JÉRUSALEM, JÉRUSALEM !
Nelly Carrère translation
I
La Ville.
Dans les Saintes Écritures, jaillit un hymne constant à la grandeur et à la beauté de Jérusalem : le Psalmiste en parle avec un accent de passion ; les prophètes, qui devraient la maudire pour ses impiétés, ne peuvent s’empêcher de l’exalter. Tous les adjectifs les plus emphatiques lui sont adressés, toutes les phrases les plus pompeuses la saluent, toutes les paroles les plus douces la caressent, et il semble que la langue hébraïque n’ait pas de comparaisons assez fortes pour la glorifier. Elle est brillante de clarté ; sa lumière éblouit les yeux ; elle est pleine de splendeur et de majesté ; elle déborde de richesse et de magnificences. Salem signifie paix ; Jérusalem veut dire vision de la paix, mais elle s’appelle aussi la fille de Sion, la reine des montagnes, la ville de David, la cité de Salomon. Elle est la demeure de l’esprit et l’image du paradis sur terre ; pour les chrétiens, la Sion terrestre est la promesse certaine d’une autre Sion, mais céleste, celle-là… Et, de toutes les poitrines sort un concert de louanges pour ces murailles divines, emblème d’une enceinte paradisiaque, et on dirait qu’une nuée d’encens l’enveloppe, comme un autel où viennent prier les fidèles du monde entier.
Et aujourd’hui, en la voyant, personne qui ne se sente le cœur serré d’une inexprimable angoisse ; personne qui ne se dise que la fille de Sion est couverte d’habits de deuil ; personne qui ne considère l’empereur Titus — celui qui abattit le temple de Salomon et détruisit Jérusalem, quarante ans après le supplice de Jésus — comme l’envoyé de Dieu, dans le pays où le Fils de l’homme avait souffert la Passion et trouvé la Mort.
Cependant, en élaguant un peu l’épais jardin de la rhétorique hébraïque, en songeant à l’immobilité des peuples orientaux, en considérant leurs instincts conservateurs, je pense que la Jérusalem d’il y a deux mille ans ne devait pas être très différente de celle d’à présent. Assurément, le temple de Salomon était magnifique et devait étonner ceux qui s’en approchaient : la mosquée d’Omar, qui est bâtie sur ses ruines, semble l’œuvre d’un admirable ouvrier, et a une froide majesté qui frappe les sens, sans éveiller l’émotion sacrée. Mais, les maisons dont le type se conserve, exact, précis, dans toute la Palestine ; mais, les mille petites rues étroites qui montent et descendent ; mais, les bazars couverts ; mais, les boutiques obscures, prenant du jour seulement par la porte ; mais, la forme même des fenêtres, avec leurs jalousies toujours baissées, eh bien ! tout cela n’a pas dû beaucoup changer. Certes, aux peuplades nomades qui s’agitaient au delà du Jourdain, dans les âpres montagnes du Moab et de Galaad ; aux peuplades de pasteurs qui conduisaient leurs troupeaux dans la plaine d’Esdrelon, près des monts de Gelboé ; aux peuplades de cultivateurs et de pêcheurs qui habitaient l’heureuse Galilée, les collines fleuries de Nazareth et les rives fraîches de Génésareth ; à tous ceux qui dormaient sous les tentes, dans les grottes, dans les cabanes de feuillage, dans les masures de bois, cette Jérusalem, avec son temple, ses palais sacerdotaux, ses portes monumentales, ses arcs de triomphe, ses maisons nombreuses devait paraître la perle d’Israël. L’Épouse du Cantique des Cantiques ne dit-elle pas que Jérusalem est belle comme les tentes de Kédar ? Et justement les tentes de Kédar sont encore en usage dans les bandes nomades d’aujourd’hui. J’ai rencontré, près de Tibériade, un campement de ces tentes en cuir noir, brillantes de graisse, basses, avec une ouverture où on ne pouvait entrer qu’à quatre pattes.
Jérusalem était la ville de la Loi : Moïse y avait déposé le verbe sacré, reçu de Dieu lui-même. Dans son temple, il y avait l’Arche d’Alliance ; il y avait la pierre sur laquelle Abraham — l’aïeul des générations — sacrifia son fils Isaac ; il y avait le vase de la manne ; il y avait tous les grands souvenirs d’Israël. Comment ce pays, qui renfermait les trésors de leur religion, ne devait-il pas sembler éclatant à ces peuplades d’imagination ardente et profonde ? Comment ne frémissaient-elles pas de joie, quand elles venaient célébrer Pâques, à l’époque du pèlerinage annuel ? Même à présent, les juifs y accourent de toutes les parties du monde, et quelques-uns y veulent mourir : ils abandonnent les régions fécondes et populeuses, ils laissent des pays doux et tempérés, ils quittent des villes civilisées et viennent ici, où les maisons à deux étages ne se voient que dans les quartiers neufs, où les seuls édifices importants sont des couvents, des hospices, des refuges créés par tous les schismes chrétiens, mais où tout le reste de la ville est petit, mesquin, sombre, sale, misérable… Ils voient sans doute tout cela à travers leur foi religieuse, et Jérusalem est toujours pour eux la cité royale, la cité souveraine, la cité sainte. Pour le voyageur, le curieux ou le touriste, elle est originale avec ses ruelles, ses maisons basses, ses montées qui fatiguent les poumons et ses descentes qui éreintent nos souliers européens, ses larges degrés de pierre, ses impasses, ses culs-de-sac, ses marchés, ses bazars. C’est absolument différent de ce que nous voyons ailleurs, dans n’importe quelle ville d’Orient, à Constantinople, au Caire, à Tunis, à Tanger, à Alger. L’originalité de Jérusalem vient de ce qu’elle est diverse et multiple. Je ne parle pas de son unique rue carrossable, toute neuve, hors la porte de Jaffa : là, s’étend une ville moderne, presque élégante, avec les maisons des consuls, des hôtels et des villas… Mais qu’est-ce que cela devant le bizarre mélange de ses quartiers musulmans, hébreux, chrétiens, grecs, arméniens, coptes ? Les ruelles sont remplies de chameaux, de chèvres, d’ânes et de moutons qui servent à cette population variée ; les minarets se dressent auprès des clochers latins ; les ruines sont superposées ; les unes remontent à Salomon, les autres à Titus, à Chosroé, roi de Perse, aux Croisés… Dans le silence de cette ville où ne circulent pas de voitures, toutes les religions élèvent leur cri, depuis le son cristallin de la cloche latine jusqu’à la prière du muezzin, sur la mosquée. Peut-être Jérusalem n’est-elle ni grande ni vaste ; mais elle est puissante dans les murs crénelés qui l’entourent, qui ont été si souvent baignés par le sang humain, et qui sont fermés par cette belle porte de Damas, si exquise qu’elle mérite le surnom de la porte des Fleurs ; Jérusalem a aussi un charme étrange… Pour celui qui n’aime pas seulement visiter les églises et les chapelles, et qui veut voir les coins ignorés, il n’y a pas de plaisir plus délicat que d’errer, seul, sans drogman, à l’aventure. On va au hasard, s’arrêtant pour marchander un collier d’ambre ; achetant de ces petits abricots indigènes, si doux et si frais ; faisant le signe de croix devant le passage d’une procession chrétienne ; regardant le dîner des ouvriers musulmans dans des cabarets, où un large banc vert sert de fourneau, de table et d’étalage ; écoutant les interminables transactions commerciales, qui ont lieu en plein air, en ce sonore langage arabe qui semble exprimer une colère violente, tandis que vendeurs et acheteurs restent calmes près des chameaux accroupis. En flânant ainsi chaque jour, certaines ruelles deviennent familières ; on en découvre l’esprit et les habitudes ; d’autres, au contraire, s’ouvrent devant vous, inattendues et imprévues, avec leurs singuliers mélanges de caractères juifs, turcs, européens, dont la continuelle discordance se fond dans une extrême harmonie. Parfois, on se perd dans un quartier inconnu, mais aussitôt quelqu’un vous ramène dans le bon chemin, si vous le demandez en français, en grec ou en italien, et parfois cela réserve de curieuses découvertes.
Moi, par exemple, je me suis égarée une fois près d’un jardin abandonné — un bizarre jardin dans une ville aussi aride que Jérusalem, — et j’y ai trouvé la plante d’épines, pareille à celle dont fut faite la couronne de Jésus…
II
Le peuple.
Parmi les soixante mille personnes qui demeurent dans les murailles sacrées, y a-t-il un peuple de Jérusalem ? Et, qui donc mérite ce nom d’élection, envié des autres peuples et béni par le Seigneur ?
Ce ne sont pas les juifs qui, à présent, forment la moitié des habitants de Jérusalem. Israël avait eu une divine promesse et la sublime réalité du plus grand avenir qui soit réservé à un peuple : mais, elle se lassa d’être pieuse, bonne et heureuse. Depuis le fatal jeudi du nizam où les Hébreux, dans leur colère folle contre le Nazaréen, voulurent que le sang du Juste retombât sur leur tête et sur celle de leurs enfants, la malédiction les frappa et ils se dispersèrent : ils ne furent plus ni un peuple ni une nation. Lentement, peu à peu, grâce aux événements politiques, grâce surtout à l’indulgence froide et polie des Turcs, ils ont reparu dans la vieille Sion. Ils reviennent des plus lointains pays d’Europe, pâles, fatigués, maladifs, avec l’air timide de chiens battus, regardant en dessous, craignant un ennemi, ou un persécuteur, taciturnes, pensifs, incapables de lutter ouvertement, ayant un instinctif besoin de se cacher dans des petites maisonnettes obscures et silencieuses, dans des mesquines boutiques dont les marchandises se dissimulent ; et, malgré que leur nombre aille en augmentant, dans cette Sion qui est l’objet de leur tendresse et de leurs larmes ; malgré que le petit et une partie du grand commerce soient dans leurs mains, ils n’ont aucune hardiesse, ils conservent leur aspect craintif et malheureux, sans oser lever la tête, semblant porter sur leurs épaules courbées tout un passé de tristesse et de désespoir.
Et ils savent bien tout cela ! Ils n’ignorent pas être tolérés à Jérusalem par une généreuse concession, et ils s’y sentent comme dans un domicile provisoire, dépendant d’un firman impérial qui peut les chasser en masse ; ils semblent être des intrus qui volent l’air et le soleil de la Ville Sainte ; dans la rue, ils rasent les murs, leurs longs cheveux bouclés sur les tempes, vêtus de façon particulière, conservant un caractère de faiblesse et de mauvaise santé, même chez les jeunes gens, même chez les enfants. Ils s’ingénient aux négoces les plus modestes ; ils vendent de tout et ils achètent de tout ; les uns font du change ; les autres, plus audacieux, arrivent à faire de l’usure, mais avec de telles précautions et une telle finesse que personne ne peut les prendre en faute. Une maison de banque, la plus importante de Jérusalem, est tenue par des juifs ; mais on y travaille à l’européenne, et elle est située dans le quartier chrétien. Ceux-là sont des exceptions. Tous les autres s’adonnent au petit commerce avec prudence, ténacité et obstination. Ils ne savent pas travailler la terre. La tradition en est perdue : ils ont vingt siècles de trafic, d’industrie, de négoce dans les veines. Leurs femmes, rarement belles, presque toujours pâles et fanées, avec des yeux clairs aux regards incertains, ne portent pas de voiles ; elles ont un curieux béret antique, posé de travers sur le front, cachant les cheveux ; là-dessus, elles jettent un châle de laine blanche à fleurs rouges et jaunes ; elles aussi marchent recueillies, silencieuses, sans regarder personne, pressant le pas pour rentrer dans leurs maisons, qui sont les plus laides de la ville. Et cependant, ils supportent tous les mépris et toutes les vexations pour rester ici où, il y a deux mille ans, ils possédaient le Temple, la Patrie et la Tradition ; pour aller pleurer le vendredi sur l’unique mur du Temple resté debout ; pour mourir ici et avoir un peu de la terre noire de la vallée de Josaphat sur leur corps !
Les Turcs non plus ne sont pas le peuple de Jérusalem ; ils sont au nombre de huit ou dix mille, et vivent avec cette tranquillité, cette indolence et ce désintéressement moral qui sont les vertus spéciales de leur race. Je dis désintéressement moral, car leur administration en Palestine est matériellement des plus fructueuses : toutes les concessions qui sont faites aux Latins, aux Grecs, aux Arméniens, aux chrétiens enfin, sont presque toujours achetées à prix d’argent et sont très rarement données par le sultan. Chaque pouce de la Terre Sainte a coûté des larmes, du sang et de l’or aux fidèles, et on peut dire que le pays de Jésus, rendu stérile par l’incurie de l’islamisme, a fourni de plus belles moissons à la Sublime-Porte, que le grain, le froment, le raisin et les oranges.
Aussi les Turcs exercent-ils une domination très douce sur Jérusalem : ils l’ont conquise et la gardent, mais chrétiens et hébreux sont traités par eux avec indulgence. La première station de la via Crucis, c’est-à-dire le Prétoire de Ponce-Pilate, d’où partit le Martyr, est à présent une caserne turque ; eh bien ! chaque vendredi, les Pères franciscains y commencent les dévotions de la via Crucis, suivis de pèlerins, de fidèles, de curieux ; les soldats turcs regardent cela tranquillement, sans intérêt et sans mépris. Les gardiens de la porte du Saint-Sépulcre sont turcs ; ils passent toute leur journée étendus sur une plate-forme couverte de tapis, fumant, ne demandant rien, ne parlant à personne, attirant à peine l’attention des chrétiens. Eux aussi admirent Jésus-Christ ; il leur paraît moins grand que Mahomet, mais ils le considèrent comme un grand prophète, semblable à David : ils l’appellent Naby Issa, c’est-à-dire le prophète Jésus. Marie est aussi l’objet de leur admiration : ils la nomment Sitti Mariam, c’est-à-dire Madame Marie. Ils croient fermement que, dans la mosquée d’Omar, à Jérusalem, la grosse pierre suspendue en l’air — la Roche Sainte prise au temple de Salomon — est soutenue par les mains réunies de la mère de Mahomet et de la mère de Jésus. Ils croient encore que, quarante ans avant la fin du monde, Naby Issa ou Jésus reviendra, musulman lui-même, et convertira à l’islamisme le monde entier. Après cela, le cataclysme final.
Les Turcs, le peuple de Jérusalem ? Eux-mêmes ne le pensent pas. Fidèlement, ils vénèrent la mosquée admirable, la troisième de l’Islam, après la Mecque et Medina ; ils vénèrent les restes des patriarches et des prophètes ; ils vénèrent deux poils de la barbe de Mahomet sur la Roche Sainte, qui est l’antique Saint des Saints de Salomon ; mais chacun est libre d’honorer ses saints, ses prophètes et ses martyrs. Les musulmans laissent faire, tant que leur tranquillité ou leurs affaires ne sont pas troublées. Ils ont conquis Sion, mais ils ne sont ni Sionistes ni Hiérosolomitains.
Les chrétiens ne sont pas davantage le peuple de Jérusalem : les Latins, les Grecs, les Arméniens, les Russes, les Coptes, les Maronites, représentent, il est vrai, les fidèles disciples du Christ ; mais, ils sont profondément divisés par leurs schismes et leur fanatisme. Seule, la phalange bénie des franciscains, gardiens des Lieux-Saints, auxquels s’unissent quelques fidèles latins, possèdent, donné par saint François, l’esprit d’humilité, de tempérance, de charité, qui pourrait être l’origine d’une nation chrétienne à Jérusalem, — du seul, du vrai peuple hiérosolomitain. Seulement ils sont si peu nombreux ! Ainsi, quatre mille Grecs, deux mille Latins, mille Arméniens et une foule de petites églises chrétiennes forment une réunion discordante, toujours en guerre, n’ayant aucune unité. Les Latins, Grecs, Arméniens, Coptes, jusqu’aux protestants, vivent dans un état d’inquiétude, de malaise, de rage continuelle que la Sublime-Porte seule arrive à calmer, quand la colère va trop loin. Dans cet état belliqueux, chacun de ces groupes n’a de lien religieux qu’avec sa propre Église, qu’avec son propre schisme, et, convaincu d’être dépositaire d’une haute et parfaite mission spirituelle, il ne s’adonne à aucun travail matériel, à aucune industrie, à aucun commerce, et ne pense pas à accroître sa propre fortune. Tous végètent dans l’ombre des couvents ou des refuges, ayant le logement, des secours d’argent, des médecins, des remèdes, des écoles, de l’aide et de la protection. L’oisiveté la plus grande règne parmi ces groupes ; ils fréquentent les cérémonies sacrées de leurs rites, ils sont pieux, ils sont fanatiques ; seulement leur piété religieuse est souvent une affaire d’intérêt. Combien de fois, dans leur foi ardente, les moines franciscains ont-ils regretté avec moi cet état de choses, qui fait de l’exercice du culte une profession : l’homme qui est allé à la messe, à cinq heures du matin, croit avoir accompli tout son devoir ! Les franciscains procurent du travail, obligent au travail : mais les Latins sont si peu nombreux…
Cependant, pour l’existence de notre nation, pour que la grande foi latine maintienne haut son prestige en Terre Sainte, il faut fermer les yeux et ne pas désespérer de former, dans un lointain avenir, le peuple de Jérusalem. On ne le formera certes pas avec les juifs, qui sont un ramassis de gens venus de toutes les régions extrêmes et incapables de s’organiser ou de se réunir ; on ne le formera jamais avec les Turcs, qui sont là, comme en garnison ; on ne le formera pas plus avec les petits groupes chrétiens, paresseux, fanatiques et divisés entre eux ; on le formera encore moins avec les Arabes des environs et avec les beaux Bédouins armés jusqu’aux dents, qui arrivent du désert de Jéricho, de l’Arabie Pétrée, des montagnes inaccessibles et des plaines inconnues, pour vendre ou pour acheter : ils ne voient pas Sion, ils ne l’aiment pas, ils ne la connaissent pas, pressés de s’en retourner à leurs cabanes ou à leurs campements. Peut-être jamais Jérusalem n’aura-t-elle un peuple ?… Elle fut grande devant Dieu et Dieu y déposa toute sa gloire ; mais, quelqu’un y a souffert trop amèrement et y est mort trop cruellement…
III
L’Ame.
Dix-huit pillages, cinquante dominations diverses, cinquante tyrannies différentes ; une population tuée, exterminée, détruite ; une campagne dévastée, abandonnée, rasée ; une suite de catastrophes sans nom dans l’histoire ; une vengeance céleste comme jamais il n’en a existé, rien n’a pu dompter, transformer, renouveler l’âme de Jérusalem depuis deux mille ans. Oui, c’est la même âme qu’il y a vingt siècles, quand Jésus venait en pèlerinage, ici, de son riant pays de Nazareth, de son simple village de Galilée, et entrait par la porte Dorée, baissant la tête, dégoûté et attristé de la froide hypocrisie, de la folle vanité, de la profonde misère morale de Jérusalem. En ce temps, le peuple hébreu était lentement descendu du grand bon sens des lois de Moïse à un rigorisme aigu, mesquin, méticuleux ; à un misérable sophisme religieux qui rabaissait la foi à un glacial mensonge de l’esprit, qui révoltait tous les cœurs purs, et contre lequel Jésus venait accomplir sa mission divine. Sion fourmillait de sectes religieuses, l’une plus sophistiquée que l’autre, et les Pharisiens, les Saducéens, les Esséniens, les Gaulonites résument à peine dans leurs grandes lignes cette multitude de camerillas religieuses qui, chacune séparément, s’arrogeaient la parfaite interprétation de la loi mosaïste. Jérusalem était, par excellence, le pays des disputes théologiques et des discussions publiques, qui dégénéraient vite en assemblées orageuses dans le Temple même ; le pays des colères religieuses et acrimonieuses ; le pays où chacun se drapait dans l’insolence et dans l’orgueil ; le pays où finalement les petitesses du culte arrivaient à étouffer la foi elle-même. La lettre tue, c’est l’esprit qui vivifie.
Ah ! dans la grande âme du Fils de l’homme, du jeune Nazaréen, quelles révoltes pour ces formules étroites et vides, quel mépris pour ces pénitences faites en public et ces orgies faites en cachette, quelle haine pour ces cœurs glacés et froids ! Et, quelle colère devant ces honteuses hypocrisies, devant les mensonges sacerdotaux, devant la cruauté des riches lévites qui tenaient dans leurs mains tout le peuple juif et l’écrasaient, l’opprimaient, le terrorisaient à leur gré ! Alors, le caractère de Jésus se change, comme se transforme le ton de sa prédication divine. Quand il parle sur la montagne, quand il parle près de la mer de Tibériade, au milieu d’une nature enchanteresse, parmi des êtres simples et humbles, une fleur de tendresse jaillit de ses lèvres : la divine promesse des béatitudes futures est prononcée sous le ciel d’azur, au sommet de la montagne de Hattim. Mais, quand il arrive à Jérusalem, ses yeux s’attristent, son âme se trouble, son cœur se soulève d’indignation. Les paraboles les plus fortes et les plus ardentes sont inventées par lui contre les riches, contre les vaniteux, contre les cruels ; les menaces les plus terribles éclatent dans ses paroles, et un jour, il prend un fouet et chasse les vendeurs du Temple, criant qu’ils changent en un marché la demeure de son Père.
L’âme de Jérusalem est immuable. Elle est toujours la cité du débat théologal, de l’âcre sophisme, des discussions aigres, des cabales cléricales ; elle est toujours, et plus que jamais, la ville des sectes et des hérésies. Sauf la petite Église latine, qui ne peut que combattre doucement, avec l’ardeur de sa croyance, tout le reste est une constante, mesquine et ridicule lutte de suprématies mystiques, théologiques et temporelles ; c’est une guerre de conventicules qui surprend, décourage et dégoûte. Qui comptera jamais toutes les formes de religions chrétiennes qui sont dans la moderne Jérusalem ? Les chrétiens de l’Église romaine se divisent en Latins, en Grecs unis, en Arméniens unis, en Maronites du Liban, en Coptes unis ; aussitôt après, viennent les chrétiens hérétiques, c’est-à-dire les Grecs schismatiques, les Arméniens schismatiques, les Coptes schismatiques, les Abyssins schismatiques, qui ne sont que trois cents et ont aussi une chapelle. Les chrétiens protestants établis en Terre Sainte, où, heureusement, ils ne font pas grande propagande, sont encore divisés en plusieurs sectes. Les chrétiens luthériens, c’est-à-dire les Allemands qui ont fondé en Syrie des colonies très importantes, ont une quantité de divisions, parmi lesquelles les luthériens du Temple, une secte spéciale. Il y a, hors la porte San Stefano, un groupement de chrétiens d’Amérique, fanatiques, ressemblant tant soit peu à l’Armée du Salut : ils s’appellent les Martyrs de la dernière heure. J’ai aussi vu quelques mormons.
Et croyez-vous que ces sectes, qui, en somme, vénèrent Jésus et sont venues se fixer sur le lieu de sa Passion et de sa Mort, croyez-vous qu’elles restent tranquilles devant la grande Tombe ? Allons donc ! Chacune est armée contre l’autre de colère et d’envie ; chacune cherche à fouler aux pieds les droits de l’autre, soit par la force, soit par l’argent, soit par la puissance ; chacune cherche à être plus grande que l’autre, non pas en l’honneur du Christ, mais pour ses patriarches, ses clercs, ses membres. Elles arrivent à compter rageusement les lampes, les cierges, les prières que chacune a droit d’offrir devant cet autel où Il fut martyrisé pour avoir voulu la gloire des pauvres, des simples, des pieux…
La colère emporte l’âme aux pires excès ; pendant mon séjour, les prêtres arméniens et grecs se battirent devant le saint Sépulcre, encore vêtus de leurs ornements sacerdotaux. Dans l’église de la Nativité, à Bethléem, le pacha est obligé de mettre un soldat de garde près de chaque autel, et un autre veille, nuit et jour, près de l’étoile d’argent qui marque la place de la naissance de Jésus, car les Grecs ont déjà volé une fois le joyau. Il y a deux ans, un pauvre franciscain fut tué à coups de revolver par un fanatique grec : on fit grand bruit de cette mort, sans résultat. Dans un coin de la petite chambre du saint Sépulcre, se trouvent presque toujours un prêtre grec ou un prêtre arménien ; ils ne bougent pas ; ils vous observent attentivement et reconnaissent immédiatement « la nationalité » de votre religion ; si vous êtes catholique romain, vous êtes un ennemi, sans que vous ayez fait le moindre acte d’hostilité ; ils comprennent que vous ne donnerez pas d’aumônes, et si vous restez trop longtemps, ils grognent ; ils vous font signe de partir : souvent, pour avoir la tranquillité, vous vous en allez, mais ils ont dérangé votre prière. Les processions, les fêtes, les messes sont une lutte continuelle à qui aura la meilleure place, la plus grande pompe, le plus de monde. Les schismatiques grecs et russes, très fanatiques, font de grandes aumônes à leurs églises de Terre Sainte, et, malgré cela, les pèlerins grecs et russes sont dépouillés par leurs prêtres quand ils arrivent à Jérusalem. Tout se vend, jusqu’au restant d’huile des lampes, comme si c’était une relique. Si Jésus revenait sur terre et s’il voyait comme on traite les pauvres paysans polonais, les pauvres colons russes, les pauvres Grecs de la Macédoine ou de la Thessalie, comme il prendrait son fouet pour chasser les marchands du Temple !
Ainsi, tous ces chrétiens hérétiques forment des groupes belliqueux, commandés par leurs patriarches et par leurs prêtres, soutenus par les consuls de leurs nations ; et si le sang n’est pas continuellement répandu, on le doit à la sagesse de la police turque ; si les choses gardent une apparence de calme, on le doit à l’équité musulmane. L’infamie de ces chrétiens est si grande que, par force, il faut louer Mahomet dans le pays de Mahomet, car seul Mahomet donne un exemple de tolérance, de sagesse et de justice. Au milieu de tout cela, la pauvre Église latine, la seule qui, depuis des centaines d’années, résiste intrépidement à toutes ces guerres, grâce aux frères franciscains ; la seule qui tienne haut le prestige de la charité chrétienne ; la seule qui s’inspire d’une piété éclairée, d’une humilité digne et forte, d’un ascétisme qui exalte et ennoblit la vie ; la seule qui dépense sa vie au profit de la foi et du saint Sépulcre, cette pauvre Église latine est contrainte de naviguer sur des mers tempétueuses, les yeux fixés sur une étoile divine et périlleuse.
L’âme de Jérusalem, plus soigneuse de sa gloire que de celle du Christ ; avide, cupide, superstitieuse, hypocrite, capable de tous les fanatismes païens et de nulle charité chrétienne ; cachant sous la fausse humilité un orgueil immense ; s’éloignant de plus en plus par ses sectes et ses hérésies de la Loi véritable ; l’âme de Jérusalem ferait encore pleurer le Seigneur sur le mont des Oliviers, à l’endroit où se trouve la petite chapelle en ruine qui porte l’inscription : Dominus flevit, Dieu a pleuré !
Il pleurerait sur Jérusalem, puisque pour elle il a prêché en vain, il a souffert en vain, il est mort en vain…