mari. Elle devait même avoir usé de son influence sur le major. «Vingt femmes valent mieux qu'une pour un jeune fashionnable de votre âge, mon cher!» avait-il déclaré, la pipe à la main, entre deux bouffées de tabac, un jour de passage à Paris. Omer lui vantait la douceur de la vie conjugale, les joies qu'une belle épouse amènerait dans la demeure négligée par le fanatisme de Mme Héricourt, le plaisir et l'utilité de recevoir des amis politiques autour d'une table bien servie et que préside une personne avenante, gracieuse, fière de son rôle social, enfin le devoir de consoler une mère si triste, et que la présence d'une bru charmante égayerait sûrement, guérirait, peut-être. Cette rhétorique pleine de précautions oratoires ne tira nulle invite du major adossé contre le socle de Virgile. L'hiver, approchait maintenant. Rien ne permettait de prévoir la réalisation prochaine des promesses naguère échangées Omer pensa qu'Elvire chérissait, quoi qu'elle en dit, leur état indécis de fiancés probables, ces demi-caresses, dans l'ombre, ces baisers à demi-chastes, ces conversations muettes entre leurs yeux passionnés. Elle estimait suffisants les aveux des romances qu'elle chantait au piano. Elle ne souhaitait pas d'autre étreinte que celle de leurs doigts unis furtivement. Elle se plaisait à l'attente du bonheur, et la préférait au bonheur même.
Selon Dubourg, M. et Mme Gresloup redoutaient de mettre Elvire à la merci de Mme Héricourt, de sa dévotion morose, larmoyante et taquine. Ils ne redoutaient pas moins les spéculations de tante Caroline, que la puissance amoureuse de Mlle Alviña sur un mari très jeune et sans vertus profondes, à leur sens. Motifs, après tout, sérieux d'hésitation. Pour Omer, ce ne laissait pas d'être inquiétant.
Et voilà que la tante Aurélie avertissait Mme Héricourt de ses desseins sur l'Espagnole. Par mille phrases dolentes, la comtesse le conjura de la prendre en pitié:
—Omer, tu n'as pas de cœur!
Vivement, il invoqua les théories du comte de Praxi-Blassans: le mariage est chose plus importante que les passions individuelles; car il fonde la famille, élément essentiel de l'État. Delphine ne négligeait plus rien pour convaincre Mlle Alviña de prendre le voile. Devait-il lui, se poser en rival de Dieu. Omer eût-il ressenti pour l'espagnole un goût réel, il assurait que ces considérations supérieures l'eussent détourné. De fait, il eut préféré, dans l'alcôve, aux baisers timides, au corps virginal d'Elvire, les chairs odorantes et les étreintes fougueuses de Mlle Alviña, s'il se fut agi de frêles amours. Donc il se jugeait sincère.
—Je ne dois pas moins sacrifier mes passions à cette espérance du cloître qu'à la félicité de ma descendance, de ma «gens». Cela seul est digne de moi.
Alors les deux femmes allièrent leurs discours pour imputer à des espérances cupides les raisons de l'avocat.
—Je te souhaite d'être, en vérité, et au fond de toi-même, d'accord avec tes paroles, mon cher enfant, dit la tante Aurélie; sinon tout cela semblerait vilain... Non, non, j'aime mieux croire que ton père t'inspira cet amour pour les yeux clairs et les cils sombres d'Elvire, parce qu'il aima les yeux clairs et les cils sombres de la petite bavaroise et de notre Virginie... Et tu t'abuses en expliquant avec des arguties ce que le sang paternel t'ordonne de vouloir.
Elle revenait à sa marotte de vieille amoureuse, maniaque, dévote envers le souvenir du héros, envers ses reliques, envers le pastel qui formait, pour ainsi dire, le tableau d'autel dans le placard ouvert. Tripotant son chapelet aux grains d'ivoire, aux dizaines de vermeil, en un mouvement machinal et lent, Mme Héricourt déplorait encore que son père et son aïeul, par l'entremise de son sang, continuassent aussi d'empoisonner l'âme de son fils avec leurs idées de morts. Toutes deux refusaient au jeune homme l'illusion d'être lui-même. Et ce l'humilia. Sans cesse il se rappelait les quelques événements où, malgré la terreur de sa lâcheté naturelle, une force même pas secrète, la force évidente de son père, l'honneur, l'avait soudain poussé dans le combat. Il se revoyait essuyant le feu de l'adversaire, durant le duel avec le neveu de l'archevêque; plus tard, se dressant, à côté d'Auguste Blanqui, contre le tonnerre de la fusillade dans la rue aux Ours, et criant: «Vive la République!» malgré ses mâchoires qui grelottaient; naguère galopant sous les balles des sbires dans la campagne de Rome. Du fond du tombeau, le père, le grand-père Lyrisse, et le vieil illuminé d'Allemagne guidaient toujours ses gestes!
Sa tante et sa mère l'en persuadaient dans cette chambre aux boiseries grises où l'âme de Bernard Héricourt s'était, durant l'automne et l'hiver de 1799, définitivement affermie pour les exploits de Mœskirch, de Hohenlinden, d'Austerlitz et de Wagram. Omer estimait ses arguments plus médiocres à mesure que l'heure s'avançait.
L'abbé de Praxi-Blassans entra sur le tard. Il jeta son tricorne avec rage au fond d'une bergère. Sa soutane ouverte laissait apercevoir ses jambes en culottes de filoselle et ses mollets maigres. Monseigneur de Quélen avait averti les prêtres et les jésuites de province, convoqués au palais archiépiscopal, que le ministre garde des sceaux exigerait bientôt l'application des ordonnances soumettant au régime de l'Université les établissements d'instruction où dominait la règle de saint Ignace. Cela traversait tous les desseins d'Édouard. En vue de multiplier les ressources, au couvent de Horps, il avait établi un cours de sciences, qui dès maintenant attirait des élèves fort riches. Beaucoup d'industriels flamands entrevoyaient l'urgence de fournir à leurs fils les connaissances de l'ingénieur, puisque les fabriques de sucre de betterave, et les charbonnages allaient acquérir toute l'importance dans les affaires du Nord. Les ordonnances du ministère Martignac obligé de satisfaire quelque peu la gauche libérale, tendaient nettement, par des mesures aussi détournées que prohibitives, à supprimer le droit d'enseignement pour les Pères. En juin 1828, le collège de Saint-Acheul et ses annexes avaient par l'article I, été réunis à l'Université, avec ceux d'Aix, Billon, Bordeaux, Dôle, Forcalquier, Montmorillon et Sainte-Anne d'Auray. Aujourd'hui le collège de Horps, à son tour, était menacé.
Parmi ses longues mèches brunes, le pâle visage d'Édouard se convulsait à chaque invective furieuse qu'il lançait contre Laffitte, Casimir Perier, M. de Noailles et le Roi lui-même. Quant à l'abbé Mathieu, c'était un lâche. Ne conseillait-il pas de ployer comme le roseau de la fable, de laisser fuir l'orage, pour se redresser ensuite? Et le Provincial de l'Ordre qui baissait la tête devant les grimauds des gazettes! Édouard avait envie de dépouiller la soutane, d'abandonner son œuvre, et tout...
—Ne blasphème pas, grand Dieu!... supplia Mme Héricourt.
La comtesse Aurélie, l'attira près d'elle, le fit agenouiller, furieux, rouge...
—Pour quelques élèves de perdus! Fi donc, mon fils! Paraître en cet état, devant ta mère, dit-elle! Fi donc!
—Hé ma mère! A quoi bon les idées, le génie même sans l'argent qui leur permet de vivre et de s'imposer. Je ne puis rien pour mon Dieu, sans cela: c'est la nouvelle nécessité.
—Tu peux offrir la sainteté de ton existence.
—Ça ne suffit point!... rugit-il en haussant les épaules, en dissimulant combien cette interruption lui semblait ridicule... La sainteté contente mon égoïsme qui veut devenir un élu, un bienheureux titré, honoré, encensé, bercé par les musiques des anges. Oui. Mais suis-je seul au monde? Il y a la masse des pécheurs qu'il faut racheter, sauver, qu'il faut éblouir par le miracle! Comment le faire sans le triomphe de nos œuvres, de mon œuvre? Hein, comment le faire...?
—Notre Seigneur Jésus-Christ se contenta de sa pauvreté et de son sacrifice.
—Autre temps, autres moyens! En Chine, tous les jours, nos missionnaires trépassent aussi divinement que Jésus, depuis deux cents ans, et les chrétiens sont encore en petit nombre là-bas, au milieu des infidèles. Le sacrifice de sa personne ne suffit plus. Il faut entrer dans le siècle, avec les armes du siècle. Renoncer à l'argent c'est compâtir à la faiblesse de notre égoïsme, c'est songer à nous seuls, à notre individu lâche et soucieux de son unique salut. Mais au contraire, abdiquer les chances même de ce salut pour conquérir les âmes, pour remplir d'une multitude fervente les provinces du ciel, dussè-je, pour cela, mériter le Purgatoire, l'Enfer; voilà la véritable charité, le grand, le suprême sacrifice. Oui, se damner, s'il le faut afin de réunir au troupeau du Christ toutes les brebis vagabondes! C'est le souverain but! Outre nous, il y a les autres, il y a l'avenir, il y a la descendance des fidèles, héritiers de notre foi...
—Vous l'entendez! conclut brusquement Omer, attentif à ce discours, et saisi par la vérité nouvelle. Vous l'entendez! il professe comme moi que nous nous devons à l'avenir de la nation et du monde. Il vous donne les mêmes raisons de choisir notre devoir. Entre la passion souffrante de Mlle Alviña, et la maternité triomphante de Mlle Gresloup, je n'ai plus le droit d'hésiter. L'Église même, par la voix de l'abbé, vous dicte votre consentement...
En effet Édouard le soutint. Les deux mères et leurs fils discutèrent longtemps, et ne se convainquirent pas.
—Mais tu n'as plus aucune vergogne assurait Mme Héricourt à son fils... Comment oses-tu comparer le souci de ta fortune temporelle aux espérances d'un apôtre comme Édouard...
—Saint François de Sales écrit: «Ayez beaucoup plus d'application à faire valoir vos biens que n'en ont même les mondains, Philothée. Les biens que nous avons ne sont pas à nous, et Dieu qui les a confiés à notre administration prétend que nous les fassions bien valoir... Mais il faut que notre soin soit plus solide et plus grand que celui des mondains parce qu'ils ne travaillent que pour l'amour d'eux-mêmes, et que nous devons travailler pour l'amour de Dieu...»
Ainsi parla l'abbé de Praxi-Blassans, les doigts joints.
—Les biens d'Omer n'iront pas à Dieu, répliqua Mme Héricourt...
—C'est une affaire entre le Seigneur et lui. Mademoiselle Gresloup est pieuse, par ailleurs!
—Vous tuerez donc Dolorès Alviña!... gémit la comtesse...
—Mais elle n'en mourra point..., déclara le prêtre en riant... Saint Omer lui trouvera quelqu'autre prétendu si ma sœur ne réussit point à l'entraîner dans sa pieuse retraite.
Bientôt les deux jeunes gens furent mandés par M. de Praxi-Blassans. Ils prirent congé de leurs mères prêtes à des oraisons. Omer ne manqua point de remercier son cousin.
—Tu m'as bien défendu, pour un ennemi!
—Tu restes dans la faction des libéraux... définitivement?
—Mon Dieu, je le pense... La fusillade de la rue aux Ours m'a rejeté dans le parti de Laffitte et du général Pithouët. Le P. Mathieu m'a rayé de la liste des probationnaires...
—Il eut tort. Mon père l'a fait savoir au P. Mathieu, bien que lui-même ne mette plus les pieds aux Missions, et qu'il reçoive en pantoufles, les courriers d'ambassade chez la tendre Élodie, aux Porcherons. Notre Provincial est un imbécile, avec sa profonde politique. Il cède où il ne faut point, sur ces ordonnances de Portalis qui vont miner nos collèges; et il frappe de travers sur ceux qui, par leurs actes, tout en nous appartenant, démentaient l'opinion qui nous proclame autoritaires et tyranniques. Mauvais coup de gouvernail. La pêche miraculeuse va cesser. J'enrage d'être trop jeune. On ne m'écoute pas. Il faut avoir des rides, un œil à taie, et des membres perclus pour qu'on vous juge clairvoyant.
Ils achevaient de descendre les marches de l'escalier intérieur. Un laquais leur ouvrit la bibliothèque. En habit gris, le comte trottinait, jetant à travers son lorgnon, des regards aigus par-dessus les épaules des secrétaires qui, courbés sur leurs pupitres, rédigeaient ou copiaient. Il pria d'attendre et s'excusa sur l'importance des affaires que suscitait le blocus d'Alger dont les règles étaient méconnues audacieusement par les caboteurs des Deux Siciles, de Malte et des Baléares. De là mille complications internationales. D'autre part la Grèce et la Turquie lui laissaient peu de repos. Les progrès des Russes inquiétaient les cours. Les cabinets de Londres, de Saint-Pétersbourg et de Paris, échangeaient sans interruption, à ce propos d'innombrables dépêches. M. de Praxi-Blassans rédigeait les paragraphes essentiels de cette correspondance pour les bureaux de M. de La Ferronays.