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Anatole, Vol. 2

ANATOLE. (continued 2)

Reading edition

La première des consolations est d'en pouvoir offrir, et Valentine, en s'efforçant de consoler son ami des chagrins qui la désolaient, finit aussi par en être moins oppressée. Elle lui parla sans contrainte de son amour, et lui avoua qu'elle doutait que l'absence et le temps parvinssent à en triompher.—«Eh bien! faites-en toujours l'épreuve, reprit le commandeur; et, s'il est vrai que votre constance sache braver ces deux grands ennemis de l'amour, vous aurez peut-être le courage d'être heureuse en dépit de tous les obstacles.»

Malgré le mystère répandu dans cette dernière phrase, Valentine sentit qu'elle ranimait sa vie en lui rendant quelque espoir. Dès ce moment, elle promit au commandeur de surmonter sa faiblesse, et se prêta de bonne grace à tous les moyens qu'il imagina pour la distraire. L'ingénieuse bonté de madame de Réthel en inventait chaque jour de nouveaux; mais Valentine refusait obstinément de jouir d'autres plaisirs que de ceux de la campagne. Le récit qu'elle avait fait à madame de Réthel de sa soirée de Versailles, lui donnait bien le droit de fuir le grand monde; et le commandeur était d'avis qu'elle laissât passer ce premier feu de méchanceté, qui s'éteint comme tant d'autres, quand il n'est pas alimenté par la présence de l'objet qui l'excite. Ainsi Valentine passa l'été chez madame de Réthel, dans cette retraite agréable, où les charmes de l'esprit et les douceurs de l'amitié se disputaient le plaisir de tromper ses regrets. Occupée de répondre aux soins de ses amis, elle vivait dans l'ignorance de ce qui se passait chez les personnes dont elle avait tant à se plaindre, et se consolait de la haine de ses ennemis, par le souvenir de l'amour d'Anatole.

CHAPITRE XXXVII.

Deux mois s'écoulèrent dans cette vie paisible, pendant lesquels le commandeur avait reçu plusieurs lettres d'Anatole. Valentine était souvent présente quand on les lui remettait, mais il gardait le plus profond silence sur leur contenu; et si elles n'avaient pas porté le timbre de Madrid, Valentine eût ignoré jusqu'au pays où vivait Anatole. Tant de discrétion lui paraissait quelquefois pénible à supporter. Cependant elle n'osait s'en plaindre; et, forte de la sagesse de son ami, elle se livrait à toute la folie de son amour.

La patience et le beau temps ayant triomphé de la goutte de M. de Saint-Albert, il arriva un matin chez madame de Saverny, et lui dit: «Pour cette fois, il n'y a pas moyen de refuser. Lisez ce billet, et voyez si nous pouvons nous dispenser de céder aux instances d'une personne qui vous aime tant.» Ce billet contenait une invitation de la princesse de L..., qui priait le commandeur d'employer tout son ascendant sur Valentine, pour l'engager à venir souper chez elle le sur-lendemain. C'était le jour de sa fête, et elle ajoutait dans les termes les plus affectueux, qu'elle douterait de l'amitié de Valentine, si elle ne venait pas se joindre aux amis qui devaient la fêter. Le commandeur n'eut pas besoin d'insister pour faire sentir à Valentine combien un refus de sa part serait déplacé dans cette circonstance; et il fut convenu entre eux et madame de Réthel, qu'on se rendrait le sur-lendemain à Paris, d'assez bonne heure, pour aller voir le salon des tableaux dont on venait de faire l'exposition au Louvre; et qu'après avoir dîné chez le commandeur, on se rendrait chez la princesse. Ce ne fut pas sans beaucoup d'émotion que Valentine passa devant l'hôtel de Nangis, pour se rendre au Louvre. Mais elle en éprouva bien davantage lorsqu'elle entra dans ce palais des arts et du génie. Ses yeux furent d'abord éblouis par le mélange de ces vives couleurs, dont les jeunes élèves se plaisent à recouvrir les défauts de leurs dessins, sans penser qu'ils ne tirent d'autre avantage de ce charlatanisme, que d'absorber l'effet des tableaux des grands maîtres. Son bon goût admira les premiers essais de ces beaux talents qui devaient un jour faire l'orgueil de la France. Elle envia au pinceau d'une femme charmante cette grace enchanteresse qui, dans chacun de ses portraits, semblait passer de l'artiste au modèle. Enfin la curiosité la conduisit auprès d'un tableau qui attirait la foule des amateurs. Elle fut long-temps sans pouvoir en approcher, et prenait patience en écoutant les éloges que tout le monde en fesait. «C'est, disait-on, d'une composition admirable, d'une vérité parfaite. L'ensemble du monument, le fini des détails, le dessin des figures, le coloris, enfin tout en est ravissant.» Chacun de ces éloges donnait à Valentine le desir de les vérifier; mais lorsque la politesse d'une personne qui lui céda sa place la mit à portée d'en juger, le dessin, les détails, le coloris ne furent pas l'objet de son admiration. Ses yeux frappés d'étonnement croyaient se tromper en reconnaissant cette chapelle de l'abbaye de Saint-Denis, qui renfermait le tombeau de Valentine de Milan. On voyait sur le premier plan une enfant en prière sur les marches d'un autel; plus loin, une femme était posée de manière à ne laisser voir que la beauté de sa taille et une partie de son profil, que des cheveux flottants dissimulaient encore. Un voile de mousseline venait de tomber à ses pieds, et l'on voyait un jeune homme sous le costume d'un simple ménestrel se prosterner pour ramasser le voile, et le presser sur son cœur. A cet aspect inattendu, Valentine fut saisie d'un tremblement si violent, qu'elle se vit obligée de s'appuyer sur la balustrade qui entoure la galerie. Quand l'émotion causée par un souvenir aussi vif lui eut permis de reprendre ses sens, elle appela madame de Réthel, et lui dit: «Sortons d'ici, je ne me sens pas bien.» Madame de Réthel, effrayée du trouble où elle la vit, l'entraîna sur-le-champ hors de la salle.

Le commandeur vint bientôt les rejoindre dans le vestibule, en se plaignant de leur fuite précipitée qui l'avait privé, disait-il, du plaisir d'admirer ce tableau qui captivait tous les suffrages du public. Valentine lui répondit qu'en regardant ce même tableau, elle avait été saisie d'un étourdissement qui l'avait forcée de sortir pour venir prendre l'air. «Si ce tableau magique produit d'aussi grands effets, reprit en souriant le commandeur, j'en regrette moins la vue.—Je dois avouer, dit Valentine, qu'il m'a fait une vive impression.—Il est donc d'une grande beauté, dit madame de Réthel?—Vraiment, je n'en sais rien, repartit Valentine; tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est d'une exacte vérité.—On vous a sûrement dit quel en est l'auteur?—Je n'ai pas pensé à le demander, mais comme je me souviens qu'il est sous le no 63, nous pouvons le voir dans le livret.» Alors Valentine chercha l'article qui concernait le tableau, et n'y lut que ces mots: Vue de l'intérieur d'une chapelle de l'abbaye de Saint-Denis, par un anonyme. «Ah! le succès qu'il obtient, dit madame de Réthel, nous promet que l'auteur ne gardera pas long-temps son secret; d'ailleurs les amateurs vont s'empresser d'acquérir cet ouvrage pour en décorer leurs galeries; et l'on sait que, pour la plupart de ces amateurs, le nom du peintre a presqu'autant de prix que le mérite du tableau.—Si je savais que celui-là fût à vendre, dit Valentine, je ferais de grands sacrifices pour l'acheter.—Vous le payeriez peut-être trop cher, reprit le commandeur; chargez moi du soin de cette affaire; je connais la personne qui préside aux expositions du Louvre; il est par sa place dans la confidence de tous les artistes; et je suis sûr qu'il m'indiquera le moyen d'obtenir à peu de frais le tableau que vous desirez.» Un regard plein de reconnaissance, fut le seul remerciement de Valentine. L'idée de posséder bientôt ce charmant ouvrage, qui ne pouvait avoir été fait ou commandé que pour elle, remplit son ame d'une douce joie. Quelle manière ingénieuse, se disait-elle, de m'assurer de son souvenir; et comment pourrais-je oublier celui qui se rappelle sans cesse à mon cœur par tant de preuves d'amour!

CHAPITRE XXXVIII.

A l'heure indiquée, on se rendit chez la princesse de L... Dès les premières marches du palais, on sentait le parfum des fleurs; les vestibules étaient ornés de caisses remplies d'arbustes étrangers, de plantes odoriférantes. Chacun de ces tributs semblait avoir été déposé par la reconnaissance. Enfin, on y voyait jusqu'au bouquet des pauvres de la paroisse.

Arrivées dans le sallon qui précédait celui de la princesse, madame de Réthel et Valentine se trouvèrent au milieu d'un petit bal d'enfants dont les cris joyeux l'emportaient sur le bruit de l'orchestre. Il y avait un grand désordre dans la marche des contredanses; et, malgré les efforts d'un petit monsieur qui, l'épée au côté et la tête droite, semblait commander d'une voix enrouée à toute une armée, la déroute était complète, et le maître à danser se désespérait de voir ses élèves sauter et se divertir ainsi contre toutes les règles de l'art. Ce fut encore bien pis lorsque Isaure laissant-là son danseur, vint se jeter dans les bras de sa tante. Le plaisir que Valentine éprouva en l'embrassant fut un peu troublé par l'idée qu'elle allait probablement rencontrer sa mère. Elle aurait préféré le plaisir de rester toute la soirée dans cette petite réunion, à l'honneur de s'offrir aux regards d'une plus grande assemblée. Elle frémissait déja de l'effet qu'allait produire son entrée dans le sallon de la princesse, et tâchait par mille prétextes d'en reculer l'instant, mais le commandeur qui devinait sa pensée vint lui prendre la main; elle entendit annoncer «Madame la marquise de Saverny»; elle fut bien obligée de paraître. A ce nom, le silence de l'étonnement régna dans l'assemblée; chacun se retourna pour voir s'il était bien vrai que la marquise reparût tout-à-coup dans le monde, après s'en être éloignée si long-temps. La princesse ayant remarqué le mouvement qui s'était fait à l'arrivée de Valentine, se leva pour aller au-devant d'elle, et la conduisit, ainsi que madame de Réthel, à des places qui avaient été réservées à côté de la sienne. Cette aimable attention toucha sensiblement Valentine; elle pensa que la princesse avait appris les mauvais procédés dont elle avait souffert la dernière fois qu'elle s'était trouvée dans une semblable réunion, et qu'elle voulait la protéger par les marques d'une considération particulière contre l'impertinence de ses ennemis. En pensant ainsi, elle rendait justice à la princesse, et ne se doutait pas que l'influence de l'opinion d'une personne aussi respectable dût ramener celle de tous les gens raisonnables. En effet, tous ceux que les manières inconsidérées et l'ironie continuelle de madame de Nangis commençaient à importuner, trouvèrent assez simple que sa belle-sœur eût témoigné le desir de ne plus vivre avec elle, et finirent par conclure qu'une femme honorée par la constante amitié de la princesse de L..., et par l'attachement du commandeur, ne pouvait être indigne de l'estime des gens comme il faut. D'après ce raisonnement, plusieurs personnes vinrent s'informer, d'un ton respectueux, des nouvelles de madame de Saverny, et se plaindre de son goût pour la retraite, qui les privait aussi long-temps du plaisir de la voir. Madame de Nangis, placée en face, de l'autre côté du salon, voyait avec humeur les marques de considération que l'on donnait à Valentine, et mettait tous ses soins à cacher le dépit qu'elle en ressentait, par les signes d'une gaîté factice. Cherchant par différents moyens à détourner l'attention favorable qui se portait sur sa belle-sœur, elle demanda la lecture des vers dont chaque poëte, invité à la fête, s'était cru obligé d'accompagner son bouquet. A cette proposition, les plus modestes réclamèrent l'avantage de passer les premiers, pour s'épargner, disaient-ils, le désagrément d'arriver après un succès. Le fait est qu'ils savaient bien à quoi s'en tenir sur la nouveauté de leurs pensées à tous, et qu'ils préféraient le plaisir de les dire, à l'ennui de les répéter.

Déja plusieurs d'entre eux avaient assiégé l'Olympe pour en rapporter les comparaisons les plus exagérées, et l'on commençait à s'ennuyer de ce cours de Mythologie, lorsque le chevalier de Florian, et le chevalier de Boufflers, vinrent au secours des auditeurs, l'un avec une fable ingénieuse, l'autre avec des couplets charmants. Ceux que le premier avait attendris par les traits d'une sensibilité touchante étaient transportés par l'esprit piquant et la gaîté de l'auteur d'Aline; il est vrai que son nom et son état dans le monde lui donnaient les moyens de faire valoir à son gré tous les agréments de son esprit. Quand un homme de la cour se donne la peine d'avoir des talents, et qu'il daigne y joindre quelque instruction, ses succès n'ont plus de bornes, il peut prendre à son choix tous les tons; sa gravité passe pour celle d'un homme d'état, et sa gaîté ne paraît jamais trop familière; tandis qu'un pauvre poëte est toujours obligé de soumettre son talent au ton de la flatterie.

On croit peut-être qu'après les applaudissements si justement prodigués aux jolis couplets du chevalier de Boufflers, personne n'osa plus se présenter pour en chanter d'autres. Mais s'il y a des gens qui ne doutent de rien dans le monde, c'est bien sûrement dans la classe des feseurs de madrigaux qu'on peut les rencontrer. Un des plus intrépides entamait déja son préambule, lorsque la princesse, fatiguée du retour de ces éternelles rimes: de la fête, qu'on apprête, et de l'ivresse, de la tendresse, vint en suspendre le cours en priant le comte d'Émerange de chanter quelques romances. C'était prévenir ses desirs; et il se rendit aussitôt à ceux de la princesse. En préludant sur le piano, ses yeux se portèrent sur madame de Saverny, et il la regarda d'une manière qui semblait dire à chacun: C'est d'elle que je vais vous parler. Lorsque le plus profond silence l'eut assuré de l'attention générale, il commença cette romance de M. de Moncrif, qui n'était alors connue que de ses intimes amis, et dont voici le premier couplet:

Elle m'aima cette belle Aspasie, En moi trouva le plus tendre retour; Elle m'aima: ce fut sa fantaisie; Mais celle-là ne lui dura qu'un jour.

La malignité fit bientôt l'application de ces paroles à madame de Saverny. Les chuchotements des femmes et cet empressement à mettre leur éventail devant leur visage pour cacher un rire moqueur que décelait leur attitude, apprirent sans peine à la marquise le succès qu'obtenait la fatuité du comte. Elle résolut de la déjouer, en dissimulant l'embarras qu'elle en ressentait, et fit bonne contenance. La joie que montra madame de Nangis dans cette circonstance, et son affectation à conjurer M. d'Émerange de recommencer cette romance dont les paroles étaient si piquantes, déplurent à beaucoup de personnes, et particulièrement à la princesse, qui fit changer sur-le-champ la conversation, en demandant à Valentine si elle avait été à l'exposition du Louvre. Dès-lors la discussion s'engagea sur le mérite des peintres modernes et de leurs ouvrages, et il ne fut plus question de musique.

On ne tarda pas à parler de ce tableau qui fesait tant de bruit, et chacun s'étonna de n'en pouvoir connaître l'auteur. «C'est, m'a-t-on assuré, dit la baronne de T..., l'ouvrage d'un amateur.—Un amateur de cette force, reprit une autre, sera bientôt connu.—Mais il y a quelqu'un ici, reprit un troisième, qui pourra nous tirer d'incertitude; c'est le marquis d'Alvaro. Je lui ai entendu dire qu'il avait vu l'esquisse de ce tableau dans l'atelier d'un amateur de ses amis.»—Il faut absolument qu'il nous dise son nom, s'écria tout le monde; et plusieurs personnes s'empressèrent d'aller chercher le marquis d'Alvaro, qui fesait une partie d'échecs dans une pièce voisine. Si le cœur de Valentine avait battu dès les premiers mots qui s'étaient dits sur ce tableau, on peut s'imaginer l'agitation où elle se trouva pendant que l'on cherchait le marquis d'Alvaro, et le tremblement qui la saisit en le voyant paraître. D'abord, on lui adressa cent questions à-la-fois; ce qui ne lui permit d'en distinguer aucune. Mais la princesse lui ayant expliqué ce qu'on desirait savoir de lui, il répondit que ce tableau, qui excitait si vivement la curiosité, était l'ouvrage du jeune duc de Linarès, dont le talent en peinture égalait celui des plus grands professeurs. Quoi! s'écria la princesse, c'est le parent de l'ambassadeur d'Espagne? ce jeune Anatole, si beau, si spirituel, qui est sourd-muet de naissance?... Valentine n'en entendit pas davantage. Un froid mortel circula dans ses veines; sa tête se pencha vers madame de Réthel; et elle perdit connaissance.

Cet événement causa un effroi général; on transporta Valentine sur le lit de la princesse, où les plus prompts secours lui furent prodigués par le docteur P... qui se trouvait présent. Il ordonna que chacun se retirât pour laisser respirer la malade, et ne laissa près d'elle que la princesse et madame de Réthel. Lorsque Valentine reprit ses sens, un violent accès de fièvre se déclara, et le docteur craignit que ce ne fût le symptôme d'une véritable maladie; il insista pour que la marquise restât à Paris, en disant qu'il serait plus à portée de lui donner ses soins. La princesse joignit ses instances à celles du docteur pour la déterminer à accepter un appartement chez elle; mais rien ne put faire renoncer Valentine au projet de retourner le soir même à Auteuil; et l'on fut obligé de céder à sa volonté. Elle pria madame de Réthel d'avertir son oncle qu'elle était décidée à partir sur-le-champ. Elle adressa d'une voix éteinte ses remerciements à la princesse, lui serra tendrement la main, promit au docteur de suivre ses avis, et se fit porter dans sa voiture. Elle arriva bientôt à Auteuil. Le commandeur et sa nièce qui l'avaient accompagnée, passèrent la nuit auprès d'elle. Ils l'engagèrent vainement à prendre quelque repos; ses sens étaient agités, ses yeux égarés, sa tête en délire; mais, au milieu de ses souffrances, l'ardeur de la fièvre la délivrait au moins du tourment de penser.

CHAPITRE XXXIX.

«L'auriez-vous jamais deviné? s'écria madame de Nangis, lorsqu'elle se trouva seule avec M. d'Émerange, en sortant de chez la princesse. Vraiment je conçois qu'on en meure de surprise. Voilà une découverte bien autrement dramatique que celle de madame de V...., lorsqu'elle reconnut son amant dans un marchand d'étoffes. C'est quelque chose de fort glorieux sans doute que d'inspirer de l'amour à un jeune homme beau, riche, et qui, par-dessus tout cela, porte le nom de duc de Linarès. Mais c'est acheter un peu cher ce grand avantage, que d'être réduite au plaisir de faire signe à son amant, qu'on l'aime.—Au moins peut-on compter sur sa discrétion, dit en riant le comte.—Vous vous trompez, reprit la comtesse, on n'est pas plus en sûreté avec ces muets-là qu'avec vous. Depuis que l'abbé de l'Épée s'est imaginé de leur donner une éducation savante, ils se dédommagent du malheur de ne pouvoir bavarder par la manie d'écrire; et la seule différence qui existe entre leurs billets et les propos d'un indiscret, est celle de la preuve au soupçon. Celui-ci vous en offre un exemple, et sa lettre à Valentine vous en a certainement plus dit que toutes les conversations possibles.—Rien n'était plus clair, j'en conviens; et si je connaissais quelques moyens de me faire entendre aussi clairement de ce beau silencieux, je ne me refuserais point la petite satisfaction de lui prouver ma reconnaissance.—Quelle folie! n'allez vous pas chercher à vous battre avec un pauvre infirme?—Ah! quand je lui couperais un peu les oreilles, pour ce qu'il en fait, il n'y aurait pas grand dommage.—Allons donc, ce serait une lâcheté; voulez-vous qu'on dise dans le monde que vous vous êtes battu avec un muet pour ses propos? Il y aurait là de quoi vous couvrir d'un ridicule éternel.—Cependant, il m'a grièvement insulté!—Bah! qui s'en doute?—Mais, lui et moi, par exemple, et cela suffit bien.—Si l'on est convenu d'excuser les injures d'un rival ordinaire, on doit encore moins se blesser de celles d'un pauvre homme qui ignore peut-être la valeur des mots dont il se sert. Qui sait? Dans le langage de l'abbé de l'Épée, fat veut peut-être dire, amant heureux?—Oui, tout aussi bien que Belmen veut dire en turc, pour M. Jourdain: Allez vîte vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille, et de...—Ah! vous êtes insupportable, interrompit la comtesse, en éclatant de rire; on ne saurait parler raison un instant avec vous.—C'est votre faute, vraiment, en cherchant à me mystifier avec votre langage muet, vous me rappelez tout naturellement la meilleure mystification que je connaisse en ce genre. Mais, puisque vous l'exigez, parlons sérieusement. Que pensez-vous du résultat de ce coup de théâtre qui a fait tant de sensation ce soir chez la princesse?—Mais je ne serais pas étonnée que, ce premier moment de surprise une fois passé, Valentine ne s'accoutumât petit à petit à l'idée d'aimer un homme de cette espèce: il est passionné; elle est romanesque, et s'il lui est bien prouvé qu'aucune femme ne puisse être capable d'un pareil dévouement, vous verrez qu'elle en fera la folie.—C'est ce qu'il faut empêcher au nom de l'humanité; mais je m'en rapporte bien à M. de Nangis pour cela. Vraiment, je regrette qu'il n'ait pas retardé de deux jours son départ pour la campagne; j'aurais voulu voir de quel air il eût appris cette étrange nouvelle!—Ah! je puis vous assurer que le nom du duc de Linarès aurait seul captivé son intérêt, et qu'il ne se serait point embarrassé du reste. Dans son opinion, il est si convaincu qu'il ne manque jamais rien à un grand seigneur pour rendre une femme heureuse!—Ah! vous le vantez, et je ne saurais jamais lui supposer tant de respect pour les grandeurs. C'est une vertu de parvenus....—Dont beaucoup de gens de qualités sont susceptibles, interrompit la comtesse. Mais si vous doutez de l'exactitude de mon jugement sur M. de Nangis, venez vous en convaincre en lui apprenant vous-même le nom et les agréments du rival à qui sa sœur vous sacrifiait.—Quoi! vous voulez sitôt...?—Vous savez à quelle condition j'ai promis de rejoindre le comte à Varennes, et s'il me serait possible d'aller m'enterrer à la campagne seule avec lui; c'est uniquement à vos sollicitations que j'ai cédé, en consentant à partir cette semaine: j'ai déja prévenu toutes les personnes qui doivent m'accompagner; mais si vous n'êtes pas du nombre, je reste. Enfin, je ne tiendrai ma parole qu'autant que vous serez fidèle à la vôtre. Cette déclaration intimida M. d'Émerange. Il promit à la comtesse de partir avec elle pour sa terre, en se réservant un prétexte de revenir à Paris où différents intérêts le rappeleraient bientôt. Le plus vif était bien certainement de savoir quel parti allait prendre madame de Saverny dans cette circonstance. Il lui semblait impossible que son amour résistât au coup qui venait de lui être porté. Braver les convenances, les obstacles, les devoirs les plus sacrés, lui paraissait l'effort d'un courage ordinaire; mais braver le ridicule, était à ses yeux le comble de l'héroïsme; et, malgré toute l'admiration que lui inspirait le caractère de Valentine, il ne la supposait point capable d'une vertu qu'il regardait comme au-dessus de l'humanité.

Le bruit de la maladie de la marquise étant parvenu à madame de Nangis, elle se contenta d'envoyer savoir de ses nouvelles; et, comme on lui fit répondre au bout de quelques jours qu'elle était hors de danger, la comtesse partit pour la campagne, suivie d'une partie de sa cour. Fière d'entraîner à son char M. d'Émerange, elle ne s'occupa que des moyens de l'enchaîner près d'elle par l'attrait des plaisirs les plus variés; mais combien il entre d'amertume dans cette peine continuelle de rechercher des plaisirs étrangers à l'amour, pour retenir près de soi l'objet qu'on aime! et qu'il est douloureux de s'avouer qu'on ne doit ses succès qu'à son adresse à plaire! Oui, le tourment de sacrifier au devoir un amant justement adoré, vaut mieux que le triste bonheur de captiver quelques instants un infidèle.

CHAPITRE XL.

Après huit jours de fièvre, Valentine revint à la santé, et au souvenir de ses peines. Mais l'affaiblissement qui suit la maladie calme aussi les idées, et l'on croirait qu'après avoir ainsi approché de la mort, l'ame renaît dégagée des illusions qui égarent dans la vie. Ce repos des sens, que produit la raison, n'est pas toujours de longue durée; et Valentine en desira profiter pour entendre du commandeur le récit de tout ce qui lui restait encore à apprendre sur Anatole. M. de Saint-Albert voulut d'abord se justifier, par le serment qui l'engageait, du secret qu'il avait gardé envers elle. Mais Valentine lui ayant répondu que sa discrétion était un titre de plus à l'estime qu'elle lui portait, il lui dit: «Vous avez raison de m'en louer, car elle m'a bien coûté; mais vous allez voir si je pouvais moins faire pour l'être que j'aime le plus au monde.

J'avais vingt-huit ans, une fortune médiocre, et le peu d'avantages que vous me connaissez, lorsque je devins passionnément amoureux de la fille du marquis de Belduc. Sa beauté a fait tant de bruit dans le temps, que M. de Saverny vous en aura peut-être parlé. Les attraits qui captivaient les hommages d'un grand nombre d'adorateurs, ne m'auraient pas séduit, si l'intimité de son père avec toute ma famille ne m'avait fourni les occasions de la voir souvent, et de me convaincre qu'il était possible de réunir les qualités d'une ame sensible aux ornements d'un esprit supérieur, et tous les charmes de la modestie à ceux de la figure. Cette découverte décida du destin de ma vie; je me reprochai le temps que j'avais perdu dans ce commerce de galanterie, où plusieurs femmes s'étaient livrées au plaisir de me trahir sans se donner la peine de me tromper, et je consacrai tous mes instants au soin de prouver à Mélanie que je ne vivais que pour elle. Son cœur me devina bientôt, et répondit au mien. Modestie à part, je ne puis expliquer cette préférence que par l'excès de mon amour; car, dans le nombre de mes rivaux, il y en avait de très-séduisants; et je crois que s'ils avaient pu se résoudre à s'aimer un peu moins eux-mêmes, ils auraient été plus aimés que moi.

Lorsque je reçus l'aveu de Mélanie, je me crus roi de l'univers, et je défiai toutes les puissances du monde de s'opposer à l'accomplissement de notre bonheur mutuel. Nous en avions déja fixé l'époque; et, comme nous formions tous ces projets sous les yeux de nos parents, nous ne doutions pas de leur consentement. Mais le marquis de Belduc ne nous laissa pas long-temps jouir d'une si douce illusion: il entra un matin chez sa fille, l'embrassa plus tendrement qu'à l'ordinaire, et lui déclara qu'il touchait enfin au moment de voir son ambition satisfaite. Ce début glaça l'ame de Mélanie; elle pressentit nos malheurs; et ce fut avec tous les signes d'un profond désespoir qu'elle apprit de son père qu'il venait de promettre sa main au duc de Linarès. Mélanie, insensible à l'honneur de devenir la femme d'un Grand d'Espagne, osa le refuser. Son père, furieux, l'accusa de caprice; elle crut se justifier en avouant notre amour. En effet, cette nouvelle fut assez bien accueillie de son père; il approuva son choix tout en déplorant la nécessité de le sacrifier aux grands intérêts de sa famille, et finit par lui dire qu'il connaissait assez la noblesse de mes sentiments pour attendre de moi la soumission qui servirait d'exemple à Mélanie. A peine eut-il terminé cet entretien, qu'il se rendit chez moi, et commença sans préambule le récit de ce qui venait de se passer entre sa fille et lui.—«J'ai répondu de votre honneur, ajouta-t-il, et ne crois pas m'être trop engagé en assurant ma fille que vous étiez incapable d'abuser de votre empire sur son cœur pour l'encourager dans une désobéissance qui détruirait mon bonheur sans accomplir le vôtre. Vous savez comme moi le résultat de ces mariages d'inclination qui font d'abord le désespoir des parents, et bientôt après celui des époux. D'ailleurs, avec Mélanie, vous n'auriez même pas la ressource de tenter cette folie; elle est trop attachée à ses devoirs pour que la passion la plus vive l'égare au point de se déshonorer. Mais vous pouvez la rendre malheureuse toute sa vie: dites-lui que le sublime de l'amour est de résister aux obstacles; qu'elle doit refuser le plus beau sort pour vivre d'un sentiment dont la constance finira par m'attendrir. Elle croira toutes ces belles phrases, persistera dans son refus; je l'enfermerai au couvent; elle y prendra le voile; et je partirai pour Saint-Domingue, où j'irai vivre du produit de la seule habitation qui me reste.» J'essayai vainement d'opposer à toutes ces raisons les intérêts de notre amour et le bonheur que je trouverais à donner ma fortune à Mélanie, sans rien attendre de celle de son père. Il répondait à tout: «Je suis ruiné: le duc de Linarès, épris de Mélanie, consent à l'épouser sans dot: il a déjà obtenu de son souverain la promesse d'un gouvernement qu'il me destine; vous voyez que ce mariage, en plaçant ma fille au rang le plus distingué, illustre ma maison et répare ma fortune. Jugez maintenant si un galant homme peut se permettre de priver toute une famille d'aussi grands avantages, sans s'exposer aux reproches de sa conscience, et même à ceux de la femme qu'il rendrait victime de son amour.» Ce dernier argument l'emporta sur tous les autres. L'honneur parut m'ordonner ce grand sacrifice. Je le promis au marquis; et je tins parole.

Je ne vous dirai pas ce qu'il m'en coûta pour déterminer Mélanie à se soumettre aux ordres de son père. Dès que j'eus obtenu de son amour la promesse de m'oublier, je m'enfuis en Angleterre pour n'être pas témoin de ce fatal mariage. Quelques mois après, je passai à Malte, où je prononçai des vœux dictés par le désespoir. Lorsque je revins en France au bout de deux ans, Mélanie était en Espagne: j'appris qu'elle était mère, et qu'elle devait peut-être la vie à son enfant; car, lors de son départ de Paris, elle était atteinte d'une maladie de langueur qu'elle ne voulait combattre d'aucune manière. Le desir de conserver son enfant fut le seul motif qui l'engagea à prendre quelque soin de sa santé; et je crois que c'est à cette maladie qu'on doit attribuer l'infirmité d'Anatole. On fut quelque temps sans s'en apercevoir, et plus encore à espérer pour lui un heureux changement. Il paraissait impossible que la nature, en comblant cet enfant de ses dons les plus précieux, eût voulu en détruire l'effet par la privation la plus cruelle. Le duc de Linarès, après avoir mis à bout la science de tous les médecins d'Espagne, se décida à venir consulter ceux de Paris. C'est alors que je revis Mélanie; elle me présenta à son mari en lui disant: «Voici un ancien ami de ma famille, je l'aime comme un frère;» et tout me prouva à mon grand regret la sincérité de cet aveu. L'amour maternel remplissait uniquement le cœur de Mélanie, et j'aurais pu penser qu'elle avait perdu jusqu'au souvenir de ma passion pour elle, si le nom d'Anatole qu'elle avait donné à son fils, ne m'avait prouvé que ce nom, qui est le mien, lui était encore cher. Un sentiment très-blâmable et très-commun chez la plupart des hommes, me fit tenter plusieurs moyens de ranimer dans le cœur de Mélanie l'amour qu'elle avait sacrifié au devoir; mais ce coupable projet faillit me coûter jusqu'à l'estime de Mélanie; je n'obtins le pardon d'en avoir conçu l'idée que par le serment d'y renoncer à jamais, et plus encore peut-être par le penchant qui m'entraînait à partager sa tendresse pour son fils. Dès-lors l'état de cet aimable enfant devint l'objet de toutes mes sollicitudes; je fis plusieurs voyages dans la seule intention de courir après de prétendus docteurs dont les journaux attestaient les miracles, et dont les consultations prouvaient l'ignorance. Enfin, lorsqu'il nous fut bien démontré qu'il n'existait aucun moyen de guérir de cette infirmité, nous prîmes le parti de chercher à en triompher, en confiant Anatole aux soins de ce bienfaiteur de l'humanité, dont les élèves sont autant de prodiges. L'abbé de l'Épée fut bientôt frappé des dispositions inouies d'Anatole; il prédit tout ce qu'il serait un jour; mais, pour accomplir une éducation qui lui promettait tant de succès, il exigea du duc et de la duchesse de Linarès une entière confiance, et la promesse de ne déranger par aucune distraction le plan qu'il formait pour son élève. Comme la faiblesse de Mélanie ne lui aurait pas permis de tenir cet engagement dans toute la rigueur nécessaire, elle consentit à retourner avec son mari en Espagne, après m'avoir fait jurer de veiller sur son fils aussi tendrement que s'il était le mien. C'est à ce devoir sacré que j'ai dû toutes les consolations de ma vie. Avec quel plaisir je rendais compte à cette tendre mère de tous les progrès de son enfant! Et comment vous peindrai-je la joie qui pénétra mon ame, lorsqu'après dix années d'absence, je conduisis cet aimable jeune homme dans les bras de sa mère. Je crus qu'elle succomberait à l'excès de son bonheur, en retrouvant dans son fils la sensibilité, l'esprit, et toutes les qualités qui le mettent au rang des gens les plus aimables. Dans sa reconnaissance pour l'abbé de l'Épée, elle aurait voulu pouvoir lui faire accepter sa fortune entière; mais on sait que le désintéressement de ce philosophe égalait sa bienfesance. A cette époque, je fus rappelé en France pour le mariage de ma nièce, et quelques affaires de famille, dont le résultat vint augmenter de beaucoup ma fortune. J'appris, peu de temps après, la mort du duc de Linarès, et la faveur dont le roi d'Espagne venait d'honorer son fils, en employant ses talents dans la diplomatie. Il avait alors vingt ans, et le séjour de la cour commençait à devenir dangereux pour lui; plusieurs des femmes qu'il y rencontrait sans cesse, affectaient d'abord de le traiter avec le dédain ou la protection qu'on a pour un infirme; mais s'apercevant bientôt que ce défaut était racheté par les agréments et les qualités les plus séduisantes, on les voyait changer de manières et devenir aussi prévenantes pour lui qu'elles avaient paru dédaigneuses. Sa fierté naturelle le garantit quelque temps des pièges de la coquetterie; il sentait que dans sa position le succès pouvait seul mettre à l'abri du ridicule, et son cœur n'étant pas encore atteint, il triomphait sans peine du trouble de son imagination; mais quand on n'est soutenu dans sa sagesse que par la crainte d'un revers, on doit facilement succomber à la certitude de réussir: et c'est ce qui arriva. Anatole, se trouvant un soir chez la reine, reçut deux mots tracés au crayon sur l'éventail de la jolie comtesse d'Alméria. Cette jeune veuve, aussi emportée dans ses desirs, qu'inconstante dans ses affections, avait imaginé que le plus sûr moyen de lui inspirer une passion folle, était de l'attacher par la reconnaissance. L'idée de captiver tous les sentiments d'un homme que son malheur et ses avantages rendaient également intéressant, flattait son amour-propre. Ce caprice lui présentait tous les charmes d'une liaison piquante, qui pouvait se changer en attachement sérieux, et devenir le but de son ambition, après avoir été celui de son amusement. Mais la duchesse de Linarès, qui redoutait l'empire qu'une femme de ce caractère pourrait exercer sur le cœur exalté de son fils, mit tous ses soins à l'éloigner d'elle. L'état de sa santé lui en fournit bientôt l'occasion. A la suite d'une maladie grave, les médecins ordonnèrent à la duchesse les eaux de Pise, et son fils s'empressa de l'y accompagner. Quelque temps après le départ d'Anatole, la comtesse Alméria le punit du tort d'être absent. C'était un crime qui n'obtenait jamais grace à ses yeux. Le bruit de sa vengeance parvint bientôt à la duchesse; elle en instruisit Anatole avec tous les ménagements convenables, et fut très-étonnée de le trouver beaucoup plus modéré dans ses regrets qu'elle ne l'aurait espéré. La précipitation avec laquelle il avait obtenu son bonheur lui avait souvent donné l'idée qu'il pourrait le perdre de même; et d'ailleurs cette félicité fugitive avait plus enivré ses sens, que pénétré son ame. Loin d'éprouver ce vide affreux où laisse l'abandon du seul objet qu'on puisse aimer au monde, quelque chose l'avertissait que la perte d'une femme, qui n'était que jolie, se réparait facilement par la possession d'une autre; et il fut bientôt convaincu de cette vérité, lorsque les préférences de plusieurs belles Italiennes vinrent achever de le distraire du chagrin d'être trahi. La duchesse de Linarès, ravie de voir l'effet que produisait sur son fils le séjour de l'Italie, résolut de s'y fixer quelques temps. Elle se rendit à Rome dans l'intention d'y passer l'hiver; mais lorsque le printemps vint parer de sa verdure les beaux sites et les ruines dont raffolait Anatole, il fut impossible de l'arracher de cette terre de souvenirs. Son imagination s'enflamma à l'aspect de tant de merveilles; le desir de les chanter et de les retracer le rendit peintre et poëte; et il se livra aux arts avec toute la passion de son caractère. Mais, comme ce genre d'étude est celui qui dispose le mieux un cœur tendre aux impressions de l'amour, on le vit bientôt tomber dans des accès de mélancolie qui menaçaient d'altérer sa santé. Sa mère s'en inquiéta, et voulut en savoir la cause. C'est alors qu'il lui fit l'aveu du sentiment pénible qui attristait son ame, en pensant que le ciel l'avait condamné à ne jamais goûter l'unique bonheur qui lui fesait envie. Je n'ai rien lu de plus touchant que la lettre où il demandait pardon à sa mère d'oser desirer la tendresse d'une autre femme, lorsqu'il était l'objet de son amour maternel. Mais, lui disait-il, peignez-vous le désespoir d'un cœur dévoré du besoin d'aimer, sans jamais pouvoir prétendre à inspirer le moindre retour. Quoi! ce délire enchanteur dont je vois partout les traces, ce feu qui anima le Tasse et Pétrarque, cette reconnaissance divine qui naît des faveurs d'un sentiment partagé; enfin, tous ces bienfaits de l'amour, je ne les connaîtrai jamais: réduit au misérable avantage de profiter d'un instant de caprice, ou des calculs de l'intérêt, je dois mourir sans rencontrer un cœur qui réponde jamais aux battements du mien. La duchesse affligée de le voir se livrer ainsi aux idées d'un malheur sans espoir, imagina de distraire Anatole par un voyage à Paris. Elle le chargea d'y faire l'acquisition d'une terre qu'elle viendrait habiter aussitôt qu'elle aurait obtenu de la reine d'Espagne la permission de se retirer de la cour. Ce fut par pure obéissance qu'Anatole se sépara de sa mère pour se rendre ici, suivi de son ancien gouverneur. Ils me remirent une lettre de la duchesse qui m'instruisait de ses craintes sur son fils, et le confiait encore une fois à mes soins. Vous devinez sans peine avec quel plaisir je les lui prodiguais. En recherchant toutes les occasions de le distraire, je me crus simplement inspiré par le desir d'accomplir les volontés d'une femme chérie; mais bientôt, captivé par tout ce qu'Anatole a d'aimable, je sentis que son bonheur était indispensable au mien, et dès ce moment je ne m'occupai plus que des moyens de l'assurer. L'acquisition du château de Merville fut celui qui me réussit le mieux. Anatole s'obstinait à fuir les plaisirs du grand monde. Vainement l'ambassadeur d'Espagne, son parent, l'ancien ami de son père, voulut le présenter dans les maisons les plus agréables de Paris. Excepté à la cour, où il consentit à le suivre quelquefois, il refusa de l'accompagner dans les endroits où ses manières et son rang lui promettaient l'accueil le plus flatteur. Dans cette disposition d'esprit, le séjour de la campagne lui parut le seul convenable à ses goûts. Il s'y fixa pour faire exécuter sous ses yeux le plan tracé par lui, et qui devait rendre Merville un des plus beaux lieux de la France. Le soin d'embellir la retraite destinée à sa mère parvint à le distraire, pendant plusieurs mois, de ses tristes rêveries; mais j'en prévoyais le retour, et je cherchais à l'éloigner en attirant Anatole à Paris sous différents prétextes. Ses amis se joignaient à moi pour imaginer sans cesse de nouveaux motifs de l'y retenir: mais nous commencions à nous voir au bout de nos ressources en ce genre, lorsqu'un soir, d'heureuse ou fatale mémoire, dit le commandeur en fixant les yeux sur Valentine, je vis entrer chez moi M. de Selmos, cet ancien gouverneur d'Anatole, la pâleur sur le front, et dans tout le désordre d'un homme qui vient annoncer une affreuse nouvelle. L'excès de sa douleur ne lui permit pas de me préparer au spectacle qui allait me frapper, et je pensai mourir d'effroi en voyant déposer sur mon lit le corps inanimé de ce pauvre Anatole. Le désespoir de son gouverneur, les larmes que répandaient ses gens, tout me persuada qu'il n'existait plus, et je frémis encore du souvenir de ce qui se passa dans mon ame à cette horrible idée. Mais le chirurgien qu'on avait fait appeler vint me rendre la vie en m'assurant que le malade ne tarderait pas à revenir de l'évanouissement où l'avait plongé la violence du coup qu'il avait reçu. En effet, Anatole ouvrit bientôt les yeux: son premier mouvement fut de me tendre la main, ensuite il la porta sur sa blessure, en me fesant signe qu'elle n'était point dangereuse. Cependant il avait l'épaule cassée, et une forte contusion à la poitrine. On le saigna après avoir pansé sa blessure, et je fus étonné de voir son visage conserver, au milieu des souffrances les plus aiguës, une expression de bonheur que j'y remarquais pour la première fois. Impatient d'expliquer ce mystère, je questionnai M. de Selmos, qui me raconta ce qui venait de se passer à l'Opéra. Quand j'appris que c'était pour vous que mon ami venait de risquer sa vie, et peut-être celle de sa mère; je vous en demande pardon, Valentine, je me fis le reproche de lui avoir peint, trop fidèlement, le plaisir que j'avais eu à vous rencontrer, et celui que je trouvais chaque jour à découvrir autant de sensibilité que de modestie dans une femme que son esprit et sa beauté auraient pu rendre vaine. Je me reprochai surtout de lui avoir dit qu'il existait entre vous et la duchesse de Linarès, une ressemblance qui me rappelait sa mère à votre âge. Car, à dater de ce moment, il ne chercha plus qu'une occasion de vous voir; le hasard la lui fourni bientôt; et j'ai su qu'il avait déja joui plusieurs fois du plaisir de vous admirer avant d'avoir eu le bonheur de vous secourir.

La joie qu'il ressentait de vous avoir peut-être sauvé la vie, approchait du délire; je tentai vainement de lui persuader que sa blessure exigeait le plus parfait repos: il voulut être transporté sur le champ à Merville, pour mieux cacher les suites de cet événement; et, après m'avoir déclaré que son existence entière tenait au secret qu'il voulait garder auprès de vous, il défendit à ses gens de dire un mot de ce qui lui était arrivé a la sortie de l'Opéra. Le chirurgien reçut la même recommandation, et je le décidai à nous suivre à Merville, pour y soigner Anatole jusqu'à son parfait rétablissement. Ce voyage ne parut pas augmenter les souffrances du malade, ou du moins il n'osa point s'en plaindre. Pour obtenir de lui quelque soumission aux ordres du docteur, j'étais obligé de lui donner chaque jour de vos nouvelles, et de répondre à toutes les questions qu'il ne cessait de me faire sur votre compte. Comme son état exigeait une parfaite immobilité, nous ne lui permettions aucun signe, mais il s'en vengeait en écrivant au crayon sur ses tablettes, des phrases auxquelles je répondais dans son langage; ensuite il essayait de tracer un profil dont je reconnaissais les traits, et que pour rendre plus frappant il effaçait, puis retraçait encore; enfin, je reconnus tous les symptômes d'une passion qui allait ranimer sa vie. Je pressentis les chagrins qu'elle pourrait lui coûter, et lui en fis un tableau effrayant; mais je me sentis forcé de l'approuver, lorsqu'il m'assura que tous les tourments de l'amour étaient préférables à cet état de langueur qui menaçait d'éteindre toutes les facultés de son ame. D'ailleurs il prétendait être fort heureux du seul bonheur de vous aimer, pourvu qu'il n'eût jamais à supporter vos dédains. L'idée de vous attacher par la reconnaissance, en vous restant inconnu, l'égarait au point de croire que, s'il obtenait cette faveur, il ne lui resterait plus rien à desirer. Ce sentiment si désintéressé, si peu dangereux pour vous, me toucha vivement, et je le regardai comme un moyen d'occuper dignement le cœur d'Anatole. En pensant ainsi, j'étais loin de me flatter du moindre succès pour son amour; mais je dois vous avouer que voyant tout ce que la reconnaissance vous inspirait pour lui, je n'ai pas eu le courage d'en diminuer l'impression, en vous cachant qu'il était aussi digne de votre estime que de votre intérêt; comment aurais-je pu me refuser au plaisir de voir ses yeux briller de la plus pure joie, quand je lui parlais de vous, comment n'aurais-je pas été entraîné par la certitude plus séduisante encore de lui faire passer des moments enchanteurs, en lui disant seulement que vous pensiez souvent à lui. Ici Valentine leva les yeux au ciel, et le commandeur répondit à ce regard en ajoutant: Je sens combien cette complaisance vous paraît coupable, mais, avant de blâmer ma conduite, voyez un peu ce qui la justifie: d'abord j'étais lié par un serment qui ne me permettait pas d'arrêter les conjectures de votre imagination par le moindre mot qui aurait pu vous faire soupçonner la vérité; je savais que la loyauté du caractère d'Anatole s'opposerait toujours à ce qu'il vous trompât, et que, loin de profiter de l'intérêt romanesque que son mystérieux amour devait vous inspirer, il vous avait avoué qu'un obstacle invincible le condamnait à s'éloigner éternellement de vous. Ensuite je vous dirai que cet obstacle, qui paraît si insurmontable aux yeux de beaucoup de personnes et peut-être aux vôtres, ne me frappait pas de même. Habitué à voir Anatole depuis son enfance, je me suis plus occupé des avantages qui le distinguent, que de la disgrace qui l'afflige. D'ailleurs, ayant appris sans peine son langage, je ne sentais aucun des inconvénients de ce malheur; j'étais avec lui comme auprès d'un étranger dont on entend la langue, et qui s'exprime avec toute la vivacité d'une imagination ardente et d'un esprit supérieur. Combien de fois cette conversation originale et piquante m'a-t-elle consolé de l'ennui d'un bavardage insipide! Enfin, les moments que j'ai passés près d'Anatole sont au nombre des plus heureux de ma vie; et l'on ne doit pas s'étonner que, trouvant en lui la réunion de toutes les qualités aimables, j'aie pu concevoir un instant l'espérance de le voir aimé.

CHAPITRE XLI

Le récit du commandeur fit rêver long-temps Valentine; elle ne l'avait interrompu par aucune réflexion, et n'en fit pas davantage après l'avoir attentivement écouté, mais elle adressa à M. de Saint-Albert plusieurs questions sur différents petits événements qui avaient excité sa surprise, et que l'intimité secrète de Saint-Jean et de mademoiselle Cécile lui expliqua bientôt. Le prix des innocents services de mademoiselle Cécile, qui se bornait à dire à Saint-Jean les projets de sa maîtresse, était tout entier dans l'espérance d'épouser ce brave garçon, que son maître récompensait généreusement; et Valentine n'osa pas punir des indiscrétions qu'elle feignit de regarder comme un excès de confiance amoureuse.

Le commandeur s'apercevant de l'espèce d'abattement où paraissait être Valentine, s'excusa de l'avoir fatiguée par un aussi long entretien, et voulut se retirer pour lui laisser prendre quelque repos; mais elle n'y consentit qu'après lui avoir fait promettre de cacher au duc de Linarès quelle avait découvert son secret. Il lui en donna l'assurance: Comptez sur ma parole, lui dit-il: j'y serai d'autant plus fidèle que je ne saurais vous trahir sans le désespérer; jugez-en vous-même. En finissant ces mots, le commandeur remit à Valentine la lettre suivante, et il sortit:

Anatole, a M. de Saint-Albert.

«J'apprends, mon excellent ami, que le marquis d'Alvaro vient d'exposer, au salon du Louvre, le tableau que je lui avais envoyé pour le faire encadrer, et vous l'offrir. Je tremble que cette indiscrétion ne me coûte plus que la vie, en apprenant à Valentine mon nom et mes malheurs. La seule idée de perdre avec mon secret jusqu'au souvenir qu'elle me conserve, me livre au plus affreux désespoir. Car il n'en faut pas douter, l'instant qui lui dévoilerait à quel supplice la nature m'a condamné, changerait tous ses sentiments pour moi. A la place de ce tendre intérêt, dont je relis chaque jour les témoignages, la dédaigneuse pitié viendrait accabler mon amour du poids de ses humiliations; au lieu d'inspirer à Valentine cette affection qui fesait mon bonheur, je serais réduit à sa reconnaissance; ou peut-être son cœur, indigné de l'audace du mien, ne me pardonnerait pas d'oser l'adorer. Ah! mon ami! sauvez-moi de ce malheur cent fois pire que la mort; et n'essayez plus de me prouver que mes craintes à ce sujet sont exagérées. Je sais comme vous de combien d'éléments divins le ciel a composé l'ame de Valentine; mais, plus elle est supérieure à tout ce qu'on admire, plus elle a le droit d'exiger de celui qui aspire à lui plaire. Je me rends justice; les faibles qualités qui m'ont acquis votre amitié pourraient me mériter la sienne. Mais le même sentiment qui dans votre cœur est la source de mes plus douces consolations, de sa part ne me semblerait qu'un outrage fait à mon amour. Songez qu'un moment dans ma vie j'ai joui du plaisir enivrant de contempler sur ses traits enchanteurs une partie de l'émotion qui pénétrait mes sens; que plus d'une fois ses yeux ont répondu aux miens; et voyez si je pourrais survivre à l'illusion qui m'a valu tant de félicité.»

A cette lettre en était jointe une autre pour le marquis d'Alvaro, par laquelle on le priait de faire porter sans délai le tableau d'Anatole chez le commandeur. Deux jours après, Valentine sortit pour la première fois de son appartement, et lorsqu'elle entra chez M. de Saint-Albert, elle ne s'étonna point d'y trouver ce tableau à la place d'un ancien portrait de famille, qui jusqu'alors avait eu les honneurs du salon. Souvent, les yeux fixés sur l'ouvrage d'Anatole, elle le considérait sans proférer une parole. Ses amis respectaient son silence, et bornaient leurs soins à distraire son esprit, sans chercher à pénétrer ce qui se passait dans son ame. Discrétion bien rare en amitié!

Les médecins venaient de déclarer que la santé de Valentine était parfaitement rétablie; cependant son teint n'avait point repris son éclat; son regard était triste; et tout en elle montrait un état languissant; mais lorsque madame de Réthel en témoignait quelque inquiétude au docteur, il lui répondait, avec cette assurance que l'on met assez souvent à décider des choses que l'on ne comprend pas, que les maladies inflammatoires étaient toujours suivies d'un accablement profond, qui n'empêchait pas de se bien porter; et madame de Réthel, sans y rien comprendre non plus, adoptait cette sentence.

Le commandeur, moins facile à rassurer, desirait qu'un événement quelconque pût distraire Valentine de la vie monotone qu'elle avait adoptée. Une lettre de M. de Nangis ne vint que trop tôt seconder ses vœux. Elle était datée de Londres, et contenait le récit de l'aventure scandaleuse qui venait de lui révéler l'indigne conduite de sa femme. La scène s'était passée au château de Varennes, où la comtesse avait eu l'imprudence d'emmener avec elle la jeune baronne de Tresanne, dont la beauté commençait à faire autant de bruit que les extravagances. La certitude de la rencontrer à Varennes était entrée pour beaucoup dans la promesse que M. d'Émerange avait faite à madame de Nangis de l'y suivre; deux jours s'étaient à peine écoulés, que la plus parfaite intimité régnait déja entre le comte et la jolie baronne; mais ce n'était pas sans conditions que madame de Tresanne s'était décidée à récompenser d'avance l'éternel amour que lui avait juré M. d'Émerange. Le sacrifice de madame de Nangis en avait été la première récompense; et il fut résolu entre eux qu'après avoir satisfait aux devoirs d'usage en pareil cas, le comte se dégagerait, sans retour, d'une chaîne importune. Déja plusieurs tentatives lui avaient prouvé la difficulté de réussir. La comtesse était moins résignée que jamais à perdre les avantages d'une liaison qui coûtait aussi cher à sa conscience qu'à son repos; et madame de Tresanne, prévoyant bien que les ménagements du comte ne serviraient qu'à prolonger l'erreur de sa victime, feignit de s'irriter de tant de complaisance, et déclara positivement à M. d'Émerange, qu'elle aimait mieux céder l'empire de son cœur, que de le partager plus long-temps. Cette menace produisit tout l'effet qu'elle en pouvait attendre; la crainte de voir s'échapper sa nouvelle conquête avant de l'avoir constatée publiquement, soumit les volontés du comte à toutes celles de madame de Tresanne, et il s'en remit à elle du choix des moyens à employer. La persévérance de la comtesse en ayant fait échouer plusieurs, madame de Tresanne se décida au plus atroce comme au plus infaillible. Un billet anonyme instruisit M. de Nangis de la perfidie de sa femme, en lui indiquant une occasion de s'en convaincre. Dès ce moment la colère et le désespoir régnèrent dans le château de Varennes: madame de Tresanne s'empressa d'en sortir au premier bruit de l'éclat qu'elle avait provoqué; et sans vouloir en apprendre la cause au comte d'Émerange, elle lui ordonna de tout quitter pour la suivre à Bagnères. Elle s'y rendit sans s'arrêter pour soustraire M. d'Émerange aux premiers effets du ressentiment de M. de Nangis. Les amis de la comtesse retournèrent bientôt à Paris dans l'intention charitable d'y publier l'aventure scandaleuse dont ils venaient d'être témoins, et que le brusque départ de M. de Nangis allait certifier à tous ceux qui oseraient en douter. Effectivement, ce malheureux époux, sans calculer si la conduite présente de sa femme n'était pas le fruit de l'indulgence outrée qu'il avait montrée pour ses premières inconséquences, croyait reparer les torts de sa faiblesse par l'on punit souvent des fautes qu'avec plus de soin on aurait pu prévenir. Après une scène violente, dans laquelle la comtesse avait fait l'aveu de tout ce que sa folle passion lui avait suggéré contre Valentine, le comte de Nangis était parti brusquement pour Londres, en arrachant Isaure des bras de sa coupable mère. Abandonnée de tout ce qui lui était cher; livrée aux injures de sa médisance implacable dont elle avait si souvent dirigé les traits; enfin, seule avec ses remords, cette infortunée s'était réfugiée dans un couvent de Paris, où les soins pieux des Sœurs de la Miséricorde ne parvenaient point à calmer les tourments de son cœur. Ce cœur, si souvent dominé par la vanité, n'éprouvait plus alors que la honte et les regrets d'avoir perdu tous ses droits maternels. La crainte de ne pouvoir réparer les fautes de sa vie en la consacrant toute entière à l'éducation et au bonheur de sa fille, ôtait à madame de Nangis tout espoir de consolation. Malgré la frivolité de son esprit, elle avait observé que la sévérité des gens du monde se laissait désarmer à la vue d'une jeune personne dont la candeur et les vertus fesaient oublier les égarements de sa mère. En effet, comment se rappeler les torts d'une femme coupable, en admirant l'ouvrage d'une mère aussi tendre que sage! Et quel homme assez méchant oserait porter atteinte au respect qu'elle inspire à sa fille, en affectant de ne le point partager?

CHAPITRE XLII.

Valentine prévoyait depuis long-temps les malheurs qui menaçaient sa famille, et cependant, en les apprenant, elle en fut frappée comme d'une nouvelle inattendue; le bonheur de reconquérir l'estime de son frère, qui le priait en grace de se charger de l'éducation d'Isaure, ne la consolait pas du triste événement qui lui valait une aussi éclatante réparation. En répondant à la lettre où M. de Nangis la conjurait de lui pardonner son injustice et les injures qui lui avaient été dictées par une femme perfide, elle avait tenté de modérer l'indignation de son frère, en excitant sa pitié pour le sort de cette malheureuse mère, qui, lui disait-elle, serait encore digne de sa tendresse, si de misérables flatteurs, trop bien accueillis par lui-même, ne s'étaient fait un jeu d'égarer sa raison. Il y avait autant de vérité que d'indulgence dans cette supposition; mais M. de Nangis était trop irrité pour se rendre aux avis de sa sœur; il les mit sur le compte de la générosité naturelle au caractère de Valentine, et n'en persista pas moins dans le dessein de punir rigoureusement celle qui venait de l'outrager.

Comme il se méfiait avec juste raison de l'extrême bonté de sa sœur, ce n'est qu'après avoir exigé d'elle la promesse de ne jamais confier à une autre le soin d'élever Isaure, qu'il s'était déterminé à la lui envoyer. Avec quel plaisir cette aimable enfant se retrouva dans les bras de Valentine! et combien de fois elle remercia son père de l'avoir confiée à sa tante, pendant le grand voyage que venait d'entreprendre sa mère! car c'est ainsi qu'on avait motivé l'absence de la comtesse, et la cause des larmes qu'elle avait vues inonder son visage au moment de leur séparation.

La présence d'Isaure sembla ranimer l'existence de Valentine. Elle consentit à quitter la campagne pour se rendre à Paris, dans l'unique intention d'y faire donner à son élève les leçons des meilleurs maîtres. Mais l'attachement qu'elle portait à ses amis ne lui permettant pas de s'en séparer, elle accepta la proposition que lui fit madame de Réthel, de partager l'hôtel qu'elle occupait avec son oncle.

De retour à Paris, il se fit un grand changement dans les habitudes de la marquise: on la voyait sortir tous les matins à la même heure, et passer le reste de la journée dans la retraite. Le salon du commandeur était le seul où l'on pût la rencontrer quelquefois; car pour les fêtes et le spectacle, elle paraissait également décidée à les fuir; et l'on trouvait cette conduite assez simple après l'éclat qui venait d'avoir lieu dans sa famille. Mais ce qui parfois échappe aux yeux des indifférents, attire l'attention d'un ami, et M. de Saint-Albert, loin d'expliquer si facilement les motifs qui inspiraient à Valentine le desir de s'éloigner de toutes les personnes qui possédaient autrefois sa confiance, redoutait les suites de cet état de contrainte perpétuelle. Il essayait quelquefois de vaincre la résolution qu'elle semblait avoir prise d'éviter toute conversation relative à Anatole, en se fesant apporter devant elle les lettres qu'il recevait de lui; mais il en lisait tout haut le timbre, la date, et même les premières lignes, sans que Valentine lui témoignât la moindre curiosité d'en savoir davantage; et le commandeur ne retirait d'autre résultat de ces petites épreuves, que de voir se prolonger le silence rêveur de Valentine.

Un jour pourtant que M. de Saint-Albert lisait, comme à l'ordinaire, sa correspondance, tandis que sa nièce et madame de Saverny s'occupaient à broder, elles l'entendirent prononcer quelques mots sans suite, et d'une voix qui semblait altérée par l'émotion la plus pénible.—Ciel! s'écria madame de Réthel, quelle triste nouvelle vous apprend-on?—Ce n'est rien, reprit-il, en cherchant à se remettre, mais vous savez qu'il est impossible de ne point partager les impressions que la duchesse de Linarès sait peindre avec tant de vérité; sa manière touchante de parler de ses peines, de ses inquiétudes, les fait passer tout entières dans le cœur de ses amis.—Lui serait-il arrivé quelque malheur? demanda vivement Valentine.—Non pas à elle.—Cette réponse fit pâlir la marquise, et parut lui ôter la force de faire une autre question. Madame de Réthel, s'apercevant de ce qu'elle éprouvait, s'empressa d'interroger son oncle sur la santé d'Anatole.—Mais, lui répondit-il, d'après ce que me mande sa mère, il se porte aussi bien qu'on peut le faire avec un coup d'épée dans le bras.—Un coup d'épée s'écrièrent à-la-fois Valentine et son amie.—Il faut bien, reprit le commandeur, d'un ton calme, payer de quelque chose le plaisir de punir les impertinences d'un fat. Ce nom de fat, que M. de Saint-Albert ne prononçait jamais qu'en parlant de M. d'Émerange, fit tressaillir Valentine, elle pensa qu'elle seule était cause de l'événement malheureux dont elle n'osait demander les détails, elle s'en fit tout haut le reproche, et ses yeux se remplirent de larmes.—Cessez de vous accuser, lui répondit le commandeur, d'un fait dont vous êtes complètement innocente. C'est pour y soigner la santé de sa mère qu'Anatole est resté a Bagnères un mois de plus qu'il ne le devait. Vous savez quel motif vient d'y conduire dernièrement M. d'Émerange; ce n'est pas vous qui lui avez dicté les couplets insultants qu'il s'est amusé à composer sur les amours discrets d'un muet de naissance, et dont, malheureusement pour lui, une copie est tombée entre les mains d'Anatole. Ainsi donc ne vous reprochez pas la blessure qui vient de défigurer pour toujours un visage moins joli qu'insolent; c'est un trait de la justice divine, dont la gloire était réservée à l'adresse d'Anatole. M. d'Émerange a follement pensé qu'on pouvait insulter impunément un homme que son infirmité dispensait du devoir de la vengeance. Cette lâcheté a été justement punie; et la providence devrait frapper de même tous ceux qui ne consacrent qu'à nuire les dons heureux qu'ils ont reçus du ciel.—Mais Anatole est aussi blessé, dit Valentine, avec inquiétude.—Très-légèrement, reprit le commandeur, et sur ce point on peut en croire la duchesse: je voudrais bien être aussi rassuré sur l'état de cette bonne mère. Jugez de ce qu'elle a dû souffrir lorsqu'elle a appris par l'effet du hasard le moment où son fils allait se battre. Je m'étonne qu'elle ait résisté à une semblable épreuve, et j'en redoute les suites pour sa santé.—Ah! mon cher oncle, interrompit madame de Réthel, si vous avez cette crainte, ne souffrez pas que la duchesse de Linarès se livre avec confiance aux médecins des eaux. Écrivez à son fils de nous la ramener. C'est ici qu'elle trouvera les plus savants docteurs et ses meilleurs amis.—Vraiment elle avait bien le projet de se rendre à Paris; mais son fils refuse de l'y suivre, ajouta le commandeur, en regardant Valentine, avant d'avoir obtenu un consentement à son retour de la même personne qui ordonna son départ..—Eh! qu'allez-vous répondre? demanda la marquise.—Mais ce qu'il vous plaira.—Je ne saurais, reprit-elle, me prévaloir d'un ordre que je n'ai donné qu'en obéissant. C'est à vous à le rétracter.—Je ne le puis.—Qui vous en empêche?—Le devoir que je me suis imposé de ne plus décider des actions de mes amis.—Vous n'avez pas juré, j'espère, de ne plus leur servir d'interprète.—Non: mais c'est un oubli que je peux réparer.—Attendez pour cela, dit Valentine, en se levant, que vous ayez répondu au duc de Linarès que rien ne s'oppose à son prochain retour.»

CHAPITRE XLIII.

Peu de jours après cet entretien, Valentine fut péniblement distraite du souvenir qu'elle en conservait par de mortelles inquiétudes. M. de Nangis, ennemi déclaré de toutes les innovations, s'était constamment opposé au desir que lui avait souvent témoigné sa femme, de faire inoculer Isaure, et la pauvre enfant venait d'être atteinte de tous les symptômes d'une violente petite-vérole. Dès les premiers moments de la maladie, Valentine s'était comme attachée au pied du lit de sa nièce, et avait recommandé qu'on ne laissât pénétrer personne dans son appartement. Déja six nuits s'étaient écoulées sans qu'elle eût consenti à prendre le moindre repos, lorsqu'on vint l'avertir qu'une femme à laquelle on avait répété plusieurs fois que madame de Saverny n'était pas visible, s'obstinait à rester sur les marches de l'escalier, pour y attendre le moment où le docteur P... sortirait de chez elle. Valentine s'informa du nom de cette femme, et apprit avec étonnement qu'elle refusait de le dire. C'est probablement, ajouta le domestique, quelque pauvre femme qui se recommande à la charité de Madame; elle est vêtue de manière à le faire croire, et le soin qu'elle prend de cacher son visage sous un grand voile noir, prouve qu'elle est honteuse de demander l'aumône.—Si c'est ainsi, reprit la marquise, dites-lui de me laisser son adresse, et qu'avant peu j'enverrai chez elle; recommandez-lui surtout de s'éloigner au plus vîte d'une maison dont l'air est infecté par une affreuse maladie. Le domestique sortit pour remplir cette commission; mais il rentra bientôt en disant à sa maitresse, avec l'accent de la plus vive pitié:—Ah! Madame, si vous ne daignez pas venir à son secours, cette pauvre femme va mourir; je lui ai vainement répété qu'elle pouvait compter sur la bienfesance de madame la marquise: Je ne veux point de ses bienfaits, s'est-elle écriée en sanglotant, je ne lui demande qu'un seul mot; qu'elle me l'accorde, ou je meurs à l'instant. En disant cela elle s'est traînée jusqu'à la porte du salon en me suppliant de ne la point renvoyer; et vraiment je ne l'aurais pu faire, car ses forces l'ayant abandonnée, elle est tombée sans connaissance; je viens demander à Madame s'il ne faut pas lui faire prendre quelques gouttes d'éther.—Conduisez-moi vers elle, dit aussitôt la marquise, après avoir recommandé à mademoiselle Cécile de ne pas quitter Isaure. En entrant dans le sallon, Valentine fut saisie d'un battement de cœur qui lui ôtait presque la respiration. Son visage, déja altéré par l'inquiétude et les veilles, prit tout-à-coup un air d'effroi en apercevant cette infortunée, si digne de pitié; elle veut s'en approcher pour la secourir, mais à peine a-t-elle fait un mouvement, que des yeux égarés se fixent sur les siens, et qu'une voix s'écrie: «Malheureuse, elle est morte!» Ce cri funèbre retentit au cœur de Valentine, elle n'y répond que par ces mots: «Ah! ma sœur!» Mais ils ne sont pas entendus de cette misérable mère, elle a cru lire l'arrêt de son enfant dans le regard désespéré de Valentine; un frisson mortel a glacé ses veines, et c'est en vain que sa sœur la rassure, la presse sur son sein; l'excès de la douleur à suspendu sa vie. Valentine, qui la voit expirante, tente un dernier moyen: elle compte sur cet instinct maternel qui survit à tout pour lui faire deviner la présence de son enfant, et sans calculer si ses forces répondent à son courage, elle entraîne elle-même cette mère mourante, et la dépose aux pieds du lit de sa fille.

Les inspirations du cœur sont rarement trompeuses, et l'on croirait, au succès qu'elles obtiennent dans les moments extrêmes de la vie, que, touchée de notre infortune, la divinité daigne alors penser pour nous. Ce que tous les secours n'avaient pu faire, une seule plainte d'Isaure l'opéra: le son de cette voix chérie ranima les esprits de madame de Nangis, et l'existence parut lui revenir avec la certitude que son enfant respirait encore.

En ce moment le docteur P... arriva, et partagea ses soins entre Isaure et sa mère. Il les prodigua avec d'autant plus de zèle, qu'il s'accusait d'être la cause de l'état ou il voyait la comtesse. En effet, c'est lui qui avait parlé la veille, chez l'abbesse du couvent des Filles de la Miséricorde, du danger où se trouvait la nièce de madame de Saverny. Il l'avait peint dans toute sa force, pour engager ces dames à prendre de grandes précautions pour leurs pensionnaires, sans se rappeler que madame de Nangis habitait leur maison. Le bruit de la maladie de sa fille lui parvint bientôt, avec tous les détails qui pouvaient augmenter son effroi. Son imagination, déja exaltée par le repentir et la douleur, se peignit la mort de son enfant comme un châtiment dû à ses fautes. Et dès-lors, le désespoir s'emparant de son ame, elle ne pensa plus qu'à revoir une seule fois l'objet de ses regrets, avant de le suivre au tombeau. Quelques louis donnés à la tourière, lui obtinrent la facilité de sortir du couvent avant qu'il fît jour. Elle erra long-temps dans les rues de Paris, sans pouvoir reconnaître celles qui la conduiraient chez Valentine; enfin, s'étant adressée à un pauvre savoyard que la misère rendait plus matinal qu'un autre, il lui indiqua son chemin, en marchant devant elle. C'est avec ce guide qu'elle était arrivée à la porte de l'hôtel du commandeur; et c'est assise sur un banc de pierre, qu'elle avait attendu le moment de la voir ouvrir.

Après avoir long-temps examiné l'état d'Isaure, le docteur déclara qu'il lui paraissait moins alarmant que la veille, mais qu'il ne pouvait répondre de rien avant la fin du neuvième jour. En écoutant ces mots, la plus vive terreur se manifesta dans les yeux de la comtesse; elle pensa que, par pitié pour elle, le docteur n'osait prononcer la sentence d'Isaure, et qu'il voulait la préparer au coup fatal par trois jours d'anxiété; et pénétrée de cette horrible pensée, toute son attitude semblait dire: «Où vais-je passer ces trois jours de supplice.» Valentine comprit son silence, et dit en lui serrant la main: «Rassurez-vous, ma sœur, nos soins la sauveront.—Quoi, s'écria la comtesse,en se précipitant aux genoux de Valentine, vous permettrez que je ne la quitte pas! vous, à qui l'on a fait jurer de la tenir éloignée pour toujours de sa mère, vous que j'ai si cruellement offensée, qui devez me haïr! Ah! tant de générosité ajoute à mes remords; et c'est vous venger deux fois que de vouloir prolonger ma vie jusqu'au dernier soupir de mon enfant.» A ces mots un torrent de larmes inonda le sein de cette malheureuse mère, et la soulagea un instant de l'oppression qui l'accablait. Valentine redoubla cet attendrissement par les expressions de la plus touchante amitié, et le docteur lui-même ne put se défendre d'une émotion très-vive en contemplant le spectacle si doux du repentir qui implore, et de la vertu qui pardonne.

Avant de le laisser partir, la marquise exigea de lui le secret sur la scène dont il venait d'être témoin, et le pria de se charger d'un mot pour l'abbesse du couvent de la Miséricorde, à qui elle devait rendre compte de l'absence de la comtesse. Tout fut disposé pour cacher l'arrivée de madame de Nangis chez Valentine: les gens de la maison reçurent l'ordre de n'en point parler, même à ceux du commandeur; et mademoiselle Cécile fut d'autant plus discrète dans cette circonstance, qu'elle avait à réparer sa réputation. Valentine fit valoir le grand intérêt qui devait les occuper uniquement, pour empêcher sa sœur de revenir trop souvent sur les regrets de sa conduite passée, et il fut convenu entre elles que désormais les soins relatifs à Isaure seraient l'unique sujet de leurs conversations.

Enfin arriva ce neuvième jour aussi redouté qu'attendu. Après un redoublement de fièvre et de délire, le calme survint tout-à-coup, et fut suivi d'un sommeil profond. A son réveil, Isaure entr'ouvrit les yeux, reconnut sa mère, la nomma; et ce premier mot échappé de son cœur devint le signal de la résurrection de toutes deux. Dans ce passage subit du désespoir à la joie, madame de Nangis oublia tout ce qu'elle avait promis à Valentine pour se livrer sans réserve à l'excès de sa reconnaissance. «Ah! mon amie, lui disait-elle, disposez de l'existence qui nous est rendue; c'est à vos vœux que le ciel l'accorde, sa justice devait me punir en m'arrachant le seul lien qui m'attache à la terre; mais, en adoptant ma fille, en protégeant sa mère, vous avez obtenu sa vie et mon pardon: tant de bienfaits n'étaient dus qu'aux célestes vertus d'un ange.»

A la vue d'un bonheur qui était en partie son ouvrage, Valentine recueillit le fruit de tous ses sacrifices, et se félicita d'avoir acquis, par sa générosité, le droit de ramener à tous les charmes d'une vie douce et pure l'amie que tant d'erreurs semblaient condamner à d'éternels chagrins. Mais, tout en se livrant au desir d'adoucir le sort de sa belle-sœur, Valentine voulait rester fidèle à sa promesse envers son frère; et voilà ce qu'elle imagina pour concilier ces deux intérêts. En fesant le serment de ne jamais se séparer d'Isaure, elle ne s'était point engagée à la priver des soins étrangers que pourrait exiger son éducation, et rien ne l'empêchait de les partager avec madame de Nangis, pourvu que cette dernière consentît à ne pas abuser de son autorité maternelle. Cette condition une fois remplie, Valentine proposa à sa belle-sœur d'habiter un petit appartement attenant au sien, où elle pourrait accomplir facilement le vœu de retraite absolue qu'elle avait formé. Avant d'accepter cette proposition qui comblait tous ses desirs, la comtesse prévint Valentine qu'elle ne consentirait à s'établir chez elle qu'en qualité d'institutrice d'Isaure; et que, pour ôter tout soupçon, elle prendrait le nom de madame Sainte-Hélène, et passerait dans la maison pour une de ces personnes qu'un revers de fortune oblige à fuir le monde pour se consacrer à l'éducation des enfants. Le but de ce mystère était de cacher à M. de Nangis la demeure de sa femme, et Valentine l'approuva. Dès que le docteur lui eut déclaré qu'Isaure était en pleine convalescence, elle reconduisit elle-même la comtesse à son couvent, et deux jours après annonça chez elle la prochaine arrivée de madame de Sainte-Hélène. Une femme-de-chambre nouvelle fut arrêtée pour le service particulier de cette institutrice dont mademoiselle Cécile avait seule le secret. Quant à Isaure, il ne fut pas difficile de lui faire croire que la moindre indiscrétion de sa part la priverait pour toujours de la présence de sa mère. L'effroi que lui inspirait cette menace répondait de sa soumission, et jamais on n'eut à lui reprocher un mot qui pût trahir le mystère qu'elle respecta sans chercher à en comprendre la cause.

CHAPITRE XLIV.

Isaure avait repris ses forces, sa gaieté, et l'on ne craignait même plus pour son joli visage; Valentine venait d'en apprendre l'heureuse nouvelle à son frère; madame de Nangis, ravie du bonheur de retrouver son enfant, de recevoir les consolations d'une amie, oubliait le monde et ses travers, auprès des objets de son affection. Enfin tout semblait promettre à Valentine le repos auquel elle aspirait depuis si long-temps. Mais une seule idée troublait encore son ame, et lui fesait éprouver que la douceur d'une vie calme ne peut rien contre les agitations du cœur.

Un matin, la marquise se disposant à sortir, comme à son ordinaire, Isaure vint lui demander, de la part de sa mère, à qui était une voiture attelée de six chevaux de poste qui venait d'entrer dans la cour. Devinant bien ce qui motivait la curiosité de la comtesse, Valentine fit appeler mademoiselle Cécile, qui répondit: Cette voiture est celle de la duchesse de Linarès.—Viendrait-elle loger ici? demanda vivement la marquise?—Je ne le crois pas, madame, car les gens qui se trouvaient dans sa voiture de suite, ont reçu ordre d'aller tout préparer pour la recevoir dans l'appartement qu'elle occupe ordinairement chez l'ambassadeur d'Espagne.—Dites qu'on ôte mes chevaux, reprit Valentine, après un moment de silence; je ne sortirai pas. En donnant cet ordre, elle congédia Isaure et alla se renfermer dans son cabinet. Elle y était depuis une heure, lorsque M. de Saint-Albert se fit annoncer. A son aspect il la vit rougir, et il s'excusa de venir ainsi la troubler: Je le vois, dit-il, ma présence vous importune; c'est l'effet que produit communément celle d'un ami qui n'inspire plus de confiance; mais tranquillisez-vous; je ne viens pas questionner votre cœur, ni vous parler des sentiments que je lui suppose; j'avais prévu ce que vous cherchez à dissimuler, et je suis bien loin de le blâmer. Tout ce que je vous demande, c'est de m'aider à rappeler la raison d'un insensé qui est au moins digne de votre pitié; puis s'apercevant que Valentine hésitait à répondre, le commandeur ajouta: Anatole sait que vous demeurez ici, et dans sa résolution de n'y point venir, il me supplie de lui permettre de vous écrire. Comme je me rends à l'instant même chez lui pour le lui défendre par toute l'autorité de mon amitié, j'ai cru devoir vous en prévenir, et vous supplier de vous prêter au moyen très-innocent dont je viens de convenir avec sa mère, pour le ramener à des sentiments plus raisonnables.—Et quel est ce moyen, demanda Valentine?—Mais en pareil cas, celui qui ôte toute espérance, me semble le meilleur. La passion d'Anatole est arrivée à un point qui touche au délire. Six mois d'absence et de regrets n'ont fait que l'exalter, et l'idée qu'elle ne peut plus troubler votre repos, l'encourage encore. Il est temps d'y mettre un frein en lui prouvant qu'il ne doit exister entre vous qu'une simple amitié, puisque le choix d'un nouvel époux va bientôt assurer votre bonheur.—Mais ce serait l'abuser....—Que vous importe, interrompit le commandeur, cela ne vous engage à rien, pas même à le tromper; nous vous demandons pour toute grace, de ne pas nous contredire. C'est de moi seul qu'il apprendra les projets que je vous supposerai, et je sais d'avance qu'il se soumettra à tout ce que l'honneur ordonne en pareille circonstance. Une fois convaincu de votre prochain mariage, il sentira la nécessité de renoncer aux illusions romanesques qu'il nourrit depuis trop long-temps, et cessant de garder un secret désormais inutile, il sacrifiera bientôt les intérêts de son amour-propre au plaisir de jouir sans contrainte de votre affection. Combien alors cette tendre mère vous bénira d'avoir rendu son fils à la vie par l'amour, et à la raison par l'amitié. Vous deviendrez l'ange tutélaire de cette intéressante famille, et votre vieil ami vous devra la fin de toutes ses peines.—Ah! si tant de bonheur est en ma puissance, s'écria Valentine avec l'accent de la plus vive émotion, je consens à tout pour vous l'assurer. Oui, dites à votre ami que mon cœur n'est plus libre, et qu'avant peu j'aurai disposé de ma main; mais en lui fesant cette confidence, ménagez sa sensibilité, persuadez-lui bien que j'ai besoin de son bonheur pour être heureuse, et qu'il doit vivre pour être l'objet de mon éternelle reconnaissance.

En disant ces derniers mots, le visage de Valentine s'anima des plus vives couleurs, et son regard brilla du feu de l'enthousiasme; le commandeur surpris de l'air inspiré qu'il remarquait en elle, la considéra quelque temps en silence, puis se levant tout-à-coup, il la quitta pour se rendre auprès d'Anatole.

Deux heures après, la marquise reçut le billet suivant:

Anatole a Valentine.

«Votre bonheur est décidé, madame, et vous daignez encore vous occuper du mien! Tant de bonté ne m'étonne pas. J'y voudrais répondre en vous obéissant; mais vous m'ordonnez en vain d'être heureux; le ciel, moins généreux que vous, me défend d'y prétendre, et la fin de mes tourments est l'unique vœu qu'il me permette désormais de former. Ah! puisse-t-il bientôt l'accomplir, en me laissant pour dernière pensée le souvenir du seul moment où j'aie aimé la vie!»

A peine Valentine a-t-elle achevé la lecture de ce billet, qu'elle fait demander si M. de Saint-Albert est de retour. On lui répond qu'il vient de rentrer; elle se rend aussitôt près de lui, et, sans perdre de temps, elle le prie de lui dire franchement comment Anatole a reçu la nouvelle qu'il vient de lui porter. Le ton décidé qui accompagnait cette prière en fesait presque un ordre, et le commandeur pensa qu'il fallait qu'un sentiment violent agitât Valentine pour altérer ainsi la douceur de sa voix. Il essaya d'abord de lui répondre vaguement, en lui laissant entendre qu'il valait mieux pour elle-même qu'elle ignorât l'effet d'un désespoir que le temps seul pourrait calmer; mais la marquise ayant insisté de manière à ne lui laisser aucun moyen d'éluder une réponse positive: «Eh bien! dit-il, puisque vous voulez savoir les projets qu'il médite en son extravagance, apprenez qu'il part cette nuit même pour aller cacher, je ne sais où, la douleur qui l'accable. J'ai vainement employé mon ascendant sur lui pour le déterminer à prendre quelque parti plus sage. Je n'ai rien obtenu de tout ce que j'ai demandé, même au nom de sa mère. Il m'a fait jurer de ne la quitter de ma vie, et de faire tout ce qui dépendrait de moi pour vous lier avec elle; car il ne doute pas que le bonheur de vous voir souvent ne la console de l'absence de son fils. Il a paru attacher le plus vif intérêt à ce que je pusse vous réunir ce soir même toutes deux chez moi. J'ai promis de satisfaire à tout ce qu'il exigeait de mon amitié, pourvu qu'il renonçât au desir de vous revoir encore une fois. Il ne voulait que se trouver sur votre passage, au moment où vous viendrez chez ma nièce; mais j'ai résolu de vous sauver une semblable entrevue, qu'il n'est pas lui-même en état de supporter.—Je vous en remercie, interrompit Valentine (sans paraître fort émue de ce qu'elle venait d'entendre), et j'accepte avec empressement l'offre que vous me faites de me présenter aujourd'hui à votre ancienne amie. Vous m'excuserez, si j'arrive un peu tard. Je me suis engagée à conduire ce soir Isaure à l'Opéra; c'est une récompense depuis long-temps promise, je ne saurais manquer à ma parole: madame de Réthel vient de s'engager à nous y accompagner, et si la duchesse ne doit se rendre qu'à dix heures chez vous, nous nous y trouverons avant elle.—Puisque cet arrangement est celui qui vous convient le mieux, reprit le commandeur d'un air piqué, je vais tout disposer pour satisfaire au vœu de mon ami, sans nuire à vos projets.» A ces mots, Valentine quitta le commandeur, sans paraître remarquer le mécontentement qu'il témoignait.

Voilà bien les femmes! s'écria-t-il, lorsqu'elle fut partie: exaltées jusqu'à la folie, quand l'amour les domine; insensibles jusqu'à la dureté, quand le prestige de leur imagination est détruit.

A l'heure du spectacle, la marquise et son amie font de vaines instances pour le déterminer à leur donner la main; il s'y refuse en disant que de tristes adieux à faire le privent de l'avantage de partager les plaisirs de ces dames. Après plusieurs phrases de ce genre, fort bien comprises de Valentine, il la voit s'éloigner sans en obtenir d'autre réponse que ces mots: A ce soir.

Blessé de tant de marques de légèreté, il veut en faire le récit à son malheureux ami, et lui prouver qu'il ne peut sans crime sacrifier le bonheur de sa famille entière au regret de n'être point aimé d'une femme ingrate. Dans ce dessein, il se fait conduire chez Anatole, et n'apprend pas sans étonnement qu'il vient de partir pour l'Opéra. Un valet de chambre est appelé, il confirme cette réponse, et dit qu'en effet son maître s'est déterminé tout-à-coup à sortir après avoir reçu un billet.—Et savez-vous de quelle part il venait, interrompt vivement le commandeur?—Non, monsieur. Je sais seulement qu'un domestique, portant la livrée de madame la marquise de Saverny, m'a chargé de le remettre à mon maître.—Ces mots augmentent encore la surprise de M. de Saint-Albert. Il veut éclaircir le mystère, et se rend sans délai à l'Opéra. En entrant dans la salle, il aperçoit Anatole dans le fond de la loge de l'ambassadeur d'Espagne. Il le voit debout, appuyé sur une colonne, et les yeux fixés de manière à lui indiquer l'endroit où se trouve madame de Saverny. Le commandeur tourne alors ses regards de ce côté, et il est frappé de l'air rayonnant de Valentine. L'émotion la plus vive semble animer ses traits, et tout en elle démontre autant de trouble que de joie. En vain la plus célèbre danseuse captive l'attention du public. Valentine profite de ce moment pour se livrer au plaisir de revoir Anatole, mais l'expression d'un bonheur dont il ne se croit pas la cause, lui devient bientôt insupportable. Son désespoir s'en irrite, il veut fuir pour en cacher l'excès. Déja il n'a plus qu'un pas à faire pour être à jamais séparé de celle qu'il adore. Cette funeste pensée l'arrête un instant; il se retourne, et veut par un dernier regard lui dire un éternel adieu; mais un signe de Valentine lui dit: Restez. Il n'ose en croire ses yeux, ni reconnaître le seul langage qu'il parle, qu'il entende, et que Valentine vient d'apprendre pour lui; un second signe ajoute, je vous aime, et il tombe anéanti sous le poids de sa félicité.

Au même instant le commandeur arrive, l'entraîne hors de la salle, et lui prodigue tous ses soins; Valentine, tourmentée d'une douce inquiétude, n'attend pas la fin du spectacle pour se rendre chez M. de Saint-Albert. Un seul mot instruit madame de Réthel de ce qui se passe dans l'ame de son amie. Elle n'a plus de secrets pour elle, et trouve du plaisir à lui avouer que depuis trois mois les leçons de l'abbé de l'Épée l'ont rendue très-savante dans le langage d'Anatole.—Quoi! s'écrie madame de Réthel, c'est donc à cette occupation que vous consacriez ces longues matinées où vous étiez invisible pour tout le monde.—Vraiment oui, répondit Valentine; lorsque j'ai senti que rien ne pouvait m'empêcher de l'aimer, j'ai voulu apprendre à le lui dire.»

Comme elle achevait ces mots, la voiture s'arrête; on l'ouvre précipitamment, et la marquise s'élance dans les bras de M. de Saint-Albert, qui s'écrie: O mon amie! est-il bien vrai?» L'émotion de Valentine ne lui permet pas de répondre; elle se laisse conduire par le commandeur sans voir où il l'entraîne. Bientôt Anatole est à ses pieds. Une femme, baignée de pleurs, la presse sur son sein; à ses traits, aux transports de sa reconnaissance, Valentine devine qu'elle embrasse la mère d'Anatole, et son cœur éprouve tout ce que le ciel a voulu attacher de divin au plaisir de faire des heureux.

CHAPITRE XLV et dernier.

Voilà, dira-t-on, un trait d'héroïsme au-dessus du courage des femmes. Ce n'est pas dans l'amour qu'inspire un homme, dont les qualités brillantes rachètent une disgrace qui ne le rend à charge à personne, qu'on doit admirer l'effort d'un si beau dévouement; c'est dans la résolution de braver le ridicule attaché à un choix semblable, que se trouve tout le sublime d'une action si généreuse! Madame de Saverny n'eut pas à se repentir d'en avoir offert l'exemple. En la voyant devenir l'épouse d'Anatole, d'abord on pensa dans le monde qu'elle se sacrifiait à la reconnaissance; mais bientôt la réalité de son bonheur vint prouver aux plus incrédules, que la certitude d'être constamment adorée peut suffire à la félicité d'une femme sensible; et que, dans une union formée par l'amour, on s'entend toujours assez tant qu'on s'aime beaucoup.

M. de Nangis quitta Londres pour être témoin du mariage de sa sœur, qui se fit à Merville. Avant de se rendre à l'église, Valentine demanda à son frère la permission de lui présenter la gouvernante d'Isaure, l'amie intéressante dont les soins l'avaient aidée à rappeler son enfant à la vie.—Conduisez-moi vers elle, répond le comte, impatient de remercier celle à qui il croit devoir la plus douce consolation qui lui reste.» Au même instant, Valentine ouvre la porte d'un cabinet où madame de Nangis attendait en tremblant l'arrêt qui devait finir ou éterniser son supplice. Sans laisser aux deux époux le temps de se livrer aux différents sentiments qui les agitent, Valentine les conduit dans les bras l'un de l'autre, en disant: «Le pardon de madame de Nangis est bien dû à la mère d'Isaure!» Mais que dira le monde, s'écria le comte, en essuyant les larmes qui s'échappaient de ses yeux?—Restez ici près de nous, reprit Valentine; et vous ne le saurez pas. Ce monde vaut-il donc la peine de tant lui sacrifier? et la peur d'une raillerie doit-elle empêcher de pardonner des torts expiés par la douleur et le repentir? Ah! tout me le prouve: ce n'est pas dans les plaisirs bruyants de ce monde frivole qu'on peut trouver l'oubli de ses chagrins. Imitez-moi, mon frère; ayez le courage d'être heureux. Qu'en arrivera-t-il? On plaisantera de l'excès de votre bonté; on rira de mon choix; et l'on enviera bientôt notre bonheur.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.

TABLE DES CHAPITRES

CHAPITRE XXIV CHAPITRE XXV CHAPITRE XXVI CHAPITRE XXVII CHAPITRE XXVIII CHAPITRE XXIX CHAPITRE XXX CHAPITRE XXXI CHAPITRE XXXII CHAPITRE XXXIII CHAPITRE XXXIV CHAPITRE XXXV CHAPITRE XXXVI CHAPITRE XXXVII CHAPITRE XXXVII CHAPITRE XXXIX CHAPITRE XL CHAPITRE XLI CHAPITRE XLII CHAPITRE XLIII CHAPITRE XLIV CHAPITRE XLV

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