CONTES DE LA PELOUSE
Reading edition
A Charley Fabens.
UNE RANCUNE
Cette brute de sanglier nous avait conduits vite et loin. Après vingt kilomètres presque en ligne directe, nous galopions moins légèrement, au retour que fit la bête, et comme nous n'entendions plus de bien-allé, mon camarade Maxime et moi, nous nous arrêtâmes quelques instants en un carrefour, pour mieux écouter, et pour souffler.
Or, un groom se trouvait là, menant un cheval recouvert entièrement d'une housse orangée, sur laquelle s'allongeait avec noblesse un svelte chiffre blanc. Et au même moment un galop ayant retenti derrière nous, le groom jetait bas précipitamment la couverture, et n'avait que le temps de tenir l'étrier à un grand diable de cavalier dont nous admirâmes la prestesse à changer de monture, puis à repartir droit devant lui, à belles et longues foulées.
—Qui est-ce? fit Maxime surpris.
—C'est M. Gilbert Courtehaie, le célèbre éleveur. Il possédait lui-même récemment un vautrait en Lorraine, je crois.
—Comment?… Tu dis bien, M. Gilbert…
—Courtehaie, oui. Tu le connais?
—Je le connais.
Et Maxime se tut. Je savais par expérience qu'il était incapable de rien ajouter de plus jusqu'à ce que l'on eût sonné l'hallali, tué la bête et fait la curée. Ici principalement, en forêt de Chantilly, où il venait chasser pour la première fois, il ne fallait pas songer à le distraire une seule minute. Je n'insistai donc point. Et ce ne fut qu'en rentrant, après les dernières fanfares, après avoir revu plusieurs fois l'éleveur Courtehaie, après avoir considéré de nouveau ses chevaux splendides, observé son air à la fois calme, obstiné, sévère et doux, que je me risquai à demander:
—Donc, tu le connais, M. Courtehaie? Et d'où cela? Fréquenterais-tu les courses, à présent? Je croyais que tu n'y allais jamais!
—Oh! ce n'est point là, en effet, que j'ai pour la première fois entendu son nom, mais bien loin de Paris, et même de Chantilly…
Le soir allait venir. Déjà l'ombre naissait dans les broussailles et tombait des hautes branches. Fut-ce le solennel crépuscule d'hiver, fut-ce le silence des futaies, fut-ce la voix même de mon camarade Maxime, devenu tout à coup singulièrement grave, qui me fit paraître presque tragique ce simple récit?
—J'avais été convoqué au fin fond de la Lorraine, me dit-il, dans un régiment de cavalerie, pour mes vingt-huit jours. C'était au mois d'août. Bien. Arrive l'Assomption: quarante-huit heures de congé. Que faire? Rentrer dans Paris brûlant au cœur de l'été? Ma foi non. Un officier de qui j'étais connu voulait bien me prêter l'un de ses chevaux, une excellente et robuste jument de route: me voilà donc parti à travers le pays. J'avais tracé sur le papier un itinéraire, et fait envoyer une valise en un bourg où je comptais coucher.
Tout alla bien le matin que je quittai ma ville de garnison, au tout petit trot. Des fermes heureuses, des villages en fête, des paysans endimanchés, les cabarets remplis et bruyants sur mon chemin, je croyais errer à travers une immense kermesse. Mais bientôt j'entrai dans une forêt profonde, et tout changeait; je n'y avais pas chevauché depuis vingt minutes que trois gardes-chasse déjà m'y avaient considéré d'un œil soupçonneux, et lorsque j'eus après cela franchi par jeu un méchant fossé, un quatrième ne tardait pas à me demander de quel droit je venais ainsi de pénétrer sans permission sur les terres de M. Courtehaie.
Je lui répondis:
—J'ignorais. Je vais à X… N'est-ce point la route directe?
—Sans doute. Mais il vous faut traverser tout notre domaine. Si vous étiez du pays, je vous dresserais procès-verbal. Cependant, je vois à qui j'ai affaire. Je vais vous donner un laisser passer.
Et il me remit un petit carton. Un laisser-passer! Dans une forêt! J'en compris vite l'utilité d'ailleurs: il y avait des gardes partout. Chacun d'eux venait à moi, vérifiait mon carton.
—Suis-je toujours, demandai-je, chez M. Courtehaie?
—Oui, monsieur.
Et plus loin, étant sorti du bois pour m'aventurer à travers des terres incultes, des herbages déserts, des solitudes:
—Ces prairies, ces jachères, seraient-elles toujours à M. Courtehaie?
—Sans doute.
—Et cette route de sable à perte de vue?
—Egalement.
Je songeais au marquis de Carabas.
Cependant, quelle tristesse, quelle désolation! Pas un paysan, pas le moindre bétail, personne. Rien que les gardes. L'herbe était puissante, le terrain défoncé, les sentes recouvertes, les chemins barrés par des troncs d'arbres chus. J'arrivai devant un ancien pavillon, au bord d'une allée; il n'avait plus ni vitres, ni toit. A deux cents mètres de là, de vastes ruines s'étendaient, des poutres tombées les unes par dessus les autres, parmi lesquelles bondirent des centaines de lapins.
Non loin de ces décombres enfin, effrayant et isolé, le château s'élevait. Le château! Un grand épouvantail, veux-je dire, un refuge à hiboux, sans portes ni fenêtres, aux escaliers arrachés, aux murailles effondrées par endroits…
Le soir seulement, au bourg de X…, où je dînai, j'eus le mot de l'énigme.
—Ah! monsieur, me dit l'aubergiste, c'est une catastrophe pour le pays. Mais, que voulez-vous, on l'a tant embêté, ce pauvre M. Courtehaie! Paysans, petits propriétaires, gardes champêtres, fonctionnaires, députés, tout le monde lui reprochait sa richesse. Il était un assez bon bougre, pourtant; lorsqu'il gagna le derby, voilà six ans, il distribua plus de quarante mille francs dans nos communes. Mais il n'y a pas de grandes fortunes par ici; ce boïard qui galopait à travers ses deux ou trois forêts de chasse, qui mettait ses poulinières au pré sur des pelouses où tant de vaches se fussent engraissées à l'aise, qui avait fait tracer, draîner et sabler une lieue en ligne droite pour entraîner ses chevaux, ce potentat les rendit tous enragés d'envie, que diable! Ce fut la guerre générale contre lui. Dès qu'un de ses sangliers paraissait à la lisière des forêts, pan! il était tiré comme un simple lièvre. La dernière fois que l'équipage à tunique orangée découpla, un fermier coucha en joue l'un des piqueurs; celui-ci dégaîna… Bref, un beau matin, et malgré les centaines de mille francs dépensés en terrassements et en constructions, M. Courtehaie est parti brusquement d'ici; en moins de huit jours tous ses meubles furent expédiés je ne sais où, ses portes et fenêtres descellées et enlevées, ses écuries jetées bas, sa meute vendue, ses chevaux de course transportés ailleurs…
Depuis ce temps il s'obstine, par vengeance, à ne vouloir rien céder de son domaine en friche, et se borne à y entretenir un régiment de gardes occupés uniquement à dresser des procès-verbaux et à guerroyer contre les braconniers. Ses terres forment comme un cadavre énorme, une gigantesque charogne au milieu des champs. Ses forêts de chasse n'ont plus été louées. Un hameau forestier a cessé de vivre. Deux villages riverains ont perdu un tiers de leurs habitants. C'est un malheur public. M. Gilbert Courtehaie, tout seul, boycotte plusieurs communes de Lorraine. Il se ruine peut-être, mais peu lui en chaut…
....... .......... ...
Lorsque je croisai à la chasse suivante le terrible éleveur, je le saluai très respectueusement, en vérité. Je ne saurais m'empêcher de rendre les plus grands honneurs aux entêtés qui nourrissent de sérieuses, de longues, de divines rancunes.
UN FAMEUX DOPING
Ce fut la veille même du raid que l'illustre vétérinaire chantillois Choudens se sépara de son aide, M. Gustave. Celui-ci était indigné des lettres que, depuis huit jours, son terrible maître ne cessait d'adresser aux gazettes: «Je m'engage formellement, lisait-on dans la dernière et la plus impudente, à faire arriver n'importe quel cheval, grâce au doping dont je tiens le secret…»
M. Gustave avait brandi furieusement cette feuille publique, et s'était écrié: «Enfin, monsieur, vous ne songez pourtant pas, je suppose, à l'appliquer, ce doping! C'est de la folie, permettez-moi de vous le dire.»
La scène ne dura pas longtemps. M. Gustave se heurta contre la volonté sans pareille de l'inventeur Choudens, qui déclara sèchement que la dose serait encore doublée si bon lui semblait; qu'au surplus, les aides-vétérinaires sortaient chaque année d'Alfort par dizaines, et que M. Gustave eût à se retirer sur le champ: il serait remplacé dans quarante-huit heures.
Toutefois, le maître Choudens partit seul de Chantilly le lendemain, et gagna Paris seul encore, puis le contrôle de la première étape, Rouen.
Il avait refusé de prendre officiellement part aux délibérations du jury, mais en amateur, en curieux, toujours énigmatique et froid, il examinait les bêtes et ne soufflait mot.
Or, la réserve singulière de M. Choudens devant les plus belles bêtes, celles qui étaient parvenues à Rouen dans le meilleur état de fraîcheur et de santé, inquiétait fort les propriétaires. Ce grand vieillard, avec ses yeux jaunes et sa bouche pincée, cet oracle redouté de tous les maquignons de France, cet omnipotent Choudens répandait la terreur parmi les moins timides concurrents du raid.
«—Enfin, M. Choudens, lui disait-on, ma jument est magnifique de condition, voyez-la donc…
—Sans doute.
—Je crois que j'ai une bonne chance… n'est-ce pas?
—Peut-être.»
Il ne parut se réveiller un peu que devant deux chevaux, Brin d'Amour, au lieutenant Flotte, et Helléniste, au capitaine de Roy, deux animaux qui cependant faillirent être disqualifiés pour la seconde épreuve, tant ils étaient arrivés las, essoufflés et piteux. Mais M. Choudens les considéra longuement, dans tous les sens, inspecta leurs yeux, calcula leurs pulsations, écouta leurs flancs:
«—Messieurs, fit-il aux deux cavaliers, vos chevaux m'intéressent beaucoup. Je vous suivrai très attentivement.»
Mais quoi? M. Choudens avait-il donc lancé quelque sort aux pauvres bêtes? Ces paroles bienveillantes contenaient-elles un sens néfaste? L'aube du lendemain naissait à peine que le capitaine et le lieutenant frappaient à sa porte:
«—Les chevaux ne vont guère, M. Choudens…»
Et, en effet, amenés au lieu du départ, ils montraient un poil terne, des jambes raides, l'œil morne. Choudens se frottait les mains. Le lieutenant Flotte, désespéré, finit par risquer timidement:
«—Enfin, M. Choudens, ces annonces que vous avez faites… ce doping… Nous serions prêts, le capitaine et moi, à laisser tenter l'expérience. Brin d'Amour n'est pas brillant, à mon sens, et Helléniste ne se présente, il me semble, pas beaucoup mieux…
—Nous verrons, nous verrons, répondit le vétérinaire. Laissez-moi bien réfléchir.»
Lorsqu'enfin MM. Flotte et de Roy s'apprêtèrent à se mettre en selle, l'étrange bonhomme s'approcha d'eux, et, à voix basse: «Je suis décidé, fit-il. J'userai du doping en votre faveur, quand le moment en sera venu. Mais à la condition formelle que vous vous en remettiez absolument à moi du soin de régler votre allure. Vous y engagez-vous?
—Accepté.
—Vous partirez donc au triple galop, et vous conserverez ce train tant que ce sera possible.
—Mais…
—C'est à prendre ou à laisser.»
Bah! l'infortuné Brin d'Amour et le piteux Helléniste étaient, comme on dit, fichus, n'est-ce pas? Ils n'arriveraient point dans les premiers, sans l'ombre d'un doute. Alors, pourquoi les ménager? Autant les confier à ce vieux maniaque.
Aussi, dès qu'on donna le signal au troisième groupe, dont faisaient partie les concurrents Flotte et de Roy, ceux-ci s'élancèrent-ils bride abattue pour la plus grande stupeur de leurs rivaux, qui supputaient sagement, eux, les 58 kilomètres à parcourir, l'arrivée se trouvant à Dieppe.
Cependant, Choudens poursuivait ses deux champions en automobile.
«—Plus vite… plus vite, ordonnait-il de temps à autre. Ne faiblissez pas… Vous perdez beaucoup de train, monsieur… Au galop, la côte, au galop…»
Le premier groupe et le second furent semés en un instant. On n'entendait plus sur la route que le double bruit des cavaliers et le souffle court de l'automobile. Après quelque temps, toutefois, de cette course furieuse, Brin d'Amour, qui n'avançait plus depuis quelques minutes qu'à toutes petites foulées mélangées d'un trot misérable, s'arrêta presque court et se coucha: «Relevez-le!» cria Choudens. Et la bête, presque aussitôt, de se redresser sous le bâton, en effet; mais un quart d'heure ensuite, c'était Helléniste qui se laissait aller par terre.
Cette fois, l'implacable vétérinaire descendit de sa voiture, et, son examen rapidement fait: «M. de Roy, prononça-t-il, arrêtez-vous. Laissez reposer votre cheval et finissez le parcours au pas. Vous avez le temps.
—Mais le doping?
—Non.
—Pourtant, l'animal est à bout, vous le voyez bien, il agonise!
—Non, vous dis-je. Il respire. C'est encore trop.»
Puis, sur ces paroles incompréhensibles, laissant le capitaine abasourdi, notre Choudens regagna en deux bonds son auto, et le voilà parti sur la trace du lieutenant Flotte.
Hélas, dans quel état le malheureux Brin d'Amour, tremblant, hors d'haleine, l'œil injecté de sang, les muscles comme ossifiés, avec quelle peine il trottinait maintenant le long de la pénible route! Son cavalier ayant mis pied à terre, courait au pas gymnastique à côté de lui. Le cheval s'arrête; il va tomber. Non! Encore un effort, encore un sursaut… Il retombe. Ah, cette fois, c'est fini: une convulsion, deux frissons… «Il est mort!» s'écria le lieutenant. Mais Choudens souriait avec dédain. Et ce fut alors qu'il tira de sa trousse la petite seringue où se trouvait son mystérieux et effroyable mélange de caféine, de strychnine, d'éther et de kola, alors seulement qu'il fit l'injection…
Quand, moins de vingt minutes après, on vit arriver seul, à Dieppe, et précédant de bien loin tous les autres, le cheval Brin d'Amour, monté par le lieutenant Flotte, et triomphalement escorté par le radieux Choudens, les bravos ne s'arrêtèrent plus. On acclamait, on voulait porter en triomphe la monture, le manager et le cavalier.
Un accident vint pourtant gâter ce beau succès: tout à coup, Brin d'Amour s'effondra comme une masse et—circonstance bizarre—son corps entra immédiatement en décomposition.
«—Parbleu, avouait plus tard M. Choudens à son disciple Gustave, lequel, repentant et dompté, venait de rentrer en grâce, parbleu! ce n'est pas étonnant. Le cheval était mort depuis une demi-heure. Tu comprends, ce doping-là est trop énergique, trop violent: il ne faut pas l'appliquer aux animaux vivants, il les tuerait. On ne peut le donner qu'aux morts…»
CACOUA
Mon cheval trottait haut, régulièrement, infatigablement. J'étais en selle depuis déjà longtemps, j'allais, j'allais…
Bah! j'avais rencontré par mégarde, la veille, à Paris, ma belle amie en flagrant délit de trahison. Mais quoi! cela n'arrive-t-il pas à chaque instant, et à tout le monde?
Et puis, au diable cela! c'était plutôt l'orage qui me serrait le cœur. Quand je débouchai sur la bruyère désolée, quand j'eus gravi la Butte-aux-Gendarmes, je levai la tête en frissonnant. Le ciel descendait sur la terre. On étouffait.
Partout, sous les nuages de plomb, les champs pâlissaient. Les sombres cimes d'Ermenonville ressemblaient à l'Enfer: «Laissez toute espérance, vous qui entrez!» Ma foi, je tournai bride et revins à travers la plaine.
Une lueur enfin fendit le ciel, et le tonnerre suivit. Je me mis au pas. J'attendais la pluie. Mon cheval tremblait et ruisselait de sueur: il en est, vous le savez, que l'orage met au supplice.
A quelques pas de là, justement, je voyais un pur sang au pré, qui, comme poursuivi, trottait en rond, galopait, puis s'arrêtait soudain, hennissait et repartait. Il semblait soit inquiet, soit furieux. C'était un grand diable entièrement noir, aux mouvements sournois, et qui portait mal une tête farouche. Comme je m'étais arrêté, il me considéra de travers, puis se dressa brusquement vers le ciel dans un élan de révolte incroyable, et s'enfuit à l'autre bout de l'enclos.
Mais ici la grêle fit rage, se ruant contre le bouquet d'arbres qui m'abritait. Quelle tempête! Le tonnerre se brisait, redoublait, toujours plus près. Il s'approchait, il devait être sur nos têtes. Après un dernier éclair qui m'aveugla, le fracas fut abominable. Oh! cette fois, la foudre venait sûrement de tomber. Je me retournai: le grand cheval noir, inanimé, gisait au milieu du champ.
Quelque Zeus irrité n'attendait-il donc que d'avoir foudroyé cette bête? Aussitôt, en effet, une éclaircie se produisit: tout le bruit s'apaisa, et la pluie se mit à tomber doucement, heureusement. L'orage fondait. Je revins bon train vers Chantilly.
Quand j'eus quitté péniblement mes bottes et changé de vêtements, je descendis au bar, afin de m'y réchauffer de la bonne manière. «Garçon, du sherry! Non, toute la bouteille. Posez-la devant moi. Là, c'est bien.» J'en avalai coup sur coup deux fameux verres, puis écoutai résolument les discours que l'entraîneur Foggs tenait à ses amis.
«—Oui, disait M. Foggs, Cacoua, c'était un nom ridicule, j'en conviens. Mais le baron Joseph, propriétaire du cheval, et l'homme le plus entêté de France, l'avait choisi; c'était donc irréparable. Et je dis bien: irréparable, car vraiment, on peut croire que ce nom-là, voyez-vous, fit le malheur du poulain. Allait-on le voir à la prairie, on commençait à ricaner, à crier des «Cacoua!… Cacoua!…» Le petit animal effarouché vous regardait, s'énervait, prenait la peur du genre humain. En box, pas un imbécile de lad qui ne lui cornât des «Cacoua!…» aux oreilles, comme pour mieux l'épouvanter encore. Si bien que la première fois qu'on voulut passer un licol au pauvre poulain, ce fut une scène désastreuse; il se débattit, voulut mordre, et resta méchant toute sa vie.
Et s'il n'avait été que méchant! Mais il lui arrivait des accidents à vous faire mourir de chagrin, il avait la guigne, croyez-moi. A deux ans, il reçoit une poutre sur le dos, et casse en ruant la figure d'un passant. A trois ans, il éborgne un vétérinaire. A l'entraînement, il met le pied dans un trou, et le malheureux gosse qui le conduit se rompt les deux jambes. Enfin on l'amène un jour à Longchamp. C'était un bon cheval. Mais tout le monde le tournait en dérision: «Cacoua!…» Eh bien, mille mètres après le départ, mon sauvage trouve moyen de désarçonner son jockey qui se tue net.
Il ne reparut qu'en obstacles un an après. On n'osait plus se moquer de ce nom-là. Or, vous vous rappelez l'aventure: Mac Tory qui le montait fut rapporté avec le crâne en bouillie. On entendit alors une clameur d'effroi quand on ramena au pesage la terrible bête: «Cacoua!… Cacoua!»
—Il n'a plus couru depuis!
—On a bien essayé. Le baron Joseph ne pouvait se résigner à abandonner son cheval tragique. On le rembarque donc un beau jour pour Auteuil. Bon! en plein Paris, il sait si bien glisser et s'abattre qu'il cause le plus bel accident d'automobile de l'année. Un mécanicien et une dame y sont restés. Ah! Cacoua… Le voulez-vous, il est à vendre?
—Qu'en avez-vous fait, Monsieur Foggs?
—Nous l'avons mis au vert dans un enclos, près de la Butte-aux-Gendarmes. C'est un grand diable de cheval, entièrement noir, brusque d'allures, et qui porte assez mal une tête maudite.»
Moquez-vous de moi, si bon vous semble, mais je crois à la Fatalité. Chacun a son mauvais destin. Ainsi, moi, mes belles amies me trahissent. Mais je leur en veux le moins possible. Ce n'est pas de leur faute. C'est inévitable. C'est écrit.
L'ABRICOT
Confortablement vêtue de lierre en toute saison, la maison de Thomas Foggs, entraîneur opulent, s'élevait à Chantilly au bout de «la pelouse»: c'est ainsi qu'on nomme galamment le champ de courses, dans ce pays où la forêt elle-même est un parc et la campagne un jardin.
Devant la maison de Thomas Foggs, il y avait quelques massifs de rosiers et un abricotier sans importance, dont nul habituellement ne se souciait, mais qui venait pourtant de faire naître cette année un abricot miraculeux.
Or, à peine l'innombrable famille Foggs se fut-elle aperçue d'un tel prodige que tous, filles et garçons, se réunirent au pied de l'arbre: «Vous avez vu, Maud?—Quelle merveille, Kate!—Il sera mûr pour dimanche.—Dans quinze jours seulement, damné Bob!—Je le donne pour dimanche. Trois contre un?—Six.»
Le petit Sam, arrêté comme les autres, déclara: «C'est de la bonne terre que nous avons là.» Et la mémorable madame Foggs, survenant à son tour: «Louons Dieu, mes enfants. Dieu fait bien ce qu'il fait.» Courte allocution qu'elle prononçait avec tact chaque fois que la Providence ne lui inspirait pas de paroles plus précises, c'est-à-dire le plus souvent.
Puis on ne parla pas davantage du bienheureux abricot, parce qu'il y a tout de même d'autres soucis dans la vie. Mais on ne l'oublia qu'en apparence, et chaque matin, quiconque fût passé devant la grille de l'entraîneur, eût pu voir quelqu'une des demoiselles Foggs, ou Bob, ou le petit Sam, qui, négligemment et comme en flânant, venait vérifier que tout était dans l'ordre et que l'arbre ne manquait de rien. M. Foggs, au repas du soir, n'omettait pas d'en demander des nouvelles. Les serviteurs commençaient à s'y intéresser. Et il n'était pas enfin jusqu'à miss Elena elle-même, la fille aînée de Thomas Foggs, qui parfois ne se dérangeât de ses songeries pour aller s'assurer doucement que le fruit déjà tendre avait encore mûri depuis la veille.
On s'était en effet concerté afin que seule Elena eût le droit de toucher à l'abricot sacré, puisque seule elle avait le geste assez délicat, et des doigts légers à ne pouvoir gâter la chair la plus sensible. Et miss Elena se sentait infiniment flattée qu'on ne lui confiât jamais ainsi que des besognes de princesse.
Un soir pourtant, son père lui dit:
—Il faut pourtant que vous vous décidiez, Elena. Ned vient encore de me parler pour vous. Il vous aime, ce garçon, ma fille, et il est honorable et riche.
—Voulez-vous me faire mourir, papa?
—Non, mais je voudrais une réponse, voyez-vous.
Et là-dessus Elena, outrée, monte dans sa chambre sans dîner. C'était par un beau crépuscule de juillet, propice aux larmes. Accoudée à sa fenêtre, Elena pleura délicieusement jusqu'à ce qu'elle aperçût Ned Collins qui s'en venait sur la pelouse, poussait la grille et entrait au jardin: car elle devait se tenir coite maintenant, si elle ne voulait pas que le fâcheux garçon l'entendît soupirer comme une petite fille. Il faisait un silence extrême.
Pauvre Ned! Il n'était ni commun, ni laid, certes: son seul défaut, c'était qu'il entraînât, lui aussi, comme M. Foggs, au lieu de n'aller aux courses que pour se distraire, au lieu de pouvoir passer gracieusement des journées dans l'oisiveté. Du moins entraînait-il sa propre écurie, car il faisait courir, et le plus souvent montait ses chevaux. Mais enfin, Ned avait un métier, Ned travaillait: cela nuit dans l'esprit des femmes. Pauvre Ned!
Il vit le jardin désert: les Foggs achevaient de dîner. Une douloureuse angoisse le saisit en songeant que miss Elena l'avait peut-être encore refusé. Il eut soudain très chaud, très soif, et comme le gras abricot était là, tout près, à portée de sa main, que voulez-vous—il le cueillit machinalement, l'ouvrit et le mangea.
Le premier après cela qui s'aperçut du désastre, fut le petit Sam. Il s'élançait en gambadant dans le jardin, quand, arrivé devant l'abricotier, encore visible dans le jour tombant: «Hallo!» s'écria-t-il interdit. «Qu'arrive-t-il!» firent toutes les filles avec horreur, et madame Foggs ajoutait, consternée: «En vérité, en vérité!» Puis le silence renaquit, terrible.
Ned venait de comprendre soudain l'étendue de son méfait. C'était plus qu'une étourderie et moins qu'une indélicatesse, c'était une faute obscure, nouvelle, dérisoire, indicible et irréparable pourtant. Celui qui l'avait commise devenait un mélancolique lourdaud. Qu'il eût fallu d'esprit pour se tirer de là! Or, Ned, éperdument amoureux, ne pouvait songer à l'esprit; et d'ailleurs il ne ressentait plus que le violent besoin, après cette bévue ineffaçable, de commettre sur le champ quelqu'un de ces éclats qui vous relèvent un homme et font dire partout: «Il est fou!» On est sauvé dès qu'on est fou.
Aussi, quand M. Foggs, traduisant l'indignation publique, lui eut exprimé d'un ton glacial: «Franchement, mon garçon, vous auriez pu faire attention!» Ned n'essaya-t-il même pas de murmurer un mot—à quoi bon? Mais il se retourna tout d'un coup, sortit du jardin et partit dans la nuit.
Rentré chez lui, il réunit ses lads et leur dit: «Je vous donne vos huit jours à tous. Allez-vous-en.»
Ensuite, il prit une chambrière, marcha vers les écuries, ouvrit tranquillement les boxes et chassa tous ses chevaux sur la pelouse. Puis il se munit de billets de banque, et sans que rien pût l'arrêter, prit le train de 10 heures 36 pour Paris, où il se mit le soir même à se perdre frénétiquement de réputation.
A Chantilly, ce fut toute la nuit une galopade extravagante à travers le champ de courses. Des hommes avec des torches cherchaient à reprendre vainement les chevaux épouvantés. Un escadron de Walkyries semblait avoir lâché sur l'herbe noire une troupe éperdue de cavales et d'étalons tragiques. Et miss Elena, transportée par ce spectacle romanesque, songeait qu'elle avait été bien sotte et que jamais elle ne retrouverait un pareil fiancé.
C'est pourquoi elle attendit assez longtemps, mais finit par épouser Ned Collins qui, à jamais oisif désormais et dégoûté de tout travail, la fit languir de chagrin, la trompa, la ruina et la quitta.
«Louons Dieu, mes enfants, ne cessait pourtant de répéter Madame Foggs. Dieu fait bien ce qu'il fait.»
«HANDS UP!»
«Hands up! Hands up! Haut les mains!» On n'entendait plus que ce cri-là dans les écuries de Thomas Foggs, l'entraîneur, depuis que ce mauvais Trench y était entré. Ce Trench d'ailleurs était encore un cadeau du révérend Isaac Foggs, le frère aîné de Thomas, et celui-ci eût bien dû se méfier des envois fraternels. Il n'y avait pas quatre ans en effet que le révérend avait ainsi envoyé à son cadet de France une vingtaine d'actions pour une œuvre pieuse au Cambodge, et dix mois à peine qu'il venait de l'intéresser dans la fondation d'une nouvelle église en Australie… Mais qu'importe! rien ne pouvait altérer la vénération du pieux entraîneur pour le chef auguste de sa famille, un révérend, un saint.
Trench, qui ressemblait à un petit Sioux farouche et se donnait pour ancien cow-boy, était donc arrivé à Chantilly avec une lettre d'Isaac, et Thomas, malgré sa répugnance instinctive, l'avait embauché de suite. Or, Trench ne se trouvait pas dans l'écurie depuis une semaine, que déjà tous les lads affolés se boxaient toute la journée, lançaient le couteau contre toutes les portes, et commençaient pour la plupart à se servir assez proprement d'un lasso; en outre, il n'y en avait pas un qui ne fît des économies pour s'acheter à Christmas un revolver pareil à celui de Trench. Car ce dernier en possédait un, qu'il s'était bien gardé de montrer à M. Foggs, son patron, mais dont en secret il faisait merveille. A la moindre heure de liberté, les lads considéraient comme une rare faveur de s'aller promener avec Trench en forêt, afin de l'y voir casser si adroitement des branches avec son prestigieux revolver, et de l'entendre conter ses épouvantables histoires d'outre-mer, où des héros cruels finissaient toujours par triompher durement de leurs adversaires. Et toujours les premiers avaient crié aux seconds, avant le combat, ce fameux: «Hands up! Haut les mains!», c'est-à-dire: «Bas les armes! Rendez-vous!»
Et voilà pourquoi le «Hands up!» retentissait maintenant à tout propos dans l'écurie de Thomas Foggs. Exclamation menaçante et formalité de guerre, après laquelle naissaient les batailles. Trench reconnaissait et honorait le droit du plus fort.
«Hands up!» avait crié le petit Jack au petit Tod, avant de lui casser quatre dents à propos d'un balai. «Hands up!» avait ordonné un jaloux au pauvre Billy qui, dans un cirque forain, caressait le bras nu de la jongleuse: Billy eut le front fendu d'un coup de gourdin. «Hands up!» gronda enfin cette brute de Joë qui, sur un faux coup de dés, troua de son couteau la main du partenaire déloyal.
Thomas Foggs, furieux, supportait tous ces méfaits, sachant bien à qui s'en prendre pourtant, et qu'il fallût renvoyer Trench, mais ne l'osant à cause du chagrin et du scandale qu'il causerait au révérend Isaac. Car imagine-t-on le trouble du digne pasteur, s'il eût reçu cette lettre: «Mon cher frère, je vous renvoie votre protégé, qui fait régner dans toute ma maison un esprit de violence, de ruse et de meurtre…?»
Une fois pourtant, l'entraîneur sut se montrer inflexible envers ce Trench, qui avait eu vraiment l'audace de lui demander non seulement huit jours de congé, mais encore cent francs. «Vous me les retiendrez sur mes gages, avait-il dit.—Vous n'aurez ni congé, ni argent, répliqua Foggs. Et rentrez maintenant!»
Le soir de ce jour-là, Thomas Foggs faisait au cercle son poker coutumier. Quoique la demie après dix heures n'eût point encore sonné, tout Chantilly dormait. Il ne restait plus au cercle désert que nos joueurs et un garçon qui somnolait dans un coin de la salle. Le bar du rez-de-chaussée était clos, et n'eût été le bruit des jetons ou les vains monologues des joueurs, vous eussiez entendu le clair de lune qu'il faisait au dehors, sur la pelouse et la forêt prochaine.
Thomas Foggs déclara: «Allons, finissons. Il faut se lever demain matin.» Mais soudain: «Hands up!» crie une voix. Et l'on voit Trench qui, debout sur le seuil, le revolver au poing, tient en joue toute la table.
«—Haut les mains! fait-il. Si l'un de vous appelle ou baisse un bras sans que je lui commande, je tire. Alors, on me prend, mais je tue. Voilà, c'est compris. Maintenant, monsieur Foggs, mettez votre argent sur la table: non, pas la montre. Gardez les montres. Elles trahissent. L'argent seulement. Et allez dans le fumoir, là-bas, monsieur Foggs; allez, vous dis-je!»
M. Foggs, naturellement rouge de figure, était devenu fort pâle. Il ne tremblait du reste pas moins de peur que de colère, et sa petite main trapue jeta sur la table un billet de cent francs et trois louis d'or comme s'il eût pensé les lancer ainsi au visage de cet impudent misérable de Trench, lequel, sans s'arrêter à considérer ce geste de rage, sans sourire, sans crâner, en plein travail enfin et tout à son affaire, attendit que Foggs fût entré dans le fumoir, et s'adressant alors à son voisin de jeu:
«—A vous, monsieur. Veuillez mettre l'argent et rejoindre M. Foggs. C'est bien. A vous maintenant, monsieur… A vous… à vous… mettez l'argent…»
MM. les entraîneurs, muets d'émotion, se dépouillent sans hésiter—le pouvaient-ils?—et se retirent auprès de Foggs, ceux-ci serrant les poings, ceux-là courbant la tête, mais tous dans la crainte évidente que le damné revolver ne parte à la fin.
Quand ils se trouvent réunis dans le fumoir, Trench tourne son arme contre le garçon épouvanté et le conduit à son tour, le revolver aux yeux, vers la petite salle, où il enferme tous ses prisonniers à double tour. Puis il escamote tout ce qui se trouve sur la table, descend quatre à quatre, retrouve dehors son ami Joë qui, monté lui-même sur une des plus belles juments de Foggs, tient en main le fameux cheval Cérisoles et attend tranquillement.
«—Hop! Joë…» fait Trench en sautant en selle. Et tous deux, penchés en avant, volent comme deux grands oiseaux nocturnes sur la pelouse inondée de lune.
A ce moment, les prisonniers appelaient au secours et défonçaient la porte. Des têtes commençaient à se montrer par toutes les fenêtres. Chantilly s'éveillait. Mais il était trop tard: connaissant la forêt sente par sente, tenant bien leurs bêtes et fuyant vertigineusement vite, les deux malandrins filaient sur les allées d'entraînement, unies, hersées, couvertes cette nuit-là d'un sable lumineux, et droites à l'infini.
Arrivés à la voie ferrée: «Les chevaux claqueront», dit Joë. Son compagnon ne répond pas. Dans la mauvaise descente, sous le viaduc, Cérisoles bute et tombe. Comme Joë s'arrêtait: «Imbécile, tu manqueras le train si tu m'attends! Sauve-toi!…» fait Trench. Et déjà relevé, il repart au trot.
Bref, avant d'atteindre la station, les compères mettent pied à terre, débrident leurs montures et les chassent sous bois. Ils prirent le train à Orry-la-Ville, et nul ne les revit jamais.
On retrouva le lendemain, aux étangs, Cérisoles couronné et la jument claquée. Le baron Joseph, propriétaire des deux malheureuses bêtes, retira sa confiance à Thomas Foggs, et celui-ci, comprenant que son écurie entière avait dû se faire sournoisement complice de Trench, licencia tous ses gens. Alors, devant les boxes vides et la cour déserte, le pauvre homme sentit lourdement le poids de sa faute: mais dans son héroïque respect fraternel, il craignait sincèrement que les journaux n'apprissent le scandale au révérend Isaac, et il lui écrivit seulement qu'il s'était décidé à renvoyer Trench parce que celui-ci avait donné un galop de trop à Cérisoles.