LE VŒU ACCOMPLI
Nelly Carrère translation
I
En chemin de fer.
Donc, grâce à la civilisation, un chemin de fer relie Jaffa, port de mer, à Jérusalem, qui est sur la montagne. Le trajet est de trois heures et demie. Un train unique part de Jaffa, tous les jours, pour la Ville-Sainte, vers deux heures et demie de l’après-midi. Par une fâcheuse combinaison des horaires, les bateaux égyptiens, autrichiens, français ou russes, qui touchent les côtes de Syrie, arrivent à Jaffa le matin ; et le voyageur, poussé par la foi ou pressé par la curiosité, ne fait ordinairement qu’y débarquer, aller au Jérusalem-Hôtel, se laver les mains, déjeuner et repartir, la bouche brûlée par une tasse de café bue en hâte. Qui visite Jaffa ? Personne ou presque personne. Cependant, c’est une ville curieuse, battue par une mer toujours agitée, fouettée par les brises marines qui balayent, aux heures dangereuses du soir, les mauvaises humidités des crépuscules d’Orient ; c’est une ville intéressante, avec ses cent jardins, où les orangers d’or et les citrons jaunes brillent dans la verdure assombrie ; c’est une ville riche, car ses rues pittoresques se bordent peu à peu de jolies maisonnettes, bien bâties. Les femmes de Jaffa ont le teint très clair, contrairement aux autres femmes orientales ; elles portent un long manteau de mousseline blanche, tombant jusqu’aux pieds, serré au cou, et quelquefois un voile sur le visage ; les plus austères cachent leurs traits. Celles qui sont européanisées montrent des yeux châtain clair, allongés, doux, un peu fiers… Elles marchent lentement, par deux ou trois ensemble, silencieuses, enveloppées dans leurs draperies légères.
Mais comment noter tout cela, avec le départ prochain ? Celui qui veut observer un peu mieux Jaffa doit se décider à y passer un jour et une nuit, puisqu’il n’y a pas d’autre train à prendre. Bien peu le font : presque tous se laissent gagner par la fièvre des Anglais et quittent Jaffa au bout de deux heures. Ce petit voyage est cher : quinze francs. Il n’y a que deux classes. La première, avec ses bancs de bois à peine vernis, sans coussin, sans dossier, ressemble à nos troisièmes classes ; et la seconde n’a pas d’équivalent chez nous. Elles sont séparées par une simple porte vitrée : la communauté est donc largement assurée. On part généralement avec trois quarts d’heure de retard, car les Turcs perdent flegmatiquement la tête, pendant que les voyageurs crient et protestent dans toutes les langues. Il faut toujours ajouter un ou deux wagons, au milieu des cris, des scènes, des disputes et des injures. On part enfin !… Signe de croix ; lecture pieuse. Mais est-ce bien sûr ?
Il y a toujours quelques accrocs en chemin. A la station de Sejed, par exemple, nous n’avons pas trouvé d’eau pour la machine : quarante minutes d’arrêt. Nous repartons ; le conducteur essaie de rattraper le temps perdu en lançant sa locomotive à toute vapeur, épouvantant tous les voyageurs. Les wagons sont petits et mal construits ; la route monte continuellement, côtoie la colline, serrée d’un côté contre la paroi rocheuse, de l’autre dominant un torrent, un précipice, un ravin, et les courbes s’enroulent et se déroulent dans un entrelacement ininterrompu : le train ondoie sur les rails d’acier comme une barque sur la mer. Il est préférable de se recueillir, de ne pas regarder par la fenêtre et d’attendre les événements. Les stations intermédiaires, entre Jaffa et Jérusalem, sont au nombre de cinq : Lyddah, Ramleh, Sejed, Dei-Aboun et Battir.
Eh bien ! rien de plus odieux que ce chemin de fer !… La traversée sur mer a laissé lentement germer dans le cœur toutes les simples fleurs du sentiment ; l’arrivée à Jaffa n’a pas détruit l’émotion que donne l’approche de la Terre sacrée, et pendant qu’en soi naît cet état d’âme spécial, fait de crainte muette, de vague tendresse, d’évocation mystérieuse, le chemin de fer, brutalement, fauche toutes les belles fleurs de la piété religieuse, dessèche les pures sources de la poésie…
Le chemin de fer, comme toutes les choses nécessaires aux intérêts humains, comme toutes les choses pratiques et utiles, est vulgaire ; ailleurs, il a sa raison d’être et je ne penserais jamais à en dire du mal. Mais ici… Ici, on doit le maudire, au nom de toutes les choses tendres et douces qu’il démolit dans l’esprit du voyageur. Lire imprimé sur un sale carton vert le nom de celle que les psaumes célèbrent comme la lumineuse Sion et que tous les chrétiens du monde évoquent comme la cité de la Passion ; entrer dans une de ces cages de bois au milieu des bousculades, des coups de sifflet et des cris ; voyager en compagnie de Turcs riches ou pauvres, qui fument, somnolent, dorment, s’éveillent, ôtent leurs souliers, — quand ils en ont, — se prennent le pied dans la main et restent dans leur position favorite ; voyager avec ces pâles Hébreux, les cheveux bouclés aux tempes, sous des casquettes de fourrure, sales, puants, qui vous regardent en dessous avec leurs yeux curieux et moqueurs ; subir tous les ennuis mesquins du voyage, qui, ailleurs, sont insignifiants et ici semblent démesurés ; traverser ce coin de Palestine sans le voir, car le train danse la sarabande sur les rails d’acier et les Arabes font un tintamarre d’enfer dans les secondes classes… Ah ! comme elles penchent leurs têtes fanées les pauvres fleurs de la poésie… Vous passez en courant dans cette plaine de Saron, où les Philistins vainquirent les fils d’Israël et leur prirent l’Arche Sainte ; le train laisse derrière lui la vallée de Sorve, où Dalila séduisit Samson et l’envoya à Gaza, prisonnier aveugle, mais non vaincu ; vous devinez à peine la vallée des Géants, où David défit les Philistins ; plus avant, n’est-ce pas la tombe du vieux Siméon, qui tint dans ses bras le Divin Enfant et demanda humblement à Dieu de le rappeler à lui, ayant assez vécu pour voir le Sauveur ? N’est-ce pas, là-bas, le mont du Mauvais-Conseil, où les Pharisiens se réunirent avec Caïphe pour décider la mort du Christ ? Le train est trop rapide pour laisser rien deviner ; vous ne saisissez ni une ligne, ni une teinte, ni un trait saillant, et, les yeux fatigués et l’esprit las, vous retombez énervé sur votre banc de bois, vaincu par la vulgarité de ce chemin de fer.
Le train s’approche de Jérusalem et la tristesse devient mortelle. C’est donc sous cette forme hâtive, pressée, affairée, que l’on doit arriver dans la ville des patriarches et des prophètes, dans la ville de David et de Salomon ; dans la ville où Jésus a vécu, a souffert, est mort sur la Croix ? Et c’est ainsi que sans recueillement, sans dévotion, sans piété, Jérusalem va nous apparaître serrée dans sa ceinture de montagnes ? Ce n’est pas ainsi que la virent, pour la première fois, ceux qui, dans les siècles passés, s’approchèrent de ces pierres divines. Ce n’est pas ainsi que la virent les guerriers qui, avec Godefroy de Bouillon, pleurèrent, combattirent et moururent sous ces saintes murailles. Ce n’est pas ainsi que la virent ceux qui, jusqu’à ces dernières années, y venaient en voiture, à cheval ou à pied, lentement, tranquillement, s’abandonnant à l’émotion sacrée que donne le spectacle de ces tours crénelées, de ces vieilles portes, de ces clochers chrétiens, qui envoient au ciel la gaieté de leurs carillons, — ces pèlerins qui pouvaient s’agenouiller dans la poussière et toucher la terre de leur front…
Nous autres, pauvres misérables, nous arrivons dans un wagon, noirs de la fumée de la locomotive, étourdis par les cris des portefaix. Nous débarquons comme des voyageurs anonymes allant dans un pays quelconque, pour une cause inutile ou vaine. Est-ce que Sion est une ville d’affaires ou de plaisirs, où l’on ne se rend que pour des affaires ou des plaisirs ? Et notre âme ? Et nos émotions ? Et nos larmes ? Où nous agenouillerons-nous, nous autres ?
Ah ! cet abominable chemin de fer n’est pas pour nous autres ; il est fait pour les gens qui assignent au temps la valeur de l’argent, pour les gens toujours pressés qui vont partout en courant, même au Saint Sépulcre, qui veulent tout voir rapidement, même la maison de Marie de Nazareth ; — pour ces Anglais qu’étonneraient notre pâleur, nos pleurs, nos agenouillements. Malheureusement ce sont ceux qui viennent en plus grand nombre ici ; et les vallées profondes d’où l’on monte à Jérusalem sont déjà noyées dans les brumes charbonneuses des trains. La Palestine a besoin d’eux : elle en vit. Il fallait donc une ligne ferrée. On a dépensé beaucoup d’argent pour la construire. C’est utile. Fermons les yeux pour goûter toute l’amertume de notre désillusion. Selon une coutume pieuse, tous ceux qui se rendent dans la cité sainte, en voyant apparaître la tour de David, devraient entonner le magnifique psaume : … Je me suis réjoui de cette parole qui m’a été dite : « Nous irons dans la maison du Seigneur. Et nous avons élu notre demeure dans tes maisons, ô Jérusalem… » Mais comment murmurer un psaume dans un train, au milieu du tumulte de l’arrivée ? Nous prierons ce soir sur le Sépulcre.
Mais, cela ne nous est même pas permis. C’est le comble de la tristesse. Une antique habitude religieuse défend à un chrétien, qui entre à Jérusalem, de mettre le pied dans une maison, avant d’être allé adorer le tombeau divin. Hélas ! le train arrive tard, au crépuscule… Nous avons mis les pieds dans tes murs, ô Sion ; mais le soleil est couché, le soir tombe, l’église du Saint-Sépulcre est fermée à la nuit. Impossible de baiser le roc où Il fut déposé ; impossible de contenter notre désir de prières et de larmes. Il faut aller avec les Anglais de Cook, au New Grand Hôtel, se rhabiller, attendre la cloche de la table d’hôte, dîner avec un menu britannique, prendre du thé, comme si on était sur la Maloya, dans l’Engadine ou à Monaco, et dormir dix heures, — la première nuit, à Jérusalem…
II
Dans l’église.
Le centre de la Jérusalem chrétienne, le centre moderne, le centre absolument anglais, est une grande place populeuse, qui s’étend devant l’antique tour de David : là, se trouvent le New Grand Hôtel, les bureaux de Cook, les bureaux de Gaze and son, son rival ; quelques boutiques à l’européenne et un peu plus loin, sous la porte de Jaffa, une remise de voitures. De ce centre part la voie qui conduit à l’église du Saint-Sépulcre : une voie étroite, traversant un des bazars turcs de Jérusalem, c’est-à-dire une espèce de passage, bordé de boutiques obscures, où il est difficile de distinguer ce qu’on vend. La rue est encombrée de Turcs fumant leurs narghilehs, de chameaux couchés dans la boue, d’ânes chargés de grains, d’Arabes trafiquant des marchandises, leur éternelle cigarette aux lèvres ; de femmes européennes venant acheter des provisions et s’en retournant aussitôt… Après le bazar, la voie fait deux ou trois coudes et commence à descendre, à descendre, par de larges degrés. Et l’approche du Saint-Lieu se fait sentir clairement.
Dans les petites boutiques, maintenant, on aperçoit des cierges de toutes tailles, historiés d’or, d’argent, d’azur et de pourpre ; on voit des chapelets de tous genres, depuis ceux qui ressemblent à un bracelet d’enfant, jusqu’à ceux, énormes, qui se suspendent à la tête du lit ; depuis les rosaires modestes en verres colorés ou en noyaux de cerise, jusqu’aux rosaires luxueux en grains d’ambre ou de lapis-lazuli ; on vend encore de ces grossières images peintes sur fond d’or, d’un style ingénument byzantin, avec des visages pareils à ceux des premières madones de l’Hagia Sophia, à Constantinople, mais copiées avec des couleurs si criardes qu’elles paraissent éclairer le fond des magasins sombres. Toutes ces choses, à ce que m’assure le pâle vendeur d’objets sacrés, — je n’ai vu que des figures pâlies dans ces échoppes, — ont touché le saint Sépulcre, ont été bénies par le saint Sépulcre… En effet, à un tournant de la rue étroite, quelques degrés plus bas, on débouche sur la petite place du Saint-Sépulcre. Aussitôt, on est frappé par la belle façade de l’église, la seule ligne artistique du vieux monument. Elle est fermée par deux portes ogivales en granit, d’une coupe noble et large, surmontées de deux fenêtres également ogivales, très pures, toujours fermées, drapées d’herbes parasites, où se nichent des centaines d’oiseaux babillards. Sur la petite place, de pauvres marchands ambulants étendent à terre des tapis déchirés et exposent des petits objets de piété : images, médailles, chapelets, statuettes, photographies jaunies ; près d’eux, s’agite le vendeur de maïs cuit au four, et le vendeur d’eau fait tintinnabuler harmonieusement ses deux gobelets d’étain…
Une confusion excessive frappe l’œil de celui qui franchit le seuil sacré de l’église du Saint-Sépulcre : une confusion qui vient de l’agglomération et de la diversité des choses et des êtres. Avant tout, sous la grande entrée, à main gauche, se trouve la loge du gardien matériel de l’église : une plate-forme de bois, couverte de tapis et de coussins, où sont accroupis deux ou trois musulmans, car le sultan a conservé un droit de possession sur les Lieux-Saints, qu’il exerce avec beaucoup de douceur et de dignité ; mais, les gardiens sont turcs, eux !… Étendus sur leurs coussins, habillés de longues robes de soie à raies jaunes et rouges, déchaussés, le turban tourné deux fois autour du fez, ils prennent le café dans des tasses minuscules, fument la cigarette ou le narghileh, échangent de rares paroles entre eux, tournent entre leurs doigts les boules d’ambre d’un comboloi, le rosaire musulman, et ne daignent pas regarder ceux qui passent.
Dès l’entrée du temple, on se trouve devant la Pierre de l’Onction, sur laquelle le corps du Seigneur fut lavé et parfumé de myrrhe et de nard. La foule s’avance lentement : les uns se prosternent devant la pierre ; d’autres s’y étendent, les bras en croix ; d’autres la frappent de leur front ; d’autres la baisent frénétiquement ; d’autres la contemplent en silence : de cette première rencontre mystique, les formes de l’adoration religieuse se manifestent clairement, avec toute une gamme d’expressions personnelles et variées. Sur cette pierre sacrée, devant laquelle s’agenouillent les fidèles, les Églises chrétiennes commencent leur lutte éternelle : des huit lampes qui brûlent au-dessus du rocher, suspendues à une grosse chaîne d’argent reliée à deux candélabres latéraux, trois sont au culte latin, trois au culte schismatique grec, une au culte arménien et une au culte copte. Toutes ces Églises appartiennent à Jésus et sont marquées du signe de sa Rédemption, — toutes veulent avoir une place où il a vécu, pâti, agonisé…
Anxieusement, le regard parcourt le vaste monument pour en saisir la ligne générale et se la fixer dans la mémoire. L’église du Saint-Sépulcre a toutes les formes architectoniques mêlées ensemble. Son corps central est rond à l’endroit où s’élève l’édicule qui renferme le saint Tombeau, et est entouré d’une colonnade circulaire, ainsi que d’un large corridor sombre ; mais, elle s’allonge en ovale dans la partie de l’abside où, sur une plate-forme élevée à trois mètres du sol, s’ouvre la chapelle grecque schismatique ; elle est rectangulaire du côté de la chapelle de Sainte-Marie-Madeleine, qui dépend du culte latin, et elle forme un grand trapèze à la place où les Arméniens chrétiens, les fils de saint Jacques, ont leur domination ecclésiastique. De toutes parts, des coins les plus obscurs, surgissent des chapelles, des sanctuaires, des autels, qui montent au premier étage ou descendent sous terre, formant une masse confuse et irrégulière, dans laquelle l’œil se perd. Il y a même un passage découvert, reliant les deux extrémités du saint Temple, où la pluie tombe en toute liberté.
Puis, au milieu de ces édifices de tous les temps, de tous les pays, de tous les styles, détruits et reconstruits cent fois, s’élève le conflit des diverses religions chrétiennes, qui se pressent, se poussent, s’étouffent, se serrent les unes contre les autres… Ainsi, près du portique qui domine la tombe, vous trouvez des groupes de femmes, drapées de bleu, misérables, sales et taciturnes, assises par terre, tenant des enfants à leur cou : ce sont des Coptes qui passent des journées à l’église, regardant la foule de leurs beaux yeux sauvages. Cependant, un chant nasal arrive jusqu’à vos oreilles : sur l’abside, dans une haute galerie d’or et de pierres précieuses, les Grecs schismatiques célèbrent leurs cérémonies somptueuses. Tournez-vous vers la chapelle souterraine où sainte Hélène revit la Croix, et tout à coup, d’une petite porte qui s’entr’ouvre, apparaît un prêtre étrange, avec un grand capuchon de soie noire abattu sur les yeux, une longue barbe tombant jusqu’à la ceinture : c’est un prêtre arménien ; il tient l’aspersoir, et l’eau sacrée qui tombe sur vos mains et sur vos vêtements est parfumée de rose… Et vous, qui êtes habitué à la simplicité du culte latin, dans vos pays de mœurs simples, vous sentez augmenter le désordre de votre pensée, l’effarement de votre esprit…
Cette église informe et cependant majestueuse dans ses multiples architectures, insaisissable dans son aspect général, complexe et compliquée dans ses manifestations mystiques, ondoyantes et incertaines, a encore des caractères divers : ici, elle est propre, luisante, presque claire ; là, elle est mal tenue, presque sale ; ailleurs, elle est riche, brillante et somptueuse ; plus loin, elle est pauvre et rustique ; là-bas, elle est ornée à l’européenne, et à côté elle est décorée à l’orientale. Selon la patrie, la nation, la condition, les coutumes de ceux qui possèdent un lambeau du Saint-Sépulcre, selon leur dévotion ou leur fanatisme, ils en font un salon, une chapelle, une place… Parfois, comme ornements, des fleurs artificielles ; parfois, de lourdes lampes d’argent éternellement allumées ; parfois encore, de simples globes de cristal teinté abritant une lueur vacillante ; ou bien, de ces boules de métal brillant, suspendues à des cordes, où le visage se reflète déformé, comme dans nos jardins bourgeois ; puis, des noix de coco blanches, attachées avec des rosettes de rubans rouges et de perles blanches ; puis, des petites lampes de porcelaine blanche éclairées par une flamme tremblante… Bref, tout ce qu’on peut rêver de plus invraisemblable en l’honneur du Sépulcre, en hommage à Jésus, à la gloire du Seigneur. Et toujours, et partout, vous retrouvez répétée l’histoire des lampes de l’entrée : trois sont latines, trois sont grecques, une arménienne et une copte ; et vous la retrouvez dans les candélabres, dont les branches sont divisées proportionnellement entre les quatre Églises chrétiennes ; et vous la retrouvez dans le nombre des messes dites sur les autels communs aux quatre cultes. Enfin, quand la première heure de flânerie religieuse est passée, vous cherchez vainement en vous-même la vision unique, l’idée unique, la pensée unique ; vous essayez inutilement de fixer votre âme effarée, dans cette église où l’humanité chrétienne affirme tumultueusement ses divers droits mystiques et spirituels !
Le saint Sépulcre est une autre chose…
III
Cette Tombe.
Une nuée de petits oiseaux, toute vibrante de gazouillements, voltige continuellement autour de la façade de la vieille église où se trouve le saint Sépulcre : c’est un continuel battement d’ailes contre les deux grandes fenêtres ogivales, contre l’arc de la porte ; et les chants joyeux pris et repris, interrompus et recommencés, sont plus allègres à l’aube, tandis qu’au crépuscule ils deviennent plus faibles. Souvent un oiseau plus curieux et plus impertinent pénètre dans le temple, sautille çà et là, volette à droite et à gauche, en poussant de petits cris ; puis, après avoir un peu flâné, s’être posé sur ses fines pattes, avoir agité sa jolie tête aux yeux brillants, il reprend le chemin de la porte, ouvre ses ailes et s’enfuit dehors, emplissant l’air libre de ses accents triomphants. Les personnes qui prient, rêvent ou pensent derrière les pilastres qui soutiennent la voûte du chœur, dans les chapelles éclairées par les lampes votives, sur les degrés de l’escalier qui conduit à l’église du Golgotha, dans l’ombre sainte de la Tombe, entendent ce ramage lointain et persistant ; il se mêle, pendant les heures des rites sacrés, aux chants mystiques que les Latins, Grecs, Arméniens et Coptes élèvent au souvenir du Rédempteur ; et la voix aiguë de la gent emplumée s’unit à la voix grave de l’orgue, sur lequel les Pères franciscains célèbrent les louanges de la tendre mère de Jésus. Toujours résonne le trille perlé des petits oiseaux, fidèles aux pierres grises du vieux monument, où ils ont fait leurs nids ; et ils vivent là, comme dans la plus riante campagne, saluant le soleil à son lever, qui dore le clocher moussu ; saluant le soleil à son coucher, qui incendie le ciel assombri et disparaît à l’horizon, vers la mer. Dans la nuit, quand le temple est clos et que le silence règne sur Jérusalem, les petits oiseaux dorment la tête sous l’aile, blottis sur les corniches et sur les frises, comme sur une branche d’arbre en fleurs.
L’édicule du saint Sépulcre est complètement isolé du reste de l’église ; il a été construit sur la roche vive qui formait les tombes de Joseph d’Arimathie, dans lesquelles Jésus fut enseveli : le Sépulcre a été revêtu de marbres précieux par la mère de l’empereur Constantin, qui mérita le surnom d’Helena Magna. L’édicule saint forme une chapelle allongée, carrée du côté de l’orient, pentagonale du côté de l’occident ; l’intérieur est fait de deux petites pièces communiquant entre elles par une ouverture basse et étroite, sous laquelle on ne peut passer que plié en deux.
La première, en entrant, s’appelle la chambre de l’Ange. Vous vous souvenez de cette histoire pleine de grâce et de lumière, contée par le plus poétique et le plus éloquent des évangélistes, par saint Jean, que Jésus aima et préféra aux autres ? Il vous dit que Marie de Magdala, deux jours après la mort, vint au Sépulcre, mais trouva la pierre soulevée et la tombe vide : elle se mit à pleurer, désespérée, parce que le corps du Seigneur n’était plus là et qu’elle ignorait où on l’avait emporté et caché. Et une figure céleste, de blanc vêtue, avec des ailes argentées, apparut en lui disant : Ne le cherchez pas, il est ressuscité… La chambre de l’Ange a vu cette scène surprenante et a entendu ces paroles. Au milieu, posé sur un piédestal et enserré dans un cadre de marbre, usé par les baisers, il y a un morceau de la pierre tombale que Madeleine et les saintes femmes trouvèrent renversée : elle était très lourde et très grande, assurent les évangélistes. Cette cellule, qui est le vestibule de la sainte Tombe, est obscure, à peine éclairée par les quinze lampes d’argent appartenant, comme toujours, aux quatre religions chrétiennes. Toutes les hypogées hébraïques avaient un vestibule de ce genre, et celui où le pieux Joseph d’Arimathie, le disciple secret du Christ, voulut déposer le corps du martyr, ressemblait à tous les autres. Il était encore neuf, et le bon Joseph l’avait fait construire depuis peu pour lui et les siens, dans un de ses jardins hors de Jérusalem, près de la montagne du Golgotha. Un peu plus loin sous terre, dans un coin de l’église, il y a d’autres tombes de la famille de Joseph ; le Sépulcre fut détaché de celles-ci par sainte Hélène : la topographie ne peut être plus simple, plus évidente, plus précise.
Le saint Sépulcre est dans la seconde pièce. La porte n’est qu’une ouverture arquée très basse et très étroite, taillée dans la roche vive. Cette cellule est plus petite que la première : elle mesure deux mètres carrés à peine. Elle a été entièrement revêtue de marbre, car les pèlerins et les touristes anglais emportaient avec eux des petits morceaux de la pierre et la détruisaient lentement ; mais, entre les dalles de marbre, on aperçoit la roche d’autrefois… Le tombeau, en forme de sarcophage, est collé contre la paroi et creusé dans le roc même : le Seigneur y fut déposé avec la tête vers l’orient et les pieds vers l’occident. On dit que souvent, dans les derniers jours de sa vie, et qu’ensuite agonisant sur la Croix, Jésus tourna son visage du côté du couchant, comme s’il voulait repousser loin de lui ceux qui l’avaient injurié et crucifié, paraissant attendre des pays occidentaux l’exaltation et la gloire de sa foi.
Le saint Sépulcre est peu élevé du sol : une personne agenouillée peut le baiser et l’adorer. Un Père veille toujours auprès de lui. En dehors de ce pieux gardien, deux personnes peuvent à grand’peine tenir dans cette étroite cellule. La foule stationne pendant des heures dans l’église, attendant de pouvoir entrer dans la chambre de l’Ange, puis dans celle où reposa Jésus : chaque fois qu’un fidèle en sort à reculons, pour ne pas commettre l’irrévérence de tourner le dos, il est remplacé par un autre fidèle… Sur cette tombe brûlent, jour et nuit, quarante-quatre magnifiques lampes d’argent, suspendues à la voûte : les treize premières sont aux catholiques latins, — c’est-à-dire aux franciscains de Terre Sainte ; treize sont aux Grecs non unis ; treize, aux Arméniens chrétiens, et quatre aux Coptes — toujours le même compte. Au-dessus du cénotaphe, est attaché un tableau sombre et indistinct qui représente une résurrection ; de chaque côté du mausolée, deux petits rebords de marbre sont fixés dans la muraille et permettent aux Pères franciscains d’y poser un autel portatif sur lequel, chaque matin, ils célèbrent la messe.
La petite pièce est claire, car au début du siècle passé les Grecs ont percé la voûte de l’édicule, tout noirci par la fumée des lampes. La roche dont est faite le Sépulcre est blanchâtre, veinée de rouge : on l’appelle en arabe melezi, c’est-à-dire pierre sainte. On revêtit le sarcophage de marbre dès le treizième siècle, mais les murs furent recouverts beaucoup plus tard, et depuis on n’y a plus touché. Le tombeau n’a été ouvert que deux fois : le Révérend Père Mauro, gardien des Saints-Lieux, autorisé par le pape Jules II et par Kansou-el-Gauro, sultan d’Égypte, eut en 1501 la fortune de pouvoir soulever la pierre sacrée : il trouva, entre autres objets, une tablette de marbre gravé et fit refermer le monument. Quatre ans plus tard, le Père Boniface, gardien des Saints-Lieux, fouilla de nouveau le mausolée ; il y découvrit un morceau de la vraie Croix enveloppé dans un chiffon d’étoffe ; mais, au contact de l’air et de la lumière, tout retomba en poussière, sauf quelques fils d’or qui formaient la trame du tissu. Il y avait encore un parchemin, avec une inscription, mais si effacée qu’on pouvait seulement lire ces mots : Helena Magna. Puis, le 27 août 1555, il fut refermé et jamais ne fut plus touché.
Le bord de la sépulture est usé par les lèvres des pèlerins de tous les temps et de tous les pays, mais le marbre résiste encore. Dans la chambre sacrée, on peut entrer depuis l’aube jusqu’à midi ; ensuite, l’église se clôt jusqu’à deux heures et se rouvre jusqu’au coucher du soleil. Les messes latines dites sur le lit funèbre de Jésus sont au nombre de trois par jour : deux messes basses et une chantée. Ceux qui le désirent peuvent se faire enfermer une nuit entière dans l’église du Saint-Sépulcre et veiller, seuls près de la Tombe. Les pères franciscains, même, ont dans leur chapelle de Sainte-Marie-Madeleine une petite pièce où peut attendre, en se reposant, l’âme pieuse qui, plus tard, restera toute la nuit seule avec sa conscience, seule avec son Seigneur, devant la pierre la plus auguste du monde.
IV
En adoration.
Dans le vestibule qui précède la chambre funèbre du Seigneur, dans l’ombre profonde où blanchoie la roche contre laquelle s’est appuyé le divin messager, se tiennent ceux qui sont venus adorer la sépulture de Jésus. Ils attendent leur tour pour passer sous la porte basse et s’agenouiller devant le mausolée sacré. Les uns baisent la pierre de l’Ange, en récitant quelques oraisons ; les autres s’appuient contre le mur : le silence n’est rompu que par le bruit des chapelets remués, par un soupir douloureux, par un gémissement étouffé… Peu à peu, des ombres de femmes ou d’hommes sortent du Sépulcre et disparaissent rapidement, remplacées par d’autres ombres incertaines, qui se glissent, pliées en deux, dans la cellule voisine, tandis que de nouvelles ombres flottantes, anxieuses et lasses, arrivent dans l’édicule : des ombres inconnues, des ombres misérables, dont l’unique désir est de se prosterner devant la Tombe où fut déposé le Martyr sublime. Cette foule de spectres est muette, silencieuse, taciturne ; elle ne regarde rien, absorbée dans le recueillement et dans la prière, abîmée dans la tristesse et dans la douleur. Les lignes, les couleurs, les formes disparaissent dans l’obscurité de cette première pièce, où déjà la pensée du fidèle s’immerge en des profondeurs incalculables, où déjà l’âme sent les affres de l’approche suprême : et chacun est renfermé en soi-même, loin de la vie extérieure, emporté à travers le temps et l’espace, dans un frisson d’attente…
Une grande lumière descend du toit ouvert de la petite cellule où fut déposé, enveloppé dans son linceul, le corps du Seigneur, que la pauvre mère et les saintes femmes avaient arrosé de leurs larmes et essuyé de leurs cheveux. On y voit très clair.
Aussi, les visiteurs qui défilent, sans interruption, sous l’entrée basse et viennent se prosterner devant le sarcophage, montrent leur âge, leur condition, leurs vêtements, leur manière d’être, leurs attitudes de piété ou de douleur — on devine presque leurs prières.
Prier, est-ce possible ?
Celui-ci qui entre courbé et se relève comme ébloui par la clarté blanche, tâtonnant, les mains en avant, cherchant la tombe, et qui s’écroule devant elle, dans un oubli de toute formule, dans un abandon absolu, sans parole et sans idée, ne peut prier. Cet autre qui est venu de loin, qui a dominé mille difficultés pour arriver jusqu’à lui, qui a souffert de la misère et des privations, ne peut formuler une parole : le front appuyé sur le marbre sacré, les lèvres serrées, immobile, il n’a pas la force de baiser la pierre ; pas un geste, pas un mouvement, — un abattement profond, comme si tous les ressorts de son être étaient brisés.
Quelques-uns pleurent. Dès qu’ils sont tombés à genoux, leur cœur paraît se briser ; ils éclatent en sanglots bruyants, se frappent la tête contre la roche, l’arrosent de larmes brûlantes, l’embrassent avidement, s’y accrochent comme un naufragé à la planche de salut… Mais pas un mot, pas une demande, pas une promesse, pas un serment, pas même ce murmure d’oraisons, qui berce la mélancolie des fidèles devant l’autel : seulement des sanglots convulsifs et un affaissement qui ressemble à la mort.
Et c’est le pèlerin latin, venant de France, d’Italie, d’Espagne ou des Républiques sud-américaines, dont la mystérieuse douleur a les éclats les plus violents ; c’est lui qui touche le saint Sépulcre des mains, des lèvres, du front, sans pouvoir arrêter le ruisseau amer qui coule de ses yeux ; c’est lui qui voudrait se fondre dans une mer de larmes, pour y trouver la purification et la mort.
Vous reconnaissez le pèlerin russe, le plus pauvre, le plus humble, le plus dévot, le plus taciturne et le plus exalté de tous, à ses signes de croix répétés, à son grand corps effondré dans une adoration ingénue, à sa tête baissée sur laquelle s’abattent les ondes de ses blonds cheveux frisés, à ses paupières rougies par des pleurs silencieux, à ses doigts tremblants qui serrent un vieux bonnet de fourrure, à la pâleur de son visage où éclate une folle ardeur religieuse. Vous reconnaissez à sa figure hâlée, coupée de rides fortes et dures, à sa soutane usée, à son expression d’extrême lassitude, à sa longue prostration mystique, le pauvre prêtre maltais, qui est venu de son île dans les troisièmes classes des bateaux, en mendiant et en disant des messes dans tous les ports de la côte. Vous reconnaissez à ses regards extasiés la pèlerine polonaise, qui marche depuis des mois, traversant à pied toute la Syrie, ayant vécu grâce à la pitié des hospices, des refuges ou des passants, baisant la main de tout le monde, ne parlant que le patois de son pays, malade, épuisée, à bout de forces, mais brûlée par un feu inextinguible, et s’évanouissant de joie à la vue du Tombeau sacré. Vous reconnaissez le paysan grec à ses mains crevassées, qui ont tant travaillé la terre qu’elles en ont pris la couleur brunie, qui ont tant touché les arbres qu’elles en ont pris l’aspect rude et noueux ; ces humbles mains frémissent en effleurant la pierre blanche ; ces humbles mains tiennent la besace et le bourdon, comme les antiques pèlerins… Et ces fidèles, aux haillons misérables et à l’âme somptueuse, ces chrétiens venus de loin, venus de partout, apportent dans leur adoration le caractère particulier de leur pays, de leur race, de leur tempérament, de leur âme ; mais tous, en approchant le saint Sépulcre, ont comme un manquement de leur être, comme une faiblesse morale et physique, comme une défaillance devant le but atteint : la réalisation de leur désir, leur extrême fatigue, l’émotion suprême, le souvenir des souffrances passées, tout cela les accable d’un seul coup, comme si vraiment ils allaient mourir. Il y en a qui, devant la pierre sacrée, expirent de saisissement et de lassitude…
L’adoration du saint Sépulcre est perpétuelle : le jour, à toutes les heures où le temple est ouvert ; la nuit, dans les couvents dont les grilles donnent sur l’église. Le jour, aux étrangers se mêlent ceux qui demeurent à Jérusalem ou ceux qui viennent des environs. Tous veulent prier, au moins une fois, au pied du lit funèbre de Jésus. Voilà la femme hiérosolomitaine, enveloppée de la tête aux pieds de son grand manteau de mousseline blanche : elle soulève son petit voile et montre un visage brun, aux lignes irrégulières, un peu tourmentées, des yeux magnifiques, d’un noir trouble ; elle s’incline et pose ses lèvres sur le marbre avec beaucoup de noblesse. Voilà le paysan de Béthanie, drapé dans la longue tunique de toile et dans le burnous noir et blanc, la tête ceinte du turban en poil de chameau des bédouins : il se signe deux ou trois fois, très vite, et frappe son front contre le marbre, dans un brusque élan de dévotion. Voici encore la Bethlémitaine, habillée de laine bleue brodée de rouge, avec le fichu blanc ramagé de jaune et de rouge, enveloppant curieusement son fier visage d’un dessin classique, aux traits purs : elle s’agenouille dans une pose pleine de dignité, pendant que la paysanne d’Aïn-Karem, de Saint-Jean-des-Montagnes, une descendante du Précurseur, petite, menue, brune, gracieuse, avec des mains et des pieds minuscules, vêtue d’azur sombre, tire sur son front son châle de toile blanche, fin comme de la soie, pour cacher le triple fil de pièces d’or et d’argent qui serre ses cheveux ; elle tient son enfant sur son épaule, et la mère et le fils baisent le Sépulcre. La dévote de la colonie russe résidant à Jérusalem paraît, toute en noir, un mouchoir blanc autour du cou, un autre mouchoir sur la tête, espèce de religieuse sans couvent, du rite schismatique, faisant de grands signes de croix, embrassant le sol, à chaque génuflexion.
C’est une procession d’hommes en turbans, en fez, en casquettes, en chapeaux, vêtus à l’arabe, à la turque, à l’égyptienne, à l’européenne, riches, pauvres, mendiants, loqueteux, miséreux ; ces derniers, parfois si sales qu’ils font horreur et pitié, venant, eux aussi, devant le Sépulcre courber le front et plier le genou ; tous les religieux, depuis les doux franciscains jusqu’aux dominicains blancs, depuis les prêtres grecs en cylindres noirs jusqu’aux prêtres arméniens encapuchonnés de soie sombre, depuis les missionnaires latins jusqu’aux sœurs de Saint-Joseph, tous accourent à l’aube, à midi, au soir, pour saluer le Tombeau du Sauveur. Races blanches, races brunes, races noires, Arabes, Européens, nègres, Abyssins, Syriaques, Grecs, personne ne passe devant la grande porte ogivale, sans être mystérieusement attiré dans l’église par cette pierre…
Au milieu de ces allées et venues, roule un flot incessant de bambins, de mioches, de gamins, de garçons et de filles, toute une marmaille appartenant aux nations qui campent à Jérusalem, et attirés, eux aussi, par la roche sainte : surtout aux heures où finissent les écoles, des bandes entières arrivent doucement, en silence, sur la pointe des pieds, se cachent parmi les grandes personnes, se coulent, se glissent et se trouvent dans l’édicule sans qu’on s’en aperçoive… Tous les enfants de Sion viennent, chaque jour, dans un puéril et tendre pèlerinage, adorer ingénument la pierre qui recouvrit le protecteur des innocents, le doux Jésus… Je me souviens d’en avoir rencontré un tout petit, un jour : il était très brun, maigre, délicat, et n’avait qu’une chemise jaune et rouge, serrée à la taille par un ruban ; ses pieds mignons étaient nus, et il riait. Il n’était pas assez grand pour baiser la roche sacrée. Il sautait pour essayer de l’atteindre, et chaque fois, retombait assis, par terre. Alors, je le pris dans mes bras, et lui, tout heureux, s’étendit presque sur le Sépulcre, le baisa vivement, avec une quantité de légers baisers sonores. « Yalla ! Yalla ! va-t’en ! va-t’en ! » lui cria le prêtre arménien qui veillait dans la cellule ; mais, il souriait, lui aussi… Et pendant que le tout petit se sauvait, sans faire de bruit, sur ses mignons pieds nus, le religieux le bénit, et d’un coup d’aspersoir lui envoya un peu d’eau de rose…
V
Dans la nuit.
Le soleil monte et décline : les visiteurs du Sépulcre diminuent peu à peu. La journée orientale, qui commence à l’aube, n’atteint pas la fin du crépuscule et s’achève plus tôt. Vers quatre heures de l’après-midi, les bazars se vident : les chameaux, débarrassés de leur fardeau, s’en retournent vers Bethléem, vers Saint-Jean-des-Montagnes, vers Siloé ou vers Béthanie ; la population rurale de Jérusalem regagne ses foyers lointains. Hommes, femmes, enfants, disparaissent dans les chemins poudreux pour revenir le lendemain, pour revenir chaque jour, et tous, avant de se retirer, s’agenouillent devant la tombe de Jésus. Les dames de la ville rentrent dans leurs maisons, enveloppées d’une nuée de mousseline blanche, que retient sous le menton une main brune annelée d’argent, dont le poignet est cerclé de ces bracelets de verre bleu, fabriqués à Hébron, le pays d’Abraham ; elles aussi ont été saluer le Sépulcre… Les mendiants chrétiens qui habitent des cabanes de bois, sous le mont des Oliviers ; des loqueteux déchirés, sales, repoussants, sans âge et sans physionomie, quittent l’église sainte, serrant contre eux l’écuelle de bois qui renferme les aumônes de la journée, roulant dans leurs doigts raidis l’humble cigarette, sans laquelle le plus pauvre et le plus misérable des Orientaux ne saurait vivre. Les pèlerins religieux, revenant de quelques tournées à la vallée de Josaphat, aux tombeaux des Rois, aux vasques de Salomon, se hâtent vers les couvents latins, grecs, arméniens ou russes, dont les portes ferment au coucher du soleil ; les plus riches, ceux qui logent dans les deux ou trois hôtels anglais de Jérusalem, vont baiser le marbre sacré avant la tombée du jour. La grande église est de plus en plus solitaire et silencieuse. Dans la partie de la rotonde appartenant aux Coptes, il y a encore, accroupie à terre, une femme dont on ne voit pas le visage, immobile, absorbée dans sa prière ; puis, elle se lève et s’en va. Sur la petite place les marchands de chapelets, de scapulaires, de croix et de médailles d’argent faux, serrent dans leurs besaces leurs pacotilles et s’éclipsent ; le vendeur d’eau et le vendeur de gâteaux partent avec eux. Personne ne descend plus les degrés de la rue qui relie le centre de la ville au Saint-Sépulcre ; personne ne paraît plus sous la petite porte qui appartient aux Templiers et qui réunit l’autre partie de Sion à l’Église des églises. Le chant des oiselets s’alanguit. Le soleil n’est plus. Un bruit sourd monte sous les voûtes : les portes du temple sont barricadées jusqu’au lendemain. Celui qui veut passer la nuit à veiller près de la Tombe, est maintenant seul avec le Seigneur.
On dirait que la nuit monte de bas en haut, mettant d’abord de l’ombre autour des colonnes de la rotonde, puis aux galeries inférieures, puis aux voûtes et aux arceaux, derrière les pilastres, dans les chapelles, dans les profondeurs étranges de cette singulière architecture, et l’obscurité devient ténèbre. Çà et là, quelques points lumineux… Là-haut, derrière l’abside, se dresse la seconde église, celle du Calvaire, reliée à celle du Sépulcre par deux raides escaliers de marbre : une petite lampe brûle sur le Golgotha à la place où fut érigée la Croix. Quelques lumières scintillent dans les chapelles du Sauveur et de Sainte-Marie-Madeleine ; les chapelles souterraines, taillées dans le roc, où se trouvent les tombes de Joseph d’Arimathie et de sa famille, ont l’air de bouches noires, ouvertes sur l’abîme, prêtes à vous engloutir. Et l’on se sent en proie à une émotion inconnue. Toutes les facultés physiques sont paralysées ; tous les sens sont hallucinés ; l’âme est inquiète. On reste debout, près de l’édicule sacré, n’osant y entrer, n’osant bouger, n’osant faire un pas dans l’église assombrie.
Les proportions du temple s’agrandissent, deviennent énormes, se brouillent, se troublent, se mêlent : quelquefois, un souffle fait vaciller la flamme des lampes, et il semble qu’un fantôme les frôle d’un coup d’aile. On entend des pas légers effleurer le sol. Qui donc soupire ? Qui donc passe là-bas, en blanc ?… L’église est déserte et cependant habitée : dans le silence se meuvent des êtres et bruissent des sons mystérieux ; l’œil ne distingue rien, mais l’esprit crée des spectres douloureux et courroucés, sortis de leurs fosses lointaines pour se grouper autour de la Tombe des tombes ; l’oreille n’entend rien de précis, mais l’imagination perçoit des murmures indiscrets, croit reconnaître les voix attristées et grondeuses de ceux que nous aimions et qui partirent les premiers… Dans les brunes ondes nocturnes qui enveloppent l’édifice, s’agite tout un monde de figures impalpables, de visages livides, de mains décharnées, se levant pour bénir ou pour donner l’éternel adieu — tout un monde de tristesse et d’épouvante, d’où montent des paroles amères, des sanglots étouffés, des cris sourds d’agonie…
L’Ame, folle d’épouvante, dans un élan désespéré, pénètre, tremblante, dans la chambre funèbre et se serre contre la Tombe — pierre de salut, pierre d’amour… Et les lèvres convulsées se posent sur le marbre, répétant la grande question, celle qui, dans les heures sombres, jaillit des cœurs angoissés : « Puisque la nuit est épaisse, puisque nous sommes seuls, ô Seigneur, puisque tu vois mes pensées et mon émoi, puisque je me prosterne devant ta Tombe et que je veux passer la nuit en ta présence, dis-moi, dis-moi, quelle est la Vérité et la Lumière, ô Seigneur ?… »
L’Ame attend… Les folles terreurs de l’esprit s’apaisent dans la vive clarté des quarante-neuf lampes qui brûlent éternellement au-dessus du saint Sépulcre, et la conscience agitée reprend une sérénité nouvelle. En vérité, tout ce que l’Ame peut avoir de faux, de frivole, de mesquin ou d’étroit, s’écroule brusquement, comme un grand mur qui empêchait de respirer l’air pur, qui empêchait de voir le ciel bleu… Les misérables calculs humains, les désirs trompeurs, les envies cupides et basses, toutes les hypocrisies, tous les mensonges, toutes les vanités disparaissent en cette nuit suprême… Le lien est brisé, qui attachait l’Ame aux joies de l’instinct et aux plaisirs des sens. L’Ame est libre… Jésus veut que ceux qui viennent à lui soient détachés de tout ce qu’il y a d’impur et de mortel dans la vie, et ses ordres sont obéis. Puissent les hommes fiers et vains de leur fortune, les femmes fières et vaines de leur beauté, puissent-ils, tous et toutes, venir passer une nuit dans cette église où est Votre sépulcre, ô Maître, près de ce lit funèbre où Vous avez dormi le sommeil de la Mort : leur superbe et leur orgueil tomberont durant ces longues heures nocturnes, seuls avec Vous, qui portiez une âme divine et qui étiez le plus humble des hommes. C’est dans cette solitude profonde, près de cette pierre qui recouvrit Votre corps martyrisé, que devraient courber la tête tous les égoïstes, tous les inutiles, tous les indifférents, tous ceux qui existent seulement pour leur propre bien-être, sans se demander la raison de la vie et qui dispersent vainement les plus nobles forces intellectuelles ; ils devraient s’humilier ici, devant Vous qui aimiez l’Idéal, qui saviez l’aimer, qui saviez le faire aimer, et qui êtes mort pour faire vivre cet Idéal, dans les siècles des siècles.
L’Ame pense, écoute, se souvient… Combien de paroles inoubliables a-t-Il dit pendant sa vie ! Cependant, il en prononça une plus vibrante, plus mystérieuse, plus grande que les autres : Tu te préoccupes de beaucoup de choses, Marthe, et une seule est nécessaire… Une seule. Alors, il n’est pas utile que nos désirs s’accomplissent, que nos rêves se réalisent, que nos amours soient heureuses ou que nos haines soient efficaces ?… Non, une seule chose est nécessaire, et c’est Celui qui a reposé deux jours sous ce roc qui l’a assuré. Alors, la douceur des affections familiales, la solidité des amitiés, le respect et la confiance de tous, ne sont donc rien ? Alors, il ne faut ni pleurer ni gémir, si nos peines ne sont point compensées et si nos sentiments sont méconnus ? Alors, il ne faut pas se désoler si notre faiblesse nous empêche d’effectuer nos projets, nos songes, nos chimères ? Et si nous restons en chemin, inertes et inanimés, sans pouvoir aller plus avant, sans volonté et sans espérance, alors, il ne faut pas nous désespérer et nous devons chercher en nous-même — seulement en nous-même — la suprême consolation ?… Une seule chose est nécessaire : la vie de l’esprit.
L’Ame devine et comprend… Jésus veut que tous, par lui, vivent de la grande vie de l’esprit. Combien étaient dolents, oppressés, malades, malheureux ; combien étaient faibles, épuisés, las, les femmes, les vieillards, les enfants, les infirmes, et tous ont connu, par lui, les consolations intérieures qui soulagent et qui purifient ; combien subissaient le poids des douleurs, les abattements de la misère, les tristesses des abandons, et tous ont appris, par lui, qu’on porte en soi, en sa propre conscience, la source de tous les réconforts. La vie de l’esprit, qui prit en Jésus une forme divine et se manifesta par l’oubli de tous les calculs humains, par le pardon des offenses, par la pitié envers les pécheurs repentants, par l’amour pour ceux qui souffrent ; cette vie sublime, il en fit don à ceux qui crurent en Lui — et à ceux qui y croiront dans la suite des temps. La vie de l’esprit peut être simple et humble, grande et forte ; elle peut conduire l’homme jusqu’aux cimes les plus élevées de l’idéal et peut en faire des martyrs, des résignés ou des héros ; car, elle est le sourire de la jeunesse, la force de la virilité, la bénédiction de la vieillesse : c’est la vie de Celui qui naquit à Bethléem et mourut à Jérusalem.
L’Ame, désormais pacifiée et rassérénée, dit : « Tu m’as parlé, ô Seigneur, pendant cette nuit terrible et douce… Tu as répondu à ta servante. Je connais la Vérité et la Lumière… »
Dans le temple, une lumière d’aube descend de la coupole sur l’édicule sacré ; puis, le soleil paraît et l’enveloppe d’une auréole triomphante.