← Table of contents
Au pays de Sylvie

LE BASSIN OU SONT LES CARPES DORÉES ET ARGENTÉES

Reading edition

Le bassin où sont les carpes dorées et argentées! Il figurait, ainsi nommé, sur les anciens plans. C'était une douve profonde, plus longue que large, qui séparait le Petit Château du grand. Cette douve est comblée aujourd'hui. Une cour s'étend, et l'on foule des pavés à la place où jadis l'eau frissonnait. Mais parfois, en ce même lieu, accoudé contre la pierre neuve, et rêvant au vieux Connétable ou à M. le Prince, si ce n'est à Sylvie, j'ai cru que le vivier n'avait point disparu. J'y distinguais soudain l'éclat brusque d'un poisson d'or. J'y voyais grandir la lune, poindre l'aube, tomber le crépuscule. A la fin, j'y pêchais un conte.

DANS LES AIRS

Simon de Meilles s'était vêtu comme pour un mariage. Blanc depuis les souliers jusqu'au toquet, cambré, joyeux, l'épée dressée et le gant à la taille, il pérorait en plein ciel, sur la dernière plate-forme d'un vertigineux échafaud. Etienne Auxoust le fauconnier, son ami, l'écoutait en riant. Tout en bas, dans la cour du château, grouillaient les charpentiers et les maçons. Mais Simon ne pouvait même pas apercevoir, entre les poutres enchevêtrées, ces chétives fourmis. Il entendait seulement leur rumeur légère, jointe aux voix un peu plus proches d'autres manants qui garnissaient les toits. Tout ce monde s'apprêtait à hisser jusqu'au sommet de la plus haute tour une Vénus de marbre.

Et cette Vénus, Simon de Meilles l'avait glorieusement tirée d'un bloc énorme et rude. «Laissez-moi faire, Monseigneur, avait-il dit au Connétable. J'ai vingt-deux ans à peine, mais depuis le berceau, mon père m'apprit à dessiner et à ciseler. Je sais peindre un portrait, cuire un émail, lire en leur langue Tertullien et Cicero, dompter un cheval turc et pousser mon épée contre qui voudra. Je vous changerai ce marbre en une figure selon l'antique. Il convient que ce soit une Vénus, puisqu'elle doit couronner votre logis, qui est celui de Mars. Je lui mettrai dans les mains un miroir, mais son regard pensif poursuivra par les airs l'image du guerrier superbe.»

Or, aujourd'hui, l'œuvre amoureusement terminée, la Cypris debout et rêveuse, mince, longue, et tenant son miroir comme une fleur fragile, la merveille enfin allait monter, monter, jusqu'au faîte du grand château, dans le firmament, aux pieds même de Simon de Meilles, qui ne se tenait plus d'orgueil! En vérité, oui, il se mariait… «J'épouse tout-à-l'heure la Renommée, avait-il dit à Etienne Auxoust, là-haut, tu vois, au milieu de l'azur et à deux doigts des douze grands Dieux! Il faut que tu sois de la noce…» Tous deux avaient ainsi grimpé jusqu'à cette plate-forme effrayante, où nul ne les voyait plus, et où les paroles pressées de Simon de Meilles se mêlaient aux cris déchirants des hirondelles.

«—Lève les yeux, Etienne, faisait-il, et dis-moi si tu ne perds la tête, à te trouver si près de l'Olympe éternel?

—Tu m'en contes, répondit l'autre. Ton ciel, je te le déclare, ne contient pas d'Olympe, mais toutes sortes de bestioles seulement: corneilles, palombes, alouettes et cailles, qu'il s'agit de prendre. Le plancher brûle, d'ailleurs, ici, et le soleil aveugle. Nous allons trépasser d'un coup de sang, si nos gens ne se hâtent, en bas. La Cyprine que tu sculptas m'a paru belle, Simon, mais elle est surtout terrestre, à ce qu'il me semble. Et, ma foi, elle a raison! La terre est un bon lieu de réjouissance, avec ses forêts où le gibier pullule, ses caves où le vin rafraîchit, ses dames qu'il fait bon rencontrer sous une courtepointe, et mille autres sujets de délectation.»

Tout le domaine de M. de Montmorency, en effet, s'étendait sous les yeux à perte de vue, touffu, vert et coupé d'eaux fraîches, l'air heureux. Au loin, des villages paisibles; tout près, des bâtiments neufs, des constructions, de la pierre amenuisée, à la dernière mode…

«—Tais-toi, répartit Simon, tu blasphèmes! Notre maître règne sur ses vassaux et mène le royaume; bon, qu'il se contente ainsi, puisque c'est son plaisir. Toi, tu es fauconnier de Montmorency, et tu dis que cela te suffit? Soit encore. Mais la beauté, sur mon âme, la beauté divine est ailleurs, elle existe, je l'ai vue, de mes yeux vue naître sur la mer et s'avancer vers nous! Car j'étais au port de Marseille, quand y accosta la flottille de M. le général des galères, dont les nefs contenaient huit grandes caisses mystérieuses, toutes chargées de sceaux, de chaînes et de cordes. Je me trouvais là lorsqu'on rompit les caisses en présence de Monseigneur le Connétable: et ce fut alors que, muet d'angoisse et de respect, j'en vis tirer ces débris sublimes, ces majestueuses figures de l'antique Italie, ces bronzes vénérables et ces marbres roux, ce Septime Sévère, ce Caracalla, ce Géta, ce Marc Aurèle, ce Vitellius, cet Hercule, et ce buste d'une femme inconnue que je n'ai plus cessé d'aimer…»

Etienne Auxoust avait fait trève à ses bouffonneries.

«—Simon, dit-il gravement, tu es mon frère d'armes, et je t'admire. Embrasse-moi!

—Ah! jurons, Etienne, jurons par le Styx en ce jour d'étonner le monde avec une amitié que les Homère, les Plutarque et les Virgile eussent chantée. Nous serons Achille et Patrocle, Oreste et Pylade, Nysus et Euryale…»

Mais à ce moment, un coup de sifflet, parti du sol, fit le silence comme par enchantement. Simon pensa que son cœur allait rompre. Trois grosses poulies, en face d'eux, gémirent. Des cordes s'étaient mises en mouvement. La statue montait.

Lentement, lentement, avec des à-coups, des arrêts, des repos, les cordes roulèrent, roulèrent. Tout allait bien. Un étage, deux étages, trois étages étaient dépassés sans doute…

Soudain, Simon pâlit. Il saisit son ami par le bras: «Regarde, regarde…» lui dit-il d'une voix étouffée. Une des dernières poutres, au-dessus d'eux, pliait horriblement. Si elle se brisait, l'une des poulies céderait, les cordes ne supporteraient point le choc, et la Vénus allait se fracasser sur le sol en mille morceaux…

Simon était livide. La sueur lui coulait du visage, et ses doigts se crispaient sur ses yeux. «Je ne veux plus rien voir, balbutia-t-il, les dents serrées, mais si la corde casse, je me jette…»

Fut-ce pour mieux se rendre compte et rassurer ensuite son ami? Fut-ce par vertige, par maladresse?… Le fauconnier, qui s'était un peu trop aventuré sans doute, eut comme un éblouissement, glissa, manqua du pied, tomba d'une planche sur l'autre, se retint à l'une des cordes, trébucha derechef et se trouva effroyablement suspendu dans le vide…

Simon ne pouvait venir en aide au malheureux: leurs mains ne se fussent pas rejointes.

D'ailleurs, il ne comprit pas tout de suite ce qui s'était passé. Il n'eut que l'idée de lever instinctivement la tête… et soudain, bondissant:

«—Ouvre les mains, hurla-t-il, lâche tout!!… La poutre se courbe, elle n'en peut plus, elle va rompre!!…»

Etienne étreignait follement au contraire la corde vacillante. Un craquement eut lieu. Simon de Meilles tira d'un seul coup son épée, dont il entailla si bien les poings d'Etienne Auxoust que celui-ci desserra les doigts et disparut…

Une immense clameur s'éleva du sol.

Puis, la déesse de marbre, longtemps immobile au niveau des toits, reprit majestueusement son ascension.

Quand le Connétable de Montmorency, revenant en ses terres, l'aperçut de loin, toute gracieuse et blanche, au faîte du château, il daigna sourire, le bourru seigneur, puis manda Simon de Meilles, lui fit présent d'un collier d'or, et jura qu'il parlerait d'une telle œuvre en présence du Roy.

LE DERNIER JOUR DE THÉOPHILE

Voici Stéphane Gouche qui traverse la Seine en bac, et saute dans la boue au pied de la Tour de Nesle. On n'y voit goutte. Il s'est crotté des pieds au ventre. Mais peu lui en chaut. Il passe un petit pont, monte à la berge, gagne les maisons et s'enfonce dans la nuit. Suivons-le.

Après avoir longé quatre ou cinq ruelles noires, le poète Gouche (Stefano Guccio, de son vrai nom) aperçoit une auberge, qui de loin lui paraît incrustée d'escarboucles plutôt que de fenêtres, et que l'on entend bruire à la façon des ruches pleines.

C'est là qu'il se rend, au cabaret du Cerf-qui-brame. Quiconque joue, s'empiffre, s'enivre, crie, trousse les Muses et fait de l'esprit, quiconque tire pension de sa plume ou argent de ses moustaches, s'en vient au Cerf-qui-brame. Stéphane Gouche y traite ordinairement dix ou douze affaires dans sa nuit. Doit-on avouer qu'au fin matin, le plus souvent, il gît aussi sous la table? Bah! n'y composa-t-il point de bons sonnets, après tout? «Moi, je ne monte point au Parnasse, a-t-il coutume de dire, j'y descends.»

Bref, il a poussé la grand'porte: on l'acclame. Mais il salue sans répondre, et gravit l'escalier qui mène au premier étage; là, dans une soupente éclairée par deux grands flambeaux, Vortas, tout couvert de dentelles, et Benoît-donne-ton-verre, saccageaient plusieurs plats autour de flacons en nombre. Que la nappe eût naguère été propre, on le doit croire; mais qu'elle dégouttât déjà de sauces et de vins, bien que la soirée fût à peine commencée, cela ne se pouvait nier non plus. Et l'odeur des barriques et des graisses fondues se venait ainsi mêler brusquement à ce relent de musc et de petun que Benoît et Vortas traînaient partout. On les sentait à trente pas, ces nourrissons du dieu Phœbus.

Mais Gouche les regarde à peine, ne dit mot, sinon: «Faites-moi boire, je vous prie…» et s'assied vilainement à table, mange, s'essuie la bouche, mange encore… Il fallait pourtant parler à la fin.

«—Vous m'étonnez tous deux, s'écrie-t-il soudain. Vous restez-là, fiers comme des jars, à regarder mûrir vos goîtres et pousser vos estomacs… Mais, per Bacco! vous ne songez donc à rien, vous ne prévoyez jamais, vous ne vous enquérez pas?…»

Il vous a du reste une manière si bouffonne de prononcer ses mots à l'italienne, que les deux compères ne s'en tiennent pas de joie.

«—Oh, Dio mio! reprend-il, ils rient, ils rient!!… Mais il n'en sera plus de même quand ils tireront la langue devant des cuisines closes! Moquez-vous de moi, mes goinfres, et un jour cependant je vous verrai plus sages. Ce sera, Benoît et Vortas, au temps prochain, demain peut-être, où les stances et les chansons ne nourriront plus leur homme, où les pensions seront tombées à plat, où ducs et comtes rédigeront eux-mêmes leurs épitaphes, leurs poulets galants et leurs louanges grotesques… Ah, basta, basta, je n'en veux pas plus dire… Et cependant, la rage me pousse! Sans doute, vous croyez que cela sera toujours payé comptant, un sonnet, et or sur la table, un beau vers? Allons donc! tout, au contraire, s'en va, et l'on nous rogne de mieux en mieux les ailes. Les seigneurs ne cèdent plus même une bouteille en échange d'un distique qu'Homère n'eût point renié, et près des dames, vous ne gagnez plus seulement un souper pour toute une élégie. Une comparaison avec Cypris vaut un denier à peine; avec l'Aurore, une obole; avec les Nymphes, moins encore, et pas même un sourire s'il ne s'agit que de lys ou de roses. Est-ce un métier, cela, s'il vous plaît?

—Les dames, dit Vortas, sont bêtes à chagrins.

—Et elles nous assomment, ajouta Benoît, sous bien des abus.

—Des abus moins encore que des tyrans! répliqua le fougueux Gouche. Qu'est-ce, par exemple, je vous prie, que ce Théophile, ce pauvre sire, ce maître en mélancolie que nous nous sommes donnés à nous mêmes fort sottement, avouez-le—sinon un usurpateur, un despote, un Caligula, un Héliogabale? Madame de Montmorency, une italienne de mon pays pourtant, une femme du premier choix, payait bien, n'est-ce pas, et vous accueillait sans difficulté? Table ouverte à Chantilly, à Paris, en voyage, gîte et galanteries, une maison princière, des fêtes, du bruit, mille aubaines… Bon, Théophile survient, nous le faisons valoir, on l'encense, et voilà qu'il confisque la place: c'est lui qui nomme la dame Sylvie; M. le Duc trouve bon que l'on ne s'en puisse plus passer; et c'est le règne de Sylvie, les bois de Sylvie, le domaine de Sylvie, la chasse, la pêche de Sylvie, et le regard de Sylvie qui fait battre les poissons… Tout le temps encore que Théophile fut en prison, nous eûmes du repos: mais maintenant que l'en voici dehors, le tintamarre recommence. On l'héberge, on le choie, on l'environne là-bas; et ses odes font fureur ici, et Pyrame est criée par les colporteurs, et l'on nous aura bientôt rompu les oreilles avec sa Maison de Sylvie… Et est-il seulement un galant bien brave et reluisant, ce Théophile? Que nenni! Un pauvre ancien ivrogne, un grimaud tout hâve, tout cave, très mal en point du reste, paraît-il, mourant même—je l'espère.

—Il faudrait, dit sentencieusement Benoît, trouver quelque mérite de Sylvie à quoi il n'eût pas songé. L'a-t-il chantée toute entière, l'a-t-il seulement dévêtue en quatrains sans rien omettre, ni une grâce, ni un signe…

—Ni une fossette…

—Eh mais, s'écrie l'Italien, tu m'y fais penser, Vortas, une fossette…»

Puis un long silence s'ensuit. Les trois poètes méditent.

«—Voilà, reprend Gouche le premier, nous allons écrire un recueil de chansons, d'épigrammes et d'idylles. Il s'appellera Les fossettes de Sylvie. J'y sèmerai, moi, des vers toscans. Et chaque pièce célébrera quelque douceur cachée de l'ingrate qui nous a trahis. Nous placerons nos fossettes où il nous plaira, aux pires endroits pour la pudeur de Marie-Félice des Ursins, duchesse de Montmorency…

—M. le duc est homme à compter de clairs écus sonnants afin que l'ouvrage ne paraisse point.

—A moins qu'il ne nous fasse pourrir en geôle.

—En tout cas, observe Vortas en souriant, plus d'un sot nous tiendra pour frais échappés d'un des grands lits de France, et je sais des pécores qui en mourront…

—A ta santé, Vortas!

—A ta gloire, mon Gouche!

—Benoît, mon croquant, à ta pipe, à ton nez, que le choc de tant de verres aura rendu plus calleux qu'un poing de galérien! Appelle, veux-tu, il n'y a plus rien dans les cruches…»

Mais à ce moment, la tapisserie est brusquement soulevée, et un homme entre, qui reste debout. «Bonjour!» fait-il d'une voix étouffée. Et il prend, sans y songer, une coupe qu'on remplit.

«—Hélas, Des Barreaux, qu'y a-t-il donc?» demande le sensible Vortas.

Jacques de Vallée, seigneur des Barreaux, vide sa coupe, puis la laisse choir à terre; son beau visage fait pitié. A le mieux considérer même, les trois libertins comprennent qu'il a pleuré, lui, cet impudent sans respect ni foi!

«—Il y a, messieurs, répond-il gravement, il y a que tout-à-l'heure, avant souper, le grand Théophile vient de rendre l'âme. Oui, Théophile est mort en l'hôtel Montmorency, au crépuscule…»

A ce coup, Benoît, Gouche et Vortas penchent d'un même mouvement la tête. Déjà maint et maint vers mélodieux chante tout bas en leur mémoire. Déjà voici qu'ils adorent ce Théophile de Viau, qu'ils eussent crucifié vivant, ce Théophile qui, même en mourant, servait encore sa dame. Car il ne fut jamais question du recueil misérable. Et c'est très purement qu'à bien des années de là, les vers de Théophile éveillaient au seul nom de Sylvie

Ce bruit charmeur que les neveux Nomment une seconde vie,

cependant même que l'infortunée duchesse de Montmorency s'éteignait à Moulins, après l'aventure tragique de son époux, dans la retraite, la douleur et le deuil.

UNE PENSÉE

Il y avait promenade ce soir-là dans le Parterre de l'Orangerie. Les Altesses avaient décidé que chacun aurait le loisir d'errer à son gré sous la lune, qui était douce et ronde à merveille. La moindre contrainte, il est vrai, n'eût guère convenu par une si belle nuit. Couples et groupes allaient donc, de ci, de là, autour des bassins, parmi les pelouses, au bord des charmilles. Et n'eussent été les jets d'eau qui s'élevaient en suffoquant, n'eût été quelque rire menu, quelque éventail froissé, tantôt près, tantôt loin, l'on eût distingué, tel était le silence, jusqu'au plus léger souffle qui passait sur l'herbe, offensait une fleur ou touchait l'eau.

D'où vient qu'une femme pourtant, loin de goûter cet enchantement, versait des larmes? Un compagnon de mine peu galante, il faut l'avouer, lui parlait, assis près d'elle sur un banc. Le contraste était grand entre le buste délicat de la dame, entre les mains diaphanes qu'elle agitait au clair de lune, et l'habit rude, le rire sans complaisance, comme le geste assez brusque de ce gentilhomme.

«—Convenez cependant, madame, lui disait-il, que M. de Naives vivra fort bien dans sa trésorerie d'Auvergne. Il est astreint à y demeurer? Eh, le grand dommage, en vérité, si l'on songe qu'il s'y trouve également condamné à plusieurs mille livres de rentes, non moins qu'à loger en un des plus magnifiques hôtels de la ville, à posséder une maison des champs et le revenu de trois métairies! Il a dû s'y rendre sans délai? Certes, son départ fut soudain. Mais vous n'ignorez pas que M. l'évêque de Meaux lui-même, sur ma prière, fit donner cette charge à M. de Naives: or, ce prélat ne saurait s'accommoder d'un retard, que ferons-nous à cela? Il vous semble que votre amant soit exilé dans une province si éloignée? Que non pas, madame! M. de Naives reverra la Cour et vous-même, un jour, bientôt sans doute…

—Et vous prétendrez-vous toujours après cela, monsieur, lié d'amitié avec moi?

—Ah, tout beau! Je prétends que je vous ai naguère aimée, et c'est vous-même qui m'avez alors soigneusement défini votre ami, rien que votre ami, votre bien bon ami.

—Mais… n'ai-je pas reçu M. de Naives de votre main? Vous ne cessiez de me vanter son esprit, ses mérites, sa figure même.

—Il vous plaisait, tout votre cœur allait à lui. Je devais, par bon goût, vous entretenir honnêtement de celui qui m'était préféré. Et c'est pour m'en savoir gré, je pense, que vous m'avez traité, soit dit sans reproche, comme un bonhomme dont on se raille un peu, dont une femme aimée se dit impitoyablement l'amie…

—Vilaine et basse rancune aujourd'hui, que d'avoir fait chasser, à force d'intrigue, M. de Naives jusqu'en Auvergne!»

Et sur cette offense, vous eussiez vu la dame se lever tout d'un coup, essuyer ses dernières larmes, et s'éloigner sans un mot d'excuse à travers les méandres du Parterre.

Le gentilhomme ainsi malmené demeura là, pensif. Les groupes de promeneurs disparurent, les couples s'acheminèrent peu à peu vers les terrasses. Les jets d'eau retombèrent, épuisés, dans les bassins. Il n'y eut bientôt plus que les grands arbres en tout le parc dont une feuille frémît parfois.

Alors, notre homme quitta son banc, et suivit à son tour, tête basse, l'une des allées qui ramenaient au château. Ses talons y blessaient lentement le sable pâle et fin. En traversant l'eau, unie comme du vif argent, il s'arrêta sur la mince chaussée. Ses lèvres tourmentées murmuraient une phrase.

Puis il gagna les bâtiments, poussa des portes, franchit encore un pont, gravit des escaliers, enfila des couloirs, trouva sa haute chambre enfin, y entra, s'enferma; et tirant alors de sa poche une lettre, il commença de la relire à la lueur d'un flambeau:

«Vous seriez fort en peine, Monsieur, disait cette lettre, de rencontrer quelqu'un qui vous mandât plus vite que moi les nouvelles de Paris. Et encore ne vous conté-je pas de ces faits de guerre, de ces querelles publiques, ni de ces évènements mémorables enfin, dont chacun jase en tout lieu, et qu'un crocheteur ou un mendiant vous rapporterait aussi bien. Non, je vous apprends le meilleur, le singulier, le savoureux. Je vous fais savoir que madame de Nouvillon s'est débarrassée chez la Sombreuil d'un fardeau bien outrageant pour son veuvage; qu'elle était grosse enfin, et qu'elle ne l'est plus. Je vous découvre que M. le comte de Naives n'a point quitté de deux jours et d'autant de nuits la signora Emilia Garèse; que celle-ci vient de rendre un malheureux cornette tremblant de fièvre, couvert d'abcès, perdant ses cheveux et ses dents au régiment des cadets d'Anjou…»

M. de La Bruyère laissa tomber le billet… Il se pencha sur une feuille blanche, il écrivit:

«C'est une vengeance douce à celui qui aime beaucoup, de faire, par tout son procédé, d'une personne ingrate une très ingrate.»

Peu de moments ensuite, toutes chandelles soufflées, il était au lit, il dormait. Seule, sur sa table, caressée par un fil de lune, une plume courbe luisait.

LE ROI CHASSE

(Extrait des Mémoires de M. du Palois, Premier Veneur de M. le Duc, août 1724.)

… Je veux rapporter ce qui arriva hier à la chasse du Roi, non certes qu'il s'agisse de quelque remarquable fait de vénerie, ni de rien qui fît grand honneur à M. le Duc, non plus qu'à moi; mais parce qu'on y verra combien les jeunes gens perdent à présent le respect, aussi bien qu'ils oublient ou dédaignent étrangement tout ce qui nous mettait naguère à la tête et bien au-dessus des autres cours polies de l'Europe.

Voici trente-deux ans que j'ai l'honneur d'appartenir à la maison de Condé. J'ai servi sous feu le prince Henry-Jules, puis sous Monseigneur son fils, dont Dieu ait l'âme, et depuis que M. le Duc enfin est venu par l'héritage naturel en lieu et place de celui-ci, j'ai glorieusement conduit, j'ose y prétendre, et sans la moindre faute, vingt-quatre laisser-courre solennels, y compris la chasse que daigna faire céans Sa Majesté en l'an de grâce 1722. Je sais mener à ses fins le plus rebelle animal selon toutes les règles; je n'ai de ma vie trébuché dans les contenances qu'on doit observer pour traiter quiconque et lui parler, que c'eût été le dernier hobereau ou le plus impatient des pairs; je connais enfin la révérence profonde qu'il faut garder en forêt quand le Roi consent d'y chasser. Et je crois pardieu bien que je serai d'ici peu le dernier en France qui ait l'entente de ces grandes et dignes coutumes, au train dont malheureusement se répand aujourd'hui l'impertinence et se gâte la jeunesse.

Morbleu! je le dirai tout cru: la journée d'hier est une honte, vu que la chasse faillit manquer! M. le Duc, mon maître, ne m'eût point pardonné d'avoir ainsi prêté à rire à l'hôte auguste qu'il recevait. «Du Palois, m'avait-il dit, il faut prendre un beau cerf demain, car je prétends que chez moi Sa Majesté s'amuse, tu m'as compris?»

Bien avant le petit jour, j'avais donc expédié déjà les limiers au bois, et je me rendais aux chenils pour voir si tous les chevaux étaient bien ferrés, si on leur donnerait assez tôt leur pitance, si les chiens se trouvaient dispos, si les fouets avaient des mèches neuves, et s'il ne manquait aux livrées de mes piqueurs, devenus pour un jour ceux du Roi, ni un bouton, ni un galon, ni un ruban. Il faisait encore nuit, ma foi, quand je descendis du château dans la cour, et le diable m'emporte si j'aperçus seulement dans l'obscurité ce damné M. de Melun qui rentrait, lui, enfoncé sous un grand manteau sombre et marchant à pas de loup! Je ne compris qu'il y avait quelqu'un devant moi qu'après l'avoir heurté de la plus raide façon et m'en être allé rouler bien loin par terre, à cause de quatre ou cinq degrés d'un marbre extraordinairement dur, contre quoi je pensai m'être cassé les reins. Miséricorde! si je me fusse rompu la jambe, au matin d'une chasse royale!

«—Monsieur, fis-je à l'inconnu, prenez donc garde: le roi chasse aujourd'hui! On a besoin de moi. Et qui êtes-vous, aussi bien, pour errer à cette heure au château, et d'où venez-vous?

—Que vous importe, maître Du Palois… Je suis M. de Melun. Il suffit!»

Je me relevai en grommelant. Il suffisait, c'était certain, et la raison qui faisait promener si tard ce M. de Melun, chacun la connaissait bien, en vérité! On le savait secrètement marié à Mlle de Clermont, sœur de M. le duc, et cela malgré la défense de celui-ci, et sans le consentement du Roi: un prêtre les avait en grand mystère unis dimanche dernier, au clair de lune, dans la laiterie. M. de Melun idolâtrait sa nouvelle épouse, oui, c'était entendu; et certains mélancoliques s'attendrissaient fort à ce roman-là, soit… Mais moi, j'avais ma chasse à mener, mon cerf à prendre, et je donnais à tout l'enfer M. de Melun, ses équipées nocturnes et son aventure. Je le quittai très brusquement.

D'ailleurs, ce gentilhomme était un rêveur, de la race des lunatiques et des écoute-s'il-pleut, taillé pour suivre une meute et pousser à la voie comme moi pour jouer de la mandoline. Il ne savait que soupirer d'un air ténébreux. Vous eussiez pu lui relancer un dix-cors sous le nez, vous n'en eussiez pas vu ses éperons bouger davantage que ceux de l'Henry de bronze qui chevauche sur le Pont-Neuf. Bien plutôt eût-il coupé la route aux chiens pour offrir un brin de muguet à quelque péronnelle. Ne vint-il pas au cours de la journée me demander si je savais où se trouvait Mlle de Clermont!

«—Eh! monsieur, lui criai-je indigné, croyez-vous que je sois là pour garder les dames, quand le Roi chasse!»

Et un peu plus tard, je pensais le culbuter en tournant au galop dans une allée, à l'ombre de laquelle il paradait et disait des riens près d'un carrosse, celui qu'il avait tant cherché j'imagine.

Vers la troisième heure enfin, après qu'avec mille peines, à travers une forêt encombrée de peuple, de courtisans, de chevaux, d'équipages et de laquais, j'eus conduit pourtant un splendide cerf quatrième tête aux abois, mon Melun mit le comble à sa folie:

«—Messieurs, ne cessais-je de répéter, prenez garde. L'animal peut foncer… Abritez-vous derrière les arbres…»

Sa Majesté, ainsi que M. le Duc, égarés je ne sais où, n'étaient point encore arrivés. Je mourais d'impatience. Mais ce béjaune de M. de Melun, ayant mis pied à terre et tournant de tous côtés des regards languissants, en attendant sans doute ce carrosse qui lui était si cher, s'en allait cependant de çà, de là, traînant comme un amoureux transi son cheval par la bride. Les chiens hurlaient, les trompes sonnaient: «Rangez-vous donc, monsieur, rangez-vous!» voulus-je crier, voyant que le cerf baissait le front…

Je n'en eus pas le loisir. Sautant d'un bond hors du cercle des chiens, la bête furieuse retomba, les bois en avant, droit sur le Melun, dont le flanc fut ouvert et les intestins répandus comme par magie. Pour moi, bien entendu, je n'allais pas demeurer à contempler cet écervelé en agonie dans un pareil moment. Incontinent, je pousse mes chiens qui reprennent à grands cris la voie, et le cerf, fort heureusement, nous emmène d'une traite à plus d'une demi-lieue de là, pour s'arrêter de nouveau et faire tête à la meute.

Et ce fut alors qu'un flot de cavaliers et de carrosses fit enfin irruption, escortant M. le Duc lequel, tout souriant et chapeau bas, désignait déjà ma prise au gracieux adolescent qui se tenait un peu devant lui, bien droit et beau sur sa selle: le Roi.

Mais il était temps, mon Dieu! Quelques minutes de moins, et l'hallali de Sa Majesté se trouvait gâté par la faute d'un fâcheux qui prenait indécemment les forêts, je pense, pour des salons à rêver, et la chasse du Roi pour une flânerie d'écoliers.

Et j'eus bien du mal encore à empêcher que le bruit de sa mort ne vînt troubler la curée, qu'on donna aux chiens devant Sa Majesté, en grande pompe, comme il convient. Je dus prier M. le Duc qu'il renvoyât d'urgence au château le carrosse où Mademoiselle sa sœur, en apprenant la nouvelle, faillit elle-même trépasser, m'a-t-on dit.

Le cinquième d'août, nous courûmes un daguet portant son refait…

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE

Il y avait peu d'êtres humains qui fussent plus sensibles et plus justes à la fois que Properce-Mathieu Cathelin. Aussi tressa-t-il une guirlande de fleurs champêtres dont il orna pieusement le portrait de Jean-Jacques, le jour que l'on détruisit la Bastille; mais quand d'autre part son Altesse Sérénissime le prince de Condé, donnant trop vite le signal de l'émigration, quitta ses terres en compagnie de tous les siens, Properce-Mathieu Cathelin pleura. Après quoi il ne manqua point, il est vrai, de distribuer les nouvelles cocardes tricolores, que M. de La Fayette venait d'inventer, à tous les marmitons et gâte-sauces de Chantilly, car il lui appartenait d'instruire dans la liberté ce menu peuple en sa qualité de Chef des Cuisines de Son Altesse Sérénissime.

C'était, après la Vénerie, le service le plus considéré dans la maison de Condé que la Bouche, avec tous les officiers qui en dépendaient: Maîtres d'hôtel, Ecuyers tranchants, Panneterie, Echansonnerie, Cuisines, Fruiterie, etc. Ils venaient avant la Chambre et l'Ecurie elle-même, tenant peut-être ce privilège du malheureux Vatel, dont le trépas sublime illustre à jamais les fastes chantillois. Quoi qu'il en fût, Properce-Mathieu Cathelin jouait un rôle fort important au Château, rôle dont sa dignité naturelle augmentait encore le prestige, et qui se vit d'ailleurs confirmé par cette circonstance que, presque tous les officiers et serviteurs de qualité ayant suivi les Condé dans l'exil, il fallait bien qu'en Chantilly quelqu'un commandât à leur place. Or, le Chef des Cuisines, philosophe et patriote, suffit généreusement à cette tâche.

Il ne tarda guère à faire régner dans le domaine un esprit très touchant de mansuétude et d'humanité. Ce furent un jour tous les galvaudeux et pastouraux du pays qui se virent autorisés à s'en venir librement, avec leurs maritornes, fouler les pelouses du parc, y cueillir des fleurs, pêcher les truites des bassins, et danser au son du «Ça ira» sous les ombrages du Hameau. Un autre jour, des vagabonds sans aveu logeaient dans les pavillons galants des jardins, campant au creux des bosquets, et mettant un peu le feu partout pour se mieux chauffer. Ou bien, des Bohémiens envahissaient quelque partie des communs, qu'ils ne quittaient jamais sans emmener force poules, dindons, veaux, vaches, cochons et couvées. Les Ecuries, dont les chevaux avaient presque tous disparu, servaient de lieu d'assemblée aux orateurs chantillois, et les mères d'un tas de jeunes Gracques emplissaient les antichambres du Château lui-même, y ravaudant leurs bas pendant les jours de pluie. Le temps était proche, évidemment, où ces ménagères y feraient aussi porter leurs lits et leurs marmites.

Properce-Mathieu Cathelin, tantôt coiffé d'un bonnet phrygien, tantôt couronné de feuilles de chêne et d'épis de blé, passait en souriant au milieu de ces groupes vertueux, pinçant le menton des commères, échangeant le salut de fraternité avec les hommes, et bénissant d'un geste auguste les galopins qui l'acclamaient.

Lorsqu'il revint de Paris le 16 juillet 1790, après avoir assisté à l'inoubliable fête de la Fédération, notre Cathelin ne se tenait plus d'amour envers son prochain, et bientôt il organisait chaque semaine des banquets agrestes, frugaux et purs dans la Galerie des Batailles, au château. Ne fallait-il donc point faire participer, en ce monde renouvelé, les humbles laboureurs au luxe périmé des grands? N'était-il pas bon de flétrir en commun la corruption des riches, les trahisons des tyrans et la prévoyance de la nature, qui nourrit l'enfant et l'oiseau?… N'importait-il pas encore au bonheur des campagnes que les anciens esclaves affranchis pussent boire librement à l'Egalité, à la Fraternité, et à bien d'autres choses encore? Les princes, en émigrant, n'avaient point emporté leur cave.

Que voulez-vous… il arriva qu'un beau matin Properce-Mathieu Cathelin s'est éveillé d'un lourd sommeil, étendu de son long sur le plancher, au milieu de débris de victuailles, de cristaux brisés, de meubles éventrés, de tableaux déchirés et de plusieurs patriotes qui, épars çà et là, ronflaient de leur mieux. Les braves gens s'étaient grisés comme des suisses, avaient tout cassé, et cuvaient leur vin sans remords.

A ce spectacle, avouons que Properce-Mathieu ressentit certaines craintes. Il se leva péniblement, et d'un pas encore alourdi par l'ivresse, fit une ronde dans les salles voisines: miséricorde! les plus avisés des convives avaient pillé comme des larrons…

Allons! pas de faiblesse… C'est aux promptes résolutions que se reconnaissent les vrais héros. La situation était grave. Il ne fallait rien moins, n'est-ce pas, que sauver l'honneur du peuple?

Properce-Mathieu réveilla les dormeurs à coups de pied et les poussa dehors, encore tout engourdis qu'ils étaient. Puis, il gagna sa chambre, et sévèrement, fiévreusement, se mit à rédiger un mémoire.

Dans la journée, le plus étrange bruit se répandait en Chantilly: on y apprenait avec stupeur, sur le rapport écrit du citoyen Cathelin, que des brigands, suscités par les aristocrates, profitant d'une fête paysanne et familiale donnée au château, s'étaient introduits pendant la nuit dans le palais des ex-tyrans, afin de s'y livrer à toutes sortes de déprédations, dégâts et vols. Ces brigands étaient conduits par des chefs dissimulés au fond d'une voiture close.

«… Quand le désordre a été à son comble et qu'il n'a plus été possible de rien détruire, déclarait en terminant son rapport l'héroïque Cathelin, les brigands se sont retirés en ordre, on ignore la route qu'ils ont prise; mais on ne peut être que fort alarmé sur les désordres qu'il vont commettre. Ils ont à leur tête plusieurs chefs qui se font conduire en cabriolet. C'est avec raison qu'on soupçonne que ces chefs sont des ci-devant seigneurs travestis, qui marchent à la tête de cette troupe de Mandrins qu'ils ont soudoyés, et avec lesquels ils ont déjà dévasté de même plusieurs châteaux dans les autres départements.»

Ce mémoire, qui forme un petit in-8o de quelques pages, fut imprimé à Paris en cette même année 1790. Son titre exact est: Grand détail du pillage et dévastation du château de Chantilly par une troupe de brigands conduits par plusieurs particuliers en cabriolet.

Il terrifia toute la contrée, fut répandu par milliers dans la capitale, et servit à tel point la gloire de son auteur que le terrible citoyen Perdrix eut beaucoup de peine à faire guillotiner Properce-Mathieu Cathelin, comme suspect, en 1792.

ROMANTISMES

I

La Baronne Du Rozier à Mgr. Du Rozier, évêque de Vernon.

Château du Lys, près Chantilly, 20 juillet 1828.

Ah! Monseigneur, c'en est fait, je n'en puis plus! Votre frère impitoyable m'aura trop cruellement délaissée. Comme je vous le mandais hier encore, mon courage est à bout. Prenez pitié de moi, secourez-moi!… Certes, je ne suis pas sans faute; vous m'entendrez, vous me jugerez… Mais si votre charité pouvait deviner ce que c'est que d'attendre, d'attendre, toujours d'attendre!

Sans doute, on me recherche, on me fête; sans doute, on m'attire à Paris, on m'y aura vue à l'Opéra, au bal… mais que le comédien chante, ou que l'on touche seulement un clavecin, et voici mon esprit qui s'échappe vers les forêts vierges ou les déserts immenses… Avoir un époux qui est on ne sait où, en danger de mort peut-être, et dont on ignore tout depuis plus d'un an! Me parle-t-on en quelque niaise romance de rossignol ou d'alouette? Je rêve aussitôt des vautours géants qui, dans le silence des nuits tropicales, effleurent mon Sébaste de leurs grandes ailes. Veut-on m'entretenir de guerres ou de chasses? Je songe aux hordes tatouées, aux animaux monstrueux ameutés sans doute contre le cher pélerin.

Tout ce que j'adorai naguère, je le brûle aujourd'hui. Mon existence n'est plus qu'un long martyre. Et c'est en me flattant du double honneur d'être votre parente, Monseigneur, et de me croire aussi votre amie, que je vous supplie ardemment de me faire admettre au saint repos du cloître. Je veux espérer que votre bonté donnera quelque prompte suite à cette requête désespérée d'une profondément malheureuse, qui se dit aujourd'hui et toujours, Monseigneur, votre très humble

Delphine, baronne Du Rozier.

II

Le Baron Du Rozier à Mgr. Du Rozier, évêque de Vernon.

Château du Lys, près Chantilly, 9 septembre 1828.

Je le sais, mon cher frère, il peut sembler que je soie fort impertinent envers toi, si ce n'est même que j'aie manqué gravement de révérence en ta personne au meilleur comme au plus indulgent des prélats! Quoi! t'avoir laissé sans nouvelles pendant plus d'un an! M'en être allé aux Iles, aux Indes, au diable, et n'avoir mandé à personne, pas même à toi, que je fusse mort ou vivant… Allons je vais maintenant m'expliquer. Consens d'avance à te montrer infiniment miséricordieux pour un manque d'égards qui n'était point volontaire, et accorde-moi de bon gré, avant de m'entendre, quelque absolution plénière que tu serais contraint par esprit de justice de me donner après. Est-ce dit? A présent je me confesse.

Et tout d'abord, il me faut bien avouer que je ne fus guère aux Indes, non plus que hors de France, non plus même que très loin d'ici. Je me suis seulement tenu caché quinze mois durant en un coin touffu de la Lorraine; j'y ai secrètement couru des lièvres et détruit des loups; j'y ai manié des cartes, combiné des parties d'échecs et suivi des contredanses à la ville voisine, où nul d'entre ces bonnes gens ne me disputa le nom imaginaire de comte Guilleran que j'avais choisi, tandis que mes cheveux teints en roux et des moustaches de demi-solde—le Roi me pardonne!—me rendaient à souhait méconnaissable… Pourquoi? Ah, c'est ici, mon cher frère, que le cas devient peut-être «espagnol», ainsi que l'on dit depuis peu.

Sans doute, l'aventure doit sembler forte, et j'imagine bien qu'elle prêterait quelque sujet de développements déréglés aux forcenés de la nouvelle école, dont je veux espérer que ni messieurs de ton saint clergé, ni même tes chers chanoines ne t'auront encore rabattu les oreilles. En effet, c'est une fureur à la mode aujourd'hui que de tout porter aux plus brutaux excès. Mais la devise d'un goût si pur: «Acta, non verba», que notre valeureux père, actif et silencieux, avait tant accoutumé de répéter, me donne un grand mépris de ces transports déclamatoires autant que sauvages. T'en souvient-il, mon frère, de cet adage? Te souvient-il aussi de ce glorieux et infortuné Toussaint-Louverture, nègre sublime dont le capitaine de frégate Du Rozier, qui l'avait ramené prisonnier en France, ne cessait de nous vanter l'énergie, la vie héroïque et la fin malheureuse? «Acta non verba!…» Ma foi, bien qu'en une circonstance assurément chétive au regard de Dieu, mais cependant de quelque éclat au mien, j'ai tâché de suivre pieusement ce beau précepte. Et que les poètes du récent ton m'accusent à leur aise d'une cruauté «féodale», je me porte du moins garant que tu m'approuveras: tu souffriras que ma conscience s'en tienne là.

Je conterai le fait tout uniment à cette heure. Mme Du Rozier, mon épouse, donne, hélas, dans les idées des jeunes gens extravagants, et ceci aura causé… l'accident. Le 5 juin de la dernière année, j'arrivai de mon voyage habituel en Poitou une semaine plus tôt que je ne l'avais décidé. Je quittai au crépuscule Paris, où je laissai mes porte-manteaux et mon équipage de poste, las à l'excès, et m'acheminai incontinent vers Chantilly dans un cabriolet, au trot gaillard d'un assez bon cheval. Il faisait un plaisant clair de lune, et tout allait bien, quand presque sur la lisière de la forêt, notre grison se déferre, et voici le cocher qui refuse d'avancer plus loin, disait qu'il blessera son unique cheval, dont j'avais pu apprécier le mérite et qui était toute sa fortune. Bah! le feuillage scintillant sous la clarté blanche et les chemins luisant comme au plein jour, je résolus de traverser les bois à pied. J'étais armé de pistolets, les bandits d'ailleurs ne se montraient guère en ce pays fort surveillé par les gardes-chasse, et je n'avais à parcourir ainsi qu'une lieue et demie au plus. Le gîte et le souper m'en sembleraient meilleurs. Je pris donc mon parti sous la forêt familière: en route!

Mais… était-ce un enchantement de la lune? En descendant vers l'étang de la Reine Blanche, les sons successifs d'une harpe me parurent naître peu à peu et frapper l'air en cadence, tandis qu'une voix s'élevait dans la nuit, une voix… Je m'approche plus doucement, le cœur serré par une émotion singulière. Le chant se précise, je me coule, je me glisse à demi courbé jusqu'à ce que, découvrant enfin dans son entier la surface de l'eau, je m'arrête brusquement, presque étourdi de surprise et de colère. Peuh! je crois aujourd'hui, n'eût été un sot amour-propre, que ce spectacle méritait plutôt qu'on en rît. Juges-en, Monseigneur: une barque flottait mollement au milieu du lac argenté, suivie par un petit cygne que la gourmandise sans doute poussait par là; dans la nacelle, Mme Du Rozier, ma femme, revêtue d'un long shall et coiffée à ravir de quelques plumes, à ce qu'il me sembla, tenait entre ses genoux sa harpe et chantait, cependant qu'une main sur les rames et l'autre à son menton, un jeune dandy pensif l'écoutait. Sur la rive prochaine, au pavillon gothique de la Reine Blanche, une fenêtre s'ouvrait, doucement éclairée, par laquelle il me parut bien apercevoir qu'une silhouette de serviteur passait et repassait, préparant quelque souper, je pense…

Et bien, j'avoue, mon frère, qu'au lieu de rire devant une scène aussi ridicule, l'indignation me prit à la gorge au contraire; et j'allais me montrer, certes, quand, le chant s'étant tu, le dandy agita ses mains blanches, souleva lentement les rames, et poussa l'esquif au bord. Je les vis descendre, emmenant la harpe, puis entrer au pavillon. Ah! c'en fut trop, je ne pus tolérer cela!

Mais c'est ici que l'Acta non verba me revint en tête. «Tout beau, me disais-je, ta femme te trompe, tu n'en saurais douter. Une bonne épouse ne s'en va pas ainsi chanter des romances à la lune sur un étang, puis boire du thé ou prendre des glaces en tête à tête dans un boudoir gothique. Tu l'as donc perdue: il s'agit de la reconquérir, si tu l'aimes…» Son complice, je l'avais aisément reconnu: c'était un fat qui nous venait parfois de Paris, tout éperdu des sottises du jour et vêtu d'un pourpoint sous sa redingote, l'œil fatal et le front tourmenté; il se faisait appeler le vicomte Odet de Dunois; je ne pouvais le prendre au sérieux. Avais-je si tort?

Bref, je m'avançai vers le petit castel de la Reine Blanche, j'en ouvris délibérément la porte, et sans plus m'arrêter au «Ciel! Monsieur!…» que poussa dans l'antichambre le domestique, qu'aux «Mon Dieu! par l'Enfer!!» dont je fus accueilli au salon, je baisai froidement la main de ma femme, saluai des doigts le Dunois bouleversé, pris une chaise, me mis à table, et ayant demandé un couvert, commençai, tout en mangeant, le discours suivant, d'une voix qui, je le jure, tremblait à peine un peu:

«—Excusez-moi, ma chère Delphine, d'être venu sans invitation. Mais ce que j'ai à vous dire ne saurait être différé: je pars pour faire le tour du monde… Oui, je pars cette nuit même, tout à l'heure… Que cette décision ne vous surprenne point: vous savez que mon enfance fut bercée au récit des courses marines et des expéditions lointaines. Il me semble d'autre part que vous supporterez mon absence d'une façon très… pittoresque. Et il est indispensable aussi que je m'en aille, voyez-vous, pour oublier certains chagrins dont je vous laisse l'unique souci de deviner toute l'amertume et l'étendue.»

Là-dessus, l'abandonnant presque évanouie aux mains de son vicomte, je bus un dernier coup de vin des îles, sortis du pavillon, et prenant la propre voiture qui les avait amenés, me fis conduire à toute poste jusqu'à Paris. Trois jours après, j'étais ostensiblement à Boulogne, puis en Angleterre, d'où je faisais tenir un unique message à Delphine—et d'où je revins à petites journées, en grand mystère, me terrer en Lorraine.

J'ai compté sur l'absence pour me rendre tout le prestige que j'avais perdu, et ma prévision fut juste: car l'épouse que j'ai retrouvée se meurt de passion pour moi. Hélas! je ne l'aime plus. Mais ceci n'a rien à faire ici. Envoie-moi seulement, Monseigneur, quelque affectueuse bénédiction, et tiens quitte de toute autre confidence ton frère respectueux

Sébaste Du Rozier.

III

Le Vicomte Odet de Dunois à Mgr Du Rozier, évêque de Vernon.

Paris, le 12 septembre 1828.

Monseigneur,

Au temps sublime où l'Eglise dirigeait en souveraine le laboureur et le croisé, l'Empereur et le valet d'armée, le barde divin et l'humble clerc, le lépreux dans son bouge et la châtelaine en son burg, nulle autre justice ne semblait plus haute que le saint tribunal de l'évêque. Il n'y avait pas de cause qu'alors on n'osât lui soumettre, ni de cas où la décision d'un tel juge ne fût acceptée sans appel. Qu'est-ce que le temps? Un pendule affolé qui va et revient. Ce qui a été sera. Comme aux jours les plus fervents du grand moyen-âge, je me jette à vos pieds, et viens traduire devant votre justice le baron Stéphane Du Rozier, votre frère, que j'accuse hautement d'abominable dureté, d'insulte à une femme, et d'abus.

Mon crime est grand. Je le proclamerai. Mon amour fut immense. Je le chanterai. Je conçus une passion sacrilège pour la baronne Du Rozier. Sans doute l'Eglise n'a-t-elle pas assez de foudres et d'excommunications pour les adultères! Mais la Providence sait discerner la paillette d'or dans l'immondice, et l'unique diamant parmi les cailloux du désert. Delphine m'aima: nous étions damnés! Nous fussions devenus peut-être des repentis.

Mais l'homme qui avait sur l'autel juré d'associer sa vie à l'ange dont il devint l'époux, l'homme qui devait être son protecteur ici-bas et son père spirituel, comment remplit-il sa mission? La préserva-t-il d'une erreur maudite et adorée, demeura-t-il à son côté, daigna-t-il seulement pleurer l'enfant prodigue? Ah, par Satan! rien de cela: il partit!

Il partit! Il mit des océans, des ciels et des montagnes entre la malheureuse et lui. Il me fallut assister, impuissant, à des intimes tortures, à des tourments quotidiens qui, minute par minute, semaine par semaine, devenaient plus poignants. Quelque étroite que soit la porte céleste, Delphine y peut passer! Ce n'étaient, parmi ses larmes, que de continuelles et infernales questions: «Hélas, en ce moment, que fait-il? A-t-il péri en ces affreux climats? En mourant, m'a-t-il pardonné?» Recevez en votre absolution, Monseigneur, la palpitante convertie!

Cependant le monstre est revenu, tout animé d'un hideux sourire. Il a repris sa proie exténuée, fascinée. Que devais-je faire? Le provoquer, le tuer? Non pas!

Comme aux époques de foi profonde, Monseigneur, je cite seulement à comparaître devant vous un homme convaincu d'avoir abandonné, puis torturé par son absence l'épouse qu'il avait choisie, de l'avoir offensée douloureusement, et de s'être rendu coupable du plus atroce abus, dans une circonstance tragique, en partant avec mépris pour je ne sais quel insolent voyage. Ce sont là des mœurs de roué, de classique et de polisson. Cela n'a plus cours aujourd'hui.

Dans l'attente, Monseigneur, de la réponse que vous daignerez m'accorder, je vous prie de recevoir mon hommage déférent, obéissant et tristement fidèle.

Vicomte Odet de Dunois.

IV

Mgr Du Rozier à son secrétaire particulier, l'abbé O. D.

(Au crayon)

Veuillez donc, monsieur l'abbé, signaler à la vigilance de M. le chef de police un certain vicomte Odet de Dunois, parisien, qui à mon avis est fou. Une enquête paraîtrait urgente, et je tiens un document de quelque prix à la disposition des intéressés.

Charles, évêque de Vernon.

LE PREMIER ENTRAINEUR ANGLAIS

Ce fut en 1832 que le chevalier Durouchoux de la Prouttière commit sa dernière folie. Il avait alors cinquante-cinq ans, et sa vie mouvementée se trouvait déjà singulièrement fertile en traits déraisonnables.

Fils d'un marchand de bœufs auquel Mme la Dauphine Marie-Antoinette avait fait accorder jadis, par bonne amitié, des lettres de noblesse, le chevalier Léonce Durouchoux de la Prouttière s'était vu subitement, vers sa quatorzième année, jeter à la hâte au fond d'une berline de poste qui l'avait mené ainsi que son père, sa vénérable mère, ses deux sœurs et quelques portemanteaux, droit aux rives de la mer normande, où une barque de pêche voulut bien prendre et conduire le tout en Angleterre, à travers mille périls. Le jeune Léonce avait donc débuté dans le monde comme émigré.

Pénible situation! Car, au bout de deux mois à peine, le chef de cette malheureuse famille, redevenu bien malgré lui le citoyen Durouchoux, était appréhendé à Paris (où il s'en était allé faire argent de quelques bijoux) et proprement guillotiné par le peuple souverain, dont il sortait pourtant. Cette mort affreuse achevait de plonger dans la détresse l'infortuné jouvenceau, qui, ne possédant plus un écu sur le pavé de Londres, et ayant successivement perdu ses deux sœurs, parties l'une et l'autre à la suite de jolis garçons, finit par entrer comme palefrenier dans les écuries d'un mylord puissamment riche, cependant que sa vénérable mère s'unissait de nouveau par les liens du mariage avec un planteur mexicain presque nègre.

Le métier était dur, l'équitation toute nouvelle, le brouillard lugubre et l'anglais difficile à parler. Le petit «jockei» Léonce se figura que de telles tribulations lui allaient valoir sans doute l'estime et les secours de quelques grands seigneurs établis à Londres comme lui, et qu'on disait amis particuliers de M. le comte d'Artois. Mais ces gentilshommes lui firent répondre par leurs secrétaires qu'il était de trop humble et surtout trop récente noblesse, pour oser prétendre à la faveur de leurs aumônes; qu'ils avaient à soutenir toute la fleur de France; que des comtesses logeaient dans la boue, tandis que des marquis se faisaient conducteurs de cabriolets ou maîtres à danser; et qu'ainsi devait-il se tenir encore pour bienheureux, lui infime nobliau si nouvellement décrassé par la savonnette à vilain, d'avoir trouvé une bonne place chez un homme d'une naissance élevée, dont la fortune était prodigieuse et les chevaux d'un prix considérable.

Une si altière réponse enflamma le cœur de notre chevalier palefrenier. Il en conçut un dévouement sans mesure envers des hommes capables de parler avec tant de fierté jusque dans l'exil, et, n'imaginant point de sort plus illustre que de mourir pour eux, il s'engageait bientôt en qualité de volontaire au Royal-Emigrant. Comment ensuite il débarqua dans la presqu'île de Quiberon, s'y fit bloquer, culbuter et mettre en déroute avec tous les siens par le général Hoche, puis sauta dans la mer, pensa se noyer vingt fois, et n'atteignit qu'à grand'peine les chaloupes anglaises qui louvoyaient en vue du désastre—l'histoire devrait nous le dire, si elle avait souci de tous les héros.

Rentré à Londres, son zèle royaliste s'accrut encore devant les magnanimes affronts dont ces indomptables grands seigneurs émigrés abreuvèrent le retour de cette racaille, qui s'était laissé battre à ce point par les bleus. Aussi, trouva-t-il moyen de se faire choisir entre tous pour porter en 1796 d'importantes dépêches au général Pichegru, et n'échappa-t-il que par miracle à des gendarmes républicains qui le laissèrent pour mort dans un champ.

Mais, hélas! voici maintenant Buonaparte! A quoi s'employer désormais? La police de cet usurpateur était active, les côtes fort surveillées, et ce fut à peine si, «chouannant» çà et là, notre chevalier put revenir deux ou trois fois en France, prendre part au complot de la machine infernale, se sauver en Belgique, reparaître derrière les émigrés, manquer d'être arrêté avec Georges Cadoudal, acclamer enfin Louis XVIII, combattre aux Cent Jours, et se retrouver en 1815 à la tête d'une fortune ronde qu'il s'en fut incontinent jouer au tripot.

M. de la Prouttière l'y tripla quatre fois, devint fashionable, prit des manières «insidieuses», jura aux jeunes femmes de la Chaussée d'Antin qu'elles avaient «des amours de nez», aux marquises du faubourg Saint-Germain que leurs mains n'emplissaient point la «guenille barbare» dont leurs gantiers les avaient affligées; il ne mangeait que chez Véry, goûtait chez Girod, flânait à Tortoni, courait les montagnes russes et les théâtres du boulevard dans sa dormeuse de rue, son tilbury rapide ou son léger traîneau attelé d'un trotteur anglais, qu'il s'en était allé acheter en grand mystère au Bourget, le dernier relai sur la route de Londres… Il parut deux années de suite à Longchamp, dans une calèche à la daumont devant quoi l'on pâma, et engagea des pur-sang qui firent fureur, aux courses du Champ de Mars, parmi les deux ou trois douzaines de fous titrés qui se passionnaient pour ces distractions brutales.

Bref, le chevalier Léonce s'était galamment et complètement ruiné quand la révolution de 1830 éclata. Ajouterons-nous que, tout grison qu'il fût devenu, rien n'avait pu l'empêcher d'aller se faire casser un bras, en cet illustre mois de juillet, à la prise d'Alger, et que deux ans plus tard, lorsque Madame la duchesse de Berry tenta en France sa romanesque équipée, il se faisait encore prendre en Vendée bien entendu, comme agent légitimiste et presque les armes à la main? Mais, ainsi qu'il était dit au début, ce fut là sa dernière folie. Le rebelle Durouchoux de la Prouttière, gracié par la faveur du roi Louis-Philippe, revint en 1835, à jamais assagi, et tout à fait gueux, du reste, dans Paris.

Il y arriva par la barrière de l'Etoile, au mois d'octobre, en pleine nuit. Malgré l'obscurité profonde et le mauvais renom du lieu, il n'hésita point à se lancer en pleins Champs-Elysées. Dédaignant par économie l'Orléanaise, vulgairement appelée «omnibus», il marchait d'un pas résolu. Parvenu à la hauteur de l'allée des Veuves, il s'arrêta et, sortant de sa poche une perruque rousse, en coiffa son crâne chauve. Puis, tirant à gauche vers le Roule, il fit halte pour la seconde fois devant la masure assez malpropre d'un fripier, y échangea quelques bons habits qui lui restaient contre un carrik à quatre pélerines, un petit chapeau jaune au poil rebroussé, et de confortables bottes à revers. Après quoi il s'en fut ainsi déguisé souper non loin et coucher dans une guinguette.

Le lendemain matin, un quidam à cheveu rouge, à favoris gris, et vêtu comme un maquignon, prenait chez Maucomble fils, rue du faubourg Saint-Denis, la diligence pour Chantilly. Il s'y trouvait rendu dans l'après-midi et y louait aussitôt une étable donnant sur la pelouse. Cette étable était nettoyée sur le champ, garnie de paille, et ornée d'un grand écriteau portant en hautes lettres: Lionel Prutt, entraîneur public.

En même temps, une lettre arrivait rue du Helder, au Jockey Club, fondé depuis deux ans à peine et déjà célèbre. Tous les jeunes fats qui daignaient y jouer au billard ou au whist sous prétexte de «sport», étaient informés par ce billet pompeux qu'un naturel de Newmarket, nommé Lionel Prutt, venait de s'établir à Chantilly, et proposait d'entraîner selon les méthodes anglaises, moyennant un prix modique, les chevaux que messieurs les propriétaires se disposaient à faire figurer dans le derby français projeté pour cette année 1835.

Quinze jours après, Lionel Prutt voyait son étable, convenablement divisée en boxes, garnis de six bons chevaux de pur sang. Et c'est ainsi que le chevalier Léonce Durouchoux de la Prouttière, qui fut le premier entraîneur anglais installé en France, finit par mourir dans l'aisance, vers le temps où fleurit la deuxième République.

Il avait tout simplement lu dans une gazette, un peu avant son dernier retour à Paris, en 1834, la nouvelle suivante: «Le prince Lobanoff, maître d'équipage en forêt de Chantilly, organise entre les principaux dandies de son entourage des courses de chevaux sur la pelouse qui s'étend devant le château. La nouvelle «Société pour l'amélioration de la race chevaline», autrement dit «Jockey-Club», ne parle de rien moins que d'organiser en ce lieu un «derby» à l'instar ce celui d'Epsom.»

Le vieux la Prouttière connaissait le monde et les ressources infinies de l'anglomanie, voilà.

Et s'il n'avait point réussi? Eh bien, il eût tenté autre chose. C'était un sage, ne l'oubliez pas. Il n'eût jamais désespéré de la sottise humaine.

CE FAMEUX PRINCE NANI

I

Oui, mes enfants, je l'ai connu, ce fameux prince Nani! C'était un filou, mais aussi un homme extraordinaire, et je puis vous conter comment j'appris jadis l'une et l'autre chose, puisque mes révélations ne sauraient plus, hélas! chagriner personne: tous ceux qu'il a trompés étant morts aujourd'hui, toutes celles qu'il a séduites ayant acquis des rides, et le dernier de sa famille, un cardinal papable, s'il vous plaît, ne se souciant guère, j'imagine, de mes commérages.

Ce fut en 1856, au Derby de Chantilly, que je passai dans la compagnie du prince Nani des minutes inoubliables. Rappelez-vous qu'en ce temps-là le Derby ne consistait pas en un simple après-midi, comme à présent. Au lieu de prendre vers onze heures un train rapide, ainsi que vous le faites, et d'être rentrés sagement à Paris pour dîner, nous partions le plus souvent quelques jours avant cette grande épreuve, et parfois de nuit après l'Opéra, de façon à nous trouver pour l'aube à Chantilly. Et c'était une galante équipée, croyez-moi, que ce trajet nocturne en poste, dans nos équipages luisants et doux, au son monotone des grelots, entre la double haie des arbres que la lueur des lanternes allait frapper traîtreusement l'un après l'autre.

Puis, dès le lendemain, et pour toute la semaine, la fête commençait parmi le tohu-bohu des voitures, des arrivées et des rencontres, dans la fièvre des paris et du luxe, au milieu d'une sorte de campement en un village, dont quelques auberges et cent maisons devaient suffire à loger des multitudes de chevaux avec leurs grooms et leurs cochers, des véhicules de toutes les formes, hauts et encombrants comme des araignées à roues, ou vastes et pesants au contraire, sans compter la «gentry», les «fashionables», les «quarts d'agent de change», ou les jeunes héros retour de Crimée, pour ne rien dire même des dames qui les accompagnaient et des folles crinolines au milieu desquelles se pavanaient ces effrontées. On se casait pêle-mêle, comme on pouvait, et soupers, parties fines, feux d'artifice, griseries de champagne et de jeu, tout cela ne cessait point. Mais quel gouffre aux écus que ce Chantilly! On s'y ruinait sans y penser.

Comment s'y prenait le prince Asdrubale Nani pour soutenir le train qu'on lui voyait, qui l'eût dit? Cadet d'une famille piémontaise sans sou ni terres, il éblouissait et charmait Paris. Tantôt opulent, tantôt gêné, il vivait cependant toujours comme un nabab et jouait à nous faire perdre la tête. J'avais, moi, dix-huit ans à cette époque, et je n'eusse jamais consenti à adopter une mode que Nani n'en eût d'abord donné l'exemple, à baiser une main d'une façon qui n'était point la sienne, à saluer même une femme qu'il n'eût pas connue. Ce fut lui qui m'emmena dans sa daumont à quatre chevaux pour le Derby de 1856.

Or, il avait déjà réalisé dans la journée quelques bons bénéfices après la double course de Lion, appartenant à l'écurie de Beauvau, quand le comte d'H… nous demanda d'aller passer la nuit dans sa maison, qui donnait sur la pelouse même. On s'y rendit aux lanternes. Asdrubale se sentait dispos.

—Eh! cria-t-il gaiement à lord Councill comme nous entrions dans le jardin de notre hôte, faites attention, Dio santo! Vous marchez sur une carte: retournez-la, au moins, voyez si elle est bonne.

Une vieille carte à jouer, en effet, gisait là, toute humide et maculée. C'était un roi de pique. «Du pique! fit Asdrubale, mauvais présage, pauvre Councill!»

Ensuite il s'attabla paisiblement au whist et s'absorba dans les combinaisons. Moi, je risquais au piquet des sommes ridicules, je perdais, je me grisais. Un étourdissement me prit à la fin, je demandai la permission de me retirer et descendis dans l'obscurité du jardin.

Ah! qu'on me raille!—mais que l'on songe plutôt à la douceur soudaine de cette nuit de printemps, aux parfums de la terre assoupie, aux étoiles qui vivaient au ciel, à tout ce champagne qu'on m'avait versé… Je me laissai choir devant le perron du comte d'H… et me perdis en des rêveries si sublimes et si profondes qu'un irrésistible sommeil, il faut l'avouer, s'ensuivit.

Un pas furtif, un craquement de gravier, je tressaillis et m'éveillai… Une silhouette obscure, un homme de la taille du prince Nani, se dirigeait avec d'extrêmes précautions vers le lieu où la carte maléfique avait été retournée par lord Councill, et rejetée à terre. Puis, la silhouette se penchait, tâtait le sol avec ses mains, trouvait enfin ladite carte, s'en emparait, et en tirant de sa poche une autre, la déchirait un peu, la frottait contre les cailloux, la piétinait, la déposait ensuite à la place exacte de la première, et rentrait alors seulement dans la maison.

Ma foi! très intrigué, je feignis de m'être ravisé, m'en allai pousser bruyamment la grille et me présentai au salon de jeu. Quelle fumée, quelle chaleur il y faisait! L'opulent lord Councill, écarlate, vous avait toute la mine d'un homme plus que troublé par le punch et l'eau-de-vie.

—Ne jouez donc plus, Councill, lui dit Nani. Vous perdrez tout. L'as de trèfle que vous avez retourné dans le jardin vous porte malechance.

—Dieu vous damne! répliqua Councill, c'était un roi de pique!

—Retirez-lui toute boisson, messieurs. Il n'en peut plus supporter, il est gris.

—Je vous parie vingt guinées que c'était un roi de pique!

A ces mots, Nani se leva, sublime. Un silence effrayant venait de tomber:

—Monsieur, déclara solennellement Asdrubale, si l'on me conteste, je ne saurais, par honneur pour le nom que je porte, parier moins de cinquante mille livres.

Orgueilleux comme un lord, et d'ailleurs complètement hors de lui, cet absurde Councill tint l'enjeu. On alluma des lanternes, on courut au jardin. On y trouva l'as de trèfle. Le prince Nani gagnait cinquante mille francs nets.

Oh! parbleu, je le sens bien, que j'aurais dû dire quelque chose, prévenir au moins Councill, le mettre en défense! Mais là, franchement, le pouvais-je? Quel rôle m'eût-on prêté, s'il vous plaît? On aurait dit que j'avais sournoisement épié mon camarade dans l'ombre. L'affaire eût couru par les gazettes. Les pamphlétaires m'eussent accusé de lier partie avec la police de l'Empire. Et quel admirable sujet pour les énergumènes de l'opposition! Une «aventure dans la haute société», les «dessous du turf», l'«envers du Jockey-Club», les «chevaliers d'industrie à Chantilly», vous entendez d'ici les harangues!

Je savais Councill immensément riche. En quoi le pouvait tant gêner cette perte? Et puis, n'était-il point joueur effréné, tout ainsi qu'Asdrubale d'ailleurs, encore que moins habile? L'argent de ces gens-là va, vient, passe et repasse; on aurait bien tort d'y prendre garde.

Et puis, quoi! le prince Nani volait comme un artiste… La grâce, voyez-vous, mes enfants, où qu'elle soit, sauvera toujours son homme.

II

… Le lendemain matin cependant, le prince Nani recevait cette lettre de lord Councill: «Monsieur, vous m'avez, hier, gagné cinquante mille francs. C'était un pari stupide. Je l'ai perdu. Je m'acquitte. Vous trouverez ci-joint un papier qui vous permettra de toucher la somme à Paris, chez mon banquier. Mais, ceci conclu, laissez-moi vous dire que je vous tiens pour un chevalier d'industrie et un gentilhomme des plus douteux. Ce sera toujours, d'ailleurs, le grand tort des insoucieux Français que d'accepter si vite parmi leur meilleure société des aventuriers, monsieur, comme vous.»

J'étais là dans l'instant qu'on remit ce billet au prince Asdrubale Nani. Coiffé d'une toque écossaise qui faisait mon admiration, celui-ci se disposait à enfourcher un poney pour s'en aller visiter l'élevage d'un maquignon, à une demi-lieue de Chantilly. Car il s'intéressait, en vrai dandy, aux galops d'essai, aux croisements, aux étalons et aux poulains.

Eh bien, contre mon attente, Asdrubale, loin de se fâcher, se mit à rire, et, pliant le billet dans son portefeuille: «Very well!» fit-il gaiement. Puis il porta le pied à l'étrier, en me tendant la main: «Mio caro, ajouta-t-il, vous serez mon témoin.» Et, s'éloignant enfin au petit galop: «Very well, répétait-il avec entrain, very well!»

Asdrubale Nani jargonnait en anglais par genre, et non sans un accent italien bien plus prononcé alors et bien plus drôle que celui dont il ne pouvait déjà se défaire en parlant français. Pour moi, je vous l'ai dit, mes enfants, sa désinvolture et sa bonne grâce me désarmaient, m'étourdissaient. Et puis, quoique je fusse en ce temps-là bien jeune pour tenir un pareil rôle, la pensée d'assister sur le terrain l'un des personnages les plus en vue de Paris venait de me remplir d'orgueil. J'avais donc accepté d'enthousiasme, sur-le-champ, sans même songer, il faut l'avouer, au singulier danger qu'il y avait à me porter garant de l'honneur d'Asdrubale.

Une seule question, du reste, me préoccupait. Pourquoi donc Nani, au reçu de ces insultes, s'était-il spontanément épanoui, au lieu de froncer les sourcils? Ah! tenez, je l'ai bien compris plus tard: car Councill, en somme, eût pu contester le pari, à la rigueur, alléguer son état d'ivresse manifeste, par exemple, au moment qu'il l'avait engagé, en faire matière à procès, à scandale… Au lieu que non seulement ce lord payait comptant, mais qu'il offrait en outre à son adversaire l'honorable éclat d'un duel, une réhabilitation d'avance, une arme contre tout soupçon. Nani allait recevoir ses 50,000 francs: voilà l'important. Puis il jouerait sa vie, mais quoi! Vous verrez s'il était brave.

En 1856, mes enfants, les duels, moins fréquents qu'aujourd'hui, finissaient trop souvent beaucoup plus mal.

Quoiqu'il en fût, nous avions, quelques sportsmen déterminés, plusieurs demoiselles, Nani et moi, projeté de déjeuner joyeusement sur l'herbe ce jour-là… Je me rendis un peu tard au lieu choisi. Or, il faisait un temps radieux, je m'en souviens, et vous devinez le séduisant tableau, la nappe couvrant la pelouse, et, çà et là, des bouteilles de champagne, des pâtés et autres victuailles, des grooms occupés à déballer les fruits; puis ces allées ombreuses de la forêt, le petit castel et les grosses tours rases du château qui, devant nous, baignaient en l'eau dormante; et ces dames vêtues de clair, charmantes sous leurs chapeaux de paille et dans le tourbillon continuel de leurs crinolines, et nos convives qui déjà levaient les flûtes emplies de mousse en l'honneur de celle-ci ou de celle-là… Mais moi, j'étais grave comme un évêque, et, à peine arrivé:

—Vous savez la nouvelle? m'écriai-je. Nani se bat avec lord Councill. Je serai l'un des deux témoins. Mais il en faut un autre.

A ces mots, l'un de ceux qui se trouvaient là, dressa l'oreille et fit la grimace:

—Comment, comment, grommela-t-il, Nani se bat… Et l'insulte a été cinglante, dites-vous? Eh mais, c'est que Councill… Fichtre! L'autre témoin ce sera moi.

Asdrubale survenant là-dessus, tout fanfaron et pimpant, l'affaire se trouva conclue, et l'on se remit au champagne. Mon co-témoin s'appelait le capitaine Fradin-Varèze, et je ne m'étonnai plus, par la suite, de son zèle, en apprenant qu'il venait de prêter à Nani onze mille francs, somme modeste si l'on veut, mais à laquelle il tenait obstinément. «Mort le débiteur, s'était-il dit, morte la dette. Halte-là! Il faut que je m'en mêle.»

Mais, hélas! que pûmes-nous obtenir, quelques heures ensuite, des deux témoins de Councill, qui, solennels et presque méprisants, nous répondaient:

—Messieurs, que désirez-vous? Vous êtes insultés complètement et irréparablement, nous le reconnaissons. Que faut-il donc au prince Nani?

Ma foi! le capitaine perdit la tête et, devenant tout rouge:

—Il faut au prince Nani, finit-il par s'écrier, deux balles à trente pas, tirées à volonté, avec le droit de s'avancer sur l'adversaire, et dans une allée couverte de la forêt, demain matin. Voilà!

—Messieurs, c'est entendu.

Le capitaine, d'ailleurs, n'eut pas plus tôt décrété ces conditions effroyables qu'il me regarda, comme frappé de stupeur et atterré. Je ne l'étais pas moins. Quant à Nani, rien ne peut décrire la jolie manière dont il accepta la partie.

—Mon cher, lui balbutia Fradin-Varèze, ils nous narguaient…

—Very well! fit le prince.

Après quoi, se rhabillant pour la troisième fois, il s'en fut mystérieusement s'agenouiller à l'église, où je suis pourtant bien sûr qu'il ne se confessa point.

Vous l'avouerai-je, mes chers amis, je ne fermai l'œil de la nuit.

Le lendemain, même soleil éclatant que la veille, même ciel heureux, même lumineuse et fraîche matinée. Nous nous rencontrâmes tous dans une longue allée en charmille qui s'étendait à l'infini, et ressemblait à un tube d'émeraude. Je vois encore Nani: il était vêtu d'une redingote prune qui lui pinçait la taille, et portait un grand haut de forme gris qui coiffait galamment ses cheveux bouclés. Il se montrait fort gai, et même assez bravache.

—Retirez votre chapeau, lui dit le capitaine; il fait cible.

—Non, certes. J'aurais l'air, per Dio! de me découvrir devant ce rustre.

Enfin, on lui met en main le pistolet. On les place tous deux, Councill et lui face à face, à trente pas l'un de l'autre.

—Etes-vous prêts? demanda Fradin-Varèze. Tirez, messieurs.

Ah! le fou!… Une détonation a éclaté: c'est Nani qui vient de décharger son arme comme un écervelé!

Quelle horreur! Councill marche lentement, selon son droit. Il tient Asdrubale à sa merci, il ne peut pas ne pas le tuer, il vise avec attention, il avance, il avance, il va tirer…

—Boum!!! s'écrie brusquement Nani.

Mes enfants, ce fut la plus forte émotion de ma vie. Lord Councill, saisi par ce cri, lord Councill ressentit une commotion de recul ou d'émoi, fit un brusque geste, pressa involontairement la gâchette… et manqua son adversaire à bout portant. Ses témoins durent l'emporter, suffoquant et à demi-mort d'une congestion.

Nani, lui, Nani crânait, riait et s'épongeait avec son fin mouchoir… Ah! le damné dandy!

—Very well, fit-il. J'ai gagné. Ma voiture est là?

Sa calèche, attelée en poste, et qui attendait au carrefour, s'avança. Nous y montâmes.

Pardieu, que la route de Paris nous sembla belle! Nous fûmes au boulevard vers midi. Asdrubale y souriait à tout le monde. On le lui rendait bien. Le pauvre garçon, malheureusement, mourut en Milanais quelques années plus tard, pendant la guerre d'Italie…

—A Magenta?

—Non, en prison.

FIN

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings