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Aline et Valcour, ou Le Roman Philosophique. Tome 4

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Oh, mon ami! s'il était écrit dans les cieux que nous ne dussions jamais le goûter, ce bonheur: . . . si tous nos projets étaient chimériques, . . . aurions-nous tort de ne fixer en ce cas nos idées, comme je vous l'ai dit quelquefois, que sur cette félicité céleste qui ne peut échapper à la vertu?

Qu'ils sont à se plaindre, mon ami, ceux qui n'ont pas dans leurs peines les espérances flatteuses de la religion, ceux qui se voyant accablés par les hommes, ne peuvent pas dire au fond de leur cœur: «Il est un Dieu juste et bon qui me dédommagera de ce qu'on me fait souffrir; son sein ouvert aux malheureux, recueillera mon ame affligée, et j'aurai sa pitié consolatrice, pour prix des maux qu'on m'aura fait».

Oui, j'ose le dire, la connaissance d'un Être suprême est un des plus doux présens que nous ayons reçus de la nature; il n'est pas un seul instant dans la vie, où cette idée ne soit chère et précieuse; pas un seul, où nous n'y trouvions un torrent de délices . . . Quel être assez barbare peut donc imaginer de l'arracher aux hommes! Le cruel! en se privant lui-même du plus doux espoir de la vie, n'a-t-il donc pas conçu qu'il aiguisait le fer du tyran, . . . qu'il armait le bras de l'iniquité, . . . qu'en flétrissant le prix de toutes les vertus, il entr'ouvrait la porte à tous les vices, et qu'il creusait enfin l'abyme où ses systèmes allaient le plonger . . . Dans quelle classe est-il le malheureux, nous arrachant l'idée de l'être juste qui récompense le bien et qui punit le mal? est-il opulent? . . . domine- t-il ses semblables? Qu'il tremble, . . . qu'il frémisse, dès qu'il a brisé le frein de celui qu'il veut enchaîner, ennuyé de ses fers, révolté du joug qui l'écrase, dès qu'il n'est plus de Dieu, que risque-t-il cet esclave infortuné? Quels dangers courre-t-il à plonger un poignard dans le sein du despote orgueilleux qui veut le maîtriser? . . . Est-il inférieur ou pauvre, ce sectateur impie des sombres chimères de l'athéisme? . . . Qui le secourera dans sa misère? Qui allégera ses tourmens? Qui tournera vers lui une main compatissante, dés qu'il enlève aux hommes l'espoir d'être récompensés du bien qu'ils auront fait? Mais cette servitude dont il se plaint, ces fléaux contre lesquels il se dépite, pourquoi ne redoubleroient-ils pas, sitôt que le tyran qui les occasionne n'a plus de vengeur à redouter? Il n'est donc bon à rien, ce systême effrayant et triste? que dis-je, il est donc dangéreux à toutes les classes d'hommes, fatal à l'oppresseur, sinistre à l'opprimé, le véritable philosophe ne doit regarder le moment où il s'empare des esprits, que comme ces années de désolation, où l'air infecté d'un venin pestilentiel, vient anéantir sourdement les générations sur la terre.

Pardonnerez-vous, mon ami, ce petit moment de raison à votre Aline? Je crains que vous ne me trouviez sombre . . . Cette teinte lugubre éclate malgré moi; elle noircit tout ce que je pense et tout ce que j'imagine; je crois l'éclaircir un instant, lorsque je vous parle, et sur les traits que ma main trace, le chagrin coule malgré moi; des larmes viennent effacer mes lignes à mesure que je les écris; . . . Qui les fait donc couler? . . . pourquoi s'échappent-elles? ma Mère m'aime, . . . mon amant m'adore, je touche au moment de le voir, et cependant je pleure; . . . un voile épais semble étendu sur l'avenir; mes tristes yeux ne peuvent le percer; si mes doigts l'entr'ouvrent un instant, tous les attributs de la mort s'offrent à moi derrière lui . . . Ô mon ami! . . . si vous la perdiez jamais cette Aline qui vous est si chère! quoique bien jeune encore, si le ciel en voulait disposer! . . . auriez-vous le courage de supporter cette perte? . . . Trouveriez-vous dans votre ame assez de force pour n'en pas être anéanti? . . . J'exigerai de vous, quand nous allons nous voir, . . . que vous me juriez, . . . à tout événement . . . d'endurer ce malheur avec résignation; eh! Valcour! qui peut répondre d'un moment de vie; . . . frêles créatures, . . . nous n'avons qu'un clin-d'œil à respirer ici; le jour qui nous voit naître, touche à celui qui nous éteint; et cette suite d'instans rapides que rien ne fixe, que rien n'arrête, se précipite dans l'abyme de l'éternité comme les flots du torrent impétueux dans les plaines immenses de l'Océan. S'ils sont si courts, ces instans où nous respirons, s'ils sont si faciles à détruire, ils peuvent l'être à tout moment; et pourquoi placer alors son amour dans des créatures si fragiles . . . Oui, mon ami, je voudrais que, pénétré de ces raisons, vous devinssiez plutôt l'amant de cette ame qui doit me survivre, que de ces périssables attraits qu'un souffle à l'instant peut flétrir. Je vous ai bien souvent grondé de mettre trop de prix à ces destructibles beautés, je vous en gronde encore.

Ô Valcour! n'aime de moi que ce qui ne peut te fuir; ne chéris que cette ame où la tienne doit s'unir un jour . . . Crois-moi, renonce à tout le reste avant que les hommes ou la mort ne t'y contraignent . . . Sens bien la différence extrême des deux objets que j'offre à ton amour; . . . si tu étais quinze ans sans me voir, je te défierais de me peindre, et les mouvemens de mon ame, les pensées qu'elle t'exprime ne sortiront jamais de ton souvenir: préfère donc ce que tu peux conserver sans cesse, à ce qui fuit rapidement. Songe qu'en m'aimant ainsi, tu me regretteras bien moins si tu me perds. Qu'importe que ce qui doit finir disparaisse, quand nous avons la certitude délicieuse que ce qui ne doit point éprouver d'altération, ne saurait nous échapper jamais. Qu'aimeras-tu de moi, je t'en prie, quand cette masse réduite en poussière, n'offrira plus dans le fond du cercueil, que quelques débris d'ossemens? À supposer même que ces attraits défigurés pussent se réaliser à tes sens, ils n'y reparaîtraient que pour ton désespoir, tandis que les expressions de cette ame que je veux que tu préfères, ne viendront flotter sur la tienne que pour l'épanouir et la vivifier.

Il y a mieux, c'est qu'il me semble que je t'aimerais davantage, si tu consentais à ne m'aimer qu'ainsi; j'épurerais si bien les sentimens de l'ame qui ferait ton bonheur, que le culte qu'elle te rendrait alors, serait absolument semblable à celui qu'elle offre à son Dieu . . . Plus de séparation, . . . plus rien qui puisse nous troubler, nous diviser ou nous éteindre, et notre amour entier dans l'être qui ne s'anéantit jamais, durerait autant que ce Dieu.

Je te laisse; . . . j'ai beau quitter et reprendre la plume, . . . toujours imbibée malgré moi du fiel de la mélancolie, au-lieu de fortifier ton esprit, elle l'allarme; je ne réussis pas à te consoler, et je ne m'afflige que davantage.

LETTRE LXIV.

Le président de Blamont à Dolbourg.

Paris, ce 29 Mars.

Il faut que je te voie, . . . le croiras-tu? Cette Augustine, . . . elle tremble au moment d'agir . . . Ne dirait-on pas qu'on exige d'elle des choses extraordinaires? . . . Je lui croyais de l'esprit, . . . elle n'en a pas, . . . c'est une imbécile . . . On a bien raison de dire, que quand il s'agit de grandes choses, il ne faut se confier qu'à de grandes têtes: elle voudrait que je vinsse à Vertfeuille, . . . elle agirait, dit-elle, en ma présence, avec plus de courage . . . La sotte créature! tu sens, comme moi la nécessité de remettre ce faible esprit. Il faut que tu me donnes à souper avec elle, dans ta petite maison du fauxbourg, pas plus tard que demain au soir, puisqu'on part le jour d'après, et là nous triompherons, j'espère, de ses sots scrupules. J'ai quelquefois vu la tête étroite d'une femme, avoir besoin d'être allumée par le tempérament, pour l'exécution de ces sortes de choses. Il est inoui ce qu'on obtient d'elles dans ces momens d'ivresse, leur ame plus près de l'etat de méchanceté pour lequel les a créés la nature, accepte alors plus facilement toutes les horreurs qu'on peut avoir besoin de leur proposer. Je conçois bien que ni toi, ni moi n'irons nous charger de cette besogne de crocheteurs: nos principes en volupté, nos âges, notre manière d'être, en un mot, tout cela ne s'arrange pas avec les exigéances outrées d'une fille de dix-huit ans à laquelle il faut tourner la tête . . . Mais j'ai un valet-de-chambre unique pour ces sortes de joutes . . . Il agira sur le physique sans se douter de rien, et nous, . . . la recevant de sa main toute embrâsée, nous travaillerons alors le moral avec fruit.

Il n'y a rien de pis que ces sortes d'occilliations; voilà pourtant à quoi il faut s'attendre, toutes les fois qu'on emploie le sexe en pareil cas. Naturellement timide, l'esprit chez lui n'est jamais que le résultat des syncopes du cœur? Il y a bien longtemps que je dis que les femmes ne sont bonnes qu'au lit, et encore, . . . hors de-là il ne faut y compter pour rien. —Fausses ou faibles, perfides ou nonchalantes, si malheureusement on les charge d'un projet, . . . elles le font avorter par mollesse, ou le trahissent par méchanceté; et c'est sûrement d'elles que Machiavel a dit, ou qu'il ne fallait jamais les avoir pour complices, ou qu'il était urgent de s'en défaire aussi-tôt qu'elles avaient agi [1]. Je suis désolé que nous n'ayons pas chargé de la besogne ce vieux coquin d'aumônier qui m'a servi pendant trois ans . . . Entreprenant, . . . fourbe, . . . adroit, . . . hippocrite, . . . il aurait mis dans l'opération autant de vigueur que de fausseté. Je n'ai jamais rien vu de sûrs, comme les principes de ce drôle-là. Je dois à lui seul plus d'aventures qu'il n'en faudrait à moi juge, . . . pour envoyer trente coquins à l'échafaud: tu le sais, mon cher, grande différence chez nous, entre ce que nous sommes obligés de défendre, et ce que nous nous amusons à faire. Cette équité dont nous nous parons, n'est plus au feu de nos bouillans transports, que comme la cire aux brûlans rayons du soleil; mais il n'en faut pas moins blâmer ce que nous adoptons, punir ce que nous chérissons; ce n'est qu'en affichant avec scrupule cette rigidité de mœurs pour autrui, que nous parvenons à couvrir avec art, toute la dépravation des nôtres. Dans le fait il ne s'agit que d'en imposer, dès que nous ne le pouvons par nos vertus, que ce soit au moins par nos rigueurs.

Je suis désespéré qu'on ait manqué ce Valcour . . . des coquins, bien adroits pourtant, capables de mille autres gentillesses, . . . que je faisais absoudre aux conditions de celle-là . . . Les imbéciles! . . . quoi qu'il en soit, nous en voilà débarassé, il aura eu une peur effroyable, et n'osera sûrement plus reparaître avant que tout ceci ne soit décidé. Je ne te verrai point ce soir; . . . c'est le jour destiné aux adieux de l'hymen, et tu sens bien pourquoi je veux qu'ils soient tendres . . . Quand on se quitte, . . . pour un certain temps, . . . c'est une plaisante idée que celle-là! j'ai été ravi de la concevoir. —On est quelquefois bien aise de tâter jusqu'où peut aller son ame; tu n'imaginerais pas comme je suis content de la mienne, je n'y sens plus, . . . sur tout ceci, . . . qu'une sorte d'émotion qui pourrait bien n'être pas sans plaisir . . . La drôle de chose que l'analyse du cœur humain; je suis parfaitement sûr à présent, qu'on en fait tout ce qu'on veut; facile à recevoir les impressions de la tête, il n'adopte bientôt plus que ses mouvemens, et l'on se gangrenne ainsi voluptueusement d'un bout à l'autre, sans que rien s'oppose à la circulation du venin.

Pressons-nous, . . . je te le dis, . . . tous les retards pourraient nous devenir funestes: je me méfie de la présidente, et malgré les clauses signées, je gagerais qu'elle agit sous main avec son adorable protecteur, . . . ce charmant comte, . . . Il prétendait m'étourdir l'autre jour. Rien ne m'amuse comme ces êtres débonnaires qui croient en imposer à des scélérats de profession, comme nous. À les entendre, l'ascendant de la vertu nous écrase; mais si cette vertu est une chimère, si nous ne la voyons jamais que comme telle, le choc alors n'est plus très-dangéreux.

Adieu, tendre et délicat époux! il me semble te voir déjà dans les bras de l'hymen, ravissant des baisers, . . . peut-être inondés de larmes, les premiers jours, mais qui, bientôt séchés par l'ardeur de ta flamme, perdront sous le délire des tiens, toute l'âcreté de la résistance.

Mais point de jalousie, je t'en conjure, il faut renoncer à cette extravagance, qui nous empêchait autrefois de mêler nos plaisirs comme nos maîtresses. Souviens-toi qu'une des clauses du contrat est, que je prête sans céder . . . Tu me dois bien au moins cela pour les soins que je mets depuis si long-temps à l'accomplissement de tes désirs. Tu n'imagines pas, mon ami, l'envie que j'ai de posséder cette chère Aline: je lui crois des détails d'un piquant; . . . qu'elle doit être délicieuse à saisir dans les pleurs . . . Sophie était bien, mais Aline, . . . et puis nous n'irons jamais aussi loin avec celle-ci qu'avec l'autre . . . Il est une sorte de ménagement qu'on doit à la vertu, . . . au sang . . . Cependant ne jurons de rien, car les effets de l'égarement dans des têtes comme les nôtres, sont, tu le sais, incalculables.

[Footnote 1. Le président arrange ici pour les femmes seulement, une opinion abominable, avancée dans _le prince de Machiavel, généralement pour tous les complices.]

Fin de la septième partie.

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