DEUXIÈME PARTIE
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§ I. Boris Godounof
Ce soir-là — on était au mois d’avril — Chaliapine apparaissait pour la première fois de la saison au Grand Théâtre de Moscou dans le rôle de Boris Godounof. Rien de plus brillant que l’aspect de la salle, dont toutes les places avaient été retenues trois semaines à l’avance. Les uniformes galonnés des officiers et des fonctionnaires, l’émail de leurs décorations, l’accent vif des rubans, les toilettes claires des femmes, l’orient des perles et le scintillement des diamants composaient un ensemble riche de couleur et d’éclat.
Au quatrième rang des fauteuils d’orchestre, Ariane Nicolaevna était assise. A côté d’elle, bien que sept heures eussent sonné, une place restait vide. Ariane regardait les voisins avec indifférence et de temps à autre consultait le programme qu’elle froissait entre ses mains nues. Elle se retourna et leva les yeux vers la seconde galerie. A grand’peine, elle découvrit — petite tache claire entre une centaine de taches semblables — le visage glabre d’un étudiant aux épaulettes d’or. L’étudiant avait le visage tourné vers elle. Elle lui fit un signe de tête amical auquel il répondit longuement.
L’orchestre préludait. Le fauteuil à côté d’elle était toujours inoccupé.
Ariane était de mauvaise humeur, d’une mauvaise humeur qui se prolongeait depuis plusieurs semaines. Les six mois de Moscou ne lui avaient pas apporté les enchantements qu’elle s’en promettait. Elle s’était sentie isolée, perdue dans la ville immense. Chez elle, elle était reine ; elle avait le monde à ses pieds. Ici, il fallait recommencer le travail à pied d’œuvre. Ariane en aurait eu la force, mais une fâcheuse expérience lui en avait donné le dégoût. Dans la solitude où elle s’était trouvée et dans l’ennui de la vie de famille, car elle habitait — ultime concession à son père — chez un oncle marié avec lequel, non plus qu’avec sa femme, elle ne s’entendait guère, elle avait fréquenté les théâtres et, en particulier, l’admirable théâtre des Arts. Elle s’était éprise d’un des premiers comédiens de cette troupe unique au monde, l’avait suivi dans son répertoire, finalement avait fait sa connaissance. Il l’avait promenée dans son automobile ; ils avaient soupé ensemble au restaurant et chez lui. Puis, soudainement, après quelques mois d’intimité, elle s’était aperçue de sa médiocrité et l’avait quitté, sans un mot, de la façon la plus méprisante. Elle gardait de l’aventure un arrière-goût d’amertume. Elle essaya de travailler. Ses professeurs l’avaient déçue. Bref, elle en voulait à Moscou des déconvenues qu’elle y avait subies.
Sur la scène, les gens du peuple, devant la porte du monastère, suppliaient Boris invisible d’accepter la couronne et de mettre fin à leurs misères. La tristesse de leurs chants alternés déchirait l’âme.
A ce moment, dans le rang où était assise Ariane, un homme s’engagea, passa devant la jeune fille en s’excusant, et s’assit à la place restée vide. Ariane vit qu’il était grand, sans âge, avec quelque chose de désinvolte et d’assuré dans l’allure. Quelques minutes s’écoulèrent, puis son voisin, dont elle avait senti à plusieurs reprises le regard peser sur elle, lui demanda à mi-voix :
— Qui chante Boris ce soir ?
Elle tourna vers lui un visage dont elle ne chercha pas à dissimuler l’étonnement.
— Chaliapine, naturellement.
Le voisin eut un geste, comme pour dire qu’il comprenait maintenant le surprenant de sa question, sourit et dit :
— Je vous expliquerai à l’entr’acte. Merci.
Ariane réprima l’envie de rire qui la prenait et se tut.
Le rideau tombait sur la fin du premier tableau et la salle s’éclaira.
Le voisin reprit :
— Que pensez-vous de moi ? Mon ignorance est pourtant explicable. Je suis arrivé à Moscou aujourd’hui même ; comme je rentrais à sept heures à l’hôtel National, j’ai appris par hasard qu’on donnait Boris Godounof et je suis accouru.
— Mais vous n’aviez pas de place, fit Ariane intéressée malgré elle.
— Oh ! dit-il, en souriant, sachez qu’il y a toujours et partout une place pour moi. La caissière m’a repoussé, il est vrai, mais, dans le vestibule, une vieille femme, qui sans doute m’attendait, m’a offert le billet d’une personne malade. Voyez comme c’est simple.
— Et vous réussissez à toutes choses ainsi ?
— Sans doute.
Le rideau se levant sur l’entrée de Boris arrêta une conversation à laquelle l’un et l’autre prenaient plaisir.
A l’entr’acte, il y eut un grand remue-ménage dans la salle. Le voisin d’Ariane lui dit :
— Je meurs de faim, je n’ai pas dîné. Faites-moi la grâce de venir avec moi au buffet, car je sens que je ne puis me séparer de vous.
— Je ne suis pas seule, dit-elle : un étudiant m’accompagne. Il a passé vingt-quatre heures à faire la queue pour avoir deux billets, un à l’amphithéâtre, l’autre ici.
— Raison de plus pour nous sauver.
Ariane Nicolaevna le suivit.
Au cours de la représentation, ils firent tant de progrès dans la connaissance l’un de l’autre qu’au dernier entr’acte il lui proposa de la ramener chez elle. Elle objecta l’étudiant qui avait commandé à son intention une automobile. Puis, se ravisant elle dit :
— Au fond, ce sera une excellente leçon.
Et, à peine le rideau tombé, ils coururent comme deux écoliers en rupture de classe. Il proposa de souper. — Il ne pouvait en être question. — Il voulut prendre une voiture. — Elle s’y opposa. Elle avait décidé de rentrer à pied bien qu’elle habitât la Sadovaia, à une demi-heure du centre de la ville. Et les voilà pataugeant dans la boue et dans la neige fondue. Les trous dans le pavé, l’incertitude et les obstacles du chemin légitimaient l’offre, non refusée, d’un bras. Il la regardait tout en causant. Sur sa toilette de soirée, élégante et décolletée, elle avait endossé une grande houppelande noire et coiffé un étonnant petit chapeau de feutre mou qu’elle avait tiré, chiffonné, d’une des poches du manteau. Déjà, ils faisaient des projets.
— Puisque vous aimez la musique, dit-il, acceptez de venir entendre avec moi le Prince Igor, après-demain.
— Mais vous n’aurez pas de places.
Il s’arrêta, se mit devant elle, lui prit les deux mains :
— Ne savez-vous pas que j’ai toujours ce que je veux ? Donc, nous entendrons le Prince Igor et, cette fois-ci, comme nous serons de vieilles connaissances, vous ne me refuserez pas de souper avec moi.
— Eh bien, si vous trouvez des places, ça va. Mais tout est loué.
Ils étaient arrivés dans une belle maison à appartements, dans la Sadovaia.
— Me voici chez moi, fit-elle.
— A propos, donnez-moi votre nom et votre numéro de téléphone.
Il écrivit sous sa dictée, puis il tendit une carte :
Elle lut : « Constantin Michel ».
— Ce n’est pas un nom, dit-elle.
— C’est pourtant le mien.
§ II. Un souper
On pourrait trouver dès le commencement d’une liaison quelques minutes pour parler raisonnablement.
Senancour, De l’Amour.
Deux jours plus tard, Constantin Michel et Ariane Nicolaevna étaient assis l’un à côté de l’autre sur un divan dans un cabinet du restaurant fameux de l’Ermitage. Ariane était d’admirable humeur. Constantin la laissait se raconter, prenant un plaisir extrême aux histoires qu’elle narrait. Il connaissait déjà Varvara Petrovna, il savait que la jeune fille avait un demi-fiancé Nicolas Ivanof qui, dès avant le mariage, avait fait quelques amères expériences ; il n’ignorait ni les soupers de l’hôtel de Londres ni la cour d’adorateurs qui entourait là-bas la brillante Ariane. Le jardin Alexandre lui apparaissait comme le plus séduisant des jardins publics de Russie, où mille intrigues se nouaient et se dénouaient dans le décor contrasté des allées sombres et des terrasses éblouissantes sous le feu des globes électriques. En quelques traits vifs Ariane Nicolaevna avait su évoquer le cadre et les personnages principaux de sa vie passée. Il voyait, comme de ses yeux, la démarche légère de Varvara Petrovna, son sourire irrésistible ; le pauvre Nicolas faisait piteuse figure dans ce tableau ; quelques personnages défilaient dans une ombre assez mystérieuse et sur lesquels Ariane, qui se piquait de dire tout, ne disait quasi rien, laissant à la sagacité de son compagnon de deviner à mi-mot.
Tout amusé qu’il fût, Constantin Michel était bien plus perplexe encore. Cette jeune fille impérieuse, volontaire, spirituelle, intelligente, qui était-elle ? Elle connaissait la vie comme une femme. Elle avait par moment quelque chose de sérieux dans le regard. Le front était volontaire et déjà réfléchi. Mais lorsque, l’autre soir, elle avait endossé sa houppelande et coiffé l’invraisemblable petit chapeau noir qu’elle portait à l’Université, elle paraissait une gosse de seize ans. — « Elle vient du sud, il est vrai, se disait-il, mais enfin, si précoces qu’y soient les jeunes filles, il faut plusieurs années d’expériences pour accumuler le trésor de sagesse pratique dont elle veut bien me faire étalage. »
Il s’interrompit à ce point de ses réflexions et demanda brusquement :
— A propos, quel âge avez-vous ?
— A propos de quoi ? fit-elle, étonnée de ces paroles qui ne répondaient pas à ce qu’elle racontait à ce moment.
Il s’expliqua :
— Quand je vous regarde, vous avez dix-sept ans. Quand je vous écoute, vous en avez trente, et bien employés. Alors, je ne comprends pas…
Elle l’interrompit :
— Est-ce qu’on a besoin de comprendre une femme ? On la prend, c’est le plus court.
Il eut un sursaut et resta une seconde interloqué. Puis, s’accordant au ton donné à la conversation par la vive remarque d’Ariane Nicolaevna, il lui dit l’incertitude où il était au sujet de son âge dès l’instant où il l’avait connue et qu’elle lui apparaissait tout à tour comme une gamine et comme une jeune femme à qui on n’en raconte pas.
Elle gardait un pli ironique aux lèvres et quand il eut fini, elle jeta simplement sur le ton d’un amateur qui applaudit un morceau à effet :
— Pas mal.
— Mais encore ? dit-il. Selon les heures, je parierais à chances égales pour dix-sept et pour vingt-cinq.
— Comme toujours, dit-elle, la vérité est entre les deux.
Et la conversation dévia.
Un peu plus tard, comme ils achevaient de souper et qu’à travers la cloison du cabinet arrivaient quelques refrains de chansons tziganes jouées par un orchestre voisin, Constantin Michel se pencha vers la jeune fille, passa son bras autour d’une taille flexible et l’attira à lui. Elle ne se défendit pas, mais comme il approchait les lèvres de sa bouche, elle tourna la tête et ses lèvres se posèrent sur le cou frais d’Ariane Nicolaevna, à la naissance de l’oreille, près des cheveux.
Elle resta dans son bras, immobile, et ce fut lui qui un instant plus tard se dégagea. Il dit alors :
— De quel parfum usez-vous ? Il est délicieux.
Ariane parut étonnée et répondit simplement :
— Cela aussi est mon secret.
Il y eut un silence.
Constantin le rompit délibérément. Il avait pris un parti ; et sur un ton qui contrastait avec celui de leur entretien jusqu’alors, il dit à la jeune fille qu’il aimait à l’excès la franchise, qu’une façon nette et simple de dire les choses l’avait toujours servi, et qu’il en ferait une fois de plus l’expérience, dût-elle lui coûter cher. Il était sûr tout au moins qu’avec la qualité d’esprit qu’il lui connaissait, elle ne s’y méprendrait pas ; peut-être même lui en saurait-elle gré.
— Le vrai, continua-t-il, est que je veux vous gagner. Je l’avoue sans détours. Comment y réussir ? Avec vous, Ariane Nicolaevna, emploierai-je les moyens dont les hommes ont coutume de se servir lorsqu’ils veulent séduire une femme ? Vous laisserai-je croire que vous êtes la première femme devant laquelle je m’agenouille ?… Vous me ririez au nez. Mettons les choses à leur place. Vous me plaisez infiniment. Peut-être vous suis-je sympathique puisque vous êtes ici. Auprès de vous je n’imagine pas de connaître l’ennui qui est après tout notre seul ennemi, mais mortel. Alors je désire vous voir plus et mieux et chaque jour…
Il s’arrêta. Ariane ne fit aucune réflexion. Avec un peu d’embarras, il dit :
— Mais aidez-moi, Ariane Nicolaevna. Je n’ai pas l’habitude de faire des discours.
— J’attends la fin qu’annonce un si beau commencement, répondit-elle.
— Soit, reprit-il, je continue. Avez-vous lu les Reisebilder d’Henri Heine ?
Elle hocha la tête négativement. Elle paraissait distraite…
— Dans les Reisebilder, reprit Constantin, Heine raconte qu’il arrive un jour dans un village où il doit passer la nuit. Il voit une belle fille à la fenêtre, occupée à arroser des fleurs, et lui dit à peu près : « Je n’étais pas ici hier, je n’y serai plus demain. Mais aujourd’hui est à nous… » Et la belle fille lui tend une fleur… Je serai à Moscou peu de temps, mais ce peu de temps je vous propose de le vivre à deux… Je ne suis pas libre, Ariane Nicolaevna… Je partirai un jour et ne reviendrai pas. La vie est chose assez maussade. Il faut de l’ingéniosité, de la volonté et du savoir-faire pour en tirer quelques heures, je ne dis pas de bonheur, mais tout au moins de plaisir. Voulez-vous que nous fassions une association précaire à la poursuite du plaisir ?… Je sens que je puis vous parler ainsi et que vous goûterez peut-être ce qu’il y a d’inaccoutumé et d’audacieux dans une proposition que je n’oserais adresser sous cette forme à une autre qu’à vous. Mais vous êtes sans hypocrisie et vous regardez les choses en face, je m’en suis convaincu… Quels risques courons-nous ? Aucuns, comprenez-moi à demi-mot… Ah ! pardon, j’oublie un grand danger… Peut-être m’aimerez-vous. Peut-être m’éprendrai-je de vous. L’amour, qui est en dehors de notre convention, s’y glissera peut-être. Allons-nous reculer devant ce danger imaginaire ? Vous avez du courage et je n’en manque pas. Je cours à l’ennemi…
Il prit la jeune fille dans ses bras. Elle ne se défendit pas et, penché sur elle, il dit :
— Pardonnez-moi, Ariane Nicolaevna, mais je suis à un moment où le mensonge m’est odieux. Quoi qu’il arrive, nous ne nous serons pas trompés.
Elle allait répondre. Il lui ferma la bouche par un baiser et ajouta :
— Ne dites rien, je vous en prie…
Elle se dégagea, s’étira, prit à son corsage un œillet pourpré et le porta à ses lèvres, puis négligemment le jeta dans un coin de la chambre.
— J’ai entendu naguère, dit-elle, des gens qui voulaient arriver aux mêmes fins que vous. Ils s’y prenaient autrement… On apprend à tout âge. Mais il est tard et la leçon de ce soir s’est assez prolongée. Je rentre… A propos, vous ai-je dit que l’oncle chez lequel j’habite est épris de moi ? Je vais être obligée de m’enfermer à clef, et, c’est bizarre, j’étouffe dans une chambre dont la porte est fermée.
Ils partirent en voiture. Comme il quittait Ariane Nicolaevna, il lui dit :
— A demain. Voulez-vous dîner avec moi ?
— Mais non, je dîne ici à sept heures.
— Soit, je vous attendrai à votre porte à huit heures et demie et vous me ferez la grâce de venir prendre le thé dans mon appartement.
— Ah ! je jure bien que non !
§ III. Banale soirée
Le lendemain soir, à huit heures et demie, Ariane parut à la porte de sa maison, où Constantin Michel l’attendait. Elle avait un ravissant chapeau aux grandes ailes attachées par des rubans sous le menton. Le cou sortait nu de la longue houppelande noire.
Ils descendirent la Tverskaia. Il était entendu qu’« on allait se promener ». Pourtant, arrivés devant l’hôtel National, Constantin proposa d’entrer.
— Pourquoi pas ? fit-elle.
Et sous le lourd manteau, une épaule frêle se souleva et communiqua un léger mouvement à l’épaisse étoffe.
Dans le petit salon, Ariane quitta son manteau puis, passant dans la chambre à coucher, enleva son chapeau et arrangea ses cheveux devant la glace. Elle regarda autour d’elle, ne manifestant aucune gêne. Sur le lit, déjà préparés pour la nuit, les pyjamas de Constantin étaient étalés.
Ils burent du thé au salon. Constantin prit la jeune fille sur ses genoux et leurs bouches se joignirent. Il commença à la déshabiller. Ici Ariane opposa une résistance obstinée et ses ongles acérés jouèrent un rôle dans le combat. Il fallut moitié de gré, moitié de force, à coups de prières, à grand renfort d’ingéniosité et de ruse, conquérir l’une après l’autre chaque pièce du vêtement. La blouse légère tomba ; les jeunes seins fermes et ronds apparurent sur une poitrine maigre. L’enlèvement de la jupe exigea un temps infini. Constantin en eut raison enfin. Il tenait la jeune fille presque nue dans ses bras.
Il était au comble de l’énervement. La civilisation a appris aux femmes à n’opposer, en telles circonstances, qu’un simulacre de résistance à l’attaque de l’homme, juste assez pour qu’il puisse faire le geste de l’antique conquête. C’est une comédie charmante dont les scènes sont dès longtemps réglées. Mais voilà que, contrairement aux conventions tacitement passées avec Ariane, il était obligé de se battre et d’employer la force. Pourquoi se défendait-elle si âprement puisqu’elle était décidée à se donner ? Pourquoi depuis une heure luttait-elle sans répit ? Pendant une courte trêve, il ne put s’empêcher de lui dire assez brutalement :
— Mais enfin, vous savez pourquoi nous sommes ici. Vous êtes avertie. Ce n’est pas un début, après tout…
Ariane le regarda d’un air de déesse et articula sur un ton qui fit sentir à Constantin l’absurdité de la question posée :
— Vous n’imaginez pas que je vous aie attendu, tout de même ?…
L’épaule se souleva et sortit de la chemise qui glissa le long du bras, laissant nue la moitié du torse. Mais comme Constantin voulait emporter la jeune fille dans la chambre à coucher, elle se cramponna au divan et d’une voix nette dit :
— Je pose mes conditions.
— Je les accepte à l’avance, répondit Constantin exaspéré.
— Il n’y aura pas de lumière et je ferai la morte.
Constantin Michel pensa : « Sur qui diable suis-je tombé ? Me voici lancé dans une aventure avec une de ces filles détraquées d’aujourd’hui qui font l’amour comme elles soupent, sans avoir ni sens ni appétit. Elles n’attachent pas plus d’importance à l’un qu’à l’autre… Pourvu que je n’aie pas à le regretter… »
Il avait dans ses bras le corps frais de la jeune fille et il répondit :
— Ces conditions sont absurdes… Mais ce n’est plus le moment de discuter…
Dans la nuit de la chambre, dans la tiédeur des draps où Ariane « faisait la morte », il s’aperçut à un signe évident bien qu’involontaire que tout au moins la première des deux suppositions qui venaient de se présenter à son esprit était mal fondée. Cependant la lutte continuait dans l’obscurité, la lutte contre le cadavre.
Irrité, il dit vivement :
— Il est un temps où il est bon de se battre ; il en est un où il faut savoir se donner.
— Mais je ne me bats pas, fit une voix à son oreille, une petite voix, humble, enfantine, où semblait passer un souffle de frayeur et dont le timbre nouveau le frappa.
Et, à l’instant même, il triompha d’elle.
Une heure plus tard, assise devant la toilette elle coiffait ses cheveux qu’elle avait longs et fournis. Ils tombaient jusqu’à la chute des reins et leurs vagues ondulantes cachaient le torse frêle.
Elle parlait d’une façon détachée et libre, racontant des histoires de naguère. Elle n’eut pas un mot, pas un regard qui pussent témoigner de la nouveauté des rapports qui venaient de s’établir entre eux. Tout en l’écoutant, Constantin remarqua une mince coupure sur un doigt de sa main droite : « Ce petit monstre m’a égratigné, pensa-t-il, ou peut-être est-ce une épingle ? »
Comme minuit sonnait, elle se leva. En vain voulut-il l’emmener souper.
— Mon amoureux m’attend à la maison, dit-elle. Il m’a fait une scène hier soir. Il semblait qu’il devinât d’où je venais. Ma tante l’a entendu. Seconde scène. Je veux éviter cela ; j’aime d’avoir la paix chez moi.
Ils rentrèrent à pied. Elle causait, avec un riche mouvement d’idées, des programmes du gymnase et de l’éducation des filles. Lorsqu’il la quitta à sa porte, elle parut étonnée d’entendre Constantin lui demander de la revoir le lendemain à la même heure. Elle accepta sans discuter.
Chez lui, comme il réparait le désordre du lit avant de se coucher, il vit sur le drap quelques petites gouttes de sang. « Elle m’a égratigné plus profondément que je ne croyais. Curieux petit animal !… Qu’ont été mes prédécesseurs ?… C’est une éducation à refaire. Mais en vaut-elle la peine ?… »
Il était fatigué et, sans réfléchir davantage, s’endormit.
§ IV. Surgit amari aliquid
Leur vie se régla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journée, qu’elle passait à l’Université. Il allait à ses affaires qui étaient importantes. Une fois il déjeuna avec sa maîtresse en titre, la baronne Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s’étonner de son peu d’empressement. Il s’ingénia à y trouver des excuses.
Mais chaque soir, il rejoignait, à huit heures et demie, à la Sadovaia, son étudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient à pied jusqu’à l’hôtel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre chaude et obscure et, minuit sonné, se rhabillaient pour refaire le trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la plus vive animation et un mutuel plaisir.
Elle avait sur toutes choses des opinions tranchées qu’elle émettait avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction ; elle échafaudait des systèmes du plus extrême matérialisme, ne laissant aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la pitié et l’amour. Parfois il s’amusait à ruiner d’un mot les merveilleux châteaux qu’elle élevait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait donner libre cours à sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grisée à travers le monde des idées. Et il ne cessait d’admirer le jeu sain de ce cerveau, la force jaillissante et claire de la pensée. Constantin Michel connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. « Avec un rien de poli, pensait-il, avec cette élégance de tournure que l’on n’apprend tout de même qu’en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne société de là-bas, est-il une seule des capitales de l’univers, où, après un court stage et la mise au point indispensable, cette petite fille russe ne triompherait pas ? Les esprits les plus délicats en feraient leurs délices. »
Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l’excitait à penser et le tenait dans une fièvre d’idées et de sensations sans cesse renouvelées.
Il sentait en elle les richesses inépuisables de la nature russe, ce don, cette générosité et ce gaspillage de soi qu’elle comporte. « Il ne manque à cette fille qu’une méthode, pour atteindre aux plus hauts sommets, ou bien la présence d’un homme supérieur ; mais il faut avouer, conclut-il, que les hommes ici ne sont pas à la hauteur de leur tâche. »
Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui ramenaient Ariane. Il la comparait à la baronne Korting qui l’emportait par la beauté, qui était bonne, et douce, et facile, mais qui, à trop vivre en Occident, avait pris l’artificiel qui règne dans les salons de France et d’Angleterre. Il n’avait aucun reproche à lui adresser, — sauf le plus grand du monde : il s’ennuyait auprès d’elle.
Auprès d’Ariane, l’ennui était inconnu. On ne pouvait même en concevoir la notion, tant elle était diverse, amusante, gaie, sérieuse contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enfermée dans son amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable.
Quand il l’avait à dîner, c’était une bonne fortune. Un souper — plus rare — prenait l’allure d’une fête. Les longues promenades entre la Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils s’attardaient à causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte, prolongeaient encore la conversation.
Mais, dans l’appartement de l’hôtel National, une autre Ariane apparaissait. Il était en face d’une femme qui lui restait étrangère. Du jour où il l’avait eue, il avait pensé que les rapports naturels entre amant et maîtresse s’établiraient entre eux. Il reconnaissait maintenant son erreur. Il croyait l’avoir conquise et, à chaque fois, la conquête était remise en question. Il sentait n’avoir fait aucun progrès. Sa maîtresse ne lui appartenait que par une fiction. En réalité, elle était insaisissable ; elle lui échappait. Il l’embrassait ; elle se laissait embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d’elle-même elle ne venait à lui, dans un mouvement spontané de tendresse.
Il lui en fit un jour la remarque. La réponse qu’il reçut le glaça :
— N’y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi…
« Détestable éducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle connus avant moi ? »
Dans le lit, elle continuait à « faire la morte ». Pourtant Constantin sentait parfois la pression involontaire d’un bras qui le serrait contre elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu’à se plaindre d’avoir à se lever, s’avouant brisée de fatigue. Il fallut une semaine pour qu’elle admît que la porte de la chambre fût ouverte sur le salon où l’électricité restait allumée. Pourtant elle n’alléguait pas des scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance d’une jeune fille bien faite qui n’a rien à cacher.
Chaque rencontre était ainsi un combat entre l’ardeur de l’homme et la froideur de la femme. L’irritant était que Constantin sentait cette froideur calculée, commandée par un effort de volonté. Il n’usait d’aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de son propre gré ; mais lorsqu’elle s’allongeait dans les draps, elle semblait mourir à elle-même… Elle qui debout ne pouvait se taire, restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu’il en put tirer dans la première semaine de leur liaison, alors qu’il murmurait à son oreille les mots éternels que les amants disent à la femme qu’ils possèdent, fut un nitchevo entre deux tons.
Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il retrouvait l’ennemie, celle qu’il faut toujours vaincre et qui ne s’avoue jamais vaincue.
Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d’en sortir vainqueur. Cependant il était blessé jusqu’au fond de lui par l’attitude dont Ariane ne se départait pas.
Mais ce n’étaient encore qu’escarmouches.
A la quatrième ou cinquième soirée, comme elle se rhabillait et qu’il fumait une cigarette assis au pied du lit, il fit, sans même y prendre garde, deux de ces questions banales que les hommes posent à leur maîtresse sortant de leurs bras.
Elle ne répondit pas. Il répéta la phrase.
Sans lever la tête vers lui, sans s’arrêter de rattacher ses bas, elle répondit avec nonchalance, comme si elle ne sentait pas le venin de sa réponse :
— J’attends la troisième question, celle que tous les hommes qui m’ont eue ont posée après les deux que vous venez de faire…
Constantin Michel pâlit. Il eut la force de se maîtriser, de ne pas ajouter un mot. Il termina sa cigarette, passa à la salle de bain, y resta plus longtemps que d’habitude. Lorsqu’il en sortit, minuit était sonné.
— Allons, dit-il.
Elle s’approcha de lui, s’appuya sur son bras et demanda :
— Qu’avez-vous aujourd’hui ? Vous paraissez triste. Je n’en suis pas la cause ?
— Rien, petite fille, rien, tu es délicieuse, comme toujours.
Car il la tutoyait maintenant, mais elle continuait à dire vous.
En chemin, ils se disputèrent sur une question de philosophie, l’un et l’autre défendant sa position avec violence, presque avec aigreur. Finalement Constantin Michel éclata de rire :
— Où diable allons-nous chercher nos sujets de querelle ? dit-il.
Et il embrassa Ariane qui se défendait encore.
Le lendemain soir la lutte recommença, mais d’une façon plus gardée, l’un et l’autre adversaire s’efforçant de ne pas se découvrir.
Constantin voulait savoir pourquoi Ariane Nicolaevna qui avait le droit du choix et l’avait exercé plus d’une fois l’avait pris lui, Constantin Michel, et s’était donnée à leur troisième rencontre. Il n’imaginait pas d’être irrésistible. Ariane ne l’aimait pas. Mais, quelle que soit la liberté qu’une jeune fille s’accorde, il est difficile d’admettre qu’elle va jusqu’à prendre un amant comme un homme choisit une maîtresse, souvent pour une heure. Pourquoi était-elle là près de lui ? Par des voies détournées, il tâchait d’obtenir un éclaircissement sur ce point.
Il parla donc de la fameuse soirée de Boris Godounof et il revint sur la première impression qu’il avait eue d’elle, la longue hésitation entre « jeune femme » et « gamine ».
— Et toi, dit-il, qu’as-tu pensé de moi, car enfin la première impression commande tout le reste ?
— Moi, fit-elle, je me suis dit : « Il est dans ma série », car il faut vous avouer qu’à mon expérience, seuls les hommes blonds ont du tempérament. Les bruns font de l’effet, mais ce n’est que feu de paille. On les prend ; il ne vous reste rien dans les mains… La sagesse est de revenir après quelques essais malheureux à ce que l’on a éprouvé bon…
Elle bavardait ainsi agréablement, comme si elle parlait du soleil ou de la pluie de ce jour de mai.
Constantin Michel crut avaler une drogue amère. Il sentait qu’on ne répond à une provocation de ce genre que par une rouée de coups. Mais il fallait gagner la bataille, et d’abord du temps. Il prit une cigarette, l’alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement :
— Ariane, Ariane, voilà des choses que l’on pense, mais qu’on ne dit pas. Tu n’es qu’une petite cosaque.
— Oh, fit-elle, j’ai horreur de mentir ; c’est trop difficile ; alors je dis les choses comme elles me viennent. Vous avez dû vous en apercevoir… Je suis sans habileté et sans ruse, avouez-le. Ma conduite avec vous l’a montré. M’en voudriez-vous ?
Il n’eut tout de même pas la force de la prendre dans ses bras et de la baiser sur les lèvres, comme il eût été politique de le faire. Il avait encore dans la bouche un arrière-goût d’amertume qui ne devait pas disparaître de sitôt. Il se borna à quelques chaudes et banales protestations :
— Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-même. Cela comporte bien quelques inconvénients. Mais les avantages l’emportent. Évidemment tu dis avec simplicité des choses qu’une femme en Occident se ferait tuer plutôt que d’avouer. Faut-il reconnaître qu’une fois le premier moment d’étonnement passé, cette franchise un peu rude a son prix ? Peut-être même finirai-je perversement par y trouver du charme.
Mais ce même soir, rentrant à pied vers une heure de la Sadovaia, Constantin serrait les poings et exhalait sa colère. Il se sentait attaqué, bafoué, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y toucher, l’avait blessé à un point sensible, entretenait chaque jour la blessure ouverte et l’envenimait avec un art savant. Car enfin quel que soit le degré de franchise que l’on se permette, il faut que l’amour, même physique, s’entoure de certaines illusions. A l’éclairer brutalement et de tel côté, on le met en fuite. Il faut chasser loin de soi l’idée qu’on se rencontre dans les bras d’une femme avec les ombres plus ou moins effacées de ses prédécesseurs. Ce sont choses auxquelles on ne pense point, lorsqu’on est sain d’esprit, à moins peut-être qu’on ne soit éperdument amoureux. Or Constantin Michel se déclarait sain d’esprit et pas amoureux. Certes il tenait à Ariane et de plus d’une façon ; elle avait la saveur d’un jeune fruit délicieux déjà mûr, dont l’acidité, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d’amour il n’était pas question. Donc il lui était facile d’oublier le passé d’Ariane.
Et voilà que ce démon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse et l’obligeait à le regarder en face. D’abord il avait cru qu’elle agissait ainsi par maladresse, par ce manque d’instinct qui, chose curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus intelligentes. Il y avait là peut-être une faute d’éducation ; tante Varvara qui se racontait librement à sa nièce devait en être responsable, et ce milieu de province russe… Il suffirait d’avertir Ariane Nicolaevna.
Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n’était pas au hasard qu’elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan médité, une offensive pourpensée et qui se prolongerait. Un sûr instinct l’avertissait qu’Ariane savait où le blesser et qu’elle gardait prise sur lui.
Et pourtant il était impossible de la laisser continuer ainsi sous peine d’être empoisonné.
A ce point de ses réflexions, Constantin Michel fit volte-face. « Au fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me préoccupe ? J’ai une fille délicieuse et fraîche dans mes bras chaque soir, et le partenaire de conversation le plus amusant que j’aie jusqu’ici rencontré. Dans un mois ou six semaines, j’aurai quitté la Russie ; nous ne nous reverrons de notre vie. Laissons les choses aller leur cours. »
Il parlait ainsi, mais ce n’étaient que des mots, car il gardait au fond de lui le goût d’amertume que le poison distillé par Ariane Nicolaevna y avait versé. Comme il s’amusait à tâcher de voir clair, il se dit : « Pourquoi est-ce que je prête tant d’importance au passé de cette jeune fille ? Peut-être me suis-je attaché à elle plus que je ne le pense. Ah ! cela serait une belle folie ! Devenir amoureux d’une fille, jeune, mais au passé lourd, et qui est tombée dans mes bras sans offrir la moindre résistance, parbleu, comme elle serait tombée dans les bras du voisin si je n’avais pas été là ! Elle est riche de sa jeunesse et de son esprit, mais elle a un défaut, qui, à la longue, me la rendra insupportable : elle est méchante. Elle sait déjà me faire souffrir. Mais quoi ? elle n’usera de cette science détestable qu’autant que je le voudrai. Je suis libre ; le jour où je serai fatigué d’elle, je m’en irai. Pour l’instant, seul le désir de vaincre la froideur qu’elle affecte m’attache à elle. Cela, et rien de plus. »
Et il se mit à rêver à l’avenir proche. Où serait-il dans un mois ? à Constantinople ou à New-York, bien loin en tout cas d’Ariane Nicolaevna. Il avait à travailler. Et puis où qu’il allât, il rencontrerait d’autres femmes. La vie est innombrable. Quel ridicule de penser l’enfermer sous la houppelande noire d’une petite étudiante à l’Université de Moscou !
Constantin Michel avait marché vite. Il arriva de bonne humeur à l’hôtel National et avant de remonter chez lui soupa légèrement. Quand il entra dans sa chambre à coucher, il y régnait encore une odeur faible, mais pénétrante, celle qu’il avait respirée quelques heures auparavant sur la nuque d’Ariane Nicolaevna. Le lit était défait. Il semblait qu’un souffle de volupté montât des draps entr’ouverts qui avaient gardé la chaleur de leurs deux corps. Il eut une envie irrésistible de serrer Ariane dans ses bras, de lui parler durement, de lui dire qu’il était le maître, qu’il ne souffrirait pas une fois de plus ses insolences, puis de la prendre, de la caresser sans fin, et de passer une nuit, toute une nuit, le long d’elle, de s’endormir en la touchant, de se réveiller avec ce jeune corps appuyé sur le sien… Et peut-être alors entendrait-il encore cette voix, cette voix humble, enfantine qui n’avait résonné qu’une fois à son oreille, mais qu’il ne pouvait oublier et qu’il cherchait à retrouver dans la bouche d’Ariane, qu’il attendait, sans se l’avouer, chaque jour comme un miracle promis, la voix qui avait dit le premier soir : « Mais je ne me défends pas. »
Constantin Michel resta assis sur le lit. Soudain il bondit :
— Ah ! je deviens fou !… Je vais te montrer si je suis libre, petite Ariane de nulle part.
Il courut au téléphone, demanda le numéro de la baronne Korting. Malgré l’heure avancée, elle n’était pas couchée. Constantin Michel apprit à cette femme charmante qu’il avait enfin un peu de temps à lui, et lui demanda la grâce de dîner avec elle le lendemain. La baronne Korting ne cacha pas le plaisir avec lequel elle se rendrait à cette invitation.
Le jour suivant vers huit heures, alors qu’Ariane était chez elle, il l’appela au téléphone, lui dit qu’il avait un dîner d’affaires impossible à remettre, qu’il était désolé de ne pas la voir, mais qu’il comptait sur elle le lendemain, comme d’habitude.
Elle répondit simplement :
— Bien, à demain, et raccrocha le téléphone.
§ V. La baronne Korting
Une heure plus tard, il dînait avec la baronne Korting qu’il connaissait depuis quelques années. C’était une femme qu’il était flatteur pour un homme de montrer, car elle était belle, d’une de ces beautés qu’on ne discute pas et qui font retourner dans la rue jusqu’aux marmitons. Elle était bonne. Jamais Constantin ne l’avait entendue dire une méchanceté à l’adresse de quiconque. Elle ne manquait pas de finesse dans les choses de l’amour où la plus simple femme s’entend mieux et voit plus clair que l’homme. Enfin elle mettait Constantin Michel sur un piédestal et déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était « incomparable ».
Aussi Constantin lui était resté attaché. Elle semblait être la seule chose fixe dans l’existence errante qu’il menait. C’est ainsi qu’un hiver il avait passé un mois à Nice avec elle ; une autre fois, une partie du printemps à Paris et, enfin, il l’avait retrouvée deux fois à Moscou lorsqu’il y était venu pour ses affaires.
Il voulait l’emmener au restaurant, mais par téléphone elle le pria de dîner chez elle. Il retrouva avec plaisir une maison bien montée, une table élégante et soignée et ses yeux regardèrent avec admiration la baronne Korting vêtue d’un élégant déshabillé de la rue de la Paix. Elle le reçut à merveille, le gâta, le choya, l’entoura de mille attentions, fit fumer autour de lui l’encens dont elle avait l’habitude d’entourer son dieu. Elle lui demanda les dernières histoires de Londres et de Paris ; elle lui raconta les plus récents scandales de Pétersbourg et de Moscou. Où était-il ? Partout et nulle part, et pas plus en Russie qu’ailleurs. Le maître d’hôtel lui-même était italien et la baronne Korting était toute polie au vernis occidental. Pourquoi pensa-t-il, au moment même où il se posait cette question, à la petite fille pâle de la Sadovaia ? Celle-là était bien de son pays, malgré sa culture européenne. Il chassa ces pensées.
La baronne Korting que ses intimes appelaient Olga l’y ramena en lui demandant ce qu’il faisait de ses soirées. On ne le voyait nulle part. Il allégua des conférences avec des gens d’affaires occupés dans la journée. Olga avec une logique féminine lui dit :
— Eh bien, alors, arrangez-vous pour prendre le thé chez moi. Vous savez que je serai toujours libre à l’heure qui sera la vôtre.
Il resta fort tard chez cette aimable femme et le ciel s’éclairait à l’orient lorsqu’il traversa les rues vides pour regagner son hôtel. Il avait les nerfs tranquilles et l’esprit en paix. « C’est tout de même la sagesse, se disait-il, et la sécurité, l’otium cum dignitate des Latins, car après tout je suis à la merci d’un caprice de cette fille changeante. J’ai tout et je cherche encore autre chose. C’est absurde. Je vais liquider l’histoire de la Sadovaia. J’ai un voyage à faire à Kief qui arrivera de la façon la plus opportune pour couper court à cette aventure, car, au fond, ce n’est que cela. Et je vais hâter mon départ. »
N’empêche que, vers sept heures du soir, Constantin Michel se surprit à être assez nerveux à l’idée qu’Ariane pourrait se décommander par téléphone. Il était certain qu’elle le ferait uniquement par manière de représailles et pour se venger d’avoir été abandonnée la veille. Mais il en fut pour sa nervosité. Ariane ne téléphona pas et, à huit heures et demie, elle parut avec l’exactitude qui lui était coutumière dans l’encadrement de la porte de la Sadovaia.
Il fut frappé par sa minceur, sa délicatesse, le frêle de toute sa personne. Dans le front et dans les yeux seulement on lisait une force. Et soudain, il eut pour elle un sentiment nouveau, bien étrange chez lui, celui de la pitié. Il sentit qu’elle était une petite fille, malgré tout, une petite fille lancée seule dans les tourbillons dangereux de la vie. Elle y serait broyée, comme tant d’autres qui la valaient et qui s’avançaient pleines de courage avec un air de défi, la tête haute, vers la tempête. Et voilà qu’au tournant du chemin, elle s’était heurtée à un roc dur, à lui, Constantin Michel. Il eut une brève vision de l’avenir. « Cette histoire finira mal pour toi, mon enfant, pensa-t-il. Quoi que tu en aies, tu t’attacheras à moi, et un beau jour je partirai pour New-York ou Changhaï, te laissant seule, perdue au milieu de cette mer humaine qu’est la Russie. »
Il eut un moment d’émotion indicible. Il pardonna à Ariane son passé trouble. Elle avait eu, elle aussi, si jeune, un idéal, et ne l’ayant pas atteint, elle faisait payer ses erreurs à ceux qu’elle rencontrait.
Il passa un bras sous celui de la jeune fille, le serra contre le sien et la conduisit à l’hôtel. Pendant toute la soirée, il ne fut que douceur et gaîté. L’humeur de son amant n’échappa pas à Ariane. Elle se laissa entraîner par le flot irrésistible de tendresse qui sortait du cœur de Constantin Michel. Pour la première fois, elle oublia son rôle, se pressa contre lui, se blottit dans ses bras et, sortie du lit, raconta les plus folles histoires sur son enfance — époque sans danger aux yeux de Constantin.
Ce fut un bref entr’acte. Peu de jours après, la lutte sournoise, implacable, recommença. Un soir, comme Ariane était souffrante et qu’ils prenaient le thé dans leur petit salon, elle commença à parler de leurs relations. Elle le remercia d’en avoir défini le caractère avec tant de précision et de prévoyance, dès avant qu’elles eussent commencé.
— Je reconnais bien là, dit-elle, mon ami si sage, si averti de tout. Grâce à vous, tout est clair entre nous. Il n’y a place pour aucune ambiguïté. En somme, je suis libre ; vous l’êtes aussi. Nous avons formé une association temporaire à la recherche du plaisir. Je ne vous le cache pas : vous avez su me le donner.
— C’est beaucoup, interrompit Constantin. Tu connais les vers de Vigny :
… C’est le plaisir qu’elle aime. L’homme est rude, il le prend et ne sait le donner.
— Je ne connais pas les vers, continua-t-elle, mais comme on dit, je crois, je connais la chanson (Constantin Michel s’en voulait amèrement de sa citation). Et puis, nos causeries ne sont pas un mince agrément dans l’affaire. A l’ordinaire, les hommes sont si niais. Dès qu’on en a tiré ce qu’on leur demande, les voilà muets…
Constantin commença à grimacer intérieurement. Mais comment arrêter Ariane ? Il essaya de dévier la conversation. Avec une logique supérieure, Ariane y revint :
— Mais, puisque nous sommes libres, nous avons le droit de faire ce qu’il nous plaît. Vous pouvez avoir une maîtresse (Bon, elle a appris mon histoire, pensa Constantin)… et je puis prendre un amant. Nous ne nous tromperions pas, puisque nous ne nous aimons pas et que nous nous donnons un avertissement préalable.
— Ah ! par exemple, non ! Je ne suis pas pour le partage, cria Constantin qui, sur ce terrain, vit la possibilité de laisser cours à ses sentiments. Non, cent fois non ! Tant que tu es à moi, tu n’es à personne d’autre. Tiens-le-toi pour dit.
— Et si tout de même j’avais un amant ? Vous ne le sauriez pas.
— C’est ce qui te trompe. Je le saurais, et tout de suite.
— Et alors ?…
— Ma chère enfant, à mon vif regret, tout serait fini entre nous.
Il dit ces mots sans colère, mais avec une netteté d’accent qui parut faire impression sur Ariane.
Elle revint peu après, de biais, à la question qui l’occupait :
— Et pourtant vous ne m’aimez pas.
— Cela est une autre question, repartit Constantin, mais pour le temps où tu m’appartiens, je ne te cède à personne.
— Vous êtes bizarre, fit Ariane.
— Je suis comme je suis, et il n’y a pas à discuter. Les choses sont au net sur ce point. Maintenant changeons de sujet.
Avec une apparente indifférence, ils commencèrent à parler sur un thème banal.
Mais comme elle se levait pour partir, Constantin fut emporté par un élan soudain. Il mit Ariane contre le mur, lui appuya les deux mains sur les épaules et, les yeux fichés dans les siens, lui dit :
— Je ne sais quel jeu tu joues ici, petite fille. Si tu veux te battre, eh bien, battons-nous. Mais je t’avertis que tu n’auras pas raison de moi. De nous deux, c’est moi qui l’emporterai, sois-en sûre. Et veux-tu que je te dise ce qui t’arrivera ? Que tu le veuilles ou non, tu m’aimeras. Tu m’aimeras avec ta tête diabolique, avec ton cœur que j’ignore, avec ton corps que je connais.
Sous sa main, il sentit l’épaule gauche d’Ariane qui essayait de se soulever. Mais il la tenait fortement et l’épaule indiqua seulement le geste tenté qui, ne pouvant se développer, avorta.
§ VI. Mouvement imprévu
Cependant Constantin voyait trois ou quatre fois par semaine, dans l’après-midi, la baronne Korting et chaque soir Ariane. Faisait-il des progrès avec cette dernière, rien ne l’indiquait. Déjà on touchait au milieu du mois de mai. Ariane était toujours semblable à elle-même. Un jour, elle se montrait gaie, enfantine, pleine d’anecdotes et de mots charmants. Le lendemain, avec un art incomparable dans la négligence étudiée, elle revenait sur les thèmes détestés et semblait s’y complaire.
— Tu ne mens pas assez, lui disait en riant Constantin. Tu n’as pas encore compris le secret du bonheur qui est dans une illusion chèrement nourrie et jalousement respectée.
— Il y a plus d’une façon d’être heureux, répondait-elle. Qui sait si la mienne ne vaut pas la vôtre ? Puis-je me plaindre de la vie, ajouta-t-elle, n’ai-je pas un amant beau et intelligent ?
— Ariane, je n’aime pas qu’on se moque de moi.
— Mais enfin puisque je vous ai choisi entre tant d’autres, sans me donner le temps de la réflexion, il faut bien que votre physique, votre physique seulement, Monsieur, ait quelque chose d’irrésistible. Car, au vrai, l’étudiant qui m’accompagnait au théâtre est assez séduisant. Mais vous êtes mieux, puisque je suis ici à cette heure au lieu d’être dans ses bras… Le pauvre garçon ! Il m’avait fait depuis trois mois la cour la plus assidue, la plus respectueuse. Il croyait bien toucher au bonheur. La soirée au Grand Théâtre devait être décisive. Songez ! Il avait commandé une automobile ! Nous allions souper chez Jahr…
Constantin Michel avait les nerfs en boule. Pour se punir lui-même, il demanda, comme un flagellant qui veut encore être battu :
— Eh bien, que serait-il arrivé ?
— Ce qui arrive dans ces cas-là, cher et excellent ami. Nous aurions soupé et bu du Champagne. Puis nous serions revenus en automobile…
— Et alors ? dit Constantin d’une voix froide. A-t-il un appartement ? On ne reçoit pas les gens au milieu de la nuit dans les hôtels convenables.
— Restent les hôtels qui ne sont pas convenables, reprit la jeune fille. Et puis, du parc Petrovski au centre de Moscou, il y a vingt minutes. Et l’on peut allonger le chemin. Une automobile fermée, les secousses, l’ivresse du souper, un bras pressé autour de la taille, des lèvres passionnées sur votre cou… Enfin, je ne suis pas de bois, conclut-elle, et vous le savez mieux que personne…
Le lendemain de cette soirée, Constantin décida son départ pour Kief et l’annonça à la baronne Korting dans l’après-midi. Le soir, il avertit Ariane. Elle sursauta :
— Comment, vous partez le jour même de mon anniversaire ! Ce n’est pas gentil !
C’était la première fois qu’elle manifestait un sentiment à son endroit.
Il la prit dans ses bras.
— Il fallait me le dire, petite fille, fit-il. Comment pouvais-je savoir ? En tous cas, nous dînerons ensemble demain. Je ne pars qu’à onze heures et pour une semaine. A propos, quel âge as-tu donc ?
— Mais, dix-huit ans.
— Comment, dix-huit ans ! Tu m’avais laissé croire que tu en avais au moins vingt.
Il semblait qu’elle l’eût trompé sur un point de capitale importance.
— Dix-huit ans ! répétait-il, dix-huit ans !… C’est inimaginable ! on n’a pas dix-huit ans !… Alors, quand je t’ai connue, tu n’en avais que dix-sept ! Tu aurais bien pu me le dire, tu aurais dû me le dire !
Il était au comble de l’exaspération.
Elle le calma :
— Je ne vois pas ce que nos âges ont à faire dans notre aventure. Je ne vous ai jamais demandé le vôtre. Quand nous nous sommes rencontrés — jour béni, jeta-t-elle ironiquement — il me manquait un mois pour avoir mes dix-huit ans. Qu’est-ce qu’un mois ?… Vous n’allez pas me chercher querelle pour un mois.
Mais Constantin Michel ne se remettait pas et l’ébranlement produit en lui par ce qu’il appelait un « fait nouveau » eut une suite inattendue presque immédiate.
Ariane racontait des histoires de sa tante Varvara. Elle commentait la sagesse de cette vie, son équilibre parfait, l’art avec lequel Varvara Petrovna avait su ne cueillir que les roses de l’amour.
— Tante Varvara m’a dit, continua-t-elle, qu’elle n’a jamais passé une nuit entière avec aucun de ses amants. Il faut savoir partir ou les congédier à temps. Selon elle, dormir ensemble est le plus sûr moyen de tuer l’amour. On dort mal, on se réveille de mauvaise humeur. On est laid dans la lumière du matin. Il faut voir son amant lorsqu’on est coiffée et arrangée, s’habiller et se déshabiller pour lui plaire. La promiscuité, c’est bon pour les gens mariés. Mais le mariage n’est ni l’amour, ni le plaisir…
— Ta tante, interrompit Constantin, avec toute son expérience ne connaît pas grand’chose de la vie. Si libre qu’elle soit, c’est une femme à système et, sur ce que tu m’en dis maintenant, j’ai assez médiocre opinion d’elle. Entre gens qui s’aiment, petite fille, il n’est pas question d’heures ; ils ne se quittent ni jour ni nuit, déjeunent et dînent à la même table, s’endorment ensemble et se réveillent l’un à côté de l’autre. Tu trouves agréable, toi, quand nous partageons le même lit et que nous sommes si près l’un de l’autre qu’il n’y a rien ni matériellement ni moralement entre nous, lorsque la chaleur du lit commun nous pénètre et nous engourdit, lorsque du bout de tes pieds jusqu’à la tête tu me sens près de toi, que ton corps s’adapte à mon corps, que nous semblons vivre d’une même vie et que le battement de ton cœur se confond avec le battement du mien, tu trouves agréable de t’arracher à moi, de te lever, de t’habiller ? Tu ne sens pas le mur qui aussitôt s’élève entre nous avec chaque pièce de vêtement que tu revêts. Tu redeviens une étrangère ; tu redeviens l’ennemie.
Constantin, s’était étrangement échauffé et s’étonnait lui-même. Ariane battit des mains et le persifla.
— Comme vous êtes éloquent !
— Ce sont les folies de ta tante qui m’exaspèrent, reprit Constantin Michel. Il ne s’agit ni de toi, ni de moi. Le diable l’emporte ! Quelles idées a-t-elle pu te fourrer dans la tête ?
Il marcha dans la chambre longuement. Ariane se taisait.
Soudain, il s’arrêta devant elle.
— Sais-tu ce que nous allons faire ? Quand passes-tu ton dernier examen ?
Elle indiqua une date éloignée de huit jours.
— Très bien, continua-t-il. Je serai de retour de Kief. Tu auras fini ton Université. Tu as besoin de prendre l’air. Je veux me reposer aussi. J’ai beaucoup travaillé. Et puis Moscou me donne étrangement sur les nerfs. Je t’emmène en Crimée, nous passerons quinze jours au soleil du Midi, dans les rochers rouges, au bord de la mer, parmi les fleurs et sous les arbres. Nous vivrons comme des dieux ; nous ne penserons pas, nous ne nous disputerons pas. Voilà mon plan ne varietur. Il ne reste qu’à obéir.
A peine avait-il terminé qu’il restait stupéfait de ce qu’il avait dit. Dans quoi se lançait-il ? Est-ce ainsi qu’il entendait liquider l’aventure où il était engagé ? Certainement, au contact irritant d’Ariane, il perdait la raison.
Cependant, d’une voix tranquille, elle élevait des objections. Au jour où elle terminait ses examens à Moscou, sa tante l’attendait. Elle recevait trois ou quatre lettres par semaine qui l’imploraient de ne pas perdre une heure. La liaison de Varvara et du beau docteur devait tourner au drame. Ariane était nécessaire là-bas. Ses amis aussi, qui avaient leurs droits, comptaient sur sa présence. Enfin une autre raison, à laquelle elle fit allusion tout en la laissant dans l’ombre, l’obligeait à rentrer à date fixe.
Plus elle parlait, plus Constantin se prouvait à lui-même l’excellence de son plan. Il conclut l’entretien en lui disant avec la calme assurance dont il avait éprouvé combien elle portait sur la jeune fille :
— Je veux aller avec toi en Crimée. C’est mon commencement et ma fin. Donc, cela sera. Tu ne me feras jamais croire qu’une fille ingénieuse comme toi ne puisse pas voler les quinze jours qui nous sont nécessaires. Je t’en laisse le soin et me garde de te donner des conseils. Nous sommes aujourd’hui le dix-huit. Je reviens de Kief le vingt-huit. Tu auras passé ton examen le même jour, et le vingt-neuf nous monterons dans l’express de Sébastopol. Tu reprendras ta liberté entre le quinze et le vingt juin.
Cela dit, il refusa de discuter plus avant et, le lendemain, il était avec Ariane sur le quai de la gare de Kief, car elle n’avait pas refusé de l’accompagner. Pour la première fois depuis six semaines qu’il la connaissait, il avait réussi à lui faire accepter un cadeau en l’honneur de ses dix-huit ans et une montre-bracelet encerclait le poignet de la jeune fille.
— Prépare tes bagages pour le vingt-neuf, dit-il.
— Mais c’est impossible, je vous assure.
La cloche sonnait. Il prit Ariane dans ses bras. Il lui parut qu’elle ne l’avait jamais embrassé ainsi, qu’elle ne s’était pas encore donnée à lui aussi complètement que dans ce rapide baiser sur le quai de la gare.
Il y pensa longtemps dans le train. « Est ce que je me trompe ? dit-il. Est-ce une illusion ?… Non, non, c’est la vérité. Cette fille si gardée, cette fois s’est trahie. »
§ VII. Crimée
Huit jours plus tard, Constantin Michel revenait de Kief. Chaque soir entre cinq et sept heures, la journée finie, il avait attendu la venue de la nuit sur la terrasse du jardin des Marchands. La vue dont on y jouit est une des plus belles qui soient au monde. A gauche, au-dessous de la terrasse, ce sont les quartiers populeux du port ; à droite dans la verdure, les murs blancs et les coupoles dorées de la laure la plus sainte de Russie. Puis le Dnieper lent, aux courbes allongées, les bateaux à vapeur qui le sillonnent, les caravanes de barges et de chalands, les fumées qui montent, les coups de sifflet qui déchirent le silence ; et plus loin, la plaine russe allant sans une ride jusqu’à l’horizon, et la grande tache sombre de la forêt vers l’orient. C’est un paysage immense, animé au premier plan et tranquille à l’infini, un paysage sans pittoresque, dont on ne se fatigue pas et qui change lentement sous les jeux variés de la lumière. L’air était doux après les journées déjà chaudes, le ciel profond, et les fleurs parfumaient les crépuscules paisibles. Constantin Michel regardait les robes claires des femmes, les uniformes des officiers, la foule mouvante sur les terrasses, puis tournait les yeux vers la plaine qui s’endormait au-dessous de lui. Dans ce décor grandiose, l’aventure de Moscou se ramenait à ses justes proportions. Il s’étonnait de s’y être passionné. Il ne comprenait plus pourquoi le passé d’Ariane avait pu l’émouvoir à ce point : « Grâce à Dieu, se disait-il, elle ne m’a pas trompé. Sa franchise inouïe m’a peut-être sauvé. Eût-elle eu la rouerie de ses sœurs occidentales, m’eût-elle joué la charmante comédie sentimentale à laquelle nous nous prêtons si complaisamment, eût-elle essayé de me faire croire qu’elle m’aimait et que j’étais, malgré les expériences indéniables de son passé, le premier homme qui entrait dans son cœur, qui sait si je ne me fusse laissé prendre ? Mais avec elle, il n’est pas possible de nourrir ces illusions qui nous mènent si loin. Je n’ai jamais vu quelqu’un de plus « matter of fact ». Elle se montre comme une planche anatomique. Ce que les femmes cachent, elle l’étale. Je parie qu’à mon retour de Crimée, je saurai le nombre exact de ses amants et leur état civil. Je suis un numéro dans une liste. Ne l’oublions pas. Sachons gré à cette charmante fille d’avoir bien voulu me faire un don si franc d’elle-même, remercions-la de m’avoir évité de longues hésitations et d’avoir renoncé aux comédies coutumières. »
Dans cette humeur, il lui écrivit une lettre gaie, avouant d’un ton vif qu’il ne pouvait se passer des longues conversations dont elle avait su charmer le séjour de Moscou et se promettant mille félicités des semaines à venir en Crimée. Il eut un mot d’elle qui s’était croisé avec le sien ; elle ne parlait pas du voyage projeté et décrivait d’une façon spirituelle sa vie entre un oncle amoureux et une tante que la jalousie avait bien de la peine à faire sortir de l’indolence qui lui était ordinaire. Sa lettre avait l’allure leste et dégagée qu’elle apportait à toute chose.
Il lui télégraphia son arrivée et confirma leur départ pour le lendemain.
Sur le quai de la gare, Ariane Nicolaevna l’attendait et dans la voiture qui les emmenait à l’hôtel se serra affectueusement contre lui. Elle avait passé son dernier examen le jour même de la façon la plus brillante. Elle n’éleva aucune difficulté au sujet du voyage de Crimée et raconta l’ingénieuse façon dont, avec la complicité d’une amie, elle trompait son père, son oncle, sa tante Varvara et les nombreux amis qui l’attendaient en province. Elle affirma seulement qu’elle devait être le dix juin chez elle pour des raisons de la plus haute gravité et que sur ce point il n’y aurait pas de discussion. Elle avait donc une semaine à donner à son ami.
Le lendemain, l’express de Sébastopol les emportait.
....... .......... ...
Ils étaient seuls, étendus sur une petite plage de sable roux et chaud au ras de la mer. A droite, à gauche et derrière eux, des rochers tout proches, déchiquetés, rouges ; à leurs pieds les vagues molles venaient mourir avec le bruit d’une étoffe qu’on déchire. Dans le ciel pur, quelques petits nuages chargés de lumière restaient immobiles, comme accrochés dans l’azur. Ainsi que l’avait promis Constantin Michel, ils vivaient comme des dieux et, nus au bord des flots sous le soleil qui baignait leurs corps allongés, respiraient sans parler l’air marin. Il y avait plus de huit jours qu’ils étaient près d’Yalta, dans une intimité de chaque minute. Ils habitaient la maison qu’un peintre ami de Constantin lui avait cédée, une petite maison aux murs blancs, au toit rouge, perdue dans les rochers, non loin de la route qui va d’Yalta à Aloutcha. La maison ne comprenait que deux pièces ; l’une, la plus grande, donnait au midi sur la mer par trois fenêtres, avait des murs crépis à la chaux, sur lesquels étaient tendues quelques étoffes orientales ; et des divans revêtus de tapis persans étaient disposés le long des parois ; elle servait de salon et de salle à manger ; — l’autre, la chambre à coucher, plus petite, mais spacieuse encore, regardait, au couchant, un étrange paysage de cactus, de plantes grasses, de fleurs, de rochers et de pins. Sur le derrière de la maison, la cuisine et la chambre de la bonne qui préparait leurs repas. C’était une fille de sang tatar, aux cheveux noirs, aux beaux pieds nus, qui glissait doucement dans la maison sans qu’on l’entendît.
Ariane avait fait le tour du logis que Constantin avait choisi pour leur vie à deux, à la façon d’un chat qui inspecte une demeure nouvelle, puis avait disparu dans la cuisine où elle eut un long entretien avec la Tatare. Constantin l’avait chargée de diriger la maison, non sans craindre que le ménage ne fût tenu de façon fantaisiste. Il se trompait. Ariane se révéla maîtresse de maison accomplie. Non seulement les repas étaient servis à heure fixe, mais la chère était excellente et variée. Ariane ne dédaignait pas de donner des recettes à la Tatare, — des recettes venues de la cuisinière renommée de Varvara Petrovna — et en surveillait l’exécution. Il y eut tel chaud-froid de poisson au caviar devant lequel Constantin s’extasia et un coulibiak dont on parla longtemps. La jeune fille prenait au sérieux ses devoirs nouveaux et, à table, se réjouissait à voir Constantin faire honneur au menu.
Leur vie coulait monotone, mais exquise. Ils se réveillaient tard dans la chambre claire. Ariane frappait dans ses mains. Au bruit, la Tatare aux pieds nus, souriante et silencieuse, arrivait, portant un plateau chargé de chocolat, de thé, de crème, de pain frais, de beurre et de confitures. Ils déjeunaient, côte à côte, de grand appétit et tardaient à se lever. Vers onze heures, pourtant, ils quittaient le grand lit tiède et gagnaient la petite plage voisine. Là, ils s’ébattaient en pleine lumière, jouaient comme des enfants dans les rochers, entraient dans l’eau presque tiède, en ressortaient pour y retourner encore, puis venaient s’étendre nus sur le sable chaud. Ariane alors détachait ses longs cheveux. Ils restaient immobiles sous le soleil brûlant, les paupières closes. Il semblait que les rayons pénétrassent jusqu’au centre de leur être. C’était, sous la peau, comme le crépitement de millions de petites étincelles électriques. La vie universelle paraissait couler en eux. Ils étaient les frères des rochers, du sable et des fleurs qui les entouraient. Le vent salin caressait leurs corps et passait entre leurs doigts de pied libres. C’était un long engourdissement exquis ; ils ne parlaient pas. A peine se sentaient-ils vivre.
Vers une heure, alors que le soleil tombait d’aplomb sur eux, ils rentraient comme ivres dans la salle fraîche et déjeunaient de grand appétit. Puis c’était une longue sieste pendant les heures chaudes. Au premier jour, Constantin s’était étendu sur un divan. Ariane reposait sur le lit et, le second jour, à sa grande surprise, l’appela. Lisant, fumant et dormant, ils reposaient ainsi près l’un de l’autre, à peine vêtus, et à cinq heures prenaient le thé. Il fallait s’habiller enfin. Ariane soupirait, mais se coiffait et passait une robe légère comme toile d’araignée.
Au crépuscule, ils sortaient de leur domaine et marchaient sur la route d’Yalta. Souvent, ils allaient jusqu’à la ville, voisine de quelques verstes, traversant les riches vergers et les jardins de fleurs qui bordent le rivage. Là, une fois la nuit venue, ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel dominant la mer. Au-dessous d’eux des bateaux se balançaient dans le port qu’éclairaient de grands globes électriques. Des musiques lointaines passaient dans l’air embaumé. Les gens regardaient avec envie ce couple dont le bonheur éclatait comme un défi. Ils regagnaient enfin leur villa. Le long de la route, les lucioles piquaient les buissons odorants de leurs pointes de feu qui voltigeaient de branche en branche, s’éteignant pour se rallumer plus loin, faisant à leur promenade nocturne un décor passionné où l’amour à chaque pas brûlait en flammes brèves et vives. Chez eux, ils trouvaient le samovar sur la table et, se déshabillant et s’embrassant, restaient à causer tard dans la nuit.
La réserve extérieure qu’Ariane avait toujours gardée avait disparu dans l’intimité de la vie à deux. Maintenant, elle tutoyait son amant qui lui avait fait remarquer que pour une fille de son naturel le « vous » manquait de simplicité. Elle était dans les bras de Constantin une maîtresse tendre et passionnée, avec quelque chose de raffiné et d’éperdu dans les caresses qu’elle lui prodiguait.
Mais il sentait qu’intérieurement elle n’avait changé en rien. Elle restait ironique, spirituelle, d’une liberté d’esprit qui allait jusqu’au cynisme le plus étalé. La seule idée qu’il pouvait être question d’amour entre eux l’aurait fait éclater d’un rire insolent et juvénile. L’amour, c’est les rêves blancs d’une jeune fille innocente. Les sages en cherchent dans le physique les seules réalités, et les plaisirs extrêmes de la sensualité n’ont nul besoin de se compliquer d’une maladie sentimentale propre à rendre stupides les gens les plus intelligents.
Elle remerciait donc son amant d’avoir su lui organiser de façon merveilleuse une existence qui satisfaisait ses sens et lui laissait le cœur et le cerveau libres.
Elle avait eu la délicatesse, pendant leur première semaine au bord de la mer, de ne pas rappeler ses expériences antérieures. Tout ce qu’elle disait sur l’amour, elle avait le soin de le généraliser. Ce trésor de sagesse matérialiste dans la bouche d’Ariane faisait un étrange contraste avec la jeunesse éclatante de ses dix-huit ans et Constantin Michel ne cessait de s’en étonner.
Ils étaient arrivés ainsi, un jour entraînant l’autre dans une suite continue et passionnée, au dix juin, date à laquelle Ariane devait être chez elle. Une fois pourtant Ariane avait fait allusion à la nécessité d’être exacte à un rendez-vous sur lequel elle ne s’expliquait pas autrement. En vain Constantin dont la curiosité était éveillée et qui croyait tout savoir de sa maîtresse avait essayé de la pousser sur ce point. Elle avait répondu en termes vagues et volontairement équivoques ; il s’agissait d’un engagement d’honneur auquel elle ne pouvait faillir. A certains mots, il put comprendre que des questions d’argent y étaient mêlées. Lorsqu’elle en parlait, elle devenait soucieuse, irritable et finalement pria Constantin d’éviter ce sujet qui lui était pénible. Il se tut, mais il sentit qu’il y avait là quelque chose d’obscur dont il aurait donné beaucoup pour pénétrer le mystère angoissant. Une semaine encore passa. Ariane regardait plus souvent le calendrier et son humeur se modifiait.
Un soir, comme ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel d’Yalta, elle parla de leur séparation prochaine et, cette fois-ci, définitive.
— Tu recommenceras à courir le monde et les femmes, et moi, l’automne prochain, je reprendrai à Moscou les cours de l’Université. Je pense aller en Europe après le premier semestre, à Paris et à Londres.
— Alors nous nous rencontrerons là-bas, dit Constantin joyeusement. Tu verras quelle belle vie je t’arrangerai.
— Je ne te reverrai jamais, fit-elle, sans élever la voix. A quoi bon ? Les plats réchauffés ne valent rien. Nous avons vécu fort bien ensemble ; restons-en là. Et puis, continua-t-elle avec un charmant sourire à l’adresse de Constantin, j’ai eu la chance de ne pas m’attacher à toi. Je courais de grands risques, car tu es dangereux. J’ai su les éviter. Vois-tu que je me mette à t’aimer ? Veux-tu que je souffre de ton absence ?
— Oui, dit Constantin simplement, je le veux.
— Eh bien, je ne le veux pas. J’ai ma jeunesse devant moi. Ne crois pas que je te la sacrifie. Tu m’auras vite oubliée. Une petite fille, comme tu dis, cela compte-t-il dans une liste longue ? Grâce à Dieu, tout s’est passé entre nous comme il était convenu. Nous n’allons pas entamer un autre morceau pour lequel nous ne sommes faits ni l’un ni l’autre. Avoue que tu ne me vois pas en amante éplorée. Est-ce un rôle pour moi ? Nous nous dirons adieu dans quelques jours…
Constantin sentait une irritation grandir en lui. Il regardait Ariane. Elle était gaie et s’exprimait sur un ton de détachement qui le blessait au vif.
Ils continuèrent longtemps à se déchirer l’un l’autre, souriants, impassibles, cherchant chacun la place faible de l’adversaire pour y enfoncer un trait acéré. Les gens qui les regardaient avec envie imaginaient qu’ils échangeaient les mille tendresses qui sont coutumières entre amants. Constantin conclut en ces termes :
— Nous sommes tout près l’un de l’autre. Mais entre nous, il y a un abîme que rien ne peut combler. J’y renonce… Allons-nous-en.
Ariane avait un sourire douloureux au coin des lèvres. Ils se levèrent et regagnèrent à pied leur logis. La lune jouait sur les flots et baignait les vergers endormis d’Yalta. Ariane se taisait et Constantin sentait je ne sais quelle amertume au fond de son cœur.
Ils se couchèrent en silence. Mais une fois dans le lit, comme ils allaient s’endormir, Ariane se serra contre son amant, lui prit la tête entre ses mains et la couvrit de baisers.
— Pardonne-moi, dit-elle tout bas à son oreille, j’ai été méchante, je ne le serai plus.
Et Constantin retrouva la voix humble, enfantine, qu’il avait entendue une fois seulement, quand Ariane s’était donnée à lui.
§ VIII. Séparation
Deux jours après cette soirée, un télégramme arriva à l’heure du déjeuner. Constantin l’ouvrit et le tendit à Ariane. Il était rappelé d’urgence à Moscou. Sans hésiter, sans la consulter — Ariane l’observa — il télégraphia à Sébastopol de retenir un coupé pour le surlendemain à destination de Moscou. Ariane n’eut pas un mot de regret. Le soir, elle fut joyeuse et causante comme à l’ordinaire.
Mais le lendemain matin, comme ils s’attardaient dans la tiédeur du lit et semblaient ne pouvoir le quitter, elle surprit Constantin par une phrase inattendue dans laquelle, forte de l’expérience du passé, elle affirmait qu’elle ne pouvait avoir d’enfants. Son amant lui fit remarquer que pour leur agrément à tous deux, elle aurait pu l’en prévenir plus tôt.
— Tu ne me l’avais pas demandé, fit-elle, tranquillement.
Constantin, en dedans de lui-même, l’envoya à tous les diables, mais fit son profit de l’observation pour le temps court qui lui restait à passer avec Ariane.
Et le jour suivant, ils disaient adieu à la maison au bord de la mer et à la Tatare aux pieds nus qui emplit leur automobile de fleurs. Le soir ils prenaient l’express de Moscou. Trente-six heures plus tard, ils y arrivaient dans la matinée. Constantin avait obtenu d’Ariane qu’elle passerait un jour et une nuit encore avec lui avant leur séparation. Ils descendirent à l’hôtel National.
Constantin redoutait ces dernières heures. Il devait partir pour un long voyage, appelé à New-York par des affaires difficiles. En d’autres temps, il eût salué avec joie l’arrivée de ce télégramme qui, comme un deus ex machina dans un opéra, mettait fin à une situation sans issue. Si délicieuse que soit votre maîtresse, il faut pourtant la quitter. Le destin fournissait la rupture nécessaire et venait au secours de Constantin qui eût eu de la peine à trouver en lui la force nécessaire pour rompre. Ariane lui avait donné la fleur de sa jeunesse et de son esprit. Pouvait-il lui en vouloir d’un excès de franchise si rare chez les femmes ? Allait-il lui faire grief de ce qu’elle ne l’aimait pas comme d’autres l’avaient aimé ? Serait-il assez fou pour regretter de ne pas la voir en larmes au moment où ils se séparaient ? Et pourtant, cet épicurien la regardait dans ces dernières heures de leur liaison avec une émotion qu’il ne cherchait pas à se cacher à lui-même et dont, au contraire, il était prêt à se féliciter. Et il s’y mêlait aussi une inquiétude de ce qui allait se passer, comme la crainte physique d’un animal qui a peur d’être battu.
Ils errèrent à travers Moscou dans l’après-midi. En apparence, Ariane vivait un jour de sa vie tout pareil aux autres jours. Elle fut, le soir, aussi tendre et passionnée avec lui qu’aux heures inoubliables de Crimée.
Mais le lendemain matin, tandis qu’elle était encore couchée et qu’il se levait, l’attaque redoutée se développa soudain avec une ampleur extrême. Comme toujours, elle se passa sur le ton d’une conversation indifférente :
— Eh bien, dit-elle soudainement, je serai demain chez moi. O toi qui aimes tant à commander, dis-moi combien de jours tu m’ordonnes de t’être fidèle.
Constantin courut à elle, lui mit la main sur la bouche et, suppliant, dit :
— Je t’en prie, Ariane, par tout ce qui nous lie, ne gâte pas les derniers moments que nous passons ensemble. Dans quelques jours nous serons loin l’un de l’autre. Ce que la vie fera de nous, je n’en sais rien. Mais tais-toi, je ne puis supporter l’idée que tu seras jamais à un autre qu’à moi… C’est absurde, mais c’est ainsi… Respecte, je t’en supplie, ces illusions nécessaires. Je sais, je sais… Tu vivras, je n’ai aucun droit sur toi. Mais plus tard… n’en parlons pas… Attendons ; le temps viendra à notre secours. Tais-toi, petite fille, il faut savoir se taire…
Et il la couvrait de baisers, la serrait dans ses bras. Mais lorsqu’il eut relâché son étreinte, et comme il continuait de s’habiller, elle reprit impitoyable :
— J’ai un amant qui m’attend. Je ne te l’ai pas caché.
Cette fois-ci, il resta glacé, il semblait ne pas entendre.
Elle continua d’une voix basse, molle, qui était à cent lieues du sens des paroles :
— A peine serai-je rentrée, il m’appellera… Je suis en retard de quinze jours sur le rendez-vous fixé. Comment me refuserais-je à lui ? Sous quel prétexte ?… Mettons que je gagne quelques jours, une semaine de purification. Mais enfin, tu ne peux m’en demander plus… Il a des droits sur moi cet homme, et antérieurs aux tiens. Et puis, tu sais comment est la vie chez nous, comme tout y est facile, comme tout est différent d’ici… Allons, faisons un compromis. Je te promets que pendant huit jours je vivrai dans ce que tu appelles « nos chers souvenirs »… Mais ne m’en demande pas plus, parce qu’enfin, à quoi rimerait cette fidélité posthume ?…
Constantin s’était enfui en frappant la porte, jurant et sacrant tout au long de l’escalier. A déjeuner, dans l’après-midi et jusqu’au soir alors qu’ils étaient tous deux sur le quai de la gare de Riazan, Ariane continua d’être agressive et irritable.
— Il semble que tu veuilles me rendre la séparation plus facile, lui dit Constantin. Tu ne veux donc pas que je te regrette ?
Ils s’embrassèrent sans élan comme on s’acquitte d’une corvée.
Constantin resta sur le quai à voir partir le lourd convoi. Il se sentait oppressé ; il avait besoin de calme.
— Encore un chapitre de ma vie qui se termine, dit-il, et non le moins intéressant. Mais il était temps…
§ IX. Le bel été
La maison de Varvara Petrovna avait repris avec l’arrivée d’Ariane, son animation. Le docteur Michel Ivanovitch était là chaque jour et s’arrangeait souvent pour venir et dans l’après-midi et dans la soirée. Il ne cachait pas le plaisir qu’il avait à retrouver Ariane, et Varvara Petrovna n’en concevait aucune jalousie. Entre Olga Dimitrievna et Ariane, c’était la même intimité que naguère. Olga était la seule personne qu’Ariane gardait, même à distance, pour confidente. Aussi était-elle au courant de la liaison malencontreuse avec l’acteur célèbre dont toutes les femmes de Russie rêvaient et de l’aventure brève, mais éclatante, avec Constantin Michel qu’elle appelait : le Grand Prince. Le voyage de Crimée, bien qu’Ariane en parlât sur le ton de détachement qu’elle apportait au récit de sa vie amoureuse, lui semblait une histoire brodée d’or et de soie, telle qu’on en lit dans les contes orientaux. Ensemble elles fréquentaient le théâtre d’été et se montraient sur les terrasses animées du jardin Alexandre. Elles soupaient avec leur « compagnie », comme elles l’appelaient, qui n’était pas moins brillante que celle de l’an passé. Olga Dimitrievna paraissait même ne plus craindre l’ingénieur Michel Bogdanof. Au cours de l’absence d’Ariane, il avait su la gagner. Il s’était rapproché d’elle parce qu’elle était la seule amie véritable de celle qu’il continuait d’appeler « la Reine de Saba » et dont il ne pouvait se passer de parler. Par mille moyens ingénieux, et en particulier par des cadeaux auxquels Olga était fort sensible, il se l’était attachée. Il l’avait convaincue qu’il avait pour Ariane, non un caprice passager, mais les sentiments les plus sérieux et qu’il tenait à cette dernière de devenir au jour où elle le voudrait bien Madame Michel Bogdanova. Olga dans chacune de ses lettres vantait les mérites de l’ingénieur, sa générosité, la supériorité de son intelligence et félicitait Ariane Nicolaevna d’en avoir fait la conquête. Aussi Olga ne mettait-elle plus d’obstacles aux rendez-vous que l’ingénieur sollicitait d’Ariane.
Chose curieuse, celle-ci continuait à aller le voir chez lui, deux fois par semaine, mais au crépuscule, pour éviter le retour possible d’un scandale comme celui de l’an dernier. Elle arrivait à la petite maison du faubourg, souvent accompagnée d’Olga Dimitrievna qu’elle laissait à la porte.
A peine entrée, Ariane détachait sa montre-bracelet, cadeau de Constantin Michel, et la posait sur un guéridon bien en vue.
— Il est exactement six heures, disait-elle.
Une heure plus tard, sans jamais tarder, on la voyait sortir de la maison et Olga Dimitrievna la plaisantait sur le compte strict d’elle-même qu’elle tenait, n’ajoutant jamais une minute aux soixante qu’elle devait à l’ingénieur.
— Les affaires sont les affaires, et où mettrait-on de l’exactitude si ce n’est dans ses rapports avec son banquier ? disait volontiers Ariane.
Varvara Petrovna observait sa nièce. Elle la trouvait changée, plus sérieuse.
— Il y a quelque chose de nouveau en toi, disait-elle, et d’indéfinissable. Tu n’es pas amoureuse au moins ?
Ariane éclatait de rire, tant la supposition lui paraissait folle.
— C’est une maladie qui n’est pas de mon âge, mais du tien, répondait-elle en taquinant sa tante.
Nicolas Ivanof avait quitté la ville depuis trois mois. On ne l’avait pas vu de l’hiver ; il s’était enfermé dans sa propriété. Puis il était parti pour la Crimée où, soi-disant, la santé de sa mère exigeait sa présence. Mais on assurait qu’il avait l’esprit dérangé et qu’il était lui-même en traitement chez le spécialiste qui soignait Mme Ivanova mère. Des cartes postales arrivaient quotidiennement à l’adresse d’Ariane qui les jetait sans les lire.
Elle se faisait courtiser par un beau jeune homme auquel elle jouait mille tours et dont elle se moquait avec cruauté.
Varvara Petrovna ne s’était pas trompée en remarquant que sa nièce avait changé. Elle menait en apparence la même vie que l’année précédente, mais elle n’y apportait plus l’entrain endiablé qui l’avait rendue célèbre dans la ville. Certes, elle était encore la compagne la plus étincelante qu’on pût avoir aux soupers du jardin Alexandre. Elle n’avait jamais épargné personne ; mais ses railleries semblaient maintenant plus cruelles ; les pointes acérées qu’elle décochait pénétraient plus avant. Ni gens ni théories ne tenaient devant sa critique à l’emporte-pièce. Comme Méphistophélès dans le Faust de Gœthe, elle aurait pu dire : « Je suis l’esprit qui nie tout ». Cependant elle sortait moins fréquemment. Elle restait chez elle à rêver sur son divan. Elle pensait à Constantin Michel. Il différait des hommes dont elle était entourée, même par l’élégance de la tenue, même par une certaine aisance de manières qui lui permettait de tout faire sans tomber dans la vulgarité. Mais c’était à d’autres mérites qu’il devait la place qu’il occupait dans ses pensées et le rang premier qu’elle lui reconnaissait. Elle sentait en lui une force constante qu’elle ne contrôlait pas. Avec les autres hommes, elle jouait un instant, puis, dégoûtée avant d’en être lasse, elle les laissait retomber dans leur néant. Avec Constantin il en était autrement. Elle ne s’était pas amusée de lui ; mais lui d’elle. Sans doute, pour de brefs instants, elle avait su l’exaspérer. Mais pas une minute il n’avait perdu son détestable sang-froid. Et qu’y avait-elle gagné ? S’était-il attaché à elle plus profondément qu’on ne s’attache à une fille jeune et jolie dont on fait son plaisir ? Il l’avait prise quand il l’avait voulu et l’avait quittée au jour choisi par lui. Elle s’était donnée à l’heure qu’il avait fixée ; elle n’avait pas manqué à un des rendez-vous de l’hôtel National. Mais il avait eu l’audace, une fois, à la dernière minute, de la décommander. Et elle était revenue le lendemain. Il était parti pour Kief à sa convenance. Il l’avait emmenée en Crimée comme il lui avait plu. Elle y avait dépassé de quinze jours le temps bref dont elle disposait. Mais Constantin, à la minute où était arrivé un télégramme le rappelant, avait arrêté la date de leur départ sans la consulter. Il l’avait abandonnée à Moscou sans lui accorder un jour de grâce qu’elle n’aurait, du reste, sollicité au prix de sa vie. Olga Dimitrievna avait raison : il était le Grand Prince. Il le savait ; elle avait eu la faiblesse de lui laisser comprendre qu’elle reconnaissait ses droits supérieurs. Il dirigeait ; elle obéissait.
Ce mot dans la bouche d’Ariane la faisait pâlir de rage. « Que doit-il penser de moi ? disait-elle. Il me traite comme son esclave. Où est-il à cette heure ? Quelles femmes gagne-t-il par son assurance infernale ? Ah, si jamais je le retrouve, il paiera cher les humiliations qu’il a osé me faire subir. Je saurai me venger de lui. »
Ariane en était à ce point de ses réflexions, lorsqu’elle reçut, un jour, un télégramme laconique. Il était daté de New-York et disait simplement :
Serai dans un mois à Moscou. A bientôt.
Constantin Michel, Plaza Hôtel.
« Il n’a même pas la politesse d’ajouter « tendresses » ou « mille baisers », gronda-t-elle furieuse. Certes je ne le reverrai pas. Pour qui me prend-il ? Croit-il que j’attends après lui ? Dieu me garde de répondre à ce télégramme insolent. »
Le télégramme était arrivé vers midi. Vers le soir, elle sortit en compagnie d’un de ses amis. Jamais elle ne fut plus aimable avec ce jeune homme insignifiant qui, à entendre Ariane et à voir la façon dont elle le regardait, ne douta pas de toucher enfin à un bonheur longtemps espéré. Ils se promenèrent au crépuscule dans la Dvoranskaia.
Comme ils rentraient et qu’ils passaient devant le télégraphe, Ariane dit soudain :
— Excusez-moi un instant.
Elle poussa la porte et pénétra dans le bureau. Il la suivit. Rapide, elle écrivit l’adresse de Constantin Michel à New-York et, sous l’adresse, un seul mot :
Hourrah.
Elle ne signa pas, jeta le télégramme au guichet avec de l’argent et s’enfuit comme si elle était poursuivie.
§ X. Reprise
Dès les premiers jours de septembre, Ariane était rentrée à Moscou. Elle avait renoncé à habiter avec son oncle et sa tante. Elle logeait chez une brave femme qui, dans un appartement moderne, lui louait une chambre bien meublée où elle pouvait recevoir ses amis et organiser ces réunions de jeunes gens et de jeunes filles dont les étudiants des deux sexes sont si friands en Russie. On s’y livre aux délices d’éperdues discussions idéologiques qui se prolongent fort avant dans la nuit ; on y échange autant d’idées que l’on y boit de verres de thé. La finesse et l’absolu s’y mêlent de la façon la plus paradoxale ; et le dogmatisme y est d’autant plus affirmatif que l’expérience de la vie en est absente. Et cependant les étudiants courtisent les jeunes filles, comme cela se passe entre jeunes gens en tous pays et sous toutes latitudes.
Ariane n’avait pas eu d’autres nouvelles de Constantin Michel. Lorsqu’elle se fut pourvue d’un logement, elle laissa son adresse et son numéro de téléphone dans une lettre déposée au nom de Constantin à l’hôtel où il descendait. Mais les semaines avaient passé. Dans un jour de dépit, elle avait essayé de reprendre sa lettre. Le portier avait refusé de remettre à cette inconnue la correspondance d’un client notoire.
« J’en serai quitte, pensait-elle, s’il arrive, pour faire répondre que je suis absente. »
En cette fin d’après-midi, elle était seule à la maison lorsque la sonnerie du téléphone se fit entendre. Elle eut le pressentiment que « le Grand Prince » comme elle l’appelait à la mode d’Olga Dimitrievna était à l’autre bout du fil. Elle pâlit et décida de ne pas répondre. Mais ses jambes d’elles-mêmes la portèrent au téléphone. Elle décrocha le cornet et dit d’une voix nette :
— Allo.
Et, sans demander qui était à l’appareil, une voix mâle à l’autre extrémité de la ligne cria joyeusement :
— Je suis arrivé… Enfin ! Je t’attends sans une minute de retard. Prends le cheval le plus rapide et donne un pourboire royal.
Elle raccrocha le récepteur, courut à sa glace, arrangea ses cheveux et allait sortir de l’appartement quand elle se ravisa. Elle rentra dans la chambre, se précipita à son bureau, ouvrit un tiroir, se mit à chercher dans le désordre des papiers qui l’emplissaient une feuille sale, la plia, la glissa dans son réticule et se sauva.
Un quart d’heure plus tard, elle frappait à la porte de Constantin. Elle avait préparé en chemin une phrase assez méchante, mais lorsqu’elle vit devant elle « le Grand Prince » qui lui tendait les bras, sa langue la trahit et elle fut étonnée de s’entendre prononcer les mots que voici :
— Eh bien, monsieur, vous vous faites attendre !
Ils dînèrent tout près l’un de l’autre, chez Constantin. A peine eut-il le temps de la mettre au courant de ses affaires. Ariane ne l’écoutait pas. Elle était toute à la joie de se raconter et de décrire la vie splendide qu’elle avait menée durant l’été dans son royaume du Sud. Elle en fit passer les éblouissements successifs devant les yeux du Grand Prince. Dès qu’ils eurent fini de manger, elle fut étonnée de voir Constantin se préparer à sortir et la prier de s’habiller.
— Nous allons chez toi, dit-il.
— Tu ne peux pas venir chez moi et tu n’y viendras jamais. Qu’y veux-tu faire ?
— Petite sotte, dit Constantin, ne sais-tu pas que je te garde cette nuit ? Mais à l’hôtel, avec les bienheureuses règles de police, il faut déposer ton passeport. Allons donc le chercher.
Ariane eut un instant d’embarras.
— Par hasard, fit-elle, je l’ai sur moi.
Elle ouvrit son réticule et en sortit la feuille qu’elle avait prise dans son tiroir.
Ils s’endormaient dans le même lit. Trois mois de séparation les avaient arrachés l’un à l’autre et jetés dans des civilisations si opposées qu’ils semblaient avoir habité des planètes différentes. D’où venaient-ils à l’heure où ils se retrouvaient enfin ? Grâce aux vivants récits d’Ariane, Constantin voyait comme de ses yeux la capitale du Sud dont elle était la souveraine ; il connaissait jusqu’aux particularités physiques et morales de ceux qui l’avaient entourée. Mais elle-même restait impénétrable. Quelles forces mystérieuses l’avaient poussée ici ou là ? Qui avait-elle retrouvé dans cette ville qu’il détestait ? De quel air avait-elle abordé ses anciens amis ? Quelles connaissances nouvelles avait-elle nouées ? Il ne savait rien. — Et Ariane, de son côté, ne pouvait imaginer dans quelle atmosphère le Grand Prince avait vécu. Il avait toujours été sobre de détails sur lui-même. Pourtant elle n’ignorait pas le regard dont il dévisageait les femmes. Était-il besoin d’en apprendre davantage ?
Ils étaient là, allongés l’un à côté de l’autre, fatigués, à la porte du sommeil. Mais ils songeaient avec tant d’intensité qu’il semblait à chacun d’eux que leurs pensées s’extériorisaient et qu’elles allaient devenir visibles à l’adversaire immobile et voisin. « Se peut-il qu’elle ne sache pas ce qui se passe en moi ? » se disait Constantin. Et Ariane frémissante pensait : « Dieu garde que je me trahisse et que je le laisse lire dans mon cœur. »
Ils s’endormirent enfin.
§ XI. La vie à deux
Leur vie s’organisa d’elle-même sans qu’ils en eussent concerté le plan. Ariane allait à l’Université dans la journée, Constantin à ses affaires. Il avait pris un bureau dans le centre de la ville. Ils habitaient ensemble, mais Ariane gardait sa chambre ; elle sauvait ainsi les apparences, avait une adresse à Moscou, recevait ses amis chez elle. A l’hôtel, Constantin avait fait choix d’un appartement plus vaste comprenant trois pièces. Ils continuaient pourtant à partager la même chambre à coucher et Ariane, de sa propre autorité, en avait fait enlever un des lits. Celui qui restait n’était pas large, mais « je suis mince, disait-elle, et ne te gênerai pas ». Le salon servait de cabinet à Constantin, la seconde chambre était arrangée en salle à manger.
Ils se quittaient dans la matinée et se retrouvaient à l’heure du dîner qu’ils prenaient le plus souvent chez eux. Mais parfois Ariane demandait à aller dans un des restaurants élégants de Moscou. Là, elle refusait de dîner en cabinet, comme Constantin l’eut préféré, car il craignait de l’afficher et de la compromettre. Elle avait de la famille à Moscou et des relations. Elle appartenait à la bourgeoisie riche et éclairée ; elle avait à peine dix-huit ans. Ne devait-elle pas consentir quelques sacrifices pour garder sa position sociale ? Mais Ariane, avec une insouciance superbe, dédaignait le bruit qui pouvait s’élever autour de son aventure. Jamais on ne vit personne plus indifférente à l’opinion d’autrui. Elle prenait son plaisir où elle le trouvait et laissait les gens parler. Elle ne tenait à sauver la face que vis-à-vis du petit nombre d’étudiants et d’étudiantes avec lesquels elle était liée. Pour ceux-là, elle multipliait les précautions. Grâce à la complicité de sa logeuse, personne dans son cercle ne soupçonna de longtemps la vie double qu’elle menait, car ces jeunes gens à court d’argent ne fréquentaient pas les restaurants à la mode. Lorsqu’on téléphonait à Ariane, la maîtresse du logis répondait invariablement qu’elle venait de sortir. Le vendredi soir, elle recevait ses amis chez elle. Constantin, qui n’avait guère de patience, avait décidé que ces fêtes hebdomadaires prendraient fin assez tôt pour qu’Ariane réintégrât l’hôtel à une heure du matin. Il avait imposé cette condition avec la netteté qu’il apportait en tout et contre laquelle Ariane, quelle que fût l’indépendance de son caractère, n’osait s’élever. Mais comment, en Russie, renvoyer de chez soi des amis qui y sont réunis ? Ariane en exposa les difficultés au Grand Prince. Celui-ci répondit que c’était affaire à elle d’en trouver les moyens, que, rentrant à une heure, ils ne seraient pas endormis avant deux heures ou deux heures et demie et qu’il ne changerait pas ses habitudes pour quelques étudiants noctambules. Et, comme elle insistait trop vivement, il ajouta avec quelque mauvaise humeur que sa porte serait fermée à l’heure indiquée et que, si elle la dépassait, elle avait toujours la ressource de dormir chez elle. Ariane l’écouta en silence et réfléchit. Les manières de Constantin Michel à son endroit la surprenaient. Elle jugeait haïssable la façon dont il affectait de la traiter en personne libre et de lui laisser à chaque fois le choix, tout en exerçant sur elle une tyrannie sans limites. Elle essayait de se consoler par la pensée que Constantin tenait à elle plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Sinon aurait-il exigé cette rentrée à heure fixe ? Mais pourquoi, de la même haleine, lui offrait-il de rester chez elle jusqu’au matin ? Elle se révoltait en paroles, mais se soumettait en fait, et se détestait pour sa lâcheté. Chaque semaine, elle se promettait de prolonger sa réception, d’oublier l’heure, et de dormir enfin, une fois au moins, dans sa chambre d’étudiante. Mais, à chaque vendredi, bien avant minuit, elle donnait des signes de nervosité et regardait à toute minute l’heure que marquait la montre-bracelet, cadeau du Grand Prince. Le souper était servi à neuf heures, elle laissait traîner la conversation, arrêtait les jeux, et, dès avant le milieu de la nuit, trouvait mille prétextes ingénieux pour congédier ses hôtes.
Elle arrivait les joues roses de froid, les yeux vifs sous son bonnet de fourrure, l’allure dégingandée, l’air gamin, pleine d’anecdotes amusantes et de mots spirituels. Avec elle, la jeunesse entrait dans la chambre où Constantin allongé sur un divan rêvait ou lisait, fumant des cigarettes. Ils prenaient du thé, causaient encore. Elle racontait la soirée qu’elle venait de passer. A l’entendre, que n’arrivait-il pas dans ces réunions du vendredi ? La chambre d’Ariane devenait alors le centre des aventures les plus passionnantes. La vie entière de Moscou y semblait concentrée. Tout en se déshabillant, elle peignait en quelques mots les acteurs et en dressait d’inoubliables silhouettes. Et, dans le lit encore, elle achevait ces surprenantes histoires. Constantin l’écoutait émerveillé. « La sagesse ne serait-elle pas, se disait-il parfois, de rester dans sa chambre et d’envoyer cette petite fille courir le monde, d’où elle vous rapporterait chaque soir les tableaux les plus colorés et les plus divers ? L’objet le plus médiocre, lorsqu’on le regarde à travers les yeux de cette enfant, irradie de la beauté. »
Peu à peu, Ariane suivit avec moins de régularité les cours de l’Université. Elle s’attardait le matin au lit. Elle se levait maintenant vers midi, traînait à sa toilette, et n’était guère prête avant une heure et demie. Puis il fallait déjeuner. La journée était presque passée lorsqu’on sortait de table. Elle demandait alors à accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu’à la porte de la maison où il avait affaire. Elle refusait de prendre un traîneau et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien près de son maître. Parfois, elle le devançait, se promenant à quelques pas de lui, faisait mille folies dans la rue, s’arrêtait aux devantures, grimaçait aux passants, se retournait au passage d’un bel officier, causait avec un écolier, puis courait rejoindre Constantin, s’accrochait à son bras et, haussant son visage près du sien, pouffant de rire, se moquait des hommes et des femmes qu’ils croisaient.
— Tu ressembles à Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exilé en Scythie et obligé de se vêtir de fourrures. Je donnerais n’importe quoi pour voir le maître des dieux glisser sur la neige et prendre un billet de parterre. Je t’en supplie, fais-moi le plaisir de t’étaler une fois, tout de ton long, au milieu du Pont des Maréchaux.
Constantin se sentait comme entraîné par un courant impétueux. Au début, il avait essayé de ramener Ariane à la raison, de l’obliger à continuer ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrière de la jeune fille. A d’autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes. Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres étroits ? Un jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l’avait pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de raisonnables. Quoi qu’il arrivât, elle serait toujours une source intarissable de vie.
§ XII. Semper eadem
Dans le décor nouveau de leur existence à deux, alors que les liens de la chair et de l’esprit qui les unissaient l’un à l’autre devenaient, sans qu’ils les sentissent croître, plus nombreux et plus forts chaque jour, leur position sentimentale restait la même qu’au début de leur liaison et le drame latent entre eux se développait et prenait une intensité tragique.