← Table of contents
Anatole, Vol. 2

ANATOLE.

Reading edition

CHAPITRE XXIV.

L'étourderie naturelle à l'âge d'Isaure lui empêcha de remarquer que sa tante revenait sans le voile de mousseline quelle lui avait vu le matin: mais mademoiselle Cécile, dont l'esprit d'ordre allait parfois jusqu'à la tyrannie, ne manqua pas de demander à sa maîtresse, d'un ton respectueusement impérieux, ce qu'elle avait fait de son voile. La marquise lui répondit, avec le trouble d'une enfant qui ment à sa gouvernante, qu'elle n'en savait rien.—Ah! je devine, madame l'aura sûrement oublié dans sa voiture; et, sans perdre de temps, mademoiselle Cécile descend dans la cour, retourne tous les coussins de la berline, et, ne trouvant rien, finit par conclure que la marquise aura laissé son voile dans l'église de Saint-Denis: elle veut absolument qu'un domestique monte à cheval pour l'aller chercher, mais on refuse tout net de lui obéir, en répondant qu'on ne fera ce voyage que par les ordres de madame; et la marquise est obligée d'employer son autorité pour s'opposer au zèle de mademoiselle Cécile, en disant que ce voile ne vaut pas tant de recherches, et qu'il est inutile d'en faire de nouvelles.

On se doute bien que, le soir même de ce beau jour pour Anatole, Valentine reçut une lettre où le repentir, la reconnaissance, et l'amour, se peignaient à chaque ligne. L'espérance d'être aimé s'y laissait entrevoir à travers les regrets d'un amour sans espoir. Un reste de sentiment jaloux se mêlait aux serments de ne plus offenser par d'injustes reproches celle dont on n'avait pas le droit d'enchaîner la liberté. Pour le sacrifice de la vie entière, on n'exigeait d'autre retour qu'un peu d'amitié et quelque confiance: mais la moindre preuve d'indifférence frapperait d'un coup mortel le cœur le plus dévoué. Enfin, cette lettre était un chef-d'œuvre de passion. C'est avouer qu'elle n'avait pas le sens commun. Aussi Valentine en fut elle enchantée; la joie qu'elle en ressentit donna à sa physionomie une expression si différente de celle qu'on y avait remarquée la veille, que madame de Nangis ne put s'empêcher de lui dire que l'aspect des tombeaux produisait sur elle d'étranges effets. »Je vous ai vue, ajouta-t-elle, revenir quelquefois de l'opéra, l'air triste et abattu, mais vivent les cimetières pour vous rendre à la gaité!» Valentine était de trop bonne humeur pour s'offenser de cette mauvaise plaisanterie; le chevalier d'Émerange y joignit les siennes en tâchant de les rendre piquantes, mais la marquise s'amusait à déconcerter leur malice par de vives reparties que la fatuité du chevalier lui fesait regarder comme autant d'agaceries de la part de Valentine. Cette petite lutte plaisait assez à la comtesse; elle remarquait dans les réponses du chevalier une certaine amertume qui devait piquer sa belle-sœur; et tout ce qui semblait nuire à leur intimité rassurait la comtesse. Jamais sécurité ne fut plus mal fondée, car pendant que le chevalier plaisantait Valentine sur la prétendue mélancolie qui lui fesait rechercher l'aspect des plus tristes lieux pour en rapporter les sentiments les plus gais, il admirait cette variété d'impressions qui la rendaient tour-à-tour si mélancolique si piquante, et se peignait d'avance tout le plaisir réservé à celui qui pourrait d'un seul mot faire naître la tristesse ou la joie sur ce beau visage.

Malgré sa finesse et sa grande habitude d'observer, M. d'Émerange se flattait d'être pour beaucoup dans les agitations du cœur de Valentine: on s'étonnera peut-être de voir un homme d'esprit se tromper aussi lourdement sur les vrais sentiments d'une femme; mais quand on réfléchira que le chevalier, sans cesse témoin des hommages qu'on offrait à la marquise, avait pu se convaincre que nul n'était payé de la moindre préférence; que de plus, il s'était assuré, par M. de Nangis, de la parfaite indifférence de sa sœur pour ses voisins de Saverny; et qu'enfin tout décelait dans les actions de Valentine le trouble intérieur qui naît d'un sentiment combattu, on trouvera bien simple que M. d'Émerange s'en attribuât l'honneur; mais si toutes ses raisons ne justifiaient pas assez l'excès de sa présomption, l'expérience l'expliquerait suffisamment. Car personne n'ignore que si parfois l'amour rend fous les gens d'esprit, l'amour-propre les rend souvent imbécilles.

Par une suite de son aveuglement, le chevalier crut devoir faire part à M. de Nangis des espérances qu'il concevait, et l'engager à prévenir, par quelques mots, la marquise sur leur projet. On devait profiter pour cela de la courte absence du chevalier, qui partait incessamment pour aller recevoir le dernier soupir de cet oncle dont l'avarice n'avait tant amassé que pour satisfaire la prodigalité d'un neveu.

Ce fait convenu, le chevalier partit l'ame enivrée du plus doux espoir, et n'éprouvant d'autre embarras que celui de cacher sa joie aux amis du mourant. Le lendemain de son départ, Valentine était à l'opéra, parée d'un bouquet de jasmin qu'Anatole dut reconnaître, et bien plus occupée de sa présence que de l'absence du chevalier, lorsque M. de Nangis vint lui dire tout bas, et d'un air fin, que sa préoccupation serait remarquée de tout le monde, excepté de celui qui en était l'objet; c'est dommage, ajouta-t-il; car on doit être bien fier de vous rendre aussi rêveuse. Comme on suppose facilement ce que l'on craint, Valentine s'imagina que son frère voulait parler d'Anatole, et cette idée la troubla. Le comte ne s'étonna point de la voir aussi émue; et, sans s'expliquer davantage, il lui dit qu'ayant à lui parler d'affaires importantes, il l'engageait à venir déjeûner dans son cabinet le lendemain: elle promit de se rendre à l'invitation; mais cet entretien demandé avec tant de solennité tourmenta cruellement l'esprit de Valentine. Elle se perdit en conjectures pour en deviner le motif, et s'efforça vainement d'espérer quelque heureuse nouvelle. Un secret pressentiment lui fesait redouter les avis de son frère; et, comme le pigeon de La Fontaine, Valentine croyait beaucoup aux pressentiments.

CHAPITRE XXV.

Après une réception plus cérémonieuse que fraternelle, M. de Nangis entama la grande question par un long préambule, et finit par féliciter sa sœur sur le beau sort qui l'attendait. Ce début fit battre le cœur de Valentine; elle ne douta plus que son frère, instruit de l'amour d'Anatole, ne conçût le projet de surmonter tous les obstacles pour assurer son bonheur. Mais cette douce idée s'évanouit bientôt, lorsqu'elle entendit M. de Nangis faire un grand éloge de M. d'Émerange, et y ajouter ces mots: «Tant d'agréments réunis méritaient votre préférence; aussi me suis-je bien gardé de la contrarier; vous avez vu mes soins à multiplier les assiduités du chevalier chez moi; mais vous devez penser que si je lui ai offert aussi souvent les occasions de vous faire sa cour, j'étais rassuré d'avance sur la crainte de vous compromettre. La manière noble et franche dont le chevalier m'avait déclaré ses intentions ne pouvait me laisser aucun doute sur ses sentiments pour vous, et c'est en vous approuvant que je vous les voyais partager.»—Moi, mon frère, interrompit Valentine, avec un embarras mêlé de dépit, je vous jure que loin de les partager, je les ignorais.—Ah! Valentine, soyez de bonne foi, et vous conviendrez de ce que tout le monde sait déjà. Une femme s'aperçoit si vîte de l'amour qu'elle inspire! D'ailleurs il faut avouer que M. d'Émerange dissimulait fort mal celui qu'il a pour vous; car il y a déja très-longtemps que, plaisantant madame de Nangis sur l'attrait qui fixait auprès d'elle tant de gens aimables, et particulièrement un homme dont les plus jolies femmes se disputaient l'hommage, elle me fit remarquer que vous seule aviez l'honneur de ce triomphe.—A ces mots le front de Valentine se couvrit de rougeur, elle frémit de laisser soupçonner à son frère l'idée qui excitait sa honte pour une personne chère à tous deux; et la bonté de son cœur la décida à convenir que le chevalier lui avait en effet témoigné quelquefois le desir de lui plaire; mais que le caractère frivole dont il fesait gloire, l'avait empêchée d'attacher la moindre importance à ses discours.—Il n'en est pas moins vrai qu'ils vous étaient agréables, reprit le comte; ils vous le paraîtront encore plus maintenant que vous savez que cette apparence de galanterie cache un sentiment profond. Mais je suis de votre avis sur ces airs légers, qui sont tant à la mode; vous en voyez l'inconvénient, on ne sait à quoi s'en tenir sur tout ce qui se dit; la gravité est moins amusante, j'en conviens: mais quand il s'agit d'une affaire d'où dépend le destin de sa vie, on pourrait bien se résigner à en parler sérieusement. Au reste, pour mon compte, je n'ai pas ce reproche à faire à M. d'Émerange; et c'est avec toute la solennité d'une semblable démarche qu'il est venu me prier de vous offrir sa main.—Je suis fort honorée de son choix, répondit Valentine en baissant les yeux, mais je ne saurais me décider aussi promptement... à former un nouveau lien.—Voilà tout justement une réponse de comédie; vous oubliez, ma chère Valentine, que ce n'est ni un tuteur, ni un oncle qui vous interroge, et qu'étant parfaitement libre d'agir selon votre volonté, vous n'avez besoin d'aucun prétexte pour la satisfaire. Il est vrai que le respect des usages, et ce que l'on se doit à soi-même, imposent quelquefois plus de sacrifices que n'en saurait exiger l'autorité des parents les plus sévères; mais vous connaissez aussi bien que moi l'empire de ces devoirs, et vous n'avez pas plus à redouter mes avis que ceux de votre raison; ainsi donc pourquoi me feriez-vous mystère de vos projets et de vos sentiments?—Puisque vous m'autorisez à vous parler franchement, reprit Valentine avec plus d'assurance, je vous avouerai que, tout en rendant justice aux avantages séduisants de M. d'Émerange, je le crois incapable de s'occuper du bonheur de sa femme. Quand on a, comme lui, contracté l'habitude des succès brillants, on ne se réduit pas sans regret à des plaisirs plus calmes; et je ne me sens point le courage de consacrer ma vie à un homme fort aimable, sans doute, mais qui me semble impossible à fixer.—Vous avez cru probablement triompher de ce raisonnement, quand vous avez consenti à recevoir les soins du chevalier?—Je ne les ai jamais encouragés.—Du moins les avez-vous accueillis sans dédain, car autrement il aurait bientôt cessé de vous les consacrer. Son caractère est trop connu pour qu'on lui soupçonne jamais la duperie de persister dans un amour sans espoir? Aussi est-on déja convaincu dans le monde de votre préférence pour lui, et de l'heureux événement qui doit en résulter.—C'est ce qui m'afflige, repartit Valentine, le cœur oppressé par le ton de sévérité que venait de prendre son frère; cependant, ajouta-t-elle, je ne me crois pas obligée d'accomplir les prédictions qu'il plaît à quelques personnes de faire.—Songez bien que ces sortes de prédictions sont presque toujours dictées par le sentiment des convenances. Mais j'ai tort de vouloir soutenir une cause que votre cœur plaidera bien mieux que moi. J'ai rempli mon devoir en vous instruisant de la proposition de M. d'Émerange: il doit être de retour ici dans huit jours; réfléchissez d'ici à ce moment sur la réponse que vous devez lui faire, et pensez sur-tout qu'on ne refuse pas impunément d'aussi grands avantages.» En finissant ces mots, le comte sortit pour donner quelques ordres. Valentine, empressée de terminer un entretien que la contrainte rendait insupportable, rentra dans son appartement, et s'y renferma pour méditer sur la réponse qu'on lui demandait. Son incertitude ne portait pas sur l'idée d'accepter ou non la proposition du chevalier. Elle était bien décidée au refus. Mais la manière de motiver ce refus lui présentait de grandes difficultés. L'aveu de ses rapports avec Anatole n'aurait pas trouvé grace auprès de M. de Nangis, dont la froide raison ne comprenait rien aux faiblesses du cœur. D'ailleurs comment se flatter de voir approuver par qui que ce soit le sacrifice d'un sort brillant, pour les plaisirs d'un amour romanesque! Cette réflexion devait empêcher Valentine de confier jamais le principal motif de sa résistance aux vœux du chevalier. Il ne lui restait donc plus qu'à répéter les lieux communs dont on se sert ordinairement pour rejeter de semblables propositions, sans humilier l'amour-propre de celui qu'on refuse, et sans trahir le secret de celui qu'on préfère.

CHAPITRE XXVI.

Deux jours après l'entretien qui avait jeté tant de trouble dans l'esprit de Valentine, elle reçut un billet du commandeur, qui lui demandait s'il pourrait avoir l'honneur de la voir dans la matinée; ce message lui inspira des soupçons: elle répondit au commandeur qu'elle l'attendait; et lorsqu'elle le vit arriver, elle lui témoigna franchement l'impatience qu'elle avait d'apprendre ce qui lui procurait le plaisir de le voir d'aussi bonne heure.—Ah! vous devinez, dit-il, que je ne viens pas ici tout simplement pour vous faire ma cour. Vous me trouvez peut-être l'air important d'un ambassadeur chargé d'une mission délicate; je suis bien aise d'avoir le maintien convenable dans une circonstance aussi solemnelle.—Ah mon Dieu! qu'allez-vous m'annoncer, interrompit Valentine en riant de la plaisante gravité qu'affectait le commandeur.—Il ne s'agit point de rire, reprit-il, mais d'écouter posément tout ce que l'ambition, la raison et l'intérêt, vont vous dire par ma bouche. Une personne qui me fait l'honneur de me supposer beaucoup de crédit sur votre esprit, compte sur mes conseils pour vous déterminer à assurer d'un seul mot le bonheur de toute votre famille. J'ai promis de répondre à cette honorable preuve de confiance par tout le zèle qui pourrait m'en rendre digne. En véritable diplomate, je me suis bien gardé de nier l'influence que l'on me croyait sur la grande puissance que l'on voulait soumettre; car j'ai remarqué que les professeurs en ce genre aimaient mieux compromettre leur crédit que d'en laisser douter; et vous voudrez bien, j'espère, ne pas démentir une réputation dont je suis aussi fier.—Quoi, vous seriez député par mon frère pour me parler mariage?—Précisément.—Et c'est sur les avis de votre sagesse que l'on fonde l'espérance de me faire faire une folie?—Pourquoi pas? Ce ne serait pas la première fois que ma sagesse aurait aussi bien réussi.—Eh bien! je veux la mettre à l'épreuve dans cette circonstance, et m'en rapporter à tout ce qu'elle décidera. Je verrai quels seront ses arguments pour me prouver que je dois épouser l'homme du monde qui me convient le moins?—Qu'il vous convînt, ou non, si vous l'aimiez, comme je l'ai cru un moment, vous trouveriez mes arguments admirables. Mais il n'est point question ici de vos sentiments. Un homme bien né, beau, riche, et spirituel, vous offre sa main. Tant d'avantages réunis ne vous laissent qu'un seul motif de refus. Je sais que vous pourrez parler de la crainte d'un nouveau lien, du desir de rester libre, et de l'inconstance reconnue du chevalier; mais tous ces prétextes ne voudront jamais dire au fond que ces mots: Je ne vous aime pas. Et je me trompe fort, où M. d'Émerange ne vous pardonnera pas cette injure.—Cependant, je ne compte pas l'épouser par terreur de son ressentiment.—Ce serait d'autant plus mal calculé, que cela ne vous mettrait point à l'abri de celui que vous devez le plus redouter. Dans la position où vous vous trouvez, vous n'avez qu'à choisir entre deux vengeances; si vous redoutez celle du chevalier, la comtesse vous en punira. Ne vous offensez pas de cette réflexion, ce n'est pas le moment d'employer des subterfuges pour vous démontrer la vérité; je n'ai pas envie d'insulter, par la plus sotte médisance, une femme que vous devez aimer en dépit de ses torts; mais l'amitié dont vous m'honorez, me fait un devoir de vous garantir, s'il se peut, du mal que sa vanité cherchera à vous faire.—J'avoue qu'elle est faible, inconsidérée, mais, j'en suis sûre, elle n'est pas méchante, dit Valentine, les larmes aux yeux.—Non; mais elle le deviendrait bientôt, si elle se doutait une minute de la préférence qu'on vous accorde.—Hélas! pour lui laisser ignorer cette malheureuse préférence, je m'exilerais, je crois, au bout du monde!—Beau moyen! M. d'Émerange vous y suivrait, la comtesse en tomberait malade, et rien ne manquerait au scandale.—Que faut-il donc faire pour éviter tant de malheurs?—Il faut se résoudre à tromper l'amour-propre du chevalier, ou bien consentir à le satisfaire.—Vous me supposez trop de finesse, ou trop de résignation.—Si vous vous décidez au premier parti, je vous réponds du succès; et, à vous parler sans détour, je ne vois pas ce qui vous empêcherait de prendre le second. Les défauts du chevalier auraient de grands inconvénients pour une femme ordinaire, mais celle dont l'esprit et la beauté flatteront son orgueil, n'aura jamais à en souffrir.—Il est égoïste.—Tant mieux; les égoïstes sont des maris parfaits; ils ont pour leurs femmes et leurs enfants cette tendre affection qu'ils portent sur tout ce qui fait partie d'eux-mêmes. Je vous proteste que ce défaut, si détestable dans la société, est une vertu de ménage.—Je ne saurais l'apprécier.—D'ailleurs, continua M. de Saint-Albert, je vous crois capable d'opérer de grandes conversions; et puis il y a si peu de différence entre les défauts des gens du monde, que ce n'est guère la peine de les discuter. Le mieux est de ne les pas voir ou de les aimer, et c'est ce que l'amour apprend à merveille.—Sans doute, mais il faut de l'amour.—A votre âge, on en a toujours.—Je ne m'en sens pourtant pas pour M. d'Émerange—C'est que vous en éprouvez pour un autre..... Voilà le grand secret que l'émotion qui vous colore en ce moment m'apprendrait assez, si je ne l'avais deviné depuis long-temps. Mais l'objet de cet amour, que le bonheur ne doit point couronner, tout en vous aimant avec idolâtrie, serait désespéré de vous voir sacrifier un sort brillant aux intérêts de sa folle passion; ne regardez pas ce noble sentiment comme une supposition de ma part, je viens d'en acquérir la preuve. Avant de me rendre auprès de vous, j'ai voulu consulter mon ami sur la démarche que votre frère exigeait de moi, et je dois rendre justice à celui qui vous inspire un si vif intérêt; il s'en est montré digne, en me conjurant de sacrifier sa vie au bonheur de la vôtre.—Indigne générosité! s'écria Valentine, hors d'elle-même; et c'est lui qui m'engage à épouser un homme qu'il méprise!—Ne vous abusez point, c'est de la haine qu'il a pour lui, et non pas du mépris. Son injustice envers le chevalier prouve assez les moyens qu'il lui croit de vous plaire; mais qu'importe l'opinion d'un rival? C'est de la probité qu'il faut, même en amour. Il n'est permis de disposer de la destinée d'une femme, qu'autant qu'on espère la rendre heureuse; lorsqu'on n'a pas cette espérance, on ne peut s'opposer à ce qu'un autre se charge du soin de son bonheur.—Je le sens, le mien est à jamais perdu; mais au moins n'aurai-je pas à me reprocher de l'avoir sacrifié à de vaines considérations. Ma résolution est irrévocablement prise, et je ne réclame plus vos conseils que sur la manière de la faire connaître; en refusant les offres de M. d'Émerange, je conviens que j'ai de grands ménagements à garder. Indiquez-moi les plus convenables, et je vous réponds de ma docilité. Mais n'en exigez pas davantage de la raison d'une femme, qui aime mieux vivre malheureuse à son gré, que de se voir comblée des bienfaits qui excitent l'envie de tout le monde.

Après avoir écouté attentivement ces derniers mots de Valentine, le commandeur lui prit la main, la porta à ses lèvres avec toutes les marques d'un attendrissement qu'il ne pouvait dissimuler; et il sortit en répétant son exclamation favorite: Quel dommage!

CHAPITRE XXVII.

On venait d'apprendre le retour de M. d'Émerange, et, comme le dit un de nos auteurs les plus spirituels, il rapportait de son voyage le crêpe et la joie d'un riche héritier. Il ne se passait guère d'heures sans que Valentine pensât à ce retour, et cependant elle en fut surprise comme d'une nouvelle inattendue. Tous les projets de réponses qu'elle avait si sagement combinées avec M. de Saint-Albert, se confondirent dans son esprit. Elle sentit qu'il lui serait bien difficile de soutenir l'entrevue dans laquelle le commandeur exigeait qu'elle déclarât au chevalier qu'une raison, dont elle ne pouvait convenir, l'obligeait à refuser ses flatteuses propositions. Elle devait accompagner cette phrase insidieuse de tous les compliments qui peuvent rassurer l'amour-propre. Par ce moyen, le commandeur espérait voir retomber sur madame de Nangis le ressentiment de M. d'Émerange, car celui-ci ne manquerait pas d'accuser la comtesse d'inspirer à sa sœur l'excès de délicatesse qui lui fesait rejeter l'offre de sa main. Alors Valentine, loin d'être soupçonnée de dédaigner l'amour du chevalier, paraîtrait à ses yeux comme la victime d'une amitié héroïque. En calculant ainsi, M. de Saint-Albert s'était trop méfié de la candeur de Valentine, pour lui confier tout ce qu'il attendait de cette ruse. Il lui avait persuadé qu'en répondant de cette manière elle disait la vérité sans trahir son secret, et laissait au chevalier encore assez d'espoir pour lui ôter l'envie de se venger d'un refus humiliant.

Ce point convenu, le commandeur instruisit M. de Nangis du projet que la marquise avait de répondre elle-même à M. d'Émerange. Le comte s'en réjouit en pensant que si sa sœur avait le dessein de rejetter les vœux du chevalier, elle se serait probablement épargné le désagrément de lui apprendre elle-même cette mauvaise nouvelle. Ravi de cette espérance, le comte s'empressa de la faire partager à celui qui devait en recueillir le fruit. M. d'Émerange reçut la confidence en homme que le succès n'étonne jamais; il promit au comte de se rendre à l'invitation qu'il lui fesait de dîner le jour même chez lui, et ne douta pas que Valentine ne lui offrît, dans cette journée, quelques moyens d'attendre patiemment sa réponse.

Il était déja trois heures, on n'attendait plus qu'une seule personne pour se mettre à table, lorsqu'on annonça M. le comte d'Émerange (c'était son nouveau titre). Ce nom provoqua des émotions bien différentes: madame de Nangis tressaillit de plaisir, et Valentine rougit d'embarras. Mais, à moins d'être dans le secret des femmes, on risque souvent de se tromper sur les impressions qu'elles reçoivent; et de moins présomptueux que M. d'Émerange auraient pu interpréter comme lui le trouble de Valentine; cependant il n'eut pas l'air de le remarquer; mais, quand il lui adressait la parole, il prenait un ton de reconnaissance qui semblait la remercier d'avance de tout ce qu'il attendait de son amour. Ses mots ingénieux, ses regards pénétrants étaient pour Valentine, mais tous ses soins étaient pour la comtesse: il paraissait vouloir se faire un mérite auprès de la première des égards qu'il conservait pour l'autre. Du reste, sérieux sans affectation, il répondait avec politesse à tous ceux qui se composaient le visage pour venir lui adresser des compliments de condoléance et des félicitations, sur la perte et l'héritage qu'il venait de faire. Madame de Nangis, que ce genre de conversation ennuyait à périr, fit entendre aux personnes qui s'obstinaient à savoir les détails de la mort du défunt, que la sensibilité de M. d'Émerange en serait trop affectée, et les pria de parler d'autre chose. On lui obéit sans peine; car au fond les plus curieux ne se souciaient pas beaucoup d'en apprendre davantage sur un événement qui leur était indifférent. Aussi fut-il bientôt oublié; en moins d'un quart d'heure la gaîté redevint générale; et la sensibilité de M. d'Émerange ne s'en offensa point. Son naturel piquant et le penchant qui l'entraînait vers la plaisanterie, se laissaient même entrevoir à travers le maintien grave que lui imposait la couleur sombre de son vêtement; et comme on ne respecte guère dans le monde que le deuil qu'on porte sur la physionomie, une jeune femme qui ne se souvenait plus de celui du comte d'Émerange, vint l'engager à chanter. Aussitôt chacun joignit ses instances à celles de l'aimable étourdie; et ce n'est qu'à l'air indigné qu'il prit pour refuser la proposition, qu'on s'en rappella toute l'inconvenance.

Cependant la soirée s'avançait, et M. d'Émerange n'avait pu trouver l'occasion de dire un mot en particulier à Valentine: il est vrai que placée auprès de sa belle-sœur, il était impossible de parler à l'une des deux sans être entendu de l'autre. Pour se dédommager de cette privation et faire comprendre à Valentine qu'il comptait sur ce qu'elle avait chargé le commandeur de lui faire savoir, M. d'Émerange ne quitta plus celui-ci, et lui fit de grandes démonstrations de reconnaissance, pour que la marquise devinât qu'il le remerciait de l'intérêt qu'il avait pris à lui dans cette circonstance. Valentine le comprit assez; et lorsque le commandeur s'approchant d'elle, lui dit tout bas: Allons, du courage, demain l'on ira chercher votre réponse; souvenez-vous de ce dont nous sommes convenus; elle répondit en tremblant: Jamais je n'aurai la présence d'esprit qu'exige un semblable entretien; par pitié, faites en sorte de me l'épargner.—Cela est impossible.—Du moins, n'aura-t-il pas lieu demain, car j'ai à sortir toute la journée.—Voilà bien le propos d'un enfant qui croit tout gagner en différant l'instant de boire sa médecine,—Pourquoi tant se presser d'annoncer une chose désagréable?—Pour n'avoir plus à la dire; d'ailleurs je vous ai suffisamment démontré la nécessité de cette démarche; mais je le vois bien, ce n'est pas moi qui vous y déciderai, un autre en pourra seul obtenir l'honneur. Ici on vint les interrompre; et Valentine se retira plus indécise que jamais sur ce qu'elle allait faire.

Le billet qu'on lui remit le lendemain à son réveil, lui rappela les derniers mots du commandeur. Elle le décacheta en disant: Voilà qui va fixer toutes mes incertitudes; et son cœur se livra d'avance au plaisir si doux d'obéir à ce qu'on aime; il faut avoir souffert les tourments attachés à la détermination d'une décision importante pour connaître tout le prix d'un ordre absolu. De combien de responsabilités il délivre. On profite du bien qu'il produit sans avoir à se reprocher le mal qui en résulte; et, quand cet ordre n'est qu'un desir, que de charmes dans l'obéissance!

ANATOLE a VALENTINE.

«Il y va du repos de votre existence, me dit-on: ah! Valentine, au nom du ciel, au nom de celui qui ne respire que pour vous adorer, suivez le conseil qu'un ami sage vous donne; j'ignore ce qu'il exige de votre soumission, mais dût-il vous demander ma vie, n'hésitez pas à la promettre, elle est à vous. Enfin, quel que soit le sacrifice, oubliez la pitié que mon sort vous inspire, et songez que ma destinée entière est dans votre bonheur.»

CHAPITRE XXVIII.

«Voilà qui est décidé, dit Valentine en serrant le billet dans son sein, je ne sortirai pas de la journée, et M. de Saint-Albert sera content de moi.» Ce qui voulait dire tout simplement: Anatole le desire, et j'obéis sans peine. En effet, dès ce moment l'ennui de l'entretien qu'elle redoutait disparut à ses yeux; elle rassembla ses idées avec ordre, et s'appliqua à prévoir les objections que lui ferait M. d'Émerange, pour arranger ses réponses d'avance. Mais cette belle précaution eut le succès ordinaire. La conversation s'entama tout autrement que la marquise ne l'avait prévu; et il lui fut impossible de placer une seule de ces phrases si ingénieusement méditées. Heureusement pour elle, son esprit suppléa sans peine au défaut de sa prévoyance.

M. d'Émerange, qu'une conversation sérieuse effrayait toujours, commença par plaisanter Valentine sur l'excès de sa fraîcheur, en lui disant qu'il était bien cruel de retrouver la femme qu'on adorait ainsi embellie par l'absence. Ce ton de gaîté fut aussitôt adopté par la marquise; elle sentit qu'il servirait à-la-fois sa franchise et sa politesse. M. d'Émerange lui sut bon gré de prendre ainsi le ton qu'il préférait, et regarda cette condescendance comme une suite de la facilité qu'on a communément de saisir les manières des gens qu'on aime. Après lui avoir témoigné sa reconnaissance par mille choses flatteuses, il ajouta: Que je vous remercie de m'avoir épargné la frayeur d'entendre mon arrêt prononcé par votre frère; je sens qu'il m'aurait dit vingt fois que j'étais le plus heureux des hommes, sans me le persuader un instant, et je crois en vérité, qu'un refus de votre bouche m'attristerait moins qu'une bonne nouvelle sortie de la sienne.—Cela m'encourage, reprit en souriant Valentine.—N'allez pas abuser de cet aveu, pourtant.—Non, mais il me rassure, et m'engage à vous déclarer franchement...—Que vous me détestez peut-être.—Je mentirais; et vos procédés envers moi vous répondent au contraire de ma reconnaissance.—Je me soucie bien de votre reconnaissance; vraiment je ne la mérite pas, car j'ai fait tout ce que j'ai pu pour ne vous point aimer.—Pourquoi vous êtes-vous découragé sitôt?—Ah! vous vous en plaignez, c'est une manière de m'avouer....—Que toute honorée que je me trouve de votre choix, je n'y saurais répondre.—Et peut-on savoir la raison qui me condamne à d'éternels regrets? reprit le comte, d'un air moitié piqué et moitié dédaigneux.—Voilà ce qu'il faut que vous deviniez, dit en rougissant Valentine.—Mais si je la devine, vous n'en conviendrez pas?—Cela est vrai.—Eh bien! tant mieux, j'en agirai plus librement. Jusqu'à présent le desir de vous plaire et la crainte de voir troubler votre repos par la colère d'une femme dont la vanité se blesse de toutes les préférences qui ne sont pas pour elle, m'ont fait supporter patiemment ses caprices. Me voilà enfin dispensé de jouer plus long-temps un rôle ridicule qui n'eût jamais été le mien, sans l'espérance de me voir récompensé de tant de sacrifices. Au fait, je ne suis pas tenu à plus d'égards qu'on n'en a pour moi; et votre franchise me semble très-bonne à imiter. C'est bien assez d'avoir à souffrir de son amour, sans se laisser tourmenter par la folie d'une autre.—Vous n'avez pas toujours pensé ainsi, et cette folie qui vous importune aujourd'hui vous plaisait autrefois?—Faites-moi un crime de votre ouvrage! Pouvais-je deviner qu'il arriverait du fond de sa province une femme qui me tournerait la tête au point de ne plus voir qu'elle au monde? Certainement j'aurais mieux fait de répondre aux sentiments qu'on voulait bien me témoigner, que de persister dans ceux qu'elle dédaignerait; je ferais mieux encore d'oublier ma disgrace en cherchant loin d'elle quelques consolations; mais tout cela serait sage, et par conséquent au-dessus de mes forces. Je ne me pique point d'avoir cette vertu qui triomphe du sort; le mien veut que je vous aime en dépit de vous, et nous verrons qui l'emportera de votre volonté ou de ma constance.—Quels que soient vos projets, dit Valentine, d'un ton suppliant, par pitié pour moi ménagez la sensibilité d'une personne dont vous avez égaré la raison; songez qu'un éclat la perdrait pour toujours; et ne me réduisez pas au chagrin de la quitter pour la délivrer d'une odieuse présence.—Cette prière rendit au comte toutes ses espérances. Il s'affermit dans l'idée que la crainte de désespérer madame de Nangis était le seul motif du refus de Valentine, et il vit en un instant tout le parti qu'il pouvait tirer du sentiment généreux qui la mettait dans sa dépendance. Empressé d'en faire l'épreuve, il répondit «Je m'engage à suivre en tout votre exemple. Vous pouvez mieux qu'une autre m'apprendre les ménagements qu'on doit aux victimes d'un amour qui n'est point partagé.—Je le vois bien, reprit Valentine, en retenant des larmes de dépit, il faut que je m'éloigne de cette maison où le malheur va bientôt régner.—Oui, partez, répliqua M. d'Émerange avec feu, laissez ici l'intrigue et la vanité se débattre entre elles, et venez loin de cet empire de la coquetterie, venez éprouver la sincérité des sentiments que vous faites naître. Choisissez la retraite où rien ne saurait m'empêcher de vous suivre; là, vous pourrez vous convaincre que le bonheur de vous voir, de vous aimer, suffit à mon existence; et peut-être sentirez-vous alors le besoin de récompenser tant d'amour.—Oh ciel! que me proposez-vous! s'écria Valentine.—En ce moment la porte s'ouvrit, et l'on vit paraître madame de Nangis, pâle, les yeux égarés, et paraissant se soutenir avec peine; Isaure l'accompagnait, et quitta sa main pour venir se jeter dans les bras de sa tante. Les caresses de cette enfant tirèrent Valentine de l'espèce de stupeur où l'avait plongée la subite apparition de la comtesse. Elle essaya de dire quelques mots, mais le tremblement de sa voix trahissait son trouble, et lui donnait un air coupable, tandis que M. d'Émerange, jouissant de toute sa présence d'esprit, s'informait des nouvelles de la comtesse, du ton le plus naturel, et avec toute la sérénité d'une personne qui n'aurait pas eu la moindre chose à se reprocher envers elle. C'est ainsi que l'effronterie met plutôt à l'abri du soupçon que l'innocence.

Le bavardage d'Isaure fut d'un grand secours dans cette circonstance, où chacun parlait au hasard, sans s'embarrasser de ce qu'il disait, pourvu que cela n'eût aucun rapport avec sa pensée; mais si la présence d'Isaure était appréciée, l'arrivée de madame de Réthel parut un coup du ciel. Elle venait rappeler à Valentine l'engagement qu'elles avaient pris de dîner le même jour chez la princesse de L.... Il était déja tard; la marquise n'avait point encore commencé sa toilette, madame de Réthel en fit la remarque, et M. d'Émerange se retira. Madame de Nangis le suivit, en priant sa belle-sœur de l'excuser auprès de la princesse.—«Je ne saurais profiter de son invitation, ajouta-t-elle, je souffre beaucoup, et vous pourrez lui affirmer que ce n'est pas d'un mal imaginaire.»—Ces derniers mots furent prononcés avec l'accent du reproche; ils allèrent frapper au cœur de Valentine; et la tristesse qu'elle en ressentit, résista même au souvenir d'Anatole.

CHAPITRE XXIX

Depuis ce jour, madame de Saverny ne goûta plus aucun repos. Persécutée par son frère, pour céder au desir de M. d'Émerange, dont la malignité inventait à chaque instant un nouveau moyen de la compromettre, et ne cessait de la menacer d'abandonner madame de Nangis à son ressentiment; poursuivie par la jalousie de sa belle-sœur; effrayée des transports de l'amour d'Anatole; Valentine, était dévorée de cette inquiétude qui précède le malheur. Ne sachant plus comment y échapper, elle confia à M. de Saint-Albert le projet qu'elle formait de partir secrètement pour l'Italie, en fesant savoir seulement à son frère, qu'elle entreprenait ce voyage pour se soustraire aux instances de M. d'Émerange, et faire cesser le bruit d'un mariage auquel elle ne consentirait jamais. Le commandeur, après avoir réfléchi long-temps sur ce voyage, finit par l'approuver, en disant: Vous avez raison, ce parti me semble le meilleur; mais il faut tout prévoir. Malgré le plus grand mystère, M. d'Émerange saura bientôt où vous allez. Il vous y suivra, il vous l'a promis, et dans sa position c'est le meilleur parti qu'il puisse prendre, car cette preuve de dévouement doit vous attendrir, ou vous perdre. Mais il est un moyen d'échapper à ce double danger, en ôtant au public l'occasion de mal interpréter une démarche fort simple; et ce moyen est d'emmener avec vous deux personnes dont l'âge et la réputation deviennent les garants de votre conduite aux yeux du monde, et dont l'amitié vous protége contre toutes les tentatives d'un fat.—Puisque mon frère m'abandonne, s'écria Valentine, en essuyant ses larmes, de qui puis-je espérer une si grande preuve d'attachement?—On croirait, reprit brusquement le commandeur, que votre cœur n'en est pas digne, à la manière dont vous doutez de celui de vos amis. Si quelqu'un m'avait dit: Il y a une personne dans le monde capable de grands sacrifices pour vous épargner un malheur; je vous aurais devinée tout de suite, moi.—Ah! mon ami! fut tout ce que put articuler Valentine; elle se jeta dans les bras de M. de Saint-Albert, qui la serra paternellement sur son cœur. Lorsque son émotion lui permit de parler, il assura Valentine que madame de Réthel serait enchantée de faire avec elle le voyage d'Italie. Nous irons à petites journées, ajouta-t-il en riant, par égard pour l'âge de l'aimable vieillard qui vous accompagne. Deux semaines suffiront pour les préparatifs de ce petit enlèvement; et si le monde en médit, comptez sur mon honneur pour réparer le tort que pourraient faire au vôtre mes moyens de séduction.—Cette plaisanterie fit sourire Valentine, et l'empêcha de se livrer à l'excès de son attendrissement. Elle se contenta de serrer la main du commandeur, en signe de reconnaissance; et tous deux se quittèrent, l'ame pénétrée de cette douce joie qui naît également du bien que l'on reçoit et de celui qu'on fait.

Mais ce délai de quinze jours accordé aux différents manèges de l'amour-propre pouvait devenir bien funeste à Valentine; elle le prévoyait, sans oser en témoigner sa crainte. Un service obtenu sans l'avoir demandé rend si discret, qu'on préfère en perdre le prix, que de s'en assurer par une nouvelle sollicitation. Aussi la marquise se résigna-t-elle à attendre patiemment l'époque fixée pour son départ. Elle imagina de se composer une manière de vivre qui la mît à l'abri des scènes qu'elle redoutait le plus; et donnant l'ordre à ses gens de ne laisser entrer chez elle que le commandeur et sa nièce, elle se dit légèrement indisposée, et crut se faire oublier de ceux qui la tourmentaient, en se délivrant de leur présence. Pour se maintenir dans une résolution qui devait lui coûter le plaisir de rencontrer Anatole, il fallait bien trouver quelque dédommagement; et celui de lui écrire vint tout naturellement à sa pensée. A la veille de faire une longue absence on est plus confiant; il semble qu'on n'ait rien à redouter des aveux de sa faiblesse; l'idée qu'on ne se reverra peut-être jamais, en glaçant l'ame de terreur, la met au-dessus des considérations ordinaires, et ce qu'on dit alors a quelque chose de la solennité d'un dernier adieu. Cependant Valentine ne se laissa point entraîner par le charme d'exprimer ses pensées à celui qui les inspirait toutes. Elle lui parla des chagrins qui l'obligeaient à s'éloigner de sa famille, sans lui laisser soupçonner le secret de madame de Nangis; et comme elle donna pour raison de son voyage le desir de fuir M. d'Émerange, il est à présumer qu'Anatole fut de son avis, et qu'il trouva la lettre charmante.

M. d'Émerange s'étant déja présenté plusieurs fois chez madame de Saverny, sans être reçu, devina qu'elle lui avait fait défendre sa porte. Ce procédé le choqua vivement; il se promit de s'en venger; et alla s'en plaindre à M. de Nangis, comme d'une insulte que sa conduite respectueuse envers sa sœur n'aurait pas dû lui attirer. M. de Nangis qui mettait le plus grand intérêt à maintenir les espérances du comte, l'assura que ce n'était sûrement qu'un malentendu de la part des gens de la marquise. Pour s'en convaincre, il se rendit chez elle, et demanda à la voir; mais on lui répondit que madame était souffrante, et reposait en ce moment. Assez mécontent de cette réponse, il fit appeler mademoiselle Cécile pour la questionner sur la maladie de sa maîtresse. A la manière dont on l'interrogeait, mademoiselle Cécile vit bien qu'il fallait mentir; mais, comme elle n'avait point reçu d'instructions à ce sujet, elle fit tant de mensonges inutiles, qu'elle laissa soupçonner la vérité. M. de Nangis en conçut beaucoup d'humeur, mais il la dissimula sous l'apparence d'une vive inquiétude. Se promettant bien d'éclaircir ce mystère, il entra chez sa femme en disant: Vous ignorez sûrement que Valentine est malade, elle n'est point sortie depuis deux jours, et ne reçoit personne; cela m'inquiète, et je vous engage à forcer sa porte pour lui offrir vos soins.—Je m'en garderai bien, reprit la comtesse d'un ton amer, cela m'est arrivé une fois la semaine dernière; et je n'ai pas envie de recommencer une pareille gaucherie. Cette phrase devait exciter la curiosité de M. de Nangis; et pour la satisfaire, la comtesse raconta comment elle avait trouvé M. d'Émerange en tête à tête avec sa belle-sœur. Elle accompagna ce récit de plusieurs réflexions malignes, qui indignèrent M. de Nangis. Il crut de son honneur de justifier Valentine des soupçons qu'on osait concevoir sur elle, en disant qu'il était bien permis de recevoir avec intimité l'homme que l'on devait épouser incessamment.—M. d'Émerange épouse votre sœur? s'écria la comtesse, d'une voix étouffée.—Vraiment nous en aurions parlé plutôt, reprit M. de Nangis, sans remarquer la fureur qui se peignait dans les yeux de sa femme, mais je ne sais quelle pruderie empêche Valentine de se décider; elle aime très-certainement M. d'Émerange; vous l'aviez déjà deviné, et depuis tout l'a confirmé. Cependant elle hésite, et donne pour prétexte la légèreté du comte, et cent autres mauvaises raisons dont vous pourriez facilement lui démontrer le ridicule. Peut-être aura-t-elle plus de confiance en vous: d'ailleurs vous triompherez mieux que moi de ces idées romanesques sur la constance. Ayez l'air de croire à celle du comte, et vous l'en convaincrez sans peine. Sur ce sujet, une femme sait toujours en persuader une autre; et je parie que votre esprit aura bientôt fait disparaître l'obstacle qu'elle oppose au mariage le plus brillant qu'elle puisse faire. Si vous réussissez, comme je n'en doute pas, vous pouvez compter sur la reconnaissance de M. d'Émerange, car il est amoureux fou de Valentine.» On peut imaginer ce qui se passa dans l'ame de la comtesse, à chaque mot de ce discours. Plongée dans une espèce d'anéantissement, elle s'efforçait vainement de rompre le silence; un poids énorme semblait oppresser sa poitrine; et, lorsque par un mouvement courageux elle essayait de répondre à ces mots cruels qui déchiraient son cœur, sa voix expirait sur ses lèvres livides. Un état aussi violent devenait impossible à dissimuler; et M. de Nangis allait peut-être découvrir le plus affreux secret, lorsqu'un domestique vint lui remettre un billet, qui demandait une prompte réponse. Le comte sortit alors en recommandant à sa femme de ne point oublier ce qu'il venait de lui dire, et tout ce qu'il attendait de sa complaisance.

O vous, que de funestes passions égareront peut-être un jour, que ne pouvez-vous contempler leur hideux effet sur le cœur et les traits de cette femme jeune et belle! La pâleur de la mort couvre son visage; son regard éteint ne se ranime que lorsqu'un projet de vengeance vient flatter son imagination. Cette bouche, qu'embellissait l'expression d'une gaîté piquante, ne sourit plus qu'à l'idée de punir l'innocence du crime d'être aimée; et cet esprit élégant et coquet, autrefois uniquement occupé du desir de plaire, ne l'est plus maintenant que du barbare soin de chercher les moyens les plus sûrs de perdre sa rivale: aucun ne lui paraît trop cruel ou trop bas. Enfin les sentiments affreux que la vanité outragée inspire à cette femme coupable semblent flétrir à-la-fois son ame et sa beauté.

CHAPITRE XXX.

Pendant qu'il se tramait tant de conspirations contre le repos de Valentine, mademoiselle Cécile l'instruisait de la visite de M. de Nangis, et de l'humeur qu'il avait témoignée lorsqu'on lui avait signifié qu'il ne pouvait entrer chez sa sœur. «Allons, dit Valentine, je vois qu'il me faut renoncer même au plaisir d'être seule, puisque je ne puis m'y livrer sans offenser quelqu'un.» Et elle se disposa à sortir pour échapper, s'il était possible, à quelque visite importune. En s'occupant d'habiller sa maîtresse, mademoiselle Cécile rompit le silence qui lui était imposé ordinairement par celui que gardait la marquise avec elle, pour lui dire: «Madame fait très-bien de sortir aujourd'hui, car je ne sais ce qui se passe dans la maison, mais c'est à coup sûr quelque chose d'étrange; madame la comtesse tourmente et gronde tous ses gens à-la-fois; M. de Nangis a demandé ses chevaux plutôt qu'à l'ordinaire; Richard a déja porté ce matin trois lettres de sa maîtresse chez le comte d'Émerange, et j'étais à peine levée quand madame votre sœur m'a fait appeler pour lui donner de vos nouvelles, et répondre à cent questions sur la santé et les occupations de madame; après avoir dit que madame avait été indisposée depuis plusieurs jours, j'ai répondu à tout le reste: Je n'en sais rien; et madame la comtesse, ennuyée de m'entendre toujours répéter la même chose, m'a renvoyée en disant: Quelle sotte!»

La marquise n'eut pas l'air de faire grande attention au rapport de mademoiselle Cécile, et feignit de regarder la curiosité de sa belle-sœur comme une preuve de l'intérêt qu'elle portait à sa santé; mais elle s'affligea en secret de voir jusqu'où s'abaissait la fierté de la comtesse. Qu'aurait-elle donc pensé si elle avait pu deviner que l'excès du ressentiment de cette insensée la porterait ce jour-là même à user de son autorité dans sa maison, pour se faire remettre dans le plus grand mystère les lettres adressées à madame de Saverny. L'espérance d'en trouver une de M. d'Émerange, qui lui apprendrait plus sûrement la vérité de ses rapports avec Valentine, était le seul motif de cette indigne action, dont le vil confident vint bientôt chercher la récompense. Vingt-cinq louis furent le prix de trois lettres remises à la comtesse par un laquais infidèle. De ces trois lettres l'une portait le timbre de Nevers, la seconde était un simple billet d'invitation qu'on pouvait lire sans le décacheter, et, sur la troisième, on ne reconnaissait pas l'écriture de M. d'Émerange. C'était donc inutilement pour cette fois que madame de Nangis venait de se laisser entraîner au plus indigne procédé; mais elle en pouvait assurer le secret en rendant les trois lettres comme elle les avait reçues. Sa conscience accueillait cette idée; avec une morale peu sévère, on se croit facilement innocent du mal dont on ne recueille pas le fruit. La comtesse se parait déja à ses propres yeux du mérite de résister au mouvement d'une curiosité sans objet, lorsqu'un nouveau soupçon vint triompher de tous ses scrupules. Elle pensa que M. d'Émerange pouvait bien se servir d'une autre main que la sienne pour écrire l'adresse de ses lettres à madame de Saverny. C'était un moyen souvent employé pour tromper les regards des jaloux; et madame de Nangis se rendait justice en supposant aux autres le desir d'échapper à son indiscrétion; à force de supposer ce qu'elle espère, elle croit céder à la certitude de tout apprendre, et rompt le cachet.... Bientôt une joie féroce étincelle dans ses yeux. Elle tient enfin l'instrument d'une vengeance sûre, qui va frapper du même coup l'ingrat qui la trahit, et la femme qu'on lui préfère. Munie de ce précieux dépôt, elle attend dans toute l'agitation d'une affreuse espérance le moment où le comte d'Émerange a promis de se rendre chez elle. Pour obtenir de lui cette promesse, il avait fallu employer la ruse, et lui cacher sur-tout ce qu'on avait appris de M. de Nangis. Ce soin important était le sujet des billets dont mademoiselle Cécile avait parlé à sa maîtresse, et auxquels le comte venait de répondre, en cédant avec peine aux instances de madame de Nangis.

Lorsque M. d'Émerange parut, la comtesse prit un air riant pour le complimenter sur son futur mariage et sur le bonheur d'être aimé d'une femme accomplie; elle se vanta d'avoir prévu que cette provinciale, dont on prétendait se moquer, serait avant peu l'héroïne d'un roman nouveau, qui finirait par le dénoûment ordinaire. Avant de répondre à ces compliments ironiques, le comte chercha a démêler la véritable pensée de madame de Nangis sur cet événement. Il crut un instant que sa fierté l'emportait sur sa jalousie, et que le dédain triomphait de sa colère; il se réjouissait de lui voir prendre un parti si convenable. Mais le dépit d'une femme, ainsi que son amour, se trahit par ses soins mêmes à le cacher; et ce fut à la gaîté factice de la comtesse, que M. d'Émerange devina l'excès de son ressentiment. Cette découverte l'engagea à nier l'amour qu'on lui supposait pour la marquise; il convint seulement d'avoir consenti au projet de M. de Nangis, qui mettait la plus grande importance à ce mariage, et en avait fait toutes les démarches, avant même qu'il les eût approuvées. Il ajouta, en regardant finement la comtesse, que des raisons faciles à comprendre l'avaient empêché d'apporter beaucoup de résistance aux volontés de son mari, et que d'ailleurs on lui avait fait sentir la nécessité de se marier, comme étant l'unique rejeton de sa famille. Toutes ces considérations, dit-il, m'ont déterminé à laisser agir le zèle de mes amis; leur choix est tombé sur madame de Saverny, dont le rang et l'éducation sont dignes de la place que le Roi veut bien destiner à ma femme. Et c'est plus encore par convenance que par inclination que je me décide à l'épouser.—Je suis bien aise de voir tant de raison dans votre amour, reprit la comtesse, en s'apercevant aussi de la mauvaise foi du comte, il en sera moins surpris du sort qu'on lui réserve.—Vous savez que sur ce point je suis très-philosophe.—On l'est sans peine quand on se croit aimé.—Je ne saurais me prévaloir de cet avantage, car votre belle-sœur ne m'a point fait d'aveu; elle prétend au contraire avoir une raison de refuser ma main, qu'elle ne veut avouer à personne.—La voulez-vous savoir?—Vous m'allez dire comme M. de Nangis, qu'elle a peur de ma légèreté.—Non, elle vous rend trop de justice.—Au fait, répliqua-t-il, en jetant un regard tendre sur la comtesse, elle ferait mieux peut-être de redouter ma constance.—Non, Monsieur, elle a, pour dédaigner votre amour, de meilleures raisons que toutes celles-là. Tenez et jugez-en vous-même. En disant ces mots elle remet au comte la lettre suivante, et savoure le plaisir de la lui voir lire en tremblant de colère.

«Vous partez, Valentine, et c'est le desir d'échapper aux importunités d'un fat qui vous éloigne des lieux que vous embellissez! L'honneur de l'emporter sur vos rivales, celui de briller à la cour de tout l'éclat de la fortune et de la beauté; le triomphe plus grand encore de fixer un cœur voué à l'inconstance; enfin, tous ces plaisirs enivrants de la vanité ne peuvent donc vous séduire? Vous réalisez le vœu que je formai en vous voyant pour la première fois. Ah! me disais-je alors, si j'étais le créateur d'un aussi bel ouvrage, je voudrais le parer de toutes les vertus.

«Vous partez, et des pleurs de regrets ne viennent pas obscurcir mes yeux, et je ne maudis point cet exil volontaire! Tant de courage doit vous sembler un prodige, à vous qui savez que j'ai besoin pour vivre du même air que vous respirez; mais songez à ces timides oiseaux, qui, sans oser approcher du soleil, traversent les mers pour jouir en tout temps des bienfaits de sa présence, et vous aurez bientôt le secret de ma résignation.»

Après un moment de silence, pendant lequel M. d'Émerange cherchait à modérer sa rage, il jeta les yeux sur madame de Nangis, et fut frappé de la joie qu'il vit éclater dans les siens. L'idée qu'elle se repaissait du plaisir de le voir humilié, lui inspira l'envie de s'en venger en l'humiliant elle-même. «Cette lettre n'est point signée, dit-il avec mépris, et rien ne prouve qu'elle soit destinée à la marquise.—Quoi, s'écria la comtesse, transportée de fureur, le nom de la marquise de Saverny, n'est-il pas sur l'adresse; et ne lisez vous point celui de Valentine?—Belle preuve! chacun en peut écrire autant à la femme qu'il veut calomnier ou compromettre. D'ailleurs, si cette lettre était connue de la marquise, comment se trouverait elle entre vos mains? Ici madame de Nangis resta interdite, son front se couvrit de rougeur; mais tout-à-coup, bravant la honte par la colère, elle arracha la lettre des mains du comte, et dit: «Puisque votre misérable amour préfère m'outrager par le plus odieux soupçon que d'en croire l'évidence, je saurai bien vous convaincre sans m'abaisser à me justifier. Mais si je me livre à tout l'excès de mon indignation, n'accusez que vous des malheurs qui en seront la suite. Le ciel m'est témoin que d'aussi barbares sentiments n'ont jamais possédé mon ame; je vous les dois tous et vous en subirez l'effet. J'ai appris de vous comment on peut joindre la perfidie à l'insulte; vous apprendrez de moi comment on se venge du mépris.» En finissant ces mots, la comtesse sortit avec précipitation de la chambre; et, défendant au comte de la suivre, elle alla s'enfermer dans son cabinet.

CHAPITRE XXXI.

Le bruit d'une voiture qui entrait dans la cour réveilla madame de Nangis de l'espèce d'anéantissement qui avait succédé à sa colère; elle craignit de se faire voir dans le désordre où elle était, et s'empressa d'ordonner qu'on éloignât, sous un prétexte quelconque, la visite qui arrivait: mais on lui répondit que le carosse dont elle avait entendu le bruit, était celui de M. le comte, qui venait de rentrer. En effet, le comte arrive presque aussitôt. Frappé de l'altération qu'il remarque sur le visage de sa femme, il lui en demande la cause: elle hésite à répondre; son mari insiste; elle se trouble encore davantage; et la nécessité de sortir d'embarras venant ajouter au desir de se venger, la comtesse feint de trahir avec peine le secret de sa belle-sœur. Elle raconte qu'un hasard, dont on ne doit accuser que la négligence de Valentine, a fait tomber entre ses mains la lettre qu'elle montre à M. de Nangis, et donne pour prétexte de l'émotion que son mari a remarquée, le chagrin profond que lui cause la conduite d'une personne qu'elle n'aurait jamais soupçonnée d'une pareille intrigue. Cette première dénonciation accueillie l'oblige à de nouveaux mensonges. Plus cette indigne action coûte à sa conscience, et mieux elle en veut assurer le prix. Enfin, l'esprit, la ruse, la trahison, la fausse pitié, tout fut employé pour abuser la tendresse d'un frère, et le porter à la plus coupable injustice.

Lorsque, par ses différentes insinuations, la comtesse eut exalté la colère de son mari contre Valentine, elle pensa que c'était le moment de les mettre en présence. La marquise venait justement de rentrer. Son frère la fit prier de se rendre auprès de lui. Elle arrive: à son aspect la comtesse frémit. Il lui semble que la preuve de ses torts est tout entière dans l'air innocent de Valentine, et que l'accusée n'a qu'à lever ses yeux pour se justifier de tant de calomnies.

«Connaissez-vous cette lettre? dit alors M. de Nangis, du ton d'un juge sévère.»—J'ignore ce qu'elle contient, reprit en balbutiant Valentine, qui avait déjà reconnu l'écriture d'Anatole.—Cependant elle vous est adressée, reprit le comte, et celui qui l'écrit se croit probablement assez connu de vous pour n'être pas obligé de la signer.—Ici la marquise prit la lettre des mains de son frère, en lut l'adresse, et lança à sa belle-sœur un regard de mépris qui ne laissa à la comtesse aucun doute sur le soupçon qui venait d'éclairer Valentine. Confuse de voir sa lâcheté devinée, elle n'en supporta la honte que dans l'espérance de jouir à son tour de la confusion où se trouverait sa rivale, en lisant les expressions de cet amour qu'elle voulait cacher, et en répondant à l'espèce d'interrogatoire que M. de Nangis ne manquerait pas de lui faire subir. Mais elle fut bien étonnée, lorsqu'elle s'aperçut que cette lecture, loin de troubler Valentine, sembler ranimer son courage, et calmer son agitation. Le comte, surpris lui-même de cette tranquillité, dit avec impatience: Eh bien! madame, daignerez-vous m'expliquer ce mystère, et m'apprendre si vous connaissez l'auteur de cette lettre?—Je pourrais avant tout, reprit la marquise avec dignité, demander comment il se fait qu'elle se trouve dans vos mains avant de m'être parvenue; mais je veux ignorer sur qui doit tomber le mépris attaché à de tels procédés. Votre âge, le titre de chef de notre famille, et plus encore, la tendresse que vous m'avez toujours témoignée, vous donnent sur moi les droits d'un père; et c'est au nom de ces droits que je consens à vous répondre avec toute la sincérité que vous devez attendre de mon caractère. Cette lettre m'était destinée, et j'en connais l'auteur.—Je desire infiniment savoir le nom de ce monsieur qui traite si bien de fat l'homme le plus aimable que je connaisse.—Son nom? Je l'ignore.—Quoi? s'écria la comtesse, en éclatant de rire d'une manière impertinente, vous ignorez le nom de celui qui veut vous suivre au-delà des mers?—Valentine ne daigna point faire attention à cette épigramme; mais elle en punit bientôt la comtesse, en la livrant à la plus cruelle inquiétude. Après s'être épuisé en sentences plus ou moins éloquentes sur l'extravagance des femmes, M. de Nangis dit à sa sœur;—«Il ne faut pas douter que l'amour de ce beau sylphe ne soit l'unique cause des refus que vous adressez à M. d'Émerange!—Non, répondit Valentine, cet amour n'est pas la seule cause de mon refus.—C'est pourtant de cette belle passion dont vous avez voulu parler, en nous assurant qu'un motif secret vous empêchait d'accepter sa main.»—En cet instant, les yeux de Valentine se tournèrent sur madame de Nangis, elle la vit dans l'attitude d'un coupable qui attend le prix de ses méchancetés. Un affreux tremblement agitait ses membres; elle écoutait d'un air avide les mots qui allaient sortir de la bouche de sa belle-sœur, et semblait implorer la pitié de sa victime. Il fallait s'être laissée entraîner à tous les torts d'une passion insensée pour méconnaître ainsi le cœur de Valentine; mais le premier châtiment de ceux qui renoncent à la vertu est de n'y plus croire. Aussi l'étonnement de madame de Nangis fut-il à son comble, lorsqu'elle entendit Valentine donner pour raison de son refus la différence de son caractère avec celui de M. d'Émerange, et beaucoup d'autres motifs, sans ajouter un mot qui pût faire soupçonner les sentiments de la comtesse. Ce procédé généreux, en dissipant sa crainte, la livra au remords; et rien ne saurait peindre ce qu'elle souffrit en voyant son mari s'animer de plus en plus contre sa sœur, et finir par l'outrager au point d'appeler du nom d'intrigue son intimité avec Anatole. Valentine avait supporté cette injure avec la résignation qui naît de l'innocence; mais quand elle se vit en même temps accuser de tous les manèges de la coquetterie envers le comte d'Émerange, la fierté de son ame se révolta de cette insulte. Elle déclara qu'aucune considération ne pouvait l'engager à souffrir les expressions du mépris de personne, pas même de son frère; et elle sortit en l'assurant que désormais il n'aurait plus l'occasion de la traiter avec tant d'injustice.

«Le voilà donc arrivé ce fatal moment que j'ai si souvent redouté! s'écria Valentine, quand elle fut seule. Mon imprudence et la plus indigne calomnie m'enlèvent jusqu'à l'estime de mon frère, je ne puis plus habiter sa maison, sans trahir l'horreur que m'inspire tout ce qui s'y passe. Il faut m'en éloigner; il faut quitter cette famille que j'avais regardée comme un asyle protecteur, et emporter avec moi le mépris et la haine de deux êtres sur qui j'avais placé mon respect et ma tendresse!» En se livrant à ces tristes pensées, Valentine fondait en larmes. Mais son attendrissement, loin d'affaiblir sa résolution, redoublait le desir qu'elle avait de cacher sa peine à tous les yeux. Dans ce dessein, elle écrivit au commandeur qu'un obstacle imprévu l'obligeait à renoncer au projet d'aller en Italie; qu'elle était à la veille de partir pour Saverny, où une affaire importante la rappelait, mais qu'elle desirait vivement le voir avant de s'éloigner de Paris. Le domestique chargé de porter ce billet eut ordre de n'en remettre la réponse qu'à la marquise elle-même. Cette réponse se fit attendre jusqu'à dix heures du soir; le domestique s'excusa de la rendre aussi tard, en disant qu'il s'était cru obligé d'aller la chercher jusque chez madame de Réthel, à Auteuil, ou M. de Saint-Albert devait dîner. Il ajouta, qu'en sortant de table le commandeur avait été pris subitement d'une attaque de goutte qui l'avait forcé de se mettre au lit. Le billet était écrit de la main de madame de Réthel, qui donnait à Valentine les détails de ce fâcheux accident, et l'engageait à venir s'établir quelques jours à Auteuil, pour adoucir par sa présence les maux de leur vieil ami. La plus sincère affection, la reconnaissance, tout fesait un devoir à Valentine de se rendre à cette invitation, qui lui offrait en même temps une occasion de prodiguer ses soins au seul protecteur qui lui restât, et un prétexte de s'éloigner de la maison de son frère.

Elle résolut de partir le lendemain, de grand matin, pour qu'on ne s'étonnât point dans la maison de ne lui voir faire ses adieux à personne, et chargea mademoiselle Cécile d'instruire les gens de la comtesse du motif qui la déterminait à se rendre sans délai chez madame de Réthel. Ces arrangements finis, Valentine essaya de prendre quelque repos, mais le sommeil ne vint point calmer ses sens en la délivrant du souvenir de ses peines. L'idée de reposer pour la dernière fois sous le toit fraternel remplissait son ame d'amertume: elle contemplait avec douleur cet appartement si élégamment orné pour la recevoir, où elle croyait passer sa vie au sein de sa famille. La place où elle relisait les lettres d'Anatole, la table sur laquelle elle y répondait, tout, jusqu'au petit fauteuil d'Isaure, excitait ses regrets. Le cœur attache tant de prix aux moindres objets qu'il va perdre! Valentine avait souvent desiré de n'être jamais venue dans ces lieux témoins de ses chagrins; mais il fallait s'en exiler pour toujours, et ses larmes coulaient à la seule pensée de ne les plus revoir. C'est ainsi que la cause de nos malheurs l'est quelquefois aussi de nos regrets.

CHAPITRE XXXII.

Sept heures venaient de sonner, les chevaux étaient déjà à la voiture, et madame de Saverny, assise auprès d'une croisée, attendait en silence que mademoiselle Cécile eût fermé tous ses paquets pour se mettre en route; Antoinette venait à chaque instant demander s'il était nécessaire d'emporter telle robe ou tel chapeau, et mademoiselle Cécile s'empressait de lui répondre: «Cela est très-inutile, puisque madame ne doit rester que huit jours à la campagne.» Cette réponse fit soupirer Valentine, et la replongea dans une triste rêverie, dont elle sortit tout-à-coup en se sentant presser par les bras d'un enfant qui l'accablait de ses caresses. «Quoi, dit-elle, en embrassant Isaure, déja levée, chère petite! le bruit qu'on a fait dans la cour t'aura sans doute réveillée?—Oh! non, ma tante, reprit l'enfant; je savais que vous deviez partir de bonne heure; j'étais déja couchée depuis long-temps, lorsque mademoiselle Cécile est venue le dire hier soir à ma bonne: elles me croyaient endormie, et j'ai entendu tout ce qu'elles ont dit. Quand j'ai su que j'allais rester huit jours entiers sans voir ma bonne tante, j'ai voulu l'embrasser avant son départ. Mademoiselle Cécile avait souvent répété que les chevaux étaient commandés pour sept heures; je me suis dit: En comptant toutes les heures qui sonneront à la pendule, je me réveillerai à temps. En effet, j'avais si peur de me lever trop tard, que j'ai très-peu dormi. Quand j'ai entendu du bruit dans la maison, je me suis habillée tout doucement, et je suis vîte accourue ici.—Chère enfant, dit Valentine, en la baignant de ses larmes!—Tu t'en vas donc pour toujours? s'écria Isaure en voyant l'excès de la douleur de sa tante.—Non, je te reverrai bientôt, je l'espère. Ne m'oublie pas.... Dis à ton père que je pars en pleurant.... que je vous aime tous.... et que je vous regretterai toute ma vie.» Ces paroles entrecoupees par des sanglots achevèrent de désoler Isaure. Elle se jeta au cou de Valentine, en pleurant aussi, et dit: «Encore, si j'avais ton portrait pour me consoler quand tu n'y seras plus!—Eh bien, qu'est-il devenu? demanda Valentine, avec une sorte d'inquiétude.—Je ne voulais pas vous le dire, reprit Isaure en baissant les yeux, mais l'autre jour, en jouant avec M. d'Émerange, la chaîne qui soutient le médaillon s'est cassée, et le verre s'est brisé en tombant par terre; j'ai bien pleuré quand j'ai vu ce malheur! Mais M. d'Émerange m'a promis que bientôt il n'y paraîtrait plus. Il a pris le collier en se chargeant de le faire raccommoder par son bijoutier, et il doit me le rendre la semaine prochaine: c'est encore bien long à attendre.» Valentine apprit avec peine que son portrait était entre les mains du comte, mais elle ne fit aucun reproche à Isaure de le lui avoir livré. Le mal était fait; il était inutile d'en apprendre les conséquences à une enfant trop innocente pour les comprendre. Elle se contenta de recommander à Isaure de ne plus s'adresser qu'à elle lorsqu'il s'agirait de confier son portrait. Mademoiselle Cécile vint en ce moment annoncer à sa maîtresse que tout était prêt. Valentine fit un effort pour s'arracher des bras d'Isaure qui voulait absolument la suivre, et ne consentit à la laisser partir qu'à la condition d'aller la rejoindre à Auteuil aussitôt que madame de Nangis en aurait accordé la permission. Quand il fallut se séparer de Love, les pleurs d'Isaure redoublèrent. Enfin on calma son chagrin par des cadeaux et des promesses; mais on ne put obtenir d'elle de la faire rentrer dans la maison avant que la voiture ne fût sortie de la cour; et Valentine était déjà bien loin, que la petite voix d'Isaure lui criait encore adieu.

Le premier soin de la marquise, en arrivant à Auteuil, fut d'instruire Anatole du séjour qu'elle comptait y faire, et d'une partie des raisons qui la contraignaient à s'éloigner de sa famille. La nécessité d'empêcher Anatole de lui adresser de nouvelles lettres à l'hôtel de Nangis, l'obligeait à lui apprendre le sort qu'avait eu la dernière; mais elle évita soigneusement de lui laisser soupçonner la véritable cause de cette indiscrétion, qu'elle mit sur le compte de la maladresse d'un laquais et d'une distraction de son frère. Elle parla seulement des justes reproches qu'il lui avait fallu supporter de la part de M. de Nangis, sur le tort de s'être ainsi compromise; et finit par dire que l'impossibilité d'expliquer sa conduite sans trahir un secret inviolable, lui avait fait prendre le parti d'attendre loin de son frère le moment où elle pourrait se justifier des soupçons qu'on osait concevoir contre elle. Mais, pour atteindre à ce but, il fallait s'imposer des sacrifices, et réduire aux plus simples expressions de l'amitié une correspondance qui n'aurait jamais dû être fondée sur un autre sentiment. C'était à cette seule condition que Valentine consentait à recevoir encore des lettres d'Anatole; et elle en parlait déjà comme d'une chose convenue, sans se douter qu'elle demandait l'impossible.

La douleur qui l'accablait se dissipa un peu à l'aspect du plaisir que causa son arrivée chez madame de Réthel. Le commandeur prétendit que la goutte pouvait s'amuser à ses dépens aussi long-temps qu'il plairait à Valentine de lui servir de garde-malade; «Car, disait-il en riant, qu'est-ce que cela me fait de souffrir, pourvu que je ne le sente pas.» Cette folie paraîtra bien sensée à tous ceux qui ont reconnu le pouvoir magique de la présence d'un ami sur les souffrances les plus aiguës.

Si la gaîté de M. de Saint-Albert avait bravé la maladie, elle s'éteignit bientôt en écoutant le récit des nouveaux chagrins de Valentine. Il s'indigna de la voir l'objet d'une persécution aussi peu méritée, et, dans son premier mouvement, il voulait écrire à M. de Nangis pour l'éclairer sur l'excès de son injustice, et lui prouver qu'il était de son honneur de la réparer. Mais Valentine le conjura de renoncer à ce projet, en lui démontrant l'impossibilité d'instruire son frère des calomnies dont elle était victime, sans lui en dénoncer les auteurs. «Je ne le persuaderais pas, ajoutait Valentine, il persisterait à me demander l'explication d'un mystère que je ne comprends pas moi-même; et le silence qu'il me faudrait garder sur plusieurs points envers lui, ajouterait encore à l'idée des torts qu'il me suppose. Je ne regagnerais point sa confiance, et sa femme la perdrait pour toujours. Le ciel me préserve de jeter dans cette famille les premières semences du trouble qui doit y naître un jour! J'en conviens, les reproches d'un frère pèsent cruellement sur mon cœur, mais ceux que je pourrais m'adresser l'oppresseraient bien plus encore!—Eh bien, soit, reprit le commandeur, je vous obéirai; mais promettez-moi de ne plus vous exposer à des scènes inévitables partout ailleurs qu'ici. Vous ne savez pas encore ce que l'on vous réserve, et le parti que la méchanceté va tirer d'une aussi belle circonstance; moi, je m'en doute, et j'exige que vous choisissiez cette retraite pendant l'orage. L'éclat que nous redoutions ne peut plus s'éviter. La vengeance d'un amour-propre tel que celui de M. d'Émerange doit être sanglante; puissent tous nos soins vous en mettre à l'abri. Mais il est de la plus grande importance qu'il ignore à jamais le nom de l'imprudent qui s'est permis sur son compte une injure impardonnable. Vous ne doutez pas de toutes ses recherches pour le découvrir. Joignez-vous à moi pour ordonner à Anatole de s'y soustraire en s'éloignant de vous. Il est persuadé que sa lettre n'est tombée qu'entre les mains de votre frère, et ne soupçonne pas que M. d'Émerange en ait eu connaissance. Profitons de son erreur pour lui demander au nom de votre repos un sacrifice que les peines qu'il vous cause vous donnent bien le droit d'exiger. Sur-tout plus de lettres, vous en voyez le danger. Il n'est point de secret qui y résiste. Fiez-vous à mon amitié du soin de dissiper ses inquiétudes sur votre sort. Calmez les agitations qui tourmentent votre ame, et laissez lui croire en partant que son absence est le prix de votre bonheur.—Disposez de moi, reprit en soupirant Valentine, je souscris d'avance à tout ce que votre sage bonté imaginera pour nous épargner de nouveaux malheurs. Mais je n'ai plus le courage qui soutient la volonté; ordonnez pour moi.» L'émotion de Valentine l'empêcha d'en dire davantage; elle sortit précipitamment pour cacher l'excès de sa faiblesse, et s'enfuit dans un des bosquets du jardin que le printemps commençait à parer, et là, sans s'apercevoir des bienfaits d'une saison charmante, Valentine s'écriait en pleurant: Il faut donc que je renonce à tout dans la nature!

CHAPITRE XXXIII.

Si le démon de la jalousie enfante les querelles entre les plus tendres amants, celui de la vengeance sait réunir les plus fiers ennemis, et l'humanité s'afflige de voir les serments consacrés a cette furie, plus fidèlement gardés que les serments inspirés par l'amour. Depuis long-temps M. d'Émerange convaincu de son empire sur le cœur de madame de Nangis, dédaignait un succès facile que tout le monde lui croyait acquis. Uniquement occupé d'un triomphe plus flatteur pour sa vanité, la tendresse de madame de Nangis lui semblait importune. Mais le plus humiliant revers avait remplacé ce triomphe qu'il croyait certain. L'aveu de madame de Saverny, en reconnaissant la lettre présentée par son frère, prouvait assez la vérité; et la comtesse ne pouvait plus être accusée de mensonge. Enfin, l'homme le plus brillant de la cour, celui dont tant de femmes délaissées attestaient la séduction et l'inconstance, se voyait joué par la simplicité d'une femme de province, et insulté par un rival inconnu, dont l'obscurité semblait être le partage. Tant d'injures réunies demandaient une réparation éclatante; et comme la gloire d'un homme à la mode ne se soutient que par le déshonneur d'un grand nombre de victimes, c'est la perte de la réputation de madame de Saverny qui doit réhabiliter celle du comte d'Émerange.

Pénétré de cette idée, il se rend chez madame de Nangis, en obtient sans peine le pardon de ses torts; et, profitant de l'excès d'indulgence qu'inspire le retour au bonheur, il avoue que, séduit par les coquetteries de la marquise, il n'a pu se défendre d'un attrait passager pour elle; mais qu'ayant bientôt reconnu la différence du caprice au sentiment, il n'attendait plus qu'une occasion de rompre sans impolitesse, pour venir retomber aux pieds de la seule femme qu'il eût jamais aimée. Après ce perfide aveu, desirant offrir une preuve incontestable de la sincérité de son repentir, le comte sort d'un porte-feuille le portrait de Valentine, et le livre à la comtesse comme un sacrifice qui lui répond de la franchise de ses sentiments.

Dans tout autre moment la vue de ce portrait eût transporté de colère madame de Nangis; mais quand le coupable dont on pleurait l'abandon vient demander grace, s'indigne-t-on de quelque chose? Elle ne vit dans cette preuve d'infidélité que le plaisir d'en triompher; et son amour-propre satisfait trouva mille excuses aux torts de M. d'Émerange. Mais plus elle redoublait de clémence pour lui, et plus son ressentiment s'animait contre sa rivale. «Venir ainsi, disait-elle, afficher les dehors d'une conduite austère, parler de grands principes, se parer d'une candeur factice, et tout cela pour enlever à son amie l'affection qui fesait son bonheur, et sacrifier, l'amour d'un homme comme il faut à quelque aventurier! Certainement je ne me donnerai point dans le monde le ridicule de tolérer de semblables intrigues. M. de Nangis est bien libre d'approuver les nombreuses faiblesses de sa sœur; mais il ne peut m'obliger à jouer le rôle de confidente: aussi vais-je lui déclarer que je ne saurais habiter plus long-temps avec elle. Il sentira bien le tort qu'une intimité de ce genre pourrait faire à la réputation de sa femme, et je ne doute pas qu'il n'écrive dès demain à la marquise, pour l'engager à prolonger son séjour chez madame de Réthel. Probablement son héros est quelque ami de cette prude; et soit fierté, ou faiblesse, elle obéira sans murmurer aux volontés de son frère.»

Ce plan servait à merveille les intentions de M. d'Émerange, et il se félicitait en voyant à quel point on pouvait se servir de la passion d'une femme pour se venger du mépris d'une autre: il quitta la comtesse en la conjurant d'épargner sa belle-sœur auprès des personnes que leur séparation allait surprendre. «Songez qu'elle appartient à votre famille, disait-il, et que vous devez autant qu'il vous sera possible, lui garder le secret de ses fautes. D'ailleurs que vous importent ses caprices; vous êtes bien sûre maintenant qu'ils ne vous coûteront jamais rien, ajoutait-il en baisant la main de la comtesse. Ce qu'il faudrait seulement découvrir, pour nous amuser un peu, c'est le nom de ce monsieur qui m'honore d'une estime si particulière.—Pour peu que vous y teniez, reprit la comtesse, nous le saurons bientôt; mais, si je consens à vous servir dans la recherche que vous voulez en faire, c'est à condition que vous m'assurerez qu'il n'entre pas le moindre sentiment jaloux dans votre curiosité.—Moi, jaloux de ce chevalier invisible? Je vous jure de ne l'être jamais, à moins pourtant qu'il ne lui plaise aussi de vous tourner la tête.» Cette dernière flatterie acheva d'enivrer la comtesse. La joie de régner encore sur un cœur infidèle, la crainte de le voir s'échapper une seconde fois, et l'idée, si trompeuse de se l'attacher pour toujours par la reconnaissance, entraînèrent madame de Nangis dans tout l'excès d'une générosité coupable.

Mais si les folies du cœur sont suivies d'un aveuglement complet qui dissimule également à nos yeux les défauts de l'objet aimé et les torts de notre faiblesse, il n'en est pas de même des égarements de l'imagination. Ils mènent aussi loin, mais sans cacher les dangers qui nous menacent. Cette fièvre d'idées qui naît des agitations de l'amour-propre a ses intermittences; et c'est alors que la raison, la méfiance, et le regret, remplissent l'ame d'une mortelle inquiétude qui fait desirer le retour de l'accès. Madame de Nangis offrait une grande preuve de cette vérité. Tant que M. d'Émerange était resté près d'elle, elle n'avait pas douté un instant de sa franchise; pas la moindre rancune n'était venue troubler les plaisirs d'un retour aussi inattendu; et le comte venait de la quitter en lui répétant les assurances les plus tendres. Mais tout le prestige avait disparu avec sa présence. La réflexion avait succédé à l'ivresse, le soupçon à la confiance, le repentir au bonheur. Les yeux fixés sur le portrait de Valentine, il lui sembla difficile de ne pas regretter tant d'attraits. Une autre incertitude la tourmentait encore. Ce portrait paraissait un gage trop certain de la faiblesse de madame de Saverny, mais avait-il été donné par elle? Étonnée de n'avoir pas été plutôt frappée de cette pensée, la comtesse fait appeler sa fille, et lui demande ce qu'est devenu le portrait de sa tante: «Le voici, répond Isaure, en détachant de son cou le collier que M. d'Émerange lui a rapporté la veille.» La comtesse le prend, confronte les deux miniatures. Dans chacune des deux la pose est la même, mais le costume est différent. Cependant elle croit reconnaître que celle d'Isaure a servi de modèle à l'autre. La supposition que M. d'Émerange la trompe, et qu'elle ne doit peut-être ce portrait qu'à une supercherie, anime ses yeux de colère. «Je suis sûre, dit-elle à Isaure avec emportement, que vous avez prêté ce portrait à quelqu'un?—L'enfant effrayée se décide à mentir pour éviter d'être grondée, et se félicite de sa ruse, en voyant le bon effet qu'elle produit sur sa mère, qui prend un air riant, l'embrasse, et la renvoie.

La comtesse rassurée par cette première épreuve, en médite encore d'autres, pour se convaincre de ce qu'elle desire. Mais elle sent avant tout la nécessité d'éloigner une rivale dont la perte peut seule assurer sa tranquillité. Son esprit ne rêve plus qu'aux moyens d'abuser de la confiance de son mari, pour servir sa jalousie. Déja elle se réjouit des succès que lui promet sa supériorité dans l'art de tromper, sans se douter que pendant ce temps elle est dupe elle-même des erreurs de son imagination, des serments d'un perfide, et de la petite ruse d'une enfant.

CHAPITRE XXXIV.

Les vœux de madame de Nangis ne furent que trop tôt remplis. Son mari, convaincu par l'évidence des preuves qu'elle lui donne contre Valentine, avoue que la conduite de sa sœur ne mérite plus d'indulgence, et c'est presque sous la dictée de la comtesse, qu'il écrit à madame de Saverny la lettre qui doit lui fermer pour jamais l'entrée de sa maison. La rupture bien constatée, madame de Nangis ne songe plus qu'à la publier dans le monde avec tous les détails qui doivent justifier la sévérité de son mari, et perdre la réputation de Valentine. En moins de huit jours l'histoire s'en est tellement répandue, qu'elle est l'objet de toutes les conversations. Les hommes, piqués de n'être pour rien dans les torts d'une aussi jolie personne, se plaisent à les exagérer; les femmes en parlent avec tout le mépris qui sert à déguiser l'envie. L'une se promet bien de ne pas lui rendre son salut, si jamais elle la rencontre; l'autre court chez son amie pour la prévenir du danger de recevoir une folle qui vient de s'afficher ainsi; et lorsque quelque ame charitable ose demander la cause de ces mesures rigoureuses:

«Quoi, s'empresse-t-on de lui répondre, vous ignorez que cette belle marquise de Saverny, qu'on voulait nous donner pour modèle, et qui, disait-on, était insensible aux charmes de l'amour, menait tout doucement quatre intrigues à-la-fois? Vivent ces beautés timides pour savoir bien tromper leurs admirateurs! Ceux de la marquise en seraient peut-être encore dupes, si l'un de ses favoris n'avait eu la maladresse de laisser deviner son bonheur. On va jusqu'à dire que la preuve de ce bonheur oblige la marquise à faire une assez longue absence. Enfin, rien ne manque au scandale de ses aventures galantes; et pour peu qu'elle aime la célébrité, sa vanité doit être satisfaite.»

A ces calomnies on joignait les plus injurieux commentaires; mais ces bruits n'étant pas encore parvenus à Versailles, Valentine reçut une lettre de la dame d'honneur de la reine, qui lui annonçait que le jour de sa présentation à la cour était fixé au dimanche suivant. Cette lettre était la réponse de la demande que M. de Nangis avait adressée quelques mois après l'arrivée de madame de Saverny. Cette présentation aurait eu lieu beaucoup plutôt, sans la grossesse de la reine, mais on venait de célébrer son retour à la santé, et la naissance d'une auguste princesse. La cour allait reprendre ses habitudes, et déja l'on se félicitait d'y voir paraître une femme qui devait y briller à tant de titres.

C'était uniquement par condescendance aux volontés de son frère que Valentine avait consenti à réclamer l'honneur auquel sa famille et le nom du marquis de Saverny, lui donnaient des droits incontestables. Mais cette cérémonie qui, dans toute autre circonstance, aurait peut-être flatté son amour-propre, aujourd'hui devenait un supplice pour elle. L'idée de s'offrir à tout les regards dans un moment où le malheur et la méchanceté semblaient se réunir pour l'accabler effrayait son courage. Elle s'adressa encore à M. de Saint-Albert, pour le prier de lui indiquer un moyen de la dispenser de ce devoir pénible. Mais il lui répondit, qu'il en connaissait fort peu, et que tous offraient de grands inconvénients. «D'ailleurs, ajouta-t-il, votre position exige ce sacrifice. Quand, par l'effet d'un événement fâcheux, on a le malheur d'occuper de soi les oisifs d'une grande ville, on ne doit pas plus affecter de se montrer que de se cacher. Les mêmes gens qui vous blâmeraient s'ils vous voyaient braver dans le grand monde l'injustice de votre famille, ne manqueraient pas d'interpréter fort mal le motif qui retarderait votre présentation à la cour. Il y a tant de gens qui s'y feraient porter à l'agonie pour une semblable cérémonie, que vous ne leur persuaderez jamais qu'on s'en dispense volontairement; ils trouveront bien plus simple de supposer qu'on vous exclut de la cour, que de croire aux raisons qui vous en éloignent.» En lui tenant ce discours, le commandeur savait déja tous les bruits qui circulaient sur le compte de Valentine. La princesse de L... venait de les lui mander en lui marquant qu'elle ne saurait y ajouter foi, avant de les entendre confirmer par lui. On devine bien que malgré ses souffrances, M. de Saint-Albert ne perdit pas un moment pour aller convaincre la princesse de l'innocence de Valentine, et la conjurer d'accorder à cette intéressante victime de l'envie et de l'injustice, toute la protection qu'elle méritait. C'est dans la certitude que la princesse de L... partagerait l'indignation qui le transportait contre les ennemis de la marquise, et qu'elle prendrait hautement sa défense, qu'il engageait Valentine à paraître à la cour. Il pensait que l'appui d'une personne aussi justement révérée, devait servir d'égide contre les traits de la méchanceté; mais si la protection des princes est un grand titre à la bienveillance du souverain, elle en est un plus grand à la haine des envieux. Le respect des courtisans s'arrête aux favoris des rois; et c'est ordinairement sur les protégés de celui que la fortune favorise qu'on se venge des succès du protecteur.

Valentine, soumise aux avis de M. de Saint-Albert, envoya mademoiselle Cécile à Paris, pour commander ses habits de cour et rapporter avec elle le reste des effets qu'elle avait laissés à l'hôtel de Nangis. Tous les gens attachés au service de la marquise reçurent l'ordre de venir la retrouver à Auteuil; et lorsque mademoiselle Cécile fut au moment d'y retourner, Richard lui dit: «Eh bien! c'est donc un parti pris, vous nous quittez pour toujours; ma foi j'en suis fâché, car la marquise est une excellente maîtresse, et si j'en juge par les bonnes étrennes qu'elle nous a données cet hiver, à nous, qui ne lui rendions pas de grands services, je pense que les vôtres sont bien payés. Richard accompagna ces derniers mots d'un air malin qui fut très-bien compris de mademoiselle Cécile; elle dissimula l'indignation qu'elle en ressentait pour mieux savoir jusqu'où Richard portait ses conjectures. Il ne se fit pas prier pour lui raconter assez grossièrement tout ce qui se disait dans les antichambres, de la séparation de la marquise d'avec sa belle-sœur. De cet entretien il résulta une vive querelle dans laquelle mademoiselle Cécile prit avec chaleur le parti de sa maîtresse, en injuriant de tout son pouvoir celle de Richard, et finit par dire: «Eh bien! quand madame de Saverny aurait autant d'amants que sa sœur lui en donne, n'est-elle pas libre de vivre à son gré? A-t-elle un mari à tromper, ou des enfants à corrompre par son mauvais exemple? Allez, M. Richard, le temps viendra bientôt où la vérité se fera connaître: votre maître ne sera pas toujours aussi dupe, et c'est alors qu'il récompensera le fidèle porteur des petits billets de la comtesse.» Ravie d'avoir répondu par ce trait malin aux propos de son camarade, mademoiselle Cécile prit congé des femmes de madame de Nangis, sans oublier de leur faire le détail de la magnifique parure qui embellirait la marquise le jour de sa présentation. Elle fut récompensée de cette preuve de confiance, par plusieurs petites confidences; on lui raconta le chagrin de la pauvre Isaure, à qui sa mère avait positivement défendu d'aller voir sa tante, et qui de plus, avait reçu l'ordre de ne jamais prononcer le nom de madame de Saverny. Enfin, après s'être longuement livrée à tous les plaisirs du commérage, mademoiselle Cécile sortit de l'hôtel de Nangis, sans éprouver d'autre regret que celui de n'y pouvoir causer encore.

CHAPITRE XXXV.

La nouvelle de la prochaine présentation de la marquise, jointe à toutes celles qui se débitaient sur ses prétendues aventures, excita les clameurs de toute la brillante société de Paris. Plusieurs femmes d'un rang distingué furent sollicitées, par ces officieuses personnes que l'on trouve partout, pour tâcher de faire parvenir aux oreilles de la Reine les bruits qui couraient sur madame de Saverny. Mais quand on avait l'honneur d'approcher souvent de la Reine, on savait avec quel mépris elle recevait toute espère de dénonciation de ce genre; d'ailleurs c'était madame la princesse de L... qui devait présenter elle-même la marquise, et toutes les tentatives de la méchanceté échouaient devant cette marque de considération particulière.

Le dépit de ne pouvoir réussir à éloigner Valentine de la cour, redoubla la curiosité de voir l'accueil qu'elle y recevrait; et toutes les personnes qui par leur rang pouvaient y être admises ne manquèrent point à cette cérémonie. Déjà les galeries de Versailles étaient remplies de courtisans dont l'ironie s'exerçait, en attendant mieux, sur la famille de M. de Nangis, sans s'apercevoir que le comte était là très à portée de les entendre. Après y avoir bien réfléchi, il n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'assister à la présentation de sa sœur, sur-tout en pensant qu'on l'avait accordée à sa sollicitation. Mais il avait conjuré la comtesse de n'en pas être témoin, pour éviter, disait-il, l'embarras d'une entrevue désagréable, et l'inconvénient d'offrir à toute la cour le spectacle de leur désunion.

Enfin, l'on vint avertir que le Roi allait passer dans les grands appartements, et tout rentra dans le plus profond silence. Lorsque toute la cour fut rangée auprès de Sa Majesté, on vit paraître la princesse de L... dans le costume le plus simple, et tenant par la main la marquise de Saverny, dont la magnifique parure semblait rivaliser avec l'éclat de sa beauté. Jamais plus de noblesse et plus de modestie n'avaient embelli tant d'attraits. La timidité qui colorait son teint en augmentait la fraîcheur; son regard à demi baissé semblait réclamer l'indulgence, en même temps que sa taille élégante et son noble maintien commandaient l'admiration. Elle fit ses révérences sans assurance et sans gaucherie, et ce fut avec toutes les graces de la simplicité, qu'elle répondit aux choses obligeantes que le Roi daigna lui dire.

Cette réception déconcertait bien de malignes espérances; les femmes en témoignaient tout haut leur dépit: «Voilà, disaient-elles, comme avec de la beauté on peut tout se permettre impunément: prêchons, après de pareils exemples, la vertu à nos filles! Mais si la vérité n'arrive jamais aux pieds du trône, le monde qui la connaît sait punir les erreurs.» A ces discours les hommes, déja séduits par l'aspect de Valentine, essayaient de répondre qu'avant de la juger aussi sévèrement, il fallait attendre des preuves plus positives de son inconséquence. Quelques-uns refusaient tout net de la croire coupable, et les plus malveillants ne savaient comment accorder tant de travers avec tant de modestie.

Valentine, un peu remise du premier trouble inséparable d'une solennité dont on est le principal objet, essaya de lever les yeux pour contempler ce spectacle brillant et nouveau pour elle; mais toute la pompe de la cour disparut bientôt à ses regards, lorsque les portant du côté où était placé le corps diplomatique, elle reconnut l'ambassadeur d'Espagne, et près de lui... Anatole. Qui pourrait peindre l'émotion qui s'empara d'elle au moment où leurs yeux se rencontrèrent! Elle eut besoin de tout son courage pour n'y pas succomber, et elle crut que la princesse de L..., touchée de son état, arrivait pour lui sauver la vie, quand elle vint la prendre pour la conduire chez les princesses du sang, et lui faire faire, suivant l'usage, quelques visites dans le château.

Elle fut invitée à souper le même jour chez la comtesse d'Art.... C'est-là que l'attendaient l'intrigue et la jalousie des femmes qui se promettaient de lui faire payer ses triomphes du matin par toutes les humiliations de la soirée; la princesse de L... était chez la Reine, et madame de Réthel se trouvant forcée de retourner auprès de son oncle, rien ne s'opposait au projet d'affliger la marquise. Il est vrai que la bonté de la comtesse d'Art... lui répondait d'un accueil agréable; mais les premières politesses finies, la comtesse et les princes ses frères se mettraient au jeu, et la pauvre Valentine resterait livrée à elle-même ou plutôt à la vengeance de toutes ses rivales. C'est ce qui arriva bientôt. Dès que la comtesse rompit le cercle pour s'approcher de la table, toutes les femmes s'éloignèrent de Valentine en lui prodiguant les marques du plus humiliant dédain. Confuse de se voir ainsi abandonnée au milieu du salon, elle fut se placer auprès de la jeune duchesse de M..., qu'elle avait souvent rencontrée chez madame de Nangis. Mais la duchesse qui la croyait de bonne foi coupable de tous les procédés que lui reprochait sa belle-sœur, se mit à lui tourner le dos, comme pour l'empêcher d'entendre ce qu'elle racontait d'elle à une autre personne. Malgré la paix de sa conscience, Valentine éprouvait le supplice de s'entendre calomnier sans pouvoir se défendre, et de se voir insultée sans oser se plaindre. L'arrivée de M. d'Émerange vint encore ajouter à l'horreur de sa position. A peine daigna-t-il la saluer. Cette impolitesse ne l'aurait pas affectée, s'il ne l'avait pas aggravée par les airs les plus impertinents.

La crainte de voir la marquise recevoir quelques soins du petit nombre de personnes qui ne jouaient pas, les lui fit rassembler autour de lui, et captiver leur attention par des récits amusants. Souvent on l'accablait de questions auxquelles il répondait en élevant le ton: «Non, ce n'est pas cela, vous êtes par trop méchant; puis, jetant un regard sur Valentine, il reprenait à voix basse la défense de l'accusée, et l'entremêlait de plaisanteries si piquantes, que les auditeurs riaient encore plus des ridicules de la coupable, qu'ils ne s'indignaient de ses fautes. Ce manège dura jusqu'au moment où la soirée finit. Valentine en vit approcher le terme avec toute l'impatience d'un prisonnier qui attend sa délivrance. Et lorsque ses chevaux l'entraînèrent loin de ce séjour où l'intrigue est un mérite, et l'innocence un ridicule, elle s'écria, le cœur oppressé de larmes. «Ah! fuyons pour toujours des lieux où la bonté du souverain ne garantit pas de tant d'insultes, où le moindre succès s'achète par tant d'humiliations! Je n'y dois plus paraître, puisque le ciel m'a refusé la fausseté, la souplesse et l'audace.»

CHAPITRE XXXVI.

Anatole a Valentine.

«Puisque l'ordre m'en vient de vous, j'obéirai, Valentine; demain, à cette même heure, je serai déjà bien loin de tout ce que j'adore. Ah! si le tort d'avoir compromis votre repos mérite le plus grand supplice, je le subirai... Mais non, rien ne saurait me punir assez du malheur d'avoir fait couler vos larmes. C'est ma coupable imprudence qui vous livre au ressentiment d'un frère; c'est avec l'assurance de ne pouvoir jamais causer votre bonheur que j'ose y attenter! Ah! ce n'est point assez de ma vie pour expier un tel crime, et sans les remords qui déchirent mon cœur, vous ne seriez point assez vengée.

«Avant d'accomplir ma triste destinée, j'ai voulu m'enivrer encore une fois du plaisir de contempler tout ce que la nature a formé de plus divin; mais grands dieux! quels transports inconnus ont agité mon ame, lorsque j'ai vu paraître au milieu de cette assemblée brillante celle dont la beauté céleste éclipsait jusqu'à l'éclat du trône! A son aspect enchanteur, j'ai cru voir la cour entière partager mon délire! le souverain lui-même, séduit par la réunion de tant de charmes à tant de modestie, semblait fier de compter au nombre de ses sujets une femme si digne de régner sur tous les cœurs. Mais il faut vous avouer ma faiblesse, tout en jouissant de l'admiration qu'inspirait Valentine au plus puissant roi de l'Europe, j'ai frémi en pensant à ce que j'aurais redouté de cette admiration sous un roi, d'une vertu moins austère, et, dans ce moment, je n'ai pas regretté le siècle de Louis XIV.

«Ce triomphe si beau, ce doux instant a passé comme un songe. Un regard de Valentine, ainsi que celui d'Orphée, après avoir comblé les vœux d'une ame passionnée, l'a replongée dans le néant. Bonheur, espoir, courage, j'ai tout perdu avec votre présence. L'affreuse idée d'en être privé pour toujours est venue me frapper d'un coup mortel, et les moments que j'ai passés depuis semblent ne plus appartenir à l'existence. Mais que l'excès de ce désespoir ne vous afflige pas, Valentine, je ne souffre déja plus. Ne vous accusez point sur-tout, des peines qui m'accablent; le ciel m'avait dès ma naissance condamné au malheur. C'est par vous seule que j'ai connu le charme de la vie. En me permettant de vous aimer, je vous ai dû une félicité au-dessus de mes espérances; et ce n'est pas votre faute si mon amour insensé a besoin de joindre un autre bonheur à celui de penser à vous... Je le sens: cet amour qui me dévore devait m'entraîner à tout braver pour tout obtenir de votre pitié... La mort la plus inévitable ne m'aurait pas arrêté... Mais s'exposer au mépris de Valentine... se voir l'objet de son dédain..... Ah! plutôt mille fois succomber à la douleur de s'éloigner d'elle. C'en est fait, mon sort est rempli; je l'ai vue, je l'ai adorée, ses yeux ont daigné quelquefois se fixer sur les miens; tant d'heureux souvenirs valent plus que ma vie. Adieu. Valentine! Adieu.»

Cette lettre fut remise à madame de Saverny, à son retour de Versailles; et de tous les événements de la journée, le seul qui resta dans son souvenir, ce fut le moment où elle avait vu pour la dernière fois Anatole. «Il est parti, disait-elle avec l'accent d'un désespoir concentré; il est parti, et c'est pour m'obéir qu'il m'abandonne à tout l'excès de ma douleur!... Accablée d'injustices, rejetée par ma famille, je n'avais pour consolations que les preuves de son amour?... Ah! pourquoi sa barbare générosité m'a-t-elle sauvé la vie!... Que ferai-je d'un bien que je ne puis plus lui consacrer!... Car c'est en vain que je chercherais encore à m'abuser sur le sentiment qu'il m'inspire. Ce cruel sentiment règne seul dans mon cœur; l'amitié même ne peut m'offrir de secours contre les regrets qui me tuent.... Ah! puisque je consentais à t'aimer sans espoir de bonheur, cruel! pourquoi m'as-tu ravi les tourments délicieux qui agitaient mon ame?...»

C'est en exhalant ainsi sa douleur, que Valentine passa le reste de la nuit; lorsqu'elle se rendit le matin auprès du commandeur, il fut frappé de l'altération de son visage. «Ah! lui dit-il en prenant sa main avec affection, ménagez-moi, Valentine, je ne suis pas en état de supporter l'accablement où je vous vois; si votre courage ne soutient pas le mien, je m'accuserai de vos peines, et vous me verrez mourir du remords d'avoir empoisonné votre existence.—Eh! quel reproche pourrait troubler votre repos? N'est-ce pas à vous, mon ami, que je dois l'unique consolation qui me reste.—Non, reprit M. de Saint-Albert, c'est peut-être à moi seul que vous devez tous vos malheurs. La connaissance du monde qui m'a servi tant de fois, m'a trompé celle-ci; j'avais remarqué toute ma vie, dans le caractère des femmes, un fond de légèreté qui devait les rendre incapables d'éprouver un sentiment profond. Les plus estimables mêmes ne me semblaient pas à l'abri des séductions de la vanité; et tout en rendant justice à leur sensibilité, à la durée de leurs affections, et au noble dévouement qui en était souvent la suite, je croyais qu'on ne pouvait obtenir autant de leur cœur, qu'en flattant leur amour-propre. J'en ai tant vu préférer la gloire d'être affichées publiquement, au bonheur d'être aimées en secret! Mais vous m'avez prouvé que ce bonheur pouvait suffire à l'ame la plus pure. Vous avez dissipé mon erreur, et vous me livrez maintenant au regret d'avoir fait naître dans votre cœur un sentiment que je n'y saurais détruire.—Ah! cessez de vous accuser d'un mal qui n'est pas votre ouvrage, interrompit Valentine, son image était gravée dans mon cœur, bien avant que vous ne l'eussiez fait battre en me parlant de lui!—Vous voulez en vain me justifier; à mon âge on ne se fait plus d'illusion sur ses torts. C'est en vous parlant des vertus d'Anatole, que je vous ai fait oublier le danger de l'aimer; c'est, rassuré par l'idée que cette passion qui égarait sa raison, ne troublerait jamais la vôtre; c'est peut-être aussi par je ne sais quelle vague espérance de voir récompenser tant d'amour par un sacrifice héroïque, que je me suis aveuglé moi-même sur les malheurs qui pouvaient résulter d'une intimité de ce genre. Enfin, je reconnais toute l'étendue de mon imprudence, et je ne me sens pas la force de vous en voir souffrir.»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings