DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Ils s’acharnaient, l’un et l’autre, à se prouver qu’ils ne s’aimaient pas, qu’il n’y avait entre eux qu’une aventure dont le plaisir était le commencement et la fin.
Ariane exécutait sur ce thème des variations d’une virtuosité sans pareille. Un jour, elle se mettait à danser de joie au milieu de la chambre.
— Qu’as-tu ? disait Constantin.
— Je suis contente, répondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu sais, il aurait pu m’arriver une catastrophe. J’aurais pu t’aimer !… Je serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait les mains) ; j’aurais poussé des soupirs (elle soupirait à fendre l’âme) ; j’aurais perdu ma gaîté ; je serais sotte comme l’est ma tante avec son beau docteur… Je ne pourrais me séparer de toi ; je t’attendrais en gémissant ; je ferais la bêtise de t’accabler de déclarations à t’en donner le dégoût. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais ; je te surprendrais à ton bureau. Je voudrais savoir où tu vas, quelles femmes tu rencontres dans le monde ; je te téléphonerais dans les maisons où tu fréquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule… Peut-être même pleurerais-je… (elle s’essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis par les larmes ?… Grâce à Dieu, je ne connaîtrai pas ces horreurs. Je te remercie, Grand Prince, de n’avoir pas cherché à t’emparer de mon cœur ; je ne sais comment t’exprimer ma reconnaissance d’avoir élevé le plaisir si haut qu’il se suffit à lui-même et d’avoir réussi à le conserver dans son essence pure. Tu es un véritable artiste. Je m’incline devant toi. Tu es le Maître !
Et elle s’agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu’au tapis devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille génuflexions cérémonieuses.
D’autre fois, elle disait :
— Il faut que je te fasse un aveu. Une ou deux fois, j’ai cru être vaincue. Comme j’ai eu peur !… Comme j’aurais souffert au moment où nous nous serions quittés !… Quelle bataille je me suis livrée !… Mais je me suis reprise. Puisque je t’ai résisté si longtemps, la partie est gagnée. Hourrah !…
Tandis qu’elle développait ces thèmes toujours les mêmes, Constantin l’écoutait avec attention, pesant chaque parole, attentif aux moindres nuances, au son de la voix, au ton des phrases, à l’accent des mots. Était-elle sincère ? Essayait-elle de le tromper ?… Jamais il ne surprit une fausse note. Elle paraissait s’exprimer avec une sincérité entière.
Il se bornait à répondre.
— Petite fille, que tu le veuilles ou non, tu m’aimes. Tu rentres dans le cycle prescrit éternellement à ton sexe : tu es l’esclave.
Suivant les jours, Ariane éclatait de rire, ou haussait l’épaule gauche, ou se mettait en colère.
Parfois elle lui disait :
— Et toi, m’aimes-tu ?
La première fois qu’elle lui posa cette question, Constantin fut surpris. Mais il se garda de montrer son étonnement. Il se leva du fauteuil où il était assis, s’approcha de la jeune fille debout devant lui, la prit dans ses bras et, d’une voix de reproche caressante, lui dit :
— Mais, mon enfant, tu n’y songes pas. Comment peux-tu penser que j’aime une petite fille méchante comme toi ?
Ariane resta interdite. Que fallait-il croire ? Les paroles ironiques ou la caresse de la voix ? Constantin sans cesse lui échappait. Au moment où elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les doigts. Les hommes qu’elle avait connus naguère, qu’étaient-ils auprès de lui ? Des plus fiers d’entre eux elle avait fait en peu de temps des esclaves soumis à ses moindres caprices. Constantin était un adversaire digne d’elle et déroutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de plaisanterie tendre dont on use avec les enfants ?
Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur d’un des étudiants qui assistaient à ses soirées du vendredi. Aucune femme ne pouvait lui résister. Il était, enfin, éperdument amoureux d’elle…
— Ce garçon a du goût, dit simplement Constantin.
— L’autre soir, il a essayé de m’embrasser…
— C’est son devoir d’homme.
— Cela te serait indifférent, sans doute ?
— Chère petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus facile que de me tromper. Mais à quoi bon ? Si tu ne m’aimes pas, que fais-tu ici ? Pourquoi rester auprès de moi ? Mais si tu m’aimes — et c’est l’évidence — quel plaisir goûterais-tu dans les bras d’un autre ? Je n’ai pas vécu avec toi huit mois sans apprendre à te connaître. Tu as eu et tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton caractère quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu ne me tromperas jamais.
A son tour, Ariane écoutait attentivement le discours de son amant, cherchant à deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n’en était jamais passionné. Il ne paraissait mêler aucun sentiment à ces conversations de casuistique amoureuse. S’agissait-il d’elle et de lui ? On en pouvait douter.
Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l’avait découvert le cinquième jour de leur liaison et avait, dès lors, merveilleusement utilisé sa découverte. Le Grand Prince voulait que le passé d’Ariane restât enseveli sous des voiles. Selon les lois non écrites qui gouvernent l’empire amoureux, ce sont là choses dont on ne parle pas. Il y a des illusions nécessaires que toute femme sait entretenir. Ariane s’obstinait à projeter sur son passé une lumière crue.
Mais la rudesse avec laquelle Constantin l’arrêtait dès qu’elle abordait ce sujet défendu l’obligeait maintenant à ruser pour atteindre le résultat désiré. Son esprit ingénieux lui fournissait mille détours par lesquels elle arrivait à tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui raconter sa récente liaison avec l’acteur célèbre du théâtre des Arts. Sans avoir risqué des précisions dangereuses, elle était certaine qu’il ne conservait aucun doute sur le caractère des relations qu’elle avait entretenues avec lui. A intervalles irréguliers, mais fréquents, elle s’arrangeait pour le faire apparaître devant lui dans la conversation. Ils parlaient d’art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant surgissait au détour d’une phrase. Elle en expliquait les mérites, caractérisait son talent, analysait ses rôles préférés, décrivait ses costumes, ses grimes, la façon dont il entrait en scène, l’allure magnifique qu’il donnait à certains personnages classiques. Elle n’en parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d’un acteur. A la longue, elle voyait un certain pli qu’elle connaissait bien se former sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par dire sèchement :
— Les acteurs ne m’intéressent pas. Il n’est pas de sujet de conversation plus vide.
Ariane alors triomphait en elle-même ; mais elle se gardait de laisser voir qu’elle avait remporté une victoire.
Longtemps elle insista pour qu’ils allassent ensemble applaudir ce héros dans telle ou telle pièce de son répertoire. Constantin refusait net. Ariane revint à la charge. Finalement Constantin lui dit un jour :
— Si tu veux aller au théâtre des Arts, je te ferai prendre une place ; si tu veux être accompagnée, invite un de tes amoureux, et je t’en ferai prendre deux. J’irai ce soir-là dîner chez madame X… qui depuis longtemps me réclame.
A force de parler de l’acteur elle arriva à le faire vivre dans l’esprit de Constantin. Il était le « dernier amant » d’Ariane. Elle avait quitté ses bras pour tomber dans les siens. C’est à lui qu’elle avait raconté les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille méprisante trois mois. Quel homme était-ce ? Quelles allures avait-il avec les femmes ? Constantin sentait qu’il ne connaîtrait pas complètement Ariane avant d’avoir vu de ses yeux corporels le prédécesseur qui, bon gré mal gré, hantait son esprit. Mais il lui serait impossible d’aller un soir au théâtre des Arts, en compagnie d’Ariane, s’asseoir devant la scène où, soudain, avec tout le prestige d’un grand acteur, il apparaîtrait devant eux aux applaudissements des spectateurs. La jeune fille, par son manège infernal, avait ébranlé ses nerfs au point qu’il se sentait incapable de supporter une telle épreuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se débarrasserait du cauchemar où il vivait. Il surveilla les affiches du théâtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit retenir une place, sûr d’avoir la soirée libre, Ariane recevant ses amis dans sa chambre d’étudiante.
Il dîna de bonne heure, seul, irrité contre Ariane et contre lui-même, puis s’achemina à pied vers le théâtre. Il marchait vivement, absorbé dans ses pensées, insensible au froid de trente degrés qui lui piquait la figure. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le billet. Soudain il eut un sursaut. Il déchira le coupon, en jeta les morceaux à terre et, sortant dans la rue, appela un traîneau… Il constata avec surprise qu’il était en sueur. Il respirait à grands coups.
— J’ai évité une belle lâcheté, se dit-il à voix haute.
§ XIII. L’amie
Il jeta une adresse au cocher et le traîneau fila sur la neige durcie.
Il se rendit chez une jeune femme dont il avait fait la connaissance dans la maison de la baronne Korting. Celle-ci passait l’hiver à Pau pour se soigner. Natacha X… qu’il allait voir était la femme très jeune d’un officier détaché en Mongolie. Elle vivait assez isolée dans une petite maison du quartier de l’Arbat en compagnie d’une vieille tante de son mari. C’était une charmante créature, parfois gaie, parfois mélancolique, qui avait fait à dix-sept ans un sot mariage avec un officier viveur et sans fortune qu’elle n’aimait pas. Elle aurait pu le quitter ou prendre un amant. Natacha n’en avait jamais eu le courage. Elle s’était mariée au sortir de l’Institut Impérial, ignorant tout de la vie. Dans les bras d’un mari brutal et pressé, elle conçut la plus fâcheuse idée de l’amour. Elle n’oubliait pas les larmes versées dans l’express qui l’emmenait au Caucase. Rien n’avait effacé cette première impression. Depuis, son mari s’était lassé d’elle. Il se faisait envoyer en missions lointaines, et à vingt ans Natacha vivait assez tristement, quasi abandonnée, hésitante, inquiète, avec pourtant un sourire qu’on devinait au coin de ses jeunes lèvres. Entre elle et Constantin était né, à première vue, ce qu’ils appelaient une amitié tendre. En Russie, pays où la vie est libre, dégagée de conventions, indifférente au qu’en dira-t-on, où l’éducation réduite à l’apprentissage des bonnes manières laisse à la nature toute sa spontanéité, personne ne s’étonne de voir des sentiments éclore avec tant de hâte et se manifester avec tant de simplicité. La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, Natacha avait parlé à Constantin comme elle n’avait jamais parlé à personne. A leur seconde entrevue elle l’avait plaisanté sur sa liaison avec une étudiante, « ravissante, paraît-il ». Constantin fut fort surpris d’apprendre qu’on connaissait dans le salon de la baronne Korting le détail de sa vie privée, dont il n’avait ouvert la bouche à âme qui vive. Il se garda de rien démentir, jugeant plus sage de ne paraître accorder aucune importance à des racontars sans fondement. Mais peu à peu Natacha revenait sur ce sujet qui paraissait l’intéresser ; Constantin répondait par quelques phrases très brèves, très énigmatiques. Pourtant il avait laissé voir à différentes reprises l’irritation où le mettait le caractère difficile de cette jeune fille et le duel à armes cachées, qui se livrait entre eux depuis qu’ils s’étaient connus ; cela, à mots couverts, sans se livrer. Natacha l’écoutait attentivement. Ses questions adroites visaient toutes le même but. Elle voulait savoir quels étaient les sentiments de Constantin pour Ariane. Constantin éludait… Enfin, Natacha brûlait de faire la connaissance de la jeune fille. Lorsqu’elle en parla pour la première fois à Constantin Michel, il haussa les épaules. Elle ne se découragea pas et revint à la charge. A chaque rencontre, c’était un assaut nouveau. Elle fit tant et si bien que Constantin fut obligé de lui promettre d’en parler à Ariane. Il tint sa promesse et, avec quelques précautions, aborda ce sujet un jour où il avait une loge pour le ballet.
Il se heurta à un refus catégorique d’Ariane qui connaissait de vue Natacha et qui la trouvait, du reste, jolie et sympathique.
Avec la netteté qu’elle apportait en toutes choses elle répondit à Constantin Michel :
— Je n’ai aucune envie de satisfaire la curiosité de tes amies. Pourquoi veulent-elles me voir ? Parce que je suis ta maîtresse ? Merci, je ne m’exhibe pas. Et puis d’une façon générale, j’espère bien que tu ne parles jamais de moi…
Constantin en parlait pourtant à Natacha. Plus le conflit qui s’était élevé entre lui et Ariane devenait aigu, plus il se sentait entraîné à discuter la question qui ne cessait de le tourmenter. Il ne faisait aucune allusion à sa maîtresse, mais il discourait avec Natacha sur la jeune fille russe de la dernière génération. Il lui disait un jour :
— Savez-vous ce que sont ces ligues d’amour libre qui se sont formées un peu partout dans les hautes classes des gymnases de jeunes filles, et surtout dans le Sud et au Caucase ? J’ai rencontré, au hasard de mes voyages, des jeunes filles qui m’ont exposé la raison d’être, comment dire ? le programme de ces ligues. Il est curieux. Ces filles, fort intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une nouvelle civilisation au monde et que, la première, elle se défera des préjugés qui depuis trente siècles et plus oppriment les sociétés. Ces petites filles de nihilistes déclarent que le plus absurde et le plus tyrannique des préjugés est celui de la virginité. Elles ne disent pas : « En vertu de quelle règle la jeune fille doit-elle arriver intacte au mariage ? » — car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en discussion le mariage sur lequel elles ont formulé depuis longtemps leur conclusion négative. Elles disent : « La femme comme l’homme a le droit de disposer de son corps. Elle en fera un sujet d’expériences, si cela lui plaît. Elle en usera à son plaisir et convenance. Il n’y a pas de morale de l’amour. » Vous voyez combien ces jeunes cerveaux construisent de belles théories, et je ne m’en préoccupe guère. Mais j’aimerais bien savoir à quel point précis éclate le conflit entre la théorie et l’action. On m’a assuré que les plus intelligentes de ces filles, entraînées par une logique forcenée, se faisaient un point d’honneur de se donner sans amour et même sans plaisir, pour se prouver à elles-mêmes leur parfaite indépendance. Là seulement elles trouvaient l’assurance d’avoir vaincu, non pas en mots, mais en fait, l’antique préjugé… Ce pays est vraiment le champ d’expériences le plus passionnant qui se puisse imaginer.
— Oui, mais qu’une de ces filles si sages et si folles tombe sur un homme véritable, et la voici esclave, répondit Natacha. N’en avez-vous pas fait l’expérience récente ? Vous en savez plus que moi sur ce point. J’étais une oie blanche quand je me suis mariée, et cela ne m’a pas réussi. Si j’avais une fille, comment l’éléverais-je ? Je crois que je tirerais à pile ou face. Je regarde tout cela avec moins de sévérité que vous. La vie est si difficile que je ne suis pas disposée à condamner d’avance ceux qui cherchent une solution à tant de maux.
Il faut noter que Constantin Michel et Natacha ne se voyaient que chez une amie commune. Jusqu’ici, malgré l’amitié qu’il ressentait pour la jeune femme, il ne lui avait pas rendu visite, craignant la facilité avec laquelle leurs relations pouvaient d’un instant à l’autre changer de caractère. Il sentait Natacha attirée vers lui et il lui était agréable de penser, au moment où la lutte qu’il menait avec Ariane devenait plus violente et plus douloureuse, que, fût-il amené à rompre avec sa maîtresse, il trouverait au quartier de l’Arbat un abri sûr où se réfugier.
Alors qu’il était le plus irrité contre Ariane, dans les moments de colère qu’elle s’amusait à provoquer par le froid cynisme avec lequel elle parlait d’elle-même, Constantin s’était souvent demandé comment il supportait de vivre avec une petite fille déjà gâtée et qui, malgré les charmes de sa jeunesse et le prestige de son éblouissant esprit, était méchante jusqu’au fond de l’âme. Était-ce l’étrange faiblesse de l’homme devant l’inconnu ? Était-ce la peur du lendemain, l’effroi du vide qui le gagnait ? Touchait-il à ce moment de la vie où on hésite à rejeter ce que l’on possède par crainte de ne pouvoir trouver mieux ? Constantin s’était à mainte reprise posé cette question. Mais à chaque fois son intimité grandissante avec Natacha lui apportait une réponse favorable. Demain, il aurait, s’il le voulait, une maîtresse nouvelle et charmante. Et la certitude de plaire encore qu’il acquérait auprès de Natacha lui donnait plus d’assurance et de sang-froid dans le duel engagé entre Ariane et lui.
« Mais alors, se demandait-il, si, malgré ses insolences, malgré sa méchanceté, malgré le dégoût d’elle-même qu’elle me fait parfois monter aux lèvres, je la garde près de moi, il faut donc qu’il y ait entre nous un lien secret et bien puissant. Quel philtre cette jeune sorcière m’a-t-elle fait boire ? »
Vis-à-vis de Natacha, il ne voulait pourtant pas s’engager et ne la voyait que rarement…
Aussi fut-il bien étonné, dans le traîneau qui l’emportait du théâtre des Arts, de constater que, sans réfléchir, il avait donné l’adresse de sa tendre amie.
Les fenêtres du rez-de-chaussée de la maison où habitait Natacha étaient éclairées. Il fut introduit par la domestique dans un vaste salon médiocrement meublé. Quelques minutes plus tard, Natacha entrait.
Elle était vêtue d’un grand peignoir blanc et avait jeté sur ses épaules un châle léger de couleurs vives. Ses cheveux sombres dénoués encadraient un visage pur. Ses yeux bruns et rieurs brillaient de plaisir. Elle tendit les deux mains à Constantin, s’approcha à le toucher et lui dit d’une voix musicale dont il avait déjà apprécié la douceur :
— Quelle surprise de vous voir ici !… A quel drame dois-je votre présence chez moi ? Mais vous auriez pu me téléphoner. Je vous aurais préparé une réception digne de vous et me serais coiffée en votre honneur… Sauvons-nous d’ici. Il fait froid et solennel. Venez chez moi.
Elle l’entraîna par la main dans une petite pièce dont un grand divan occupait tout un côté. Bientôt le samovar fut apporté et commença à chuchoter dans le silence. Une table se couvrit de confitures, de miel, de bonbons et de fruits. Natacha s’était assise près de son ami. Par moment, lorsqu’elle se penchait, il voyait sous le peignoir entr’ouvert le ferme contour des seins… Une odeur légère venait jusqu’à lui. Il se sentait heureux, détendu, loin des combats quotidiens, dans une atmosphère de tendresse d’où une pointe de sensualité n’était pas absente. Il avait pris la main de la jeune femme et, parfois, la portait à ses lèvres. Ils parlaient sans suite, légèrement, de toutes choses. Natacha qui l’observait ne posait aucune question indiscrète. Le temps coulait sans qu’ils en mesurassent le rythme. Comme la soirée avançait, Constantin attira à lui son amie et l’entoura de ses bras. Il la baisa sur la nuque. Elle se défendit à peine.
— Que faites-vous ? dit-elle.
Puis elle ajouta d’une voix faible :
— J’ai peur…
§ XIV. La petite maison des faubourgs
Lorsqu’il regagna l’hôtel, il était tard. Il avait le cœur serré comme à l’approche d’un drame. « Elle est déjà rentrée, se disait-il. Qu’aura-t-elle pensé en ne me trouvant pas à la maison ? » Il ouvrit la porte du salon. Il était dans l’ombre ; seul un rais de lumière venant de la pièce voisine filtrait à travers la porte entr’ouverte. Il passa dans la salle à manger éclairée, puis dans la chambre à coucher. Ariane n’y était pas. Pourtant il vit sur le lit, jetés en désordre, son chapeau et son manteau de fourrure. « Qu’est-il arrivé ? » se demanda-t-il. Une angoisse mortelle s’empara de lui. Sans raison, il craignit le pire. Il courut à la salle de bain ; elle était vide.
Il appela :
— Ariane, Ariane.
Personne ne répondit. Il revint au salon, tourna le bouton électrique. Sur le divan, Ariane était couchée, la figure enfouie dans un coussin, les cheveux épars. Elle s’était blottie sous un châle écossais et, ramassée sur elle-même, semblait une petite fille d’une dizaine d’années, abandonnée de tous, accablée par le désespoir.
Il s’agenouilla près d’elle, voulut l’embrasser. Elle résista. Il essaya de l’obliger à se retourner.
— Laisse-moi, laisse-moi, dit-elle, va-t’en !
Alors il l’enleva dans ses bras, et tenta de la regarder. Mais elle blottit son visage sur la nuque de Constantin et, comme il la portait dans sa chambre, il sentit des gouttes chaudes glisser sur son cou. Elle pleurait… Il la coucha sur le lit et commença à la couvrir de baisers. Mais soudain, elle se redressa, éclata d’un rire étincelant et cria :
— Pas mal jouée, la comédie ! Qu’en dis-tu ?
Il restait stupéfait, tandis que d’une voix railleuse elle expliquait qu’elle pouvait à volonté verser des larmes véritables et que, si une famille imbécile ne l’avait pas empêchée de monter sur la scène, elle aurait fait une carrière inouïe comme actrice.
— Pourquoi ai-je eu la faiblesse de ne pas écouter X…? gémit-elle. Il voulait me prendre avec lui, faire de moi son élève. J’aurais débuté au théâtre des Arts. Je serais célèbre aujourd’hui…
Une heure après, fâchée, elle s’endormit sur l’extrême bord du lit. Mais le matin, elle se réveilla dans les bras de son amant.
Depuis quelques temps, Constantin remarquait que la jeune fille avait souvent des moments de tristesse. Elle passait parfois une soirée entière sans parler, sans lire, pelotonnée sur le divan, roulée dans le grand châle. S’il l’interrogeait, elle répondait :
— Ce n’est rien, ne fais pas attention.
D’autres fois, elle disait :
— J’ai des soucis, ne t’occupe pas de moi.
S’il la poussait, elle refusait tout éclaircissement, laissait entendre qu’elle avait reçu de chez elle une lettre désagréable, que des questions matérielles difficiles à régler s’élevaient, qui ne le regardaient pas. En réunissant les bribes de renseignements précis arrachés à ces réponses confuses, et se souvenant d’une scène qu’ils avaient eue en Crimée, Constantin essayait de deviner le secret qu’Ariane voulait lui cacher. Il entrevoyait une histoire énigmatique et sombre dans laquelle l’argent jouait un rôle.
Et soudain, un soir, il sut la vérité.
Ariane, dans la journée, avait refusé de sortir, était restée silencieuse, hostile, avec quelques mots si désagréables que Constantin, irrité, l’avait laissée seule à l’hôtel et avait dîné au restaurant avec un ami. Il était rentré de bonne heure. De toute la soirée, elle n’avait pas ouvert la bouche, lisant des vers de Pouchkine, allongée sur le divan.
Ils s’étaient couchés. Et maintenant, la lampe éteinte, l’un près de l’autre dans le lit étroit, ils cherchaient le sommeil. Tout à coup Constantin crut entendre un soupir étouffé. Il ne bougea pas. Ariane était agitée de petits mouvements nerveux qu’elle essayait vainement de contenir. De nouveau, un insupportable sentiment d’angoisse lui étreignit le cœur. Il essaya une fois encore de s’endormir. Il redoutait plus que tout ces scènes dans la nuit. Lorsqu’il ne voyait pas les yeux insolents d’Ariane et ses lèvres moqueuses, lorsqu’il sentait près de lui la fraîcheur de ce corps juvénile, il était sans force et se jugeait prêt à toutes les lâchetés. Mais il lui était impossible, ce soir-là, de dormir. Le drame pressenti était inévitable. Il prit la jeune fille dans ses bras et lui dit :
— Qu’as-tu ?
— J’ai du chagrin, fit-elle, en se serrant contre lui.
Il la pressa de questions. Elle refusait de répondre.
— Non, non, dit-elle, je ne puis pas. Si je te dis la vérité, tu ne m’aimeras plus ; tu me chasseras… C’est une chose affreuse.
Ces mots bouleversèrent Constantin. « Ah, se dit-il alors, elle m’a trompé, sans doute. Dans un mouvement de fureur, après une de nos innombrables querelles, elle s’est jetée dans les bras d’un homme… Aujourd’hui elle ne peut vivre avec ce fardeau… Puissé-je avoir la force de l’écouter. Que Dieu me donne le courage de me séparer d’elle et de mettre fin à ces tortures. Qu’elle parle enfin et je l’arracherai de moi. »
Déchiré par des sentiments contraires, tremblant à l’idée de perdre Ariane, il aurait voulu remettre l’explication décisive. Et en même temps il brûlait de savoir la vérité. Il s’efforçait de rassurer sa maîtresse, de lui persuader qu’il serait tout indulgence et que seul le mensonge rendrait inévitable une rupture. Il l’amena enfin à se confesser. Mais, brisée de sanglots, elle ne pouvait faire un récit. Il fallut deviner, poser des questions.
C’était d’argent qu’il s’agissait.
— De quoi crois-tu que je vis, ici ? lui demanda-t-elle.
— Je ne sais, répondit-il. Tu n’as jamais voulu me laisser aborder ce sujet… Sans doute de ce que te donne ta tante qui est riche.
— Je n’ai jamais eu un sou de ma tante, fit-elle.
Il y eut un long silence.
« Encore un effort, se disait Constantin raidi de douleur, et je saurai tout. »
Enfin, par petites phrases arrachées avec peine, elle raconta ses démêlés avec son père et sa tante, l’été passé, et l’appel qu’elle avait fait à l’ingénieur…
— J’ai cru, dit-elle. — me comprends-tu ? — que je pouvais, sans rien donner de moi acheter mon indépendance en prêtant mon corps. Le but que je voulais atteindre justifiait tout à mes yeux… Je ne me vendais pas. Si j’avais voulu me vendre, j’aurais eu une fortune. Mais non, j’ai fixé moi-même la somme nécessaire pour vivre à l’Université, deux cents roubles par mois. Si j’avais accepté un sou de plus, je me serais méprisée. Mais comme cela, je pensais rester libre…
Peu à peu les détails arrivaient, précis, nets ; le nombre des rendez-vous, le temps strictement limité qu’elle passait dans la petite maison des faubourgs, l’obligation où elle était de retourner chez elle aux vacances à date fixe. Elle n’avait compris l’affreux de sa position que le jour où elle avait rencontré Constantin ; elle aurait voulu n’être qu’à lui. Mais l’autre là-bas l’attendait. Elle devait payer et tenir ses engagements…
Après deux heures de dialogue dans la nuit, toute en pleurs, elle suppliait Constantin de ne pas la laisser partir pour le sud ou de la chasser tout de suite, comme elle le méritait.
Constantin était glacé d’horreur. Il étouffait de dégoût. Un mot lui revenait sans cesse à la bouche, mais expirait sur ses lèvres : « Quelle saleté, quelle saleté ! » Elle avait mis entre elle et lui une barrière infranchissable. Comment oublier au moment où il la prendrait dans ses bras qu’elle s’était livrée aux caresses d’un malade ? Tout était fini entre eux. Et pourtant son âme débordait de pitié. L’erreur d’Ariane était une erreur de jugement. Son cœur n’avait pas péché. Elle était plus près de lui qu’elle n’avait jamais été, — cela à l’heure où il allait la quitter.
En proie à une émotion qu’il ne dominait pas, il la serra contre lui, la caressant, cherchant à calmer sa douleur. Il voulait lui parler ; il ne trouvait que les mots : « Pauvre petite !… Mon cher cœur ! » et ces deux amants pour la première fois pleurèrent dans les bras l’un de l’autre jusqu’à ce que, brisés de fatigue, le sommeil enfin, au petit jour, s’emparât d’eux.
§ XV. Plus avant
La nuit qui suivit la confession de sa maîtresse, Constantin, la lampe éteinte, reprit la conversation de la veille. Sur le ton d’indifférence le mieux joué, il lui dit :
— Lorsque tu as fait cet arrangement, l’an dernier, tu n’étais plus une jeune fille ?
Elle eut un mouvement de révolte. Puis s’apaisant :
— Non, fit-elle à voix basse.
— Tu avais un amant à ce moment-là ?
— Oui.
— Et cet amant était le premier ?
Avec méchanceté, elle dit :
— Laisse-moi. Cela ne te regarde pas.
Mais Constantin, le cœur à vif, continua d’une voix froide :
— Tu sais bien que maintenant tu n’as rien à me cacher. Et je suis ainsi fait que je ne peux vivre aujourd’hui sans savoir toute la vérité. Dis-moi ceci encore. Ton amant d’alors n’était pas le premier ?
— Non, fit Ariane, non.
Constantin ne sursauta pas. Pourtant chaque mot prononcé par Ariane entrait en lui comme un coup de couteau. Il comptait dans son esprit : « Voici quatre amants : le premier, inconnu ; le second qui était en possession au moment du drame ; le troisième, un banquier ; le quatrième, l’acteur du théâtre des Arts. Plus ceux que j’ignore et que je connaîtrai avant que je la quitte. Elle a dix-huit ans. Elle n’a pas perdu son temps. Elle a su gagner sa vie aussi. C’est une ravissante fille, mais c’est une fille… »
Cependant dans la nuit qui les enveloppait, le bras autour du torse souple d’Ariane, il continuait à causer avec elle, d’une voix blanche, sur un ton détaché. Il s’ingéniait à se torturer lui-même. Il semblait qu’il voulût mesurer ce qu’il pourrait supporter de souffrance. Ou bien il se comparait à un chirurgien qui, possédé du désir d’étudier un cas difficile, ferait sur lui-même à la pointe du bistouri une opération dangereuse.
— Je ne comprends pas très bien, disait-il. Il y a des choses obscures, intéressantes pourtant. Explique-les-moi, je te prie. Quand tu as été à la petite maison des faubourgs, as-tu rompu avec l’ami que tu avais alors ? Ou as-tu jugé que tu avais le droit de retourner chez lui le jour même ?
— Comment peux-tu demander une chose pareille ? fit Ariane indignée… J’étais malade en sortant de la maison des faubourgs. Je suis rentrée chez ma tante. Je tremblais de fièvre… Olga Dimitrievna m’a couchée. Elle m’embrassait sans fin… Pacha m’apportait du thé. Elle pleurait sans savoir pourquoi… Je t’en prie, ajouta-t-elle, ne m’interroge plus, il faut que j’oublie…
Noël arriva sans qu’Ariane quittât Moscou. Deux jours plus tard Constantin vit une dépêche ouverte sur le sac à main de la jeune fille. Machinalement, il la prit. Elle ne contenait que ces mots :
Quand arriverez-vous ? Vous êtes en retard sur date convenue.
Ariane n’était pas là. Il froissa le télégramme et le jeta en boule dans la corbeille à papiers.
Noël ! Oui, il était dans son contrat qu’elle passerait les vacances auprès de celui qu’elle appelait son banquier. Elle manquait à ses engagements. A l’idée qu’elle aurait pu le quitter pour se rendre à la petite maison des faubourgs, il grinçait des dents.
Il la voyait arriver, au crépuscule ; la porte s’ouvrait aussitôt. Elle entrait, elle détachait de son bras le bracelet qu’il y avait mis. « Il est six heures », disait-elle (elle ne lui avait caché aucun détail de ces rendez-vous). Il étouffait de fureur et de dégoût… Et pourtant, puisqu’il allait rompre avec elle, pourquoi l’avait-il retenue à Moscou ? Avait-il obéi à un mouvement de pitié devant la détresse de la jeune fille ? Par quelle étrange faiblesse prolongeait-il encore de quelques jours leur liaison ? N’avait-il pas assez souffert ? Il se souvenait de l’élan irrésistible qui l’avait ramené un soir à la baronne Korting. Que n’était-il resté auprès de cette femme charmante ? Il était revenu à Ariane ; ensemble ils étaient partis pour la Crimée. A New-York même, si loin d’elle, il avait tressailli de joie à l’idée que ses affaires le ramèneraient à Moscou. Puis tout un hiver de luttes cruelles, un corps à corps impitoyable…
Et maintenant la mesure était comble. Sa décision était prise. Il avait pu la garder quelques jours encore, mais il sentait nettement que depuis l’histoire connue de la petite maison des faubourgs, il ne pourrait plus vivre avec elle. Déjà il combinait dans son esprit un voyage à Pétersbourg. Il partirait seul et ne reviendrait pas… Un peu de patience encore, le temps nécessaire pour arranger ses affaires, quelques semaines peut-être ? Qu’importe, il saurait attendre. Du reste que craignait-il désormais ?
Ariane ne pouvait plus le faire souffrir.
§ XVI. Un souper
La veille de l’an, ils soupèrent ensemble, hors de Moscou, chez Jahr. Ariane but du Champagne et s’égaya. Sur la scène, un chœur de tziganes chantait d’étranges mélodies sur un rythme heurté. Leurs voix nasillardes évoquaient un Orient poivré et fiévreux. A minuit, Ariane tendit son verre à Constantin et prit celui de son ami.
— Avec qui souperas-tu l’an prochain ? dit-elle. Avec qui souperai-je ?… Bah, buvons !
Elle vida le verre.
Ils restèrent longtemps dans la vaste salle, au milieu du bruit des convives, du fracas de l’orchestre. Ariane, indifférente à ce qui se passait autour d’elle, aux baisers échangés, aux bras glissés autour des tailles, racontait avec infiniment de grâce des histoires de sa merveilleuse enfance et comment elle avait fait la découverte du monde.
Constantin l’écoutait, penché vers elle. Et lorsqu’elle eut fini, il lui dit :
— J’aurais voulu te rencontrer alors. Je t’aurais enlevée. Pour moi de vieilles femmes très sages et des hommes sans danger mais pleins de science t’auraient élevée à l’écart. Ils t’auraient appris la danse, le chant, la rhétorique, et les vers des poètes. Ils t’auraient fait macérer trois ans, comme Esther, dans les aromates ; puis lorsque tu aurais été une adolescente accomplie ils t’auraient menée en cortège jusqu’à ma couche.
Elle haussa, inimitable, l’épaule gauche et dit :
— Crois-tu que tu m’aurais aimée autre que je ne suis ? Tu m’aurais eue le premier, bel avantage ! et tu m’aurais quittée bien vite !
Ils sortirent. La nuit était froide ; il gelait fortement. Ils montèrent dans un traîneau et, abrités derrière l’énorme cocher à la touloupe rembourrée, prirent à grande allure la direction de Moscou. Ariane se serrait contre Constantin.
— Je crois que je suis un peu grise, dit-elle. L’an dernier, j’étais en province à ce même jour. Nous avons eu un souper et j’ai bu, comme aujourd’hui, trop de champagne. Mais tu n’étais pas là pour me surveiller…
Les poings de Constantin se crispèrent. Une fois encore, il se sentit possédé d’une maladive envie d’apprendre ce qu’Ariane avait à lui révéler. Il se pencha vers sa maîtresse et lui dit avec douceur :
— Le champagne excuse beaucoup de choses. Si ton histoire est amusante, raconte-la-moi.
— Non, je ne te dirai rien, répondit-elle. Tu ne me comprends pas. Et tu es d’une affreuse sévérité envers moi.
Sans échanger un mot de plus, ils arrivèrent à l’hôtel. Constantin avait, de nouveau, les nerfs à vif.
Tandis qu’ils buvaient du thé, il prit Ariane sur ses genoux. Il commença à la déshabiller, la caressa, plaisantant et riant. Puis revenant à son idée fixe, il dit :
— Confesse-toi, petit monstre. Tu te racontes avec un art incomparable.
— Il y a des moments, dit la jeune fille, où je pense que je suis folle… La folie n’est pas ce qu’on raconte. Un fou est persuadé qu’il y a une logique exacte dans ce qu’il dit et ce qu’il fait. Nous ne connaissons pas les causes cachées qui le poussent. Nous ne voyons que les actes et les déclarons désordonnés ; pourtant ils obéissent, eux aussi, à une logique intime, peut-être plus parfaite, autre en tous les cas, et que nous ne pouvons juger…
— Oh ! la petite philosophe, fit Constantin en badinant. Mais il se sentait semblable à la victime qui attend le coup du sacrificateur.
— Il est certain, reprit Ariane sérieusement, que notre logique est fragile. Nous agissons à l’ordinaire d’une certaine façon. Nous nous croyons capables de ceci et pas de cela. Un verre de champagne de trop… et nous voici soudain transformés… Nous soupions, le soir du réveillon, entre jeunes gens au restaurant de l’hôtel de Londres. Des tziganes comme ce soir, du vin, et puis cette atmosphère de chez nous que tu ne connais pas, et les conversations qui grisent plus que le vin. Il était déjà passé minuit… Entre dans la salle le beau docteur Vladimir Ivanovitch. Il vient à nous, s’assied près de moi et, en me regardant dans les yeux, boit à la nouvelle année qui, comme il disait, « lui apportera le bonheur ». Je compris ce à quoi il pensait et, poussée brusquement par une force secrète, je répondis : « A la nouvelle année ! » A l’instant même où il avait parlé, j’avais senti que je céderais à une tentation que j’avais toujours repoussée, mais qui m’apparut alors irrésistible. Depuis deux ans, tante Varvara ne cessait d’exalter le docteur dans les longues conversations qu’elle avait avec moi. C’était un surhomme ! Dans la liste des dix-huit amants qu’elle avait eus, il apparaissait unique. Les autres étaient les prophètes de ce nouveau Messie. Les louanges qu’elle chantait du beau docteur avaient fini par piquer ma curiosité. Je n’en étais pas amoureuse, mais je me demandais souvent quels mérites exceptionnels possédait Vladimir Ivanovitch. Il est peu sage d’éveiller la curiosité d’une femme, et ce diable la poussant, de quoi ne devient-elle pas capable ? Je pensais à l’histoire de la boîte de Pandore… Le docteur, comme je te l’ai raconté, était follement épris de moi. S’il n’avait fait aucune attention à ma personne, peut-être aurais-je tâché de l’attirer. Non, le seul désir qui était en moi était de curiosité. Je discutais avec moi-même et me demandais pour quelles raisons je me refuserais à tenter une expérience avec Vladimir Ivanovitch. Que valait cet homme dont ma tante déclarait qu’il était extraordinaire ? Quelle leçon ne prendrais-je pas de cet incomparable amant ?… Je raisonnais ainsi, et pourtant je ne sais quoi me retenait. Ce n’était pas l’idée de faire de la peine à ma tante. Elle ignorerait cette aventure brève… C’est comme si je te trompais une fois, une seule fois. Tu ne le saurais pas, donc tu n’aurais pas à en souffrir… Mais il y avait quelque chose de répugnant à partager avec elle un amant… Enfin j’étais occupée fort agréablement ailleurs. Bref, je tenais le docteur à l’écart. Et voilà que, ce soir, au souper, lorsqu’il vida son verre de champagne, tout autre sentiment que celui de la curiosité fut aboli en moi. Je me dis aussitôt : « Étais-je absurde ! Qu’est-ce que tout cela ? Rien, en vérité, rien. N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux et de connaître enfin ce secret admirable ? » Note bien, je te prie, que je n’étais pas plus amoureuse que naguère. Je regardais Vladimir Ivanovitch comme je l’avais vu la veille. Seulement j’obéissais aux lois d’une logique nouvelle devant laquelle tout pliait. Je fus désagréable avec lui pendant tout le reste du souper, et d’autant plus qu’il avait maintenant un air sûr de soi, irritant au plus haut point, il écoutait mes insolences avec un demi-sourire. J’avais envie, de le gifler… Bref, quand nous sortîmes, il m’enleva à mon cavalier et m’installa dans son traîneau. « Je vais à la chaussée, » dis-je. « Bien, allons à la chaussée », répéta-t-il au cocher. Et nous filâmes dans la nuit glacée, moi à demi couchée dans ses bras comme le veut la tradition. J’étais engourdie, j’étais absente de moi-même, et pourtant je conservais une extrême lucidité d’esprit. Je me regardais avec un intérêt prodigieux. Il me semblait que j’assistais à un spectacle. Lui ne parlait pas. Le seul mot qu’il prononça fut au cocher alors que nous avions fait déjà quelques verstes sur la chaussée : « A la maison, » dit-il. J’écoutai sans protester. Nous arrivâmes chez lui. Il a un petit appartement où il reçoit ses clients et qui est séparé de la maison. Nous entrâmes… Ah, comme il faisait chaud dans ce salon !… Je parlais et je m’étonnais du son de ma voix… Il y avait trop de lumière…
Ici, Ariane s’arrêta dans son récit. Il parut à Constantin qu’elle était très pâle.
— Mais tu me serres, j’ai peine à respirer, dit-elle en essayant de se dégager.
Il remarqua, en effet, que son bras étreignait la poitrine frêle d’Ariane à l’étouffer.
Il desserra son étreinte. Il y eut un silence :
— Et puis ? dit-il.
— Et puis, dit-elle, il arriva ce qui devait arriver… et je compris seulement alors que Vladimir Ivanovitch était médiocre comme tous les autres — sauf toi, bien entendu, fit-elle avec un sourire ironique — et que ma tante…
A ce moment, Constantin la repoussa si brutalement qu’elle tomba sur le parquet et que sa tête alla frapper sur le pied de la table. Elle resta écroulée, petite masse informe que soulevaient rythmiquement des sanglots…
Constantin fit quelques pas hésitants, puis il pris sa pelisse et son bonnet de fourrure et sortit, claquant la porte sur ses talons.
Il ne rentra qu’à six heures du matin. Ariane était étendue sous un châle sur le divan. Elle dormait.
— Viens te coucher, dit-il d’une voix dure.
Elle fit mine de résister. Il la tira rudement par le bras. Soumise, elle gagna la chambre à coucher. Ils s’endormirent l’un près de l’autre sans se parler. Quelques centimètres à peine les séparaient. Il semblait qu’il y eût un abîme infranchissable entre eux.
§ XVII. Juvenilia
Les affaires de Constantin Michel le retinrent quelques semaines encore pendant lesquelles il continua à vivre avec Ariane. Il ne se sentait pas la force de rompre et de rester à Moscou. Il fallait au jour de la rupture inévitable quitter la ville et s’enfuir à Pétersbourg.
Connaissant le caractère de la jeune file et le comble d’amour-propre où elle s’était élevée, il savait qu’il suffirait de formuler sa volonté d’en finir pour que tout aussitôt elle le quittât. Cette fille orgueilleuse serait capable, par pique, de prendre un amant le jour même de la rupture, de façon à rendre tout retour impossible. Elle n’écrirait pas, elle ne téléphonerait pas, elle ne le suivrait pas à Pétersbourg.
Tandis que la résolution de la quitter s’affermissait en lui, il vivait près d’elle dans la même intimité. Mais il la regardait comme quelqu’un auquel on a été étroitement attaché et que l’on va perdre. Au moment de rompre et alors que le sacrifice était déjà consommé dans son esprit, il lui parlait avec plus de douceur. Il ne s’emportait pas, il ne la rudoyait plus ; il n’avait plus cette sécheresse glaciale dont il s’était servi comme d’une armure contre elle. Ils avaient maintenant de longues conversations sans disputes. Ils évitaient l’un et l’autre les sujets dangereux, les questions irritantes, les mots dont il jaillit des étincelles.
Souvent il se faisait raconter les histoires de son enfance passionnée.
Un soir, comme à une remarque déplacée de sa part il lui disait en riant :
— Comme tu as été mal élevée, petite fille !
— C’est faux, répondit-elle, je n’ai pas été élevée du tout. Je te raconterai, si cela t’amuse, comment s’est passée mon enfance. Quand j’étais petite, nous avions un appartement pour l’hiver à Rome. Ma mère était belle, élégante, courtisée. Je vivais à l’écart avec ma gouvernante, une Française, Mlle Victoire. C’était une vieille fille d’une quarantaine d’années, pieuse, bonne, sans intelligence, soumise à tous mes caprices. Tout enfant, j’étais un petit phénomène, c’est-à-dire que j’avais une mémoire si souple qu’il me suffisait de lire une fois une chose pour la savoir par cœur. Et comme personne ne s’inquiétait de ce que je faisais, tu vois où cela pouvait mener. J’avais appris à lire presque seule à quatre ans. Je me souviens qu’un livre de chimie me tomba dans les mains. J’en appris la première page et, un jour, à table, comme il y avait plusieurs personnes à déjeuner, mon parrain me demanda ce que je savais. Et moi de réciter ma page de chimie sans en sauter un mot. Je n’y comprenais rien, cela va sans dire ; ils n’en savaient pas davantage… Les voilà stupides d’admiration. Des éloges, des compliments à n’en plus finir. Ma mère qui ne s’occupait pas de moi en était toute fière… Aussi, plus tard, quand il y avait du monde au salon, on m’y appelait. Mlle Victoire me mettait une robe blanche avec une belle ceinture, me frisait les cheveux, et je faisais mon entrée. Il me fallait dire des fables. Et les dames m’embrassaient ; et les hommes m’interrogeaient. Rien ne m’était plus désagréable que les baisers de ces femmes poudrées. Quand elles me prenaient dans leurs bras, je disais : « Vite ; pas sur les lèvres et ne me mouillez pas. » Alors tous ces sots de rire. Bientôt je trouvai humiliant d’être exhibée comme un chien savant. Je refusai net de paraître au salon. Grand scandale. Mon père vint me chercher. Ses prières, ses menaces furent vaines. Je m’accrochai à mon lit et, comme il essayait de me prendre, je fis retentir la maison de mes cris. On finit par me laisser vivre en paix avec Mlle Victoire. Nous faisions ensemble de grandes promenades et je l’emmenais dans les plus sales quartiers de Rome. La pauvre fille avait peur, me suppliait de rentrer, multipliait les signes de croix et m’entraînait dans la première église que nous rencontrions. Là, elle priait pour se remettre de ses émotions, et allumait un cierge, cependant que je parcourais l’église, me divertissant dans les bas-côtés à sauter sur un pied, de dalle en dalle.
Plus tard, j’avais dix ou douze ans, ma mère se servait de moi. Elle avait très bien deviné que je n’avais que du mépris pour mon père et que, quand même il n’y avait aucune intimité entre elle et moi, je ne la trahirais jamais.
Pourquoi avais-je ces sentiments pour mon père ? Je le voyais rarement, car il était toujours en voyage. Je me souviens que, toute petite déjà, j’avais senti qu’il ne m’aimait pas. Il avait une drôle de façon de me regarder. Il était très gentil, mais il me traitait comme une poupée. Quand il parlait de moi à ma mère, il disait toujours « Cette petite… Cette petite est très intelligente… Cette petite est curieuse », etc., etc… Il ne me grondait jamais, mais il était comme un étranger qui aurait vécu chez nous quelques mois par an. Il y eut une fois, entre ma mère et lui, une scène violente dont je fus le témoin. Il était arrivé de Pétersbourg à l’improviste. Que trouva-t-il à la maison qui lui déplut ? Mystère, mais à table, sur un mot de ma mère il se fâcha et, pour je ne savais quelle raison, l’accabla de reproches. Elle répliqua sèchement. Alors il se leva, jeta sa serviette par terre et dit : « Je m’en vais et je ne reviendrai jamais. — Bon voyage, » répondit ma mère. Il m’embrassa et sortit. A ce moment je ressentais du respect pour lui. Il me semblait qu’il s’était conduit comme un héros… Il partit le soir même pour Paris. Jamais je ne pensai tant à mon père. Il n’avait pas cédé. Il avait fait ce qu’il avait résolu. Je l’admirai pendant quinze jours… Puis soudainement, un matin, je le trouvai dans la chambre de ma mère assis sur le lit. Il était arrivé dans la nuit. Quand j’entrai, il me parut que je les dérangeais. Ils riaient très haut tous les deux et ma mère jouait avec un collier de perles qu’il lui avait apporté. De ce jour-là, je n’eus plus que du mépris pour lui…
Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je voulais te raconter comment ma mère m’employait à des choses très obscures et sur lesquelles elle ne me disait rien.
J’étais déjà grande fille. Nous étions à Cannes cet hiver-là et nous avions une villa à la Californie. J’allais à un cours en ville tous les matins. Mlle Victoire m’accompagnait. Mais je rentrais seule par le tramway, car je n’acceptais pas d’être toujours escortée de cette bonne Victoire… Maman — cela m’avait étonné — avait accepté cet arrangement. Elle me chargeait de petites commissions à faire pour elle. J’étais fière d’avoir gagné mon indépendance à douze ans. Un jour, ma mère me dit :
— Passe donc à la poste et demande s’il y a quelque chose à ce chiffre-là.
Elle me tendit un petit morceau de papier sur lequel je vis écrit : « X. B. 167 poste restante. » En sortant du cours, je fus à la poste et tendis mon billet au guichet. L’employé, un homme âgé, à lunettes, me regarda, haussa les épaules, murmura un : « C’est malheureux tout de même ! » atteignit dans un casier une liasse de lettres et, en prenant une, me la jeta avec mauvaise humeur. Je la rapportai à maman qui m’embrassa et me donna des chocolats. Le même manège se reproduisit à intervalles réguliers. Elle ne me dit jamais qu’il ne fallait pas parler de ces courses à la poste, mais je sentais bien qu’il y avait là un secret entre nous deux. Quand mon père était près d’elle lorsque je rentrais avec une lettre, je me gardais de la remettre. Un jour de printemps, j’étais à la poste et m’approchais du guichet, quand soudain mon père parut devant moi.
— Que fais-tu là ? dit-il, sur un ton caressant.
J’eus un instant d’émotion. Je devinai tout de suite qu’il m’avait guettée et qu’il soupçonnait mon manège. Mais au même instant je compris qu’il avait fait une faute de tactique. Eût-il attendu deux minutes de plus, j’étais prise. Je me dis : « Quelle sottise ! cela ne m’étonne pas de sa part, » et je lui répondis :
— Je viens acheter des timbres.
— Mais il y en a à la maison, fit-il d’une voix plus dure.
— Pour toi et pour maman, peut-être. Pour ma correspondance, j’achète mes timbres moi-même.
Il ne put rien tirer de moi. Je ne soufflai mot à maman de cet incident. Comment lui en aurais-je parlé ? Il n’y avait aucune intimité entre nous, seulement une complicité.
Elle s’arrêta, but une gorgée de thé, alluma une cigarette.
Constantin restait silencieux et triste. Elle le regarda et dit :
— Veux-tu encore un trait pour comprendre quels étaient les rapports entre ma mère et moi ?… Nous étions à Rome, un an avant sa mort, j’avais à peine treize ans. Je parlais et j’écrivais l’italien aussi bien que le russe. Ma mère, un jour, vint dans ma chambre. Elle paraissait embarrassée. Elle me tendit une lettre écrite par elle en italien.
— Écoute, petite, me dit-elle. Voici une lettre que je te demande de corriger. Nous écrivons un roman en italien avec un ami, un roman par lettres. Mais je ne suis pas aussi forte que toi. Il faut que tu m’aides, oh ! pour les fautes de grammaire seulement.
Elle partit et je lus la lettre. C’était une folle prosopopée d’amour, où l’héroïne rappelait l’ivresse des rendez-vous anciens et suppliait d’en accorder un encore… Elle était criblée de fautes. Je la corrigeai et la rendis à ma mère le soir, sans un mot. Elle me dit merci, et parla d’autres choses. Tu penses que je ne fus pas dupe de sa fable… Je me souvins d’un officier de marine qu’on avait eu souvent chez nous et qui avait disparu… Voilà comment j’ai été élevée, monsieur le critique. Osez maintenant me faire des observations…
Constantin soupira et ne dit rien.
§ XVIII. L’Arbat
Au cours de la crise qu’il traversait, lorsqu’il était inquiet et tourmenté, Constantin se rendait souvent chez son amie Natacha. Il quittait l’atmosphère orageuse de l’hôtel National et se réfugiait dans un monde nouveau où tout était douceur, calme, bonté. Il semblait ne pouvoir vivre sans avoir à côté de lui la tristesse souriante de son amie. Auprès d’elle, la rupture prochaine avec sa maîtresse, rupture dont il redoutait le déchirement, lui apparaissait plus facile.
Il dîna chez elle à plusieurs reprises et ne le cacha pas à Ariane. Depuis qu’il était décidé à rompre, il avait avec Ariane un ton différent, parlait d’une façon plus détachée et ne faisait aucun mystère de ses entrevues fréquentes avec la jeune femme. Ariane l’écoutait avec indifférence.
— Je profiterai de ma liberté, disait-elle, pour aller au théâtre des Arts avec un ami.
Dans les soirs de l’Arbat, assis à côté de Natacha sur le divan, ils causaient tandis que sur la table, à côté d’eux, le samovar murmurait doucement. Souvent Natacha restait silencieuse. Elle observait Constantin Michel. Parfois il arrivait chez elle la figure ravagée, nerveux, fatigué, cynique dans ses propos. D’autres fois il était souriant, aimable, maître de soi… Elle devinait qu’un drame se passait en lui auquel elle restait étrangère. Ils ne parlaient jamais d’Ariane. Par un pacte tacite, elle n’apparaissait pas entre eux. Mais elle continuait à vivre dans leurs pensées.
Au cours de ces heures tranquilles, Constantin prenait parfois son amie dans ses bras et posait ses lèvres sur son épaule. Elle ne se défendait pas ; elle s’abandonnait à ces caresses dangereuses. Ils prolongeaient ainsi à plaisir une situation équivoque où les hésitations de Constantin et la timidité de la jeune femme trouvaient également leur compte.
Aussi la surprise de Constantin fut grande lorsqu’un soir Natacha lui posa une question directe :
— Aimez-vous Ariane Nicolaevna ?
C’était peu de jours après le souper chez Jahr et le récit de la visite de la jeune fille chez le docteur Vladimir Ivanovitch. Constantin en était encore bouleversé.
A la question qui lui était posée, il sursauta. Il semblait que la voix qui venait de parler fût l’écho de sa propre conscience. Il réfléchit un instant, puis, prenant un parti, il dit avec netteté.
— Non, je ne l’aime pas… J’ai vécu avec elle, je lui suis attaché, car c’est une fille merveilleusement douée, étincelante et passionnée. Mais pour de certaines raisons que je ne puis vous expliquer, car je ne suis pas sûr de les comprendre moi-même, elle s’est appliquée, avec une implacable volonté et un art infernal, à empêcher l’amour de naître entre nous. Peut-être m’aime-t-elle. Elle préférerait mourir que de le laisser même entrevoir… J’aurais pu l’aimer ; elle ne l’a pas voulu. Aussi ai-je pris le parti de la quitter. Notre séparation est prochaine ; c’est pourquoi je ne puis vous en parler. Elle recommencera une vie d’aventures et d’expériences que je ne puis qualifier de romanesques, car il n’y a jamais eu un cœur plus froid, une tête plus raisonnable dans sa folie, servis par des sens plus ardents… Et je serai libre, fit-il en se penchant vers Natacha… Chère amie, ne m’en demandez pas plus aujourd’hui. Je vais partir pour Pétersbourg. A mon retour, permettez-moi de m’inviter à dîner chez vous.
§ XIX. L’écolière
Lorsqu’il sortit de chez Natacha, il était de bonne heure. Il fit à pied le trajet de l’Arbat à l’hôtel. La conversation qu’il avait eue l’avait affermi dans sa résolution de hâter la rupture avec Ariane. A formuler à haute voix les pensées qui ne cessaient de hanter son esprit, il avait compris qu’il fallait en finir au plus vite. Il remâchait ses griefs contre Ariane. Comment continuer à vivre avec une fille méchante, cynique, qui prenait son plaisir à le torturer, à lui faire sentir son néant et pour qui il n’était, au demeurant, qu’un numéro dans une série déjà longue ? Et dans cette besogne haïssable, artiste inouïe par le raffinement de sa cruauté, par l’art avec lequel elle décochait ses traits venimeux. Tout en marchant, il se montait peu à peu, en arrivait à détester Ariane dont il se composait le plus noir portrait.
L’appartement était éclairé. Dans les trois premières pièces, personne. Il ne trouva Ariane que dans la salle de bain et s’arrêta stupéfait, tant l’aspect qu’elle présentait différait de l’image qu’il s’en était formé en chemin.
Elle avait revêtu un sarrau lâche d’écolière, descendant à mi-jambe. Ses cheveux dénoués descendaient jusque sur les reins. Elle semblait avoir les quatorze ans d’une fillette grandie et précoce, aux yeux vifs, à la bouche déjà formée pour les baisers.
Elle se jeta à son cou et y resta pendue comme un enfant.
— Que tu es en retard ! dit-elle. Viens voir, j’ai développé les photographies que nous avons faites l’autre semaine. Regarde, tu es beau comme le jour ; tu es le Grand Prince, l’unique… Moi, horrible comme à l’ordinaire, chiffonnée, à ne pas y toucher. Seul le cliché qui me représente étendue sur le canapé est à peu près réussi.
Elle lui tendit un cliché qui la montrait dans la pose de la Maja de Goya, vêtue de pyjamas légers de soie. La veste était ouverte sur la poitrine nue et un sein saillait, rond, parfaitement modelé.
Constantin s’appuya contre la porte, tant le contraste était brusque entre l’Ariane qui avait fait la route de l’Arbat à l’hôtel et la gamine expansive qui lui sautait au cou. Il regarda le cliché, puis la jeune fille et, avec gaîté, lui dit :
— Je t’aime en écolière plus qu’en photographie. Tu as l’air, il est vrai, d’un mauvais sujet, mais on a l’idée qu’on peut t’appliquer encore des punitions appropriées.
— Essaie, essaie un peu pour voir, cria-t-elle. Personne n’a jamais osé me toucher.
Elle se sauva jusqu’au salon. Il la suivit.
— Tu sais, fit-elle, je n’ai pas dîné. Je meurs de faim. Commande à souper. Je te raconterai des histoires du temps où j’étais écolière.
Un peu plus tard, comme ils achevaient de manger, elle lui dit des souvenirs de sa vie au gymnase.
— Nous avions un prêtre qui nous enseignait l’histoire sainte. C’était un homme charmant entre quarante et cinquante ans, avec une grande barbe poivre et sel, et un œil bleu gai, si gai… Toutes nous l’aimions et il nous aimait aussi. Je m’amusais à lui poser des questions difficiles. J’avais quatorze ans alors et je fis un grand scandale dans la classe un jour où il nous racontait l’histoire d’Adam et d’Ève. Je lui dis : « Batiouchka, expliquez-moi, je vous prie, quelque chose que je ne comprends pas… Au commencement du monde, il n’y avait qu’Adam et Ève n’est-ce pas ? et personne d’autre… — Mais non, mon enfant. — Et leurs fils furent Caïn et Abel, je sais. Mais alors, à eux quatre, comment eurent-ils des enfants ? Est-ce qu’à cette époque les fils pouvaient se marier avec leur mère, comme sous les Pharaons les filles avec leur père ? » Voilà toute la classe qui se met à rire et le batiouchka, nous voyant ainsi, se laissa gagner par la contagion et, au lieu de me répondre, rit avec nous. Il n’y avait que la surveillante qui ne riait pas. Elle alla chercher madame la Directrice… J’avais un air si innocent qu’on ne put me punir, mais dorénavant on nous interdit de poser des questions à la leçon d’histoire sainte. « Les mystères, dit la Directrice d’un air grave, sont les mystères et ne peuvent être expliqués. »
Ce bon batiouchka ne m’en voulut pas. Nous devînmes de grands amis. Il m’attendait souvent dans un corridor, me faisait une petite caresse sur la joue, ou me prenait par le bras. Moi, j’étais coquette avec lui ; je lui coulais des yeux en dessous. Un jour que nous avions un bal au gymnase, je le rencontrai dans un couloir. « Eh bien, Kousnetzova, me dit-il, vous allez danser ce soir… — Venez, batiouchka, répondis-je, et j’ouvrirai le bal avec vous. — Je ne peux pas, mon enfant, soupira-t-il, nous n’allons pas au bal. — Alors, vous ne savez pas danser. Voulez-vous que je vous donne une leçon ? » Et je lui tendis la main. « J’ai su, dit-il, j’ai su, mais j’ai oublié. (Il avait pris ma main et passait son bras autour de ma taille.) Et puis cette maudite robe ! — Bah ! elle n’est pas plus longue que la mienne. » — Et je commençai à fredonner Troïka. Et voilà batiouchka qui se met à tourner légèrement, et moi dans ses bras. Comme il pliait sur les genoux, sa robe balayait le parquet et soulevait la poussière… On entendit le bruit d’une porte qui s’ouvrait : il s’arrêta brusquement… « Quelle folie !… », dit-il, et il s’enfuit tout riant… Ah, le charmant homme ! Il m’aimait vraiment celui-là… Les ennuis sont venus. Il avait une fille d’un an plus âgée que moi. C’était une grande dégingandée dont la figure ressemblait à celle de la Discorde. Mais elle était admirablement faite et se montrait à peine habillée. Elle avait des amants comme un homme a des maîtresses et, dans les soupers, elle buvait trop. Elle s’amouracha, imagine-toi, d’un vieil acteur et quand il quitta la ville elle partit avec lui. Tout le monde en parla et la position de batiouchka devint difficile… Mais la directrice du gymnase, Mme Znamenskaia, le défendit et le garda… Je crois qu’il s’est mis à boire depuis ce malheur…
Ils passèrent une soirée charmante. Ariane animait devant lui les scènes de la vie au gymnase. Il connaissait déjà la plupart des protagonistes autour desquels bruissait la foule des comparses. Il s’étonnait de l’art prodigieux avec lequel Ariane suscitait devant lui les compagnes de sa jeunesse. C’était tout un monde juvénile qui s’agitait autour de lui sous la baguette de cette fée, qui emplissait la chambre, dont les ombres flotteraient encore quelques instants après que la parole de la magicienne se serait tue, puis s’évanouiraient et rentreraient dans la nuit d’où elle les avait évoquées.
Constantin disait à Ariane :
— La ville que je connais le mieux en Russie est celle où je n’ai jamais été et où tu as vécu ton adolescence.
§ XX. L’esprit de perdition
Mais à d’autres jours, il semblait qu’un démon se fût emparé de la jeune fille. Elle ne faisait pas de scènes à la façon ordinaire des femmes. Elle n’élevait pas la voix. Elle n’adressait jamais un reproche à Constantin. Mais c’était l’art le plus subtil par manière de sous-entendus ou d’allusions vagues, de prétéritions, de silences, de réticences, de laisser deviner ce dont elle affectait de ne pas parler ouvertement. Elle ouvrait ainsi des jours inattendus sur sa vie antérieure et sur les expériences où l’avaient entraînée sa curiosité et « l’ardeur de son tempérament », — c’était l’expression qu’elle employait pour faire comprendre à Constantin que, si l’on avait des sens, ils avaient le droit de se développer à leur aise comme l’intelligence chez les êtres qui ont un cerveau, comme la sentimentalité chez les jeunes filles anémiques. Souvent elle s’amusait à discuter de la façon la plus cynique les rapports sexuels. La liberté en amour était un de ses thèmes favoris.
— On voit bien, disait-elle, que ce sont les hommes qui ont créé le monde à leur goût et pour leur avantage. Ils ont imposé les morales qui convenaient à eux seuls et, à force de tyrannie et d’art, ont formé une opinion universelle par laquelle, quoi que nous fassions, nous restons esclaves. Je ne suis pas féministe au sens moderne du mot. Porter la question féminine sur le terrain politique me paraît une grande sottise. Le bel avantage lorsque nous nommerons des députés à la Douma ! Je pense que nous aurons nos droits réels lorsque seront détruits les préjugés qui nous ligotent plus étroitement que les lois écrites. J’y ai pensé souvent. Et je vais te dire où je vois la vraie injustice dans cette question…
— Comprends-moi bien…, interrompit Constantin.
— Ne te moque pas de moi ! Tu vas voir où je vais… Don Juan est un héros éternel parmi les hommes parce qu’il a eu mille et trois femmes. Il s’en vante, il en tire sa gloire et son prestige. Mais une femme qui aurait mille et trois amants, comment serait-elle jugée ? Elle passerait pour la dernière des filles. On n’aurait que mépris pour elle. Si elle n’est pas une professionnelle, sa famille la fera enfermer dans une maison de santé, comme hystérique… Eh bien, cette injustice-là est l’injustice suprême contre laquelle je veux me battre. Tant que subsistera ce préjugé, nous ne serons pas vos égales. Si nous prenons un amant, il faut le faire en cachette. Les hommes parlent librement des femmes qu’ils ont eues. Et nous sommes condamnées à nous taire ! Pourquoi ? Ne sommes-nous pas libres comme vous ? N’avons-nous pas le droit de prendre, comme vous, notre plaisir où nous le trouvons ? Les hommes ont intérêt à avoir beaucoup de maîtresses et à ce que leurs maîtresses leur soient fidèles. Alors ils ont vanté les séducteurs par l’art, la poésie, la littérature, et attaché un masque d’infamie à la femme qui a beaucoup d’amants. Voilà où nous devons porter le combat. Il faut faire triompher la morale de la femme. Et j’y travaille…
Constantin regardait la jeune fille qui s’était animée en parlant. Il sentait l’inquiétude le gagner : l’orage commençait à gronder. Il eut l’imprudence de contredire Ariane en lançant cette phrase :
— Il s’agit de savoir ce que l’on veut. Veux-tu être aimée de tes amants ? Si oui, je te conseille de ne pas parler à chacun d’eux du plaisir que tu as trouvé dans les bras de ses prédécesseurs.
— Pourquoi donc ? fit Ariane agressive.
— Parce que, petite fille, tu les dégoûteras et qu’ils te quitteront.
— Et si je veux être aimée par-dessus tout, et malgré cela ? Tu me connais, je crois, et tu sais que, comme toi, je n’aime pas les choses faciles, et que, comme toi, je ne crains pas le danger. Eh bien, je ne veux pas devoir mon succès au mensonge. Tromper les hommes, leur persuader qu’on n’a jamais aimé avant eux, qu’ils cueillent sur nos lèvres le premier soupir de bonheur… Quelle honte ! Est-ce que vous vous croyez obligés d’user de telles supercheries ? M’as-tu fait de telles déclarations quand tu m’as connue ? Alors pourquoi m’y abaisserais-je ? Je veux être aimée d’une telle manière que l’on accepte tout de moi et que l’on me prenne comme je suis, avec mon passé… Et si l’on n’en veut pas, eh bien ! qu’on s’en aille ! Et je n’aurai pas un regret pour celui qui me quittera…
Elle lança cette phrase sur un ton de défi, regardant Constantin en face, attendant sa réponse. Il resta un instant silencieux, puis d’une voix indifférente, il dit :
— Il y a beaucoup de sophisme dans ce que tu me racontes. Et j’ai horreur des sophismes. Je ne spécule pas sur ce qui se passera dans trois mille ans. Je suis de mon temps et je vis avec mes contemporaines. Si une d’entre elles ne sait pas me rendre heureux, je la quitte pour une autre. C’est plus facile que de changer le cours du monde…
Ariane avait pâli. Ses sourcils se fronçaient.
— L’homme n’est fort que parce que nous sommes faibles. Si nous montrions notre force, les rôles changeraient… Tu ne m’as pas quittée, toi, et pourtant…
— Ariane, je t’en prie, dit Constantin, laissons ce sujet.
— Non, jeta Ariane, parlons ouvertement une fois pour toutes. Il y a quelque chose d’affreux et d’inexpliqué qui pèse entre nous ; il faut voir clair, et tant pis pour les conséquences ! J’ai toujours essayé de dire la vérité, et toujours tu m’as arrêtée. Aujourd’hui, nous irons jusqu’au bout, arrive ce qui arrive !
Constantin s’était levé. Il se dressa devant Ariane qui le regardait avec haine…
— Eh bien, fit Constantin, je te défie de me dire combien tu as eu d’amants ?
La jeune fille hésita un instant, puis la passion l’emporta et elle dit :
— Tu veux le savoir. Écoute ; aujourd’hui je ne reculerai pas. Le premier qui m’a eue m’a prise à seize ans. Je ne l’aimais pas, mais je voulais savoir ce qu’était l’amour dont on nous rabat les oreilles. Je l’ai chassé le lendemain, je ne pouvais plus le voir… Le second, j’ai cru l’aimer : je me trompais. C’était un sot qui pleurait à mes genoux. Le troisième, tu le connais ; la petite maison des faubourgs. Avant mon départ pour Moscou, je me suis consolée dans les bras d’un étudiant qui m’adorait… A Moscou, j’ai connu l’acteur du théâtre des Arts. Au jour de l’an, je te l’ai raconté, l’amant de ma tante m’a conduite chez lui… Dans le train qui me ramenait, un officier qui m’aimait depuis deux ans a eu l’habileté de se glisser dans mon wagon et a su me gagner pour quelques heures. Je ne l’ai jamais revu. Et puis je t’ai rencontré, toi huitième… Ton règne a été plus long à lui seul que celui de tous les autres réunis. Admire ta force, et complais-toi dans l’admiration de toi-même… A présent tu sais tout. Si nous continuons à vivre ensemble, tu n’auras plus rien à apprendre. Décide.
Il y eut un long silence. Constantin alluma une cigarette, but une gorgée de thé, fit quelques pas et d’une voix froide, polie, ennuyée, dit :
— Je sens bien qu’il faut que je m’excuse de t’avoir accaparée si longtemps. Mais je n’arrêterai pas davantage le cours de ta destinée. Je partirai après-demain pour Pétersbourg. J’y passerai une semaine. Je pense que ce délai te suffira pour trouver parmi tes amis du vendredi le neuvième amant qui préparera la venue du dixième.
Tout en parlant, il s’était approché du timbre électrique sur lequel il avait appuyé le doigt.
— Pourquoi sonnes-tu ? fit Ariane.
— Tu vas le savoir, répondit-il.
Un garçon entrait.
— Faites préparer un lit sur le divan, ici, dit-il.
Ariane passa dans la chambre à coucher. Une heure plus tard, il la traversa pour aller dans la salle de bain. Ariane était couchée, le visage contre le mur. Comme il revenait et qu’il allait gagner le salon, elle l’arrêta :
— Constantin, dit-elle…
— Que veux-tu ?
Elle tourna vers lui une pauvre petite figure baignée de larmes et, lui tendant les bras, dit :
— Pardonne-moi, je n’aurais pas dû parler… Je ne sais ce qui m’a poussée… Je ne pouvais plus…
Il s’approcha d’elle.
— Comment t’en vouloir ? Tu m’as donné beaucoup… et je ne l’oublierai pas. Moi-même que suis-je ? Ai-je tort ? As-tu raison ?… Nous avons été heureux ensemble, tout de même… Et maintenant, c’est fini. Adieu, petite fille…
Il la prit dans ses bras et la baisa sur le front.
Elle s’approcha de lui et, le couvrant de baisers, murmura :
— Reste.
Il s’arracha d’elle et, la baisant encore une fois, dit :
— Non, non, pardonne-moi… Je ne puis pas…
Et il s’enfuit.
§ XXI. Le secret
Au lendemain de cette scène, ils se réveillèrent brisés de fatigue, comme s’ils sortaient d’un violent accès de fièvre. Ariane était pâle, silencieuse. Elle allait sans bruit à travers l’appartement. Elle se coiffait au moment où Constantin était prêt à sortir. Il avait déjà la main sur le bouton de la porte.
— Tu ne me dis pas adieu ? fit-elle.
Il s’approcha de la jeune fille et machinalement posa les lèvres sur son front.
— Tu déjeunes avec moi ? demanda-t-elle.
— Non, j’ai des affaires.
— Mais tu dînes ?
— Je suis invité…
— C’est impossible, fit-elle. C’est notre dernier soir…
Des larmes lui montaient aux yeux, qu’elle n’essayait pas de cacher.
— Soit, dit-il avec indifférence, où veux-tu dîner ?
— Ici, je suis trop laide aujourd’hui. Tu m’as fait pleurer. Je n’ai pas l’habitude…
Il sortit.
Dans l’après-midi, passant sur le pont des Maréchaux, il aperçut Ariane Nicolaevna en compagnie d’un étudiant en médecine. Il eut un mouvement qu’il ne put réprimer. — « Mon successeur, » pensa-t-il. Il le regarda avec attention. C’était un jeune homme à la figure fine et rasée, aux cheveux blonds, aux traits asymétriques, l’air intelligent. Il parlait avec animation. « Il durera huit jours, » se dit Constantin. Ariane était en beauté, les joues pâles rosées par le froid vif, les yeux brillants, avec dans toute sa démarche ce quelque chose de désinvolte qui n’était qu’à elle et d’où se dégageait une sensation de vie intense. Elle ne vit pas Constantin qui, immobile sur le trottoir, la suivit longtemps des yeux. Quand le couple eut disparu dans la foule au coin de Niglinny Proiesd, il haussa les épaules et murmura :
— Allons.
Il fut à un rendez-vous d’affaires et n’eut pas une minute de libre dans l’après-midi. Pourtant il trouva le temps de téléphoner à Natacha. Il causa avec son amie assez longuement, lui annonça son départ pour Pétersbourg et son retour prochain. — « Préparez-moi à dîner, dit-il, il faut que ce soit un grand jour. Je penserai à vous sur les bords de la Neva. Ne m’oubliez pas. » Le soir, il regagna à pied l’hôtel. Il était fatigué et redoutait ces dernières heures avec Ariane. Il faudrait se battre encore et il se sentait sans force. Il ouvrit la porte de l’appartement avec l’appréhension d’un dompteur qui entre dans la cage où l’attend une jeune panthère indomptée et frémissante.
Ariane Nicolaevna avait revêtu pour le dîner une toilette de haut goût. Elle avait mis des pyjamas de soie bleu vif, que serrait à la taille une large ceinture cerise. La veste souple était largement entr’ouverte sur la poitrine nue. Les cheveux dénoués étaient attachés à la hauteur de la nuque par un ruban bleu comme le pyjama et de là tombaient librement jusqu’à la chute des reins. Elle avait piqué dans les cheveux près de l’oreille une rose rouge sang et chaussé des souliers de bal à hauts talons. Elle était d’humeur joyeuse. Il ne s’était rien passé la veille ; il n’arriverait rien demain. C’était un jour d’entre les jours.
— Est-ce que je te plais ainsi ? fit-elle en s’avançant vers lui d’une façon cavalière et en s’inclinant profondément.
Constantin la regarda avec surprise. C’était une nouvelle Ariane qu’il avait devant lui, un adolescent inquiétant et espiègle, un page douteux qui semblait sorti d’une comédie de Shakespeare et dont les lèvres arquées allaient lancer une grêle de mots étincelants. Il fut ravi à l’idée que ce déguisement donnerait un ton imprévu à leur dernière soirée et répondit :
— Tu es charmante. Je commande du caviar et du champagne.
Ariane joua son rôle à merveille. Elle fut éblouissante d’esprit et de gaîté. A un moment, elle se pencha vers Constantin et lui demanda :
— Dis, je te prie, Grand Prince, plus tard, quand tu auras oublié combien je suis méchante et que tu reviendras ici, tu m’inviteras à souper, n’est-ce pas ? Oh ! rien qu’à souper. Vois-tu, tu rencontreras encore beaucoup de femmes. Elles auront mille qualités que je n’ai pas ; elles seront bonnes, soumises, tendres, fidèles — au fond, je suis fidèle puisque je ne t’ai pas trompé — plus belles que moi peut-être. Mais écoute bien ce que je vais te dire : Auprès d’elles tu t’ennuieras, et tu penseras à la « petite horreur » qui t’a fait enrager presque une année à Moscou. Et puis, dit-elle en se penchant vers lui et parlant presque à son oreille, crois-tu que tu oublieras ma jeunesse ardente… Est-ce facile à retrouver ?
— Tu as raison, dit Constantin, je ne pourrai t’oublier, car en toi il y a un mélange poivré d’exquis et de détestable après qui tout le reste doit paraître sans saveur.
— Il faut pourtant nous séparer, continua la jeune fille. Il serait vraiment trop ridicule que des êtres comme toi et moi, qui sommes faits pour courir mille aventures, vécussent comme des gens mariés. Mais écoute, j’aurai un grand secret à te confier avant que nous nous quittions, quelque chose que je ne peux dire qu’à toi seul au monde et que tu ne répéteras jamais, car j’en mourrais de honte. Jure-le-moi.
— Je jure tout ce que tu veux, dit Constantin qui au moment de la perdre se sentait repris par un désir passionné de pénétrer un peu plus avant dans le cœur fermé de la jeune fille.
— Eh bien, je te le dirai demain, continua-t-elle, demain sur le quai de la gare quand les trois coups sonneront, au moment où le train partira, où il n’y aura plus moyen de revenir en arrière… Et si je n’ai pas le courage à la dernière minute de te faire cet aveu, je te l’écrirai… Je te le promets.
En vain Constantin essaya-t-il de faire parler Ariane sur l’heure. Il ne put rien en tirer que la promesse solennelle qu’il connaîtrait enfin un secret qu’elle brûlait de lui dire depuis longtemps.
En soi-même, il s’ingénia à deviner ce que la jeune fille allait lui révéler. Connaissant Ariane, la dureté adamantine de son amour-propre, il découvrit bientôt une piste qui le mena à la vérité. Cette jeune fille orgueilleuse l’aimait, mais elle serait morte plutôt que de le laisser voir. Elle l’aimait, elle l’avait toujours aimé, c’était là le secret qu’elle ne pouvait livrer qu’à l’heure même où ils se quitteraient…
La certitude qu’il touchait à ce moment l’emplit d’une joie sombre. « Ah ! pensait-il, j’ai remporté la victoire. Elle s’est battue le sourire sur les lèvres. Mais elle se reconnaît vaincue. Cette fille indomptable a trouvé son maître… Et pourtant tout est fini entre nous. Elle a rendu l’amour impossible »… A ce moment-là, Constantin la détestait…
Ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre.
§ XXII. Un jour gris de février
Le lendemain matin, c’était un jour gris de février, ils se réveillèrent tard. Constantin se leva le premier. Comme il était habillé — il était onze heures passé — Ariane se décida à sortir du lit.
Elle s’assit sur une chaise, le dos tourné à Constantin qui était dans le fond de la chambre et contemplait la charmante et frêle silhouette de sa maîtresse en chemise, se détachant sur la fenêtre par laquelle entrait une pâle clarté jaunâtre.
Et, tout à coup, sans regarder son amant, tout occupée qu’elle était à examiner un bas de soie à l’extrémité duquel elle découvrait un trou, elle dit d’une voix nonchalante, comme si elle lui demandait de sonner pour la femme de chambre :
— A quoi te sert-il donc d’être intelligent et supérieur aux autres ? Ignores-tu vraiment que tu m’as eue vierge et que pas un homme ne m’a touchée ?
Ces mots tombèrent dans le silence de la chambre. Il parut à Constantin que son cœur s’arrêtait de battre, que la pièce soudain s’illuminait, devenait immense… Il crut s’évanouir. A la seconde même où la jeune fille parlait, il avait compris qu’il tenait enfin la vérité. Le souvenir de la première nuit traversa comme un coup de foudre sa mémoire ; il entendit une voix humble, enfantine, qui disait : — « Je ne me bats pas » ; il se souvint de la résistance rencontrée ; il revit les taches de sang sur la blancheur des draps. Elles formaient comme un petit bouquet de baies rouges… Mais il n’avait aucun besoin de ce témoignage matériel. Une vérité plus haute imposait son évidence et chassait le doute comme la lumière la nuit.
Accablé par la violence des sensations qui l’assaillaient, il chancela. Il ne pouvait ni parler, ni regarder Ariane en face. Comment supporter le feu de ses yeux ? Entendre sa voix était au-dessus de ses forces. Il lui fallait la solitude, le plein air, une longue marche. Avec effort, il se redressa, fit quelques pas, traversa la chambre, gagna la porte et sortit…
§ XXIII. Divagations
Il erra longtemps, sans but, à travers la ville. Il ne pensait à rien. Il allait lentement, les mains dans les poches de sa fourrure, s’intéressant aux mille spectacles de la rue. A la Sadovaia, il resta plusieurs minutes à regarder un gros cheval de charroi qui était tombé sur la neige glissante et essayait vainement de se relever.
Le vent piquait la figure de Constantin. Il reprit sa course.
Par moments, il revoyait Ariane, mince et dévêtue, devant la fenêtre. Il répétait machinalement les mots qu’elle avait prononcés d’une voix morte. Maintenant pas plus que tout à l’heure, il ne mettait en question la vérité de ce qu’elle avait dit. On ne discute pas l’évidence. Mais elle était comme le buisson de feu en lequel Dieu apparut à Moïse. Elle l’éblouissait et le brûlait. Il ne pouvait en supporter ni l’éclat ni la chaleur. Pour l’instant, il fermait les yeux et fuyait éperdu comme un oiseau de nuit surpris par le soleil de midi.
Il entra au Kremlin, pénétra dans la cathédrale Ouspenski, regarda avec plaisir les icones. Sur la figure d’une des vierges de style byzantin, il reconnut les longs sourcils noirs et arqués d’Ariane. Elle était là encore. Une odeur d’encens flottait entre les murs couverts de mosaïques. Il étouffait. Il sortit.
Sur la terrasse qui domine la Moskova, près du monument d’Alexandre II, il commença soudain à se parler à lui-même avec volubilité.
— Ah ! disait-il avec une joie sauvage, comme je te connais maintenant, petite fille pâle et souveraine ! Je sais aujourd’hui quelle ivresse de domination te menait des salles du gymnase Znamenski aux chambres de l’hôtel de Londres et jusqu’à la maison des faubourgs. Ton regard dont j’ai connu la force a vu fléchir devant lui le désir des hommes. Mais par quel miracle t’es-tu vaincue toi-même et as-tu surmonté cette soif de caresses que tu n’as apaisée que dans mes bras ? Et pourtant tu as vécu dans une ville ardente du sud. Autour de toi, les couples se lient et se délient. Tante Varvara chante à tes oreilles les louanges de son amant. Tu restes pure, petite Ariane qui n’as été qu’à moi. Triomphe de l’orgueil qui te sauve et te garde pour mes baisers !… Puis un jour vient, et nous voici en face l’un de l’autre !
Un vol de corbeaux criards passant juste au-dessus de sa tête l’arracha un instant à ses réflexions. Il suivit leurs évolutions au ras des toits blancs de la ville. Leur bande discordante tournoya, puis disparut derrière les palais et les couvents. Il reprit son soliloque.
— A la minute où elle me rencontre, elle se sent perdue. La terre qu’elle foulait en conquérante tremble sous ses pas. Cette fille hautaine et méprisante voit qu’elle va tomber dans les bras d’un homme rencontré la veille, qui ne l’aime pas, qui la prend comme un jouet, qui lui demande avec cynisme quelques heures de sa vie pour passer agréablement les soirées de son exil à Moscou… Ah ! je n’ai laissé place à aucune illusion ! J’ai parlé sans détours et sans hypocrisie. Rien de plus cynique que le marché que je lui propose… Pourtant elle ne songe pas à résister. Elle a rencontré le destin. Mais comme elle se déteste à cette heure, comme elle se débat contre elle-même !… Elle est vaincue ; elle se rend… A ce moment suprême, elle comprend soudain qu’elle a encore le choix de s’humilier, ou devant moi, ou devant elle-même. Elle n’hésite pas. Elle prend le chemin le plus rude, mais celui au sortir duquel elle pourra vivre sans honte à ses propres yeux… Et voilà, ce passant aura dans les bras une fille facile, légère, qui va d’homme en homme, à son plaisir. Elle consent à ce que je la traite comme une passagère à qui l’on donne l’hospitalité un soir pour la renvoyer le lendemain… Oui, mais à ce prix elle se sauve. Elle se garde une arrière-chambre où elle se retrouve intacte… Qu’importe le reste ? Qu’importe son amant et l’opinion qu’il aura d’elle ?… Elle ment, et, chose merveilleuse, à l’instant où elle a pris son parti, elle sait me tromper avec tant d’art que les faits matériels les plus évidents ne peuvent me dessiller les yeux. Par la force de son génie, elle crée en moi une certitude que rien ne peut entamer… Et pourtant, elle a, pauvre enfant, une seconde de défaillance. Elle ne reste pas maîtresse de sa voix au moment où je la torture et m’efforce de pénétrer en elle. Elle balbutie comme une petite fille effrayée qu’elle est alors : « Mais je ne me bats pas ! » Et je n’ai pas soupçonné le drame effrayant qui se jouait en elle. J’étais aveugle et j’étais sourd. Aujourd’hui seulement, je vois clair ; maintenant, j’entends ton appel, Ariane !…
Il gesticulait en parlant sur la terrasse balayée par un vent froid. Les rares passants s’arrêtaient, le regardaient, puis continuaient leur chemin. Il se calma soudain et tira sa montre. On l’attendait à son bureau. « Qu’on m’attende ! » pensa-t-il. Et il reprit sa marche errante.
D’un ciel fuligineux tombaient quelques flocons de neige glacés que le vent emportait en tourbillons.
Il ne cessait de penser au mensonge d’Ariane. En un éclair, elle en avait conçu la nécessité et, du coup, s’était élevée à une hauteur qui donnait le vertige. Il éprouvait à la voir juchée si haut l’angoisse qu’on a à suivre des yeux un acrobate qui, au cintre du cirque, tente un exercice où il peut perdre la vie.
Mais le prodige était d’avoir eu l’héroïsme de jouer ce rôle de casse-cou pendant presque un an de vie quotidienne. Dans une intimité de chaque instant, elle avait su perpétrer ce mensonge et le nourrir au cours changeant des jours et des nuits. Mieux elle l’aimait, mieux elle se cachait de lui, trouvant dans son orgueil la force de soutenir contre elle-même un impossible combat. Elle voyait l’effet funeste de sa tactique sur son amant. Il la rudoyait ; il la faisait pleurer. Et peut-être ne pouvait-il arriver à l’aimer à cause de l’image haïssable d’elle-même qu’elle imprimait en lui. Elle avait supporté cette pensée ; elle avait subi ces humiliations. Mais dans l’angoisse et dans les larmes, en secret elle triomphait. Plus il l’abaissait et plus elle grandissait.
Et cependant, dans l’ardeur de la lutte elle se dévorait elle-même. Elle aimait. On ne fait pas sa place à l’amour. Une fois né, il envahit l’être entier. Il avait sauté à la gorge de l’orgueil et s’efforçait de le terrasser. Chaque épisode d’une lutte longue de dix mois était écrit avec du sang, car des défaites qu’elle subissait dans son combat contre elle-même, elle se vengeait sur Constantin. Il notait une progression dramatique dont il pouvait retracer les phases récentes. C’était l’histoire de la petite maison des faubourgs, histoire intolérable par le louche qu’elle enfermait ; puis celle plus haïssable encore de l’heure passée dans les bras du docteur, amant de Varvara Petrovna, et enfin, enfin, la liste complète de ceux qui, une nuit, une semaine ou un mois, l’avaient possédée… Maintenant, c’est tout. Elle est à bout de forces ; l’orgueil surhumain qui l’a soutenue est écrasé. Elle ne peut mentir davantage… Un sentiment plus puissant l’emporte. Elle n’est plus qu’amour. Alors la confession simple, nue, sans un geste, sans un accent, mille fois plus poignante par le ton uni sur lequel elle est faite, de la vérité.
Constantin restait éperdu devant ce duel inconcevable. Il jugeait de l’héroïsme de cette petite fille à l’incommensurable grandeur de l’amour qui l’avait amenée, le matin même, à se livrer à lui.
Tout à coup, une saute brusque d’idées le dérouta. Il se surprit à crier des mots qui vibrèrent dans l’air glacé.
— Et pourtant si j’avais su, si j’avais su ! Ariane qu’as-tu fait ?
Il jeta ces mots si haut que le son de sa voix l’effraya. Il se tut, accablé par le flot nouveau de pensées qui montaient en lui… Il imaginait Ariane sincère dès le premier jour. Avec quelle douceur il l’aurait traitée ! Comme il aurait fait avec patience le siège de ce cœur orgueilleux et de ce corps scellé ! Quelle tendresse serait née entre eux. Il l’aurait prise enfin, mais comme il se serait donné ! Et voilà que de par la volonté implacable d’Ariane, il avait été contraint à se défendre contre elle. Il avait lutté avec une sorte de rage pour ne pas aimer, pour ne pas s’attacher.
— Ah ! fit-il sourdement, pourquoi m’as-tu trompé ?… Comment revenir en arrière ? Trop tard, trop tard, répéta-t-il avec désespoir… On ne ressuscite pas ce qui n’a jamais existé !
Il s’arrêta, étouffé par l’amertume qui était en lui. Et soudain, il se demanda pourquoi il ne courait pas à Ariane. Elle était là, non loin de lui, à l’attendre dans une chambre d’hôtel.
Une douleur inexprimable lui poignait le cœur. Il sentait, sans en chercher les raisons, qu’il lui était impossible de revoir sa maîtresse. De quels yeux la regarder ? Que lui dire ? Sur quel ton lui parler ?
Aux sentiments passionnés et contradictoires qui luttaient en lui se mêlait une sourde et intense fureur contre la jeune fille. Et maintenant qu’il voyait Ariane dans sa réalité, il la détestait. Par quel raffinement de méchanceté avait-elle eu la force de le torturer si longuement ? Elle y avait goûté une joie satanique. Cruelle et insensible, elle s’était acharnée à sa vengeance… Un comble d’amour et de haine, un amalgame sublime où l’honneur et le mensonge, la loyauté et la ruse se mêlaient étrangement. Quel dégoût et quelle magnificence !… Mais il est à bout de force… Un an de supplices quotidiens l’a épuisé. Quelle joie ressent-il maintenant à savoir qu’il l’a eue vierge ? Il n’est plus que souffrance. Il la revoit telle qu’elle a toujours été envers lui. Les blessures anciennes saignent encore… Il n’a qu’une pensée : fuir, être seul enfin, oublier cet enfer. Oui, partir pour Pétrograd le soir même… Mais il faut passer à l’hôtel prendre ses valises… Il arrivera au dernier moment… Peut-être, lasse de l’attendre sera-t-elle sortie ?… Alors laisser un mot, un mot pour dire qu’il part et que, sans doute il reviendra… Mais il ne reviendra jamais…
Il regarda autour de lui.
Il était devant la petite maison de l’Arbat où habitait Natacha. — « Ce n’est pas le hasard qui m’a conduit ici, » pensa-t-il.
A la minute où il pénétrait chez son amie, il savait ce qu’il allait lui dire. Il venait rompre avec elle. Du fait qu’il quittait Ariane, il renonçait à Natacha. Il le voyait dans son esprit comme un axiome qu’on pose et qu’on ne démontre pas. — Une heure plus tard, il sortait de la maison. Et derrière lui son amie pleurait sur le divan où il l’avait laissée.
Un changement brusque s’était fait en lui. Il était calme ; il songeait à son voyage, à ses affaires. Il se rendit à son bureau. Là il pensa qu’il fallait savoir ce que devenait Ariane, qu’il causerait avec elle par téléphone. Elle ne pouvait plus ni le faire souffrir, ni le rendre heureux. Pour la première fois depuis un an il se sentait un homme libre. Pourtant au moment de sonner, il recula… Pourquoi, au fait, ne pas la voir avant son départ ? Pourquoi ne pas dîner avec elle, simplement, comme avec quelqu’un qu’on a connu jadis et qui vous est devenu indifférent ?
Il appela un chasseur et lui donna un message verbal à transmettre.
— Tu diras exactement — note bien mes paroles — « Constantin Michel vous salue, Ariane Nicolaevna, et vous prie de dîner avec lui à huit heures. Il prend le train de dix heures. »
Lorsque le chasseur revint, Constantin l’interrogea avec brusquerie :
— Que faisait Ariane Nicolaevna ?… Qu’a-t-elle répondu ?…
— Ariane Nicolaevna était en train de téléphoner. Elle riait en parlant… Elle s’est arrêtée, m’a écouté et a répondu simplement : « Bien », puis a continué sa conversation.
Une heure plus tard, Constantin arrivait à l’hôtel. Dès avant d’entrer il savait qu’il ne ressentirait aucune émotion à revoir Ariane. Il la salua sur un ton naturel, mais il ne l’embrassa pas. Il ne fit aucun effort ni pour causer, ni pour se taire. Il était glacé jusqu’au fond de l’être et insensible. La jeune fille n’était ni gaie, ni triste, ni sentimentale, ni cynique. Elle l’aida à préparer ses papiers et ses effets. A table, ils parlèrent sur un ton uni de choses sans importance. Elle ne lui demanda pas quand il reviendrait. La question de l’appartement à l’hôtel ne fut pas abordée. Après dîner, comme il fermait ses valises, elle lui donna pour le voyage des sandwiches qu’elle avait préparées elle-même et enveloppées dans un papier blanc noué d’un ruban bleu.
Lorsque le moment de partir fut venu, elle s’habilla pour l’accompagner à la gare.
Elle l’installa dans son coupé, détacha une rose de son corsage et la mit dans un verre. Puis ils descendirent sur le quai en attendant le signal du départ.
Constantin avait passé son bras sous celui de la jeune fille. Il ne parlait pas. Il était extrêmement las et ne pensait à rien. Ariane, par instants et comme à la dérobée, le regardait. Habituée à lire dans les traits de son ami, elle avait compris à sa pâleur, aux rides creusées sous ses yeux, qu’il traversait une crise terrible. Mais quoi, n’aurait-il pas un mot pour elle ? La laisserait-il ainsi seule dans la nuit ? Partait-il pour ne plus revenir ? Elle se taisait, n’osant poser une question. Les minutes passaient ; l’angoisse emplissait son cœur. La tension entre les deux amants atteignait à son comble. Il semblait que rien ne pourrait rompre le silence dans lequel ils s’ensevelissaient et que la séparation allait rendre éternel.
Les trois coups de la cloche sonnèrent auxquels le sifflet de la locomotive répondit. Constantin embrassa la jeune fille sans prononcer une parole. Maintenant il était debout sur la première marche de l’escalier du wagon. Le train, avec peine, s’ébranlait. Ariane luttait pour ne pas s’évanouir. Elle leva les yeux vers son amant. Il les vit se remplir de larmes… Soudain, s’accrochant d’une main à la barre d’appui, il se pencha, enlaça la jeune fille fortement d’un seul bras, la souleva, l’amena jusqu’à lui, l’emporta dans le coupé dont il ferma la porte et s’abattit avec elle sur la banquette.
— Que fais-tu ? balbutia-t-elle. Tu es fou !
— Tais-toi ! dit-il… Je t’en prie !… Tais-toi !…
Il la dévorait de baisers silencieux.
Arkhangel, octobre 1918. Paris, mars 1919.