ARMAND DURAND (continued 5)
J. A. (Joseph Auguste) Genand translation
--C'est la première nuit que j'aie passée de cette manière, et je suis fermement convaincu, Lespérance, que ce sera la dernière. Il est tout-à-fait inutile d'insister, car aucune persuasion, aucune raillerie, ne me feront changer de détermination.
Malgré cela, le tentateur persistait encore: il ne voulait pas mener Armand dans aucun excès, il désirait simplement passer ensemble une agréable et joyeuse veillée. Mais entre Durand et celui qui cherchait à achever sa perte s'élevait, comme un bouclier et une sauvegarde, la noble et calme figure de Gertrude.
Le lendemain notre héros trouva, à un prix assez modique, une maison de pension qui avait l'air assez confortable, et il s'y installa sans délai avec sa femme. Il chercha ensuite M. Duchesne, et sur la présentation d'une lettre qui lui avait été remise par Belfond, il fut reçu avec beaucoup de politesse et installé de suite dans le bureau qui ne différait de celui qu'il avait occupé à Montréal qu'en ce que celui-ci était plus sombre et plus malpropre.
Il va sans dire que Délima se fâcha et grommela. Elle trouva que les côtes étaient trop escarpées et trop glissantes, les rues étroites et sales, les magasins petits et mesquins dans leur extérieur, quoiqu'on sût parfaitement bien y extorquer l'argent des gens. Comme la santé de Délima était délicate, le jeune mari écouta ces plaintes bien qu'elles fussent puériles, avec plus d'égard et de sympathie qu'il ne lui en avait montrés dans ces derniers temps. Il s'empressa de consulter un médecin d'expérience qui, ayant trouvé l'état de santé très-précaire, prescrivit une diète généreuse, du bon vin et une promenade en voiture tous les jours lorsque la malade serait incapable de marcher.
Soit par l'effet de l'entière séparation d'avec madame Martel,--ce parfait brandon de discorde,--ou par l'effet des espérances d'une maternité qui approchait, il s'opéra un grand changement dans l'humeur de Délima: son caractère subit une douce influence. Il y eut bien encore de puériles chagrins et des plaintes pour que le Docteur Meunier en perdît quelques fois patience; mais le vieil esprit d'arrogance et d'agression disparut. Sa dépendance d'Armand était maintenant portée jusque dans ses plus petits détails. Ainsi, lorsqu'approchait l'heure de son retour du bureau, elle s'asseyait près de la fenêtre pour le voir arriver, s'il était en retard, ce qui arrivait quelques fois lorsqu'il avait des commissions, elle lui faisait des reproches de sa négligence et de son indifférence, prétendant qu'il ne venait tard que parce qu'il trouvait ennuyeux le temps qu'il passait avec elle.
Pour quelqu'un qui aurait eu des dispositions moins généreuses et moins douces qu'Armand Durand, tout aurait été pénible et intolérable, mais il trouva une excuse à ces tracas dans la santé maladive de sa femme dans sa condition solitaire et isolée. Ils n'avaient pas d'amis et de connaissances à Québec, et ils n'en firent pas. Armand connaissait quelques avocats et des étudiants dont il avait rencontrés quelques-uns à Montréal, mais l'intimité n'alla pas plus loin qu'au salut ou peut-être à une poignée de main lorsqu'il les rencontrait dans la rue. Heureusement pour Délima que son hôtesse était une douce et excellente personne, mais les soins de son ménage, joints à l'occupation de ses pensionnaires et de trois petits enfants, ne lui laissaient que peu de loisir pour tenir la conversation avec sa nouvelle pensionnaire.
Le jour de l'an était arrivé: l'astre du jour brillait dans toute sa splendeur, et quoique le froid fût vif, le ciel était sans nuages et les chemins superbes. Les rues étaient remplies de chevaux de toutes couleurs et de voitures de toutes descriptions, chargées principalement de messieurs, car en ce jour de fête toute spéciale la partie féminine de la population reste à la maison pour recevoir les visites.
Vêtue d'une robe unie à couleur sombre,--car le goût des toilettes et des parures paraissait l'avoir laissée--Délima, qui aait l'air tr-s-tranquille et pensive, était assise dans un fauteuil qu'elle avait traîné près de la fenêtre pour voir les scènes du dehors.
Elle entendit dans les escaliers un pas pressé et léger, et Armand entra.
--Voyez, madame Durand, dit-il gaiement, je vous ai apporté vos étrennes.
Et en disant cela il ouvrit et lui passa dune petite boite en carton dans laquelle, entourée de ouate, se trouvait une petite mais bien belle épinglette.
Elle la prit et tandis qu'un léger sourire animait sa figure et qu'elle faisait un effort de son ancienne coquetterie, elle l'attacha à sa robe.
--Elle te vas très-been, chère, mais l'année prochaine il nous faudra avoir quelque chose de plus coûteux.
Ces paroles touchèrent apparemment quelque fibre douloureuse ou peut-être quelque pressentiment funeste dans la poitrine de la jeune femme, car elle éclata en sanglots et lui dit:
--Armand, Armand, mon coeur me dit que je ne verrai plus un autre jour de l'an!
Peiné de ce découragement, Durand fit son possible pour la cajoler et la faire rire; il lui prit la main et lui dit doucement:
--Dis-moi, chère femme, est-ce qu'il y aurait quelque chose que tu désirerais que je fisse pour toi?
--Je n'ai qu'un seul désir au monde, mais comme je sais que tu ne me l'accorderas jamais, je n'ai que faire d'en parler.
Une vague idée de la chose traversa l'esprit de notre héros et le fit frissonner, mais il regarda la jeune et pâle figure en pleurs qui était tournée vers lui d'un air suppliant, et il dit courageusement:
--Qu'est-ce que c'est?
--Je voudrais avoir la cousine Martel pour prendre soin de moi pendant ma maladie.
L'esprit d'Armand saisit de suite toutes les tracasseries, les tempêtes domestiques, l'intense affliction comprises dans cette simple phrase, et il garda le silence.
Délima continua:
--Tu sais que la vieille demoiselle Duprez qui occupait la petite chambre voisine est partie pour aller passer l'hiver avec ses amis aux Trois-Rivières, de sort que nous pourrions avoir cette chambre pour la cousine Martel. Si elle était demandée, elle viendrait très-volontiers, et ce me serait une grande consolation de l'avoir avec moi, plutôt que d'être toute la journée seule à m'ennuyer. Oh! je t'en prie, mon cher Armand, accorde-moi cela!
Il n'était pas dans la nature de Durand de refuser.
--Eh! bien, dit-il, je présume que je ne dois pas répondre par un non à une demande faite le jour de l'an: ainsi tu lui écriras lorsque tu le voudras, et dis-lui que nous paierons toutes ses dépenses.
--Comme tu es bon, Armand! je pense bien qu'elle ne voudrait pas sans cela. La première fis que je suis venue de Saint-Laurent, il m'a fallu lui payer de mon ouvrage les jolies toilettes qu'elle m'avait achetées. Et maintenant, laisse-moi admirer encore ma jolie épinglette; il y a longtemps que je ne me suis vue aussi gaie.
Quelles que fussent les secrètes pensées d'Armand, il les garda pour lui, et le jour de l'an se termina plus plaisamment pour le jeune ménage qu'il n'avait commencé.
Madame Martel accepta avec un empressement facile à comprendre l'invitation, et dans un espace de temps qui parut singulièrement court à Armand, elle arriva avec armes et bagages.
Logée et pensionnée aux frais d'Armand, elle se sentit obligée de se comporter d'une manière au moins tolérable, mais son éternelle présence dans la petite chambre qu'ils occupaient était déjà un cruel supplice. Comme de raison, la malade consumait maintenant, et assez mystérieusement, un double quantité de vin et de douceurs, sans pour cela gagner plus d'embonpoint; mais Armand ne se plaignit pas de ces surcroîts de dépenses tant qu'il put les faire en s'efforçant de pratiquer la plus sévère économie sur les choses qui concernaient ses goûts particuliers et ses plaisirs personnels, et aussi en travaillant le matin et le soir à l'écriture que M. Duchesne, conformément à la promesse qu'il avait faite à Belfond, lui procurait abondamment.
Une après-dînée qu'il avait annoncé à Délima qu'en raison d'une demi journée de congé accordée à son bureau, il reviendrait de bonne heure, lorsqu'il rentra il fut agréablement surpris de la trouver seule.
--Où est donc madame Martel? lui demanda-t-il.
--Je l'ai envoyée me faire une couple de commissions qui la tiendront occupée jusqu'à la fin du jour. Le fait est, Armand, que j'en suis fatiguée.
--Ah! Bah! voilà du nouveau! Je crains qu'après cela tu deviennes fatiguée de moi et que tu m'éloignes à mon tour.
--Oh! non! il n'y a pas de danger que cela arrive. Depuis que j'ai vécu ici seule avec toi et que je n'ai pas eu continuellement quelqu'un à toujours parler mal de toi, à me mettre dans la tête toute espèce de malices et de méfaits, je me sens d'autres sentiments à ton égard. Armand, je sens que je n'ai pas été une bonne épouse.
--C'est une absurdité ce que tu me dis là, ma chère Délima, il ne faut pas t'occuper de cela. Nous tournerons bientôt une nouvelle et agréable page du journal de notre vie.
--Tu la tourneras seul, mon mari, et je désire franchement et de tout mon coeur que ce soit une page heureuse! répliqua-t-elle d'un ton calme et plein de mélancolie.
--Pourquoi cela? Si tu parles d'une manière aussi déraisonnable, je commencerai réellement à regretter l'absence de la vieille cousine Martel. Non, non, il a été décidé que tu mourrais la femme d'un juge, et si tu veux considérer que je n'ai pas encore subi mon examen pour entrer seulement dans le temple de Thémis, tu verras que tu as encore une longue carrière à fournir.
Elle secoua la tête, mais ne fit aucun effort pour empêcher son mari d'amener la conversation sur un sujet moins lugubre.
Nos deux jeunes gens parurent très-contrariés de voir madame Martel entrer dans leur chambre. Elle avait l'air tout intriguée. Après avoir raconté avec une prolixité extraordinaire les fatigues de son expédition, les chutes qu'elle avait failli faire sur les trottoirs glissants, les chevaux à l'épouvante qu'elle avait évités, les voleurs sous la figure de négociants pratiquant l'extorsion auxquels elle avait échappé, elle montra ses emplettes, vantant avec complaisance son habilité supérieure à acheter et les disputes qu'elle avait soutenues avec les marchands. Lorsqu'elle eut épuisé ce fertile sujet, elle se mit tout-à-coup dans la tête que l'appartement était froid, et, ouvrant la porte du poële avec grand fracas, elle y mit plusieurs morceaux de bois tout en manifestant son étonnement de ce qu'Armand était assis là bien tranquillement et laissait ainsi refroidir la chambre.
--Mais, cousine Martel, il fait assez chaud et nous avons assez de feu, riposta Armand. D'ailleurs le Dr. Meunier nous a principalement défendu de tenir la chambre trop chaude: il dit que cela affaiblit Délima.
--Qu'importent les opinions du Dr. Meunier ou celles de quelqu'autre jeune homme sans expérience? je pense que, comme garde-malade, je devrais en savoir assez sur la manière de tenir la chambre d'une malade.
Nous devons dire ici que dès les premiers instants de l'arrivée de madame Martel, une vive hostilité s'était élevée entre cette digne matrone et le médecin de Délima, et qu'elle mettait instinctivement opposition à toutes les prescriptions et recommandations de la haute autorité. Si le Dr. Meunier entrait gaiement dans la chambre et qu'après avoir parlé de la température il suggérait une promenade à pied ou en voiture, selon le cas, la vieille maussade reprenait:
--Grand Dieu! sortir aujourd'hui! vrai, elle gèlerait à mort. Regardez donc dehors: les glaçons pendus au bout du nez des chevaux!
--S'ils lui font peur, elle peut s'abstenir de les regarder! répondit-il sans plus de cérémonie.
Ou bien, d'autres fois, il lui arrivait de faire sa visite pendant l'absence d'Armand, et il trouvait la chambre aussi chaude qu'un four; alors il demandait à madame Martel, d'un ton un peu froissé, quel objet elle avait en vue: si c'était de faire de suite rôtir la malade toute vivante ou de l'affaiblir jusqu'à la mort par cet atroce moyen de calorique?
--L'affaiblir, Docteur! répondait-elle avec indignation: un bon feu et une bonne nourriture n'ont encore jamais affaibli personne.
--S'il vous plaît, madame, je ne veux pas avoir dans cette chambre de malade aucun des caprices de vieille femme: ils ont tué plus d'infortunés que la maladie ne l'a jamais fait.
--Tu veux la tuer à ta manière! murmurait-elle à voix basse.
--En l'absence du Dr. Meunier elle défiait encore plus systématiquement ses ordres. Les promenades en plein air étaient toujours remises à un temps lus favorable; le poële était comblé de bois et, plus que cela, elle jetait de côté les toniques et les potions du médecin, sous le prétexte qu'une tasse de bouillon ou un verre de vin chaud ferait plus de bien que ses dégoûtantes médecines.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que madame Martel qui n'avait aucune confiance dans les réparations du médecin, en avait beaucoup dans ses propres tisanes et elle en fournissait avec abondance à la malade. Cependant, ceci n'était connu que d'elle, car elle savait parfaitement bien qu'Armand, quoique paisible sous d'autres rapports, n'aurait jamais toléré une révolte aussi audacieuse contre la Faculté.
Quoique ne connaissant probablement pas seulement la moitié des exploits de madame Martel, le Dr. Meunier avait ouvertement et dans les termes les plus explicites exprimé son opinion sur son compte, terminant une fois ses remarques à notre héros en lui disant:
--Si elle était garde-malade à gages, M. Durand, je la prendrais certainement par les épaules et je la jetterais dehors.
A la suite de ce conseil, Armand voulut savoir l'opinion de sa femme sur la possibilité d'induire leur cousine à abréger sa visite pour le présent, sauf à en faire une plus longue plus tard; mais la simple mention de ce projet jeta Délima dans un accès de pleurs, pendant lequel elle déclara avec vivacité qu'elle était certaine que si madame Martel la laissait maintenant elle ne la reverrait plus jamais.
Le sujet fut donc abandonné et les choses restèrent dans le même état jusque'à ce que l'événement attendu avec tant d'anxiété fût arrivé.
Les tristes pressentiments que la pauvre Délima avait depuis les quelques dernières semaines n'étaient que trop fondés, et le soir du jour qui le vit père, Armand était, pâle et frappé de terreur comme quelqu'un qui est sous l'empire d'un songe terrible, près des restes inanimés de sa femme et de son enfant. Quelques mots d'adieu à son mari, à son enfant, un tendre baiser sur son front encore mouillé par les eaux du baptême et sur lequel commençait à perler les sueurs de la mort, et l'âme de la jeune femme s'était envolée vers l'éternité, presqu'aussitôt suivie par celle du petit innocent.
Rarement des cierges avaient répandu leur pâle lumière sur d'aussi beaux restes de la triste humanité que sur ceux de cette jeune mère et de son enfant. La mort avait accentué les faibles traits de celui-ci san toutefois les contracter, en sorte que ce petit visage délicat avait une ressemblance surprenante avec la douce figure classique auprès de laquelle il reposait.
Dans le cours de la longue nuit que le nouveau veuf passa auprès de ce lit paisible et silencieux,--il avait refusé d'une manière brève et presque sévère toutes les offres qu'on lui avait faites de lui servir de compagnon dans ces dernières et tristes veillées,--il s'assujettit à un stricte et âpre examen intérieur. Il sentit qu'il n'avait jamais aimé celle qu'il avait juré solennellement à l'autel d'aimer, mais il lui était resté fidèle et il l'avait chérie en maladie comme en santé; il avait peut-être supporté plus patiemment ses défauts et ses faiblesses que si elle eût occupé les plus profonds replis de son coeur. Ah! sa conscience était plus calme à présent qu'il avait souffert et tout supporté avec patience au lieu de se venger, même lorsqu'il aurait eu des raisons de le faire. Il pouvait donc envisager tristement cette belle figure, sans lire des reproches sur ses traits de marbre et sans se torturer par de vains regrets de ne pouvoir expier un passé qui n'était plus à sa portée.
Du moment qu'Armand perdit sa femme, il s'opéra un remarquable changement chez madame Martel. Les manières demi familières, demi agressives qui avaient caractérisé cette femme depuis qu'il était entré dans sa famille, avaient entièrement disparu pour faire place à la politesse qu'elle lui témoignait lorsqu'il s'était mis en pension chez elle.
Lorsqu'elle eût vu déposer la pauvre Délima dans le paisible cimetière Saint-Louis, elle fit, avec émotion, ses adieux au jeune veuf, sentant bien en elle-même que de ce jour toutes relations entr'eux étaient rompues.
Elle ne se trompait pas.
XIX
Lorsque les premiers jours de son deuil furent écoulés, notre héros reprit ses études légales et s'y livra coeur et âme. L'état solitaire dans lequel il vivait contribua pour une bonne part à son avancement. M. Duchesne ne fut pas longtemps sans acquérir la certitude que le jeune homme qui lui avait été si chaleureusement recommandé par son cousin Belfond, était de ceux qui sont destinés à arriver de bonne heure au pinacle du succès que tant d'autres n'atteignent jamais. En écrivant à Rodolphe, il lui avait donné sur Armand les rapports les plus flatteurs et lui disait que rarement il avait vu de plus grands talents unis à autant d'énergique fermeté et à autant de probité dans le caractère.
Le lecteur ne sera donc pas surpris d'apprendre, qu'après avoir subi le plus heureux et le plus brillant des examens, Durand reçut de M. Duchesne la proposition d'une part dans sa vaste pratique. L'offre fut vite acceptée avec reconnaissance, et Armand se trouva dans une position particulièrement bonne pour un homme de son âge, qui avait lutté pendant quelque temps avec d'aussi grands désavantages.
Cette chose si subtile qu'on appelle le temps s'écoula, et de bienveillants sourires furent encore prodigués au jeune, habile et élégant avocat, et les invitations lui vinrent de tous côtés; mais jamais on ne le vit dans les gaies réunions du monde à la mode. Cependant, il vint un temps où il fut obligé, du moins une fois, de se départir de son habitude: ce fut à l'occasion du mariage des son ami Belfond.
Celui-ci, malgré ses fréquentes et vigoureuses tirades contre le mariage et le beau sexe, s'était tout-à-coup décidé, après une connaissance de trois semaines et une cour de huit jours, de conduire à l'autel une fillette de seize ans, toute fraîche sortie de son costume bleu,--couleur alors portée par les élèves du Couvent de la Congrégation Notre-Dame,--et qui, pour contrebalancer son extrême jeunesse, possédait une jolie figure et des manières tout-à-fait gentilles et aimables. Le commérage de Québec avait décidé que la jeune personne qu'il avait choisie était Gertrude de Beauvoir, et Durand s'était senti mécontent de lui-même par l'étrange et sourde douleur ainsi que par le sentiment de tristesse que cette nouvelle lui occasionna.
Un matin, Belfond entra dans ses confortables chambres. Armand essaya inutilement de rendre cordial l'air de préoccupation qu'il avait en l'apercevant. Son ami l'informa, avec un air souriant mais un peu embarrassé, qu'il était venu pour lui donner une chance de lui souhaiter de la joie. Alors notre héros fit de son mieux contre fortune bon coeur, accepta la proposition avec la meilleure grâce du monde et il ajouta, peut-être d'un ton un peu mordant, que lui et sa fiancée se connaissaient depuis assez longtemps pour avoir réciproquement une idée raisonnable de leurs goûts et de leurs sympathies.
--Allons, s'écria Belfond, pas de persiflages, Armand! Si un autre que toi m'eût dit cela, au lieu de l'inviter à mes noces, je l'aurais culbuté d'un coup. La petite Louise et moi nous n'en serons que plus heureux, après notre mariage, d'avoir pour occupation d'étudier les qualités de l'un et de l'autre, car, tout naturellement, nous essaierons de rester aveugles sur nos défauts.
--Louise! dit Armand tout dérouté.
--Oui, Louise d'Aulnay; mais tu n'as pas besoin d'ouvrir de si grands yeux tu ne la connais pas: elle n'est sortie du couvent que l'été dernier.
--Ah! reprit Armand se sentant soulagé d'un poids immense, je pensais que c'était mademoiselle de Beauvoir.
--Non, il n'y a pas de danger! Je t'ai dit, il y a déjà des années, qu'elle n'était pas de mon goût et que, probablement, je n'étais pas du sien, et en vérité d'aucune autre; mais qu'importe? elle a refusé des partis à droite et à gauche, et quelques-uns meilleurs que ceux auxquels elle aurait droit de s'attendre; mais une chose pour laquelle je la respecterai et la révérerai toujours, c'est parce qu'elle a directement rejeté ce suffisant freluquet de de Montenay. Je suppose que sa vocation, comme ma petite Louise appellerait cela, est de rester vieille fille. Peut-être que la circonstance qu'elle vient ici pour servir de fille d'honneur à Louise a donné naissance au bruit courant de mon mariage avec elle. Les deux familles sont dans les meilleurs termes d'amitié, se faisant souvent des visites et se rendant des politesses. Mais quelle différence il y a entre les deux! Ah! Gertrude est trop spirituelle et trop fière pour un pauvre diable comme moi. Elle te conviendrait mieux.
Heureusement que, pendant qu'il parlait ainsi, Belfond était occupé selon une vieille habitude à frapper du bout du pied le pied de la table sculptée en patte de lion, en sorte qu'il ne s'aperçut pas de la vive rougeur que ces dernières paroles avaient fait monter à la figure de son ami.
--Et maintenant, Armand, continua-t-il, aimerais-tu à être garçon d'honneur?
--Pas du tout, mon cher ami, répondit-il à la hâte: tu sais l'aversion que j'ai pour ces sortes de cérémonies. Je désire rester dans ma coquille comme un limaçon.
--C'est ce que je pensais; aussi, j'ai promis conditionnellement à Arthur d'Aulnay, mon futur beau-frère, que si tu n'acceptais pas je le choisirais. Il brûle d'être garçon d'honneur, car il est profondément frappé de mademoiselle de Beauvoir et, comme il n'a que dix-huit ans, tu peux imaginer les chances qu'il court. Maintenant il faut que je parte, car j'ai à choisir une garniture de perles pour ma perle incomparable; mais avant de nous séparer, Armand, un mot d'avis pour toi. Comme tu sais apprécier mon amitié, n'essaies jamais de me faire endêver sur ce que je ne connais Louise d'Aulnay que depuis peu de temps ou de donner à entendre, comme l'a fait ce matin un camarade que je me propose de ne plus regarder, que si j'avais retardé une semaine j'aurais probablement changé d'idée comme je l'ai fait si souvent. Allons, au revoir! ne manques pas d'être prêt de bonne heure le matin de l'heureux jour.
Ce fut avec des sentiments bien divers qu'Armand endossa l'habit irréprochable avec lequel il devait assister à cette fête nuptiale; puis il tressaillit à l'idée de se rencontrer prochainement avec la seule femme qui avait, il le savait maintenant, que qui était encore son unique amour, la femme dont le généreux courage l'avait sauvé lui-même de la ruine et qui lui avait tendu une main secourable lorsque tout le monde, à une exception, l'avait abandonné.
Les d'Aulnay étaient une des premières et des plus riches familles de Québec, en sorte que tout fut fait avec éclat et splendeur. La fiancée paraissait comme un perce-neige et son aristocratique fille d'honneur comme une magnifique fleur de lys, grande, blanche, superbe et noble.
Pendant la cérémonie les yeux d'Armand la suivirent avec un singulier renouvellement du culte de son enfance et avec l'ardente admiration qu'elle lui avait inspirée pendant leur première entrevue à la fête d'été chez M. de Courval; mais à la fin de la cérémonie, lorsque leurs regards se rencontrèrent et qu'ils échangèrent un petit salut, il pensa tristement qu'elle n'était pas maintenant plus près de lui qu'elle ne l'avait été au timide jeune homme de campagne.
Les convives se trouvèrent bientôt assis autour d'une table somptueusement servie, et ce fut alors qu'il arriva à Armand un des contre-temps désagréables dont il avait été jusque-là protégé par sa vie retirée. Depuis le mémorable matin que Gertrude, semblable è un ange de lumière, lui était apparue à la petite auberge et lui avait arraché cette promesse qui avait été son salut, il s'y était montré scrupuleusement et religieusement fidèle; même lorsque madame Martel, en lui annonçant qu'il était père lui avait présenté un verre plein jusqu'au bord, l'invitant à boire à la santé de la mère et de l'enfant, il s'était bravement exposé à l'indignation de la bonne femme en refusant avec fermeté la coupe qu'elle lui offrait, ce qui lui faisait faire, plus tard la remarque qu'elle s'attendait bien à la triste catastrophe qui était survenue peu de temps après une circonstance si inouïe.
On proposa une santé en l'honneur des jeunes mariés et les verres furent emplis de champagne. Machinalement notre héros leva le sien à la hauteur de ses lèvres, espérant par là échapper à la remarque et aux imputations d'affectation qu'on ne manquerait pas de lui faire. En effet, il fut désappointé dans son attente car deux ou trois personnes, qui l'avaient observé, lui en firent le reproche. La tempérance totale était peut-être plus rare dans ce temps-là qu'aujourd'hui, et il reçut une avalanche de railleuses désapprobations, jointes à une certaine dose de ce que Belfond appelait des scies.
--Est-ce que M. Durand, comme les chevaliers d'autrefois à la veille de mettre leurs éperons pour la première fois, aurait fait voeu de s'abstenir du jus de la vigne? demanda ironiquement de Montenay.
--Je suis lié par une promesse! répliqua notre héros avec froideur, tout en observant la courtoisie.
--Bien, il me semble qu'une circonstance aussi heureuse que la présente devrait, comme un jubilé, exempter de tous voeux onéreux ou mal fondé. Qu'en pense la charmante fille d'honneur!
--Je pense qu'une promesse faite doit être accomplie! répondit-elle d'une manière brève.
Sur ces entrefaites, une autre santé fut proposée et accueillie, et on laissa tranquilles Armand et son verre plein.
Après que les convives furent revenus au salon, il se trouvait debout devant un beau tableau représentant une des belles dames de la cour de France, et il pensait comme son front calme et fier, ses yeux brillants ressemblaient à ceux de mademoiselle de Beauvoir, lorsqu'il entendit tout-à-coup derrière lui le frôlement d'une robe de soie; et se retournant, il aperçut mademoiselle de Beauvoir qui se rendait à l'autre bout de l'appartement. Ils échangèrent quelques mots d'étonnement sur ce qu'ils ne s'étaient vus depuis très longtemps, Armand fit allusion à la vie retirée qu'il avait menée depuis quelque temps, puis il s'établit une pause qui fut rompue par Gertrude.
--J'ai été bien contente ce matin, dit-elle, en voyant comme vous avez fidèlement tenu votre promesse.
--Est-ce que je pouvais faire autrement lorsque vous aviez daigné me la demander? Ah! j'espère que je la garderai ainsi que le précieux talisman que vous m'avez alors donné, comme je vous l'ai déjà dit, jusqu'à la mort!
Et il porta à ses lèvres le rubis dont elle lui avait fait cadeau.
--Songez, mademoiselle de Beauvoir, continua-t-il, songez de quoi vous m'avez sauvé, à tout ce que je vous dois, et dites-moi si vous devez vous étonner de l'ardente et éternelle gratitude que je ressens pour vous?
Ah! Armand, cette voix passionnée, ce regard intense, cette émotion et ces manières trahissaient, à son insu, un sentiment plus vif que celui de la reconnaissance.
Une rougeur soudaine monta à la figure de Gertrude, et elle baissa ses yeux.
--M. Durand, dit-elle, vous attachez véritablement trop d'importance à une bagatelle, et la fidélité que vous avez mise à observer votre promesse me récompense amplement de ce qu'il m'en a coûté pour vous la demander... Mais vous ne vous êtes pas encore informé de votre vieil ami, M. de Courval? ajouta-t-elle voulant donner le change à la conversation qui commençait à devenir embarrassante. N'avez-vous pa su qu'il a été très malade?
--Je suis vraiment fâché de l'apprendre, dit Armand en lui présentant une chaise que sa compagne accepta de suite, contente de prolonger cette conversation qui avait revêtu un caractère strictement général.
Elle apprit à Durand que M. de Courval avait eu plusieurs attaques de rhumatisme aigu, que de fait il était devenu un martyr de cette maladie, et que, quoiqu'il fût mieux dans le moment, madame de Beauvoir avait été obligée de rester à la maison pour le soigner; puis l'entretien roula sur leur première rencontre au Manoir d'Alonville lorsqu'ils n'étaient qu'enfants, et combien même alors elle l'avait aidé et encouragé. Entre ce lointain souvenir et leur rencontre, dans la petite auberge, qui avait exercé une si heureuse influence sur la carrière subséquente du jeune homme, la transition fut facile. Le sujet était, selon toute apparence, plein d'intérêt pour les deux, et quel que fût le charme qui l'animât, bien que son secret et sincère amour pour son amie fût sans espérance et malgré l'indifférence polie qu'elle lui avait toujours manifestée, Durand se trouva, presque sans s'en apercevoir, à lui dévoiler le secret de son coeur, secret qu'il avait si longtemps gardé. Parée de sa robe et de son voile de fille d'honneur, au milieu des joyeuses causeries études rires bruyants des convives qui résonnaient dans ses oreilles, Gertrude de Beauvoir accepta les voeux de celui pour qui sa préférence datait presque d'aussi loin que la sienne pour elle.
On devine qu'en apprenant l'engagement que sa fille avait fait, madame de Beauvoir la railla et que les pointes d'épigrammes ne lui firent pas défaut; mais, heureusement son opposition ne fut ni forte ni de longue durée. Sans doute Durand n'était pas un seigneur non plus qu'un riche et indépendant citoyen comme de Montenay ou Belfond mais il était l'associé d'un vieil avocat bien connu; après quelque temps il deviendrait possesseur de la fortune de madame Ratelle, et son frère Paul, qui n'était pas marié et qui, d'après le bruit courant, buvant beaucoup, se ferait probablement bientôt mourir et le constituerait son héritier.
--Eh! bien, oui, se dit-elle, j'y donne mon consentement, car il vaut mieux que Gertrude se marie avec lui que de rester vieille fille, comme je l'en ai souvent menacée.
Quant à M. de Courval, il fut très-satisfait de ce mariage et pendant une sévère attaque rhumatismale, il fit à la fiancée présent d'une dot raisonnable et d'un riche trousseau.
Armand avait beaucoup de choses à dire à sa fiancée, notamment la réception du mystérieux billet qui l'avait appelé auprès du lit de mort de son père, billet que Gertrude avoua avec confusion avoir écrit elle-même; ensuite la trahison de son frère Paul, les machinations mises en oeuvre par madame Martel, les vicissitudes et les agitations de son malencontreux mariage, la mort paisible de sa femme et depuis lors sa vie tranquille et monotone. Gertrude l'écoutait avec sympathie, et plus d'une fois, pendant qu'il poursuivait son récit, il s'aperçut que ses yeux qu'il avait cru si orgueilleux, si indifférents, s'assombrissaient d'une tristesse qui donnait à penser.
--Dans tout ce que vous venez de me dire, Armand, il y a une seule chose que je désirerais qui fût autrement, une chose que je vous demanderai de rétracter. Par considération pour moi, voulez-vous pardonner à votre frère Paul, sans restriction et complètement?
Une ombre passa sur le front du jeune homme.
--Gertrude, dit-il enfin, je ne lui ai jamais causé de dommages et je n'ai pas non plus l'intention de lui en faire pour tout le mal qu'il m'a causé: certainement que ce doit être assez.
--Non; les concessions que vous avez faites l'ont été en considération de madame Ratelle: il vous faut maintenant faire quelque chose pour moi. Ecoutez, Armand: que votre pardon, libre et sans condition soit mon cadeau de noces; je l'estimerai et l'apprécierai infiniment plus que le plus pur diamant et la plus rare des perles! Les souverains signalent ordinairement l'inauguration de leur règne par un acte d'amnistie; signalons par une semblable preuve de clémence, le commencement de notre bonheur qui, je l'espère, durera toujours.
Elle disait cela d'un ton badin, mais ses yeux étaient singulièrement suppliants, et Armand sentit toute l'impossibilité qu'il y aurait pour lui de ne jamais leur rien refuser.
--Comment, dit-il, puis-je ne pas accorder ce que vous me demandez? Oui, même mon orgueil vindicatif, la longue animosité que j'ai caressée, quoique passivement, contre le frère qui m'a volé mon droit d'aînesse et l'amour de mon père, doivent céder à votre influence. Ah! Gertrude, une plus grande preuve de votre pouvoir sans bornes et de mon profond dévouement en se pouvait donner!
La noce fut simple, et c'était, suivant madame de Beauvoir, ce qu'il y avait de mieux à faire, à cause des antécédents du prétendu. Gertrude, dont tous les désirs et les aspirations tendaient à la tanquillité et à l'absence complète de tout éclat, dédaigna avec magnanimité de ressentir cette observation.
Paul, quoiqu'il eût été poliment invité, envoya une excuse, alléguant qu'il était malade. Sa conscience lui faisait probablement trop sentir sa culpabilité envers son frère, pour qu'il désirât se rencontrer avec lui en une telle circonstance. Cependant, il envoya à la mariée le plus superbe garniture de joyaux qu'il put se procurer à prix d'argent et, plus tard, il trouva le courage de faire une courte visite aux nouveaux mariés, événement que toutefois, ne se renouvela pas souvent. Il ne fit jamais entrer dans la maison paternelle d'Alonville une femme qui fût La sienne, afin de chasser la misanthropie qui régnait dans son intérieur.
De Montenay ne se maria jamais. Il continua à fréquenter les salles de bal et à suivre les pas de chaque nouvelle débutante pourvu qu'elle fût jolie, jusqu'à ce que ses cheveux souples et lustrés devinssent gris, calamité à laquelle il porta remède au moyen de quelque inestimable teinture, et jusqu'à ce que ses dents blanches et régulières dont il était si fier eussent été remplacées par un ratelier artificiel. Il mena cette vie jusqu'à ce que l'âge et les infirmités ne lui laissèrent d'autre alternative que celle de l'abandonner; il devint alors le plus méchant et le plus tyrannique des vieux garçons, faisant consister son principal amusement à se moquer du mariage en général et du bonheur domestique de ses amis et connaissances en particulier.
Cependant, sa vindicative éloquence ne put jamais amener de nuages sur le soleil qui dorait la demeure d'Armand et de sa femme. Sans doute, ils furent quelques fois visités par le trouble et la maladie: c'est le sort de tous les descendants d'Adam; mais ils trouvèrent dans leur mutuelle affection d'amples consolations à leurs chagrins passagers.
Une brillante destinée attendait notre héros.
Il se distingua sur l'arène politique de son pays, dans laquelle il entra peu de temps après son mariage, autant par son inflexible intégrité que par ses rares talents. Durant le cours de sa carrière il fut bien soutenu par la noble jeune femme qui partageait ses pensées, ses espérances, ses projets, comme elle partageait la destinée de sa vie, et dans les heures de sombre découragement auxquelles échappent rarement les vrais enfants de leur pays, elle lui donnait des paroles d'espérance, l'encourageait, l'animant au succès en lui disant:
--En avant!
Jamais il ne fut tenté, par les honneurs et les émoluments de sacrifier un seul principe, un seul point de justice, et le plus précieux héritage qu'Armand Durand laissa à ses enfants,--héritage bien supérieur à l'ample fortune et à la position sociale qu'il s'était acquise,--fut le souvenir de son sincère et honnête patriotisme, de sa parfaite intégrité.
