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Après le divorce

TROISIÈME PARTIE

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I

«Rien de grave... une de ces petites alertes comme il en a déjà donné et en donnera encore. Élisabeth, dans sa sagesse, avait jugé qu'il ne fallait pas, en vous inquiétant, risquer de nuire à vos moyens.»

André Rogerin revient de Bordeaux, où il a passé trois jours pour plaider une grosse affaire de conseil judiciaire. C'est avec quelque émoi qu'en arrivant il a trouvé son beau-frère le docteur Georges au chevet de son petit garçon. Rassuré à présent, il sourit pour dire:

«J'ai quand même perdu mon procès.

—Est-ce possible? La cause était si bonne.

—Ingénuité d'une âme honnête!... Depuis quatre ans qu'elle me voit défendre la veuve et l'orphelin, ma femme en est encore à croire que les arrêts s'inspirent du bon droit au lieu du droit tout court.

—Et aussi voudrait-elle que son cher époux comptât une victoire pour chaque bataille.»

De ce ton plaisant qu'on prend volontiers, revenu d'une alarme:

«Si on y songe, remarqua l'avocat, ce n'est vraiment pas juste qu'on nous impute à grief la défaite de nos clients, tandis que vous, les morticoles, vous avez licence de tuer impunément les vôtres.

—Certes!... Et même ce sont eux qui sont dans leur tort de mourir.

—Mais vous irez en appel? insista Élisabeth.

—Nous irons et nous gagnerons. L'échec était à prévoir devant un tribunal esprit nouveau, qui considère la famille comme une institution caduque et tient pour attentatoire à la liberté sacro-sainte sa prétention de protéger le prodigue contre soi-même. N'est-ce pas d'ailleurs conforme à la doctrine socialiste, de dissiper l'infâme capital?... Mais la cour est composée de vieux messieurs encore imbus de préjugés.

—Vous aviez Roussin pour adversaire, je crois?

—Lequel, à son habitude, a usé d'ironie agressive, d'insinuation venimeuse. Une mère bigote, qui ne veut pas que jeunesse se passe... avare et n'admettant point que l'argent soit fait pour rouler... autoritaire et entendant garder son fils en tutelle sous ses jupes...»

De nouveau Élisabeth s'indigna.

«Comment peut-on attaquer un pareil caractère? L'admirable usage que Mme Lehardy fait de cette énorme fortune, auprès de laquelle elle vit quasiment sans y toucher pour elle-même, devrait au moins commander le respect.

—Cas de folie douce, te dira-t-on, voire dangereuse, car ce dédain des richesses mal acquises est d'un déplorable exemple.

—Oh! il risque si peu d'être suivi... Chez vous, Georges, on va bien?

—A merveille. Votre filleule a fini de dévorer la Jeanne d'Arc en cotignac de votre dernier voyage, et s'inquiète fort de savoir quand son oncle ira de nouveau plaider à Orléans.

—Et Jean, toujours un démon?

—A nous faire tourner en bourrique. Béni le jour où nous pourrons le fourrer à l'école!... Mais à son âge, quoiqu'il en paraisse le double, ce serait vraiment prématuré.»

Penchée sur le lit où dort d'un sommeil fiévreux le pauvre petit être si chétif, de six mois seulement le cadet de ce vigoureux et turbulent poulain au pré qu'est son cousin Jean Bertereau, Élisabeth laisse échapper un soupir. Georges l'a comprise. Jetant un regard sur l'ample peignoir où se dissimule l'épaisseur de la taille, de la voix claironnante et joyeuse dont il sait si bien encourager ses malades, il lui dit:

—Bah! à toi le tour. Quand tu auras donné à Gabriel un beau petit frère dru et gaillard...

—Pardon: ce sera une fille... C'est convenu avec André.

—Ne disputons point là-dessus. L'essentiel est qu'il ou elle soit bien réussi, et cette fois, j'en réponds... Tu verras si je suis bon prophète. Sur ce, mes bons amis, je file pour procéder à l'ablation d'un rein.

—Beaucoup d'opérations en ce moment, Georges?

—Beaucoup. Le fibrôme surtout se porte énormément cette année. A propos vous ne savez pas la nouvelle? Le Chah serait menacé d'appendicite et papa est mandé à Téhéran. Mais il décline l'honneur: il se trouve trop vieux pour le voyage. Moi, je suis trop jeune pour qu'il me le repasse. C'est Laurent-Janin qui en héritera. Grandeur et décadence des Bertereau!

—Décadence très relative. Et Gaston Vuillaume d'ailleurs ne va-t-il pas jeter un nouveau lustre sur la famille? Le beau-père au Sénat, le gendre à la Chambre...»

S'associant à l'ironie légère d'André, le jeune docteur leva les épaules. L'élection récente du mari de Jeanne à un siège vacant n'avait causé parmi les parents de sa femme qu'une médiocre satisfaction.

«Entre nous, remarqua-t-il, nous pouvons bien le dire... Un préfet révoqué pour les motifs que nous savons... inutile de les étaler... à qui le suffrage universel refait une virginité en faisant de lui un législateur... et ils sont légion de la même farine... C'est vraiment bien pour donner à respecter le peuple souverain et son Parlement!

—Aussi voilà-t-il bel âge qu'on y a renoncé.

—Enfin, pour ma sœur, nous devons nous estimer satisfaits de cette solution. Peut-être la verrons-nous femme de ministre.

—Oh! la pauvre Jeanne, je crois qu'elle n'y tient guère. Je ne l'ai pas vue depuis quelque temps, continua Élisabeth... Comment marche le ménage?

—Toujours de même, cahin-caha, tant bien que mal et plutôt mal que bien. Lui plastronnant, portant beau, un monument de cynique inconscience. Elle, dolente, bêlante, geignante, ne sachant pas s'arrêter à un parti: ou bien lâcher ce vaurien... c'est ce qu'elle pourrait faire de mieux... ou bien faire tête à la situation. Loin de moi la pensée de chercher à Gaston une excuse; mais tout de même, ces yeux rouges et ces attitudes éplorées à l'état chronique, ce n'est pas pour reconquérir un mari. On sait ce qu'on veut, que diable!...»

Doucement Mme Rogerin hocha la tête.

«Ce n'est pas aussi simple que tu crois, Georges. Une femme a bien de quoi réfléchir avant de prendre cette grave résolution du divorce.

—Regretterais-tu de l'avoir fait?

—Oh! André...»

Dans le ton demi-plaisant du mari se devinait une susceptibilité éveillée et comme une légère réticence dans la protestation de la femme.

«C'est assez drôle, reprit Georges en riant, le spectacle qu'offre notre famille au point de vue politique. Tous républicains, et pas deux qui soient de même nuance. Le prisme dans son complet. Papa, républicain de gouvernement, inclinant vers le radicalisme. Gustave Percheron, l'ancien opportunisme, programme de la rue du Sentier. Gaston Vuillaume, radical-socialiste, parce qu'il doit combattre le cabinet qui l'a mis à pied. Marcel, anarchiste en chambre. Moi, tendances centre gauche. Vous... oh! vous, André, un affreux réactionnaire. L'êtes-vous seulement, républicain?

—Je le suis... parce que nous sommes en république.

—Bon! c'est jugé. Maurice Briffault?... Il nous dira: «Je ne suis pas royaliste, bonapartiste non plus... mais votre régime me dégoûte...»

—Et Alcide Biscaras, presque de la famille, le pur jacobin dans toute son horreur, ce qui est encore autre chose.

—Plus sa femme, une tricoteuse.

—Voilà bien, conclut André, ce qui fait l'unité d'une nation.»

Consultant sa montre, le docteur Georges sursauta.

«Et mon rein flottant que j'oubliais... Adieu, mes enfants. Nous dînons ensemble dimanche, avenue de Messine? N'y manquez pas; c'est pour les adieux de Maurice qui s'en va prendre le commandement de son bataillon de chasseurs alpins à Embrun. Il ne se tient pas de joie. Belle garnison!...

—Mais beau service, Georges. Cela vaut bien une belle épidémie.

—Oui, oui, cousine, on te sait cocardière.

—Mon père était soldat.

—Il n'y a pas de mal à cela, tout au rebours. Maurice aime son métier, qui est de tuer, dirait notre chère Mme Biscaras... laquelle vient d'être bombardée vice-présidente de certaine ligue pour la paix, composée d'un demi-quarteron de bonnes toquées, et destinée assurément à avoir voix prépondérante dans le conseil des nations... Moi, j'aime le mien... qui, à ce que prétendent les méchants, n'est pas sans analogie...

—En temps de paix, remarqua André, le bistouri est même plus meurtrier que le sabre.

—Sans nul doute. Bref, comme dit papa, nous sommes tous de braves gens. A dimanche.

—Si je peux quitter Gabriel.

—Tu pourras. A moins de complications improbables, il sera sur pied demain. Aujourd'hui la potion, puis les cachets... le régime bien surveillé... je ne vois aucune nécessité à revenir. Cécile passera tantôt t'embrasser et prendre des nouvelles.»

C'était l'épine de leur bonheur, cet état de santé du pâle et malingre enfant, venu au monde dans de si déplorables conditions que, pour aller déclarer sa naissance à l'état civil, le père avait tardé jusqu'à la dernière heure du troisième jour, délai de rigueur, redoutant d'avoir du même coup à en déclarer le décès. De ces convulsions terribles dont il avait été atteint à l'entrée de la vie, le petit Gabriel était demeuré rachitique, une jambe retirée, menacé de coxalgie, sujet à de graves accidents nerveux, joli de visage cependant, le naturel doux, l'intelligence nette, quoique de développement tardif. Les médecins donnaient à penser que peut-être, avec des soins très attentifs, parviendrait-on à triompher de sa tare physiologique, à l'atténuer tout au moins. La sollicitude certes ne lui faisait point défaut. Tout choyé qu'il fût néanmoins, et chéri comme le sont les enfants débiles, à qui sont plus nécessaires encore la chaleur et la douceur du nid, c'est avec grande joie que ses parents avaient accueilli une espérance nouvelle. Joie qui, chez Élisabeth, n'était pas sans mélange d'appréhension. Jusqu'alors elle avait si peu réussi dans sa fonction maternelle, qu'elle craignait quelque nouvelle malencontre. Volontiers elle inclinait aux prévisions fâcheuses. Parfaitement heureuse dans son union avec un galant homme, de qui elle appréciait le mérite intellectuel comme la valeur morale, elle n'y avait pas cependant trouvé cet épanouissement de tout l'être propre aux natures souples et fortes, dès que l'existence vient à leur sourire.

Une mélancolie flottait autour d'elle, qui n'était pas de la tristesse, sorte de vapeur dont s'estompaient sa beauté pure et son âme douce, telles ces nuées mauves des crépuscules du Nord. Effet sans doute de l'ambiance de deuil où avait respiré son enfance, des meurtrissures ensuite infligées par sa première expérience de la vie. Ainsi du moins son mari expliquait-il ces ombres légères passant sur son front, et qui, au demeurant, lui étaient un charme. Il ne s'attardait point à pénétrer plus avant. L'esprit d'André Rogerin, très fin, délié, eût été porté vers l'analyse; mais il l'avait discipliné aux labeurs d'activité et de précision. Sachant se reposer—la marque et la condition du bon travailleur—sorti de ces dossiers, il ne surmenait pas son cerveau à rechercher de ces problèmes psychologiques dont la solution demeure toujours douteuse. La vie lui était bonne: il se gardait de la compliquer. Assuré de la tendresse de sa femme, certain qu'il la rendait heureuse, hors le souci qui leur venait de cet enfant, quelle peine aurait donc pu se trouver au fond de ce cœur si pur! Ainsi pensait-il. Et pourquoi en aurait-il pensé plus long, alors que sur elle-même Élisabeth peut-être n'en savait guère davantage?

L'état du petit malade s'améliora suffisamment pour que sa mère pût se rendre au dîner dominical. Elle y tenait particulièrement, car, approchant de son terme, ce serait la dernière fois peut-être pour bien des semaines. Dans la voiture qui les conduisait du boulevard Saint-Germain à l'avenue de Messine, André dit à sa femme:

«J'espère que Marcel aura le tact de n'être pas là ce soir. Depuis longtemps le commandant le regarde de travers. Aujourd'hui il ne faudrait qu'une étincelle pour faire sauter la sainte-barbe.»

Voyant une interrogation dans les yeux d'Élisabeth:

«Tu n'as donc pas lu les journaux, ces jours-ci?

—Superficiellement, je l'avoue. J'étais tellement occupée et préoccupée de Gabriel...

—Puis tu ne t'intéresses que médiocrement à ce qui se passe. Tu as bien raison, car c'est d'ordinaire fort vilain. Alors tu n'as pas eu connaissance de ces articles de ton cousin qui font le tour de la presse?»

Devançant des mesures disciplinaires probables, Marcel Bertereau avait abandonné sa chaire pour faire du journalisme. Essayiste mordant, d'une subtilité perfide et d'une cynique audace dans le paradoxe, puissant polémiste dont la virulence était sans mesure comme sans scrupule, il y brillait de l'éclat de son esprit incisif nourri par une culture profonde, servi par une langue très châtiée en même temps que très personnelle, par la force aussi de ce persiflage impitoyable devant lequel ne trouvaient grâce rien ni personne.

—Des articles dans l'Aube, demanda Élisabeth, ou dans la Revue Verte?

—Dans la Revue, par malheur, que lisent nombre d'honnêtes gens. La Légende de Jeanne d'Arc... Tu devines dans quel esprit il a traité le sujet. On en glose fort en ce moment. Toujours cette absurdité: sous couleur de réfutation, faire de l'écho à ces pétards, tout ce que veulent ceux qui les tirent. Si nul n'avait prêté attention au chien d'Alcibiade, il en aurait été pour sa queue coupée en pure perte.

—Maurice Briffault, en effet, doit être tout bouillant d'indignation. Toucher à une figure nationale... à une femme, qui pis est...

—Il a la tête près du képi... Marcel, de son côté, pratique avec maestria l'art de faire monter les gens à l'échelle en leur poussant des sophismes, comme on exaspère le taureau en lui posant des banderilles. Qu'une parole imprudente fuse et la collision se produira.

—Mais qui de nous irait soulever ce sujet irritant?

—Ma chère, la funeste gaffe ne manque jamais de sévir au moment opportun. Tiens, sans chercher bien loin, cette odieuse pédante, Mme Biscaras, avec la rage agressive caractéristique de l'intolérance jacobine, bien plus accentuée chez elle que chez son époux, car lorsque les femmes se mêlent d'être sectaires, elles n'y vont pas de main morte...

—Oh! mais elle n'est pas du tout portée pour Marcel. Il se fait un sport, au contraire, tu le sais, de les taquiner tous deux en leur démontrant qu'ils sont des réactionnaires et des obscurantistes.

—Le prisme, ainsi que Georges le remarquait l'autre jour... Se trouve-t-il deux Français dont les opinions s'accordent? Sous le même drapeau, tous s'entre-tirent aux jambes... Voilà bien ce qui fait au contraire la force de l'Église: elle demeure homogène dans sa doctrine. On est catholique ou bien on ne l'est pas...»

Si léger que fût le changement de visage d'Élisabeth, l'intuition de la tendresse fit comprendre à son mari que lui non plus n'était pas à l'abri de l'impair. Cette pensée en effet lui venait parfois: serait-ce de n'être point en règle avec la foi à laquelle elle demeure attachée qui jette une ombre dans cette âme scrupuleuse? La voyant, d'un mouvement frileux, ou nerveux peut-être, se draper plus étroitement dans sa pelisse, bien vite il détourna l'entretien.

—Tu as froid, ma chérie? Je me demande ce qu'on attend pour chauffer les bouillottes. Décidément, je veux que tu prennes des remises. Ces fiacres parisiens sont la honte d'une capitale civilisée.

—Ils me suffisent bien, je t'assure. Tant d'autres s'en contentent, qui valent mieux que moi... Comme le dit Hélène avec commisération, je n'ai pas le sens de la grandeur.»

Après avoir joui d'un si grand luxe pendant son premier mariage, Élisabeth mettait une coquetterie délicate à montrer dans le second une simplicité fort au-dessous de la très large aisance qui y régnait. Cela au surplus sans mérite. Outre qu'au regard de ce que donne l'argent, le propos de Mme Percheron était juste, elle l'avait tellement détesté, son luxe insolent et brutal...

«Crois-tu Marcel sincère? demanda-t-elle après un moment.

—Qui saurait établir le point exact où finit le voulu et où le vrai commence? Il y a, cela est certain, des tempéraments réfractaires à toute discipline morale. Lorsque, comme chez ton cousin, cette disposition va avec un esprit aigu, au sens hypercritique, ils se plaisent à ce jeu de massacre qui prend pour cible tout ce qu'autrui respecte, précisément parce que c'est respecté. Dans leur mépris du préjugé—lequel n'est après tout que l'envers du principe—ils englobent le principe lui-même. En haine du lieu commun, ils vont à l'encontre de tout ce qui a été dit avant eux. L'outrance... je dirai l'insolence de leur individualisme se refuse à rien accepter qui soit de consentement général. Afin de justifier leur rébellion au pacte social, ils prennent texte de ses imperfections pour le dénoncer en bloc. Dans leur cas, il y a aussi de ce goût de malfaisance qui nous porte à planter notre canne au milieu d'une fourmilière. Mais ce virus finit par leur brûler le sang. L'intoxication fait son œuvre et ce qui n'était que turlupinade devient conviction. Ce sont des êtres bien malfaisants.

—Surtout quand ils ont du talent. Car Marcel en a, n'est-ce pas?

—Il en a. Il a surtout celui de manier le sarcasme, de jongler avec le sophisme, et pas plus n'en faut pour déconcerter les bonnes gens. Bien creux en définitive ce genre de talent, si on le passe au crible. Lorsqu'on écrit, lorsqu'on parle à plume et à langue débridées, c'est facile d'aller loin et de frapper dur. Une fois qu'on a démoli, force est de reconstruire. Et, là encore, ces esprits dissolvants s'en tirent par des tours d'escamotage. Pour édifier une humanité nouvelle... pardon: intégrale, selon leur jargon, ils font table rase du passé qui a engendré la nôtre. Le sang, la race, les traditions, les formations historiques, les passions héréditaires... passez, muscade! Cela simplifie la besogne théorique. Mais qu'ils se mettent à l'œuvre concrète et nous les attendons, eux et leur talent.»

Avec sa culture superficielle de femme assez passive par nature, intelligente pourtant, surtout très réfléchie, Élisabeth était un de ces esprits essentiellement réceptifs qui savent comprendre et sont satisfaits d'écouter. Les maris, d'ordinaire, aiment assez cela. Aussi André se plaisait-il, et elle l'y encourageait, à parler devant elle plutôt qu'avec elle, de choses abstraites.

«Mon oncle voit ainsi tourner son fils, s'afflige et s'irrite de tout cela.

—Peut-être ne se trouve-t-il pas au bout de son ennui. Passé le point d'équilibre, c'est une loi physique de verser du côté où l'on penche... une loi morale bien davantage encore. Cet anarchisme de dilettante est d'une perversité détestable, mais non sans quelque élégance. D'employer cependant à aussi pernicieux usage des facultés supérieures, on finit par les détériorer. Que la main s'alourdisse, que l'esprit s'aigrisse, que l'ironie se tourne en acrimonie, et aux coups de griffes on substitue les coups de poing. Alors c'est la chute dans le bas révolutionnarisme brutal. Marcel ne serait pas le premier à qui c'est arrivé. Qui sème le vent récolte la tempête.

—Pourvu qu'il n'en éclate pas une ce soir!... Déjà entre Georges et son frère, c'est bien tendu. Je m'étonne même... et j'en suis heureuse pour la paix de la famille... que tu ne te sois pas encore trouvé en conflit avec Marcel.

—Parce que moi, homme sage, je tiens ces défis au sens commun pour indignes des honneurs de la discussion. Ou si j'y prends garde, j'essaie, dans la mesure de mes moyens, de les combattre avec leurs propres armes en les traitant par la raillerie. Mais les militaires aiment la bataille. Et quand quoi que ce soit se trouve en jeu qui tient à sa religion du drapeau, celui-là n'entend plus du tout la plaisanterie. Notre anarchiste, à la vérité, possède une rare souplesse pour, au moment extrême, rompre les chiens par quelque cabriole. Et cela me donne à penser qu'il en est encore à la phase de l'acrobatie intellectuelle.

—Peut-être alors en reviendra-t-il?»

André hocha la tête.

«On revient de l'immoralité, mais non de la démoralisation. Comment veux-tu qu'on change de doctrine, lorsque celle qu'on professe consiste à n'en avoir aucune?...

—Pourquoi, soupira Élisabeth, toutes ces divisions?

—Parce que, ma chérie, l'homme se jugeant sans doute trop heureux en cette vallée de larmes, s'ingénie à susciter des sujets de querelle. Ainsi, n'en déplaise à Mme Biscaras et à ses émules en apostolat anti-belliqueux, est-ce une utopie de fonder sur la paix le bonheur de l'humanité. L'humanité veut être battue.

—Se battre à coup d'idées, c'est tout de même moins meurtrier qu'à coups de canon.

—Pas bien sûr.

II

Malgré la bonhomie, fine sous ses rudesses, du grand chirurgien, malgré la souriante placidité de Mme Bertereau et le gentil caquet de leur gracieuse belle-fille, cela sentait la poudre, en effet, au dîner de famille. Et André Rogerin ne se trompait pas en pensant que les fusils chargés finissent toujours par partir tout seuls, car ce fut une voie bien inattendue qui amena l'éclat. M. Biscaras se piquait de quelque compétence en esthétique et il possédait une bonne petite collection de peinture moderne. Au cours de la soirée, on l'entendit qui disait dans un groupe:

«Avec la sécheresse de son modelé, sa couleur plombée, la pauvreté de son dessin, Bastien-Lepage était un assez méchant peintre. Mais c'était un artiste, car il savait dégager la subjectivité de son sujet. Ainsi sa Jeanne d'Arc, qui fut tant discutée à l'époque... Si le personnage a vraiment été une visionnaire, elle était hystérique. C'est donc à juste raison que, la représentant qui «entend ses voix» sous les pommiers d'un verger, il avait choisi un modèle que l'on croirait emprunté à la Salpêtrière.»

Le commandant Briffault n'était pas à la conversation. Mais ces mots parvinrent jusqu'à lui. Aussitôt se rassembla-t-il dans cette attitude combative qui évoque l'image du chevalier dressant sa lance et se haussant sur les étriers. Ce ne fut pas lui cependant qui répliqua.

«Pas si juste que vous croyez. L'hystérie est un état morbide qui atteint l'individu dans ses forces vives, le rendant impropre aux œuvres d'énergie. Or Jeanne était une femme qui faisait besogne d'homme, et des plus rudes.

—Georges parle en médecin, ajouta André, moi en avocat. Lisez les procès-verbaux de Rouen. Cette dignité, cette fermeté dans sa défense sont-elles le fait d'une déséquilibrée?»

Mme Biscaras n'aimait pas l'ironiste qui, fort irrévérencieusement, se divertissait volontiers à la mettre en contradiction avec elle-même. Mais elle détestait cordialement Maurice Briffault, tant à titre de militaire que de réactionnaire. Aussi ne laissa-t-elle point échapper l'occasion de mettre aux prises les deux cousins, persuadée que la supériorité intellectuelle du normalien aurait aisément le dessus.

«Nous avons ici, suggéra-t-elle, un historien qui a élucidé le problème et, mieux que nous tous, en possède les données.»

Nonchalant à son ordinaire, car l'absence de passion dans la discussion était chez lui un parti pris déconcertant, mis en cause, Marcel s'exécuta:

«A considérer la spécialité dans laquelle a œuvré celle qu'on appelle la Pucelle d'Orléans, ainsi que l'ambiance soldatesque où elle se trouvait tellement à l'aise, il semble logique, en effet, de voir en elle plutôt une luronne...

—Pourquoi, pendant que tu y es, ne dis-tu pas une fille à soldats? intervint brusquement son cousin, le sang aux joues.

—Parce que c'est un gros vilain mot, et qu'il y a des dames. Pour parler tout à fait noblement, j'emploierai celui de virago...»

Afin d'éviter une nouvelle explosion imminente, André de nouveau s'en mêla.

«Un lettré ne saurait le prendre que dans la pureté de son acception latine «vierge forte», et cela n'est point fait pour offenser une héroïne. C'est seulement le sens altéré passé dans la langue courante qui présente un caractère injurieux.»

Marcel esquissa ce geste vague qui se peut interpréter en acquiescement. Et, attentif aux spirales blondes de sa cigarette, sans y prendre part, il écouta, indifférent, sinon dédaigneux, l'entretien assez banal qui se généralisa sur les émules historiques de la bonne Lorraine. Le docteur Bertereau aussi s'en désintéressait, légèrement assoupi. Le chêne commençait à fléchir et la digestion du soir, maintenant, quelques instants l'appesantissait.

«Ma mère, dit André Rogerin, portait le prénom peu commun de Philis, dont l'origine vaut d'être relatée. Sa famille avait trois cents ans de bourgeoisie, dans ce district du Dauphiné, confinant à la Provence, qui fait encore usage de son ancienne désignation: les Baronies. Et ce nom d'allure pastorale y était héréditaire, en mémoire d'une aïeule, fille de Jean Duranton, notaire royal et consul de la ville de Nyons, présentée au baptême par une Jeanne d'Arc locale dont vous avez connaissance, Marcel, vous qui devez tout savoir.

—Philis de la Charce?

—Philis de la Tour du Pin de la Charce, cette fille de qualité qui, lors de l'invasion du pays par le prince Eugène, en l'an... A moi, l'historien!

—Ce que les historiens savent le moins, ce sont les dates. Voyez Larousse.

—Enfin, le grand siècle finissant, ladite demoiselle, vu que tous les gentilshommes de la région étaient aux armées, souleva les paysans, les équipa et organisa dans la montagne une guerre de guérillas, qu'elle commanda en personne, avec autant de capacité que d'intrépidité, car les Impériaux durent battre en retraite.

—Une femme! se récria Jeanne Vuillaume, écarquillant ses bons gros yeux ovins, toujours étonnés et humides... Une jeune fille!...

—A cette époque, corrigea André en souriant, on disait: fille... Et d'autant plus justement en l'espèce que celle-ci allait alors sur ses quarante-cinq ans.

—Ce qu'on est ignorant! s'exclama Maurice Briffault... Pardon: je parle pour moi. Pourquoi ne nous apprend-on point cela à Saint-Cyr?

—Ce n'est pas oublié dans votre nouvelle garnison, commandant, car Gap et Embrun eurent fort à souffrir des gens du duc de Savoie.

—Bon! je me documenterai pour conter cela à mes chasseurs.

—Mlle de la Charce eut son heure de gloire. Le roi la manda à Versailles afin de la complimenter et lui octroya une pension militaire de deux mille livres, ordonnant en outre que son épée et ses pistolets fussent déposés au trésor de la basilique Saint-Denis.

—C'était, remarqua Marcel, faire acte de bonne politique. La famille de la Tour du Pin ayant récemment abjuré la Réforme, en l'honorant il encourageait les conversions dans ce nid de huguenots, illustré par le baron des Adrets. De fait, ce capitaine en jupons espadonnait d'une main et cathéchisait de l'autre, déployant autour d'elle un zèle de néophyte.

—Cela m'est égal, dit le commandant. Qu'ils soient ou non de la vache à Colas, les braves gens sont les braves gens, et quand c'est une brave femme, c'est encore mieux.

—Tu veux dire une femme brave?

—Je veux dire ce que je dis, monsieur le pion... On sait tout de même sa grammaire, quoique traîneur de sabre, mais j'ai observé... en ayant connu plus que toi... que les braves sont presque toujours de braves gens.»

Acide, Mme Biscaras fit cette observation:

«Il est d'autres courages que celui du soldat.

—D'accord, madame. Aussi les tiens-je tous en égale estime. Mais pour l'instant nous sommes sur le terrain militaire. Et je demanderai à Marcel, qui ne fait pas grand état du patriotisme, si même il n'en nie absolument le mérite, ce qu'il pense du sentiment qui peut pousser une femme à accomplir des actions pour lesquelles ni physiquement ni moralement elle n'est préparée.

—Je pense que la guerre est un sport comme un autre. Cette amazone, de qui André a l'honneur de descendre approximativement, avait du goût sans doute pour arquebuser reîtres et lansquenets, comme pour courre le cerf. Elle a profité de l'occasion.

—Alors tu considères que nous autres soldats nous faisons notre métier par vocation sanguinaire?»

Selon son procédé habituel, se donnant l'apparence de désarmer l'humeur de son interlocuteur, quoique en réalité l'exaspérant, toujours imperturbable, le normalien riposta:

«Il n'est pas question d'un chef de bataillon d'infanterie breveté, mais d'une noble dame qui guerroyait en amateur. Puisque ce genre d'illustration t'intéresse, je puis te mentionner encore certaine Catherine Sforza qui, en l'absence de son époux tenant la campagne, avait revêtu le harnois pour défendre je ne sais plus quelle place. Et comme les assiégeants, s'étant emparés de ses enfants, lui faisaient sommation de capituler si elle ne voulait qu'ils fussent mis à mort, cette Bradamante répondit: «A votre guise. J'en ferai d'autres.»

—Quelle horreur!» s'écria la petite Mme Georges...

Froidement, parce qu'il était très excité, le commandant répliqua:

«Pourquoi donc? Il faut, ma chère cousine, faire la part de la dureté du temps. Cette atrocité sublime vous révolte. Mais tout se tient. Aujourd'hui, elle n'aurait plus de raison d'être, parce que le droit des gens défend qu'on vous prenne en otages Jean et Andrée. Rappelez-vous cependant ces paroles admirables du maréchal Fabert, inscrites sur le piédestal de sa statue à Metz: «Si pour défendre la place que le Roi m'a confiée il me fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tout mon bien, je n'hésiterais pas une minute à le faire.» Les Allemands, qui ont respecté le monument du grand capitaine, en peuvent, chaque fois qu'ils traversent l'Esplanade, tirer une moralité pour nous bien amère: c'est que si Bazaine avait médité ces paroles, les casques à pointe, aujourd'hui, ne seraient pas les maîtres de la cité jusqu'alors inviolée.

—Bravo! Maurice,» s'exclama Georges, tandis qu'André Rogerin approuvait du geste, la bonne Mme Bertereau levant les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de la malignité humaine et des horreurs de la guerre.

Mme Biscaras se disposait à émettre quelque aphorisme en situation. Marcel la prévint en disant à son cousin, de ce ton pince sans rire dont on ne savait jamais si on devait se formaliser:

«Tu raisonnes, mon cher, selon la saine méthode de critique historique: mesurer les actes à l'étiage moral de leur époque. Quant à moi, je trouve de la ligne au geste de la Sforza. Il surpasse en élégance celui des femmes cimbres, ne craignant pas d'occire de leurs mains époux et fils qui fuyaient la mêlée... sans parler de ce théâtral «Reviens dessus ou dessous» des mères lacédémoniennes, lequel me fait fort l'effet d'être un mot d'auteur. De ces faits toutefois la logique m'impose de déduire que la barbarie est le bouillon de culture des vertus militaires.

—Soit! je préfère la barbarie engendrant l'héroïsme, à la civilisation si elle doit faire des lâches.»

Un léger froid tomba sur ce mot dans lequel avait passé un souffle provocateur.

«Voyons, dit Mme Bertereau à son neveu, n'es-tu pas un peu excessif dans tes appréciations? Car enfin...»

Bien que l'excellente femme fût loin d'être sotte, ayant à la vérité plus de sens commun que d'esprit, rarement elle parvenait à se faire entendre. Dans cette famille où, hors quand parlait le grand homme, dès l'enfance chacun disait son mot sur tout en se coupant la parole, avec une inlassable patience elle commençait des phrases qu'avec une souriante résignation elle devait abandonner avant de les avoir finies. Cette fois, ce fut Mme Biscaras qui l'interrompit. Elle avait un propos désobligeant à placer.

«Inutile, chère amie, de discuter sur ces sujets avec des militaires dont la mentalité est tellement spéciale... Ils ne rêvent que plaies et bosses...

—Pardon, madame, rectifia Maurice Briffault: nous sommes armés pour riposter par des plaies à ceux qui seraient tentés de faire des bosses aux pays... ou des trous au drapeau. D'ailleurs, ajouta-t-il, le sabre n'est pas seul à avoir un tranchant.

—Plures occidit lingua quam gladium...»

Cette remarque d'André Rogerin était adressée au docteur Georges, entre haut et bas. Mais l'ex-institutrice avait l'ouïe fine et elle entendait quelque peu de latin. Se tournant vers Marcel, comme étant le seul en état de la comprendre:

«Ce qui m'a particulièrement intéressée dans votre étude, c'est le commentaire si ingénieux que vous donnez de cet appareil mystique dont Jeanne d'Arc a enveloppé son aventure.»

Le commandant eut un sursaut.

«Son aventure!... Avoir relevé le courage de la patrie vaincue, avoir victorieusement combattu l'envahisseur, avoir rendu au roi de Bourges le royaume de France, et avoir payé cette œuvre de sa vie, vous appelez cela, madame, une aventure?

—Je veux parler du point de départ. Il s'agissait de frapper les imaginations, afin d'attirer l'attention sur elle. Ce n'était pas une petite entreprise à machiner. Rien ne pouvait la mieux servir que cette intervention du surnaturel, si puissant alors.

—Hum! objecta Georges, cela conduisait plutôt au bûcher. Et tel, si je ne m'abuse, fut le dénouement.

—Cela a mal fini, mais avait bien commencé. Ainsi s'est-elle attaché des champions, a-t-elle été conduite du fond du pays de Bar jusqu'à la cour de Chinon, s'est-elle imposée, s'est-elle créé une atmosphère...

—Sa petite réclame, quoi!» fit ironiquement André.

Mais Maurice Briffault n'était pas en humeur de sourire.

«Ainsi, madame, si je vous comprends bien, elle aurait usé de simulation, d'imposture?... Une aventurière enfin, pour demeurer dans votre interprétation si moderne de la bataille de Patay et du siège d'Orléans?

—Adressez-vous à votre cousin. Il a fait de la question un exposé lumineux.

—Je te l'avais bien dit, glissa son mari à l'oreille d'Élisabeth... Cette pacifique personne en est venue à ses fins de faire battre les montagnes ensemble.»

Avec beaucoup de calme, le commandant riposta:

«Je n'ai pas voulu lire la Revue Verte, car, d'après ce que j'en sais, si j'en avais su davantage je n'aurais pu me trouver ici ce soir. Mais puisque vous avez jugé à propos, madame, de m'instruire plus avant, je déclare qu'attribuer de bas calculs, de méprisables intrigues, pire encore peut-être, à la glorieuse vierge objet d'une vénération universelle, sans en excepter le peuple qu'elle a vaincu et qui l'a fait périr d'une mort inique, je déclare que c'est une mauvaise action, une action lâche.»

Prononcé pour la seconde fois, et avec une application plus directe, le mot jeta dans l'air quelque malaise. Seul celui qu'il visait n'en parut pas atteint.

«Allons, Maurice, dit-il gouailleur, vas-tu imiter ce Castillan qui, entendant un mauvais plaisant risquer sur la Vierge une facétie que je ne mentionnerai point crainte d'affliger Élisabeth et ma chère belle-sœur Cécile, lui jeta son gant au visage avec ces mots: «Je crois, monsieur, que vous venez d'insulter une femme?»

—Je ne te jetterai rien du tout au visage, d'abord parce que tu es le fils de ma tante... et aussi parce que ce serait sans conséquence, le mépris des injures étant la caractéristique par excellence de ce que Mme Biscaras appellerait votre mentalité spéciale à vous autres, messieurs les intellectuels.»

Une légère flamme cependant traversa les yeux pâles de Marcel, aussitôt éteinte dans une expression dédaigneuse mitigée d'insouciance, qu'accentua un haussement d'épaules.

«Allons, allons, mes enfants, intervint doucement Mme Bertereau, laissez ces sujets irritants. Sachant que vous ne pouvez vous accorder, ne vaudrait-il pas mieux...

—Eh quoi! maman?... Nous causons.»

La moustache hérissée de Maurice Briffault, son teint échauffé, son regard qui flambait, n'étaient pas positivement dans le ton d'un paisible colloque.

A son tour, M. Biscaras entra dans le débat.

«Demeurant sur le terrain purement historique et abandonnant toute discussion quant à la personne de Jeanne d'Arc, puisque le commandant s'en tient pour désobligé, il n'est pas démontré que ce n'eût été pour la France un bonheur d'appartenir aux Anglais.»

Avant que l'indignation soulevée chez Maurice par cette hypothèse lui eût permis d'en trouver l'expression, Marcel avait répondu:

«Cela se pourrait soutenir. Qui nierait que la Gaule a tout gagné à la conquête germanique? Le nom même de la nation n'est-il pas celui de ses vainqueurs?

—Il me semble acquis, reprit le vieux jacobin, que l'évolution de la race se serait modifiée dans un sens offrant de grandes chances de lui être favorable...»

Ces considérations de psychologie ethnique furent interrompues par une grosse voix bourrue qui disait:

«Halte-là, Alcide!... tu vas trop loin...»

Depuis quelques instants sorti de son demi-sommeil, le docteur Bertereau avait entendu l'échange des dernières répliques.

«Tu vas trop loin, et de pareilles doctrines déconsidèrent les idées radicales. Je ne suis pas, moi, de ces républicains qui abandonnent à la réaction le monopole du patriotisme.

—Et moi non plus, certes. Mais à l'époque dont il s'agit, le mot de patrie n'avait pas la valeur que nous lui attribuons actuellement... si même il existait.»

Depuis un moment, Maurice Briffault étranglait de ne rien dire.

«S'il existait! protesta-t-il... Le mot, je ne sais et peu m'en chaut, mais la chose à coup sûr. La Pucelle aurait-elle donc porté les armes pour son plaisir ou bien dans quelque intérêt féodal? Et que signifieraient, je vous prie, ses paroles: «Il faut bouter l'Anglais hors de France»?

—Et elle était sujette du duc de Lorraine, objecta avec ironie Mme Biscaras, toujours attentive à faire montre de sa forte culture.

—Du Guesclin n'était-il pas vassal du duc de Bretagne? La patrie existait déjà, vous le voyez, puisque déjà Bretons et Lorrains étaient Français.»

A cette remarque d'André Rogerin, le commandant ajouta:

«Le patriotisme, monsieur Biscaras, ne date pas des volontaires de 92.

—Lesquels, fit Marcel, se battaient pour les biens nationaux.»

L'épais sourcil en broussaille grise du docteur se fronça.

«Je sais, dit-il à son fils, ton parti pris de négation et de démolition universelles, lequel me déplaît fort, tu t'en doutes, bien que je m'abstienne de t'en faire connaître mon sentiment. Au regard du point particulier qui a provoqué ce débat assez vif, puisque l'occasion s'en présente, je ne te cacherai pas, mon garçon, que je réprouve hautement la besogne d'avilissement d'une figure nationale, légendaire assurément dans beaucoup de ses traits, mais dont la légende ne porte que des fruits bienfaisants. Car, négligeant les visions et les voix du ciel que rejette notre rationalisme, il reste d'elle une œuvre héroïque, ennoblie encore par une fin cruelle, et qui, en parlant à l'imagination, est susceptible d'exalter dans les esprits simples la notion nécessaire du devoir envers la patrie.

—Parbleu! appuya Maurice, nous faisons présenter les armes à ses statues. Pense-t-on que cela n'impressionne pas le troupier?

—Les procédés empiriques sont bons en effet pour entretenir les sentiments factices...»

De nouveau s'éleva, très autoritaire, la voix rude du vieux chirurgien.

«Voilà, Marcel, des mots qui ne sont pas à dire et qu'il ne me plaît point d'entendre chez moi.»

Avec une ironique affectation de soumission, le normalien s'inclina.

«C'est bien, papa. Mais alors, l'affranchissement de la pensée, qu'en faisons-nous?

—Rien ne saurait être absolu. Est-ce à un coupeur de cheveux en quatre que j'enseignerai la science des limitations?

—Oui, oui, je sais... la liberté ne doit pas dégénérer en licence... Cela a déjà été dit.»

A ce sarcasme, la face sanguine de son père se colora d'un pourpre plus intense.

«Par Joseph Prudhomme, pourrais-tu ajouter... Ne te gêne pas. Il a souvent raison, le bonhomme. C'est par leur forme naïve et emphatique, saugrenue parfois, que pèchent les aphorismes du gros sens commun: mais le fond n'en est pas tellement mauvais.

—Ainsi M. de La Palice. Combien ce doit être fatigant de ne jamais vouloir se trouver d'accord avec lui!»

Un peu sec, le normalien répondit à André:

«C'est surtout moins facile.

—Croyez-vous? Marcher sur les mains exige sans doute certaine aptitude naturelle et quelque entraînement. Mais aussi, comme on est plus assuré de se faire remarquer qu'en allant sur ses pieds!»

Étouffant un léger bâillement qui témoignait du médiocre intérêt pris par lui dans cette joute:

«Allons, dit Marcel, je suis ici, décidément, le diable dans un bénitier.

—En parlant de ma maison, répliqua son père, bénitier est plutôt exagéré. Je confesse cependant être trop vieux jeu pour comprendre les beautés de l'internationalisme. Tous ici, avec nos divergences d'opinion, nous nous accordons là-dessus, même au fond ce vieux rouge d'Alcide...

—Excepté Mme Biscaras.»

Cette remarque malicieusement faite par Élisabeth amena un sourire goguenard sur les grosses lèvres rasées du docteur. Il n'aimait point que les femmes fussent méchantes, et il possédait le sens du ridicule.

«C'est un apostolat louable quoique chimérique, je le crains, en faveur de la paix universelle qui l'entraîne un peu plus loin sans doute qu'elle ne pense. Tu as donc, Marcel, froissé le sentiment qui nous unit tous dans cette chambre, et qui unit, je l'espère, tous les Français dans le pays. Ta pensée est libre. Mais si ton anarchisme ne va pas jusqu'à s'affranchir de toutes convenances familiales, tu m'obligeras en te souvenant que je demeure attaché à quelques grands principes primordiaux, et que, chez moi, je veux les voir respecter.

—Parfaitement, papa... Tu me permettras seulement de rappeler en l'occurrence une observation que j'ai faite sur les protestants. Vis-à-vis du catholicisme ils s'affirment dégagés des entraves dogmatiques, en raison de leur faculté d'interprétation des livres saints. Mais allez donc nier la révélation... Adieu le libre examen!...

—Tu as trop d'esprit pour moi, mon cher garçon... Je te laisse le dernier mot.»

Il le garda, car on apportait le plateau du thé et de l'orangeade, et ce fut la rupture de l'entretien. Un malaise cependant demeura. Le fils était blessé de la remontrance du père, le père irrité du persiflage du fils. Presque aussitôt le commandant prit congé. Il quittait Paris le lendemain même. Dans le tumulte des adieux, Marcel fut le seul peut-être à s'apercevoir que son cousin avait omis de lui tendre la main.

Autant qu'il était susceptible d'affection, ce cœur desséché par l'outrance de la cérébralité en portait à Élisabeth, plus assurément qu'à son frère et à ses sœurs. Un moment avant que s'opérât la retraite générale, se trouvant seule à part avec lui, sur un ton de douceur attristée, elle lui demanda:

«Pourquoi es-tu ainsi, Marcel? Cela nous fait de la peine à tous.»

C'est sans raillerie et sans dédain qu'il répondit:

«Parce que, ma chère, j'ai l'horreur du juste milieu... chacun estimant que le juste, c'est le sien. J'aurais pu être catholique irréductible, monarchiste intransigeant. Je suis anarchiste et athée. Dès qu'on a cessé de croire à tout, il n'y a plus de raison pour croire encore à quelque chose.»

N'était-ce pas étrange? Chaque fois qu'Élisabeth s'agenouillait dans une église,—c'est une habitude qu'elle n'avait point perdue,—une pensée analogue lui revenait. Sous ce joli front fin, bien plus d'idées qu'on ne l'eût cru faisaient lentement leur évolution. Idées profondes, bien que souvent imprécises, dont, malgré la tendre confiance qu'elle lui portait, elle se taisait avec son mari. Et quand il la voyait pensive, André s'étonnait, s'effrayait un peu qu'elle fût si secrète.

III

Le vœu d'Élisabeth se trouva exaucé: ce fut une fille qui lui naquit. Et cette fois enfin semblait-il que fût conjuré le maléfice, l'enfant étant venue saine et vigoureuse au delà de l'ordinaire. Dès que la petite Yvonne eut émergé de cette phase du premier âge, tellement ingrate, même aux yeux prévenus d'un père et d'une mère, on eut lieu d'espérer qu'elle serait fort jolie. Elle tint loyalement ses promesses et devint la plus charmante enfant du monde, gracieuse et fine à miracle, d'une adorable gentillesse, d'une vivacité d'esprit peu commune, d'une rare précocité d'intelligence, en contraste avec le développement si laborieux, si tardif de son frère. Car, en dépit des soins les plus éclairés, Gabriel demeurait un demi-infirme, cerveau lent dans un corps souffreteux. La tendresse des Rogerin pour leur premier-né ne souffrait en rien du partage; mais celle qu'ils portaient à leur fille était de l'idolâtrie. Ils l'auraient outrageusement gâtée si son naturel n'eût été tellement excellent que rien de mauvais ne pouvait entrer en elle.

Ce charme de l'enfance, dont nul ne se défend, vient-il du monde mystérieux d'où les âmes descendent dans la chair de femme qui leur pétrit un corps? Est-il emprunté aux êtres de pureté suprême, habitants de l'invisible? Cela semble que le tout petit enfant, obscurément pensif, demeure attaché à cet invisible par quelque fibre profonde, lien qui va se relâchant à mesure qu'il entre davantage dans l'humanité. Le langage populaire, d'instinct si sûr, traduit cette hypothèse en qualifiant les enfants de chérubins. C'est par eux que, notre raison, notre sagesse, notre connaissance des choses de la terre étant aussi vaste qu'est nulle celle des choses du ciel, c'est par eux que nous nous trouvons en contact furtif avec l'inconnaissable, dont leur blancheur nous apporte le parfum.

Mais ce charme essentiel, tous ne le possèdent pas à degré égal, loin de là. Pourquoi certains de ces petits êtres sont-ils d'essence si notoirement supérieure? Secret du laboratoire divin où se forge l'étincelle qui anime l'argile humaine. Il en est que véritablement on croirait venus à nous chargés de quelque message d'en haut. De ceux-là, et à un point exceptionnel, était la petite Yvonne. Cet on ne sait quoi d'inconsciemment profond de la première enfance persistait en elle avec l'âge. Elle était vivace, elle était gaie, mais elle était réfléchie aussi et elle était grave. Elle jouait peu. Avant de savoir ses lettres, elle aimait demeurer assise aux pieds de sa mère, sur un carreau, feuilletant un livre à images sérieuses qui emportaient son imagination en des chevauchées lointaines. Elle avait une exquise petite manière à elle de se tenir bien sage, les mains croisées dans son giron, sa jolie tête blonde un peu penchée de côté, comme pour mieux écouter des chansons qu'elle seule entendait, ses grands yeux de violette fixés sur des choses qu'elle seule voyait, et auxquelles souriaient ses lèvres roses, choses de cet au-delà d'où nous venons et où nous retournerons. Sa curiosité très éveillée, et s'exerçant de préférence sur des abstractions bien supérieures à la portée de son intelligence, si avancée fût-elle, s'épanchait en questions infiniment subtiles, mettant dans un grand embarras ceux qui avaient charge d'y répondre. Particularité plus rare, une fleur mystique déjà s'épanouissait au fond de cette petite âme. Déjà ou encore? Intuition ou souvenir? La première fois que sa mère l'avait emmenée à la messe, ce n'est point, comme d'autres, un intérêt puéril qu'elle avait pris aux chants, aux lumières, aux ornements, bientôt lassé par l'obligation de rester silencieuse et tranquille. Ce n'était même pas ce vague respect un peu craintif inspiré à l'enfance par la solennité de l'appareil sacré sous les hautes voûtes sombres et sonores. Spontanément attentive et recueillie, il semblait que cette enfant de quatre ans eût pénétré le sens des saints mystères. Si loin encore de l'âge où on aurait commencé à l'instruire de la religion, elle en avait la prescience. C'était un petit être singulier et charmant.

Trop singulier au gré du physiologiste qu'était son grand-oncle, manière d'aïeul pour elle. A ces propos, à ces reparties, dont s'émerveillait toute la famille, le docteur Bertereau, soucieux, hochait sa grosse tête bourrue.

«Ne pousse pas cette petite, disait-il à sa nièce... Retarde-la au contraire. Pour une fille, rien ne presse. Empêche de travailler ce cerveau trop actif.

—Mais, mon oncle, protestait Élisabeth, elle n'est pas surmenée, je vous assure. Avant cinq ans, apprendre à lire a été pour elle un jeu.

—Eh bien! ne lui donne pas de livres, ou à peine.

—Un peu d'histoire sainte pour l'amuser, quelques fables, voilà toutes ses leçons. Nous ne lui enseignons rien et c'est vrai qu'elle sait déjà une foule de petites choses. Elle les trouve dans sa tête.

—Précisément, c'est ce que je n'aime pas. Elle est intuitive à l'excès, elle a l'imagination anormalement ardente. Rien de morbide en elle, non... seulement disproportion entre l'âge et la mentalité. Toute robuste qu'elle soit, le contenant déborde le contenu. Il faut prendre garde à une rupture d'équilibre... Je lui voudrais des poupées... mieux encore, des petits amis avec qui jouer et se gourmer... les quatre coins, les barres, la cachette. Et puis, le plus possible, la vie à la campagne, dans l'herbe, dans le sable, au milieu des bêtes, mollets égratignés, des bleus...»

Sans doute. Mais comment contraindre une enfant à des jeux qui ne lui donnent aucune joie? Comment lui imposer des sociétés de son âge, où elle se déplaît et où elle ne plaît point? Aux petits compagnons avec qui on essayait de la mettre en familiarité, elle n'avait rien à dire; pas davantage ne savaient-ils lui parler. Il en était de tout indiqués: les enfants de Georges Bertereau, car les deux ménages qu'unissait une double alliance se trouvaient en intimité étroite. Mais Andrée était une petite fille volontaire, étourdie, taquine, ne pouvant guère s'accorder avec Yvonne. Beau petit gars vif et dru, dont le maillot marin découvrait le cou de taureau de son grand-père, Jean avait voué à sa jolie cousine une de ces passionnettes enfantines qui présentent en raccourci, avec le charme de la sincérité et de la naïveté, tous les caractères de la passion. Il était son esclave, sa chose, en adoration devant elle comme le pèlerin devant la Madone. On riait de ce jeu au petit mari et à la petite femme—tiens, pourquoi pas? Mais Jean se tenait pour très offensé de n'être point pris au sérieux, à dater du jour surtout où il dépouilla les culottes courtes pour revêtir l'uniforme de l'école Albert-le-Grand... Oui, ce petit-fils du grand chirurgien athée fut confié à des religieux, de quoi le vieux docteur prit son parti au nom de la tolérance, laissant bouillonner d'indignation le jacobin Alcide Biscaras.

Mais l'objet de cette flamme y demeurait insensible. De quatre ans son aîné, son cousin était pour elle quantité négligeable. Douce et gentille avec lui comme avec tous, petits et grands, elle trouvait tout autant d'attrait à la compagnie de son loulou blanc, nommé Pom, à cause qu'il était de race poméranienne—une idée de Jean précisément, très fort en géographie et qui avait déjà décidé vouloir être explorateur. Un jour qu'en manière de plaisanterie son père lui reprochait tant d'indifférence:

«Mais, papa, répondit-elle, je l'aime bien, Jean... seulement, il ne comprend pas les choses.

—Quelles choses, ma chérie?»

Les grands yeux pensifs s'ouvrirent plus grands encore, comme pour regarder dans ce lointain qui l'attirait.

«Les choses qu'on sait quand on est grand.

—Et toi qui es toute petite, tu les comprends donc?»

Un instant elle réfléchit avant de dire:

«Je ne les comprends pas très bien, mais je les vois.»

Fidèle à la consigne de ne point encourager ces propensions vers les sujets abstraits, il laissa tomber le propos. Mais un instant plus tard Yvonne reprit:

«Dites, papa, quelqu'un qui saurait tout, tout... tout ce qu'il y a à savoir... toutes les sciences...

—Celui-là n'est pas né, mon trésor.

—Mais enfin, s'il y avait quelqu'un comme cela... ce n'est pas les sciences, n'est-ce pas, qu'il saurait, c'est la science?

—Voyez la petite philosophe!... Tu as tout à fait raison, ma chérie... Mais va donc jouer avec Pom... L'entends-tu qui gratte à la porte?»

Aux remarques de ce genre, la satisfaction de l'orgueil paternel se mitigeait d'un souci analogue à celui du grand-oncle. La campagne? Oui, certainement, ce serait bon de donner à ce cerveau suralimenté les dérivatifs de la vie animale. Mais, en sus des deux mois de vacances du Palais, sur lesquels la mère prenait une avance de quelques semaines et qu'elle prolongeait d'autant, pouvait-on séparer les enfants de leur père, la femme de son mari? On faisait de son mieux cependant pour se conformer à ces avis si autorisés. On s'efforçait de ramener à la puérilité ce sérieux précoce, d'entraver l'essor de cette spiritualité anormale. Ainsi le système d'éducation adopté pour Yvonne se trouvait-il être exactement le rebours de celui qui convenait à son frère dont, tout en ménageant la faiblesse physique, il fallait stimuler l'intelligence paresseuse. Dans l'accomplissement de cette double tâche, la tendresse de la mère, passionnée pour la fille, attendrie pour le garçon, lui était un guide plus sûr que toute la pédagogie du monde. Et André, qui n'avait pas le loisir de s'occuper de ses enfants, se louait de posséder à son foyer les plus solides, les plus hautes vertus domestiques, alliées à tant de grâce et de douceur. Il était très heureux.

Assez singulièrement cependant les préoccupations du docteur Bertereau, au sujet de cette enfant, semblaient trouver un écho chez l'enfant elle-même. Non seulement l'idée de la mort, aussi étrangère à cet âge qu'elle l'est aux animaux, lui représentait bien celle de la disparition, mais encore Yvonne possédait une conception de l'au-delà, guère moins définie que la nôtre, laquelle l'est si peu. A peine sa petite raison formée, les vêtements de deuil, les convois funèbres avaient eu un sens à ses yeux. Sa première question ayant reçu l'habituelle réponse que les morts vont au ciel,—on n'avait pas jugé devoir lui parler de l'enfer,—assez longtemps elle était demeurée silencieuse. Puis alors que, croyait-on, elle n'y pensait plus:

«Oh! dit-elle, comme ce doit être beau, le ciel... On doit y être bien.

—Sans doute, mignonne, avait-on répondu. Mais tout de même, personne n'est pressé d'y aller voir.

—Pourquoi, ma tante?...»

Oh! ces éternels pourquoi de l'enfance!...

«Pourquoi, puisqu'on y est bien?

—Mais comment sais-tu cela?

—Parce qu'on est auprès du bon Dieu.»

Quand elle se fut éloignée:

«Personne ne lui a jamais rien dit de tel, remarqua Élisabeth. Elle l'a trouvé d'elle-même.

—C'est très bien, fit son père. Toutefois à six ans, mieux vaut regarder la vie. Cela lui est mauvais de parler de ces choses-là.»

Mais l'enfant souvent en reparlait. Une jeune fille de l'entourage des Rogerin vint à mourir. Comme devant Yvonne on s'apitoyait sur la douleur des parents, la jolie petite voix claire et fraîche, semblant une goutte de rosée dans du cristal, vint à dire son mot:

«Il ne faut pas qu'ils pleurent... Ils la reverront dans le ciel, et ils seront ensemble, toujours, toujours.»

La notion de la vie future et la notion de l'éternité... C'était étrange vraiment. Plus on écartait ces sujets d'elle, plus elle y revenait.

«Sais-tu bien, Frédéric, que cela me fait peur, déclara Mme Bertereau à son mari quand on lui eut rapporté ce trait. On dirait, chez cette petite, comme un avertissement.»

Le docteur haussa les épaules. Les faits d'ordre psychique le trouvaient incrédule. Tout récemment encore, n'avait-il point, à l'Académie de médecine, soutenu une polémique vigoureuse contre un illustre confrère qui s'adonnait à l'étude des phénomènes télépathiques? Et comme, sans qu'en fût ébranlée sa sécurité scientifique, il n'avait pas laissé d'être déconcerté par quelques coups droits de ce brillant jouteur, le souvenir des horions reçus lui inspirait quelque dépit.

«Voilà que toi aussi, tu as la tête tournée par les extravagances de ce pauvre Charlys... Cet animal a une telle virtuosité qu'il fait gober sa marchandise comme muscade par des esprits sérieux. C'est vraiment pitié de voir un homme de si grande valeur se galvauder de la sorte.»

En matière scientifique, le docteur Bertereau était l'intolérance même.

Peu de jours plus tard, rentrant de son hôpital, il trouva un billet de son fils Georges. Celui-ci l'avisait que, mandé la surveille pour la petite Yvonne, et ce matin ayant trouvé l'état de l'enfant plus caractérisé, il voudrait bien avoir son avis, le cas lui paraissant alarmant. Aussitôt après le déjeuner, les deux Bertereau se trouvèrent réunis boulevard Saint-Germain. Défaite un peu de cette nuit sur pied, pendant l'examen attentif et prolongé de la malade, Élisabeth conserva quelque calme, son angoisse révélée seulement par le regard apeuré qui s'attachait implorant sur les deux hommes, comme s'il dépendait d'eux d'aller contre les desseins de Dieu. Quand ce fut fini:

«Oh! mon oncle, demanda-t-elle en lui prenant les mains, c'est très grave, n'est-ce pas?

—Grave?... Non, pas positivement... Mais c'est assez sérieux. Ne te frappe pas ainsi, mon enfant... Ces petits êtres sont pris avec une violence extrême, d'autant plus, justement, qu'ils sont plus forts... Mais la réaction se produit de même. Tout ce qu'a prescrit Georges est bien. Ce soir, je reviendrai pour me rendre compte. Allons, fillette, allons, un peu de fermeté... Tu as l'habitude des malades, que diable! avec Gabriel... lequel, par parenthèse, je trouve en très bonne voie. Et cette petite n'a jamais eu un bobo... Tôt ou tard, cela se paye d'un seul coup. A ce soir... Viens-tu, Georges? Je te mettrai là où tu as affaire. Non, non, André, ne me reconduisez pas. Restez auprès de votre femme et dites-lui de ne pas se laisser abattre. On intimide le mal en n'y croyant point.»

Mais sur l'escalier ils s'arrêtèrent, comme pour se soulager du poids qui les oppressait. Très ému, le jeune docteur articula ce mot seulement:

«Méningite?»

D'un signe de tête, le père acquiesça. Et sa grosse voix s'enrouant subitement, la faisant basse, comme s'il eût craint qu'on l'entendît:

«Elle est perdue, dit-il.

—Oh! les pauvres gens!...»

Le soir, l'état avait empiré, et le nom fatal dut être prononcé, le nom de cet horrible mal qui guette les enfants trop précoces. André ayant entraîné Georges dans son cabinet, sous prétexte d'y écrire une ordonnance, la porte soigneusement refermée, avec cet effort pitoyable de l'homme pour se montrer supérieur à la faiblesse, il lui demanda:

«La vérité?... Je veux la savoir.

—Mon pauvre ami, mon frère, ayez du courage... Il vous en faudra pour deux, songez-y.»

Les traits d'André se décomposèrent; un cri rauque sortit de sa poitrine. Vivement son beau-frère lui mit une main sur la bouche.

«Prenez garde... Élisabeth pourrait vous entendre. Tant qu'il reste une lueur d'espoir, nous devons la lui laisser.»

Écroulé sur un fauteuil, dans ses bras croisés en travers d'une table, il avait enfoui sa tête, secouée par les sanglots.

Lorsqu'ils rentrèrent dans la chambre, André prenant soin de tenir son visage hors du rayon de la lampe, le vieux docteur tapotait l'oreiller où gisait enflammée, baignée de sueur, la jolie petite tête blonde, au milieu des cheveux épars, tout humides de l'eau qui avait filtré des vessies de glace.

«Allons, mignonne, disait-il, il faut bien vite guérir, pour que ton papa et ta maman n'aient plus de chagrin. Qu'est-ce que cette vilaine méchante qui s'avise de faire des peurs à ceux qui l'aiment et de déranger le pauvre vieil oncle? Fi! que c'est laid...»

Mais ces propos puérils glissaient sans le frapper sur un esprit envolé déjà au pays de lumière. Plus loin que jamais regardaient, infiniment agrandis, les grands yeux de violette. Comme à regret, ils se tournèrent cependant vers la grosse tête grise penchée sur elle et qu'elle aimait. Elle lui sourit. Puis, ainsi que pour lui reprocher de l'avoir réveillée de son rêve:

«C'est beau là-bas, fit-elle... C'est si beau!...»

Agenouillée au pied du lit, la mère tressaillit à cette voix, qui semblait venir de là-bas, en effet. Se jetant, éperdue, sur le petit corps brûlant:

«Que dis-tu donc, mon amour chéri?... Il ne faut pas parler comme cela...

—Un peu de délire... Donnez-lui de la potion.»

Mais il savait bien que l'enfant ne délirait pas. Quand il s'éloigna pour partir, Élisabeth le suivit, s'attachant à ses vêtements, les doigts si convulsifs qu'à travers l'épaisseur du drap il en sentit les ongles.

«Oh! mon oncle, mon oncle, n'est-ce pas que vous la sauverez?»

Avec le sang-froid du vieux praticien qui a assisté à tant d'agonies, vu couler tant de larmes:

«Parbleu! répliqua-t-il, nous sommes ici pour cela. Demain matin j'amènerai Bernal, le spécialiste, qui pourra nous donner un bon avis. Il a opéré de véritables miracles sur les enfants. Et le tempérament de celle-ci offre de telles ressources...»

Hélas! la pratique du docteur Bernal fut aussi impuissante que la science de son illustre confrère, que le dévouement du jeune docteur Georges, qui soignait sa petite nièce comme il eût soigné sa propre fille. Pas davantage ne put la vigilance passionnée de la mère, ne quittant une minute cette chambre où c'était comme sa propre chair qui agonisait. L'enfant souffrait avec une patience hors nature. Docilement elle se prêtait à tous les soins. Mais il semblait que ce fût pour complaire à ceux qui les lui donnaient, car elle avait une étrange connaissance de son état. Et répétant ce propos qui avait tant frappé au sujet d'une jeune morte:

«Papa, maman chéris, disait-elle, il ne faut pas pleurer... C'est si beau là-bas, vous verrez... Vous y viendrez aussi, avec Gabriel... et on sera tous très heureux.»

Puis, son attention attirée par un jappement plaintif du loulou blanc qui, inquiet et attentif, constamment se tenait assis auprès du lit, comme elle n'avait pas sept ans, après tout, elle ajouta:

«Et Pom aussi voudra, parce que c'est un bon chien.»

Le délire cependant finissant par l'égarer, elle en vint à proférer des paroles sans suite, mais dans lesquelles toujours surnageait cette idée fixe:

«C'est beau, ce que je vois... Oh! comme c'est beau...»

C'était atrocement déchirant.

Enfin se fit l'apaisement suprême, et doucement, sans secousse, dans un sourire, la blanche petite âme en sa fleur remonta au pays merveilleux d'où, à regret, elle était descendue.

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