DEUXIÈME PARTIE
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I
Cinq ans plus tard, sur l'impassible registre de l'état civil de la mairie du huitième arrondissement, en marge de l'acte de mariage de M. et Mme Edmond Lambertier était inscrit leur divorce.
Ce naufrage du bonheur qu'il s'était réjoui de donner à sa nièce fut pour l'optimisme du docteur Bertereau une cruelle déconvenue. C'est qu'il avait ignoré—ne l'ayant pas assez cherché peut-être—le véritable mobile de la recherche dont il s'émerveillait. Loin que le jeune viveur eût cédé à un entraînement auquel n'était pas accessible sa nature positive et passablement grossière, c'est d'un esprit très réfléchi au contraire que, sans mettre de visage sur cette détermination, il avait résolu de prendre femme. Menacé par sa mère d'un conseil judiciaire que justifiaient amplement ses extravagances, souhaitant d'autre part complaire à un oncle de qui il attendait une grosse succession—le tiers des parts du charbonnage—et qui voulait des petits-neveux, en enrayant temporairement sa vie de désordres il pacifiait les siens, et à chaque jour sa peine. N'ayant point à se préoccuper de la dot, il tenait seulement à la beauté. Plus encore que pour son agrément, c'était par vanité, par habitude de se payer ce qui se fait de mieux en tous genres. Donc, il s'était mis à regarder les jeunes filles, variété féminine jusqu'alors totalement dédaignée par lui. Le destin aussitôt avait mis celle-ci sur sa route. Élisabeth était assez jolie pour lui plaire. Mais davantage est-ce le charme de la pureté, en elle si profond et si vif, qui avait fixé son choix, non moins rapide que ses fantaisies libertines. Impulsif, en effet, volontaire extrêmement, chez lui il n'y avait guère de place entre un désir et sa satisfaction.
Jusqu'à quel point Mme Lambertier avait-elle démêlé les mobiles secrets de son fils? Cette grande femme sèche, belle encore sous ses bandeaux d'un noir excessif, était un de ces esprits froids et ténébreux dont nul ne saurait discerner où la sincérité finit et où commence le calcul. Qu'elle s'aveuglât sciemment sur la réalité de cette conversion tellement subite, ou que, de bonne foi, elle escomptât l'amendement par l'amour, cela, au surplus, lui était de peu. La veuve du grand charbonnier tenait l'argent pour baume à toutes plaies. N'ayant point eu à se louer de son époux, grand coureur de filles, l'opulence qu'elle en recevait lui avait été une large compensation. Pareillement, à son sens, en irait-il pour sa bru, le cas échéant. Si donc elle soupçonnait une équivoque, elle ne s'était point fait scrupule de la couvrir. Elle estimait que cela tournerait au mieux pour le bien de tous.
Prise dans le filet d'or ainsi tissé de toutes parts autour d'elle, Élisabeth n'avait pas tardé à reconnaître combien l'instinct de la sensibilité avertit mieux l'ignorance que cette sagesse vulgaire qui prétend gouverner la vie selon des données exclusivement positives. Ce fut une lune de miel brève et sans joie. D'un côté, échauffement brutal, que le mari ne prenait pas la peine d'envelopper de ces soins délicats auxquels tant bien que mal s'était efforcé le fiancé. Chez elle, étonnement confinant au malaise de trouver cette entrée dans la vie conjugale si peu semblable à ce qu'en dit aux jeunes filles leur imagination, à ce que leur en ont laissé deviner les nouvelles mariées de leur entourage, et dont les plus chastes ressentent une curiosité. Dénués de cette ardeur tendre dont, vidée même la coupe de l'amour, demeure le parfum, qui jamais entièrement ne s'évapore, au lieu que dans les débuts du mariage la féminité s'épanouisse, ils provoquent le repliement sur soi-même d'une pureté froissée. Et de ce déboire qui glace et paralyse l'éclosion de l'épouse, jamais une union ne revient.
Puis bientôt, l'assouvissement venu de plaisirs pour lui fort pâles dès qu'en fut évanoui l'attrait de la nouveauté, Edmond Lambertier ne s'occupa plus guère de sa femme. En outre du luxe dont elle jouissait par le jeu naturel des choses, il se montrait avec elle très libéral et en parfaite sincérité, pensant ainsi être quitte de toutes obligations. Si médiocre observateur qu'il fût, et d'ailleurs ne se mettant point en peine de personne hors lui-même, il finit bien par s'apercevoir qu'elle eût souhaité plus ou mieux. Cela lui parut infiniment déraisonnable. S'imaginait-elle donc que, toute la vie, il allait filer le parfait amour à ses pieds? C'est en ces termes qu'un jour il avait répondu à une bien légère plainte. C'était la première, ce fut la dernière. La douce Élisabeth avait sa fierté. Et aussi était-elle assez intelligente pour voir qu'ils ne parlaient pas la même langue. Dès lors l'abîme se trouvait ouvert entre eux.
Ce n'était pas la seule pierre d'achoppement du ménage.
Pendant le peu de temps qu'Edmond Lambertier avait vécu dans quelque intimité avec sa femme, il avait voulu l'initier aux perversités dont, à l'égal de bien des hommes plus raffinés que lui, il s'imaginait que la connaissance est pour toutes jeunes filles la plus belle conquête du mariage. Il pensait lui être agréable, et il trouvait son amusement aussi à corrompre cette jolie petite âme, à en ternir au moins le cristal, à bronzer ce front pur qui, chez la femme, conservait les rougeurs de la vierge. Jeu grossier et d'une naïve imprudence, qu'un mari souvent voit tourner à son détriment. Ici rien de pareil n'était à redouter. Non seulement l'honnêteté d'Élisabeth se trouvait à l'épreuve du péril, mais encore son indélébile pureté demeurait réfractaire à ces influences pernicieuses. Elle avait de l'éloignement pour les spectacles risqués, pour les lectures malsaines; la promiscuité dans certains lieux publics avec la mauvaise compagnie l'effarouchait; les propos cyniques, les histoires scabreuses lui causaient du malaise et du déplaisir. Sa résistance passive, plutôt que voulue, à s'assimiler la dépravation ambiante, fut taxée par lui de bégueulerie, voire de sottise, et cela le rebuta.
Pas davantage la nature sérieuse et recueillie d'Élisabeth n'était-elle propre à l'existence agitée, vide, bruyante comme un grelot, des jeunes femmes de son entourage, ayant pour unique objet l'étalage des vanités les plus basses, la poursuite des plus vulgaires plaisirs. Afin de plaire à son mari, elle s'était efforcée d'en suivre le train. Mais vainement avait-elle fait le sacrifice de ses répugnances: elle s'y essoufflait sans réussir qu'à l'impatienter par son inaptitude à vivre ce qu'il appelait la grande vie. Décidément, elle n'était bonne qu'à demeurer au logis, et il en reprit plus promptement et plus complètement sa liberté de jouisseur, sans aucun frein de travail ni de devoirs.
Un événement, d'ailleurs, était survenu qui, en fournissant à Edmond Lambertier un prétexte pour négliger sa femme, apportait à Élisabeth beaucoup de bonheur. Outre que cette grossesse l'autorisait à se retirer du tourbillon mondain où elle se noyait, le sentiment maternel qu'en germe elle possédait, très vif, éveillé à présent dans ses entrailles, mettait en elle une détente infiniment douce. Ces quelques mois furent les seuls heureux que connut Mme Edmond Lambertier. Ils prirent fin par suite de l'entêtement de son mari à la faire monter sur un drag attelé de quatre chevaux dressés insuffisamment. Naturellement peu hardie, rendue nerveuse par son état, Élisabeth avait grand'peur et ne sut pas le cacher. Son peu de goût pour les sports avait maintes fois irrité ce gaillard taillé en force, de qui c'était l'absorbante passion, et il n'avait pas la politesse de se taire du dédain ressenti pour la pusillanimité physique de la frêle et douce créature. Pas méchant ni même absolument despote, il était sujet à de ces caprices impérieux en raison même de leur frivolité, contre lesquels, tant par faiblesse de caractère que parce qu'elle y voyait son devoir, Élisabeth ne savait pas se défendre. Ainsi en arriva-t-il ce jour-là. Tant habile que «le petit charbonnier» fût à conduire, l'accident ne put être évité, sans conséquence grave pour personne, sinon pour le petit être obscur tué avant d'avoir vécu. Des souffrances de sa femme, comme de l'anéantissement de son héritier, Lambertier ne fut pas sans ressentir quelque émotion, qui prit la forme de la contrariété. Si peu qu'en cette occasion il dût s'occuper d'elle, cela lui était un dérangement. Ne s'en trouva-t-il pas empêché d'assister au Critérium d'Ostende, où sa pouliche Belle Lurette était grande favorite et qui ne fut même pas placée?... Les malheurs toujours vont par deux. Et la mauvaise humeur combinée du père, du mari, du sportsman s'épancha dans ce reproche qui fut sa façon d'excuse:
«La chute n'était rien, mais quand on ne sait pas se recevoir...»
Élisabeth aurait pu arguer à sa décharge n'avoir point été instruite en cet art indispensable aux gens de cheval et dont au surplus il n'est guère demandé de faire montre à une femme dans sa position. Mais elle n'était pas combative. Et, toute au regret amer de l'espoir caressé si chèrement, de peu lui était cette sécheresse du mari pour qui déjà elle ne nourrissait plus d'autre sentiment que la gratitude de l'avoir rendue mère. Qu'importait donc, puisque ce lien se trouvait brisé désormais? Car longtemps la jeune femme se ressentit de son accident, tenue à des ménagements qui davantage encore la confinèrent dans sa solitude dorée. Edmond Lambertier complètement retourné à ses habitudes de garçon, ce fut la fin du peu qui restait entre eux de vie commune.
Quelque temps encore pourtant crut-il devoir conserver certaines apparences permettant à Élisabeth de pouvoir ignorer la réalité de l'outrage. Dans les romans, c'est tout d'un coup, par quelque révélation brutale, que se découvre la trahison, et avec même éclat dramatique que l'épouse offensée s'arrête aux résolutions violentes. La vie, souvent, va de toute autre manière. C'est peu à peu qu'Élisabeth avait pris conscience de la situation.
Elle en avait souffert dans sa sensibilité, mais ne pouvait souffrir dans l'amour que son mari n'avait pas su faire naître. Meurtrissure plutôt que blessure, endolorissement d'une âme délicate, effeuillement d'une illusion douce, flétrissement d'une fleur froissée par des doigts méchants au moment d'éclore. Mais ce cœur était sans colère et sans haine. Certaine passivité aussi de sa nature la rendait un peu fataliste. Encore qu'elle ne fût point curieuse des vilenies de la vie, dans le milieu relâché où l'avait jeté son destin, ses yeux s'étaient ouverts à des réalités instructives. Ayant connaissance de tant de ménages dérangés, qui souvent même en faisaient fanfaronnade comme d'une élégance, Élisabeth pensait devoir supporter patiemment une épreuve plus commune sans doute que son ignorance ne l'avait imaginé. Sa belle-mère s'employait à l'entretenir dans cette illusion. Mme Lambertier escomptait quelque rapprochement fugitif, certaine que, le cas échéant, la mère enseignerait le pardon à l'épouse. Et ainsi se trouverait définitivement écartée l'éventualité d'un divorce, qui exposerait de nouveau au péril de quelque union sans honorabilité ce fils dont, depuis l'âge d'homme, avaient été son constant effroi les foucades, les bravades, le penchant pour les basses compagnies. Et puis, autant que sa froideur était susceptible d'affection, elle en portait à la douce et droite créature des chagrins de qui elle se sentait bien un peu comptable. Elle la lui témoignait par d'excellents procédés, et de la confiance ainsi conquise elle usait pour agir sur l'esprit de sa belle-fille dans un sens concordant avec les sentiments chrétiens qui inclinaient Élisabeth à la résignation.
Retirée et discrète comme elle était, avec tous autres la jeune femme se taisait de ses chagrins intimes. Ils étaient soupçonnés: ce sont choses sur lesquelles ne saurait guère être mise en défaut la perspicacité du monde. Lorsqu'il avait loisir d'y songer, le docteur Bertereau parfois fronçait ses gros sourcils. En outre de l'affection qu'il portait à sa nièce, il se sentait atteint dans son infaillibilité, et cela l'irritait.
Ce n'était pas l'unique souci qui lui échût en matière familiale, son plus jeune gendre étant loin de lui donner satisfaction. Dans sa naïveté de femme très éprise en même temps que passablement bornée, Jeanne Vuillaume avait été la dernière à incriminer les rencontres au cercle, les dîners avec des hommes politiques, et, de Beauvais, les si fréquents appels du ministre, donnant à croire que le paisible département de l'Oise était le plus malaisément administrable de France. On s'en préoccupait fort avenue de Messine. Certain dimanche soir, le docteur et Mme Bertereau, ainsi que les autres convives du dîner intime, écoutant une sonate de Mozart, exécutée par un élève du grand chirurgien, presque aussi habile à manier l'archet que le scalpel, et que, de fort triste mine, Mme Vuillaume accompagnait au piano, dans le second salon, où se tenait un petit groupe, Hélène Percheron commentait le cas de sa sœur fort crûment, à son habitude. Elle en vint à se récrier:
«Cette pauvre Jeanne est vraiment trop sotte... Elle se met des écailles sur les yeux, plutôt que de les ouvrir...
—Dans l'intérêt de sa paix, peut-être est-ce le parti le plus sage, remarqua Mme Edmond Lambertier.
—Pourquoi? Avec des griefs plein les mains, si seulement elle voulait se donner la peine de se baisser pour les ramasser, elle serait certaine de garder sa petite fille.
—Ah! fit Élisabeth, c'est au divorce que tu penses?
—Sans doute. Quel intérêt a-t-elle à demeurer avec son mari? Papa le tient du directeur du personnel à l'intérieur: la carrière de Gaston est très compromise, sinon perdue. Déjà il n'était guère sérieux ni travailleur. Avec cette vie de bâton de chaise, il ne fait plus rien. Continuellement il s'absente de son poste. Au prochain mouvement, au lieu de décrocher sa seconde classe, il sera expédié en disgrâce dans un petit département du Midi. Et, comme on est sur l'œil à cause des criailleries des journaux de l'opposition pour ces scandales récents parmi des fonctionnaires de province, s'il lui arrive la moindre histoire, dégommé... D'autant plus qu'on lui a découvert des attaches cléricales... Parfaitement: une tante religieuse et son père très lié avec je ne sais plus quel évêque de leur pays. Alors, qu'est-ce que fera Jeanne de ce garçon qui n'a sou ni maille et n'est bon à rien, sinon à plastronner dans un uniforme brodé d'argent et à haranguer les pompiers?... Mais elle en est tellement entichée de son bellâtre, ajouta Hélène après avoir repris du souffle, qu'elle serait capable de se cramponner à lui.»
De nouveau la voix d'Élisabeth se fit entendre, grave et douce, après la crécelle de sa cousine:
«Peut-on faire à une femme le reproche de demeurer fidèle au devoir?»
Sans intention de méchanceté, Mme Percheron possédait l'art du propos désobligeant et brutal.
«Oh! toi, répliqua-t-elle, pour rester avec Edmond tu as une autre raison, qui est meilleure.»
Bien qu'un peu de rouge lui fût monté aux joues, c'est avec beaucoup de dignité qu'Élisabeth releva l'insinuation:
«Est-ce que je me plains de mon mari?
—Non. Mais tout de même on se doute bien que vous n'êtes pas positivement le modèle des ménages. On n'a pas ses yeux dans sa poche.»
Le jeune docteur Georges préférait infiniment sa gentille cousine à la grande haquenée mal gracieuse qu'était sa sœur aînée. Vivement il repartit:
«Tu ferais mieux de te servir des tiens pour regarder ce qui se passe chez toi.»
Hélène eut un de ces éclats de rire rude et bruyant qui semblait hennissement de cavale.
«Gustave! s'exclama-t-elle... Ah! bien, tu en as de bonnes... S'il t'entendait il serait flatté... Mais tu peux être tranquille, il a autre chose à faire qu'à courir, et il n'y pense guère.»
Ce n'est pas non plus à quoi son frère pensait. Cependant il ne s'en expliqua point. Qu'elle aussi s'aveuglât sur ce qui la touchait le plus au monde, la prospérité des Établissements Percheron frères dont, dans les cercles industriels, on savait la solidité très compromise, il ne lui incombait pas de l'éclairer. Hélène aurait pu établir une corrélation entre cette parole et quelques représentations, d'ailleurs demeurées sans effet, que peu auparavant son mari lui avait adressées, en vue de réduire un train devenu trop lourd. Mais accoutumée à n'écouter qu'elle-même, son épaisse insouciance ne s'y arrêta point.
«Ne crois-tu pas, reprit Élisabeth, s'animant plus qu'à l'ordinaire, qu'en refusant de se prévaloir, pour rompre son mariage, des torts de son mari, une femme peut obéir à d'autres mobiles qu'à ceux de l'intérêt?»
Mme Biscaras était présente à l'entretien. De son ton aigu et péremptoire d'institutrice émérite, accentué de l'ironie que son libre esprit appliquait à toutes questions relevant de la conscience religieuse:
«Ah! oui, dit-elle, les principes!...
—Le trouvez-vous mauvais, madame, vous qui êtes inflexible sur les vôtres?
—Les miens, ma chère enfant...»
Sur les lèvres minces et sèches de Mme Biscaras, les vocables affectueux prenaient une expression condescendante et légèrement dédaigneuse.
«Les miens sont fondés sur la raison. Qu'est-ce qui fait le caractère respectable du mariage? C'est la fidélité réciproque aux engagements librement consentis. Le jour où l'une des deux parties y a failli de façon flagrante, l'autre se trouve déliée des siens.
—Pardon, madame, objecta Georges, ceci ne serait-il pas plutôt le principe de l'amour?»
Insoucieux de ce que la forme de sa remarque avait de peu courtois à l'égard de Mme Biscaras, Marcel dit à son frère:
«Autre absurdité, mon cher. L'amour n'a pas plus souci de principes que du maire et du curé.
—Sa raison d'être, si tu préfères. Sans prendre le conjungo tellement au tragique qu'Élisabeth, j'estime quand même qu'il comporte un élément supérieur aux fluctuations sentimentales.
—Seriez-vous antagoniste au divorce? demanda avec quelque aigreur l'épouse du fonctionnaire jacobin.
—Je crois qu'il n'en faut pas abuser.
—Il est un moyen bien simple de l'abolir: supprimons le mariage.
—Allons, Marcel, toujours vos paradoxes!
—Très sérieusement, madame, quand je considère les arrangements sociaux, je n'en vois pas un qui mérite d'être conservé. Je suis, moi, un esprit vraiment libre.
—Être libéral ne signifie point qu'on veuille détruire la société de fond en comble.»
Actuellement professeur d'histoire dans un lycée de Paris, où le caractère de son enseignement commençait à effaroucher les pères de famille et à être commenté par la presse, Marcel sacrifiait encore, non sans ennui, à la tradition bourgeoise de ce dîner dominical. De quoi il se vengeait en ne perdant pas une occasion d'ergoter avec les Biscaras. Du haut de son impertinence tranquille, il riposta:
«Je sais: vous prétendez limiter la destruction au point où cela vous appert expédient. Souvenez-vous, chère madame, de ce qu'approximativement a dit le poète:
Le principe est une île escarpée et sans bords: On n'y peut plus rentrer quand on en est dehors.
Ce tournoi de paroles fit bâiller Hélène. Les idées générales n'étaient pas son fait. Georges riait, marquant les coups.
Grave et douce, Élisabeth ramena les discuteurs au point de départ.
«Ce sont, dit-elle, considérations qui m'échappent. Vous envisagez le mariage comme un simple contrat. Pour nous, vous le savez, il est revêtu de la majesté sacramentelle.
—Majesté au nom de laquelle l'épouse trahie doit sacrifier sa dignité en subissant l'outrage...»
Ah! c'est qu'elle ne plaisantait pas, Mme Biscaras, sur la fidélité de son Alcide...
«Les catholiques, madame, font du sacrifice une vertu.»
Cette simple repartie d'Élisabeth ne fut pas relevée par la raisonneuse personne, la fin de la sonate venant couper court au débat.
L'événement cependant tourna au triomphe de Mme Biscaras. Tandis que Jeanne Vuillaume s'accrochait désespérément à son épave conjugale, dans le ménage Lambertier, à force d'être tendue, la corde cassa. Le libertinage d'Edmond avait fini par se fixer en une liaison avec certaine comédienne d'un théâtre de genre, dont les talents s'exerçaient plus brillamment à la ville qu'à la scène. Grisée par sa conquête, elle ne visait à rien moins qu'à se faire épouser. Grave chance à courir, celui qu'on continuait à appeler bien improprement aujourd'hui de ce surnom juvénile «le petit charbonnier», ayant dépassé, et n'ayant pas atteint les âges où l'homme est une proie facile. Mais dût-elle échouer dans son honnête entreprise, toujours aurait-elle avantage à ce que fût rompu le lien légitime qui, au mari le plus dénué de la conscience de ses devoirs, impose pourtant certain minimum d'obligations constituant une apparence de partage. Connaissant bien ses cartes, elle les joua au mieux. Sous le vernis mondain qui s'écaillait facilement, Edmond Lambertier avait conservé un tréfonds d'âme populaire, comme tel enclin à cette cynique grossièreté de l'homme se sentant quitte, parce qu'elle a cessé de lui plaire, de tous égards envers sa femme. Puis aussi, passé l'attrait fugitif exercé par la pureté sur la dépravation, il était retombé dans cette aversion quasi haineuse pour les honnêtes femmes, habituelle aux natures vicieuses, faite d'une honte secrète à leur préférer les compagnies infâmes. Habilement exploité, ce double sentiment le fit passer d'une indifférence relativement polie à des procédés brutalement injurieux qui rendaient intolérable la fiction même de vie commune. En présence d'un scandale devenu public, le docteur Bertereau intervint. Et un jour Élisabeth quitta, pour n'en plus franchir le seuil, l'opulente demeure où elle n'avait que souffert.
A se consulter seulement soi-même, elle se fût contentée de la séparation judiciaire. Mais son oncle lui préconisa les moyens radicaux de régulariser sa situation. Il lui représenta qu'après trois années la loi donnait à son mari la faculté, dont il se prévaudrait certainement, de convertir en divorce cette demi-mesure. Plutôt en finir d'un coup, avec dignité. Condescendant à tenir compte du scrupule religieux, sans peine il lui fit admettre que l'Église, en définitive, ne proscrit pas le divorce: elle l'ignore seulement, ou du moins ne le tient que pour une séparation aux effets purement civils, laissant indélébile le sacrement. Meurtrie comme Élisabeth l'avait été par le mariage, il ne semblait pas que jamais la tentation lui vînt d'en recommencer l'expérience. Dès lors, à reprendre son entière liberté elle ne faisait rien de mal, lui disait le docteur. Au contraire, car son existence se trouverait rétablie sur des bases honorables. Même cela s'imposait-il, pour sauver sa délicatesse du soupçon de ces mobiles sordides que, sans intention de blâme, Mme Percheron un jour lui avait attribués. Cette considération fut celle qui emporta la décision d'Élisabeth.
La procédure ne fut que pour la forme, Edmond Lambertier ne tentant point une défense impossible. Fort aise d'être débarrassé d'une femme qu'en ses moments mauvais—les plus fréquents—il qualifiait d'«emplâtre» et dont, dans les fugitifs réveils de son sens moral, l'existence lui était un reproche vivant, il avait donné pour instructions à son avoué de régler les questions d'intérêt avec la plus grande largeur. Car, mariés sous le régime de la communauté réduite aux acquêts, Élisabeth se trouva retirer profit de la liquidation. Compensation bien légitime pour la pauvre petite, remarqua l'excellente Mme Bertereau. Et, avec ce sens commun de genre particulier qui caractérisait généralement la vulgarité de ses appréciations, Hélène déclara que cette petite fortune était exactement ce qui convenait à l'insuffisance de sa cousine dans l'art de dépenser de l'argent, si bien que, tout compte fait, l'opération n'avait pas été mauvaise.
Ce n'est point sous cette forme, certes, qu'Élisabeth se formulait la sensation de bien-être moral ressentie lorsqu'elle eut repris possession de sa chambre de jeune fille, à laquelle les vides successifs qui s'étaient produits dans la famille avaient permis d'ajouter deux autres pièces pour son usage personnel. Rentrée sous le toit qui avait abrité son heureuse adolescence, il lui sembla que les cinq années écoulées étaient un mauvais rêve dont elle sortait sans autre dommage que cette courbature du réveil des cauchemars. Son miroir le lui donnait à croire vraiment, tant l'intacte beauté de ses vingt-six ans avait conservé ce caractère virginal auquel elle devait le meilleur de son charme. A peine si, au fond des jolis yeux clairs, quelque chose de plus grave, de plus intense, une légère mélancolie très douce et qui avait sa grâce, mettait la marque des douloureuses épreuves traversées, mais sans qu'en fût altérée sa fraîcheur de jeunesse. Et reprenant sa vie au point où elle l'avait laissée, pas un instant ne songea-t-elle que peut-être était-ce seulement une halte sur la route. Lorsque, tous les arrangements conclus, aussi définitifs en apparence que le peuvent être les choses d'ici-bas, un peu d'émotion dans sa grosse voix rude, le grand chirurgien lui dit:
«Eh bien! fillette, te voilà donc revenue avec les vieux!»
C'est très sincèrement qu'elle lui répondit:
«Et pour ne plus jamais vous quitter, mon oncle.»
Il hocha la tête, mais jugea que c'était trop tôt pour exprimer son incrédulité.
II
Dans son milieu professionnel aux compétitions si violemment jalouses, le docteur Bertereau avait ses détracteurs. Obligés de rendre hommage à l'habileté du praticien, ils contestaient la valeur du savant, la déclarant faite surtout du sentiment qu'il nourrissait de son infaillibilité. L'assurance en effet est une force. Elle s'impose par intimidation, et ainsi se fondent les autorités sinon absolument usurpées, du moins excessives. Dans cet esprit puissant, mais massif, tout d'une pièce, dédaigneux du doute, de l'hésitation même, qu'il tenait pour faiblesse, les idées s'enracinaient profondément, prenant intransigeance de dogme. Jamais oppositions les plus véhémentes—on sait combien sont âpres ces polémiques thérapeutiques—n'avaient si peu que ce fût ébranlé ses doctrines. Non moins imperturbable était-il dans le domaine de la psychologie, qu'à l'égal de la plupart des hommes de science il prétendait réduire en formules d'après la méthode expérimentale. Au regard de ses affaires intimes, la certitude théorique était chez lui d'autant plus absolue que parmi les siens il ignorait la contradiction. Marcel lui-même, l'éternel disputeur, réfractaire à toutes idées qui ne lui fussent pas exclusivement personnelles, bridait, en présence de son père, le goût de sophisme dont était empoisonné cet esprit d'essence raffinée et de haute culture. Et ainsi le grand homme allait-il toujours droit devant lui avec la rigidité d'une trajectoire de projectile.
Fort de cette imperturbabilité scientifique, c'est avec chagrin, mais sans trouble, qu'il avait considéré le double naufrage conjugal dont était assombri son foyer. Il admettait que le mariage est une loterie. Mais si on a tiré le mauvais numéro, à tout mal son remède. Pour celui-là, c'est le divorce, opération chirurgicale plutôt, d'effet radical et parfaitement efficace lorsqu'il s'accompagne d'une seconde union, corollaire indispensable, pensait le docteur, tant au regard du bonheur de l'individu que de l'intérêt de la société. Car d'autre part, en vertu du calcul des probabilités, une nouvelle expérience présente toutes chances d'être heureuse. Aussi lui était-ce un sujet d'irritation que la résistance de sa fille à reprendre une liberté dont elle avait encore longuement le temps de faire usage pour se reconstruire un foyer. Et il regardait comme une observation curieuse qu'Élisabeth, avec ce qu'il appelait son préjugé confessionnel de l'indissolubilité du mariage, se fût plus aisément affranchie. Tout antiscientifique que soit le facteur appelé amour, il reconnaissait cependant la nécessité d'en tenir compte dans une foule de problèmes humains. Mais encore devait-on le réduire à sa valeur exacte, et c'est Jeanne qui, en le majorant, faussait son équation. Voilà pourquoi, de ce côté, les choses allaient au rebours de la logique. Sa nièce, au contraire, avait fait la moitié du chemin. Et encore qu'ici se mît en travers un obstacle d'autre nature, il espérait bien la conduire au but.
C'est de quoi, quelque quinze mois après le divorce, il s'ouvrit à sa femme dans une de leurs quotidiennes conversations intimes à l'heure du coucher.
«N'avais-tu pas pensé autrefois que ton neveu se sentait du goût pour Élisabeth?»
L'expression interloquée qu'affectaient habituellement les bons gros yeux bleus de Mme Bertereau s'accentua.
«Je l'ai pensé, oui... un moment, voilà longtemps. Puis elle s'est mariée...
—Mais il est resté garçon, et elle est devenue... disons veuve.
—Et tu croirais, toi, qu'après six ans... même sept?
—Je ne dis pas qu'il ait attendu, tel Jacob chez Laban, une issue qui d'ailleurs n'était point à prévoir. Néanmoins, je sais son cœur libre de toute attache. Il a l'âge propice pour le mariage. Élisabeth est toujours aussi jolie. Le sentiment qu'il semblait lui porter est de ceux que, dans un caractère sérieux, le temps n'efface point, au contraire. Bref, je me demande si ce que les circonstances ont empêché alors ne pourrait se faire aujourd'hui.»
Lorsque le docteur se posait une question, c'était d'un ton qui semblait la déclarer déjà résolue.
«Mais, Frédéric, c'est toi qui, à l'époque, avais jugé ce mariage impossible...
—La situation se trouve profondément modifiée. En sus du ruban rouge, la campagne de Madagascar a valu à Maurice son inscription en tête du tableau, qui fera de lui un des plus jeunes officiers supérieurs de l'armée. Le grade de chef de bataillon est celui où la carrière militaire se dessine, et la sienne désormais s'annonce assez brillante pour lui tenir lieu de fortune. Élisabeth, de son côté, possède à présent vingt-cinq mille livres de rente. Les motifs de sagesse qui les éloignaient l'un de l'autre n'existent donc plus. Or, c'étaient les seuls obstacles. Sans être parents, ils ont joui, pour se connaître, des facilités de la vie de famille. Ils s'estiment, ils sympathisent. Leurs mentalités s'accordent... de petits réactionnaires au fond, tous les deux, elle parce que catholique, lui en tant que soldat. Que faut-il donc de plus pour faire un beau ménage? L'inclination?... D'un côté au moins elle n'est pas douteuse.
—Crois-tu? Maurice pourtant ne fréquente plus ici autant qu'autrefois.»
Le capitaine maintenant était attaché à l'état-major de la place de Paris.
Le docteur tenait à son diagnostic, ayant des raisons de le croire impeccable.
«Peut-être, insista-t-il, parce que, hésitant à se déclarer, il ne veut pas la compromettre, ou risquer la paix de son propre cœur dans un commerce trop intime. C'est un garçon profondément honnête et très énergique.
—Mais pourquoi ne se déclarerait-il point?»
La bonne Mme Bertereau trouvait cela bien compliqué.
«Pour une raison toute à son honneur. N'ayant pas recherché Élisabeth alors qu'elle était pauvre... encore que ce fût uniquement parce qu'il ne se trouvait pas assez riche lui-même... ou peut-être parce que Lambertier est venu lui couper l'herbe sous le pied... il s'en défendrait aujourd'hui, crainte de paraître en vouloir à une fortune fort rondelette en somme.
—Cela se pourrait bien.»
Personne n'acceptait aussi volontiers que Mme Bertereau les hypothèses les plus inattendues pour son esprit peu imaginatif.
«Il est encore capable, reprit le docteur, de se forger des scrupules quant à la provenance de cet argent. Non qu'elle ne soit parfaitement honorable... Mais il aurait quelque répugnance peut-être à le devoir au premier mari.
—Maurice en effet est un caractère profondément délicat.
—Presque à l'excès, dirait-on, s'il pouvait y avoir excès en la matière. De ces excès-là, pourtant, avec un peu d'aide, on arrive à triompher, lorsque le cœur y trouve son compte. Ne serait-ce donc pas œuvre pie... dans l'éventualité, cela s'entend, où notre nièce l'aurait pour agréable, de faire malgré lui le bonheur de notre neveu?»
Moins en admiration devant son grand homme, Mme Bertereau eût été en droit de sourire, car il n'avait vraiment pas eu la main jusqu'alors très heureuse pour le bonheur des siens. Mais cette pensée irrévérencieuse ne lui vint même pas.
«Je sonderai Maurice, reprit son mari.»
Pensif, il ajouta:
«Mon pauvre frère aurait été heureux que sa fille entrât dans l'armée.»
Cette réflexion peut-être lui était inspirée par le reproche inconscient d'avoir fourvoyé sa nièce dans l'argent.
«Ce cher Charles! soupira en écho Mme Bertereau... Sans doute, il commanderait un corps d'armée aujourd'hui.
—Et il aurait Maurice comme officier d'ordonnance... Tu le vois, Amélie, c'est indiqué.»
Le grand chirurgien était réputé pour la précision de son coup de sonde. Il n'y faillit pas en l'occurrence. Pris à l'improviste, le capitaine rougit sous son hâle. Brusquerie toutefois qui n'était point pour déplaire à la franchise empreinte sur sa physionomie ouverte. De taille assez petite, mais les épaules larges, souple, leste, vigoureux, très militaire et, quoique bon cavalier et excellent officier d'état-major, se piquant d'être très fantassin, avec pour ambition immédiate le commandement d'un bataillon de chasseurs alpins, dont il portait la classique barbiche, Maurice Briffault était un de ces types essentiellement virils, généralement sympathiques dès l'abord pour la droiture, la loyauté, la générosité devinées de leur caractère. Les réponses, aussi nettes que les questions, furent bien celles qu'attendait son oncle. Mais quand il fut amené à émettre les objections que celui-ci avait prévues, une hésitation se fit jour dans ses paroles, trahissant le point faible. Le docteur s'en crut partie gagnée. A ses arguments fort serrés, Maurice n'opposa qu'une molle résistance.
«Allons, mon cher garçon, conclut son oncle, tu ne vas pas t'entêter dans cette façon de donquichottisme. Qu'une première fois tu aies manqué le coche, cela a été pour la pauvre petite un grand malheur. Du moins ton abstention était-elle motivée par des considérations de prudence avec lesquelles force est bien de compter aujourd'hui. C'était pour elle plus que pour toi... Qui te connaît ne saurait suspecter ton désintéressement. Pour les enfants à venir, aussi, que trop souvent les amoureux ont le tort d'oublier. Mais à présent, par simple dilettantisme de délicatesse, passer de nouveau à côté du bonheur, ce serait une absurdité... une absurdité que je n'hésiterais pas à qualifier de coupable.
—Je vous ferai remarquer, mon oncle, que vous escomptez libéralement les sentiments de Mme Élisabeth. Je n'ai nulle raison de croire qu'elle me ferait l'honneur d'agréer ma recherche.
—Attends-tu qu'elle se jette à ta tête? Elle surtout, tellement réservée, ce n'est pas en demeurant figé auprès d'elle qu'on peut deviner ce que lui dit son cœur. Un peu froide aussi... j'entends au point de vue de l'amour. A toi de l'échauffer, sacrebleu! Es-tu donc si timide, monsieur le sabreur... ou si orgueilleux?... Voyons, Maurice, sois franc: qu'est-ce qui t'arrête?
—Vous tenez à le savoir?... C'est Lambertier.
—Jaloux d'un premier mari? Tu es plus épris que tu ne crois. Mais c'est bouder contre soi-même... On en revient.
—Ce premier mari n'est pas mort.
Les gros sourcils broussailleux du docteur se froncèrent.
«Belle thèse passionnelle, mais mauvais sentiment, mon garçon, sentiment égoïste, indigne d'une âme généreuse. Alors, une femme, au début de sa vie, a eu le malheur de tomber sur un drôle... Elle a souffert cruellement. Et lorsque, dans la fleur de sa jeunesse, elle s'est libérée de cette union détestable, elle doit fermer son cœur à un amour honnête, cela parce que la vanité masculine ne veut pas courir le risque... très problématique, d'ailleurs, dans l'espèce, vu la différence des milieux... de frôler quelque jour celui à qui, pour ses péchés, elle a appartenu?»
Vivement le capitaine répliqua:
«Vous ne m'entendez point, mon oncle. Le sentiment que vous me prêtez, il est humain... ou plutôt il est masculin, comme vous le dites fort justement, et je ne prétends pas en être exempt plus qu'un autre. Mais il est de ceux dont l'amour triomphe aisément, lorsqu'on sait surtout qu'une femme vous apporte son cœur intact. Non, l'obstacle se trouve ailleurs... pas dans le fait du mari, mais dans le fait du divorce.
—Des mots! se récria le docteur, le sang lui montant au visage... une jonglerie de mots... Toi, Maurice, esclave d'un préjugé!...
—Ce n'est pas un préjugé. Je ne blâme personne. Votre nièce eût été plutôt sujette à blâmer au contraire de sacrifier sa dignité en demeurant dans ce mariage indigne. J'éprouve autant de respect pour son caractère que sa personne m'inspire d'attrait... Mais telle quelle, mon oncle, l'Église ne la tient pas pour veuve.»
La fermeté d'accent avec laquelle était battu en brèche son édifice irrita cet absolutisme rarement contrecarré. Et, très ironiquement:
«Pardonne-moi, mon cher, je ne te savais pas aussi bon catholique.
—Bon catholique parce que je veux être marié devant Dieu comme devant les hommes?... C'est insuffisant.
—Alors, c'est devant la disqualification mondaine du mariage civil que tu recules? Dans l'armée, en effet, cela pourrait t'attirer des désagréments.
—Mon oncle!...»
Le docteur Bertereau avait l'irritabilité prompte des sanguins, mais aussi la spontanéité de leurs retours. Posant d'un geste affectueux sa large main sur l'épaule de son neveu qui, brusquement, s'était levé, il le fit se rasseoir.
«Allons, j'ai tort. Mais c'est qu'aussi, ce scrupule tellement inattendu...
—Pourquoi inattendu? Bon catholique, non assurément, je ne le suis point, n'étant point pratiquant. Et pour ce qui est du dogme, je crains de présenter bien des lacunes. Mais incroyant pas davantage: seulement mal croyant... imparfaitement croyant, pour mieux dire. Tant il y a que j'ai reçu le baptême catholique, que j'ai fait ma première communion... laquelle, je l'avoue, n'a pas été suivie de beaucoup d'autres. Mon père et ma mère ont été mariés chrétiennement et mes grands-parents avant eux, et avant eux, toujours, tous mes obscurs ancêtres...
—Moi aussi, sac à papier! interrompit son oncle, et mes enfants pareillement. A tort ou à raison, pour eux comme pour moi, j'ai cru devoir ne pas rompre en visière à l'usage... A tort peut-être, car ainsi ai-je encouru dans une certaine mesure le soupçon qu'il m'est échappé tout à l'heure de faire peser sur toi...
—Eh! mon oncle, qui songe à vous attribuer rien de pareil?
—Moi, j'y songe. Il n'est pas nécessaire d'aller à confesse pour faire parfois son examen de conscience. Enfin, c'est ainsi. Mais la considération mesquine qui m'a guidé en cela n'aurait pas pesé un fétu, si elle s'était trouvée en balance avec le bonheur de mes enfants ou le mien, avec la moralité, la dignité de nos vies.»
Plus le docteur s'échauffait à l'attaque, plus Maurice s'affermissait dans sa défense, étonné de se trouver si exact à la parade sur des questions qui ne traversaient que bien fugitivement ses horizons intellectuels.
«Vous, mon oncle, répliqua-t-il, vous avez formellement rejeté toute croyance religieuse. Mais moi, je n'ai pas cessé d'appartenir à l'Église dans laquelle, si sur ce sujet sacré j'osais me permettre semblable facétie, je dirais que j'ai été immatriculé. Je sais encore mon Credo et je n'ai rien à y reprendre. Je ne pratique pas la religion de ma race, mais je ne la discute pas. Je ne suis un savant ni un philosophe. Je n'ai jamais eu le loisir, ne m'en sentant d'ailleurs point le désir, d'étudier les problèmes de l'âme. De mes ascendants j'ai reçu en dépôt une certaine croyance: je la conserve par respect pour eux, comme faisant partie de leur héritage moral, au même titre que mes notions de justice, d'honnêteté, d'honneur. Au point de vue militaire, qui chez moi domine tous les autres, il m'a été donné d'observer que la religion aide à faire son devoir et qu'elle aide à mourir...»
Atteint dans cette susceptibilité du professionnel pacifique, qui juge le soldat trop enclin à se targuer des exigences d'héroïsme de son métier, avec un peu d'humeur le docteur l'interrompit:
«Les médecins, d'ordinaire, sont des mécréants. Il y en a pourtant qui meurent en héros.
—Il y en a, et leur mérite est d'autant plus grand. Peut-être est-ce parce que nous autres, soudards, nous sommes de pauvres esprits, mais dans l'armée, mon oncle, si comme partout il se trouve beaucoup de tièdes, on n'y compterait guère d'athées.
—N'exagérons pas la portée des mots. Se marier civilement de propos délibéré, ainsi que les Biscaras, c'est faire acte d'athéisme. Mais si l'on s'y trouve conduit par les circonstances, sans y mettre d'intention hostile à la religion... non comme manifestation de principes et, au contraire, en regrettant que s'en impose la nécessité, puisque le destin veut qu'on ne puisse d'autre manière aimer honorablement... Cette cote mal taillée ne s'ajuste-t-elle point avec ta conception, d'ailleurs ambiguë et bâtarde, laisse-moi te le dire, d'une façon de catholicisme latent qui me paraît fleurer fortement le roussi?»
Maurice rougit un peu. Pour rarement qu'il pensât à ces choses, le sentiment de son imperfection religieuse parfois lui était apparu contradictoire avec son attachement à la religion. Vivement toutefois il riposta:
«Tenir la bénédiction de Dieu pour une élégance, plume au chapeau dont on se pare avec plaisir, mais qui devient quantité négligeable dès qu'on ne peut remplir les conditions qu'elle exige... Ne vous semble-t-il pas, mon oncle, que ce serait jouer avec les choses saintes?»
Touché au vif par une remarque dont, encore que ce fût une pierre jetée dans son jardin, son esprit de logicien ne pouvait méconnaître la justesse, cette fois encore le docteur s'en tira en raillant.
«Peste! mon cher, que parlais-tu donc tout à l'heure de ton inintellectualité de soldat? C'est-à-dire que tu coupes les cheveux en quatre aussi congrûment que nos plus subtils psychologues.
—Vous m'en voyez tout ébaubi moi-même. Et voilà bien une nouvelle démonstration de la puissance de l'idée religieuse: elle a opéré le miracle de me rendre éloquent.»
Derechef l'attaquant au défaut de la cuirasse, son oncle reprit:
«Chez toi, pourtant, ce n'est pas affaire de foi, tu en conviens.
—Ai-je la foi, ne l'ai-je pas? Peut-être est-elle seulement en sommeil, comme disent vos amis les francs-maçons.
—Tu n'obéis qu'à un vague traditionalisme. C'est une règle aussi indéfinie, aussi imprécise qui gouverne ta vie... à laquelle tu fais le sacrifice de ton cœur...»
Le docteur hochait sa grosse tête grise, gonflant ses lèvres rasées, avec un petit claquement de la langue, gestes que ses élèves lui connaissaient au chevet d'un malade dont le cas, tout d'abord, le mettait en défaut.
«A ce compte, poursuivit-il, les générations seraient éternellement prisonnières de la mentalité de celles qui les ont précédées?
—Ces générations nous ont faits... C'est de notre sang que nous sommes prisonniers. Vous, un physiologiste, nierez-vous cela, mon oncle?
—La pérennité de la race, soit!... Mais il n'y a pas équivalence entre l'organisme physique et le système mental. Tu es conformé sensiblement comme l'homme de l'âge de pierre... Ton être moral en diffère assez profondément, j'imagine.»
A ce coup, le capitaine renonça.
«Sur ce terrain, dit-il en riant, je ne suis pas de force, et je mets bas les armes. Mais ce que je sais bien... préjugé, superstition, entêtement d'habitude, tout ce qu'il vous plaira... ce que je sais, c'est que je ne me tiendrai pour marié que quand j'aurai conduit ma femme devant un autel.
—Fais-toi protestant, ricana le docteur... C'est toujours être chrétien.»
La voix de Maurice redevint grave pour répondre:
«Je suis né catholique, mon oncle, comme je suis né Français.»
Cet entretien laissa le grand chirurgien quelques instants pensif. Il s'était heurté à une force que scientifiquement il ne déterminait point.
Son insuccès suggéra à Mme Bertereau un doute.
«Élisabeth, à plus forte raison, consentira-t-elle jamais à aller ainsi contre sa religion?»
Mais le docteur avait recouvré son assurance pour répondre:
«Élisabeth est une nature passive, destinée à être toujours la proie des circonstances. Si cette passivité une fois a tourné mal pour elle, le jour où c'est à son cœur qu'elle obéira, elle s'en trouvera pour le mieux.»
III
Entrant en coup de vent, à son habitude, dans le petit salon d'Élisabeth, Georges Bertereau se heurta presque à Mme Guivarch qui en sortait.
«Vraiment, dit-il à sa cousine, il faut le savoir pour le croire qu'elle est ton amie d'enfance. Ce n'est pas deux ou trois ans qu'elle a de plus que toi: elle est ta grand'mère. Cette mine d'abbesse en rupture de clôture, ces costumes bons pour conduire le diable en terre, à moins que ce soit pour porter son propre deuil... Ah! je comprends son mari d'être toujours à courir le monde, afin de se secouer le sang.
—S'il la délaissait moins, repartit doucement Élisabeth, peut-être conserverait-elle mieux sa jeunesse. Quoique, je te l'accorde, la pauvre Monique ne sache pas se rendre aimable, et c'est apparemment pourquoi elle n'est pas ou elle n'est plus aimée. Elle tourne dans un cercle vicieux.
—Dans un cercle vertueux, veux-tu dire... Mon trait d'esprit est assez médiocre. Mais positivement ce serait pour faire prendre la vertu en grippe, si elle avait toujours cette allure. Où se trouve-t-il présentement, M. Guivarch?
—En Indo-Chine, où il fait une inspection des agences de la Compagnie. Il ne pouvait emmener sa femme, son petit garçon surtout dont les études commencent à prendre de l'importance.
—A cause de quoi, sans doute, il aura demandé la préférence pour ce voyage. Cela me rappelle notre ancien prosecteur à l'École... tu le connais bien, Gaucherin, ce petit gringalet qui a peur de son ombre, fait pour le sport comme moi pour la théologie, et qui s'adonne à la chasse au sanglier avec une passion aussi féroce qu'inattendue, parce que c'est l'unique occasion où sa terrible épouse est dans l'impossibilité de le suivre.
—Monique n'est pas si terrible.
—Tu trouves? Moi, elle me fait l'effet du «Frère, il faut mourir» des trappistes... une légende d'ailleurs, car, toute vérification faite, ils ne disent rien de pareil, puisqu'ils ne parlent pas. Mais t'imagines-tu ce que c'est pour un mari d'avoir constamment devant les yeux le rappel de son salut éternel? Allez, allez au couvent, Ophélie... Et le ciel nous préserve des dévotes!»
Souriant, Élisabeth lui demanda:
«Ta future ne l'est-elle pas un peu?
—Ah! oui, une petite dévote dans ton genre. Quand la religion rend une femme douce, gracieuse, bonne, et ne l'empêche pas d'être jolie ni d'avoir la coquetterie de plaire à celui qu'elle aime, je ne crains pas cela. Sans te ressembler du tout par ailleurs, dans le caractère Cécile a quelque chose de toi... Aussi est-elle charmante.
—Grand merci... On voit que tu es entraîné dans l'art de faire ta cour.
—Un mot de plus et je te bombarde d'une déclaration. Tu es à ravir, ce soir, Élisabeth.»
Déjà habillée pour le dîner qui allait réunir à la famille Bertereau celle où entrait le jeune docteur, elle était, en effet, très à son avantage dans une simple et légère toilette de mousseline de soie blanche, le corsage drapé en façon de fichu Marie-Antoinette garni de valenciennes, au cou un beau fil de perles, cadeau de noce de son oncle, l'unique bijou que jamais elle portât, laissant aux écrins ceux provenant de son triste mariage, et dans le corselet de velours noir, assujetti par des boucles de cailloux anciens, quelques branchettes de bruyère rose pâle—harmonie de tons en rapport exact de celle que ses fins cheveux sombres faisaient avec la blancheur délicatement rosée de son teint.
«Tant mieux, répondit gaiement Élisabeth; je ferai honneur à la maison.»
Sans retour amer sur soi, du meilleur cœur, elle prenait part au bonheur de Georges, très épris, apportant dans son personnage de fiancé l'ardeur qu'il mettait en toutes choses, et fort occupé pour le quart d'heure à rectifier devant une glace le nœud de sa cravate blanche, qui ne lui semblait pas d'un mouvement assez libre, puis à relever une des pointes de sa moustache, dont la frisure n'était pas symétrique avec celle de l'autre.
«Est-ce Mlle Rogerin qui a fleuri ta boutonnière? Non... Alors, laisse-m'en le plaisir.»
Elle remplaça le gros œillet saumon par un beau narcisse de serre à cœur d'or entre ses blancs pétales étoilés.
«C'est plus léger... les fleuristes font toujours trop massif.
—Tu as un goût parfait, Élisabeth. Aussi suis-je venu de bonne heure, afin de te demander une grâce. Pour le sérieux et le solide d'une corbeille, maman est inappréciable, mais dans le domaine de la fantaisie, déplorablement nulle. Si nous nous en rapportions à elle, certains articles seraient par trop pompier. Voudrais-tu m'aider à les choisir? Et même, pour faire mieux encore, nous irions courir les magasins avec Cécile. Les convenances seraient sauvegardées, nous aurions ton précieux conseil et nous serions servis à nos souhaits.
—Surtout vous auriez le plaisir de faire une petite escapade. Très volontiers, mon cher Georges... Cela m'amusera aussi, moi, de jouer les chaperons.
—Et l'on se demandera laquelle des deux est la grande sœur?
—Ainsi m'exercerai-je à mon futur emploi. Car, puisque tu veux bien rapprocher la parenté, tu verras quelle tante modèle je serai pour tes enfants.
—Allons! tu as mieux à faire...»
Un léger soupir échappa à Élisabeth. Tout ce qu'elle regrettait du mariage, c'était la maternité.
«Dieu ne l'a pas voulu, dit-elle.
—Il peut changer d'avis, répliqua Georges, moitié sérieux, moitié plaisant.»
Mais elle ne partageait pas son optimisme d'amoureux. Ne lui était-il point interdit d'aimer tant que vivrait l'homme dont pourtant elle ne portait plus le nom?
De tous les Bertereau, le jeune docteur était celui qui respectait le mieux les idées de sa cousine, sans doute parce que son esprit tendait à s'en moins éloigner. Au surplus, il y avait entente tacite pour ne point heurter de front la jeune femme en lui parlant de l'éventualité d'une seconde union. Aussi est-ce évasivement que Georges reprit:
«Tu as la vocation du mariage, Élisabeth... autant que l'avait peu ton austère amie. Les choses de ce monde sont tout à fait mal arrangées. Elle aurait dû prendre le voile, et toi épouser un aimable garçon dans le genre de M. Guivarch, à qui tu aurais mis du plomb dans la cervelle, en douceur, et qui t'aurait aimée comme tu mérites de l'être. Et cette brute de Lambertier serait resté pour compte. Ou bien Hélène en eût fait son affaire... Pour l'amour du charbonnage, elle aurait passé condamnation sur le charbonnier.
—Pauvre Hélène!... Ne la plaisante pas... elle est très malheureuse.»
Après la mésintelligence du ménage Vuillaume, la déconfiture des Établissements Percheron Frères avait apporté un nouveau nuage dans le ciel serein de la famille Bertereau.
«Malheureuse! malheureuse! répéta Georges... Sans doute c'est une forte tape. Mais, à l'entendre, on la croirait inscrite au bureau de bienfaisance. Sais-tu ce qu'elle m'a écrit? Qu'à son grand regret elle ne viendra pas pour mon mariage. Quand on est dans ma position, dit-elle, ce qu'on a de mieux à faire, c'est de rester dans son trou.
—Question de toilettes.
—Et tu veux qu'on s'apitoie sur son sort? En tant que frère, je le devrais peut-être. Mais comme homme, je ne puis m'empêcher de rire. Avec la partie dotalisée de ses propres et ce que Gustave gagne dans ces forges de Firminy, elle est plus riche que toi. Et puisqu'elle avait décrété que tu es pourvue selon tes mérites...
—Selon mes besoins.
—Oui, oui: tes goûts simples... C'est bientôt dit. Et chacun de les attribuer libéralement au voisin, non sans une nuance de mépris, alors que pour soi-même la vie sans luxe ne vaut pas d'être vécue.
—Ils ont deux enfants.
—Mon père nous avait déjà tous les quatre alors qu'il était loin de prévoir où le conduirait la fortune. Crois-tu qu'il se trouvait à plaindre, et maman non plus? On tient trop à l'argent aujourd'hui.
—Mon oncle comme les autres... pour ses enfants du moins.»
C'est la première fois que, des lèvres d'Élisabeth, sortait une parole ayant couleur de reproche pour cette sollicitude mal entendue qui lui avait gâché sa vie. En dépit de la résignation dont elle voulait se cuirasser, le spectacle du jeune bonheur s'édifiant sous ses yeux remuait ce cœur qui n'avait pas trente ans.
«Tu l'as dit: ce n'est pas pour lui-même, et il s'imagine que toute notre génération est prosternée devant le veau d'or. Eh! je ne prétends point m'ériger en Spartiate, à l'instar des Biscaras... lesquels, d'ailleurs, n'en perdent pas un coup de dent. J'ai toujours connu le bien-être; ma vie de garçon aura été aussi large et joyeuse qu'on peut raisonnablement le souhaiter. Je suis très aise d'entrer en ménage avec une aisance que je ferai de mon mieux pour augmenter par mon travail. Mais c'est pour ma satisfaction personnelle que je trouve appréciable l'argent honnêtement acquis, non pour le plaisir de faire de la poussière au nez du prochain.
—Tu prêches une convertie.»
Dans son égoïsme d'amoureux, Georges ne s'était pas encore aperçu qu'il touchait à une plaie mal cicatrisée. Averti par le léger soupir de sa cousine, il rompit brusquement l'entretien.
«Tu vas faire connaissance avec mon futur beau-frère... le frère consanguin de Cécile, d'une quinzaine d'années plus âgé qu'elle, et qui lui servira de père. Un homme de cœur et de mérite... Tu as dû voir son nom dans les journaux, car il est déjà en belle place au Palais.
—Me André Rogerin, parfaitement. Il plaide au civil, n'est-ce pas?
—Oui, et il est de ceux qui ne prennent que les bonnes causes. Cela ne l'empêche pas de se faire un joli revenu, preuve que l'honnêteté réussit tout de même quelquefois. On parle de lui pour le conseil de l'ordre, et il a toutes chances de devenir bâtonnier.
—Son père n'était-il pas conseiller à la cour de Paris?
—Et réputé pour son intégrité comme pour son savoir. Son fils est digne de lui. Avec cela gentil garçon, pas du tout à la pose, très sympathique... Mais c'est tantôt huit heures. Si nous passions au salon? On va arriver.»
Bien qu'à peine âgé de trente-six ans, en l'honneur de la solennité André Rogerin s'efforça, il est vrai, de paraître très paternel auprès de cette jolie petite figurine de Saxe, blonde, rose et blanche, qu'était la fiancée du docteur Georges. Il n'y parvint qu'à demi, le sérieux de l'esprit allant chez lui de pair avec la jeunesse du caractère, apanage souvent des hommes à qui le travail n'a pas laissé loisir de se blaser. De la distinction et du naturel, une physionomie dégagée et fine, le front haut, large, un peu dénudé déjà du cérébral, une apparence robuste que marquaient des lèvres fortes et colorées sur des dents très blanches, dans la courte barbe châtain très soignée, il était agréable de sa personne, aux allures également éloignées de la sévérité professionnelle et de la légèreté mondaine. Voisin de table d'Élisabeth, ils causèrent beaucoup. Et outre la vivacité de sa conversation, elle goûta le charme d'une voix chaude et claire, très douce, très prenante. A la séduction de son organe, il devait, assuraient les chers confrères, le meilleur de ses succès à la barre. Quelque chose aussi de franc, d'ouvert, de sûr, émanait de lui, appelant la confiance. Plus qu'à son ordinaire la jeune femme se livra. L'heure venue de la retraite, à grandes effusions de tendres accolades, de chaleureuses poignées de mains, le maître du logis, dans la bonhomie un peu vulgaire parfois de sa cordialité, dit à son hôte:
«Vous voyez, cher monsieur, nous sommes d'assez bonnes gens... Votre sœur ne sera pas trop malheureuse avec nous.»
Au geste et au sourire d'assentiment muet, André Rogerin ajouta:
«Et si vous voulez bien, docteur, me considérer comme étant un peu de la famille aussi, je prendrai la liberté de revenir souvent.»
Ce n'est pas son interlocuteur qu'il regardait en prononçant ces mots, et il eut la satisfaction de voir rougir un joli visage.
En croyant sa vie irrévocablement fixée dans ce veuvage légal, Élisabeth avait beaucoup présumé de sa jeune sagesse. Pour s'en apercevoir, point ne fut-il besoin qu'André Rogerin eût souvent repris le chemin de l'avenue de Messine. Tout étourdie d'abord par ce trouble exquis du cœur qui s'éveille, étouffant la voix de la raison, masquant la vue du péril, redoutable complice de la passion imprudente ou coupable, le jour venu où les paroles d'amour furent dites, sa joie se trouva noyée dans une détresse infinie. De l'amour, oui, c'en était bien vraiment: c'était cette émotion ardente et douce, impondérable et profonde, dont son instinct virginal lui avait montré l'absence dans les soins du fiancé d'autrefois, sur laquelle, depuis, l'expérience du monde lui avait donné des lumières, sans qu'elle l'eût encore ressentie ni eût conscience de l'avoir jamais inspirée. Ainsi se retrouvait-elle aujourd'hui face à face avec l'épreuve: on l'aimait, elle aimait, elle était légalement libre de s'abandonner à un penchant de tous points honorable—et aux yeux de Dieu, elle demeurait la femme d'un autre.
Ce cœur qui s'offrait cependant arrivait à son heure. Élisabeth était sans goût, sans capacités aussi pour l'indépendance. Essentiellement, uniquement femme, dès qu'elle avait dû renoncer à être épouse et mère, hors une émancipation extérieure dont elle ne faisait guère usage, elle était retombée à sa vie de jeune fille, cette vie effacée, puérile, sans responsabilités, sans autorité, presque sans devoirs, n'ayant pour tromper l'oisiveté que de menues occupations. Dans la toute première fraîcheur de jeunesse, cela a son charme et sa grâce, pierre d'attente d'un avenir uni ou tourmenté, selon comme il plaira au destin. Mais pour la maturité de la trentaine proche et avec derrière elle des années vécues et souffertes, c'était bien vide, et c'était un peu morne. L'apaisement fait, le repos savouré, elle commençait à se sentir oppressée entre ces horizons étroits. Puis elle ressentait la fausseté de sa situation. Pour se créer l'intérieur personnel actuellement nécessaire à son équilibre social, l'initiative lui faisait défaut. La crainte aussi de la solitude l'en avait jusqu'alors retenue. Et dans la maison de son oncle, qu'était-elle? Fille ni femme, n'apportant dans l'état de veuve ni le deuil qui parfois remplit une existence, ni la satisfaction d'être libre de toutes entraves. Une désorbitée en somme. Toute ambiguïté porte en soi un malaise. Et celle-ci était d'autant plus sensible à une nature exacte, ordonnée, faite pour la règle. Voici que, pour l'en sortir, pour renouveler le ressort brisé faute duquel allait s'affaissant sa vitalité sans emploi, se tendait une main loyale et tendre. Auprès de ce galant homme, de qui dès l'abord l'avait rapprochée une attirance réciproque, Élisabeth connaîtrait enfin les joies douces, calmes, profondes, de l'union intime, but normal, à ses yeux, de l'existence féminine. Il y avait plus encore. Des cruels déboires éprouvés, le regret de la maternité était le seul dont Élisabeth eût conservé l'amertume. Et ce serait certes autre chose de donner le jour à des enfants qui auraient pour père un André Rogerin qu'un Edmond Lambertier.
Edmond Lambertier... Cet homme qui ne lui était plus rien, qui jamais plus ne serait rien pour elle, dont elle avait oublié les fugitives caresses, dont elle eût voulu ignorer jusqu'au nom, évocateur de douloureux souvenirs, et qui surgissait aujourd'hui dans son chemin, obstacle insurmontable au bonheur d'aimer, d'être mère... Pour la première fois, la douce créature sentit monter en elle une révolte contre la destinée, une colère contre celui qui en avait été l'instrument.
Car, dès les premiers mots d'André, elle lui avait opposé le Non possumus de l'Église, très convaincue qu'il était également le sien. Résistance de sa part réflexe plutôt que réfléchie. Que le mariage valût uniquement par le sacrement, c'était chez elle une de ces idées primordiales qu'on porte en dépôt au fond de soi, sans avoir jamais l'occasion ou la fantaisie de la discuter. Article de foi, oui, mais de foi qui depuis ces dernières années avait subi de notables atteintes. Non que le doute fût entré dans son esprit. Ce n'est point par action qu'elle péchait: c'était par omission. Ce desséchement de son être spirituel contre lequel, jeune fille, elle avait eu à se défendre, s'était aggravé dans l'atmosphère plus lourde encore de matérialité respirée pendant ses années de mariage. Dans l'entourage d'Élisabeth Bertereau, du moins le travail était-il tenu en honneur, et cela constituait une manière d'idéal manquant à celui de Mme Edmond Lambertier. Pour celui-là sans doute n'avait-elle éprouvé que répulsion. Elle n'était pas néanmoins de trempe si forte que ne l'en eussent pénétrée quelques émanations toxiques. Et si sa pureté n'en avait point été altérée, c'est sur sa spiritualité que cela avait agi, la flamme mystique aujourd'hui éteinte en son âme, ou ce qu'il en subsistait, cette faible étincelle d'où quelque jour peut-être un brasier jaillira, demeurant enfouie sous la cendre grise de la tiédeur.
Mme Guivarch avait cessé d'exercer sur son amie l'influence de naguère. Leurs voies étaient trop divergentes pour que demeurât possible entre elles l'intimité, l'une se confinant de plus en plus dans ses devoirs domestiques et ses pratiques pieuses, l'autre de plus en plus, quoique à son corps défendant, appartenant au monde. L'humeur aussi de Monique s'assombrissant de ses chagrins conjugaux, la rigidité et la frigidité toujours croissantes de sa religion rebutaient l'âme douce d'Élisabeth. Elle blâmait le divorce de celle-ci, elle ne le lui avait point caché. Sans que cela eût amené de brouille, un refroidissement s'en était suivi, un ralentissement de leur commerce déjà bien moins étroit. Enfin M. Guivarch ayant été placé à la tête des services de la Compagnie à Marseille, l'éloignement aidant, c'était le relâchement quasi jusqu'à la rupture du lien qui rattachait à son passé de «petite dévote», comme on l'appelait autrefois, la pupille du grand chirurgien incroyant.
Dans ce terrain en jachère qu'était devenue la conscience religieuse d'Élisabeth, ce devait être un jeu pour l'homme qu'elle aimait de faire germer les mêmes sophismes vainement invoqués par le docteur Bertereau auprès du capitaine Maurice. Et il avait pour auxiliaire l'action latente du milieu, cette action démoralisante des choses coudoyées, tolérées, admises, qui conduit à se dire: «Pourquoi pas moi aussi bien que d'autres?» Elle en avait tant vu, de femmes divorcées et remariées, qu'on fréquentait, qu'on choyait, qu'on honorait—elle en avait tant vu, que chez elle s'était émoussé même le préjugé mondain, adjuvant des scrupules de la foi défaillante. Comment donc eût-elle résisté à la caresse de cette voix qui l'avait captivée et que venait échauffer encore l'éloquence de l'amour.
Non que pour soi-même André Rogerin n'eût souhaité une consécration religieuse à son union. Son cas était celui de beaucoup d'hommes de la bourgeoisie lettrée. Il avait été élevé chrétiennement. Mais, dès son temps de rhétorique, l'avait entraîné ce courant d'indifférence polie pour les choses divines, qui est faite partie de l'insouciance de l'âge, partie de la vanité juvénile de se montrer esprit fort, de cette impatience aussi de toute entrave par où l'adolescence moderne s'imagine faire preuve de virilité. Puis c'est l'absorption dans les études spéciales, l'âpre souci de la lutte pour l'existence, avec, comme diversion, la poursuite du plaisir. Et ainsi la spiritualité sombre-t-elle dans un vague positivisme, dont le faible bagage doctrinal oscille du sceptique «Que sais-je?» au consolant «Peut-être», mais n'excluant pas le respect de la religion ni même un certain sentiment de son utilité sociale pour les humbles, de son efficacité morale pour la sensibilité féminine. A André Rogerin, en particulier, le christianisme apparaissait comme un agent civilisateur et moralisateur de l'humanité, dont la mission, parvenue à son terme, avait été assez belle pour lui donner droit à l'hommage des honnêtes gens. Dans son rituel, il trouvait de la poésie, de l'élévation dans son symbolisme. La bénédiction nuptiale valait pour lui par la grâce, comme par la majesté le service des morts. En manière d'irrévérencieuse paraphrase de saint Paul, volontiers il eût dit: «Mariez-vous civilement, vous ferez bien, religieusement, vous ferez mieux.» Puisqu'il advenait que le mieux lui fût interdit, force lui était donc de se contenter du bien.
Du côté de sa sœur et de sa belle-mère, d'abord avait-on un peu fait la moue. Mais ni l'une ni l'autre ne pouvaient exercer d'action sur lui. La personne d'ailleurs de la mariée les avait bientôt réconciliées avec la forme du mariage. La jeune Mme Georges s'était prise de si vive affection pour sa nouvelle cousine que, n'eût été ce revers de médaille, elle se fût réjouie grandement de la nouvelle alliance qui en faisait sa belle-sœur.
Et les choses, au surplus, passent tellement inaperçues en ce grand Paris trépidant... Certain matin, par-devant le maire de Marly-le-Roi, où le grand chirurgien possédait une belle propriété pour villégiaturer non loin de sa clinique, fut célébrée, dans la stricte intimité familiale, l'union d'André Rogerin et d'Élisabeth Bertereau. Triomphant de cette victoire remportée sur Dieu, le bon jacobin Alcide Biscaras aurait bien voulu être témoin de la jeune femme. Mais ni elle ni son mari n'eussent consenti à ce que la cérémonie prît ainsi couleur de manifestation. Ce fut un ancien compagnon d'armes de son père qui, sans se parer de ses étoiles et de ses plumes d'autruches, en simple redingote comme les autres, lui rendit cet office au côté de son oncle. Les faire-part envoyés et reçus, quelques réflexions faites et tout fut dit. Si son second départ pour le grand voyage de la vie s'attristait chez Élisabeth d'un murmure protestant au fond de sa conscience, sans grande peine elle l'étouffa en s'affirmant qu'elle était bien cette fois en route vers le bonheur.