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Armand Durand

ARMAND DURAND (continued 3)

J. A. (Joseph Auguste) Genand translation

Il était très-tard lorsque notre héros laissa la maison, car il avait voulu attendre son frère et lui donner toutes les chances possibles. Et partant il laissa les instructions précises sur la maison où on le trouverait si Paul arrivait.

La railleuse description que Lespérance avait faite de son logis approchait beaucoup de la vérité, et en entrant Armand se heurta presque la tête sur le haut de la porte. Le bruit qui frappa ses oreilles était assourdissant. Quoiqu'on ne fût encore qu'au début de la fête, la réjouissance était déjà grande parmi les convives, à en juger par leurs longs éclats de rire, leurs couplets de chansons, leurs acclamations, et de temps en temps par le bruit des grosses bottes qui exécutaient sur le plancher un pas de danse.

Lorsqu'Armand entra il y eut une suspension momentanée à ce brouhaha, et il en profita pour s'excuser de son retard. L'hôte lui expliqua que pour empêcher ses invités de dévorer les huîtres avant l'arrivée de M. Durand, il les avait mis au défi de prendre du plaisir sans l'aide de rafraîchissements, solides ou liquides. D'après le résultat qu'il en avait obtenu, le lecteur peut concevoir quel degré aurait atteint la gaieté si elle eût été stimulée par le souper que Lespérance, avec l'aide d'un de ses amis, était actuellement à leur préparer.

L'appartement dans lequel Armand se trouvait différait beaucoup du sien si propre et si bien tenu: il était petit et bas, le plafond et les boiseries ternies par le temps et la fumée. Il ne portait aucune trace d'ornements; seulement on remarquait quelques images aux peintures grossières de danseuses aux joues rouges, aux jupes cortes et amples, à côté du portrait d'un boxeur en renom et de celui d'un fameux bouffon français. Dans un coin il y avait un grand coffre peinturé, contenant la garde-robe du maître de céans et servant en même temps de bibliothèque, car on y voyait une pile de livres tout poudreux et à l'air vénérables; dans un autre coin on apercevait un manche de ligne et une paire de fleurets rouillés, un miroir brisé pendu à la cloison et si petit que Lespérance disait souvent qu'il ne pouvait y voir ses traits qu'en détail, c'est-à-dire les uns après les autres. Une paire de raquettes placées en angle droit servait de persiennes à une fenêtre, tandis qu'une traîne sauvage bouchait en partie l'autre. La chambre était presqu'entièrement occupée par une table grossière mais nette, probablement empruntée pour la circonstance aux gens de l'étage inférieur. Des bouteilles remplies avec quelque chose de plus fort que la bière de Montréal, flanquaient chaque bout de la table: quelques essuie-mains de grosse toile, un huilier boiteux et deux seaux vides sur le plancher pour recevoir les écailles d'huîtres, complétaient l'ameublement. Il ne faut pas oublier de mentionner la grande bizarrerie déployée dans les vases pour boire: quelques verres communs, deux pots de faïence blancs et trois tasses à thé, offraient, sinon de l'élégance, du moins de la variété.

Tout-à-coup l'amphytrion, prenant une contenance grave:

--A présent, messieurs, dit-il, une question importante: lavées ou non lavées?

--Comme de raison, non lavées! s'écrièrent plusieurs voix. Laissez-les venir sur la table avec leur limon naturel.

--Tant mieux, car mon aimable hôtesse, auprès de qui Gorgon et Méduse auraient été agréables et charmants, m'a informé tout-à-l'heure que j'aurais à les laver moi-même.

--Hé! l'ami Pierre, toi qui as toujours la bouche ouverte ou pour chanter ou pour crier, et qui vas probablement en avaler le plus grand nombre, viens m'aider à les apporter!

Qui fut dit fut fait. Nos deux jeunes gens parurent bientôt, venant de quelque coin caché du dehors, probablement du grenier, portant un immense plateau bien pelin de succulentes caraquettes.

--Maintenant, amis, à l'attaque! cria Lespérance. Je n'ai que deux armes légitimes pour faire cette guerre, (et il brandissait au-dessus de sa tête deux couteaux à huîtres) une que e réserve pour moi comme seigneur du château, et l'autre pour monsieur Durand comme le dernier arrivé à ce joyeux cercle d'élite. Il y a plusieurs couteaux de table, un tire-bouchon et un couteau de poche; ainsi, messieurs, choisissez à moins que quelques-uns d'entre vous soient venus tout armés.

Par expérience probablement et en prévision de pareille casualité, deux des invités sortirent de leurs poches des couteaux à huîtres, tandis que d'autres avaient de forts et bons couteaux de poches presqu'aussi utiles pour la circonstance, et l'on commença l'assaut.

Au bout de quelque temps la porte s'ouvrit et livra passage à un échantillon peu favorable du beau sexe, lequel portait à la main un grand pot plein d'eau bouillante.

--Ah! mille remercîment, la mère! s'écria de bon coeur Lespérance. A présent, quiconque désire du punch peut en avoir; mais, ma chère madame Hurteau, voyez donc si vous ne pourriez pas nous prêter une couple de verres au lieu de ces tasses? car quel que fort et chaud que nous fassions ce breuvage, nous ne pourrons pas, quand bien même nous devrions en mourir, nous empêcher de croire que tout le temps nous buvons du thé. Comme conséquence, nous en buvons quelque fois trop.

--Cela vous arrive quant même! dit-elle en souriant aigrement. Vous et vos amis, lors de la dernière fête que vous avez faite ici, m'avez brisé deux verres que vous ne m'avez pas encore remboursés, quoique j'aie l'intention de vous les faire payer lorsque nous réglerons le dernier mois de pension.

--Oui, ma chère dame, je vous payerai, quant même je devrais pour cela prélever des fonds par une souscription publique, répliqua-t-il aec une imperturbable bonne humeur.

--Si madame veut bien attendre un instant, nous allons faire passer le chapeau séance tenante, ajouta gravement un petit gaillard à la mine éveillée qui sans autre outil qu'un couteau de table rouillé, avait déjà accumulé devant lui une pile respectable d'écailles.

--Alors, de cette manière tu n'y dépenseras rien, George Leroi, répondit-elle avec mépris. C'est toujours la plus mauvaise roue d'une charrette qui crie le plus fort.

--Votre citation est ancienne et usée! Essayez encore et montrez-nous quelque chose de votre crû.

La brade madame Hurteau, dédaignant de répondre plus longtemps se retira en frappant la porte avec tant de violence que les danseuses des gravures et les huîtres dans leurs écailles en tremblèrent.

Nous ne nous appesantirons pas plus sur cette scène. Pendant quelque temps il y eut vraiment d'excellents chants, des chansons comiques, des duos avec un chorus complet et efficace; mais à force de faire circuler les verres fêlés et les pots, il vint un temps où les chanteurs n'observèrent plus aucune règle de mesures et d'accords, et ooù la confusion des voix fut si curieuse que le résultat devint très affligeant pour des oreilles quelque peu exercées. La gaieté devenait à chaque instant plus turbulente et plus tumultueuse. Lorsque les huîtres furent mangées on poussa les écailles dans un coin; une couple d'invités s'élancèrent au milieu de la place et se mirent à exécuter une gigue en sifflant leur propre accompagnement; un autre se hissa sur la table et chanta d'une voix de Stentor un sentimental et pathétique vaudeville; et pendant tout ce temps-là le bourdonnement des voix, le son des verres et les éclats de rire mettaient le comble au tapage. Au milieu de ce vacarme, madame Hurteau ouvrit brusquement la porte, et s'écria d'un air bourru:

--Vous le trouverez ici, mon jeune homme.

--Et Paul Durand fut introduit dans la chambre.

En entrant il pouvait à peine voir ou être vu à travers les épais nuages de fumée de tabac qui remplissaient l'appartement, mais il sentit sa main empoignée par Armand. Le chanteur descendit de son orchestre improvisé, et les danseurs, hors d'haleine, s'arrêtèrent.

On exprima à Paul de sincères regrets sur la disparition complète des huîtres, mais on lui offrit du contenu des bouteilles noires que Lespérance appelait «des gouttes de consolation», et on lui procura une pipe bien bourrée.

Armand, s'apercevant que le vacarme allait recommencer, demanda la permission de se retirer avec son frère, parce qu'ils avaient beaucoup à se dire. On lui accorda sa demande, et après de bruyants «bonsoirs et adieux», les deux frères descendirent les escaliers et prirent la route de la maison Martel. Il faisait un brillant clair de lune, et la neige criait agréablement sous leurs pieds.

--Tu m'as l'air d'être entré dans une bande de bons vivants! dit sèchement Paul.

--C'est la première veillée que je passe avec eux et je ne crois pas que je sois pressé d'en essayer une autre, car je ne puis supporter une gaieté aussi bruyante. J'en ai déjà mal à la tête!

--Pouah! ce n'est pas étonnant! dit Paul en toussant, un antre aussi misérable et aussi malpropre! Je serais curieux de savoir ce que dirait la tante Françoise, avec ses penchants aristocratiques, si elle avait pu jeter un coup-d'oeil sur ce qui se passe là ce soir? Il y a de la différence entre ces gens et les jeunes et spirituels petits-maître avec lesquels je t'ai trouvé dernièrement.

--Je dois avouer que ceux-ci sont plus de mon goût; mais comment ça va-t-il chez nous?

--Papa n'est pas bien, il est retenu au lit par le rhumatisme et il se chagrine un peu. La tante Françoise s'occupe à le soigner, et mois je conduis les travaux de la terre. C'est une chance que je ne sois pas attaché, à l'heure qu'il est, à un bureau de la ville, car les affaires n'iraient pas chez nous aussi bien qu'elles vont.

Armand était bien de cette opinion.

Ils arrivèrent bientôt aux Trois-Rois et s'établirent près du poële bien miné du meilleur salon de l'hôtel. Armand prit la lettre que Paul lui remit et se mit à la parcourir. Elle était plus courte que de coutume, et elle lui disait d'un ton de tristesse inusitée qu'on avait l'espoir qu'Armand faisait tous ses efforts pour bien profiter du temps et de l'argent qu'il coûtait; elle faisait aussi mention des éminents services que Paul rendait à la maison, et remerciait la Providence de ce qu'il y fût.

Armand attribua aux souffrances physiques de son père ce qu'il y avait d'extraordinaire et d'inaccoutumé dans l'épître qu'il lui avait écrite: et lui et son frère s'entretinrent plus sérieusement et avec plus de calme que de coutume des affaires de famille.

XI

Selon son habitude, Paul ne fit qu'un court séjour à Montréal, et le lendemain, ayant terminé ses achats pour le malade et la maison, il laissa la ville. Armand aurait désiré l'accompagner pour voir son père malade, mais Paul s'y opposa vivement, sous prétexte qu s'il laissait ainsi ses études, cela indisposerait et chagrinerait leur père, chose que sans son état de souffrance actuel il fallait éviter avec soin.

Quelque temps après cette visite, Armand écrivit deux lettes à son père; pour toute réponse, il ne reçut que quelques lignes, écrites à la hôte, par lesquelles Paul l'informait que leur père était un peu mieux. Plus tard il reçut une lettre de Durand lui-même, dans laquelle celui-ci et la tante Françoise lui donnaient un grand nombre de solennels avertissements relativement au danger des mauvaises compagnies, des avis explicites sur la nécessité de profiter du temps, avec de simples suggestions touchant les dépenses de son entretien à la ville; et à la demande qu'il avait posée s'il ne ferait pas bien de courir à la campagne pour quelques jours afin de le voir, on lui disait assez brièvement de rester là où il était et de profiter de ses avantages actuels.

Armand fut profondément blessé de ce traitement, car en réalité il ne l'avait pas mérité. Ses lettres chez son père devinrent plus froides, plus courtes et plus rares, et cela expliqua les épîtres de la famille qui lui parvenaient en réponse. De temps à autre il recevait de Paul un bulletin assez amical du reste, qui lui donnait des nouvelles de la santé de leur père et du changement de caractère que les douleurs rhumatismales avaient opéré en lui, que de doux et d'humeur égale qu'était son tempérament il était devenu irascible et impatient; puis il terminait par quelques petits détails sur la terre ou les animaux.

Notre héros prit la résolution de ne pas s'arrêter, si la chose lui était possible à ces tristes et douloureux changements. Il continua è étudier, à sortir lorsqu'il était invité et même quelques fois, mais très-rarement, il prit part aux bruyantes parties de plaisir organisées par Lespérance et ses amis, car il ne pouvait pas toujours les refuser, de crainte de les insulter. Lorsqu'il écrivait à Paul et qu'il était en disette de sujets, il lui donnait tous ces détails et il lui parlait franchement, lui racontant même une fois, que Lespérance lui avait emprunté de l'argent et qu'il n'avait pas d'espoir qu'il le lui remit. Les lettres de Paul l'encourageaient à faire ces confidences sans restriction, car il lui disait souvent combien ses lettres amusantes égayaient leurs longues et mornes veillées et combien lui, Paul, goûtait les descriptions exactes de la vie de la ville et de ses plaisirs.

Armand, cependant, parlait rarement de Délima Laurin. Il avait conçu pour la jeune fille un intérêt naissant, provoqué plus par la partialité évidente qu'elle manifestait envers lui que par sa beauté, et cet intérêt le poussait à rester muet sur ce sujet dans ses lettres à Paul. A dire vrai, il avait peu de chose à en écrire: de temps à autre une veillée tranquille à jouer aux cartes ou aux dames; bien rarement un tour de carriole avec elle et madame Martel; ou bien, les soirs de grands froids, une longue conversation autour du grand poële double de la salle: leur intimité n'allait pas au-delà. Les fréquentes absences de madame Martel de la chambre,--lesquelles avaient l'air d'être faites à dessein,--ne lui firent jamais changer le ton de sa voix, soit pour diversifier ou s'attirer un plus doux regard de la belle jeune fille. Il n'aurait peut-être pas été aussi indifférent si une autre figure, capricieuse, fière et charmante, ne s'était pas présentée à son esprit, l'endurcissant contre toute autre influence.

Le carnaval était bien gai. Comme Durand allait mieux, du moins d'après ce que Paul écrivait, Armand jouissait sans remords des innocents plaisirs que lui offrait la société. Il rencontrait quelques fois mademoiselle de Beauvoir aux plus recherchées de ces soirées, et parfois il avait le rare privilège de danser avec elle, et elle se montrait toujours pour lui gracieuse et aimable à l'extrême. Ce qu'il y avait de singulier, c'est que chacune de ces rencontres avait l'effet de le rendre des semaines entières tout-à-fait insensible aux charmes de Délima.

Pendant la dernière semaine des fêtes il éprouva une grande envie d'aller voir son père, quand bien même on ne désirerait pas sa présence; en conséquence, le mardi gras, dernier jour du carnaval, il partit pour Alonville. Il faisait nuit lorsqu'il arriva en vue de la maison paternelle, et il regarda ardemment dans cette direction, s'attendant à la trouver brillamment illuminée, car depuis un temps immémorial on y avait toujours chômé par des fêtes et des réjouissances la venue du carême, cette saison de jeûnes et de pénitences. Mais une seule lumière brillait faiblement à la fenêtre du salon. Non découragé cependant, il avança, croyant qu'il était un peu de bonne heure pour allumer les lumières,--procédé que par économie on recule autant que possible à la campagne. Lorsqu'il fut arrivé, il laissa son cheval en soin à un vieux domestique de la maison tout joyeux et étonné de le voir, et sans autre avertissement qu'un coup sec frappé à la porte, il entra dans le salon. L'appartement était loin d'être arrangé pour une fête. Madame Ratelle était occupée à coudre près d'une petite table sur laquelle brûlait une chandelle, tandis que Paul Durand était assis dans un grand fauteuil, une jambe emmaillotées de flanelle et étendue sur un tabouret, la tête appuyée sur sa main. Il gardait un sombre silence.

La tante Françoise, en apercevant Armand, se leva précipitamment et courut l'embrasser avec affection, mais son père qui était d'ordinaire calme et peu démonstratif, l'était encore plus en cette circonstance. De fait, cette froideur de la part de son père modéra l'impétuosité avec laquelle je jeune homme s'avançait vers lui, et il en fut si profondément blessé, que ses manières et sa conversation en reçurent un malaise et une gêne que le père remarqua de suite et qui, malgré lui, lui déplurent. La conversation qui suivit fur languissante: on lui exprima des craintes sarcastiques sur ce qu'il pourrait peut-être trouver sa promenade à la campagne très-ennuyeuse, lui habitué à la joyeuse vie de la ville, sur le doute ou il était quant à l'utilité ou à la sagesse de faire étudier des professions aux jeunes gens qui n'étaient pas persévérants de caractère.

--Mais père, pourquoi dites-vous cela avec tant de solennité? demanda vivement Armand. Sur quoi s'appuie-t-on pour m'accuser de manquer de persévérance?

--Eh! bien, mon fils, cette idée-là m'est peut-être venue à propos des lettres que tu as envoyées depuis quelque temps à Paul et dont il nous faisait régulièrement la lecture, répondit-il sèchement.

--Mais, est-ce qu'elles contenaient quelque chose de défendu, quelque Chose de mal?

--Voici ce qui en est, mon fils. Tes lettres ne parlaient que joie, fêtes et réjouissances, pendant que tu oubliais ton vieux père qui te fournit l'argent pour te joindre à toutes ces parties de plaisir, ton vieux père étendu malade sur un lit, en proie aux douleurs les plus atroces et au découragement.

Armand se leva à demi mais madame Ratelle qui interprétait bien son air indigné, intervint pr un signe de tête en lui montrant le membre entortillé et la fiole de remèdes qui étaient près de lui.

--Paul, mon frère, il ne faut pas que tu sois trop sévère envers notre garçon. Il est bien difficile pour un jeune homme de vivre dans une ville comme un ermite.

--Mon père, Paul m'a écrit que vous étiez mieux; et il y a quelques semaines, lorsque chagrin et inquiet sur votre santé chancelante, j'ai exprimé le désir de venir vous voir, il m'évrivit sèchement que vous désiriez que je restasse où j'étais afin de ne point perdre mon temps.

--Je lui ai dit cela une fois, c'est par manque de bon coeur que Paul t'a écrit que j'étais mieux. Ah! quel estimable fils! il sera mon bâton de vieillesse! Que serais-je devenu, que seraient devenus la terre et tous nous autres si lui aussi, s'était mis à étudier le Droit ou la médecine! Mon fils est un franc travailleur; industrieux, il se lève de bonne heure et se couche tard; à l'ouvrage depuis le matin jusqu'au soir, il ne va jamais en parties de plaisir, ni en soupers d'huîtres, et il n'a jamais besoin de gants de kid blancs.

A mesure que son père parlait sur ce ton, Armand rougissait de plus en plus, et en dépit des regards suppliants de la tante Françoise, il était sur le point de répliquer lorsque Paul entra. Cependant, malgré cette diversion, les choses n'en allèrent pas mieux. Les doux efforts de la tante Françoise et l'excellent souper qu'elle prépara ne réussirent pas à amener dans le petit cercle plus de cordiale gaieté, ni à faire disparaître l'irritabilité dont les manières de Durand étaient empreintes.

Après que l'on se fût séparé pour la nuit et que les deux frères furent assis ensemble dans la chambre à coucher de Paul, Armand lui dit brusquement:

--Pourquoi as-tu montré mes lettres?

--Parce que je ne croyais pas qu'il y eût de mal à le faire, parce que je pensais qu'elles amuseraient notre père au lieu de le contrarier. Si je ne les lui avais pas montrées, il aurait supposé qu'elles contenaient quelque chose de terrible.

Il est si changé que je le reconnais à peine! dit Armand d'un air sombre. Qu'est ce que tout cela veut donc dire?

--L'âge et le rhumatisme, répondit laconiquement Paul. Il ne faut pas que tu penses que je n'ai pas ma part de reproches: je voudrais que tu l'entendrais lorsqu'il y a quelque chose qui ne va pas bien, quand même ce n'est que le carreau du chassis de l'étable qui est resté ouvert.

Trompé sur les sentiments de son frère, Armand sentit s'évanouir le faible rayon de soupçon qui avait traversé son esprit.

--Pauvre Paul! s'écria-t-il, ce doit être dur à supporter!

Minuit était sonné depuis longtemps et le frère aîné ne dormait pas encore, la respiration bruyante de Paul, habitué à se coucher et à se lever de bonne heure, contribuant doublement à l'empêcher de s'endormir. Armand se réveilla et se leva plus tard que de coutume; lorsqu'il descendit, il apprit qu'il y avait longtemps déjà qu'on avait déjeuné et que son frère était parti depuis une heure pour ses travaux.

--Pourquoi Paul ne m'a-t-il pas réveillé? demanda-t-il.

--Parce qu'il savait que tu n'étais pas habitué à cette misère, répondit son père d'un ton moqueur qui irrita autant qu'il chagrina le jeune homme.

La tante Ratelle lui servit bientôt un excellent déjeuner, mais iln'avait pas faim: cependant, il resta à table quelques minutes, pendant les quelles il répondit à quelques questions brèves que lui fit son père sur les progrès qu'il faisait dans ses études légales, sur ses espérances pour l'avenir; puis il se leva et s'approcha de la fenêtre. Quoique l'on fût au milieu de mars, une furieuse tempête de neige sévissait au dehors, et en la contemplant il sentit une singulière sympathie entre elle--qu'est-ce qu'il peut y avoir de plus triste qu'un paysage de campagne pendant une tempête de neige?--et la douloureuse tristesse qui remplissait en ce moment son coeur. A la suite d'une question froide de la part de son père, suivie d'une réplique un peu vive, laquelle à son tour lui attira une observation piquante, il prit une résolution. Oui il s'en retournerait de suite à la ville; oui, il endurerait plus aisément l'air glacial de l'hiver que l'atmosphère de duretés qui avait si subitement envahie le toit paternel, autrefois Si heureux. Lorsqu'il manifesta son intention de partir si vite et par pareil temps, la tante Ratelle s'y opposa avec chaleur; mais Durand, guidé peut-être par l'orgueil, y mit peu d'opposition. Cependant, lorsqu'il lui souhaita le bonjour, il s'opéra dans sa voix et ses manières un adoucissement subit qui tenta presque Armand à mettre le malaise de côté et à demander ce qui pouvait avoir refroidi l'amour profond qui existait entr'eux et qui avait rendu leurs relations heureuses; mais ile en fut empêché par la crainte d'une rebuffade et de s'entendre dire ce qu'il redoutait, que c'était la dépense qu'il occasionnait à son père qui était cause de la froideur et de l'irritabilité paternelles.

De retour à la ville, notre héros se livra à la routine journalière de sa vie avec autant de diligence qu'avant, mais avec une disposition d'esprit moins joyeuse. Les lettres de chez son père devinrent de plus en plus rares et aussi peu satisfaisantes que jamais; de son côté, il écrivit bien rarement, et lorsqu'il le faisait, il adressait ordinairement ses lettres à Paul.

Par une superbe après-dînée qu'il paraissait plus triste que d'ordinaire, madame Martel, à qui il faisait pitié, vu que depuis quelque temps il était souvent retenu à la maison et au bureau, insista auprès de lui pour qu'il allât se promener.

--Et puis, M. Durand, ajouta-t-elle, si vous aviez la bondé de m'obliger en emmenant ma pauvre Délima avec vous. Elle aussi a besoin de prendre l'air: elle est si industrieuse et travaillante, qu'elle ne pense jamais à se reposer.

Sans laisser voir d'intérêt ou de plaisir, Armand consentit, et la vieille madame Martel partit souriante et joyeuse pour aller dire à sa cousine de s'habiller. Délima voltige bientôt en bas des escaliers: elle était vraiment charmante dans sa simple mais gracieuse toilette, et Armand lui ouvrit la porte en lui adressant quelques paroles de politesse. Tout-à-coup, madame Martel accourut dans le passage, tout essoufflées d'être descendue avec précipitation, et pria Délima d'aller chez sa cousine Vézina pour emprunter le patron de sa coiffe neuve.

--C'est un peu loin, dit mademoiselle Laurin en hésitant.

--Où demeure-t-elle? demanda Armand.

--Près du Pied-du-Courant, à Hochelaga.

--Oh! c'est très-loin, répliqua-t-il; cette course va trop fatiguer mademoiselle Laurin.

--Pas du tout, interrompit à la hâte madame Martel. Délima est une bonne marcheuse: il n'y a pas de distance pour la fatiguer, et je voudrais bien avoir ma coiffe neuve pour dimanche. Soyez assez bon pour m'obliger, M. Durand.

--Bien, puisque vous insistez et que mademoiselle Délima pense être capable d'entreprendre la route, je le veux bien.

Et sans en dire davantage, les deux jeunes gens partirent.

Leur promenade fut assez agréable, et ils arrivèrent chez madame Vézina aussi dispos qu'à leur départ. On prêta de bon coeur la coiffe, puis on leur fit l'hospitalité: il fallut absolument prendre une tasse de thé. On résista avec fermeté à la crainte qu'avant Délima que cela les retardât trop ains qu'à le suggestion que fit Durand qu'un verre de lait serait aussi bien reçu et que cela leur permettrait de partir immédiatement pour leur résidence. Tout fut inutile. Les mérites de la tasse de thé furent renchéris par de bons biscuits chauds et autres friandises; mais il avait fallu un temps considérable pour les préparer, en sorte que lorsque la fête fut terminée et que Délima se leva pour mettre son chapeau, Armand, au lieu de donner une pensée d'approbation à l'excellent repas qui lui avait été servi, s'emport secrètement contre l'heure avancée et la stupidité de madame Martel en les envoyant à une telle distance le soir.

Ils se mirent immédiatement en route pour la maison, et le crépuscule fut bientôt, heureusement, remplacé par un superbe et beau clair de lune. Délima, rendue peut-être nerveuse par l'heure comparativement avancée qu'il était, trébucha une couple de fois: en sorte que son compagnon se senti obligé par simple politesse de lui offrir l'appui de son bras. Pendant qu'ils cheminaient seuls, leur ombrage se projetait sur la rue: de temps en temps elle le regardait de ce timide regard qui convient si bien à quelques femmes. Soudain on entendit le bruit d'une voiture qui venait lentement dans leur direction.

Ceux qui l'occupaient, deux dames et un monsieur, examinèrent avec attention nos amis; ce fut avec un sentiment d'une inexprimable mortification qu'Armand reconnut dans ces personnes madame de Beauvoir et sa fille, avec Victor de Montenay. Pour répondre à son salut profond, deux de ces personnes firent une petite inclinaison de tête; mais Gertrude avait le visage tourné de côté, et cependant la pleine lune éclairait assez pour s'apercevoir que ce visage paraissait froid et fier comme s'il eut été de marbre.

Armand s'emporta contre le malencontreux concours de circonstances qui l'avaient poussé dans cette position; il apostropha en lui-même madame Martel dans des termes moins que flatteurs et n'excepta pas la jolie Délima de cette condamnation. En vain le regardait elle d'une manière plus engageante que jamais; en vain la douce lumière ajoutait-elle un plus beau lustre à ses yeux splendides, une beauté d'ange à ses traits délicats: Armand ne voyait, n'avait de pensée que pour ce visage froid et implacable qui, pour la première fois, lui avait jeté un regard de mépris.

--Quelles sont donc ces dames qui étaient dans la voiture? demanda timidement Délima en rompant le long silence qui avait suivi.

--Madame et mademoiselle de Beauvoir, répondit-il brièvement, incapable de déguiser dans sa vois une certaine irritation cachée. Mais il faut que nous marchions plus vite, mademoiselle Laurin, il est très-tard.

Après cela peu de paroles s'échangèrent entre les deux jeunes gens. Armand n'était pas d'humeur à parler et Délima, richement dotée sous le rapport de la beauté, ne l'était pas beaucoup sous celui de l'esprit et des connaissances. En arrivant à la maison notre héros, sans s'arrêter à répondre au sourire de bienvenue de madame Martel, gagna sa chambre le plus vite qu'il put.

--A-t-il parlé? demanda-t-elle avec empressement et à voix basse à sa cousine, pendant qu'elles étaient encore dans le vestibule.

--Rien d'à-propos, répondit le jeune fille avec des larmes dans les yeux.

--Ciel! comme il doit avoir le coeur de pierre! observa la bonne femme en élevant ses mains et ses yeux en l'air. Mais conserves ton courage, ma Délima; j'ai courtisé six mois mon vieux et digne mari avant qu'il condescendît à me faire l'amour, et cependant, vois comme il pense toujours à moi, et quel heureux couple nous faisons! Mais as-tu faim, ma petite! J'ai dans l'armoire d'excellente tête en fromage et une tranche de galette au beurre.

--Oui, je vais prendre une bouchée, car chez ma tante Vézina je n'ai pu manger, vu que monsieur Durand avait toujours les yeux fixés sur moi.

--Bah! ces messieurs ne pensent pas que parce qu'une fille est jolie et charmante, elle doive vivre comme une abeille, de miel et de fleurs. Dieu merci! ma Délima peut manger de la nourriture plus substantielle. Viens d'abord à l'armoire, et puis au lit, car tu dois être fatiguée de cette longue promenade qui n'a rapporté aucun profit.

XII

Quinze jours s'étaient écoulés, et Armand n'avait pas reçu de nouvelles de chez son père; mais la chose ne lui causa aucune inquiétude, car ils étaient tous de si négligents correspondants!

Depuis le malencontreux soir de sa promenade avec Délima, il avait une fois revu mademoiselle de Beauvoir qui en passant près de lui, ne lui avait fait qu'un très-petit signe de tête au lieu du salut souriant et amical dont elle avait coutume de le favoriser. Cette sévérité inaccoutumée avait troublé le pauvre Armand: c'était une injustice réelle. Hélas! il ne soupçonnait pas que de Montenay avait, quelque temps auparavant, insinué à madame de Beauvoir des observations déplacées au sujet de ses relations avec la jolie Délima dont Rodolphe Belfond, de son côté avait fait les plus grands éloges. Madame de Beauvoir qui n'était pas particulière avait répété ce petit cancan à sa fille, laquelle en fut choquée autant que chagrinée. Ce qui contribua puissamment à donner de la consistance à cette histoire, ce fut cette rencontre d'Armand et sa charmante compagne, au clair de la lune, à une heure aussi avancée, dans un chemin peu fréquenté, et ce fut avec une amertume dont elle ne put pas se rendre compte qu'elle prit la résolution de cesser toute espèce d'amitié, voire même de civilité avec lui.

Un soir, Armand était assis à son pupitre la tête penchée sur un volume ouvert devant lui. Il n'étudiait cependant aucun problème de loi, mais il se demandait si jamais mademoiselle de Beauvoir voudrait encore lui sourire et si cette froideur du moment m'était que le résultat d'un caprice ou celui d'une détermination arrêtée. Tout-à-coup il fut retiré de sa rêverie par un coup frappé à sa porte. C'était Belfond.

--Comment vas-tu! lui demanda-t-il en entrant.

--Dis donc, mon bon, continua-t-il après un moment de silence, qu'est-ce que tu as? Voilà deux fois que je viens te voir et chaque fois je t'ai trouvé avec le diable bleu. Es-tu en amour ou as-tu des dettes, lequel des deux?

--Ni l'un ni l'autre, répondit Armand avec un sourire forcé. Ma vie est trop tranquille pour que j'aie une chance à l'un ou à l'autre.

Je ne sais pas, reprit Belfond en secouant la tête d'un air de doute, mais la belle petite qui est là dans la chambre voisine m'a déjà à moitié tourné la tête et je ne l'ai vue que quelques fois: qu'est-ce que ça doit être pour toi qui demeure dans la même maison qu'elle?

Notre héros fut bien content que les soupçons de son ami ne se fussent pas dirigés sur Gertrude. Après un moment de silence, Belfond reprit sur un ton plus sérieux qu'il n'avait eu depuis son arrivée:

--La meilleure chose que tu puisses faire c'est de venir passer quelque temps avec moi à Saint-Étienne. Ma mère m'a écrit cette semaine, me suppliant d'aller la voir et insistant à ce que j'emmène des amis avec moi. Je suis venu ici pour t'inviter, et je t'avertis d'avance que je ne recevrai pas de refus!

--Tu es bien bon, Belfond, mais...

--Pas un mot de plus ou tu me confirmeras dans l'opinion que mademoiselle Délima a déjà tant d'empire sur tes affections, que tu ne peux seulement pas la quitter quelques jours. Je ne t'accorde que la journée de demain pour te préparer: il faut que nous soyons en route mercredi.

Armand qui se rappelait avec plaisir l'affabilité et les bonnes manières des demoiselles Belfond, finit par consentir à l'accompagner. Il éprouvait le besoin de quelque changement pour le distraire et l'aider à chasser un certain découragement, un abattement qui commençait à s'emparer de lui et dont il ne se sentait pas la volonté, encore moins la force, de se défendre. Sans doute ses parents pourraient être mécontents de le voir s'absenter de ses études, mais le sentiment d'injustice qui le rongeait le rendait en ce moment indifférent qu'on le blâmât ou l'approuvât.

Le même soir, au moment de se mettre à table pour souper, il annonça nonchalamment qu'il avait l'intention de s'absenter pendant quelque temps, et il fut en quelque sorte surpris, pour ne pas dire embarrassé, de voir Délima se lever de table tout agitée et sortir de l'appartement.

Madame Martel la suivit avec précipitation. Après qu'Armand et le maître de la maison eurent attendu quelques instants, passés à se regarder l'un et l'autre, celui-ci dit philosophiquement:

--Nous ferons aussi bien de commencer, ou tout va refroidir. Vous allez verser le thé, M. Durand, et je mettrai le lait et le sucre.

Lorsque madame Martel revint, elle avait une figure et une contenance très graves: elle les trouva qui se servaient librement de toasts chauds et de roast-beef froid.

--Ah ça ma femme, où est la petite? demanda M. Martel,--car c'est ainsi qu'il appelait ordinairement Délima.

--Elle est malade et attristée, soupira l'hôtesse en regardant solennellement le plafond et son mari avec indignation.

Celui-ci était à se servir un autre toast.

--Peut-être, dit-il que le pâté aux pommes que nous avons mangé au dîner lui est resté sur l'estomac. Je l'ai trouvé moi-même un peu lourd.

--Si tu avais eu moins d'occupations avec ce pâté, avec ton couteau et ta fourchette, André Martel, tu te serais aperçu qu'elle n'y a pas même touché, répliqua la bonne femme en lançant un regard menaçant à son époux qui, ignorant avoir encouru sa colère, continua son repas de bon appétit.

Peu de temps après, Armand se leva de table et exprima son chagrin sur l'indisposition de mademoiselle Délima.

--Oh! elle sera mieux ce soir, M. Durand, et je pense que si vous arriviez assez tôt pour avoir une heure de jasette, ça la remettrait tout-à-fait, dit son hôtesse.

--Je le ferais avec le plus grand plaisir si je n'avais à copier des papiers, et il faut que j'écrive chez nous pour leur dire où je vais.

Au moment où il sortait et que la porte se refermait sur lui, madame Martel murmura d'une voix basse mais courroucée:

--M. Armand Durand, vous avez le coeur aussi dur qu'une pierre.

--Vraiment, ma femme, je pense que c'est au contraire un jeune homme tranquille, doux et obligeant.

--Et moi, mon mari, je crois que tu es un gros benêt de lourdaud; et à présent que nous avons dit chacun notre pensée, passe-moi ce qui reste de toasts.

André, qui savait que les accès de mauvaise humeur de sa femme ne duraient pas longtemps, se rendit avec beaucoup de gentillesse à cette injonction, et la bonne entente fut bientôt rétablie.

Lorsque Délima se mit à table le lendemain, elle était pâle et abattue, mais notre héros avait trop de préoccupations pour lui accorder la sympathie que madame Martel trouvait sans doute qu'elle méritait. Il éprouvait une crainte vague d'avoir été en partie cause de l'indisposition, de la mélancolie de la jeune fille, et cette crainte le porta à éviter d'aborder ce sujet; en sorte qu'il fut bien reconnaissant à M. Martel de se tenir dans le passage à fumer sa pipe pendant qu'il était à la porte et souhaitait le bonjour à Délima à qui li donna la main, le matin de son départ. Ce pauvre M. Martel se doutait aussi peu de la reconnaissance d'Armand que de la colère concentrée de sa femme contre son manque de tact, laquelle fit explosion quelques moments après dans la cuisine où il était allé la rejoindre. Armand n'aimait pas à s'amuser de son monde. Il était trop honorable pour encourager chez une jeune fille un sentiment d'affection auquel il ne pourrait peut-être jamais répondre, sentiment qui, quoiqu'il eût quelques fois flatté son amour propre, n'avait cependant jamais touché son coeur.

A Saint-Étienne où demeurait la famille Belfond, on menait une vie très-gaie. On y employait le temps par une succession d'innocents plaisirs: les pic-nics, les excursions par terre et par eau, les visites entre les familles du voisinage se succédaient sans interruption. Armand y était toujours bien accueilli et comptait comme un des favoris, d'abord parce qu'il était aimé de Belfond, l'orgueil et l'espérance de la famille, et ensuite parce que madame Belfond, dont la pénétration d'esprit était très-subtile, avait deviné la valeur morale de l'ami de son garçon et voulait encourager leur intimité par tous les moyens en son pouvoir. Deux ou trois demoiselles étaient aussi parmi les invités, mais mademoiselle de Beauvoir brillait par son absence. Madame Belfond lui avait écrit elle-même; mais Gertrude, prétextant un engagement conclu avec son oncle, M. de Courval, pour passer quelque temps à Alonville, s'était excusée de ne pouvoir accepter pour le présent l'invitation dont cependant elle se prévaudrait plus tard.

Une après-dînée, Armand arrêta au bureau de poste pour s'informer s'il y avait quelque lettre à son adresse, et on lui remit un petit billet. On voyait que l'écriture, quoique irrégulière et évidemment déguisée, était celle d'une femme. Il l'ouvrit avec l'espérance intime que ce ne fût pas une nouvelle phase de l'abattement de Délima, et il lut:

«Armand Durand, comment pouvez-vous vous abandonner si entièrement à une impie gaieté, pendant que votre bon père qui vous affectionne tant est sur son lit de mort? Hâtez-vous de venir, ou vous arriverez trop tard!»

Il n'y avait pas de signature, pas même une initiale.

Cependant le jeune homme devint pâle comme un mort au pressentiment subit qu'il eut que l'auteur du billet disait la vérité, et il prit la résolution de partir à l'instant même pour Alonville. Si c'était un tour qu'on lui jouait, une visite chez son père ne lui donnerait pas de fatigue, et si on lui disait la vérité!... mais cette supposition était si terrible, qu'il n'osait s'y arrêter.

En arrivant à sa pension il informa brièvement la famille qu'il avait reçu des nouvelles de chez son père qui l'obligeaient à partir immédiatement, et quelques heures après il était en route.

Après deux d'un rapide voyage, il débarqua à la maison paternelle, malade d'inquiétude et de crainte. La porte d'entrée était entrebâillée: il s'empressa d'entrer. I; n'y avait personne dans le vestibule et dans la salle, mais son coeur fut encore plus saisi en apercevant partout des signes de désordre qu'on n'avait pas l'habitude de voir dans cette demeure si bien tenue. Une bougie qui avait été oubliée, dégoûtait son suif dans un effort courant d'air venant d'une fenêtre ouverte; un tabouret de pied était renversé près d'une chaise sur laquelle il y avait une tasse; des manteaux et des châles étaient étendus de travers sur la rampe de l'escalier. Sa secrète terreur augmentant toujours, il monta avec hâte l'escalier, et d'un bond il se trouva, haletant, à la porte de la chambre à coucher de son père.

Ses plus grandes craintes se trouvaient réalisées.

Dans cette chambre à demi éclairée, entouré d'amis et de voisins éplorés, Paul Durand, pâle et les yeux fermés, était à l'agonie, les sueurs de la mort sur le front et des taches bleues à l'entour de la bouche.

Fou de douleur et de désespoir, Armand, ne pouvant se contenir s'élança vers le lit, et se jetant à genoux, il s'écria:

--Oh! mon Dieu! Ça ne se peut pas! mon père, mon père, vous ne mourrez pas!

Durand ouvrit lentement ses yeux appesantis et regarda son fils dont les traits étaient aussi horriblement pâles que ceux du mourant et portaient l'empreinte d'une angoisse douloureuse.

Tout-à-coup, dans un nouvel accès de désespoir, le jeune homme demanda à haute vois:

--Pourquoi ne m'a-t-on pas fait venir près de vous? pourquoi ne m'a-t-n pas averti plus tôt que vous étiez en danger?

En entendant ces paroles il passa sur la pâle figure du mourant un sourire aussi beau qu'un rayon de soleil.

--Enfant de ma Geneviève! murmura-t-il d'une voix faible.

A cet appel, Armand pencha sa tête sur la poitrine de son père, et celui-ci s'efforça de caresser sa belle chevelure.

--Mon Dieu, je vous remercie pour cette dernière faveur! balbutièrent ses lèvres blêmies.

Armand ne pouvait s'en rapporter à sa voix pour parler, et il s'en suivit un court silence.

Tout-à-coup, la contenance tout-à-l'heure si calme du mourant montra des symptômes d'une inexprimable détresse; d'une voix cassée, presqu'inintelligible, il soupira:

--Le testament, le testament! Armand, mon fils, vois-y!

Le fils aîné jeta un regard pénétrant sur Paul qui, ne pouvant en soutenir l'éclat baissa les yeux comme un coupable.

Ne soyez pas inquiet, cher père, dit Armand d'une voix caressante: nous arrangerons le tout pour le mieux.

Une expression de soulagement, puis de bonheur se répandit sur le visage de Durand, mais sa voix baissait sensiblement.

--Priez, priez! disait-il presqu'inintelligiblement.

Un des voisins prit un livre de dévotion et lut d'une voix entrecoupée de sanglots la prière des agonisants.

Un instant après le mourant agita les lèvres. Son fils aîné se pencha tout près de lui et put distinguer ce seul mot: «Geneviève!»

Ce fut le dernier que Paul Durand prononça en ce monde: peu après son âme s'envolait.

Lorsqu'on eut avec respect et émotion fermé les yeux de son père et lu d'autres prières, Armand se leva et sortit de la chambre, suivi de près par madame Ratelle.

--Embrasse-moi, mon pauvre et malheureux garçon, lui dit-elle comme ils entraient dans la jolie petite chambre à coucher qu'il avait toujours partagée avec Paul depuis leur enfance.

En l'attirant près d'un siège:

--Assieds-toi là, continua-t-elle, et dis-moi pourquoi tu n'es pas venu plus vite?

--Dites-moi plutôt, interrompit-il avec un emportement qui n'était pas dans son caractère, dites-moi plutôt pourquoi on ne m'a pas demandé de venir? pourquoi ce traître de vil Paul ne m'a pas écrit?

--Mais il t'a écrit deux fois et moi une fois, mais nous n'avons reçu aucune réponse, est-ce que tu t'es absenté de la ville dernièrement?

--Oui, je suis allé passer quelques jours chez madame Belfond à Saint-Etienne, mais je vous ai écrit un mot pour vous en prévenir et j'ai laissé à ma pension des ordres précis de m'envoyer les lettres qui me seraient adressées à Montréal.

--Alors il faut qu'il y ait eu quelque chose de travers, parce que nous n'avons reçu depuis très-longtemps une seule lettre de toi.

--C'est une énigme qui doit être déchiffrée, reprit Armand d'une voix sévère. Je crains fort que quelque trahison ait été mis en jeu.

--Chut! ne dis pas cela! réplique madame Ratelle d'un ton suppliant; Paul pourrait nous entendre; mais avant qu'il ne vienne j'ai quelque chose à te communiquer, et c'est mieux que tu l'apprennes plutôt de moi que d'un autre.

--Dites, ma bonne tante Ratelle, je vous écoute.

Mais la tante Ratelle qui sans doute, ne trouvait pas la tâche facile, sembla hésiter, puis faisant un effort sur elle-même:

--Tu dois penser, dit-elle, que ton pauvre père, après les deux lettres que nous t'avions écrite pour t'informer qu'il était dangereusement malade et chaque fois que nous avons craint que son rhumatisme lui gagnât le coeur, était bien peiné et mécontent de ton absence prolongée aussi bien que de ton silence. La nouvelle nous parvint d'une manière indirecte que tu étais à Saint-Etienne à fêter et à te divertir, et hier matin, mon pauvre frère, irrité de l'ingratitude et de l'indifférence qu'il te supposait, envoya chercher le notaire, et... et... oh! mon pauvre enfant...--ici elle pencha sa tête et fondit en larmes,--tu es déshérité, sans le sou!

--Ainsi donc, mon frère Paul est seul héritier? dit Armand avec le plus grand calme.

--Oui, à part mille louis qu'il m'a laissés et que je n'ai acceptés qu'avec l'intention de te les transporter, chose que je vais faire sans délai.

--Non, non, bonne tante: je n'en veux pas, parce qu'ils ne m'étaient pas destinés. Mon arrivée ici a été bien douloureuse, mais une chose me console: mon père est mort dans mes bras, en me bénissant et en pensant à ma mère. Dieu merci! Elle n'a pas donné naissante au traître qui m'a fait perdre l'amour de mon père. Descendez maintenant ma tante Françoise, on peut avoir besoin de vous en bas, et je voudrais être seul pendant une demi-heure.

Certaine que sa présence serait requise pour surveiller les derniers et tristes préparatifs, elle serra en silence la main de son neveu et descendit avec la résolution d'occuper Paul en bas, afin d'empêcher les frères de se rencontrer avant que les sentiments surexcités d'Armand ne fussent un peu calmés.

Lorsque celui-ci se vit seul, il se leva vivement et commença à marcher de long en large dans la chambre. Dans un de ses brusques mouvements il fit tomber un vieux portefeuille en cuir qui se trouvait sur la table; en se baissant pour le ramasser et son contenu qui, en tombant, s'était répandu sur le plancher, il remarqua une lettre cachetée à son adresse et de l'écriture bien connue de sa tante. Il l'ouvrit. Elle lui faisait un pressant appel de venir de suite sans perdre une minute près du lit de mort de son père, et elle ajoutait que celui-ci le demandait constamment.

--Ah! Paul, mon bon frère! marmotta-t-il entre ses dents serrées: l'énigme a été bien vite déchiffrée. Voilà pourquoi les lettres ne me sont point parvenues? Quel compte nous avons à régler ensemble?

Il reprit sa promenade, tenant la lettre dans sa main, ses regards tournés vers la porte, désirant ardemment voir entrer son frère pour donner cours à la colère qui le remplissait. Armand était en ce moment dans une disposition d'esprit très-dangereuse.--Dans de pareilles circonstances, des hommes bien moins exaspérés que lui ont commis des meurtres.--Il prévoyait vaguement que la colère aurait l'avantage sur lui, que Paul était prompt et violent et que rien ne pouvait faire penser quel serait le résultat d'une altercation avec lui. Cependant il était déterminé, si Paul entrait, d'avoir une explication avec lui ce soir-là, à cette heure même. Enfin, on tourna la poignée de la porte: le coeur d'Armand tressaillit.

--Ah! le voilà enfin, le traître de la maison, se dit-il.

Non, ce n'était point Paul, mais bien madame Ratelle.

Elle regarda ardemment son neveu dans l'espérance de trouver sur sa figure des signes d'une plus grande tranquillité d'esprit; mais, au contraire, l'excitation du jeune homme avait augmenté et ses yeux étaient encore plus éclatants de colère.

--Est-ce que ceci est bien de nature à me rendre plus calme? répondit-il en lui présentant la lettre qui était tombée du portefeuille. Voici l'ordre que vous m'avez envoyé de venir en toute hâte dire un dernier adieu è mon pauvre père! Paul mon frère n'a pas cru que ce fût nécessaire de me l'envoyer comme il a fait des autres. Mais il me rendra compte de tout cela, et bientôt encore, car je l'attends d'une minute à l'autre, et je préférerais, ma tante Françoise, qu'il n'y eut pas de témoins à notre entrevue. En tout autre temps vous serez la bienvenue dans cette chambre.

--Ce sera comme tu le désires, mon cher Armand, mais avant il faut que tu viennes avec moi voir ton cher père qui est enseveli. Je suis venue te chercher dans cette intention.

Ne crains pas d'y rencontrer Paul, car je l'ai envoyé en commission.

Sans dire un mot Armand suivit sa tante à travers le passage, dans la chambre toute tendue de draps blancs et éclairée de cierges où reposaient les restes de Paul Durand. Il y régnait une grande solennité, mais rien du repoussant qu'offre ordinairement la mort, car le cultivateur avait l'air de reposer d'un sommeil tranquille. Les traces de souffrances avaient disparu de sa figure et ses traits réguliers étaient devenus calmes, doux et paisibles. La tante et le neveu s'agenouillèrent pieusement de chaque côté du lit, et au moment où Armand relevait sa figure qui n'exprimait en ce moment qu'un profond chagrin et les yeux remplis de larmes, madame Ratelle avança le bras par-dessus le corps du défunt, lui saisit la main et la plaçant sur la poitrine inerte du mort:

--Armand, mon enfant, dit-elle moi qui ai remplacé du mieux que j'ai pu la mère que tu as perdue si jeune, je te demande au nom de son saint souvenir et au nom de l'amour que t'a porté toute sa vie le généreux coeur sur lequel reposent actuellement ta main et la mienne, je te demande de pardonner tous les torts que ton frère a envers toi?

--Vous me demandez trop, ma tante Ratelle.

Et Armand essayait enfin de retirer sa main des doigts serrés qui la retenaient sur la dépouille sacrée.

--Non, je ne demande pas trop: qu'est-ce que te riraient ces pauvres lèvres glacées si elles pouvaient parler? Armand, tu aimais ton père très-tendrement, et malgré le petit refroidissement qui a existé entre vous dans ces derniers temps, tu étais son fils favori.

--C'est parce que j'aimais mon père que je veux me venger de celui, qui par une série de complots infâmes et une trahison inique, m'a fait perdre son affection.

--Mais, à qui ton père s'est-il attaché à ses derniers moments? Armand, Armand, n'endurcis pas ton coeur contre mes prières et contre les supplications muettes de ces lèvres refroidies, de ce coeur qui ne bat plus et qui ne peuvent te faire appel que par leur immobilité. De même que je t'adresse ma prière, Armand, de même il t'aurait conjuré, il t'aurait imploré d'abandonner une vengeance que fera peut-être de toi un Caïn.

--Eh! bien, je le promets!

--Le ciel te bénira pour ce mot, mon Armand! Je sais que tu regarderas comme aussi sacrée qu'un serment une promesse faite dans une présence aussi solennelle... Ah! voici Paul qui monte... Dieu merci! je n'ai plus besoin de craindre son arrivée comme il y a une demi-heure. Mon Armand, soit fidèle à ta parole.

--La porte s'ouvrit et donna passage à Paul. Celui-ci recula involontairement en apercevant son frère; puis il avança d'un pas ou deux, et lui dit d'un air embarrassé:

--Armand, nous nous rencontrons dans un bien triste moment! Si tu étais arrivé une heure après, il aurait été trop tard!

--Oui, j'aurais été volé de la bénédiction de mon père comme de mon héritage. Paul, tu me dois un compte terrible,--et il lui montrait la lettre interceptée--mais à côté du lit de mort de mon père j'ai promis d'y renoncer.

Les joues basanées de Paul devinrent d'un gris cendre, et il marmotta d'une voix inintelligible quelque chose sur ce qu'il avait accidentellement oublié la lettre en question.

--Oui, de même que les autres ont été oubliées! répondit Armand avec amertume. Quoiqu'il en soit, j'ai promis de n'en rien faire: ainsi trève de discussion. Le monde est vaste: dorénavant tu iras ton chemin et moi le mien; ce qu'il y a de nécessaire, d'essentiel, c'est que ces chemins soient pour toujours éloignés l'un de l'autre.

Le coeur égoïste de Paul commença à sentir des remords; ses joues brunies rougirent.

--Armand, bégaya-t-il, il n'est pas nécessaire qu'il en soit ainsi. Mon père a laissé de grands moyens: je partagerai volontiers avec toi. Tu ne me trouveras pas aussi intéressé et rapace que tu penses!

--Tu me connais peu, si tu t'imagines que je pourrais accepter l'aide ou une faveur de toi; non, après ce qui est arrivé il y aura toujours un gouffre entre nous deux.

Sur ces entrefaites, madame Ratelle qui redoutait la tournure que prenait la conversation intervint.

--Paul, dit-elle, il faut absolument que tu ailles te coucher à présent. Tu as veillé près de ton pauvre père pendant les trois dernières nuits: nous allons, Armand et moi, te remplacer ce soir. Hélas! notre veille est maintenant sans espérance.

Paul, qui était très-mal à son aise en la présence de son frère, accepta l'offre avec empressement, et la tante et le neveu se trouvèrent encore seuls.

Après quelques prières et quelques moments employés à une méditation respectueuse, madame Ratelle fit signe à son neveu de venir s'asseoir près d'elle, dans un coin retiré de la chambre, et là, à voix basse, elle lui raconta le court épisode du ménage de sa jeune mère. Elle n'omit rien, pas même son énergique désapprobation de son manque de savoir-faire; puis elle lui parla de la mère de Paul, de sa valeur morale, des consciencieux et tendres soins dont elle avait entouré le jeune fils de son mari. Armand écouta attentivement ces réminiscences du passé; en jetant de temps en temps un regard sur ce lit mortuaire sur lequel était son père; il se sentit de plus en plus convaincu que l'intervention de madame Ratelle était un effet de la Providence, et il remercia Dieu d'avoir plutôt écouté ses prières que les conseils de la vengeance.

Aussitôt que les tristes jours qui précédèrent les funérailles et celui encore plus triste de la dernière cérémonie elle-même furent passés, Armand fit ses préparatifs pour retourner de suite à Montréal. Son frère et lui s'étaient rarement rencontrés dans l'intervalle, et ils avaient alors simplement échangé de petits saluts. Chacun sentait que sa présence était une contrainte douloureuse pour l'autre.

Ce soir-là, comme Armand venait de visiter la tombe de son père, il vit venir vers lui une élégante et délicate figure dont l'apparition fit battre violemment son coeur: c'était Gertrude de Beauvoir, et, aussi vite que la pensée, il eut la conviction qu'elle était l'auteur des quelques lignes anonymes qui l'avaient si mystérieusement appelé auprès du lit de mort de son père. Elle croyait probablement qu'il était un fils sans coeur et dénaturé, se détournant des plus saints appels de l'affection pour n'écouter que la voix du plaisir et de la dissipation. Il ne pouvait se faire à l'idée de demeurer sous le poids de sa censure, de ses reproches, de son mépris, lorsqu'il n'en méritait aucun; malgré les palpitations tumultueuses de son coeur, il allait donc l'aborder et se disculper. Elle paraissait si élégante, si noble, que son courage lui manqua presque lorsqu'il l'approcha. Il fit un effort sur lui-même et la salua profondément. Elle répondit à sa politesse par un petit salut de connaissance, si froid, qu'il recula malgré lui. Cependant au désespoir et désirant ardemment se réhabiliter dans son estime, il avança de quelques pas.

--Bonsoir, mademoiselle de Beauvoir, lui dit-il.

Jamais de sa vie Armand n'avait éprouvé un sentiment de mortification aussi aigu et aussi amer que dans ce moment. Comme il se reprochait sa folie! Qu'avait il de commun avec cette élégante et capricieuse beauté pour qu'il se fût si stupidement exposé à son affront? Que lui importait à elle qu'il fût digne de louange ou de blâme, lui pauvre étudiant inconnu qu'on souffrait dans le salon de son oncle? Lors même qu'elle lui aurait écrit le billet anonyme qu'il avait reçu à Saint-Etienne, ce n'était probablement que l'effet d'une fantaisie, d'un caprice de femme.

Pour comble d'humiliation, il aperçut tout-à-coup de Montenay qui s'était avancé à travers les champs et qui sautait légèrement la clôture près de Gertrude. Dans le petit salut qu'il lui fit Armand vit sur sa figure une expression d'ironie et de malice, provoquée sans doute par le fait qu'il avait été témoin de la rebuffade que lui, Armand, avait reçue; mais calmant ses sentiments froissés et blessés, il répondit à l'insolent salut de Victor en n'en faisant nulle attention; puis il se retourna, mais non sans qu'il eût le temps de voir de Montenay ramasser une fleur qui venait de tomber du bouquet que mademoiselle de Beauvoir tenait à la main, l'appliquer galamment à ses lèvres et la mettre à sa boutonnière.

--Ah! comme de raison elle l'aime, par conséquent elle me hait, se dit notre héros. Que suis-je moi, fils de cultivateur Durand en comparaison de l'héritier des Montenay! Insensé que je suis! de quelle folie ais-je donc été possédé depuis quelque temps! j'en suis maintenant guéri et pour toujours!

Il revint à la maison abattu à l'extrême; il se retira dans la chambre qu'il avait occupée depuis sa dernière arrivée, et là il se laissa tomber sur une chaise, dans un accablement à faire croire qu'il n'y avait plus pour lui aucun attachement à la vie.

La tante Françoise entra et le supplia de descendre pour souper; mais il refusa, en alléguant un violent mal de tête. Puis elle parla des ses projets, et il s'en suivit une assez longue discussion. Son indignation ne connut point de bornes, lorsqu'elle apprit de lui qu'il se proposait d'abandonner l'étude du Droit et d'essayer de se procurer un place de commis. Il fut abasourdi des reproches qu'elle lui adressa, en le qualifiant d'être un ingrat à la mémoire de son père et de sa mère, et d'indifférence à l'honneur de la famille. Armand lui fit remarquer que maintenant, grâce à la trahison de son frère, il n'avait pas d'autres moyens que ceux qu'il pourrait se gagner par son travail; alors elle le pressa avec chaleur d'accepter le legs qui lui avait été laissé à elle-même.

--Est-ce que je l'aurais accepté, dit-elle, si je n'avais eu l'intention de te le transporter? Non! je l'aurais rejeté, irritée comme je l'étais de l'injustice du testament de mon frère.

Après une longue et chaude discussion, il fut décidé qu'Armand continuerait l'étude de sa profession, et que l'intérêt de ce legs, bien employé servirait à son entretien.

Madame Ratelle se rendit à la pressante sollicitation de Paul de continuer de rester et de conduire la maison paternelle jusqu'à ce qu'il y amenât, disait-elle une femme; que cet événement arrivât dans une semaine, cela ne l'occupait pas fort.

Ce fut avec un coeur brisé de douleur qu'Armand laissa le lieu de son enfance, dont Paul était actuellement seul maître, certain qu'en toute probabilité il n'en franchirait plus jamais le seuil. Le tourment qu'il éprouvait à la pensée de la cruelle injustice et de la révoltante trahison dont il avait été l'objet, était encore augmenté par le souvenir du dédain avec lequel mademoiselle de Beauvoir l'avait fui et l'avait privé par là de l'occasion de lui donner les explications qu'il avait désiré lui communiquer. Oui, c'était toutes les tristesses ensemble, et il avait hâte de reprendre ses arides études de la loi, espérant qu'il pourrait y ensevelir toutes ses pensées et ses souvenirs.

La vieille madame Martel le reçut avec la plus grande cordialité; mais même dans le premier épanchement de sympathie sur son malheur et de félicitation de son retour, il y avait une mystérieuse allusion à une cause toute spéciale qui la faisait se réjouir doublement de son arrivée. En effet, après lui avoir petit à petit arraché la promesse d'en garder le secret, elle lui fit la confidence que sa pauvre petite cousine se mourait d'amour pour M. Armand; qu'elle se souciait fort peu des autres messieurs,--ses amis à lui,--qui lui avaient si souvent adressé des compliments, non plus que des deux jeunes et riches cultivateurs de Saint-Laurent qui avaient vainement essayé de gagner ses affections. Non tout son amour était pour M. Armand seul.

Sans avoir trop de vanité, notre héros ne vit rien d'invraisemblable dans la révélation de madame Martel d'autant plus qu'il se souvenait encore des remarques qu lui avait faites Rodolphe Belfond peu de temps après l'arrivée de Délima, touchant la préférence visible qu'elle montrait pour lui. Cet aveu était bien flatteur pour son amour propre, que la hauteur de mademoiselle de Beauvoir avait si impitoyablement blessé, et très consolant pour ses affections si rudement outragées par les conséquences de la fausseté de Paul. Il y avait donc un coeur qui battait pour lui! Un puissant sentiment de cette gratitude qui est inhérent à l'amour, s'empara de lui à la pensée que la jeune, fraîche et belle Délima se chagrinait, priait et ne vivait que pour lui. Ah! sa douceur féminine ne la porterait jamais à outrager les sentiments même d'un ennemi comme l'avait fait cette beauté de haute naissance. Mais de crainte que son silence fût mal interprété par celle à qui il parlait, il prit la parole:

--Je ne puis vous dire, ma chère madame Martel, combien la révélation que vous venez de me faire me rend malheureux, d'autant plus que le testament de mon père m'a laissé dans le sou: je ne puis donc penser à me marier avant bien des années. Dites cela à mademoiselle Laurin et elle comprendra de suite l'inutilité d'arrêter ses pensées sur moi qui en suis si peu digne.

--M. Durand, répliqua avec dignité la bonne femme, Délima vous aime pour vous et non pour votre fortune, et je suis certaine qu'elle sera plutôt portée à se réjouir d'une circonstance qui lui fournit l'occasion de montrer son désintéressément. Ah! qu'elle a un riche caractère!

--Je crois tut cela, mais espérons que vous vous êtes méprise sur ses sentiments...

--Hélas! non, je ne me suis pas méprise, interrompit solennellement madame Martel: j'ai trop de raisons de connaître l'exactitude de ce que je dis. Mais, Dieu merci! vous êtes de retour: cette nouvelle va faire du bien à la pauvre petite.

Quelques heures après, le même jour, Armand entra au salon, et il y vit Délima, devenue plus intéressante encore par une certaine pâleur répandue sur son joli visage. Elle était assise sur le petit sofa, un simulacre d'ouvrage à l'aiguille entre ses doigts mignons. Lorsqu'elle Le vit entrer, elle devint rouge, et, à son grand déplaisir, il se sentit rougir lui-même.

L'entrevue fut très-embarrassante pur les deux; ils faisaient de grands efforts pour calmer leur gêne commune. Mais Armand se remit bientôt. Comme la petite enchanteresse écoutait tout ce qu'il lui disait! Comme il y avait de tendre sympathie dans ses yeux langoureux et de pièges dans la timide admiration de ses regards modestement baissés! Délima faisait une charmante convalescente, et sa subtile influence aurait pu subjuguer une tête plus âgée que celle d'Armand. Toujours est-il qu'il lutta vaillamment contre cette influence et contre les fines batteries de madame Martel qui, à sa façon, était un ennemi aussi redoutable que Délima elle-même. Sans l'intervention de la vieille dame qui était résolue à faire avancer rondement les affaires entre nos deux jeunes gens, les choses n'auraient jamais été plus loin qu'à l'amitié.

Un jour que cette bonne dame était entrée, sous un prétexte futile, dans la chambre du jeune homme, et qu'elle lui faisait un énergique appel en insistant sur le fait qu'il devrait avoir pitié de sa cousine il répliqua assez brusquement:

--Mais ne vous ai-je pas dit, madame Martel, que je suis très-pauvre?

--Ne dites pas cela, M. Durand; vous êtes, au contraire, très riche en possédant un coeur comme celui de Délima. Écoutez-moi: vous allez vous marier avec la petite, et vous resterez avec nous. Nous n'avons pas d'enfants, et nous aurons assez pout nous tous.

Impatienté, Armand se leva en sursaut, mais il se calma presqu'aussitôt en se rappelant les tendres yeux en leurs qui l'avaient regardé si tristement le même matin, lorsque Délima lui avait appris qu'elle avait l'intention de s'en retourner à Saint-Laurent, vu que sa santé, au lieu de s'améliorer, ne faisait qu'empirer. Madame Martel continua par intervalles sur le même ton, et pendant ce temps-là Armand poursuivait sa promenade de long en large dans la petite chambre; puis il entra brusquement dans le salon où Délima était assise à regarder tristement par la fenêtre. Comme de raison l'hôtesse ne le suivit pas là; au bot d'une heure il était encore à côté de Délima. Lorsqu'ils séparèrent ils étaient fiancés.

Il est vrai de dire qu'il lui avait avoué avec hésitation qu'il craignait de ne pas l'aimer comme elle méritait d'être aimée et comme il était capable d'aimer, mais elle lui répondit avec une touchante douceur que ce serait son aspiration et que tous ses efforts tendraient à se faire aimer de lui. Oui, elle était réellement ce que le coeur d'un homme pouvait désirer; cependant en prenant sur sa joue le baiser des fiançailles, au lieu du ravissement qui aurait du remplir cette heure, il se sentit atteint d'une sourde douleur en pensant tout-è-coup à Gertrude avec ses nobles grâces, ses manières engageantes, malgré sa froide et hautaine réserve.

Madame Martel précipita les affaires avec une énergie qui effraya franchement le pauvre Armand, lequel protesta inutilement contre cet empressement.

Quelque temps après, par un sombre et triste matin, à six heures, Armand Durand et Délima Laurin furent mariés. Il n'y eut pas de déjeuner de cérémonie, ni de beaux cadeaux de noces, ni de réunions d'amis et de connaissances pour leur souhaiter bonheur et prospérité. Madame Martel, qui craignait l'intervention de sa famille, avait extorqué d'Armand la promesse de n'écrire chez lui que lorsque l'événement serait accompli; il y avait consenti, d'autant plus volontiers qu'il savait bien quel mécontentement occasionnerait la nouvelle de son mariage.

Lorsqu'ils revinrent de l'église ils furent accueillis par un succulent déjeuner: madame Martel était, comme de raison, toute souriante et remplie de félicitations, et l'aimable mariée elle-même paraissait tout à fait heureuse. Cependant, de temps en temps il passait sur la figure du marié une ombre légère qu'il s'efforçait en vain de cacher, mais c'était peut-être l'effet de l'obscure lueur d'un jour sombre. La question de savoir si la jeune femme qui était à ses côtés lui aiderait à dissiper cette ombre ou à l'augmenter, était du domaine des impénétrables et mystérieux secrets de l'avenir.

XIII

On avait allumé les bougies et tiré les rideaux de bonne heure, ce soir-là, dans l'élégant salon de Manoir d'Alonville, car la soirée était humide et le vent soufflait avec une certaine violence. Gertrude de Beauvoir était assise, rêveuse et pensive, dans le plus grand et le plus moelleux des fauteuils de l'appartement. Elle avait un ouvrage de broderie sur ses genoux; sur la table, à côté d'elle, se trouvaient des laines et du canevas; à ses pieds des livres et des journaux: ce désordre démontrait clairement qu'elle avait souvent changé d'occupations ne trouvant d'intérêt ou d'amusement à aucun. Elle fut tirée de sa rêverie par l'entrée de de Montenay qui, sans s'occuper de la froideur avec laquelle elle le recevait,--car il avait fini par s'habituer à ses manières capricieuses,--avait traîné un autre fauteuil près du sien et s'y était assis.

--Avez-vous entendu parler du dernier mariage? lui demanda-t-il après avoir échangé quelques phrases banales.

--Non.

--Hé! ce charmant, adroit et bon à rien d'Armand Durand s'est enfin marié avec la jolie petite couturière qu'il amusait depuis si longtemps.

Victor jeta un regard inquisiteur et pénétrant sur sa compagne, mais même pendant qu'il parlait elle s'était penchée pour relever un patron de modes tombé à ses pieds, et lorsqu'il la regarda de nouveau sa figure était aussi impassible que celle d'une statue.

--La nouvelle ne parait pas vous intéresser beaucoup, Gertrude?

--Pourquoi m'intéresserait-elle? Je le connais bien peu, et elle je ne la connais pas du tout.

--Alors prenons un sujet qui nous intéresse plus. Chère amie, quand notre mariage aura-t-il lieu?

--Je suis sûre que je n'en ai pas d'idée, si ce n'est que ça ne sera pas de sitôt!

Et elle ferma à demi les yeux, comme si cet entretien l'ennuyait.

--Mais ce n'est pas donner à ma demande une réponse juste ni généreuse.

--C'est réellement la meilleure que j'aie à donner.

Il recula sa chaise avec impatience.

--Gertrude, reprit-il, le temps est venu d'en finir avec cet enfantillage, le temps est venu de ratifier à l'autel l'engagement que nous avons contracté. Songez à la longueur du temps que je vous ai fidèlement attendu; j'ai souffert tout ce temps-là votre indifférence et vos caprices. Soyez juste enfin et répondez-moi.

--Je crains, Victor, que cette réponse ne soit pas très-agréable: n'insistez donc pas à ce que je vous la donne.

--Mais il me la faut: je ne puis, je ne me laisserai pas remettre plus longtemps de mois en mois, d'année en année. Je suis entré ce soir dans cette chambre avec la détermination de n'en point sortir sans avoir une réponse explicite et définitive.

--Eh! bien, puisque vous le voulez absolument, je vais parler. Je crains franchement que la différence qu'il y a dans nos goûts et nos caractères soit si grande qu'elle ne nous permette jamais d'être heureux ensemble.

--Vous n'êtes pas sérieuse, Gertrude! Vous dites cela seulement pour éprouver ma patience comme vous le faites si souvent.

--Une fois pour toutes je dis non, ce n'est pas pour cela. J'étais justement è réfléchir sérieusement sur le sujet lorsque vous êtes entré, et je cherchais le meilleur moyen de vous faire connaître ma résolution.

De Montenay se leva en sursaut.

--Quelles promesses? Vous savez fort bien que dans la dernière grande explication que nous avons eue ensemble, il a été formellement décidé que nous resterions libres, entièrement dégagés de nos engagements antérieurs.

--Il en a été peut-être ainsi en paroles, mais non en réalité. Pensez-vous que je veuille être partout raillé et tourné en ridicule, parce que j'aurai été rejeté par vous?

--Si vous le préférez, vous pouvez dire que vous m'avez dupée, et je ne vous contredirai pas: ce n'est pas ma faute, à moi, si vous avez suivi mes pas avec tant de persistance, sans avoir reçu de moi depuis bien des mois aucune espèce d'encouragement Ah! je préférerais de beaucoup faire rire de ma à présent que d'être prise plus tard en pitié comme une femme malheureuse.

--Vous devenez sentimentale, dit Montenay en plissant les lèvres; ce n'est pas dans votre genre, mademoiselle de Beauvoir, et ça ne vous va pas du tout.

--Certainement non, répliqua-t-elle avec un éclair de colère dans ses yeux noirs, et ce n'est pas non plus dans mon genre de rester paisiblement assise à écouter quelqu'un me parler comme vous osez le faire dans ce moment. Ah! quel heureux couple nous ferions, ajout-t-elle avec sarcasme: notre vie serait une guerre sans fin.

--Du moins, interrompit-il nous avons l'avantage de connaître mutuellement nos défauts à présent, plutôt que de les découvrir après notre mariage: nous ne pourrons pas nous accuser de nous être réciproquement trompés.

--C'est parce que, répliqua-t-elle, nous n'avons pas plus l'un que l'autre le pouvoir de cacher nos fautes: nos caractères sont trop peu disciplinés pour cela.

--Ceci est un enfantillage, Gertrude. Je vous en prie, parlons comme des personnes raisonnables, et non comme des enfants querelleurs.

--Je vous ai donné ma dernière réponse. J'en suis fâchée pour vous, mais aucune supplication et récrimination ne m'en feront donner d'autres.

--Si telle est réellement votre détermination, vous êtes une coquette sans coeur et sans principe.

--Personne ne sait mieux que vous, Victor, toute l'injustice de cette accusation. Ai-je jamais prétendu ressentir de l'amour pour vous? N'ai-je pas plutôt, par ma persistante froideur prouvé que je n'avais pas un tel sentiment, et n'ai-je pas maintes et maintes fois essayé, quoique toujours dominée, de finir cet embrouillement qui m'a été imposé lorsque j'étais trop jeune pour prendre une décision sur une question aussi importante?

--C'est une absurdité, mademoiselle de Beauvoir, répliqua de Montenay piqué presque jusqu'à la folie par ce franc aveu. Probablement que vous êtes éprise d'amour pour un autre plus favorisé que moi. Vraiment, je vous avais soupçonné un préférence pur ce preux chevalier Armand Durand, quoique, apparemment, il n'ait pas partagé le sentiment.

--Comment osez-vous vous oublier à ce point? demanda Gertrude les yeux étincelants.

--Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc, mes jeunes gens? demanda la voix claire et douce de madame de Beauvoir en entrant tout-à-coup dans la chambre. Vous vous querellez avec autant d'aigreur que si vous étiez déjà mari et femme.

--Je crains bien que nous ne le soyons jamais, dit alors de Montenay sur le visage duquel on voyait une expression de sombre chagrin, du moins si j'en dois croire les explications dont vient de me favoriser mademoiselle de Beauvoir.

--Ah! je le vois, c'est encore une querelle d'amoureux! Je crois que vous en avez eu assez; la galanterie deviendrait véritablement insipide si elle n'était assaisonnée par quelque petite chicane.

Et en disant cela elle ajustait les coussins du sopha sur lequel elle s'était assise en lançant un vif regard inquisiteur dans la direction des belligérants.

--C'est plus qu'une querelle d'amoureux, madame de Beauvoir, reprit Victor; c'est un avis formel de la part de votre fille qu'elle ne remplira pas notre engagement, qu'elle rejette définitivement ma main.

Les doigts blancs de la dame jouaient involontairement avec les coussins, mais elle répliqua avec un grand calme extérieur:

--Et vous la croyez réellement, Victor? Ah! c'est son tour aujourd'hui, demain ce sera le vôtre. Ce soir elle s'endormira probablement dans les pleurs, se chagrinant de sa folie et désirant voir arriver le matin pour se réconcilier.

Gertrude releva fièrement la lèvre en entendant ces mots, mais elle ne répondit pas, tandis que de Montenay, s'emparant de sa casquette, reprit avec humeur:

--Je vous dirai bonsoir, mesdames, car j'ai souffert ce soir plus qu'il m'était possible de souffrir: peu d'hommes en auraient enduré autant.

Et il sortit brusquement de la chambre.

Madame de Beauvoir attendit qu'il fût descendu et eût refermé sur lui la porte du dehors; puis, après avoir fermé la porte du salon, elle s'approcha de sa fille.

--Est-il bien vrai, lui dit-elle, que tu viens de refuser de Montenay?

--Oui, maman, c'est vrai.

--Et me sera-t-il permis de te demander pourquoi? Est-ce qu'iln'est pas un très-bon parti pur une jeune demoiselle qui mange le pain de la charité, qui est nourrie et habillée par son oncle?

En entendant ces mots, les joues délicates de Gertrude rougirent, car il y avait une bonne dose d'orgueil dans ce jeune coeur.

--Oui, reprit-elle vivement, oui je l'ai refusé et je le refuserais quand bien même je serais une mendiante.

--Dans quel roman as-tu pris cela! ou bien, est-ce un effort de ton imagination?

--Ayez la bonté de m'écouter, maman: je confirme maintenant, et d'une manière formelle, ce que je viens de dire à de Montenay: jamais, non jamais, je ne serai sa femme!

--Mais tu n'as pas d'autres alternative, mon enfant. Tu sais aussi bien que moi de quelle pauvreté nous a retiré la générosité de ton oncle. Tu ne dois pas avoir oublié non plus la petite et chétive maison où nous logions à Québec après la mort de ton père, lorsque nous reçûmes la lettre si opportune de de Courval. Eh! bien, as-tu trouvé cette vie de privations si agréable que tu veuilles la reprendre?

--Il n'est pas question de cela, maman. Mon oncle nous aime bien et il a de grands moyens.

--Je conviens de cela, mais il peut mourir et il a d'autres parents qui pourraient raisonnablement s'attendre à leur part de ses richesses. Autre chose: il peut se marier, et dans ce cas que deviendrions-nous? Il ne te restera plus que la ressource de t'engager comme institutrice, et pour moi celle peut-être de faire de jolies coiffes au lieu de les porter. Gertrude, il faut que tu oublies cette soudaine attaque de folie et te marier de suite, car je vois que pour toi, dans ce cas, le proverbe «les délais sont dangereux» est doublement vrai.

--Mais, maman, je ne puis pas y consentir, je n'y consentirai pas! dit-elle en frappant assez vivement le plancher de son petit pied. Oh! si vous saviez comme le sentiment d'admiration de petite pensionnaire que j'avais conçu pour Victor de Montenay en entrant dans le monde, a été remplacé par une indifférence qui s'est bientôt changée en une opiniâtre aversion!

--Gertrude, jusqu'à présent j'ai essayé de te faire entendre raison et de te persuader; maintenant je vais commander. Écoutes, enfant, je t'enjoins de remplir ton premier engagement avec de Montenay, et cela sous peine d'encourir ma disgrâce la plus sévère. Je suis certaine que n'oseras pas me défier!

--Maman, vous m'avez trop longtemps laissé faire ma volonté pour me brider si serrée tout d'un coup. Je vous le dis, je ne me marierai jamais avec Victor. Ainsi cessez donc de me tracasser, et que la paix se rétablisse entre nous.

--Que Dieu me soit en aide! dit madame de Beauvoir avec un inexprimable accent d'amertume qu'elle n'avait encore jamais eu dans ses manières de convention. J'ai élevé une fille qui, oublieuse de ce qu'elle me doit et se doit à elle-même, se moque de mes conseils et se rit de mon autorité jusqu'à la mépriser.

Un sentiment de remords s'éleva tout-à-coup dans le coeur de Gertrude, car elle vit que l'émotion de sa mère était sincère, et lui jetant les bras autour du cou:

--Pardonnez-moi, ô ma mère, lui dit-elle, je suis bien peinée de vous avoir ainsi chagrinée!

--Alors, prouve-le-moi en m'obéissant, répondit froidement madame de Beauvoir en détachant les bras de sa fille enlacés autour de son cou et en laissant la chambre.

--Que Dieu me soit en aide à moi aussi! sanglota l'impétueuse jeune fille en se rejetant dans son fauteuil. Etre tracassée, tourmentée comme cela de tous cotés, et mon coeur indocile qui me tourmente plus que les autres!

Gertrude de Beauvoir était d'un noble et généreux naturel, mais sous la mauvaise direction et les conseils de sa mère mondaine, l'ivraie avait germé et poussé en abondance dans son caractère impétueux, de sorte qu'on était aujourd'hui au temps de la récolte qui ne pouvait donner aucune satisfaction.

Le coeur malade, malheureuse, la pauvre Gertrude s'enfuit dans sa chambre, et après de longues heures, elle finit par s'endormir en soupirant, pur se reveiller le lendemain matin aussi opiniâtre et impérieuse que jamais.

XIV

La partie agréable de l'automne canadien était venue et disparue; l'abondant feuillage aux couleurs variées était tombé des arbres feuille par feuille, ne laissant ça et là, solitaire, qu'une tache brune attachée à quelques branches dépouillées de leur parure. Les tendres rayons du soleil avaient fait place à la lumière grise et froide, et aux vents pénétrants du triste novembre, et beaucoup de piétons, inconsolables à la vue des mers de boue liquide qui inondaient les rues de la ville, soupiraient avec impatience de voir arriver un froid vif et tomber une bonne bordée de neige, la seule compensation que pouvait offrir la saison en retour des nombreux désavantages dont elle était si prodigue.

Armand Durand était, un jour de ce triste soleil de novembre, assis dans sa petite chambre chez madame Martel. Il paraissait bien grave et bien préoccupé notre jeune marié de quelques mois. Un long soupir s'échappa de sa poitrine pendant qu'il déposa sa plume et appuya sa tête sur sa main. Un instant après, il ouvrit le pupitre de bois auprès duquel il était assis, et en retira une lettre. Malgré qu'elle portât une date bien antérieure et qu'elle parût avoir été souvent palpée, il la lut lentement.

Cette lettre venait de tante Ratelle, et avait été écrite lorsque cette bonne tante avait appris d'une source indirecte la nouvelle de son mariage. Courte et froide, elle commençait par exprimer du chagrin de ce que son neveu avait montré si peu de respect pour la mémoire de son père en se mariant presque immédiatement après sa mort, et cela, sans même dire un mot de son intention à aucun membre de sa famille; puis elle déplorait le singulier et malencontreux choix qu'il avait fait. Ah! c'était le côté faible par lequel il avait blessé sa tante Ratelle: lui qui avait reçu une éducation qui lui permît de chercher pour femme une demoiselle, une fille d'intelligence et de haute naissance s'être au contraire, marié avec une couturière! c'était affreux. Elle terminait en intimant brièvement que malgré qu'elle consentirait peut-être à l'avenir à le voir lui-même, elle n'avait pas le moindre désir de faire la connaissance de sa femme.

Comme on doit le présumer, la lecture de cet épître n'était pas de nature à égayer les esprits du jeune homme ou à chasser une ligne de souci qui commençait déjà à se faire remarquer sur son jeune front. Après avoir replacé dans son pupitre la lettre qui avait été moins qu'une agréable diversion aux sombres pensées qui l'assaillaient, il retomba dans sa rêverie. Il en fut réveillé par l'horloge qui sonnait dans l'appartement voisin et qu'on entendait parfaitement à travers la mince cloison; il reprit vivement sa plume afin de réparer le temps perdu.

Au bout d'une demi-heure à peu près, la porte s'ouvrit et sa jeune femme entra. Elle était vraiment belle, vêtue avec un luxe inconnu dans cet humble logis: une somptueuse robe de soie richement garnie, une montre et une chaîne d'or, avec une couple de bagues éclatantes dans ses doigts effilés, offraient un singulier contraste avec les toilettes plus unies mais gracieuses qu nous lui avons vu porter lorsque nous avons fait sa connaissance.

--Mon mari, lui dit-elle, je voudrais bien que tu sortirais avec moi pour nous promener?

--Je crains de ne le pouvoir, ma chère. Il faut que toute cette écriture soit terminée pour demain matin, car, quoique indulgent, M. Lahaise aime qu'on soit ponctuel.

--C'est seulement une excuse que tu donnes là; la vraie raison c'est que tu ne veux pas m'accompagner.

--Et pourquoi ne voudrais-je pas sortir avec une si jolie petite femme que toi? demanda-t-il en souriant.

--Je suppose que c'est parce que tu as honte de moi, que tu as peur de rencontrer quelques-uns de ces beaux messieurs et de ces belles damens que tu avais coutume de visiter avant ton mariage.

Il prit sa main dans la sienne.

--Voyons, Délima, lui dit-il, tu m'as déjà parlé deux ou trois fois de cette façon, et tout en t'assurant de l'injustice et du peu de raison d'une telle accusation, je t'ai dit qu'elle me faisait de la peine.

--Mais c'est la vérité, reprit-elle. Aucun d'eux ne fait le plus petit cas de moi, quoique vraiment j'aie l'air, avec ma nouvelle robe de soie, aussi dame qu'aucune d'elles: et aucun de nous depuis notre mariage ne reçoit d'invitation, quoique l'année dernière tu étais invité de tous côtés.

Trop généreux pour lui dire qu'elle était effectivement la seule cause de cette négligence universelle, Armand ne répondit pas et elle continua sur le même ton:

--Je croyais qu'en me mariant à un monsieur, je puis dire un homme de profession, je serais considérée et traitée comme une dame!

--Mais, Délima, tu oublies qu je suis pauvre, et que, dans la société, on a une petite opinion d'un jeune homme pauvre.

--Tu pourrais être riche si tu voulais, car tu as des amis riches.

Notre héros recula vivement sa chaise; sa femme comprenant probablement la signification de son brusque mouvement, reprit:

--Comme de raison, tu te fâches tout de suite si ta pauvre femme ose ouvrir la bouche sur d'autre sujets que ceux qui te plaisent.

Armand se mordit les lèvres et reprit sa plume qu'il avait déposée un instant.

--Ah! je vois que tu es fatigué de moi à présent et que tu voudrais me voir sortir de suite!

--Je crois vraiment que ce serait le plus prudent parti à prendre. T'aperçois-tu, ma chère que nous cheminons vers une querelle?

--C'est tout de ta faute, répondit-elle, tu te fâches aussitôt que je parle.

Pendant un instant les sourcils d'Armand se contractèrent, mais en s'apercevant de l'absurdité de l'accusation, il ne put s'empêcher de sourire.

--C'est bien, dit-il, si tu le veux absolument; mais puisque je suis un ours, sors vivement de ma tanière en cas de danger. Je serai à ta disposition aussitôt que j'aurai terminé mon ouvrage.

--Mais je veux que tu viennes tout de suite avec moi, persista-t-elle.

--Je te répète que je ne le puis. Nous aurons à nous l'après-dînée de demain.

Et elle s'élança hors de la chambre en faisant la moue.

Armand resta quelques instants immobile.

--Avant notre mariage, se dit-il, elle était si gentille, si douce, si charmante!

Pauvre Armand! est-il le seul mari qui se soit ainsi étonné dans de pareilles circonstances?

Cependant il reprit bientôt ses papiers et continua son ouvrage jusqu'à ce qu'on l'appela pour souper. La table était moins abondamment fournie que du temps qu'il était garçon; la contenance de madame Martel n'était pas non plus aussi sereine et souriante, l'hôte seul, n'avait pas changé, et comme le jeune homme prenait son siège, il lui dit avec sa même politesse qu'autrefois:

--M. Armand, désirez-vous un peu de cette fricassée. Elle est peut-être meilleure qu'elle n'en a l'air; dans tous les cas c'est tout ce que j'ai à vous offrir.

--Et elle est aussi bonne que nous pouvons la faire pour nos moyens, André, ajouta sévèrement sa femme. Par les temps qui courent nous ne trouvons pas l'argent dans les rues.

--On ne le trouvait pas plus, femme, il y a quelques mois, lorsque nous avions coutume d'avoir presque tous les soirs un poulet rôti ou quelque chose d'aussi bon. Mais, grâce à la Providence, j'ai un bon appétit et une bonne digestion, en sorte que je puis manger ce qu'il y a.

--C'est bien dommage que tu ne puisses ajouter que tu as aussi un peu plus de bon sens? reprit avec sarcasme sa chère moitié.

--J'ai ce qui est aussi utile, une part raisonnable de bonne humeur, répliqua imperturbablement le digne M. Martel. Armand mon fils, passez-moi le pain. Tu ne manges donc pas, petite: qu'est-ce qu'il y a! Peut-être que toi aussi tu ne trouves pas la fricassée de dont goût.

--Ce n'est point cela, interrompit la mère Martel avec indignation. Non, la pauvre enfant a été désappointée.

--Ce n'est toujours pas en amour, observa-t-il en souriant, car elle s'est assuré, hardiment et fermement, notre ami Armand!

--Je désirerais, cousin Martel, dit la jeune mariée avec un éclair dans ses yeux, je désirerais réellement que vous ne traîneriez pas mon nom dans de vulgaire plaisanteries.

--Tu es plus susceptible, jeune femme, ce soir que tu n'avais l'habitude de l'être au temps passé.

--Parce que sa patience a été rudement éprouvée ce soir, André. Etre tout habillée, et attendre deux ou trois heures pour faire une promenade avec son mari, et ne pas être capable de l'avoir!

--Est-ce tout? Eh! bien, elle trouvera sa promenade plus agréable lorsqu'elle sera capable de la faire.

--Les jeunes mariées n'ont pas l'habitude d'être refusées pour de si simples demandes mais c'est peut-être la façon chez les messieurs.

Et elle pesa avec emphase sur ce dernier mot.

--Délima a choisi un jeune homme pauvre, et il faut qu'elle en subisse les conséquences, dit Armand avec le plus grand calme. Au lieu de sortir avec elle, j'avais à écrire.

Pour l'argent que l'écriture rapporte, elle aurait pu être remise pour quelques temps. Mais Armand, vous avez des amis qui sont riches et qui pourraient et auraient la volonté de vous aider, si seulement votre orgueil vous permettait de vous adresser à eux.

Dans cette dernière phrase madame Martel avait touché l'impardonnable tort qui se trouvait au fond de presque toute la persécution dont Armand était l'objet.

--Je vous ai déjà dit, madame Martel, que je ne souffrirais aucune intervention sur ce sujet.

--Les gens pauvres ne devraient pas être aussi précieux!

Et madame Martel regarda l'horloge comme si elle lui adressait cette observation.

--Vous devriez vous rappeler, ajouta-t-elle, que vous avez à présent une jeune femme qui dépend de vous.

Ici Délima fondit en larmes. Armand se leva précipitamment de table et sortit de la chambre.

--Je crois que si vous continuez sur ce ton, vous forcerez bientôt Le nouveau marié à se promener à son compte. Il trouvera c'est le seul moyen de s'assurer un peu de paix.

--André Martel, tu es un imbécile!

--Peut-être, puisque je t'ai mariée; mais cessons, ma femme, cette escarmouche, et donne-moi une autre tasse de thé.

Aussitôt qu'il l'eût avalé, il se leva sans cérémonie et s'esquiva dans la cuisine pour fumer une pipe.

Pendant ce temps-là Armand était sorti pour aller faire une promenade qu'il n'avait pas préméditée. La mauvaise fortune ne pouvait le favoriser d'un temps plus triste: l'agréable clarté du soleil de l'après-midi s'était bientôt assombrie, et la neige tombait à gros flocons accompagnée d'un vent perçant. Les rues étaient désertes; on n'y voyait que ceux q'une absolue nécessité forçait d'être dehors. Il marchait sans dessein arrêté, n'ayant d'autre but que celui de passer une heure à flâner, afin de calmer l'irritation inaccoutumée qui régnait dans sa poitrine. Il passa devant plus d'une maison brillamment éclairée, dont les portes jusqu'à dernièrement lui avaient été ouvertes, et il pensa amèrement aux nombreux changements que son mariage lui avait amenés. Depuis cette époque pleine d'événements, il n'avait en effet reçu aucune invitation de la part de ses anciens amis; sa jeune femme n'avait été de son côté favorisée d'aucune visite; il n'avait reçu aucune de ces visites sans cérémonie faites le soir, excepté de Lespérance et de quelques-uns de ses camarades dont il ne désirait en aucune manière la compagnie pour lui et encore moins pour Délima.

Cet isolement qui se faisait autour de lui était dû en grande partie à l'obscure position sociale de celle qu'il avait choisie pour femme, et en partie à des insinuations malicieuses et calomniatrices mises en circulation par de Montenay, puis par madame de Beauvoir et subséquemment répandues librement dans le public. Heureusement qu'il ignorait ce dernier fait, car il avait assez de sujets d'amères pensées.

Laissant la grande rue, il prit une des sombres ruelles qui conduisent au pont et qui présentait dans le moment un aspect solitaire et désolé. La noire étendue des eaux, les quais sombres tout couverts de neige, deux ou trois goélettes chargées d'huîtres ou de bois, derniers visiteurs du port, se dessinaient obscurément dans la faible lumière; ça et là un réverbère éclairait faiblement à travers la neige qui tombait en abondance. Il s'arrêta et s'appuya longtemps sur un des poteaux de ces lampes, absorbé par des pensées aussi tristes que la scène qui se déroulait autour de lui. Cédant, enfin, à un sentiment de malaise physique, il dirigea ses pas vers sa demeure.

Quoique la veillée ne fût pas encore bien avancée quant il y arriva, il trouva les lumières et le feu éteints et la contre-porte fermée. Pour exercer cette petite vengeance, madame Martel et Délima s'étaient retirées de bonne heure. Pendant qu'il frappait doucement à la porte, il pensait en lui-même combien il lui serait agréable si sa jeune femme venait lui ouvrir avec un mot ou un sourire de douceur sur les lèvres. Comme alors il oublierait volontiers les désagréments et les ennuis de ce soir-là! Une lumière brilla tout à coup à l'intérieur, et l'on fit partir le crochet de la porte; mais c'était le digne M. Martel lui-même.

--Pauvre Armand! vous devez avoir bien froid? Quoi? vous êtes mouillé jusqu'aux os. Asseyez-vous et je vais faire du feu pour vous chauffer. Vous n'avez pas besoin de dire non, parce que si je n'en fais pas vous serez malade demain matin. Vous avez déjà le frisson.

Le bonhomme eut d'abord la précaution de fermer doucement la porte de l'escalier conduisant à la partie supérieure de la maison; il ralluma le feu dans le poële et mit le l'eau dans le canard. Après cela, il plaça sur la table du pain et de la viande froide ains que des verres et une bouteille.

--Armand, dit-il au jeune homme, vous n'avez pas soupé ce soir; aussi vous devez avoir une grande faim: un verre de quelque chose de chaud vous empêchera de prendre le rhume après votre ennuyeuse promenade. Ah! mon cher ami, il ne faut pas vous laisser abattre par ces disputes conjugales. Comme de raison elles sont très-désagréables dans le commencement, mais une fois qu'on y est habitué on trouve qu'elles ne signifient absolument rien. D'ailleurs, il y a toujours une compensation: si une femme est frondeuse, elle est, selon toute probabilité une habile ménagère; si elle est chiche, avare et mesquine, il est certain qu'elle est ménagère et économe.

Le jeune Durand secoua la tête en signe de doute.

--Dans l'un comme dans l'autre cas, observa-t-il, je ne trouve pas que la compensation soit suffisante.

--Peut-être que je ne le trouve pas non plus, mais à quoi sert de se plaindre contre la destinée? Il est vrai que quelques hommes renversent cette règle et s'arrangent de façon à se donner tous les torts, mais il faut qu'ils aient une volonté de fer eu un robuste tempérament qui leur soit propre.

--Je déteste de me quereller avec les femmes! répliqua brusquement Armand.

--Moi aussi, et la conséquence c'est que madame Martel règne ici en souveraine. Il est vrai que, de temps en temps, je lui dis ma façon de penser, mais ça ne lui fait ni chaud ni froid. A tout prendre c'est une épouse active, soigneuse, qui tient la maison et le linge en bon ordre. Quant à sa langue, je n'en fais pas plus de cas que du chant du serin qui est au-dessus de votre tête. Essayez, mon ami Armand, à suivre mon exemple, et vous n'en serez que plus heureux.

La perspective qu'on exposait ainsi aux yeux de notre héros était moins que réjouissante, et il s'étonnait en lui-même de ce que les maris déserteurs ne fussent pas plus nombreux. Cependant il était jeune, favorisé d'une assez bonne constitution et d'un heureux appétit; il se mit donc à faire honneur aux bonnes choses que Martel lui avait si cordialement procurées, et il s'aperçut que du moins elles chassaient ses sensations de malaise physique intense, quoiqu'elles ne pussent alléger la sourde douleur qu'il portait dans son coeur.

Pendant quelque temps, le calme se répandit sur la demeure. Mais un jour que madame Martel et Délima étaient sorties pour aller dans les magasins, André vit de suite, à leur retour, sur le front menaçant de sa chère épouse, que la trêve tirait à sa fin. Armand, qui avait été retenu au bureau, n'arriva que tard. En voyant que sa jeune femme recevait froidement son salut souriant, il s'assit et attendit la tempête qui approchait, mais pas avec le même calme philosophique que Martel.

--J'aimerais à avoir une nouvelle toilette, Armand, dit tout-à-coup la jeune femme d'un ton pétulant.

--Mais tu en portes actuellement une qu te va à la perfection et te rend charmante.

--Je ne te demande pas de compliments; c'est de l'argent que je veux.

--Hélas! je n'en ai pas à donner. Tu vois un des désavantages d'être mariée à un homme pauvre; mais en cas que je trouve une bourse ou que je reçoive un héritage quelconque, quelle espèce de robe veux-tu?

--Une robe de soie violette avec une barre de satin. J'ai vu aujourd'hui une dame qui en portait une.

--Oui, et une qui avait l'air raide, interrompit madame Martel. Si vous l'aviez vue marcher avec son air hautain, comme si elle avait été une reine, et jeter sur Délima et, moi un regard comme si nous avions été des quêteuses, mais Délima est bien plus jolie qu'elle.

--Quelle était donc cette dame à l'air raide et portant une robe de soie pourpre avec une barre de satin? demanda Armand en riant et en se servant un morceau de pain rôti.

--Une qui avait coutume de bien te connaître quoiqu'elle soit trop fière pour connaître ta femme, mademoiselle de Beauvoir, dit Délima en faisant un petit mouvement de tête.

En entendant prononcer le nom qui avait été un charme pour lui dans son enfance et même au-delà, il devient rouge, ce que remarquèrent bien les deux femmes.

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