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Au soleil de juillet (1829-1830)

AU SOLEIL DE JUILLET (continued 2)

Reading edition

Dieudonné Cavrois accepta de se souvenir qu'une Horpsvrahen avait épousé un Héricourt au début du dix-huitième siècle. Omer feignit également de croire à ce que la dame leur confia de sa généalogie qui remontait jusqu'à Mahaud de Vrahen, dame de Horps, laquelle fut une magicienne notoire, à l'époque des batailles entre Bourguignons et Armagnacs. Composée au milieu du quinzième siècle, une vieille chronique assura l'orgueilleuse flamande, relatait la vie et les malheurs des châtelains de Horps. Elle put citer leur devise armoriale: «Estre.»

On ouvrit les portes de la salle à manger, quand furent entrés le notaire Pierquin et deux parentes en deuil, également grasses, l'une possédant la chevelure blonde, attribuée par Rubens à la Madeleine dans la «Descente de Croix», l'autre les joues roses et le teint frais de ses lourdes nymphes offertes au gré des satyres.

Le souper commença. Les servantes offrirent des œufs mollets pris dans une gelée de venaison et mis en de courts gobelets d'argent, sur lesquels étaient gravés des moulins à vent, des nefs, et des danseurs de kermesses.

Doctoral, M. Pierquin prétendit qu'on devait écrire Horstvrahen forme antique de Horpsvrahen. Selon lui, Horst avait pour étymologie hortus, jardin. Horps était une corruption de Urbs, ville. L'abbé de Praxi-Blassans contredit. L'un et l'autre mot dérivaient à son avis du gothique «fors», hors de cité, le lieu qui est loin d'un centre habité: le latin était foris, dans quoi l's de Horps et de Horst existe.

—Aussi dans Hortus et Urbs... rétorqua Pierquin, en tendant le ressort de son sourire professionnel comme s'il allait avertir d'une diminution de rentes un client retors.

Omer n'évita point la discussion. A la gauche de Mme Horpsvrahen, il pouvait à son aise respirer l'odeur de lavande et d'iris que dégageaient le corsage opulent, lustré. Embue de sueur au front et aux tempes, gênée, peureuse, offensée tour à tour, elle parut sensible à l'extrême. L'ayant regardée un peu fixement, Omer s'attira des paroles sévères, encore qu'elle attaquât l'impertinence du siècle d'une manière générale. Probablement elle craignait qu'il ne soupçonnât la victoire de l'abbé sur elle. Aussi, sans désemparer, elle éternisa l'éloge de l'œuvre qu'Édouard voulait entreprendre. Imposer au siècle le respect de la religion par les progrès d'une science ecclésiastique, quelle splendide conception, dans l'âme d'un jeune saint! Et comme Mme Horpsvrahen se pouvait dire heureuse d'offrir la jouissance d'un domaine aux Pères, le château de Horps et ses dépendances, un parc boisé de soixante arpents, une métairie, quatre-vingts arpents de prés. Elle gardait cependant la nue propriété du bien, pour ne pas déposséder ses neveux. Mais, sa vie durant, les Pères auraient un toit, et le revenu produit par l'élève du bétail.

Elle ne s'abstint pas de magnifier son explication. Omer l'écouta moins. Il estimait les pièces d'argenterie à l'étal sur les vaisseliers d'acajou, et la grande toile de Jordœns, où rutilait la joie d'une ripaille flamande, à personnages ventrus, à commères plantureuses, à sacripans joueurs de violon et de cornemuse, à buveurs heurtant leurs pintes d'étain et tâtant les filles chargées du rôti fumeux.

Édouard de Praxi-Blassans mangeait à peine. On lui servit des mets spéciaux: une truite à la crème et au beurre, de l'oseille hachée sous des huîtres frites, et des blancs de volaille, tandis que les servantes passaient aux convives, dans les plats de vieille faïence, un civet de lièvre, puis une pièce de bœuf braisé. Le vieillard emplissait de bourgogne ancien, à reflets bruns, les calices de cristal, et, pour l'abbé, un vin blanc de la Moselle, réchauffé dans une serviette brûlante.

—Ne vous étonnez pas, monsieur, si je soigne ainsi votre cousin. Il travaille trop, et son estomac en pâtit... Avec ça, toujours par voies et par chemins, dans le premier cabriolet venu, ou dans n'importe quelle mauvaise caroline... L'autre soir, il est arrivé ici, à cheval sur un bidet de paysan, par un orage affreux. Il ruisselait, monsieur! J'ai dû lui prêter un peignoir de ma sœur qui est morte... Il claquait des dents... Il avait visité douze paroisses en un jour, entre Arras et Douai, et fait quatre sermons dans quatre églises de villages: un à la messe de huit heures, un à la grand'messe, un autre pour une conférence de prêtres, et le dernier à vêpres. En route, il avait administré un pauvre enfant tué par la corne de la vache, dans la prairie! Il ne possédait plus un sol. Les mendiants lui avaient tout pris... C'est un saint descendu du ciel. Et il n'a pas l'air de s'en douter. Il parle, comme vous et moi, de la pluie, du beau temps... Il rit. Il plaisante. Tout à coup, il s'endort. On dirait un enfant, la bouche ouverte... J'avais un petit garçon que j'ai perdu... Il lui ressemblait, monsieur! C'était le même sommeil. On pouvait l'embrasser sur ses bonnes joues. Il ne soupirait même pas, le pauvre petit... Et puis, un jour... Mon Dieu!...

Elle s'essoufflait. Elle étancha une larme dans le coin de son œil, et fit signe qu'on manquait de bière pour arroser les endives à la sauce blanche. C'était une bière blondine et pétillante dont les bouchons sautaient comme ceux du champagne, et qui, dans le verre, se couronnait d'une mousse floconneuse. Omer la dégusta dévotement, sur les instances de Mme Horpsvrahen.

Il ne cessa plus d'imaginer cette dame dans la nudité grasse d'une femme peinte par Rubens, avec une croupe rose et massive, un ventre d'ivoire à gros plis, des mamelles monstrueuses: réprimant son petit sanglot d'émotion, elle attirait, dans ses bras d'amante maternelle, le svelte Édouard aux grandes boucles poudrées.

De son cousin, Omer ne savait plus que penser. Il le blâmait d'obéir aux instincts malgré les vœux ecclésiastiques; il respectait cette science, cette activité, cette obstination volontaire pour accroître le prestige de Dieu, cette foi certaine en l'efficacité des Évangiles. Tout cela haussait le jeune prêtre hors de l'hypocrisie que les athées condamnent avec de faciles déclamations. Bien qu'il se rangeât franchement sous l'étendard républicain, Dieudonné Cavrois ne refusait au jésuite ni son affection ni son aide. Il acceptait aussi l'étrange compromis qu'Édouard infligeait à sa conscience. «Au fond, Édouard et moi nous voulons la même chose!» disait-il, quoiqu'il fût à Paris, le Frère-tuileur de la Loge Ardente-Amitié. Et, tout en crachant les peaux de raisin, le gros garçon étonnait les convives par l'éloge qu'il faisait du chimiste en soutane.

—Monsieur Pierquin, l'assistance de deux témoins n'est-elle pas nécessaire pour la signature du contrat que nous allons passer? Auquel cas, Omer Héricourt et Dieudonné Cavrois apposeraient leurs seings... s'ils le veulent bien.

En consentant, Omer et Dieudonné se regardèrent. Ils se trouvaient pris. Sans doute Édouard préférait-il que des personnages connus pour leurs opinions libérales sanctionnassent l'acte, si, plus tard, on accusait de captation les Jésuites installés dans la maison du Saint-Esprit, sur le domaine de la veuve.

—M. Pierquin ne récusera-t-il pas notre jeune âge pour un acte de cette importance? objecta froidement Dieudonné, en achevant de peler sa poire.

—Que non pas! fit le notaire.

Il riait sec et se frottait les mains, sans mieux cacher sa connivence avec Édouard. Toute rouge, Mme Horpsvrahen, grattait, de son couteau d'argent, le cercle de dorure, au bord de son assiette à dessert. Entre les dents, elle aspirait l'air avec un bruit léger, comme si elle souffrait un peu. Des perles de sueur brillaient au bout de son nez. Elle se tenait évidemment à elle-même un discours pathétique, oublieuse du dîner, des convives et de leur langage.

A ce moment, une dame parla de la procession d'Arras, de la mission et des missionnaires, de la croix qu'on planterait et de l'affluence qu'il y aurait sûrement, tous les curés de la région ayant promis d'y conduire leurs ouailles. Le succès le plus éclatant récompenserait les pieux efforts de l'abbé. Pierquin renchérit. Il esquivait ainsi le débat juridique avec Omer qui soulevait la question de compétence. On disserta sur la fête religieuse, la magnificence des reposoirs, l'affairement du préfet, de l'évêque et des congrégations.

Après le souper, Mme Horpsvrahen quitta le salon pour aller prendre les papiers dans un secrétaire.

—Monsieur l'abbé! pria-t-elle; il faut que je vous demande encore un renseignement.

Il la suivit.

La verve du notaire ne brisait point le silence lourd qui signala cette double sortie. Certainement les esprits des dames grasses s'occupaient au soupçon des tendresses échangées par le prêtre et la maîtresse du logis, dans la pièce lointaine. Le couple tardait à revenir. On en fut réduit à vanter les liqueurs des îles et leur goût, à supputer l'âge du taffetas éteint qui composait la robe de la sainte Vierge dans les groupes, sous globes, du chemin de croix espagnol. La dame coiffée comme d'or brillant permit à ses yeux d'ondine le désir qu'ils avouèrent pour l'avocat. Elle avait un dos replet, des joues incarnadines, des lèvres humides, une croupe en volute, et une poitrine digne d'allaiter les fils de Bacchus. Le jeune homme l'eût étreinte volontiers dans une gerbe de blé mûr.

Édouard revint, les sourcils froncés, les yeux rouges, derrière Mme Horpsvrahen, majestueuse et tremblante, mais trop fraîche au visage pour ne l'avoir point, à l'instant, lavé, parfumé, débarrassé des souillures et des sueurs. Au reste, elle avait certainement changé de collerette. La trace du fer, qui jaunissait la précédente, n'apparaissait plus à la surface de celle-ci.

On eut à peine le loisir de signer le contrat. Un laquais vint prévenir qu'on amenait de l'auberge le char-à-bancs. Les gardes fermaient les portes de la place forte avant onze heures. Il fallut prendre congé.

Une fois hors la ville, Dieudonné entreprit rudement son cousin, à propos des signatures.

—Il t'appartenait de nous avertir au préalable. Je ne me soucie point de passer pour un disciple de Loyola.

—Que t'importe? Nous pensons de même.

—Sur le fond, oui. Sur la forme, non.

—Un chimiste de ta valeur peut-il se soustraire au devoir de faciliter une pareille œuvre scientifique.

—Tu es habile pour donner de la couleur à la réalité des choses.

—Si jamais les Frères Trois-Points et les carbonari te reprochent quoi que ce soit, il te sera facile d'invoquer ta passion pour les expériences de laboratoire.

—Parbleu!...

Le gros garçon haussa les épaules, puis bouda. Indifférent, l'abbé s'endormit, ballotté par les cahots; et les mains à l'abri dans ses manches de soutane.

Les chevaux trottèrent sous la lune bleuissant les guérets et les éteules, les maisons blafardes aux fenêtres rosées par les lumières intérieures, les ombres des bois éloignés, les horizons vagues. Omer songeait aux nuits romaines, à l'échine frissonnante, à la croupe douce, aux seins rebelles, à la bouche chaude et duveteuse de sa maîtresse italienne Carita. Languissait-elle dans la prison du pape, avec ses huit sœurs, complices de leur pauvre père, le brocanteur carbonaro. Omer évoqua la bagarre sur la route de Frosinone, quand on avait voulu arracher le captif et ses papiers aux sbires pontificaux. O la mâchoire sanglante de cet antiquaire tué par le soldat écarlate, et le crâne chauve de Cartoleone que poignardait le sbire à la portière du carrosse, et toute la foule stupide de Ferentino sous la bannière de la Madone; et le dominicain dépouillé, en chemise sale, menaçant les agresseurs forcenés. Omer avait donc participé à cet attentat, lui qui somnolait à présent, dans cette voiture de fermiers cossus parcourant leurs terres.

Le sommeil de ce pays appartenait aux siens et à lui-même. Ceux qui se reposaient devant les dernières flambées de l'âtre en étendant leurs doigts noueux, ceux qui rêvaient de douleurs plus grandes, ceux qui s'énervaient dans les mouvements de l'amour, ceux qui pleuraient dans l'obscur, ceux qui riaient en chatouillant leurs épouses, ceux qui geignaient sous la morsure du mal physique, ceux qui veillaient en calculant leur ruine, ceux qui ronflaient, l'âme morte et le corps blotti, les filles solitaires qui souhaitaient la violence d'un mâle, et les adolescents malingres que leurs désirs épuisaient, tous avaient consacré leurs travaux diurnes à la richesse des Moulins Héricourt, de la Fosse Cavrois et des tanneries de la Scarpe.

Les blés, les avoines, les orges de ces champs nus, que de chariots les avaient transportés dans la grange de la tante Caroline, que de bateaux les emmenaient au fil de la rivière vers les horizons des Hollandes; après les labeurs de l'an révolu. Au milieu de la plaine, les péniches des Héricourt couvraient à la file les miroitements de l'eau, derrière une écluse. On apercevait des lueurs aux croisées minuscules de la cabane juchée sur la cargaison, entre la barre du gouvernail et le pied du mât nu. Par l'artère du pays, le fruit des efforts s'en allait vers l'or batave et anglais, fortune de la Banque d'Artois.

D'avoir produit cela, le peuple et la terre étaient las, qui dormaient dans le rayon de lune. «Les voici las d'avoir forgé notre puissance, songeait Omer; il faut que cette puissance croisse encore pour que je m'affranchisse, pour que mon esprit triomphe, pour que la Loi règne et soumette les rois mêmes!»

—Notre fief, dit-il à Dieudonné, en montrant l'espace circulaire de la plaine traversée par l'onde sinueuse et argentine. On dirait d'un écu que barre le lambel.

Dieudonné nomma les villages dont les bannières viendraient avec leurs dévôts saluer la croix de la mission dans Arras, sur la Terre de Cité. Quand le préfet, l'évêque et les gendarmes se dérangeaient pour accroître l'apparat de la fête, nul ne se fût avisé de déplaire aux Cavrois en manquant, nul parmi les cultivateurs qui vendent leurs blés et leurs œillettes aux Moulins Héricourt, leurs orges et leurs escourgeons à la brasserie, leurs betteraves à la fabrique de sucre, les peaux du bétail aux tanneries de la Scarpe; nul parmi les épiciers et les tailleurs, les bouchers et les charrons, les boulangers de qui la Banque d'Artois escompte les traites; nul parmi les menuisiers qui façonnent les planches des chalands, les cabaretiers qui abreuvent les travailleurs, les maquignons qui vendent leurs bêtes aux charretiers des usines et aux hâleurs des péniches; nul parmi les forgerons qui réparent les machines de la Compagnie; nul parmi les comptables et les entrepreneurs de bâtiments. A chaque maison visible, dans la plaine, sur le bord de la route, le gros Cavrois indiquait la sorte de gens qui sortirait, le surlendemain, dans le cabriolet ou la carriole pour gagner la ville. Afin de couper court, l'attelage fut mené par des chemins de traverse, en vue de la fosse Cavrois, que signalaient cent réverbères illuminant, au bout des potences, la nuit près de s'assombrir. A la base d'une colline de charbon, un grand feu pétillait et rongeait la masse noire. Des ombres humaines s'agitaient devant. Un gros cheval blanc tirait, au pas, le train de bennes sur une voie ferrée, le long des chaumières mortes et des hangars vides. Cinq hameaux de mineurs s'échelonnaient dans la plaine, où braillait une bande de garçons ivres. L'orchestre strident d'un bal, dans un cirque de palissades, couvrait mille cris de filles joyeuses.

—Te souviens-tu qu'il y avait ici une broussaille, rappela Dieudonné, autrefois, quand nous étions de tout petits garçons, une broussaille qu'incendiaient les gamins pour faire place nette? Alors, le cordier et ses enfants venaient y planter leurs râteaux et tordre dessus le chanvre neuf. Tu ne te souviens pas?... Pour nous apprendre la pratique de la charité, on nous amenait ici en voiture. Nous remettions nous-mêmes les sacs de croûtes, les vieux souliers, les manteaux hors d'usage à la femme du cordier. Elle était si pâle qu'elle nous faisait peur, et l'on nous défendait de toucher à ses enfants parce que les dartres couvraient leurs joues... Ah! les pauvres diables que c'étaient là!... Toute la broussaille ne donnait pas de quoi vivre, à cette famille. Le sol ne valait rien pour la culture. Les carottes mêmes ne poussaient pas. Tous les ans, il mourait une fille ou un garçon malade de la poitrine. Maintenant! Hein?... Douze cents ouvriers, leurs femmes et leurs mioches, se rassasient à la même place, depuis que l'on a découvert le gisement de houille. On se met en liesse avec de la bière forte et du bon genièvre, dans cinq villages. Et la jeunesse danse où grognaient dans le temps les deux porcs du cordier poitrinaire. Le maire doit ouvrir une troisième école. L'aubergiste qui organise les repas de noces et les concours d'arbalète se retire des affaires. Il achète de la rente...

—Oui, Saint-Simon et M. Enfantin triomphent ici. L'industrie guérit le peuple de la misère, de l'avilissement et de la mort... Ma tante Caroline a sauvé les hommes de cette région comme les abbés défricheurs et semeurs du temps de saint Bernard, qui réunirent, dans l'asile des cloîtres, les faibles à vie précaire...

—C'est une fameuse, tu sais, ma mère! déclara sourdement le gros Dieudonné, comme s'il eût craint de laisser un sanglot d'émotion altérer sa voix... C'est une bonne femme, et une femme de tête, maman!...

—Certes!

Omer imagina le bonnet de nuit ficelé sous le double menton de la tante Caroline, les pans d'un châle écossais qui, pudiquement, recouvraient la hideur du ventre obèse, par-dessus la camisole grise, si la meunière se relevait, la nuit, afin de noter sur l'agenda, à la lueur de la chandelle, une conception née pendant le sommeil. C'était elle, cette grosse femme, un peu commune et bonasse qui, en trente ans, avait élargi, de la sorte, le fief de son père, ce vieil Héricourt, autoritaire comme la Convention, capable d'immoler ses deux épouses successives aux nécessités du travail, et de lancer par le monde les forces de ses quatre fils, officiers et marins, de ses deux gendres, le diplomate comte de Châteaubriand-Blassans et le fonctionnaire impérial Cavrois. C'était la tante Caroline qui avait, la première, fabriqué le sucre de betterave durant le blocus continental.

—Maman! ah, maman!

Le garçon aux lourdes joues répéta ce mot. Son bras court embrassait du geste l'espace de la plaine.

Peut-être deux larmes bleuâtres coulèrent-elles sur le visage lunaire du chimiste qu'encadraient des cheveux châtains, alors aussi longs que ceux de M. Béranger, le poète libéral.

—Maman!

Elle avait nourri de son froment l'armée française de Leipzig, puis celle des alliés, après la bataille de Paris, rappela Dieudonné. Elle avait su prêter un million aux majordomes du comte d'Artois dès l'heure de la fuite vers Gand; elle avait mis en exploitation les charbonnages. Elle avait obtenu la faveur des Jésuites sous la Restauration, en plaçant son fils et ses neveux au collège de Saint-Acheul, ses nièces chez les Dominicaines d'Esquermes; elle avait joint à son entrepôt de Dunkerque les comptoirs de Java légués à son frère Augustin par la belle hollandaise; elle allait utiliser les machines à vapeur dans la raffinerie et les moulins à l'huile; elle avait réussi à transformer son fils en chimiste industriel, Édouard en prédicateur influent, Omer en avocat dévoué aux affaires de la Compagnie; elle avait su tirer de son beau-frère Praxi-Blassans les renseignements politiques nécessaires à ses spéculations, et d'Augustin Héricourt l'adhésion de sa fortune aux entreprises de la Banque d'Artois, moyennant le mariage avec la sœur d'Omer.

—Ah, maman!

Le sourire de l'eau épanouie entre les saules, les bras des collines tendus à de l'horizon, le regard des brasiers pétillants aux pieds des monts de houille, n'était-ce pas l'âme de la mère qui remerciait son fils de cette vénération?

Telle était cette grosse femme replète et blafarde. Sans doute, ayant refermé son agenda, grattait-elle de l'ongle, pour le sucer ensuite, la tache de graisse omise sur la table par la négligence des serviteurs. Le préfet lui obéissait. L'évêque la flattait. Le roi la redoutait, comme il redoutait l'esprit de la France.

—Maman!

Dieudonné Cavrois murmurait encore le nom pathétique avec un accent de tendresse triomphale. Il regardait droit devant, comme s'il pouvait apercevoir sa mère par-delà des campagnes transparentes. Il fouetta les larges flancs des boulonnais. Leurs crinières secouées flottèrent jusqu'aux garrots, leurs queues balayèrent la route, tandis qu'ils se cabraient avant de prendre le galop, et de faire jaillir le feu sur le pavé du roi.

II

La bise alerte de septembre balançait les rameaux gracieux de l'acacia devant la porte-fenêtre. Frileux, malgré le soleil du matin, le comte de Praxi-Blassans rajustait contre ses épaules maigres le châle plié en quatre qui glissait sur son habit de pair chamarré d'argent. Il déjeunait seul devant un guéridon chinois, avec de la confiture de coings, des rôties au beurre et du cacao délayé dans la crème. Son valet de chambre anglais extirpa du nécessaire, en peau de truie, une spatule de vermeil; il finit de tourner la mixture qui mijotait sur la flamme de l'esprit de vin chauffant le réchaud d'argent, puis se retira. Le comte interrogeait Omer sur le voyage à Rome. Il fronçait les sourcils quand la voix bruyante de Cavrois l'incommodait, à travers la cloison. Car, dans la grande salle à manger le général Augustin partageait les tartines et le café au lait, et la tante Caroline refusait une tranche de chevreuil froid, de laquelle Dieudonné, joyeusement, poursuivait l'éloge homérique, aux rires de l'abbé.

Dans le boudoir étroit, que des paysages peints décoraient d'une cascade sombre, d'un guitariste jouant pour des dames assises sur la coudrette, d'une ruine abritant un berger en manteau rouge et ses moutons, M. de Praxi-Blassans s'était réfugié, à l'écart du bruit. On avait roulé un fauteuil à oreillettes. Il s'y prélassait en mâchant, au gré de son large menton mobile et osseux.

—Ça, mon neveu, il faut que je vous entretienne de mes fantaisies. J'ai celle de vous emmener avec moi chez le Turk, quand nos affaires là-bas seront rétablies... Il me faut un deuxième secrétaire d'ambassade... Et vous me convenez... Cela vous arrange-t-il?... Oui, n'est-ce pas?... On jase de votre mariage avec la petite Gresloup. Qu'il se fasse ou non, peu m'importe. Vous avez du loisir, car je ne partirai qu'au cœur de l'hiver... D'ici là, vous aurez réglé vos affaires de cœur... si tant est qu'à votre âge il seye de prendre femme. Courons au plus pressé. Je vous remettrai sur le tantôt les notes de l'instrument diplomatique qu'il s'agit de faire agréer à la Sublime-Porte, à l'empereur de Russie et au ministre anglais. Un point de droit byzantin est discutable. Vous savez que le Grand-Seigneur se pique de s'être mis dès 1453, lors de la prise de Constantinople, en lieu et place des Commènes, des Ducas et des Paléologues, et de régenter la Grèce au titre de leur légitime successeur, par droit divin. Veuillez rédiger un mémoire de jurisconsulte pour éclaircir les droits d'un chacun au temps des empereurs grecs, et faire valoir les avantages politiques dont les cités hellènes étaient en jouissance, à l'encontre de ce qui se passe aujourd'hui. Je compte joindre ce mémoire à mes rapports et minutes, et vous en faire honneur de telle façon que vous obteniez une place auprès de ma personne, lorsqu'on m'enverra traiter avec le Divan, entre Noël et la saint Sylvestre... Je ferai en sorte qu'on passe l'éponge sur vos peccadilles. Je flaire qu'il y aura d'ici peu quelque changement au Château. Tout cela demande du temps. Vous aurez licence de donner au sentiment ce qu'il réclamera. Madame Gresloup est issue d'une bonne famille galloise... Vous pourriez conclure une plus sotte union... A ce propos, si j'en crois la comtesse, la jeune personne est quelque peu navrée de votre inconstance ordinaire. J'ignore qui la renseigna; mais elle voit d'assez mauvais œil que vous donniez des soins à tant de maîtresses... Vous surprendrait-il à l'extrême que votre sœur Denise et son Espagnole eussent, par inadvertance, fait, devant votre belle, de piquantes allusions à ces faiblesses?... Vous n'en seriez pas trop estomaqué, je gage? Ni moi... ni moi...

Là-dessus, le comte ricana bien haut, en tapant les accoudoirs du fauteuil; puis se bourra le nez de poudre brune, s'essuya dans une batiste, et disparut derrière son bol de vermeil, qu'il vidait en gloussant.

La raison d'Omer approuvait tout ce que l'oncle avait dit, tout ce qu'il appuyait maintenant d'exclamations ironiques, bien qu'il croquât une rôtie fauve à la confiture de coing.

—Tenez-vous encore à cette petite Élodie, reprit-il?... Hé, la pécore était de tous points affriolante... Vous l'abandonnez fort méchamment, ce me semble! Tout est-il quasi rompu? Vos belles Romaines auraient-elles effacé le tendron de votre mémoire... A peu près! Au diable le volage! Vous méritez, monsieur, d'être tiré à quatre chevaux sur la grand'route de Tendre... Et vous ne nourrissez pas l'intention de vous faire pardonner!... Non? Oh que si! Vous rougissez, monsieur, vous rougissez!

Son doigt sec menaça le front d'Omer qui d'ailleurs ne s'inquiétait plus d'Élodie, sauf à des instants d'oisiveté, et qui ne comprenait guère la cause de cette insistance. Le jeune homme se défendit de son mieux. Depuis que l'oncle de Praxi-Blassans lui avait enjoint de rompre avec la grisette, il n'avait point renoué vraiment. A quelques visites, à quelques parties de campagne, et à quelques soupers, de loin en loin, il avait borné ses relations, au reste moindres que celles entretenues avec la blonde Angeline. Il l'expliqua joyeusement, au comte qui l'écoutait fort attentif, qui le regardait à travers un lorgnon double en usage au temps des Incroyables.

—Eh, mon oncle; ne craignez point que je me lie derechef... Voilà cinq grands mois que je ne l'ai vue. Nous n'avons même pas échangé de lettres...

—A d'autres!

—Je crois, en effet, lui avoir envoyé de Rome, au moment où je faisais des emplettes, un petit bijou de Transtéverine: des anneaux d'oreille. Elle m'en remercia par un billet de politesse... Ce fut tout...

—Mais, Monsieur, n'est-ce point la preuve que vous tenez à demeurer dans ses bonnes grâces?

—Ma foi, non... Elle se montre toujours aimable. Je lui garde un bon souvenir; et ce présent en fut une modeste marque.

—Défiez-vous de cette courtoisie galante. Elle joue les pires tours aux caractères les plus résolus. Et je trouve mauvais que vous ayez donné barre sur vous à la reconnaissance de cette fille. Il vous faut choisir d'Élodie ou d'Elvire Gresloup... Vous n'hésitez pas?... Alors, il convient de renoncer franchement aux grisettes. Mme Gresloup se mettrait en travers de vos desseins pour peu qu'elle semblât craindre que sa chère enfant fût un jour délaissée. Et cette crainte se ferait d'autant plus vive à l'avenir que la donzelle est fort proprement entretenue, à ce que je sais, par un pair de France...

—Élodie!

—S'il vous plaît, monsieur le sacripant! Elle a sa calèche et son tigre, un entresol dans le quartier neuf que l'on bâtit sur les terrains des Porcherons, et elle dépense assez gros. Je vous dis cela pour votre gouverne... Promettez-vous donc de ne la point relancer. Vous accepteriez un rôle peu digne de votre nom en usant d'une espèce de luxe qui ne serait point payé de vos deniers. Et si le bruit en venait par hasard aux oreilles de Mme Gresloup, je ne doute guère du parti qu'elle se hâterait de prendre à votre honte.

—La sagesse me sera commode. J'avoue avoir oublié beaucoup «mon Élodie» pendant le voyage... Et puisque la Providence veille sur sa fortune dans la personne d'un pair de France, il me reste uniquement un gracieux souvenir.

—Voilà qui est bien...

Le comte acheva de bon appétit toute sa confiture de coing, qu'il étalait maintenant sur la brioche, avec la spatule de vermeil.

—Au fait, reprit-il, je vous célerai point davantage que vous me vexeriez en allant chez cette jolie fille; car je fréquente chez elle, puisque les affaires de l'État m'obligent à me tenir dans les meilleurs termes avec mon collègue de la Chambre des pairs. Jugez combien il serait malséant de nous rencontrer là...

—Je me garderai bien, mon oncle, d'en courir le risque...

—Je n'attendais pas moins de vous!... J'ai votre parole, et m'y fie. Vous ne la reverrez point?

—Assurément!

—Par ma foi, je ne ruserai pas avec vous. Et je n'aime point que vous teniez d'un autre ce que j'aurais la mine de dissimuler devant mon neveu... Apprenez donc qu'Élodie est avec moi du dernier bien...

—Vous seriez ce pair de France?...

—Lui-même!

—Ah, mon oncle! La plaisante aventure...

Omer feignit de rire gaiement, bien que son cœur souffrît à prévoir que la belle créature supporterait les colères de ce vieillard et ses embrassements, qu'elle lui prodiguerait les caresses, les postures et les pâmoisons.

—Ne faites point le sot à vous moquer... Loin de moi la prétention d'être aimé, et peut m'en chaut! Il suffit qu'on me serve de la gentillesse, qu'on me traite de nièce à oncle et qu'on me laisse prendre des privautés pour mon argent. Je m'arrange parfaitement de complaisances qui sont le résultat de la politesse, voire du marché. Que la boutiquière se montre avenante et docile, qu'elle se prête à mes caprices, sans faire la moue, qu'elle mette son corps à la disposition du locataire, avec un sourire courtois, et des manières d'hôtesse accorte, c'est là tout ce que j'exige... Élodie, là-dessus, me gâte. Jamais fillette ne se feignit plus joyeuse de jeter bas ses cotillons pour faire honneur à un vieux gentilhomme heureux de toucher un sein frais et de respirer une haleine légère. Elle paraît contente de me procurer ces plaisirs; son cœur compatit aux besoins de ma verdeur, le plus gracieusement du monde. Que dis-je: elle s'étudie tout le jour à lire les contes de M. de Sade, pour me les débiter, ensuite, à la manière d'une actrice qui sait jouer au naturel. Elle remplace les Elle par Je. Aline et Justine, elle l'est tour à tour quand elle me dit leurs aventures, de mémoire, en prenant le ton et les gestes d'une femme sincère en sa confidence. Le divin marquis n'y tiendrait pas, s'il ressuscitait à nos soupers... En vérité, notre Élodie est la meilleure fille que j'ai connue!... Topez-là, mon compère!

—Alors mon oncle, vous n'avez plus de prévention contre la roture des Gresloup; et une alliance de cette sorte pour le neveu des Praxi-Blassans ne vous semble plus choquante... Vous m'y chambrez fort allègrement... oserai-je dire.

—Fi donc, perfide!... Ah le perfide!

Le comte riait de toute sa franchise en s'époussetant la cravate et les broderies d'argent. Blessé de cette moquerie, le jeune homme voyait, dans cette permission de mariage, un simple moyen de l'écarter de la belle créature. L'honneur social du neveu, le comte le sacrifiait au bénéfice de sa débauche. Mais il se hâta de protester.

—Que non, grand Dieu! Que non! n'êtes-vous pas au fait des variations politiques. La stupide arrogance des ultras faillit perdre la monarchie! Ils couraient au gouffre. Voici que M. de Martignac et son ministère renforcent, par la demi-sagesse des libéraux, le bon ordre. Ni M. de Châteaubriand, ni moi, ne nous soucions d'y contredire par des manières d'antan. J'acceptai, l'autre jeudi, de dîner dans une maison tierce avec M. le marquis de Lafayette, qui nous a déclaré les opinions les plus raisonnables. Des unions comme celle en cause ne peuvent que fortifier notre parti. J'incline vers les manies du major Gresloup et du général-comte du Bourg-Butler. Il se peut que vous me voyez, certain jour, ajouter à mes ridicules en acceptant le poignard du carbonaro... C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, monsieur mon neveu.

Le comte était redevenu grave. Il frappa dans ses mains. Le valet de chambre reparut, long, maigre, adroit et souple. En une seconde, il eût emporté le plateau, les pièces du nécessaire; puis déposé sur le guéridon chinois l'épée à fourreau de parchemin et à garde d'acier, le bicorne à plumes et les gants. La conversation s'égara. Des anecdotes politiques furent rappelées, entre des souvenirs concernant le marquis de Sade, que le comte avait bien connu, devant qu'il fût enfermé à Charenton, sur l'ordre de Bonaparte, pour avoir écrit le pamphlet de Zoloë, contre les débordements de Joséphine.

—C'était l'homme le mieux fait pour inspirer de la passion aux femmes. La sienne l'adora...

A l'approche de la soixantaine, le comte de Praxis-Blassans paraissait friand de goûter mieux aux plaisirs de la débauche. Omer ne l'avait point jusqu'alors connu sous ce travestissement. L'oncle s'efforça d'être amical, et d'amollir la sécheresse de son fausset. Voulait-il que le neveu s'attendrît, et lui épargnât de le tromper avec la grisette? Apparemment. La mine inquiète, parfois, du gentilhomme suppliait que son bonheur fragile ne lui fût point ravi.

Omer eut pitié de cette intelligence orgueilleuse auparavant, et faible, alors, devant une jeune vigueur. Il eut la sensation de pardonner au vaincu qu'était ce diplomate, ce pair de France, ce fils des rois de Rascie, qui avait, de 1799 à 1815, dicté ses vues secrètes à Talleyrand, manié, par ce fourbe, l'Europe, leurré Alexandre, et abattu l'empereur. Cet homme-là tremblait qu'Omer ne voulût revoir Élodie, et la reconquérir. Cet habile ambitieux offrait de compromettre sa situation en faisant donner un secrétariat d'ambassade au carbonaro, complice des Conosséi.

«Mon cœur sensible et mon intérêt s'accordent, pensait l'avocat, pour me conseiller de ne pas nuire à ses amours. Sa reconnaissance peut m'aider à gravir promptement les degrés difficiles de l'échelle sociale. Je ne reverrai pas Élodie... Mais, Elvire, elle, me semble perdue. Denise, afin de me marier à Dolorès après l'avortement de mes desseins, le comte, afin de me faire morigéner sur ma liaison avec Élodie, ont, l'un et l'autre, averti Mme Gresloup de mes péchés, sournoisement et trop adroitement pour que je réussisse à me justifier, en un temps où rien n'engage la fille du major et moi, sinon quelques œillades, et quelques tendresses enfantines... Et cependant, il faut que j'échappe à ma mère par ces fiançailles... La tâche est rude!»

Ainsi, mesurait-il les conjonctures, durant les bavardages du comte. Puis, la tante Caroline entra. Quel beau temps pour la procession! Ni chaleur, ni froid. Un vent léger. Un soleil pâle et clair qui serait, à midi, heure de la cérémonie, juste assez tiède. Elle s'en félicitait dans sa robe de moire roide. Sur le ventre bombé, l'agrafe de l'aumônière, aux mailles d'or, enchâssait un monstrueux grenat taillé en manière de croix grecque à quatre branches; cela se léguait, depuis le seizième siècle, dans la famille Cavrois. Caroline y avait joint un sac de velours pailleté, contenant ses clefs et son mouchoir. Par-dessus la coiffe de malines épinglée d'or, elle comptait mettre une capote de velours marron, lors pendue au coude par les brides, ainsi qu'une écharpe de fine soie bleue à longs effilés:

—Qu'en pensez-vous, ce matin, Gaëtan?... Le Turk arrêtera-t-il le reste du blé russe dans le Bosphore, maintenant que nos navires quittent Gibraltar?

—Mon courrier ne m'apporte que des balivernes, Caroline, des balivernes. Au reste, les nouvelles volent lentement. Le télégraphe à bras est sujet aux erreurs... En vérité, je ne sais rien. Cela n'empêche point mes désirs de diplomate de se trouver en accord avec mes besoins de rentier. Par ailleurs, ce sont les gouverneurs de Crimée qui empêchent la sortie des froments russes; car le tzar en a besoin pour ravitailler ses soldats qui manœuvrent dans la Thrace. Le blé de Taganrok chargé en août sur votre flotte ira-t-il seul de Gibraltar aux marchés d'Angleterre et à celui de Dunkerque? Cela est probable. Cela n'est point sûr. Savons-nous, d'ailleurs, ce qui se trame en Morée? Dix jours de navigation sont nécessaires au meilleur voilier pour se rendre de Koron à Marseille... Attendons... J'ai tout lieu de penser que le général Maison présente à Ibrahim des arguments péremptoires... Mais l'Angleterre souffrira mal que la Russie et la France se donnent l'importance de délivrer la Grèce, et confisquent, par là, l'influence dans la mer Egée... A mon sens, la Porte ne faiblira point; et je ne prévois guère qui la contraindra. Les Anglais arrêteront les boulets sur la bouche des canons russes, dès qu'ils approcheront de Constantinople. Et la Porte n'ignore rien de ces rivalités... Elle les calcule. Elle en profite... C'est là tout ce que je saurais dire...

Debout, les mains dans les poches brodées de son habit, le comte, en dissertant, portait le poids de son corps alternativement sur la pointe des pieds et sur les talons. Il tenait la tête haute et les sourcils froncés. Ses narines plates flairaient l'air, à maintes reprises. Ses cheveux gris, sans poudre, tombaient jusqu'aux épaules, où ils formaient un rouleau soyeux. Le papillottage de ses yeux clignés et dédaigneux en imposait autant que ses paroles saccadées comme un perpétuel ricanement.

—Nous jouons gros, remarqua timidement Caroline en se caressant les mains. Et c'est sur votre conseil...

—Holà! ma chère dame: suis-je le bon Dieu?... M'est avis que vous avez manqué votre affaire en négligeant de louer à leurs armateurs tous les gros navires d'Odessa, pour que la concurrence fût embarrassée. Vide ou pleine, la seconde flotte de Crimée celle de septembre devait, autant que la première, nous appartenir. Votre économie de petites gens a jeté notre entreprise dans le mauvais cas...

—Tout doux! Devais-je ne point payer ici les paysans dont je mouds le grain, au moment où il sied de leur insinuer, dans l'intérêt de votre fortune, une opinion politique?...

La tante Caroline étendit les bras en exagérant sa révérence, moqueuse jusqu'à faire toucher terre à la capote de velours et à l'écharpe suspendues dans son coude. Le comte se dressait sur les pointes, les mains dans ses poches, et pirouettait en maugréant.

La chance voulut qu'à cette minute, par le jardin, rentrât Mme Héricourt, courbée dans sa robe noire. Il fallut ouvrir la porte-fenêtre sur le petit perron, et le comte s'empressa d'esquisser les gestes inutiles, tandis qu'Omer levait l'espagnolette...

—Virginie, tu attraperas mal à demeurer si longtemps à l'église... Omer, gronde-la. Elle est partie à six heures du matin... Et il y a des vents coulis pernicieux...

—Point du tout. Je me place entre la chaire et l'autel, contre un pilier... J'y suis comme dans ma chambre... La chaire fait paravent...

—Ça n'a pas de bon sens, tout de même...

—Je m'y plais... Sans médire de ton logis ma bonne Caroline, la cathédrale me paraît plus grandiose. C'est mon palais à moi. J'y suis fort bien. L'odeur de l'encens y remplace les parfums de ta cuisine, qui sont exquis, mais un peu persistants dans cette demeure...

Ironique et joyeuse, Mme Héricourt continua sur ce ton.

—Il est certain que peu de palais sont aussi magnifiques, approuva le comte. Et si je n'avais tant à barbouiller, je m'arrangerais de tenir mes assises dans une collégiale, ornée de bons tableaux et de statues nobles, avec deux ou trois livres de chroniques sur les genoux.

—J'ai passé de grandes heures à Saint-Pierre de Rome et à Saint-Jean de Latran. Je ne m'y ennuyais point, se hâta de dire Omer, en songeant aux pieuses attitudes de sa maîtresse italienne, Carita Gennarello.

Et il s'étonnait que sa mère eût raison, par le fait.

—Je me promets, dit-elle, d'être assidue à Notre-Dame de Paris, car je suis orgueilleuse et nulle maison ne me semble digne de mes goûts, sinon une agréable église dont les ogives me satisfont. Je me sauvais du château de Lorraine, pour passer des heures à la chapelle de Bon-Secours-lez-Nancy. J'adore la lumière qui passe à travers les vitraux anciens et qui vous apporte, avec les couleurs des saints personnages, un peu de leur âme, devant vous, sur la dalle ou sur l'appui du prie-Dieu. Les saints vous enveloppent de leur nuance et de leur esprit. Et c'est une admirable atmosphère de méditation. Je me rappelle leurs vies poétiques. Je me récite les évangiles. J'imagine Jérusalem et ses rues étroites, ses maisons orientales, carrées, basses et blanches. Je vois la Sainte Vierge faire son marché en discutant avec sainte Elisabeth. J'entends saint Joseph raboter; et j'écoute Zébédé, avec son fils Jacques, crier la marée bien fraîche avant d'offrir leurs poissons à la servante de Marie-Magdeleine. Non loin de là, saint Pierre toise avec arrogance le soldat romain qui monte la garde devant la colonne où l'on affiche les édits de l'empereur. Jésus revient à la maison de sa divine mère. Judas a passé le bras sous le sien et lui parle avec l'animation la plus vive... Et puis... Et puis... Mon imagination va... va... sans fin. Le temps passe, passe. Je m'amuse comme une autre au théâtre. L'odeur de l'encens est délicate à respirer. L'or du tabernacle brille doucement. Les prêtres silencieux passent comme des ombres, s'agenouillent et croient... Quel homme, quel seigneur, quel roi est mieux vêtu que le prêtre en surplis, en chasuble d'argent, lorsqu'il gravit les marches de l'autel? Quel enfant nous donne l'idée de l'innocence autant que l'enfant de chœur dans sa belle robe rouge, s'il agite sa clochette aux sons argentins. La maison de Dieu est plus somptueuse que la maison de l'homme. Il n'y a point de murs sales et lézardés, comme au château de Lorraine. Point d'odeur de graillon. Point de servantes bavardes. Point de jardinier qui m'obsède pour obtenir l'argent des graines à semer; même si ma bourse est vide. J'échappe à tous les ennuis et à tous les bruits fatigants. Je me repose dans le luxe d'un palais. Les sons des orgues me laissent en extase. Car, tu ne le sais pas, Omer: j'ai maintenant appris la musique sacrée, même le plain-chant. Rien ne m'est plus étranger des mélodies du vieux Bach, ni de Palestrina. Tu m'entendras, quand nous serons à Paris. Je te ferai de la bonne musique, s'il te plaît...

Lasse un peu, Mme Héricourt s'était assise dans le fauteuil à oreillettes; et son discours n'était pas sans élégance, malgré les interruptions plaisantes du comte, les exclamations triviales de la tante Caroline, et les sourires d'Omer. Lui-même admit combien était plausible et sincère le bonheur de la veuve, durant ces interminables stations à l'église. Il ne doutait pas qu'il se trouverait pareillement heureux, s'il imitait cette habitude. Plus de luttes. Plus de dangers. Plus d'amours douloureuses. On vivrait en soi, loin du monde hostile, en jouissant des splendeurs religieuses, en accroissant les plaisirs de l'art.

—Assez causé, Virginie... Viens te réconforter, et mangeant un morceau... Aimes-tu le chevreuil en daube?

—Mais oui, fit-elle. J'ai grand appétit, ce matin.

Elle suivit sa belle-sœur dans la grande salle à manger, temple d'un cygne géant peint par Snyders, et renversé mort, les ailes décloses, sur le corps d'un cerf, sur un amas de poissons, anguilles bronzées, raies pansues et roses, rougets écailleux, maquereaux de nacre. L'opulence des couleurs débordait le cadre de bois noir, éteignait presque l'argent du surtout monumental qui reproduisait la fontaine du marché des Innocents, avec de petites commères, de minuscules Savoyards en porcelaine de Saxe. Présent de la meunerie parisienne à la meunerie d'Artois, en reconnaissance d'un prêt de farines consenti par les Moulins Héricourt, en 1823, l'énorme pièce était à demeure sur la table occupant les deux tiers de cette pièce oblongue, lambrissée, peinte en gris, meublée de chaises courbes en acajou, à la mode sous le Directoire, et que la tante venait de faire revernir.

La serviette au col Dieudonné, devant les plats de galantine et de venaison froide, présidait, tranchait et versait du vin de Chypre dans le verre du général Héricourt en grand uniforme. Nulle part, l'abbé de Praxi-Blassans ne découvrait son bréviaire, bien qu'il fût en retard pour se rendre à la cathédrale, et passer la revue de son cortège. Il portait une soutane de drap fin, mais un peu luisante aux coudes et aux omoplates, toute blanchie sur les épaules par la poudre de la chevelure qui flottait. Mme Héricourt lui fit compliment sur l'ordonnance de la procession. Il la remercia d'un mot, et, finissant par renoncer à son livre, il partit.

A l'intention d'Omer, l'oncle Augustin, toujours affable, remplit de Chypre un verre de Bohême. Pendant que le jeune homme goûtait la saveur du précieux liquide, venu dans une outre en peau de bouc, le général gouvernait la conversation. Il la mena des curiosités romaines aux lettres échangées entre le voyageur et Denise, aux billets de Dolorès Alviña.

Le comte parlait alors confidentiellement à Mme Héricourt que la tante Caroline servait et abreuvait. Les chiens s'étant partagé un coq du poulailler au milieu de la pelouse, Dieudonné se précipita, et leur infligea des châtiments justes, mais indéfinis. Le général en profita pour entreprendre son neveu.

—Cette pauvre Dolorès est folle... Imaginez-vous que votre sœur a surpris, dans une armoire, tout un costume de cavalier. Cette enfant comptait l'endosser pour suivre à distance ma chaise de poste et vous apercevoir ici, pendant la procession... Elle a tout avoué dans un déluge de larmes... J'ai dû la mettre sous clef avant de partir... Heureux mortel! Ariadne s'arrache les cheveux sur le promontoire en guettant votre retour. Cruel, que de malheureuses vous faites!...

—Je ne les fais point, s'il en est. Elles se font toutes seules.

—On n'est pas plus séduisant que vous... C'est un crime de se montrer agréable à l'égard de pauvres innocentes quand on a votre tournure et votre éloquence. Elles en perdent l'esprit. Peu vous importe!... Sans doute... Mais enfin? Le cœur d'une fille sensible est chose très fragile. On meurt de ces jeux-là... On en meurt.

—Ah! diable!...

—Ne raillez point...

—Mais c'est Mlle Alviña, qui me bloque dans les coins de votre salon, et Denise, qui l'encourage à m'y bloquer. On a fait le siège de ma personne, et je n'étais pas malotru jusqu'à répondre par des violences. La politesse m'enjoignait de subir le siège, en évitant les assauts aussi bien que les sorties. Je m'en suis tiré fort proprement de cette manière, à mon goût. Et mes réponses d'Italie n'excitaient point Mlle Dolorès à se déguiser en chevalière d'Éon pour me darder ici une œillade romantique. Faut-il que, l'ayant prévenue, je coudoie des brigands qui m'attaquent afin qu'elle me délivre..., et que cela nous lie comme à la dernière page de deux tomes, avec frontispice gravé en taille douce, où l'on voit un cadavre poignardé et deux amants sous un chêne que l'orage foudroie!

—Voilà bien les jeunes gens d'aujourd'hui. Quelle sécheresse de cœur! Dès vingt ans, comme dit M. Beyle, ils visent à être députés du cens, et à se prononcer sur la conversion de la rente... Il faudra que je vous présente au jeune de Montalivet. Vous êtes bâtis l'un et l'autre pour vous convenir... A votre âge, nous courions l'Europe, le sabre au poing, en criant: «Vive la liberté!» Nous lisions les ruines de Volney à la lueur du bivouac; et nous nous battions en duel, pour garder le ruban d'une belle Allemande éplorée... Vous autres, vous préférez la fortune aux belles-lettres et aux sentiments généreux... Après tout, peut-être, avez-vous raison... Nous étions de grands fous.

—Peuh! ça ne vous a guère empêché de devenir un grand sage mon oncle, un grand sage honoré de plaques et de cordons, héritier d'une riche Hollandaise... près d'être fait comte. Vous nous la baillez belle...

—Chut.

Le général accentua sa mine sévère; mais, sans corriger la grâce affable de sa voix:

—Vous ne croyez plus à rien.

—Parce que vous êtes notre exemple.

L'oncle Augustin sourit; se tut un instant; puis, s'étant levé, prit Omer sous le bras. En camarade affectueux, il dissertait. De la morale à la philosophie, de la philosophie aux actions qu'elle inspire, il en vint à parler du triomphe de Bolivar, du Pérou, puis du Congrès de Panama, qui réglerait les rapports entre les libéraux américains et la Sainte-Alliance espagnole. Bolivar semblait promettre la restitution de leurs biens aux héritiers des absolutistes exilés ou morts au cours de la guerre civile. Dolorès Alviña deviendrait alors un très beau parti. Son feu père cultivait le coton sur la côte de la mer des Antilles. Leurs plantations étaient nombreuses entre Porte-Caballo et La Guayra. Si l'on réglait ainsi les affaires des vaincus, la tante Caroline aurait bientôt avantage à traiter avec Mlle Alviña. Car, en dépit de divers prêts hypothécaires consentis à la filature de Marchiennes par la Banque d'Artois, la mauvaise administration de l'emprunteur le réduisait aux pires extrémités. La Compagnie Héricourt avait résolu, pour se rembourser, de reprendre cette affaire, en appointant l'industriel malheureux, afin qu'il continuât de gérer la fabrique, mais sous la surveillance de Mme Cavrois. Le général supputa les gains probables. La Compagnie Héricourt pouvait, le lendemain de la décision officielle promulguée à Panama, conclure avec les planteurs de Dolorès un forfait pour les achats de coton en balles. Il déclara la combinaison fort bonne. A Roubaix, plusieurs tissages gagnaient une grosse importance financière. Ni la Compagnie Héricourt, ni la Banque d'Artois ne devaient permettre le développement d'une industrie régionale où elles n'auraient pas la main, et qui pourrait, dans l'avenir, fonder une concurrence pernicieuse à la suprématie commerciale des Moulins Héricourt.

Omer s'amusait de toute cette stratégie fort adroite pour le jeter dans les fers de Dolorès Alviña. En son roide uniforme bleu, fleuri d'or au col, aux manches, le général marchait, penchait le profil de sa jolie tête fine, rasée aux joues, coiffée de courtes boucles presque blanches. Il était charmant, subtil, parfumé, flagorneur; et sûr de son influence. Il appela le comte en témoignage, puis Mme Cavrois. Ne pensaient-ils point à l'urgence d'enrichir la filature de Marchiennes? Ce fut, en effet, leur avis. L'oncle Augustin démontra que l'un d'eux devait plus spécialement s'occuper de la nouvelle affaire. La tante Caroline ne pouvait suffire à cet énorme travail. Omer Héricourt l'aiderait en cela, ainsi que le comte l'aidait pour les importations, le général pour la finance, et Dieudonné pour la fabrication du sucre de betterave. Le comte riposta:

—Parbleu! il est grand temps que cet amateur de grisettes fasse l'apprentissage du rentier et qu'il apprenne à gérer son bien. A tout prendre, il se pourrait qu'il eût bientôt l'occasion de donner des soins à certaine fortune personnelle qui lui viendrait du pays de Galles par la voie des épousailles. Cela ferait de ce petit maître le plus gros actionnaire de notre Compagnie. Et c'est avec lui que vous auriez à débattre en dernier ressort, général, les clauses des décisions importantes. Il contrebalancerait votre influence et celle du comptoir de Java. J'ai toujours ouï dire qu'il n'était point mauvais, pour une Compagnie de commerce, d'être régie par deux opinions rivales qui se contrôlent réciproquement.

—Deux avis valent mieux qu'un, conclut, sentencieuse, Mme Cavrois.

Elle et Praxi-Blassans se regardaient avec malice devant le général, assez penaud.

—Oh! la petite Elvire!... répondit-il... Rien n'est encore fait de ce côté-là; hormis un souhait! Denise ne partage pas votre confiance.

—Ni Mlle Alviña, je gage..., riposta durement le comte, avant d'éternuer à plusieurs reprises.

—La procession quitte la cathédrale à midi... Peut-être faut-il se mettre en route...; insinua Mme Héricourt, par esprit de conciliation.

L'on s'apprêta pour le départ. Le comte et le général ceignirent leurs épées de parade, en plaisantant avec belle humeur. Dieudonné vint prendre Omer, qui se formulait de cette façon le résultat des deux entretiens:

«Mon oncle de Praxi-Blassans tremble que je ne lui enlève Élodie; mon oncle Augustin tremble que, par le mariage avec Elvire, je ne lui retire l'autorité dans les conseils de la Compagnie et de la Banque. Il m'appartient de profiter de ces deux appréhensions, pour me grandir...»

Ayant mis son chapeau, il se frotta vigoureusement les mains, sans rien répondre aux questions joviales du gros garçon.

Ils allèrent à pied. Une demi-heure de marche était à peine nécessaire pour gagner Arras. Des cabriolets et des chars-à-bancs se succédaient à grand bruit sur le pavé du roi. Ils emportaient, vers le parvis de la cathédrale, des propriétaires ruraux engoncés dans leurs cols à pointes molles, leurs cravates à trois tours, leurs gilets à ramages et les collets mal roulés de leurs habits bleus. La plupart saluaient au passage, en se félicitant de la température. Des cavaliers poudreux arrivaient, cravachant leurs bidets maigres, franchissaient le pont-levis entre la courtine de briques et le talus de la contrescarpe, pour s'engager sous les voûtes de la place dans l'ossature de murailles angulaires coiffées de gazon, qui sertissaient la ville aux mille cloches sonnantes. Les carrioles rustiques encombraient les couloirs des portes fortifiées. Les campagnards criaient des bonjours en patois, s'admiraient les uns les autres, se félicitaient de leurs courtes blouses, de leurs chapeaux en forme haute, mais devenus flasques et roux à l'usage. Ils tiraient par une seule corde sur la bouche de leurs bêtes pataudes, dont les paturons étaient barbus.

Les cousins non sans peine se frayèrent passage parmi les ânes que chevauchaient les paysannes aux bas noirs, et qu'elles tapaient du poing. La rue de maisonnettes sentait l'huile, le tan, la corne brûlée au sabot du cheval que l'on ferrait sous le hangar de la forge. Des brasseurs en jupon et en gilet roulaient leurs tonneaux sonores. L'herbe sèche enodorait la boutique de l'herboriste. Le militaire époussetait son pantalon blanc sur le seuil du marchand de tabac. Une fille déboucla sa jarretière à l'ombre d'un porche; elle tirait son bas bleu sur une jambe fine. Des garçons hissaient contre une façade, par la poulie suspendue au pignon, les bottes de foin qu'un vieux en bonnet de coton, attrapait de sa fenêtre, et emmagasinait. Le shako noir d'un chasseur, sa veste verte, et son sabre retentissant, attiraient les œillades et les rires des servantes à genoux qui lavaient les perrons de grès bleuâtre. Trois demoiselles empanachées descendirent les marches de leur demeure. Elles tenaient leur livre de messe et leurs chapelets dans leurs mains jointes contre les pans de leurs écharpes.

Les maraîchères étalaient sur le bât des ânesses leurs légumes avant de tirer le pied de biche des sonnettes à la porte des maisons bourgeoises. Des chiens de chasse erraient modestement, le nez à fleur de ruisseau. Devant le Café du Théâtre, les cousins aperçurent le vieux chevalier de Vimy, qui se promenait, la badine en l'air, fort satisfait de ses escarpins vernis à l'œuf, de sa culotte jaune, de son gilet de moire, de son habit tête de nègre, de ses manchettes fines et de son jabot empesé. A leur salut, il répondit en soulevant les bords plats de son chapeau. De loin, il invitait Omer à prendre un doigt de muscat chez la belle Herminie. Pour elle il avait installé ce magnifique établissement tapissé de glaces, orné de banquettes en moleskine rouge, d'un comptoir recouvert de marbre, après avoir marié cette fille à l'aubergiste Caldeneuf, l'ancien carabinier de l'empire qui, vers 1824, était opportunément décédé, lors de sa deuxième apoplexie, d'ailleurs prévue.

Dans la fumée des pipes, Omer souhaita le bonjour aux vieux amis de l'oncle Edme, les conspirateurs de 1820. Sorti des prisons royales depuis six mois seulement, M. Boredain était devenu bouffi et presque idiot. Il ne parlait que de la retraite de Russie et du mal qu'il avait eu, bien que vélite de la garde, à changer de chemise entre Smolensk et la Bérésina. A peine les cousins furent-ils assis, qu'il les entreprit là-dessus. Puis il pria qu'en considération de ses malheurs on lui trouvât dans Paris une place de commis aux nouveautés. A colporter le drap et le velours d'Amiens dans les boutiques de l'Artois, il gagnait peu de chose.

Atrabilaire, M. Lepault renchérit. On n'accordait rien aux vétérans de la Révolution. Ils pouvaient, comme M. Saturnin, le brasseur, avoir eu le sourcil coupé par un kaiserlick, et, la vieillesse venue, risquer de perdre l'œil; ou, comme l'épicier Bodnot, avoir perdu deux doigts au siège de Dantzig, ce qui l'empêchait de tenir les cartes; ou, comme le fermier Delorme, boiter en gardant une balle de Ligny dans la cuisse, personne ne voulait plus s'inquiéter d'eux.

Les joueurs de dominos l'approuvèrent. Dans sa polonaise à brandebourgs, M. Lepault agitait sa maigreur en déclamant. Lui ne se plaignait pas de sa situation matérielle. Il gérait le rendement des tourbières, et cela lui suffisait. Mais, enfin, leur honneur de soldats, quels avantages obtenait-il? Aucun. Voilà qu'on les enrôlait dans l'Opposition Constitutionnelle, maintenant! Et quels vils subterfuges politiques! On les priait de suivre la procession, pour rallier à la cause du ministère l'esprit des campagnes sans effaroucher personne. Que signifiait tout cela? Depuis douze ans, on les faisait tourner comme des tontons...

—Comme des tontons! Voilà le mot!... reprit M. Saturnin, en écartant ses jambes colossales, qui serraient trop sa panse, sur le bord du tabouret.

—Nous avons marché avec Nantil, dans l'affaire du Bazar Français; avec Berton, dans l'affaire des Chevaliers de la Liberté. On nous a mis dans les comités philhellènes! Aujourd'hui nous voilà public de procession! C'est trop fort!

—C'est trop fort!... conclut M. Corbehem, en donnant du poing contre la table... Votre père, monsieur Héricourt, marchait plus droit que cela, lorsqu'il sabrait les Russes, avec mon pauvre frère, sur la chaussée d'Austerlitz!...

—L'empereur a rétabli la religion pour le peuple! rappela de loin le chevalier de Vimy.

Il s'accoudait au palissandre du comptoir, contre le corsage de la belle Herminie. Se rappelait-elle avoir eu les prémices d'Omer autrefois dans la goguette qu'elle tenait, hors la ville, avec sa mère, veuve d'un lieutenant? Elle avait pris de l'embonpoint et trônait dignement, le col enlacé d'un boa de cygne... D'un sourire toujours spirituel elle tenta de répondre aux mines de l'avocat. Mais un hussard délicieux parut la surveiller. Elle sembla le craindre. Il frisait une moustache crépue de l'air le plus impérieux, en heurtant sa pipe contre la cimaise, pour faire tomber la cendre. Ce sous-officier ne toléra point qu'Herminie eût la mémoire plus aimable. Il se dressa dans le dolman rouge et le pantalon bleu; il lui demanda de ses nouvelles avec impertinence, de façon à bien indiquer ses droits évidents aux nouveaux venus. Sans le déconcerter beaucoup, le chevalier de Vimy le lorgna de son monocle à tige. Omer songeait aux heures de sa quatorzième année, quand la mère de cette femme, l'appelant «mon bel Hippolyte», se comparait à Phèdre, et le roulait dans son lit, le déshabillait... Quelle confusion était la sienne, lorsqu'il sentait la chair nue de la matrone sur lui! Et quelle était la force du plaisir, alors! Le temps l'émousse, hélas! Avec la fille, il avait joué comme avec une gamine de son âge, mais sans rien omettre de leurs vices réciproques. Voici qu'un hussard aimait cette Herminie jusqu'à faire le bravache; et le chevalier de Vimy aimait au point de souffrir cela.

—Messieurs, paix-là! suppliait M. Mercœur, calmant les colères des joueurs de dominos... L'empereur ne tolérait pas l'irréligion. Le grand homme avait ses motifs.

Ils cédèrent à l'ascendant de cet ancien officier aux dragons. Habile jadis à faire du butin en campagne, il portait un habit de drap fin, des bottes vernies et, en outre, de grosses bagues chargées de rubis, qu'il avait conquises sur les morts d'Austerlitz et de Wagram, ainsi que ses rentes, les deux montres enrichies de brillants, pendues le long de sa culotte de daim.

Les sonneries des cloches redoublèrent. M. Mercœur paya sur le comptoir de la belle Herminie. Les groupes se formèrent pour se rendre au lieu où la procession s'arrêterait, où la mission planterait sa croix.

Dieudonné Cavrois fut entouré par les vétérans, tandis que le chevalier de Vimy et M. Mercœur accompagnaient Omer. Ils l'accablaient de politesses et de louanges, à propos de son duel, du plaidoyer pour le major Ulbach, de ses exploits de carbonaro, rue aux Ours, et en Italie. La gloire de Cicéron avait enfin une rivale, à ce qu'ils assurèrent. Il ne tenait qu'à lui d'être député, dès qu'il aurait l'âge. Il se plaisait encore à ces flatteries, quand on se trouva sur la Terre de Cité, au centre de la multitude respectueuse et murmurante rangée en cercle contre les petites maisons de la place. Bientôt une rumeur se développa de la rue St-Aubert; les gendarmes débouchèrent, en grande tenue, le plumet au soleil, et le sabre à la hanche. Leurs chevaux lustrés avancèrent au pas. Les oursons brillaient à la lumière; les plastrons rouges et les culottes de peau jaune excitaient l'admiration des fillettes. Les versets d'un psaume furent psalmodiés par des voix mâles, et une centaine de chantres en surplis défilèrent autour de la place, jonchée de roseaux et d'herbes aquatiques, cernée d'une foule pimpante qui chuchotait avec les gens des maisons. L'arme droite, des fantassins gantés de blanc se suivaient à trois pas d'intervalle. Ils honoraient le pieux cortège par les fleurs de lys brillant à la plaque de leurs shakos évasés, par leurs buffleteries en croix sur leurs habits bleus.

—Soldats de sacristie! Roides comme des cierges... Pas de souplesse... grognait au hasard M. Mercœur, en écartant les jambes, comme s'il venait de mettre pied à terre après une longue chevauchée.

—Voyez-moi quelles petites gens ils recrutent pour faire nombre: par-dessous le surplis des chantres, on aperçoit le pantalon gris et la guêtre noire de malheureux ouvriers qui font les saints à quinze sous la séance..., remarquait M. Corbehem; il ricanait bien haut, il faisait trembler sa bedaine en gilet de velours, et battait, avec les bras, la jupe de sa redingote marron.

Le plus grand élève des Frères ignorantins portait la bannière du Sacré-Cœur; les garçons étaient nu-tête, bien peignés, vêtus de blouses et de pantalons en bure monastique, et tenaient chacun un petit cierge maigre, éteint déjà. Suivaient les filles voilées de la mousseline roide qui recouvrait les robes de salin et de soie, gloires passées des bals et des mariages, cadeaux offerts par les dames de la ville aux Enfants de Marie. Omer ni le chevalier n'estimèrent la beauté de l'âge ingrat. Mais des voix délicieuses et frêles montaient par la rue, d'où sortaient leurs deux files infinies. Sur l'air en vogue de la Dame Blanche, leur chœur modulait un cantique timide qu'appuyaient les sons des cloches les plus lointaines, comme si le vœu de la ville recommandait au ciel les prières de ces jeunes sourires. Derrière, les bannières bleues brodées d'argent luisaient, ainsi que les visages divins et véritables de cette foule pieuse formant un seul corps en adoration. Le général Augustin, roide, magnifique, illuminé de croix et de broderies, soutenait, avec le secours du bedeau, un brancard antérieur du dais, à la gauche de l'évêque qui présentait au peuple les rayons de l'ostensoir. A droite, le comte de Praxi-Blassans, son claque sous le bras, marchait impertinent, sévère, le front levé. Les brancards postérieurs étaient aux mains du trésorier général et du directeur de la Banque d'Artois, deux solennels messieurs, en habit bleu barbeau et en bas de soie. Puis les musiciens de la garde nationale assourdissaient dans leurs cuivres une marche de mode lent, que rythmaient les coups de grosse caisse. Mme Héricourt, Mme Horpsvrahen, la tante Caroline et une demi-douzaine de veuves accompagnaient de très petites filles portant des lys en papier. Enfin, l'abbé de Praxi-Blassans et les trois missionnaires précédaient la croix peinte en vert-pomme, charriée dans une brouette fleurie, qu'escortaient, avec de gros cierges, les fonctionnaires en uniformes brodés, les officiers supérieurs chargés d'épaulettes massives et coiffés en coup de vent, le troupeau de dames aux chapeaux de plumes, aux collerettes tuyautées, et aux cachemires polychromes enveloppant les froufrous soyeux des robes. Le vent ébouriffait un peu les mèches des hommes découverts, secouait les panaches roses et bleus des femmes, arrondissait les rubans des bannières, transportait quelques parfums d'iris et de lavande, quelques odeurs de cuir et de pommade, effaçait fort vite les sons de la musique, et enlevait au ciel le cantique des voix pures.

De partout, mille et mille gens affluaient jusqu'à la Terre de Cité. Toute l'âme de la ville venait au cœur que, pour ce jour-là, lui avaient choisi l'abbé de Praxi-Blassans, le général Héricourt, le pair de France, et la tante Caroline. Elle riait à chacun, semant le suif de son cierge de six livres. Les touffes de têtes graves et fraîches se penchaient à toutes les fenêtres des petites maisons étroites. D'une fabrique voisine, plusieurs centaines d'ouvrières accoururent. En haut de l'estrade, Édouard prêcha.

On entendit peu de choses. Le silence unanime frémissait. Omer Héricourt apprécia l'orgueil de contempler la population entière, toute cette Flandre espagnole, écoutant, sur les genoux, la parole de sa famille, qui déclamait, messagère de Dieu, par la voix mélodieuse et forte de ce jeune prêtre, aux belles boucles poudrées, aux mains lumineuses.

La croix fut érigée. Deux coups de maillets assurèrent les étançons dans la maçonnerie du calvaire. L'évêque fit plusieurs pas, avec la crosse pastorale. Il bénit le Signe, pendant que les diacres en lourdes chappes d'orfèverie relevaient les pans du manteau d'or. Comme le vieillard larmoyant se tournait vers la foule, avant d'achever l'action de grâces, une belle femme en deuil, se précipita, s'abattit contre terre, étendit ses mains gantées...

«Monseigneur!... Et vous, mes frères,... sanglota Mme Horpsvrahen, j'avoue humblement... avoir profité sans scrupules... des biens acquis par feu mon père, à vil prix, du temps de l'impiété et du malheur... Le domaine de Horps, qui appartenait, avant la Révolution, aux abbayes, et qui était de la sorte devenu la propriété des miens, je le restitue aujourd'hui à l'Église, entre les mains de M. l'abbé de Praxi-Blassans, pour qu'il le rende à sa destination première. Et je prie Dieu, par l'intercession de la Sainte Vierge, afin qu'il me pardonne mon péché!... Ainsi soit-il!»

Sanglotant d'émotion, elle avait donc récité la leçon écrite par Édouard. La foule, d'abord silencieuse et stupéfaite, s'interrogea, se renseigna: les uns approuvaient, les autres admiraient.

Mais les filles entonnèrent un cantique. La grosse caisse tonna. L'évêque se prosterna à nouveau devant l'ostensoir déposé dans un amphithéâtre de cierges et de fleurs. Et toutes les cloches de la ville s'ébranlèrent à la gloire des Héricourt.

III

—Elvire, pourquoi soupirez-vous?

—Le sais-je?

—Est-ce une plainte?

—Sans doute.

—Et que vous m'adressez...

—Je ne dis point cela...

—Mais encore?

—La vague de la mer sait-elle ce qui la fait gémir?

—Vous cachez dans une phrase d'élégie ce qui vous peine...

Elle secoua la tête, et continua de tricoter en marchant sur les feuilles mortes. L'automne était somptueux, parmi les arbres d'or au jardin de Meudon. Les cailloux des sentes humides brillaient devant le soleil aussi pâle que le ciel. Omer scrutait de son mieux l'âme de Mlle Gresloup. Était-elle jalouse de l'Espagnole? Elvire souffrait-elle de cela? Mais alors elle l'aimait, lui... Il ne put rien obtenir de la pudeur qu'elle mit à lui tout dissimuler de son âme.

Il se rappela qu'on l'avait, à plusieurs reprises, saignée naguère. Malgré leur promptitude à mêler les aiguilles et les mailles de laine, les mains de la jeune fille parurent exsangues, comme celle d'une morte. Il le remarqua pour attribuer la tristesse à la préoccupation de la maladie.

Elvire fit sa moue d'écolière moqueuse.

—Mon Dieu, je me sens un peu de faiblesse encore; mais cela n'est point pour me chagriner tant. Je goûte assez l'état de convalescence. La nature paraît plus aimable. On chérit davantage la bonne mère qu'on retrouve et qui fortifie nos pas chancelants. Hélas! je ne suis pas de celles à qui la sauté suffit pour se réjouir. Je ne crois pas ma journée bien remplie parce que j'ai bu et mangé à souhait, après avoir dormi profondément. Et je serais incapable de me juger malheureuse parce que mon appétit se dérobe. N'êtes-vous pas de même?

—J'avoue que sentir mon corps et mon âme s'accorder pour la vigueur de l'action, cela me procure du bonheur; et il ne me semble pas négligeable. Je me plais à savoir que la loi naturelle demeure observée par mes organes et par mon esprit.

—Vous êtes en cela comme mon père. Il se tâte les muscles. Il lève les poids. Il n'entre dans son laboratoire que si les forces physiques l'assurent d'abord de leur parfaite santé. Ma mère prétend que le propre des hommes est de ne méditer que dans un but d'action. Ce leur vaut de la supériorité sur nous, pauvres songeuses! Hélas! nous ne pouvons qu'espérer... Dieu nous a départi ce don-là tout seul.

—Regrettez-vous de ne pas courir des risques? Seriez-vous comme Dolorès Alviña, qui rêve de se vêtir en cavalier et de retourner en Amérique pour combattre les libéraux de Bolivar, venger son père les armes à la main, par le fer et par le feu.

Au nom de l'Espagnole, le teint d'Elvire s'empourpra, puis le sang reflua et laissa le front livide, les joues blêmes, les lèvres convulsives. Elle ne répondit que par une négation de la tête et se remit à tricoter. Omer en conçut une vive joie. Mme Héricourt se trompait. Son fils était toujours aimé par l'ange, qui suffoquait à la seule évocation d'une rivale. Elvire s'aperçut de ce que signifiait le silence. Elle se hâta d'aspirer l'air, afin de parler pour cacher son émotion sous des phrases.

—Votre père et le mien, le colonel et le major, n'ont-ils pas accompli tout ce qui est possible à l'homme pour conduire au triomphe les dangereuses rêveries des philosophes et de la Révolution. Mais, combien de fois ma mère n'a-t-elle pas déploré, devant moi, les suites funestes de cet égarement sublime? Combien de fois a-t-elle pleuré sur les malheurs qui désolèrent, vingt ans, l'Europe, sur tant de héros moissonnés dans les champs d'Allemagne et de Russie, pour qu'en fin de compte les frères du Roi-Martyr revinssent prendre place sur leur trône. Combien de fois l'ai-je entendu supplier un époux trop courageux de renoncer à des entreprises que Dieu n'aide point, et qui ne servent qu'à ensanglanter le monde, qu'à faire pleurer des veuves, des orphelins dans toutes les chaumières...

—C'est le sentiment de Mme Gresloup. Mais le vôtre, Elvire?

—Une fille de mon âge et de ma condition peut-elle penser d'autre façon qu'une sainte mère qu'elle adore?...

—Voilà donc pourquoi vous vous résignez. Les ruines de la Révolution et de l'Empire vous effrayent. Comme ma mère, et comme la vôtre, vous ne voyez que les morts, les deuils, la chute de ces grands espoirs, ce dont notre enfance a connu seulement la détresse... Vous êtes donc, Elvire, la sœur de ces anges assis, enveloppés de leurs ailes closes, sur la marche d'un tombeau, et qui laissent le sablier du temps tomber de leur main, sans vouloir arrêter l'effusion du sable.

—Peut-être vous semblé-je ainsi... Ce n'est point le fait d'une jeune personne frivole, comme vous les aimez, apparemment.

—Qui vous dit que j'aime les personnes frivoles?

Elle détournait la tête.

Omer jugea bon de marquer du dépit, et ne parla plus. D'ailleurs, il nourrissait du ressentiment contre la générale et son amie, pour leurs vilaines médisances. Lors de son retour à Paris, fier du secours que son éloquence avait pu fournir au ministère Martignac et au libéralisme constitutionnel près des électeurs flamands, il avait, en lui-même, abdiqué toute prétention sur Elvire. Les soins nécessités par l'installation de Mme Héricourt, les devoirs de l'avocat que les plaideurs attendaient depuis de longues semaines, et les démarches du carbonaro chargé de missions secrètes, mille affaires diverses n'avaient permis que deux visites à Meudon. Elvire l'avait reçu froidement, bien qu'il rapportât de Rome, pour ces dames, quelques bibelots de piété rares et bénits par le pape. Il avait trouvé la jeune fille plus chipie que naguère. Sans doute attendait-elle qu'il s'excusât des fautes par elle imaginées. A la voir hostile, Omer n'avait plus douté que Mme Héricourt, Denise et Dolorès n'eussent deviné juste. Mme Gresloup éludait un mariage immédiat pour sa fille; et celle-ci ne s'entichait pas d'un jeune homme trop lâche pour affronter sa vertu, ou trop volage pour se lier par des fiançailles immédiates. Le major avait alors entraîné facilement son disciple dans la bibliothèque. Le poussant contre un buste de Cicéron, il avait, la pipe à la main, proclamé les mérites du papisme industriel, comme à l'ordinaire, vanté le caractère de La Fayette, les inventions de M. Niepce, les idées sociales de M. Enfantin et l'esprit excellent de la loge «Ardente-Amitié». Au retour de Meudon, les deux fois, le jeune homme, s'était rendu chez sa sœur, afin que Dolorès Alviña lui fit la cour. Maintenant elle composait un poème épique, à l'exemple de lord Byron; elle lisait des vers d'ailleurs fort passables. Omer se reconnût sous la figure d'un fils de héros mort pour la liberté de sa patrie, et qu'aimait, dans l'orage, une nonne sacrilège. Ces vers n'amusaient pas moins que la scène dramatique jouée par Mlle Alviña, lorsqu'elle avait revu le voyageur dans le vestibule de l'hôtel Héricourt: «Omer, souffrez que je me retire, s'était-elle écriée. Je ne puis supporter de telles émotions...» Et portant son mouchoir à ses yeux, elle avait disparu jusqu'à l'heure du dîner. Lui se plaisait à ces manèges comme à ceux des actrices, encore qu'il l'estimât sincère. Elle n'avait pu se substituer toute à l'image d'Elvire, cependant. Il regrettait le temps où la pure Eloa promettait à Lucifer de le sauver; il regrettait sa belle illusion quand, à Rome, il l'avait désirée pareille à la matrone de marbre, mère du monde latin. Et voici qu'après une collation arrangée par Mme Gresloup, dans sa campagne de Meudon, en l'honneur de Mme Héricourt, il écoutait soudain Elvire se désoler, telle une amante jalouse et malheureuse.

Peut-être craignait-elle de l'avoir fâché trop. Elle eut peur du silence. Pour deviner les réflexions du jeune homme, elle leva les yeux sur lui. Mais il détourna presque ses regards, et se prit à louer la belle mine de Mme Gresloup qui brodait assise devant le perron avec Mme Héricourt. Ensuite il vanta l'ordonnance de cet ancien pavillon de chasse, qu'on restaurait encore. Les échelles des couvreurs s'accotaient aux murailles nues. Il s'en inquiéta longuement, comme s'il se décidait à ne vouloir plus discourir sur les âmes. Elvire répondit par des mots brefs et sourds. Puis elle parut faire un grand effort de vaincue qui se soumet à loi du maître pour reprendre, d'elle-même, la conversation sentimentale.

—Omer..., dit-elle..., je ne me passe point d'être si peu curieuse de ces choses. Maman me tance beaucoup là-dessus. Mais je ne puis pas. Les forces de mon esprit se refusent à veiller sur l'ordre de la maison, sur les travaux des tapissiers et de l'architecte, sur les mille petites misères de la vie domestique. Je ne me plais que dans un rêve flottant. Ma fatigue s'y calme. C'est un sommeil bienfaisant, qui me repose; j'ai les yeux ouverts, mais sans rien distinguer.

Elle s'arrêta, surprise d'être franche ainsi. La rougeur subite de son visage, l'effarement du «ciel et de la mer», derrière les cils qui battaient, dirent assez le triomphe du jeune homme. Mlle Gresloup se promettait à lui. Comme Dolorès montrait les trésors charnels de sa gorge en levant les bras pour rajuster sa coiffure, Elvire dévoilait à demi le nu de son âme, afin de le séduire. C'était le même geste de vierges près d'offrir le plus précieux de soi; l'une son corps sensuel; l'autre son esprit riche de chimères amoureuses. Transporté par les joies du triomphe, Omer, du regard adora l'Elvire qui se donnait.

—Chère Elvire!... murmura-t-il... Avouez toute votre âme...

Elle sourit un peu; elle enroulait le fil du tricot autour du peloton, sans mot dire. Elle tressaillit. Ses épaules frissonnèrent. Ayant remis son ouvrage dans la poche de son tablier en soie puce, elle darda ses regards durs, ses regards d'ange dédaigneux à la face d'Omer. Il en soutint malaisément l'éclat et la franchise.

—Méritez-vous que je vous découvre mon âme?

—Pourquoi non?

—J'aime que l'on me comprenne sans que je parle. Si je vous disais comment je songe, ce serait là, savez-vous un grand sacrifice en votre faveur, monsieur!... Enfin, puisque vous êtes un vieil ami de quinze ans... (elle éclata de rire). Oui, oui, vous vous prévalez de ce que vous avez construit mes premiers tas de sable pour vous rire de moi!... N'importe. Je ne vous cèlerai pas davantage qu'il m'arriva de penser à des amis qui voyagaient au loin dans les pays antiques. Moi, qui reste au gîte, je fais comme le lièvre du bon La Fontaine, et je laisse la folle du logis arranger son théâtre à l'intérieur de mon cerveau. Elle peint très vite un décor. Elle dirige ses petits acteurs improvisés le mieux du monde. Ils jouent alors mille scènes plaisantes ou sinistres. Tout engourdie, je la regarde faire. Elle m'amuse. C'est très bon. Je me repose infiniment. J'ai la même conscience du repos qu'aux instants où commence le sommeil, lorsqu'on apprécie combien il va être agréable de dormir. Ma faiblesse de petite fille jouit de la sécurité... Le monde disparaît s'il me gêne, à moins qu'il ne se transforme au gré de mes inventions. Tenez, hier, au fond de cette pelouse, devant les marronniers, j'ai vu la balustrade et les marches d'un grand château, pendant deux ou trois heures; tous nos amis entraient, sortaient par là. Ils m'annonçaient qu'ils étaient devenus tels que je les souhaite. Le général du Bourg était en grâce près du Roi, et il portait un uniforme splendide. De beaux cheveux bruns ombrageaient le front de mon père, qui était mince comme sur la miniature du salon. Il avait le costume des dragons. Il revenait de la guerre. Un soldat retenait leurs coursiers au bas des marches. Lui gravissait lestement le bel escalier de marbre, j'entendais le bruit du sabre et des éperons. Il tendait les bras à ma mère, qui ouvrait la porte en haut. Elle s'avançait en criant de joie. Elle avait la robe de mousseline blanche, et l'écharpe bleue du portrait qu'a peint M. Lawrence. Mon père se précipitait à genoux et lui baisait la main. Ma mère le relevait, le serrait éperdument sur son cœur, tandis que de douces larmes noyaient ses beaux yeux. Ils s'embrassaient. Ils s'aimaient. J'eus bien de la peine à ne point pleurer toute seule, tant j'étais émue de les voir ainsi. J'ai même essuyé mes paupières. Tout en moi frémissait d'allégresse: «Oh! chers parents! me disais-je, si vous pouviez remonter le cours des ans. Vous goûteriez encore ces délices sans nom. Pourquoi faut-il que vous ayez vieilli?... Pourquoi votre jeunesse, sinon votre bonheur, s'est-elle flétrie déjà? Que ne renaissez-vous, chaque printemps, avec la beauté de la terre? Ah! nature marâtre, qui laisses abréger trop la félicité!...» Ensuite, j'ai redouté, dois-je le dire, leur mort. Je me suis vue descendre les marches de ce palais, en longs habits de deuil. Et vous me consoliez de votre mieux... Vous souteniez mes pas... Cet affreux tableau m'a si fortement affectée que je me suis mise à courir jusqu'à la maison, pour embrasser ma mère. Et je tremblais de l'y découvrir morte, en effet, tuée par des brigands... qui se seraient introduits par la fenêtre de la cuisine basse. Oui, j'étais sûre que ma rêverie contenait le pressentiment d'un malheur réel. Ah! mon ami! Comment vous dépeindre mon angoisse pendant ces courts instants? Le soleil sur la façade ne me souriait plus, ou, plutôt, son sourire me semblait le plus atroce des sarcasmes. Je cours, je vole... je perds mon écharpe... J'atteins ce perron. Personne! J'ai pensé perdre l'esprit. Je traverse deux pièces vides. Enfin, je tombe en sanglotant aux genoux de ma mère, qui ne sait rien entendre à mon chagrin... Elle me berce. Elle me câline. Elle me console. Elle me supplie de lui avouer la cause de mes pleurs. Le pouvais-je? Pouvais-je lui dire qu'à l'instant je l'avais vue belle, jeune, enivrée d'un adorable amour qui se retrouve entier, après les craintes affreuses de la guerre dans le cœur d'une épouse de héros? Pouvais-je lui dire que je me désespérais de la voir vieillie et de la sentir marcher vers la mort inexorable, qui nous attend, qui me guette aussi, moi qui n'ai même pas connu la douceur d'être chérie comme elle par un mari noble et généreux!... Maman m'a grondée bien fort. Car ce n'est point une rareté que de me mettre en cet état. J'aime pleurer.

—N'aimez-vous pas rire aussi, ma chère?

—Je ne ris jamais quand je suis seule... La folle du logis dessine des tableaux heureux. Alors, j'ai tout de suite de la tristesse à concevoir qu'ils sont vains. Au contraire, si les tableaux sont tristes, j'éprouve du plaisir à les faire démentir par la vérité des choses... En ce moment, je suis contente, parce que vous êtes là et que nous devisons en nous promenant; car, plusieurs fois, je vous ai reconnu là-bas, au fond du jardin, tantôt attaqué par les brigands de la Calabre qui vous mettaient en joue, dans votre voiture, et tantôt sur le désert de la mer, naufragé, puis enseveli par les flots, avec l'épave qui vous portait. Votre malheur m'affligeait plus que je ne saurais dire. J'apercevais votre corps percé de coups au milieu d'une broussaille, ou bien rejeté par la vague sur une plage de cailloux... Et moi-même je m'approchais, je reculais, frappée d'effroi et d'horreur... Je soulevais votre tête. Aucun souffle ne remuait vos lèvres. Vous n'étiez plus!...

—Elvire, est-il vrai? Pensiez-vous à moi? Avez-vous ressenti de l'inquiétude pour moi?

—Oh! mon Dieu! Ai-je baigné mes doigts dans mes larmes!...

Elle se força de rire, en feignant de se railler elle-même. Ses paroles comblaient l'espoir d'Omer. Elles se répétaient en lui. Elles le possédaient totalement. Il voulut réfléchir, mais ne sut. Tout lui semblait sublime et indicible. Il triomphait de sa mère et de sa sœur, de l'oncle Augustin. L'ange l'aimait. L'ange avait tremblé pour lui. L'ange avait souffert pour lui, pour le Satan des mauvaises rencontres. Tant elle l'aimait, que, par une mystérieuse intuition, Elvire avait quasi deviné le combat, sur la route de Frosinone, et les périls de la tempête, au retour d'Asture. Omer résistait mal à la convoitise de la saisir en ses bras, de confondre leurs êtres aussitôt dans une étreinte de gratitude passionnée.

—C'est que j'aime pleurer..., sourit-elle encore comme pour atténuer le sens de son aveu.

Toutefois, elle sut faire concevoir que c'était là seulement un mot de prudence raisonnable, et qu'il n'amoindrissait pas la valeur de ses émotions.

—Au couvent, je ne répandais pas moins des larmes au récit des supplices endurés par les martyrs. Quand j'ai su que sainte Agnès avait été déchirée par des peignes de fer, je n'ai pu dormir de trois nuits; et il fallut me guérir d'une grosse fièvre. On dut me saigner alors pour la première fois... Ne fouliez-vous pas cette terre de Rome qui but le sang des bienheureux catéchumènes? Le jour où mon père fit allusion à je ne sais quels dangers dont vous pouviez être menacé, toute ma compassion d'autrefois envers les fidèles livrés aux bêtes féroces, dans le cirque, m'est revenue. Comme j'avais en imagination désiré les secourir, j'ai rêvé de vous secourir aussi, parmi les brigands et les vagues de la mer. Ne riez point... Sachez, Monsieur, que je suis fort héroïque en pensée, s'il ne m'est guère permis de l'être en actions. J'aurais décemment affronté les lions et les tigres du cirque, s'il l'eût fallu, plutôt que d'abjurer ma foi. C'étaient là mes sujets habituels de méditations au couvent. Tout au fond de mon cœur de petite fille, je couve une âme de soldat. Celle de mon père, un peu!... Oh! que de tempêtes il y a là... Je vous admirais de courir volontairement à ces dangers qu'on n'a point voulu m'expliquer de façon claire. Pour les Grecs opprimés, et que les rois voulurent abandonner à la cruelle vengeance des Turks, vous alliez réunir des soldats, des armes et de l'argent. Voilà ce que je comprenais... Dans mes songeries, vous persuadiez, par la parole, les grands seigneurs, en Italie, de prêter aide à une cause juste. Votre éloquence chevaleresque achevait de les convaincre. Vous prépariez cette victoire des Grecs. Un peuple vous doit le bonheur d'être libre. Vous sauviez les martyrs d'Ali-Pacha, comme j'ai tant voulu sauver ceux de l'empereur Dioclétien. Vous réalisiez ce que j'ai pu seulement souhaiter. C'est la même compassion pour les mêmes martyrs, ceux qu'extermina l'empereur païen, ceux que le sultan fit massacrer à Chio. Omer, je vous ai vu, généreux et brave comme mes sentiments. J'ai tremblé pour vous, comme j'eusse tremblé pour eux et pour moi... et j'ai pleuré sur vous comme je pleure sur moi qui ne puis rien que pleurer...

Elle finit de parler en portant aux yeux ses mains exangues. Omer s'aperçut qu'il la remerciait gauchement. Il ne trouvait pas des mots meilleurs que ceux des livres. Et paraître croire qu'elle lui disait de l'amour, c'eût été sans doute impertinent. Après quelque hésitation, il n'osa, par respect. Il se contenta de formuler cette phrase:

—Elvire, de toute mon existence passée, je n'apprécie rien tant que cette heure-ci.

—Est-il vrai, du moins?...

—C'est vrai. Je vous supplie de n'en pas douter... Qu'attendez-vous de moi qui vous persuade?

Elle réfléchit un peu, sans répondre. Il la contempla droite dans la robe aplatie contre les formes d'adolescence angélique. Elvire consultait peut-être le ciel blanc et les feuilles d'or. Enfin, à voix basse, elle déclara:

—J'attends de vous quelque chose de plus fort que mon espoir.

—Je tâcherai, dit-il timidement...

A ce mot, elle sourit de toute sa joie. Son âme candide et radieuse lui vint au visage en fleur. Ses yeux éblouirent de leurs reflets intérieurs le jeune homme sans voix.

«Elvire reste ignorée de moi, malgré tout, observa-t-il ensuite. Et quand elle se transfigure ainsi, elle m'ôte mon bon sens. Elle me soumet. Il me semble qu'elle donne ce qu'aucune autre fille ne saurait offrir. La beauté de sa vertu contient plus que je ne souhaite. Il y a là des choses étrangères à moi-même, peut-être déjà la vie de cette descendance qui changera la barbarie du monde à la gloire des Lois justes...» Il fut orgueilleux de cette explication. Elvire avait couru dans le pavillon. Au piano, son âme chantait un Noël, acclamait la venue du Rédempteur. Omer imagina qu'elle confondait le Christ et lui-même dans une seule dévotion.

—Je remercie Dieu..., cria-t-elle à Mme Gresloup qui l'interrogeait, avec quelque aigreur, sur cette envie de musique.

La dernière note expirée, Elvire demanda gentiment à faire une promenade en bateau. Le domaine s'étendant au bas de la colline, un triple et vaste étang s'était, peu à peu, formé dans le creux d'une ancienne carrière. C'était un lieu mélancolique entouré de roseaux fauves. Les deux mères s'assirent à la poupe. Sur le banc du milieu, Omer mania les rames. A demi couchée contre la proue, Elvire, parmi les plis d'un châle, contemplait le déclin du jour dans le calme miroir. Omer chérit le profil grave du petit nez aquilin, des grandes paupières pâles, de la bouche étroite et serrée, de la joue oblongue, que couronnait l'onde épaisse d'un bandeau d'or sombre, et qu'une bride rose nouait au large chapeau de taffetas gris. L'ombre de la jeune fille glissait, avec la nacelle, sur la surface clarteuse, vers les ombres rousses des arbustes et vers les branches de quelques saules éplorés.

—Omer, aimez-vous l'eau? dit-elle. Comme mes songes, elle est silencieuse et changeante. Tous les poètes ont écrit qu'à son image, la vie passe entre les rives de la nature plus éternelle. Voyez, cet étang même! Un courant l'anime. Cessez de ramer. La barque dérivera... L'eau demeure active en elle-même, quel que soit son repos apparent. Ainsi de mon âme. Quand j'aperçois mon visage reflété dans le visage de l'eau, je ne sais plus lequel m'appartient en propre... Dans mon âme, aussi, la nature paraît, tremble, luit, triomphe et se dissipe, comme les roseaux et les arbres de la rive paraissent, tremblent, luisent, triomphent, et se dissipent dans le reflet du courant mystérieux que suit notre esquif.

—Voyez, Elvire, le jour baisse encore... et plus je considère l'étang s'obscurcir, plus il ressemble à votre visage. Vos teints sont presque pareils. La même lueur de soleil verte et dorée vous farde l'un et l'autre... Votre front si pur entre les bandeaux reproduit le dessin même de l'onde qui pénètre l'anse finale ombragée par les saules sombres et roux... Tout l'ovale de l'étang reflète votre face et la nuance de vos regards mélancoliques... Mon ange aux doux yeux! Je vous vois seule... J'oublie la terre... J'oublie les cieux... Ils sont en vous confondus...

Il ramait mollement. Le sein modeste d'Elvire s'agitait sous l'armure de la robe plate. Il sentit en lui-même cet émoi frémir. A supputer le bonheur de la jeune fille, il le goûtait aussi. «Elle pleure de joie en m'aimant, et je ne suis pas éloigné de répandre des larmes parce qu'elle pleure!»

A la poupe, les deux mères jasaient. Elles ne s'occupaient guère des amants éperdus. Omer ne guida plus le bateau qu'avec une seule rame, très lentement. Sa main droite, libre, effleura les ongles d'Elvire. Il lui prit les doigts. Ils étaient frais et langoureux. Ils s'abandonnèrent à la pression timide. Un grand frisson traversa la jeune fille, sans qu'elle voulût cesser sa contemplation de l'eau, comme si la défaite de sa vertu ne devait pas être vue par sa pudeur.

—Que la nature est muette, ce soir... reprit-elle en murmurant.

—Elle se recueille; elle est attentive; elle fait silence pour nous mieux voir.

—Il fait beau! reprit-elle encore... Il fait éternel...

Omer eut peur que cela répondît à une vérité lointaine, inconnaissable et sûre. L'esquif glissait sur le froissis de la surface qui se moirait légèrement. Elvire, à la proue, regardait le bonheur imprécis de l'avenir... Ce fut une longue communion entre l'univers et son âme. Le jeune homme, un instant, pensa devenir jaloux du crépuscule pers et or, transparu dans les branches basses des saules.

Sans qu'il parlât, Elvire l'entendit craindre. Elle exprima leur idée secrète.

—La cadence de votre rame, Omer, divise en vain cet instant; il me semble qu'il ne peut être interrompu ni limité; il me semble qu'il va durer toujours, comme le temps que le balancier de l'horloge divise en vain... par ses bruits réguliers?...

—Oh! pourquoi ne durerait-il pas toujours, au moins dans mon cœur, cet instant... jusqu'à la mort?...

—Hélas! il y a la mort... Nous ne nous sauverons pas de la mort...

—Les enfants sauvent de la mort les sentiments de leurs mères, et il les continuent, ils les transmettent à leur descendance... Le principal de nous-mêmes échappe ainsi à la fatalité de la destruction. Tout renaît de soi, chère Elvire. La branche d'acacia fleurit aux interstices du tombeau. Il suffit d'aimer pour que, de nous, le meilleur refleurisse...

Les doigts d'Elvire se crispèrent un peu dans la main du jeune homme. Il répéta:

—L'amour sauve de la mort... Elvire. L'amour sauve de la mort...

—Croyez-vous?

IV

Depuis que le comte Dubourg avait vendu la vieille demeure de ses aïeux, au capitaine Lyrisse et aux Héricourt, contre une rente viagère, il continuait d'y vivre dans un petit corps de logis pour lequel il payait location. Ainsi n'était-il pas déchu de ses habitudes un peu seigneuriales. Mme Héricourt le priait souvent à dîner. L'oncle Edme le ramenait sans cesse de leurs courses mystérieuses jusqu'au salon du Régent, ainsi nommé parce que ce personnage y avait écrit, d'après le conseil de son écuyer le comte Dubourg, la renonciation aux visées sur le trône d'Espagne, acte exigé par Louis XIV. Le mobilier fort simple d'ailleurs et sévère était demeuré tel, sauf les réparations indispensables. Un portrait de Jean-Jacques Rousseau; un autre de d'Alembert méditaient là. Mme Héricourt se recueillait au fond d'un large fauteuil reposant sur quatre pieds de bouc en chêne ciré. Les candélabres d'argent, qui avaient éclairé la scène historique, occupaient encore les angles de la cheminée en pierre tendre.

A l'ordinaire les deux amis entreprenaient le jeune avocat pour l'intéresser aux chicanes des Francs-Maçons, ceux de leur Loge «Ardente-Amitié». L'oncle marchait de long en large, les mains dans le pont de sa culotte et penchait, en discourant, son corps maigre. Il plaignait le F.·. Roulon d'avoir perdu son procès contre un maître couvreur. Ne devait-on pas malgré l'avis d'Omer, aller en appel? L'imprimeur des carbonari, Pied-de-Jacinthe, n'avait pas encore obtenu la diminution de ses amendes: il entendait seulement s'acquitter en partie. Contre un voisin, le F.·. Rambourg plaidait pour une servitude qui permettait à ses chevaux de traverser une cour mitoyenne; ce voisin refusait indûment ce passage. Comment pouvait s'y prendre le tailleur Durtot, afin de recouvrer une créance sur Maxime de Trailles, sans le faire interner à Sainte-Pélagie, où il eût fallu payer l'entretien du débiteur?

L'avocat ne savait que répondre. Son oncle n'admettait point que la jeunesse d'Omer le privât d'influence auprès des juges qui, pourtant, l'estimaient trop heureux d'être déjà notable, envié par tous ses collègues du barreau. Dubourg reprochait cette inaction. On ne pouvait conduire les hommes qu'en les alliant par des moyens matériels aux grands desseins des chefs. Durant les guerres de Vendée qu'il avait faites, avant d'être le prisonnier converti à la Révolution par Bernadotte, il avait obtenu de ses chouans l'héroïsme, à condition d'autoriser le pillage des fermes et des maisons appartenant aux bourgeois républicains des villes.

Il rappelait alors mille traits de bravoure particuliers aux compagnons de Charette et de La Rochejacquelein. Continués à table, de pareils récits toujours miraculeux séduisaient Mme Héricourt. Car le général était adroit, bien que vindicatif et hargneux. A côté d'elle, il affectait de la religion par politesse. Il disait comment il avait vu l'hostie devenir sanglante à l'élévation, un jour, entre les mains d'un inconnu tonsuré que ses Vendéens avaient découvert dans un village conquis sur les Bleus, et qu'ils avaient contraint de dire immédiatement la messe. L'épouvantable miracle affola les paysans. Ils accusèrent le prêtre. Il lui fallut reconnaître qu'il était assermenté. Les chouans avaient cloué le sacrilège, les bras en croix contre une grande porte, et l'avaient criblé de balles... Une autre fois, sa bande avait aperçu, dans le ciel, sainte Anne qui faisait signe de courir sus à l'ennemi. Bien qu'ils tombassent en grand nombre frappés par la mitraille, les chouans atteignirent la batterie et y entrèrent dix-sept sur deux cents hommes; les autres gisaient dans les prairies, morts, et tous les mains jointes.

Ses yeux en extase, la veuve écoutait cela. Elle enviait la foi de ces rustres qui leur avait valu la présence du miracle. Quels saints étaient-ils donc? Malgré sa dévotion, elle n'espérait pas que jamais la grâce pût toucher son cœur d'une manière si parfaite. Évidemment, elle restait loin de cet état de piété. Que tenter pour y parvenir? Ces élus, ces simples de la glèbe que pensaient-ils de Dieu? Sur eux, elle questionnait intelligemment leur ancien chef. Il narrait sans fatigue les incidents de ces pauvres vies défuntes. Il nommait chacun de ses chouans, l'évoquait, retraçait avec éloquence le portrait physique du martyr. Car il avait profondément aimé leurs âmes rudes et croyantes, au temps de son adolescence énergique, quand il les conduisait vers le sacrifice, lui, fluet garçon de vingt ans, juché sur un gros cheval de labour au poil jauni.

Dans la salle à manger, où présidait, debout au milieu de la niche creusant les lambris gris, un hercule de marbre, la main remplie de grappes, tous les soirs, ces mêmes propos mêlés à d'autres souvenirs accompagnaient le repas servi par un valet silencieux et attentif. Mme Héricourt tâtait les grains de son chapelet en attendant le plat. L'oncle Edme expliquait souvent les affaires du château de Lorraine dont il administrait les revenus consacrés à leurs dépenses de Paris. Il refusait toujours de restituer ce bien national acheté en 1793 par son aïeul à la famille de Luxembourg, quelle que fût la supplication de sa pieuse sœur. Bientôt sa faconde s'exerçait en louant les mérites du menu. Toujours, il redemandait une seconde assiette de potage; après la première:

«Fameuse soupe! disait-il, fameuse, la soupe.» Le poisson lui paraissait généralement délicat. Le ragoût valait qu'il dît: «C'est à se pourlécher les babines! hein?» Au reste, peu de chose lui semblait comparable au filet de bœuf quand il était tendre. «Cela fond sous la dent! ma sœur! Remercie Dieu de nous l'avoir donné, en reprenant un morceau.» Le légume intéressait moins le capitaine. Il dédaignait la pâtisserie, mais saluait d'exclamations un fromage à point. Pour les fruits, il glissait à l'oreille d'Omer des métaphores luxurieuses, les assimilant à la chair des femmes. «J'ai joliment dîné!» ne manquait-il point de proclamer, en se levant au signal de Mme Héricourt, désireuse de réciter enfin les grâces. Tous les jugements du capitaine étaient sincères. Son visage un peu rouge, sa bouche luisante, ses yeux brillants et rieurs, les mouvements de son gosier, et ses hauts-le-corps témoignaient de sa franchise.

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