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Voilà ce qui s'est passé, madame, j'aurais voulu mettre plus de liant dans cette visite; j'avoue que je me repends par rapport à vous de l'aigreur qui m'est échappée, mais je n'ai pu tenir à me voir traiter comme il l'a fait . . . me proposer de vendre mon amour pour Aline! . . . Juste ciel! toutes les gouttes de mon sang, versées l'une après l'autre, ne m'y feraient pas renoncer, et le trône de l'univers fût- il là pour prix de mon sacrifice, fût-il en parallèle avec les plus affreux tourmens, je ne balancerais pas une minute.
J'attends vos ordres, madame, . . . mais non pas sans inquiétude, non sans éprouver comme vous, au fond de mon cœur, le pressentiment de l'infortune . . . Moi qui voulois vous inspirer du courage . . . Hélas! je sens que j'ai besoin du votre . . . Cachez cette scène à votre Aline; elle augmenterait ses inquiétudes . . . Instans fortunés du repos et de félicité, ne luirez-vous jamais pour nous!
LETTRE XLVII.
Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce 26 janvier.
On ne m'a point déguisé la visite qu'on vous a faite. J'attendais . . . On m'en parla avant-hier, et comme le ton n'avait point changé, je ne voulais rien dire qu'on ne me prévint; mais on ne m'a pas dit un mot des cinq-cents louis, encore moins de tout ce qui a pu ressembler à l'humeur; on s'est contenté de me dire qu'on avait voulu vous voir pour vous engager à renoncer à des prétentions qui ne vous allaient nullement, et qu'il avait été impossible de vous vaincre. On m'a prié d'y travailler; et sans dureté, sans humeur, on m'a dit qu'il était de mon devoir de m'opposer à de certains rendez-vous dont on était sûrs . . . Je les savais ces entrevues, mon ami: et j'espère que vous étiez bien persuadé que je ne les ignorais pas; vous n'auriez pas voulu qu'Aline vous les proposât à mon insçu; assurément ils sont bien simples, et je serois loin de vous les interdire si vos propres intérêts ne m'y contraignaient; il faut faire encore plus, Valcour, il faut éviter de beaucoup sortir d'ici, jusqu'à ce que l'orage soit dissipé; je n'ai point de preuves certaines du courroux de l'homme que nous craignons, mais avec un tel caractère, avec autant de fourberies, le calme même ne doit pas nous en imposer; aucun de ses systêmes ne m'étonne, il ne m'a que trop appris jusqu'où l'abandon des principes peut conduire un cœur comme le sien. Cela me fait voir le cas qu'il faut faire de ses caresses; mais s'il ne les fait que par faussetés, . . . qu'il soit bien convaincu que je ne les reçois que par politique, et que je le traiterois comme il mérite de l'être, sans la contrainte où m'engagent les intérêts de mes enfans.
Je conçois toute la peine que vous avez eue à vous modérer, et pourtant vous y avez encore mis trop de chaleur; il me le déguise, et cela m'inquiète. Il est parti hier pour Blamont, en m'assurant que Sophie n'y étoit plus, quoiqu'il soit très-certain qu'elle y est encore; il y a quelques jours que je reçus une lettre d'elle, partie de sa retraite, et qui me fut remise avec le plus grand mystère, je ne vous l'envoyai point, parce qu'elle ne contenoit que les particularités de son enlèvement, que vous saviez déjà; j'ai trouvé le moyen d'avoir une correspondance sûre à Blamont: on me fera passer les lettres de cette malheureuse fille, et l'on m'instruira exactement de tout ce qui la concernera. Dans ce moment-ci elle y est, et le président y va . . . il y va, et m'assure qu'elle n'y est pas, . . . et ses attentions pour moi ne diminuent point . . . . . Oh! mon ami, ces détours sont-ils constatés? Ses faussetés sont-elles manifestes? . . . Et nous ne frémirions pas! Oh ciel! tout est fait pour nous inspirer les plus vives craintes . . . . . Je veux savoir avant de fermer ma lettre si Dolbourg est du voyage . . . . .
On arrive . . . Non, il n'en est point, le président part seul et Dolbourg ne doit pas même bouger de Paris . . . À quel propos cette visite . . . Malheureuse Sophie, les titres que l'on te croit te garantiront ils des fureurs de ce débauché? Ne se repend-il pas de t'avoir respectée comme maîtresse de Dolbourg, et ces liens ont-ils brisés l'idée du crime. —(Heureusement imaginaire.) —Ne va-t-elle pas enflammer sa perfide imagination? . . . . .
Il faut que je vous parle de mon Aline, ma tête a besoin de se reposer sur la vertu, en venant d'être obligé de concevoir le crime . . . Elle vous embrasse; elle est un peu tourmentée . . . . . . Elle ne sait pourtant rien de votre scène, . . . mais elle apperçoit, comme sa mère, du louche dans tout ceci . . . Consolée de vous voir un instant toutes les semaines, il lui déplaît d'être obligée d'y renoncer; elle vous exhorte néanmoins au même courage qu'elle, et nous vous embrassons toutes les deux.
LETTRE XLVIII.
Léonore à Madame de Blamont.
Rennes, ce 22 janvier.
Je croirais manquer à tout ce que je vous dois mon aimable maman, si je ne vous faisais part de l'heureux commencement de toutes nos démarches. Mon retour en Bretagne a surpris un grand nombre de gens, et en afflige quelques-uns. Une foule de petits cousins obscurs, qui emportait en détail la succession de la comtesse de Kerneuil, trouve très-mauvais que je vienne la déposséder, et ces malheureux campagnards s'en désespèrent d'autant plus amèrement qu'ils ne voient aucun jour à pouvoir soutenir encore leurs ridicules prétentions, rien ne m'amuse autant que le bouleversement de ces petites fortunes dissipées par ma présence, comme l'aquilon renverse ces plantes parasites qu'un jour voit naître et qu'un instant détruit. Vous allez me dire que je suis méchante, que j'ai un mauvais cœur, mais, ces reproches à part, vous m'avouerez pourtant qu'il y a des occasions où le mal qui arrive aux autres est quelquefois bien doux [1]. Ne peut- on pas mettre de ce nombre celui qui nous enrichit?
Le comte de Beaulé nous a envoyé une réponse d'Espagne, qui nous assure une prompte et sûre restitution d'une partie des lingots; et cela, joint au reste, va nous rendre, comme vous le voyez, une des plus riches maisons de Bretagne; mais ce ne sera point en province où nous consommerons cette brillante fortune, nous habiterons la capitale. Le centre des plaisirs est le lieu qui convient aux richesses; et dès qu'on peut satisfaire tous ses desirs, le séjour qu'il faut preférer est celui où l'on les renouvelle plus souvent. Ce projet d'ailleurs, nous rapproche de vous, en faut-il plus pour nous y décider? N'avez-vous pas entrepris ma conversion? Il faut bien que je vous en laisse la gloire . . . Quelle cure! et que je crains de vous y voir échouer, j'appellerai mon cœur au secours de mon esprit, . . . mais tous deux sont dites-vous si mauvais . . . je ne passe pourtant point condamnation sur le premier, et ma sensibilité est toujours bien active quand il est question de vous chérir [2].
Destinée aux rencontres singulières, j'ai trouvé pour directeurs du spectacle de Rennes, monsieur et madame de Bersac; ils m'ont vus dans une partie de ma gloire, et mon petit orgueil en était flatté; cette aventure m'a fait naître une idée sur cette petite Sophie que vous me fîtes voir à Orléans . . . Elle est jolie, mes anciens amis s'offrent à la prendre et à la former si vous le trouvez bon; il me semble que cela lui vaudrait mieux qu'un couvent, et quand on possède une figure comme la sienne, n'est-il pas infiniment plus sage d'être utile aux hommes qu'inutile à Dieu? Si ce projet scandalise pourtant la farouche vertu de ma jolie maman, je lui offre une place chez moi dès que nous serons établis; quand on est jeune, il faut travailler, faire une pension à cela pour prier Dieu et médire au fond d'un couvent, c'est en vérité de l'argent mal employé. Je ne prétends pas refroidir votre compassion, mais si cette petite fille ne veut rien faire, en vérité je l'abandonnerais sans scrupule. Je vous l'ai dit, je ne connais rien de pire que de favoriser la fainéantise; c'est blesser les loix de la société, c'est les enfreindre toutes.
Vous vous déciderez et me donnerez vos ordres; quelqu'ils puissent être, ils m'honoreront, et je me ferai toujours une loi de les suivre. Sainville et moi, nous embrassons tous deux la tendre Aline, et nous vous offrons tous deux nos respects.
[Footnote 1. On dit que Paul Veronèse, obligé dans une vaste composition de faire reconnaître les deux sœurs, sous les costumes les plus distans, mit un tel art dans de certains traits de l'une et l'autre de ces personnages, qu'on les nommât au premier coup-d'œil. Est-il possible de ne pas reconnaître de même ici Léonore pour la fille de monsieur de Blamont? (Note de l'éditeur.)]
[Footnote 2. Aline, Aline, auriez-vous écrit comme cela à votre mère? (Note de l'éditeur.)]
LETTRE XLIX.
Sophie à Madame de Blamont.
Du château de Blamont, ce 29 janvier.
Oh! madame, pourquoi faut-il que je ne sois destinée qu'à vous raconter des infamies; pourquoi faut-il que le ciel ne m'ait donné l'existence que pour être toujours victime du malheur . . . Et puis, comment oser parler quand celui qui me fait souffrir vous appartient d'aussi près? Vous avez bien voulu lire ma première lettre, une réponse de vous, que je conserve au fond de mon cœur, m'apprend que vous avez daigné pleurer sur mes maux; j'ose vous les confier encore, j'ose encore implorer votre protection, je suis menacée de plus grandes infortunes que celles que je viens de soutenir; oh! madame, daignez m'y soustraire. Je ne vous demande plus les mêmes bontés, je sais qu'elles vous sont impossibles; mais tâchez seulement, je vous conjure, de me faire arracher de ces lieux, j'irai vivre ignorée dans quelque coin de la terre, où l'on n'entendra jamais parler de moi, mes malheureuses mains fourniront à ma subsistance; je n'implore d'autres secours que la liberté de pouvoir travailler, on aura pitié de ma misère, on protégera ma jeunesse: tous les cœurs ne sont pas endurcis; je ne demande que le fruit de mon travail, je le mériterai par ma conduite et mon activité; mais passons aux détails madame, puisque vous me permettez de vous les faire [1].
Monsieur le président arriva ici en poste le 25 au soir; il était environ huit heures quand il entra dans la maison, on lui avait préparé du feu et à souper dans ses appartemens d'en haut, il y monta tout de suite; et dès qu'il eut fait, il m'envoya dire de venir lui parler . . . La feuille agitée par l'orage était moins tremblante que moi. Son laquais, en sortant, ferma soigneusement toutes les portes, il ne restait plus de communication de libre que celle de ma chambre à la sienne; à peine osais-je avancer . . . Il était sur une bergère, au fond de l'appartement, en face de la porte par laquelle j'entrais.
Approchez, me dit-il, je conçois vos craintes. Vous devez frémir de me voir après la sottise que vous avez faite . . . Vous êtes bien convaincue, j'espère, que je ne viens ici que pour vous la faire pleurer; mais avant tout écoutez-moi, et que la vérité guide vos réponses.
Quels motifs ont pu vous déterminer à aller chercher la maison de ma femme pour azyle? —Le hazard, monsieur, soyez-en bien sûr, est la seule cause de cet événement; je fuyais vers Bercueil; chassée par votre ami, j'allais implorer le secours de la femme qui m'avait élevée; madame de Blamont m'a trouvée dans le bois, et m'a conduite dans son château, sans que je susse que j'étais chez quelqu'un qui vous tint par de tels nœuds. —Mais vous lui avez raconté tout ce qui se passait chez mon ami et chez moi? —Ignorant à qui je parlais. —Vous ne le deviez dans aucun cas. —Après la manière cruelle dont on m'avait chassée, je m'étais cru permis de me plaindre. —Vous méritiez le traitement que vous avez reçu. —Non, monsieur. —Vous êtes une impudente et vous avez trahi mon ami. —Par quel serment faut-il vous protester le contraire? —Vous ne m'en imposerez pas, vous êtes une catin, . . . vous êtes pis, vous nous avez volé en partant. —Moi, monsieur! . . . Juste ciel! Et me jetant à ses pieds, oh monsieur! je suis une malheureuse; mais l'indigence n'exclue ni la franchise ni l'honnêteté . . . Croyez au serment que je vous fait de mon innocence sur tous les points dont vous m'accusez. —Ce n'est pas dans ce moment-ci . . . Non, ce n'est pas à l'instant où je viens vous punir sévèrement de vos fautes, que vous me ferez croire qu'elles n'existent pas. —Et alors il s'est levé et s'est promené quelque temps dans la chambre. —Je me suis levée aussi, et je me tenais en silence, n'osant lever les yeux sur mon juge et frémissant de ses arrêts . . . Alors, il s'est approché de moi, et m'obligeant à lever la tête, qu'il soulevait et contenait d'une de ses mains. —Ils vous ont tourné la cervelle; ils vous ont dit que vous étiez jolie, il est impossible de l'être moins; ils vous ont dit que vous ressembliez à Aline, il serait bien fâcheux pour elle qu'elle fut aussi laide que vous . . . Quelques traits si l'on veut . . . Ce qui fait, qu'en badinant, je vous appelais ma fille; mais j'espère que vous êtes bien persuadée que vous ne m'appartenez point. —Oh! oui, monsieur, je connais maintenant ma naissance. —Vous la connaissez? —Oui, monsieur. —Qu'elle est-elle? . . . Et ici madame, je n'ai pas cru faire une imprudence en avouant que je savais que je n'étais que la fille de Claudine Dupuis, du pré-Saint-Gervais. —Et qui a éclairci ce point, a-t-il demandé alors avec le plus grand étonnement? —Hélas! monsieur, je l'ignore, mais on l'a dit dans le château. —On vous en a imposé, personne ne sait mieux que moi qui vous êtes, vous fûtes nourrie quelque temps par cette femme, mais vous ne lui appartenez pas. Puis prenant ma gorge de l'une de ses mains, et fixant ma tête de l'autre pour m'examiner de près, il vous suffit de savoir que vous n'êtes pas ma fille . . . Et que, quand vous la seriez, je n'en aurais que plus de droit à vous punir rigoureusement, et à vous réduire dans la soumission où je veux que vous soyez vis-à-vis de moi . . . Déshabillez-vous . . . Il y travaillait déjà lui-même . . . Mais quand il a vu que je me reculais en baissant la tête et en ayant l'air de l'implorer, il s'est jeté comme un furieux sur moi, et m'ayant brutalement arraché tout ce qui me couvrait, il m'a fait éprouver le même traitement que j'avais essuyé de son ami lorsque je fus chassée de leur maison [2]. Ni larmes, ni prières n'ont été capables de l'attendrir; on eut dit qu'il s'enflammait au contraire en raison de mes efforts a le désarmer; et faisant succéder à ces cruels préliminaires des actions plus indécentes encore, il m'a soumis la moitié de la nuit, à tout ce qu'a pû lui suggérer l'égarement de sa tête et la perversité de son cœur.
Le lendemain, il m'a fait revenir à l'heure de son lever. —Tout ce que j'ai fait hier, m'a-t-il dit, n'est que le très-léger échantillon de ce que mon ami vous prépare; c'est lui que vous avez trahi, c'est donc à lui à se venger; je vous l'amènerai incessamment, apprêtez- vous à le recevoir, et tachez sur-tout de l'attendrir, comme vous l'essayâtes hier avec moi, par le moyen de ces deux grands yeux bleus, inondés d'un ruisseau de larmes, dont l'effet, comme vous voyez, n'a pourtant pas été très-sûr . . . Nous avons le malheur, nous autres gens de loi, d'être un peu blazés sur tous ces beaux secrets de femmes . . . Ne dirait-on pas que je vous ai pulvérisé . . . Voyons . . . Ses regards se sont rassasiés des vestiges de son intempérance, il les a contemplé long-temps avec une curiosité féroce . . . il les a renouvellées . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ensuite il a appelé l'homme qui me garde ici, il lui a recommandé de me veiller avec plus de soin que jamais, et de m'ôter, surtout, les moyens de m'entretenir ou verbalement ou par lettres, avec qui que ce pût être. Il a ajouté qu'il reviendrait bientôt avec son ami, et il est remonté dans sa chaise.
Si j'ai fait quelqu'imprudence, daignez me le dire, madame, afin que je la répare de tout mon pouvoir; mais ne m'abandonnez pas je vous conjure, je n'ai que le Ciel et vous pour appui, qu'il me soit permis de les implorer tous deux . . . qu'il me soit permis d'attendre de tous deux un peu de repos après tant de malheurs! J'ose me jetter aux pieds de mademoiselle Aline, et lui présenter mon respect . . . Heureux instans où je pus l'appeler ma sœur, douce illusion, comme vous vous êtes évanouie . . . il y a donc des êtres dans le monde qui ne sont nés que pour l'infortune et la douleur! . . . Que deviendraient-ils si l'espoir consolant d'un Dieu juste ne venait adoucir leur tourment! Mais hélas! ma jeunesse m'effraye, ce qui ferait le charme d'une autre, fait le malheur de la triste Sophie. Combien d'années je puis encore souffrir sur la terre, heureux ceux qui sont près du cercueil . . . qui, après avoir langui sous les fers de la vie, voyent enfin le ciseau de la parque prêt à terminer tous leurs maux! Avec quelle tranquillité n'aperçoivent-ils pas l'instant qui va les réunir à l'être qui les a créé! Contens d'aller le glorifier en paix, . . . heureux de renaître au sein de sa puissance, comme ils doivent se dépouiller avec joie des lambeaux de leur humanité! Et pourquoi fallait-il que je visse le jour! À quoi servai- je au monde? Inconnue, méprisée, à charge à l'univers, . . . était-ce bien la peine de naître? Sont-ce des épreuves, ô mon Dieu! je vous les offre, et ne vous demande pour prix de ma soumission, que de détruire bientôt la malheureuse existence d'une créature qui n'aspire qu'à revoler vers vous pour vous servir et vous adorer.
Pardon, madame, devrais-je vous fatiguer de mes plaintes, hélas! ce sont peut-être les dernières qu'il me sera permis de vous adresser . . . Qui sait ce qu'on me prépare! qui sait ce que je vais devenir! Dieu puissant! faites que ce ne soit pas sur une croix de douleur que la malheureuse Sophie parvienne aux pieds de votre trône [3].
[Footnote 1. Nous prévenons nos lecteurs que la décence nous a contraints à élaguer beaucoup ces détails; peut-être reste-il encore des choses fortes, il est impossible d'affaiblir par trop la teinte des caractères.
(Note de l'éditeur.)]
[Footnote 2. Voyez tome I, page 112 et 113.]
[Footnote 3. Les deux lettres qu'on vient de lire étaient incluses dans la suivante.]
LETTRE L.
Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce premier février.
Je vous envoye deux lettres bien différentes que je viens de recevoir à-la-fois et toutes deux m'affligent dans des sens bien contraires; l'une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les vôtres; la seconde . . . hélas! je n'en parle point, lisez-la. Eh bien! devons-nous douter de la réalité des maux qui s'accumulent sur nos têtes? . . . Comme il est fourbe cet homme, et comme il est cruel! . . . remarquez qu'il la croit sa fille, qu'il n'a pour le désabuser qu'un propos d'elle, dont rien ne peut lui garantir la vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit être naturellement . . . il la croit sa fille, et voilà comme il la traite, . . . et la foudre n'éclate pas sur un tel homme! . . . j'aurais voulu que vous eussiez vu le calme avec lequel il est revenu de cette belle expédition, comme l'habitude de feindre empêchait son front de vaciller, . . . pas un ton faux dans les inflexions de la voix, pas une réponse louche; . . . jamais le crime n'eut autant d'assurance; mêmes caresses, mêmes empressemens près de moi; il a voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la nuit, . . . et moi qui ne savais rien, . . . moi qui ignorais que ces mains criminelles; . . . hélas! je les ai laissées s'approcher de moi, . . . et maintenant j'en frémis d'horreur . . . Pourrais-je soutenir jusqu'au bout le personnage que je me suis imposé . . . Pourrais-je m'empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se tourneront sur les miens? mais que faire, . . . je n'ai pas même la force d'imaginer, . . . comment aurais-je celle d'agir!
Cependant il me paraît essentiel que vous alliez trouver le curé du Pré-Saint-Gervais, que vous sachiez d'abord de lui, si le président, sur le propos de Sophie, n'aura fait aucunes démarches, et que vous préveniez cet ecclésiastique de ce que nous le prions de dire, dans le cas où l'on viendra s'informer. Moi, je ne prescrirai rien à Sophie, qu'elle continue de répondre comme elle a fait, sans entrer dans aucuns détails, elle doit les ignorer tous, sa réponse au fond est indifférente, elle ne doit rien savoir, qu'elle dise ce qu'elle voudra; que décider à présent sur cette malheureuse? . . . Il est bien dur de l'abandonner, . . . bien périlleux de la servir; . . . n'ayant aucun besoin d'avouer jamais Léonore, si je continuais à réclamer Sophie; . . . mais le puis-je après son propos? . . . Oh, mon ami, conseillez-moi, j'en ai besoin, les sentimens du cœur nuisent aux raisonnemens de l'esprit, je le sens et ne sais que résoudre; j'imagine cent moyens pour sauver cette infortunée, et au travers de tout ce qui me passe par la tête pour exécuter ce dessein, peut-être s'y présentent-t-ils des choses dangéreuses . . . faire parler à Dolbourg, c'est lui témoigner une confiance dont il abusera certainement, le comte est chargé d'une négociation si importante pour Léonore que je n'ose lui proposer ces nouveaux soins, . . . que puis-je d'ailleurs pour Sophie maintenant qui ne soit contre mon mari? J'attaque l'un en défendant l'autre . . . Je tiens à l'un, l'autre ne m'est rien . . . Il est donc des cas où la trame du crime est tellement ourdie, qu'il devient impossible de la rompre.
Mais que dites-vous du calme de Léonore à dépouiller ces malheureux collatéraux, en vérité, je me repends plus que jamais du parti que nous avons pris, je sentais toujours quelque chose de louche au fond de ma conscience; je vous l'ai dit, en adoptant le projet de lui faire reclamer cette succession . . . Le comte l'a voulu, il n'est plus temps d'en revenir, . . . et pourquoi réduire ces infortunés à l'aumône? . . . Ne pourrait-elle pas se contenter du bien de son mari? ou au moins faire grace aux plus pauvres: et l'indifférence avec laquelle elle me parle de Sophie . . . En faire une comédienne . . . ou une femme de chambre . . . Voilà comme la pitié parle au fond de ce cœur, . . . si ressemblant à celui de l'homme qui fait tous nos maux. Adieu, je n'ai pas assez de tête ce soir pour continuer de vous écrire, —conseillez-moi, . . . éclairez-moi, et pressez sur-tout les démarches que je vous demande.
LETTRE LI.
Valcour à Madame de Blamont.
Paris, ce quatre février [1].
Vous aviez raison, madame, de soupçonner le président de l'envie de s'éclaircir, comme s'il lui eût tardé de savoir si son crime était réel ou non, comme s'il eût craint de ne pas charger assez-tôt sa conscience de cette nouvelle horreur; la première chose qu'il a faite au retour de Blamont, a été de voler au Pré-Saint-Gervais; il a demandé Claudine Dupuis, elle était morte, il a été obligé d'avoir recours au curé; cet honnête homme se ressouvenant de nos opérations, nous a servis comme si nous eussions été là pour l'encourager. —Que désirez-vous de moi, lui a-t-il dit, monsieur, —savoir, a répondu le président, ce que devint Claire de Blamont mis en nourrice ici en tel temps et chez telle femme. —elle est morte, et je vous en délivrai pour lors les extraits nécessaires. —Non, monsieur, elle ne mourut pas, j'avais des raisons pour soustraire cet enfant à ma femme, je m'accordai avec la nourrice pour feindre sa mort, et je l'enlevai de nuit. —Que voulez-vous, si cela est, et qui peut être mieux instruit que vous du sort de cette enfant? —Mais la nourrice peut m'avoir trompée; je lui ai dit que je destinais à cette petite fille le sort le plus heureux, désirant peut-être en faire jouir la sienne, elle a pu me la donner à la place, et garder celle que je venais enlever, ce qui ferait que je n'aurais alors que sa fille entre mes mains, au lieu de la mienne. —Ces choses-là ne se font point. —Qu'est devenue la fille de Claudine? Et le curé saisissant ici avec adresse l'occasion de la mort réelle d'Elisabeth de Kerneuil, a donné à la fille de Claudine . . . (Sophie) le sort de cette Elisabeth, et lui a dit qu'elle était morte; n'ayant au moyen de cela nullement parlé du troisième enfant contre lequel a été changé Claire de Blamont, il a laissé le président dans l'erreur, et absolument convaincu que la fille de Claudine est morte, et que l'individu qu'il a dans Sophie est bien décidément sa fille.
Il est certain que si les mêmes choses pouvaient sans inconvénient se soutenir en justice, à l'esclandre près que vous voulez éviter, vous n'auriez pas d'autres moyens de sauver Sophie que de la réclamer encore pour votre fille; Léonore n'ayant aucun intérêt à vous désavouer, ne le ferait sûrement point, et peut-être réussiriez-vous; mais il faut un procès et vous n'en voulez pas, et je suis bien loin de vous conseiller d'en avoir; tout vous engage donc à écouter un peu moins dans ce moment-ci votre cœur que vos intérêts. Je vous conseillais presque le contraire cet automne, mais il y a eu depuis quelques changemens dans les circonstances; il ne faut pas voir les choses trop en noir; n'est-il pas plus simple d'imaginer que les deux amis après quelques nouvelles débauches éloigneront cette fille de vous et la placeront dans quelque couvent de province; n'est-il pas, dis-je, plus simple de croire cela, que de soupçonner une atrocité sans fruit comme sans vraisemblance. Il est des crimes gratuits trop affreux pour être supposés, et que ne peut admettre l'excès même de la perversité humaine, celui que vous pourriez craindre serait dans ce cas-là, ne l'imaginez donc point . . . Pour être plus sûr de son fait, le président a proposé au curé l'exhumation du prétendu corps de Claire, lui assurant qu'on ne devait trouver dans le cercueil aucune trace de cadavre d'enfant . . . Le curé qui savait à quoi s'en tenir, lui a dit que cette recherche était inutile, que dès qu'il avait ordonné la fraude, il devait être sûr qu'elle avait été exécutée, qu'il était déjà assez mal à lui d'avoir ainsi abusé des cérémonies de l'église, sans joindre à cette indécence, celle de l'exhumation proposée; d'ailleurs, a-t-il ajouté, je ne le puis sans la permission de l'archevêque; conviendrez-vous de cette fraude à ses yeux? croyez-moi, laissons tout cela dans l'oubli, monsieur, l'enfant que vous avez retiré est entre vos mains, ne doutez point que ce ne soit votre fille; . . . mais encore une fois, a repris le président, envieux de se procurer toutes les preuves qui pouvaient le mieux constater son crime: —qu'est devenue la fille de Claudine Dupuis, et le curé lui ayant répété qu'elle était morte, a achevé de l'en convaincre, en lui remettant l'extrait mortuaire d'Elisabeth de Kerneuil, enterrée sous le nom faux de la fille de Claudine, par une supercherie de cette nourrice, que vous sûtes lors de mes recherches; Je le répète, voilà donc le président plus sûr que jamais que Sophie est sa fille, et que tout ce qui a pu être dit ultérieurement n'est que du verbiage de valets, qui ne doit pas avoir un plus grand degré de réalité que ce qu'on lui prouve. Un honnête homme se rappelant ici les indignités dont un moment de fureur lui aurait fait accabler cette malheureuse, —se voyant convaincu qu'elle est sa fille, en serait mort de regret et de douleur; —le président parfaitement tranquille dans le mal . . . Le président qui ne désirait des informations que pour jouir de la certitude d'avoir commis ce crime . . . Le président, dis-je, est parti comblé, laissant éclater sur ses traits cette joie maligne qu'imprime chez les scélérats, la conviction de leur atrocité. J'ai rendu mille graces au curé de nous avoir aussi bien servi, et nous sommes convenus tous deux, qu'il l'avait fait sans compromettre son devoir, puisqu'il n'en a imposé sur rien, qu'il n'a fait que cacher un secret confié, et profiter des fraudes qu'on lui avait fait à lui-même.
Voilà les faits, madame, je n'ose prendre sur moi de vous renouveller le conseil d'abandonner Sophie à la providence, mon cœur souffrirait trop à vous y engager. Mais quelque soit l'intérêt qu'elle vous inspire, daignez réfléchir que vous avez deux filles et un époux à ménager; à l'éclaircissement juridique, il faut que le curé parle, dès ce moment vous ne sauvez pas Sophie, et Léonore vous est rendue, quelqu'adroite que soit cette jeune personne, vous l'exposez pourtant aux noirceurs d'un père atroce, capable de sacrifier jusqu'à Sainville, dès qu'il ne verra plus dans lui qu'un obstacle aux infamies qu'il concevra trop infailliblement sur cette nouvelle fille immolée déjà dès le berceau, dans sa perfide imagination. Si vous plaidez et que vous perdiez, ce qui sera certain, vous sacrifiez Aline à Dolbourg . . . plus aucun moyen dès-lors de pouvoir la tirer de ses mains, puisque Sophie n'est plus sa belle-sœur, et que vous gagniez ou que vous perdiez, voilà du train, Paris entier s'occupant de vous et tout cela pour une fille qui ne vous est rien, et envers laquelle vous avez déjà fait tout ce que pouvait vous dicter le sentiment le plus étendu de la pitié . . .Il est de malheureux cas, madame, et vous allez voir que ma comparaison met tout au pis, puisqu'elle suppose des atrocités impossibles, . . . mais dussent-elles être; . . . il est de malheureux cas, où le berger prudent sacrifie une brebis égarée, plutôt que de risquer le sort entier du troupeau, en voulant protéger cette fugitive. Le président employe la feinte avec vous, usez des mêmes armes. Vous devez tout faire pour le ménager, sa présence et ses soins vous répugnent . . . Je le conçois, mais vous y refuser serait dangéreux; suivez votre premier plan, plus vous l'aurez près de vous, mieux vous démêlerez ses démarches, et mieux vous serez à même d'y parer; si vous l'éloignez il n'en sera que plus faux, ses manœuvres seront les mêmes et vous les découvrirez moins. Pendant cela travaillez fermement à ce que le sort d'Aline se décide dans une assemblée de parens. Là, vous direz toutes les raisons qui doivent mettre obstacle à l'établissement que votre époux désire, et là, si votre cœur conserve toujours les mêmes bontés pour moi, vous oserez me nommer, et faire valoir les sentimens d'Aline: ma retenue et ma délicatesse s'opposent à ce que j'appuye davantage sur ce dernier article; oh! combien ma cause y sera bien servie, quand c'est vous qui daignerez la défendre.
Au reste, je me soumets à vos conseils, je vais m'isoler absolument, puisque vous le jugez nécessaire, ce sacrifice coûtera bien peu à celui qui ne respire que pour le tendre objet qu'il ne doit plus ni voir ni rencontrer nulle part; je me priverai du bonheur d'aller prier près d'elle, le Dieu qui peut mettre fin à nos maux, il m'était cependant si doux de m'édifier à ses côtés, lorsque dans la ferveur de ses invocations, je voyais quelquefois ses belles joues se colorer du feu d'une sainte ardeur, que je les voyais s'inonder des larmes de la piété et de la componction, je me disais avec tant de joie: comment le Dieu qui l'anime à-présent, n'accomplirait-il pas ses désirs; il est en elle, il y descend, elle l'implore, il l'exaucera, et m'imaginant alors en me prosternant vers elle, adorer le Dieu même en son plus divin sanctuaire, je lui adressais comme à ce Dieu tous les sentimens d'une ame enflâmée . . . Eh bien! je me priverai de ces délices, mais l'hommage sera toujours égal, . . . toujours présente à mon imagination, je l'adorerai dans le silence du repos et de la solitude, elle et ce Dieu confondus dans mon ame, ne feront plus qu'un seul et même objet où tous les sentimens du plus violent amour iront s'offrir à chaque instant.
[Footnote 1. Il faut se rappeler ici la lettre XXIV du premier volume.]
LETTRE LII.
Le président de Blamont à Dolbourg.
Paris, ce 6 février.
Ou es-tu donc Dolbourg? en verité, je crois que tu deviens sage: si cela est, je ne dis mot, rien ne me touche comme une conversion, et j'y crois si peu que j'en désire toujours, sans avoir encore été assez heureux pour en rencontrer. Il est pourtant certain qu'il en faut venir là . . . On recule tant qu'on peut, ces maudites passions nous troublent, . . . nous aveuglent; dans la jeunesse elles sont violentes, à notre âge elles sont dépravées, plus nous vieillissons, plus elles nous maîtrisent; les goûts sont formés, les habitudes sont faites, à force d'outrage on a réussi à mettre son ame en repos, on est parvenu à comprendre que ces réminiscences fâcheuses qui la bourrellent quelquefois, s'éteignent à mesure que l'on les nourrit et que la façon la plus sûre de les anéantir est de leur donner de l'aliment, au lieu de s'arrêter alors, on redouble, l'excès de la veille allumant les désirs, ne sert qu'à faire inventer de nouveaux projets pour le lendemain; et l'on arrive ainsi sur le bord de la tombe sans s'être occupé de la chûte un seul jour. Une fois là, que devient-on? Tous les préjugés renaissent, et l'on expire en désespéré.
Voilà pourtant quel sera ta fin, je te vois d'ici entouré de prêtres, te prouvant que le diable est là qui t'attend, et toi frémir, pâlir, faire des signes de croix, abjurer tes goûts, tes amis, puis partir comme un imbécile. Et pourquoi seras-tu comme cela, . . . C'est que tu ne t'es point fait de principes, je te l'ai dit, c'est que n'écoutant que tes passions sans raisonner leur cause, tu n'as jamais eu assez de philosophie pour les soumettre à des systêmes qui pussent les identifier dans toi; tu a sauté par-dessus tous les préjugés sans essayer d'en détruire aucun; tu les as tous laissé derrière toi, et tous reparaîtront pour te désoler, quand il n'y aura plus moyen de les combattre.
Infiniment plus sage, j'ai étayé mes écarts par des raisonnemens, je ne m'en suis pas tenu à douter, j'ai vaincu, j'ai déraciné, j'ai détruit dans mon cœur tout ce qui pouvait gêner mes plaisirs, . . . Faudra-t-il les quitter? Je serai fâché de les perdre sans me repentir de les avoir aimé, en m'endormant en paix dans le sein de la nature, —j'ai accompli sa volonté, me dirai-je, j'ai suivi ses inspirations, ce que j'ai fait lui plaisait, sans doute, puisqu'elle en éveillait en moi le désir, . . . et qu'elle frayeur m'inspirerait donc la fin de mon existence? dois-je craindre d'être puni pour avoir cédé mollement sous le joug si flatteur des lois qui m'entraînaient! . . . mourons tranquille, tout finit avec moi, . . . tout s'éteint quand mes yeux se ferment, et les momens qui doivent suivre l'apparition que j'ai faite ici bas, seront semblables à ceux où mon existence était nulle, je ne dois pas plus frémir pour ce qui suit, que je ne devais trembler pour ce qui précédait: rien n'est à moi, rien n'est de moi, toujours guidé par une force aveugle, que m'importe ce qu'elle m'a fait suivre.
Ne doute pas, mon ami, que ma fin ne soit tranquille avec de tels sentimens, je te le répète, il ne s'agit pas d'éloigner, il faut vaincre, il faut subjuguer, annéantir; un seul préjugé en arrière suffit à notre désolation, et c'est à tous, mon ami, à ceux mêmes qui paraissent le plus respectables aux yeux des hommes, qu'il faut déclarer guerre ouverte.
Quoi qu'il en soit, à mon retour de Blamont, je n'ai rien eu de plus pressé que de vérifier le propos de cette petite créature, flatté de lui appartenir de tant de manières, j'aurais été désespéré, je l'avoue, de ne pas voir un de ces deux liens prêter des charmes à l'autre. Je ne te craignais plus, tes prétentions étaient évanouies; je n'étais donc arrêté que par un titre . . . Eh bien! connais moi Dolbourg, je ne frémissais pour mes plaisirs que de la crainte de les voir nuls; mais tout est reconnu, j'ai bien certainement l'honneur d'avoir mis Sophie au monde, et ce qui doit te rendre le souvenir des plaisirs que tu as goûté avec elle, bien autrement délicieux, elle est bien sûrement légitime, bien sûrement la sœur de celle que l'on te destine [1], heureux époux de toute ma famille; je t'aurais fait goûter le plaisir des Dieux [2], il ne te reste plus que ma femme. Tu ne saurais croire l'envie que j'aurais de te voir flétrir les palmes de la vertu conjugale dont cette fière épouse est si orgueilleuse . . . Veux-tu que je hazarde la proposition? . . . Tu joueras vingt- quatre heures l'amant passionné, et si on ne se rend pas, . . . ce qui est vraisemblable, j'arriverai à ton secours . . . Ah! laisse-moi rire de l'idée, je t'en prie, il me semble que c'est une des plus folles que j'aye conçue depuis long-temps; oui, je voudrais te voir l'amant de ma femme; en attendant prépare-toi au voyage projetté, mille raisons toutes meilleures les unes que les autres, font qu'il devient indispensable de prendre au plus tôt un parti sur Sophie; nous nous consulterons en route sur la manière d'y procéder, car pour le plan admis, je n'imagine pas qu'il faille s'en départir. Cette madame de Blamont est dangéreuse, il faut s'en méfier quoiqu'elle ne dise pas grand chose sur cet objet-ci, à-présent je ne suis pas sa dupe . . . La friponne est comme l'araignée, elle ne travaille jamais si bien que dans le silence . . . Il faut la prévenir, lui ôter tout moyen de pouvoir réclamer cette fille, de publier par-tout qu'ayant été ta maîtresse, il est impossible que sa sœur devienne ta femme; tu sens la nécessité de couper court à toutes ces calomnies, une infinité de bigots se cabreraient à ce projet incestueux; on ne voit dans le monde que des gens qui font mal, et qui blament à tout instant le mal des autres, comme s'ils croyaient couvrir par ce pédantisme, les égaremens dans lesquels ils se plongent. Je t'attends donc chez moi, le 21 au matin, sans faute, je t'indique ce rendez- vous d'avance pour que tu t'en souviennes mieux. Rien de ce que tu sais ne périclitera pendant notre voyage, je ferai comme les grands généraux, tout en attaquant l'ennemi d'un côté, je saurai l'affoiblir de l'autre; et peut-être en revenant de conclure une bonne opération, en trouverons-nous une meilleure de faite; qu'aucun plaisir sur-tout ne te fasse négliger nos affaires essentielles, entraîné par l'histoire du moment, je crains toujours que tu ne manques, quand il s'agit de travailler; César, infiniment plus aimable mais beaucoup moins volage que toi, quittait tout pour une bataille. Adieu.
[Footnote 1. Il faut se rappeller ici que le président faisait croire d'abord à Dolbourg que cette Sophie était la fille de sa maîtresse, il faut se souvenir aussi que cette maîtresse était sœur d'une autre dulcinée, avec laquelle vivait Dolbourg, qu'ayant eu dans le même temps chacun une fille de ces maîtresses, ils s'étaient promis de se prostituer mutuellement ces deux enfans, quand elles auroient atteint l'âge nubile.]
[Footnote 2. Allusion aux insestes multipliés des divinités du paganisme.]
LETTRE LIII.
Déterville à Valcour.
Ce 13 février.
J'ai été deux fois chez toi ce matin, sans te trouver, mon cher Valcour. Je prends donc le parti de laisser une lettre à ta porte, en recommandant qu'elle te soit remise avec le plus grand empressement aussitôt que tu rentreras . . . Prends des précautions . . . Tiens- toi sur tes gardes . . . Évite d'être seul d'ici à quelque temps; le président te tend des embuches, on n'a pu encore me dire de quelle sorte sont les dangers que tu dois redouter; mais ils sont incontestablement funestes sitôt qu'un tel monstre s'en mêle; réfléchis à tous les motifs qui le guident, . . . à son caractère, . . . à ses richesses, . . . à l'impunité où ces vils frippons croyent vivre, et frémis; je vais tout employer pour te découvrir ce qu'il trame, en attendant tu dois à toi et à tes amis de prendre tes sûretés. Quand tu voudras de moi pour ton second, fais-moi dire un mot et j'accourerai . . .
Eh bien! ces scélérats séviront contre les plus légers délits, ils déshonoreront, ils flétriront, ils assassineront pour des misères les meilleurs citoyens de l'état, tandis qu'eux, qui en sont la lie, eux qui ne le servirent jamais, eux enfin qui le troublèrent ou le trahirent toujours à l'abri du glaive que leurs méprisables mains soutiennent, se rendent dignes d'en être à tout instant frappés . . .
Ô comme je suis tenté d'aller vivre avec des ours! quand je réfléchis à cette multitude d'abus dangéreux, et à cette foule d'inconséquences intolérables, et dont, avec quelques opéra comiques et des chansons, on n'a pas même l'air de se douter.
LETTRE LIV.
Valcour à Madame de Blamont.
De mon lit, ce 23 Février.
Quelle plus douce consolation pour moi, madame, que l'intérêt que vous me témoignez! Je n'ai plus ni douleur, ni inquiétude, depuis que je sais que vos larmes et celles de ma chère Aline ont daigné couler sur mes maux. J'ai voulu vous écrire moi-même pour vous prouver que je suis aussi bien qu'on peut l'être avec deux coups d'épée, ni l'un ni l'autre ne sont dangereux; l'un perce le haut de l'épaule gauche, c'est celui dont je souffre le plus; l'autre est dans les chairs du bras droit, . . . je le sens à peine . . . C'est cette même main qui vous écrit: . . . c'est elle qui va vous raconter l'événement . . . Vous pardonnerez le style et les traits; la tête qui dirige l'un, est un peu malade, et la main qui trace les autres [1] est encore bien faible.
Hier soir revenant de souper chez la comtesse des Barres, où j'allais pour
[Illustration: Voilà donc ce que, se permettent ceux qui veillent au maintien des loix.]
prendre congé, voulant d'après votre conseil, rompre avec tous mes amis . . . J'étais à pied . . . le tems était clair, je tournais la rue de Bussi pour entrer dans la rue Mazarine: il était environ minuit . . . Quatre hommes, l'épée à la main, traversant la rue, tombent sur moi avec une telle vitesse, que j'ai reçu le premier coup avant que d'avoir eu le temps de me défendre: j'ai paré les autres en m'appuyant contre une maison . . . Pendant ce temps mon domestique, l'un des plus braves garçons que j'aie connu, a sauté sur l'un de ces gens, et lui a donné un vigoureux coup de genoux dans le ventre, qui l'a étendu au milieu du ruisseau: il en allait saisir un autre, quand j'ai reçu ma seconde blessure. Voyant qu'il était prouvé que je n'avais affaire qu'à des assassins, je n'ai plus songé qu'à battre en retraite, toujours en parant de mon mieux, quoique mon bras se fût engourdi par l'effet du sang que j'en perdais . . . Alors j'ai appellé à moi, et comme j'ai vu que la garde accourait, et que mes meurtriers fuyaient, j'ai remis tranquillement mon épée . . . Mon laquais est accouru; il a bandé, comme il a pu, mes plaies de nos mouchoirs, et, peu loin de ma porte, je me suis retiré heureusement sans aucun esclandre. Mon brave second est un peu blessé; . . . et dans mon petit ménage de garçon, sans les soins de Déterville, je me serais peut-être trouvé mal-à-l'aise; mais ce tendre et cher ami, accouru avec deux de ses gens qui me servent, ne me quitte pas lui- même d'une minute. Si j'avais suivi ses conseils, peut-être ce malheur ne me serait-il pas arrivé . . . Il me gronde, . . . il me soigne, . . . il me console, . . . il me parle de vous, quel malheur ne s'oublierait pas ainsi? Je ne jouirais peut-être pas si bien de ces douceurs, sans l'accident qui m'est arrivé, tant d'amitié me le rend bien cher. Nous faisons l'un et l'autre mille combinaisons sur cet événement; il y veut une origine que je n'admets point . . . J'ai tant de peine à croire ce qui répugne à mon cœur . . . Je suis si loin de supposer ce que je ne me permettrais pas; . . . une méprise; . . . un projet de coquin, tout ce qui s'éloigne en un mot de l'horreur que mon ami suppose, est ce qui me paraît le plus vraisemblable . . . Sa tendresse pour moi l'aveugle; . . . ne l'imitez pas, madame, je vous en supplie, . . . votre ame sensible aurait trop à souffrir d'une supposition que toutes les vraisemblances démentent.
[Footnote 1. Les répétitions, les négligences de cette lettre, prouvent l'état de Valcour, et doivent convaincre le lecteur qu'on ne lui en impose pas, quand on lui garantit la véracité de cette correspondance.]
LETTRE LV.
Aline à Valcour.
Paris, ce 24 Février.
Oh ciel! qu'ai-je appris? . . . On me le cachait, . . . toi que j'aime, toi que je veux adorer sans cesse, . . . idole de mon cœur, . . . tu as couru des dangers, et je n'étais pas auprès de toi . . . Ton sang coule, . . . il a coulé pour moi, . . . à cause de moi, . . . et ce n'est pas moi qui te soigne? Je ne puis ni te veiller, ni te secourir; j'y veux voler, on m'en empêche; je n'aurai pourtant, ni repos, ni tranquillité, que je ne t'aie vu; mon honneur, . . . ma vie, tout ce que j'ai de plus cher, dût-il être compromis, il faut que je te voie; . . . il faut que mes yeux m'assurent que l'on ne me trompe point, et que tes jours sont en sûreté. Père barbare, . . . si je croyais que ce fût vous, l'amour étoufferait la voix de la nature; . . . mais où m'emporte mon funeste état! mes larmes coulent, et elles ne me soulagent point! mon cœur est dans une telle oppression, que tous mes sens sont anéantis . . . Quel est le motif de ce funeste accident? . . . Je veux le savoir ou mourir. Ah, combien je t'aime, Valcour! —comme tes maux réveillent ma flamme; ce fer fatal a pénétré mon cœur . . . Le sang qu'il en arrache se mêle aux larmes dont j'inonde ce que j'écris! . . . Comment es-tu? . . . quel est ton état? . . . je veux en être instruite à toutes les heures, . . . à toutes les heures on entrera chez toi de ma part, . . . excepté pendant le temps de ton repos, . . . de ce repos que je voudrais aller te procurer moi-même, au prix du mien et de ma vie . . . Et pourquoi n'irai-je pas? qu'ai-je à craindre? . . . qu'ai-je à redouter? . . . Je ne suis effrayée que de tes douleurs . . . Tout m'est égal sans toi; devoirs, respects, sentimens, décence, froides et vaines considérations, vous n'êtes rien auprès de mon amour . . . Qu'ils sont heureux ceux qui te soignent; . . . que ne donnerais-je pas pour partager leur sort? que dis-je? . . . Ah! si le bonheur ne m'était point ravi, qui que ce fût que moi seule, ne t'offrirait aucun service, je serai jalouse de tous ceux qu'on voudrait m'empêcher de te rendre . . . Pourras-tu me lire, pourras-tu comprendre le désordre de ces traits? . . . Le feu de cette tête égarée par le désespoir; . . . les expressions de ce cœur perdu d'amour, tout ce que j'éprouve enfin, sera-t-il entendu de toi? . . . Il y a des instans où mon ame m'abandonne pour aller s'unir à la tienne . . . des instans où je ne respire plus, où il ne reste de mon existence qu'une triste machine, dont tous les ressorts semblent habiter au fond de ton cœur. Ma mère veut me consoler; . . . elle veut sécher mes larmes . . . Hélas! quelle main en serait plus capable, si mon inquiétude était susceptible de s'adoucir . . . À peine l'entends-je, à peine la vois-je . . . elle qui est le plus tendre objet de ma vie . . . Ô ma chère ame! . . . ô doux espoir de mes malheureux jours! . . . Pourquoi ne sont-ils pas tombés sur moi, ces coups cruels qui ont déchiré mon amant! Je souffrirais bien moins de mes propres maux que des siens . . . Être éternel, . . . venge-le, . . . venge l'amour outragé, . . . n'importe aux dépens de qui. Ta délicatesse te déguise les véritables auteurs de ce crime; la mienne, absorbée par tes malheurs, ne me permet pas les mêmes illusions . . . Je le vois, ce tyran, je le vois armer les mains des scélérats qui t'outragèrent; eh! dirige-les vers moi ces fers cruels, . . . homme dénaturé, . . . perce le sein qui l'idolâtre; . . . entr'ouvre-le, te dis-je, si tu veux en bannir l'amour dont il est embrasé; . . . Cet amour violent qui m'anime, est l'unique principe de ma vie; il ne cessera jamais qu'avec elle: . . . et pourquoi ménagerais-tu mon sang quand tu as répandu celui de Valcour? . . . Ignores-tu que c'est le même? Ignores-tu que c'est ma vie qui circule dans ses veines? et qu'en les entr'ouvrant, c'est ma vie que tu fais exhaler! achève de l'arracher, tu le peux, mais n'espère pas de nous séparer, elles seront à jamais unies, ces ames, dont tu veux briser les liens: Dieu ne les a créées que pour être ensemble; il n'a donné pour existence à l'une, qu'une portion de celle de l'autre; il faut que ces moitiés se réunissent en dépit des monstres qui veulent les séparer ici . . . On entre, . . . on arrive de chez toi, . . . on me dit que tu vas bien, je ne le crois pas; . . . on m'abuse, . . . tout le monde s'entend pour me tromper; . . . si tu vas bien, pourquoi ne m'écris-tu point? Ton état peut avoir changé depuis qu'on t'a quitté, . . . Repartez, barbare, . . . repartez, . . . dites lui qu'il trace un seul mot de sa main pour son Aline; . . . qu'il dise qu'il va mieux . . . et qu'il l'aime . . . . . . Mais comme tout est froid à mes larmes, comme tous les cœurs sont insensibles à ce que je souffre; . . . il n'y a que ma mère qui m'entende, . . . il n'y a que son ame à qui la mienne ressemble . . . Cruelle que je suis! elle m'embrasse et je la repousse: . . . je lui demande Valcour, . . . je lui demande pourquoi elle ne veut pas me conduire à lui . . . si vous me le refusez, c'est qu'il n'existe plus: . . . et vous me le cachez: . . . vous craignez que je ne le suive; . . . ah! n'en doutez pas, . . . vos efforts seraient superflus; . . . il ne serait rien qui pût me retenir . . . Moi, . . . vivre sans Valcour? . . . exister dans un monde qu'il n'embellirait plus . . . Ah! que ferais-je sur la terre après lui? . . . Envoie-moi Déterville, je ne m'en rapporterai qu'à lui; . . . qu'il vienne, . . . qu'il retourne, qu'il te porte mes soupirs enflammés; . . . qu'il te voie, . . . qu'il me rassure, ou qu'il me donne la mort.
LETTRE LVI.
Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce 28 Février.
Calmez-vous, Aline va mieux; le premier mouvement a été terrible; une lettre écrite, partie malgré moi, et qu'on n'a pas voulu me montrer, vous a convaincu sans doute de l'état affreux qu'a produit votre accident sur elle; elle a été vingt-quatre heures dans des spasmes qui nous ont inquietés; mais elle est maintenant aussi bien qu'elle peut être . . . Croyez-le quand c'est moi qui vous l'affirme; elle a voulu avoir près de vous des couriers perpétuels, . . . elle les a eu, . . . et enfin elle les a cru; vous avez su quel était son désir, et vous me connaissez assez pour être sûr que si ce désir eût pu être satisfait . . . il n'eût assurément pas trouvé d'obstacles de ma part. Mais que de dangers! vous ne doutez pas, j'espère, que nous ne soyons observés. Jugez des suites par ce que vous venez d'éprouver . . . Ô mon ami! . . . l'illusion ne nous est plus permise; . . . des propos; . . . des indiscrétions, . . . des informations secrettes, tout jette un jour affreux sur cette terrible aventure, . . . et telle est notre malheureuse position, . . . qu'il ne nous est permis, ni d'éclater, ni de nous plaindre . . . Deshonorerez-vous le père de votre Aline? . . . flétrirai-je le nom de mon époux?
On n'a pourtant pas eu l'audace d'exiger des plaisirs, après avoir donné de telles peines. Et en vérité l'on a bien fait . . . Je crois qu'il me serait impossible de dissimuler davantage.
Ô mon ami! je crains de nouveaux piéges . . . Je crains que l'on ne complotte contre votre liberté . . . Ne nous effrayez pourtant point encore; j'ai des amis sûrs, qui ne perdent pas de vue les démarches de mon mari, et qui m'avertiront de tout. Attendez de nouveaux éclaircissemens, et ne songez qu'à votre santé: . . . le scélérat, il ourdissait deux trames à-la-fois, et pendant qu'il cherchait à se débarrasser de l'amant de sa fille, il se défaisait d'une malheureuse également redoutable à l'exécution de ses perfides projets.
Comment espérer de franchir tant d'écueils! . . . Les plus grands dangers nous environnent, nous n'aurons jamais assez de forces pour nous en garantir, et malgré la justice de la providence, le vice écrasera la vertu. Quel avertissement! j'en reçois dans l'histoire des derniers événemens de cette malheureuse Sophie . . . Écoutez- les, . . . et si vous le pouvez, calmez mes soupçons, dissipez mes craintes, essayez de me faire voir qu'elles sont chimériques; je ne demande qu'à être rassurée, mais quel louche! . . . Comment ne pas croire; . . . Oh mon ami! dans quel trouble je suis; . . . si ce que je soupçonne est vrai, . . . s'il était capable de ce comble d'horreur, ma sûreté, celle d'Aline, exigeraient qu'à l'instant nous nous séparassions de lui . . . Écoutez, enfin, écoutez et décidez vous-même.
Le président et Dolbourg partirent le vingt-un à six heures du matin pour Blamont, ils y arrivèrent à sept heures du soir; de ce moment Sophie changea de chambre, et il lui devint impossible de s'entretenir davantage par sa fenêtre avec l'homme intelligent dont je dispose dans le village. Cet homme qui a des raisons personnelles de m'être attaché, a mis dans l'instant tout en usage pour observer ce qui se passerait, et il y a employé tous ses amis; voici le résultat de ses manœuvres; je vous envoie la lettre même afin que vous soyez plus en état de juger, si toutefois le voile impénétrable que ces scélérats ont eu l'art de jetter sur leur conduite, peut vous en laisser le pouvoir.
LETTRE LVII.
À Madame de Blamont. [1]
Du château de Blamont, ce 26 février.
J'obéis à vos ordres, madame, et passe sans plus de préambule au journal que vous m'avez demandé.
Le vingt-un au soir, monsieur le président et son ami arrivèrent au château entre sept et huit heures; c'était alors où j'appercevais communément de la lumière dans la chambre de Sophie . . . Je n'en vis plus . . . Les appartemens d'en-haut, où vous savez que monsieur se tient de préférence, étaient très-éclairés, je prétai l'oreille, mais l'éloignement, la hauteur, malgré le calme qui régnait, m'empêchèrent d'entendre, et je ne distinguai rien. Je retournai trois fois sous la fenêtre de Sophie, et je n'y vis jamais de lumière, elle a sûrement changé de chambre dès ce premier soir.
Le vingt-deux au matin, je sus que nos voyageurs n'avaient avec eux qu'un laquais, le même qu'avait dernièrement amené monsieur le président. J'appris aussi que c'était le concierge qui leur préparait à manger, et que qui que ce soit n'entrait dans le château, pas même le jardinier, de qui je tiens ces détails, il avait à parler pour des affaires pressantes à monsieur, et ne put en obtenir audience. Je recommençai à six reprises différentes ce jour-là, mes signaux sous la fenêtre de votre protégée, sans que personne me répondit. Il y eut beaucoup de mouvement dans les chambres d'en-haut, . . . du feu constamment, et beaucoup de lumières le soir. À neuf heures les fenêtres s'ouvrirent, on tira les contrevents, les croisées se refermèrent ainsi que les volets, et l'obscurité devint telle, qu'il me fut impossible de savoir s'il y avait même de la lumière dans les appartemens; — voyant ma présence inutile, je me retirai. J'engageai ce soir-là quatre de mes amis à aller s'établir chacun sur une des quatre routes qui aboutissent à Blamont, et leur fit promettre d'y rester jusqu'à l'avertissement qu'ils recevraient de moi pour revenir. Leur consigne était d'examiner, avec la plus scrupuleuse attention, toutes les voitures qui iraient et viendraient sur ces routes, et de me rendre le compte le plus exact des personnes qui seraient dedans.
Le vingt-trois au matin, les croisées de la chambre de Sophie s'ouvrirent, mais le concierge y parut seul, il laissa les fenêtres ouvertes jusqu'après le départ de ces messieurs, alors il les referma à demeure comme elles le sont, quand personne n'habite cette chambre. Il n'y eut ce soir-là, ni feu, ni apparence de lumière dans les petits appartemens de monsieur, où l'on s'était tenu la veille et le jour d'avant; mais ce qui me surprit beaucoup, ce fut de voir à plusieurs reprises différentes des lumières aller et venir par les meurtrières [2], qui donnent près des souterrains, je m'y portai le plus près possible, au point de n'avoir plus entre elles et moi que le fossé; mais je n'entendis jamais rien; le silence fut tel dans le reste de la soirée, que je crus tout le monde parti; cependant en me retirant je fis veiller deux hommes autour du château, comme j'avais fait la veille; leur rapport fut que le silence avait été le même.
Le vingt-quatre la journée fut également calme, on ne se tint sûrement pas de tout le jour dans aucune pièce à feu, personne n'entra ni ne sortit absolument de la maison; je m'y présentai sous le prétexte de saluer monsieur le président, le concierge me dit que je me trompais, et qu'il n'était sûrement pas au château.
Le vingt-cinq, à deux heures du matin, un postillon amena trois chevaux au petit pas, on lui ouvrit fort vite et fort doucement, il attela de même la chaise qui avait amené ces messieurs, et tout le monde partit avant le jour; je les vis de derrière un arbre monter tous les deux en voiture, et ils n'y placèrent bien sûrement aucune femme avec eux. Je les fis suivre, ils furent menés très-doucement jusqu'au bout de l'avenue, ils ne partirent au galop que de-là. De ce moment j'envoyai ordre à mes quatre amis de revenir, et en attendant je continuai d'examiner le château, rien ne parut à aucune fenêtre. On n'avait pu cacher Sophie au jardinier, il savait qu'elle y était, il en était convenu vis-à-vis de moi, je fus le trouver, je lui demandai pourquoi nous ne revoyons plus cette jeune personne, et ce qu'il croyait qu'elle était devenue; d'abord il fit le mystérieux, ensuite il me dit qu'elle était partie le vingt-quatre au soir, dans une voiture avec une dame qui était venue la chercher de Paris, je n'osai lui dire que n'ayant pas quitté les environs du château depuis quatre jours, j'étais absolument certain du contraire; mais je l'assure à vous, madame, aucune voiture n'en est approchée du vingt- un au vingt-cinq. Il n'est absolument entré personne dans la maison durant cet intervalle, excepté le postillon que je viens de vous dire, et très-certainement personne n'en est sorti. Voyant que ce jardinier n'en voulait pas dire d'avantage, et qu'il cherchait même à détourner la conversation, je le quittais et fus questionner mes amis; sur trois des quatre routes indiquées ci-dessus, il n'a passé que des charettes et un cabriolet dans lequel étaient deux vieux prêtres. Sur l'autre, celle de Lorraine, il a passé le vingt-quatre au soir une voiture très-légère, à deux chevaux, sans équipage, conduite au pas par un postillon vêtu en paysan; cette voiture contenait une vieille femme, sous l'habit de villageoise, et une jeune fille en juste blanc, à-peu-près de l'âge et de la tournure de Sophie; mon ami pour pouvoir me donner des détails plus étendus sur le personnel de ces deux femmes a fait l'ivrogne et s'est laissé tomber presque sous les roues de leur voiture, elles ont fait un cri, le paysan a arrêté ses chevaux, et les deux voyageuses sont descendues pour voir s'il n'était pas arrivé quelqu'accident à cet ivrogne. Alors mon ami s'est relevé et a fait quelques singeries pour les faire parler, la vieille femme s'est mise à rire et a répondu à ses balivernes. La jeune a dit d'une prononciation exacte, et telle que doit être celle d'une fille de qualité: — «Je suis bien aise mon cher monsieur que vous ne vous soyez pas fait de mal». Mais elle n'a jamais souri, elle n'a jamais pris la moindre part à la grosse gaieté de la vieille, qui au bout d'un instant, lui a dit brusquement: «allons, remontons, rien ne vous égaye, vous me feriez mourir avec votre tristesse»; et la jeune fille est remontée en soupirant.
Plus il paraissait de conformité entre cette voyageuse et Sophie, plus j'ai questionné mon ami, mille choses prouvent que c'est-elle, mille autres le démentent absolument, . . . s'il y fallait parier ma fortune, je la hazarderais pour vous convaincre que ce n'est pas elle; ou si c'est elle, c'est donc par les airs qu'elle est sortie du château; sans l'intime persuasion où je suis que ce n'est pas elle, je serais monté à cheval sur-le-champ et j'aurais poursuivi cette voiture, mais j'ose être si sûr de mon fait, qu'il ne m'est seulement pas venu dans l'esprit de faire cette démarche. Voilà mes opérations, madame, elles sont réglées sur vos ordres, j'en attendrai de nouveaux pour agir, soit intérieurement, soit extérieurement.
Post-scriptum de Madame de Blamont.
Eh bien! Valcour, décidez maintenant . . . Portez si vous le pouvez un jugement certain sur cette affaire, Sophie a été au château de Blamont, elle n'en est point partie, et cependant on ne la voit plus, où est-elle? qu'en ont-ils fait; . . . est-il bien vrai qu'elle existe encore . . . Je m'arrête, ma malheureuse position m'interdit toutes conjectures! moins je voudrais supposer le mal, plus tout ce qui en légitime l'opinion vient s'offrir en foule à mon esprit, et mon cœur n'a pas plutôt détruit mes soupçons que ma raison les réalise . . . Il fallait suivre cette fille, il fallait vérifier qui elle était . . . Oh que ne peut-on agir soi-même dans des circonstances aussi délicates!
Au retour, malgré la contrainte, malgré les propos échapés, ne prouvant que trop la part qu'on avait à votre aventure, j'ai voulu questioner sur le reste; le voyage à Blamont, qu'on ne m'avait point caché, autorisait mes demandes . . . On m'a répondu que Sophie était partie, qu'on la mettrait dans un couvent en Alsace, où elle serait d'autant mieux que Dolbourg la recommanderait chaudement à la prieure dont il était parent; voilà donc mes incertitudes qui renaissent, la fille vue sur la route de Lorraine, peut très-bien être celle qui va en Alsace, d'un autre côté, on paraît sûr que ce n'est point elle; je n'ai nulle raison de douter de l'exactitude des soins de l'homme qui me sert . . . Ah, si c'était Sophie ne m'aurait-elle pas écrit . . . Au milieu de ce trouble, j'ai osé redoubler mes demandes . . . À qui avez-vous confié cette jeune personne, ais-je dit, au président? . . . à un homme sûr, m'a-t-il répondu, . . . nous désirions une femme, cela eut été plus honnête, mais il ne s'en est point présenté qui valussent l'homme fidèle entre les mains duquel nous l'avons placé; —Oh monsieur! pardonnez mes questions, . . . c'est un enfantillage de ma part; . . . c'est un rêve affreux que j'ai fait sur cette malheureuse, et dont vos réponses dissipent les funestes illusions; dans quelle voiture est-elle partie? . . . dans un phaëton très-léger, conduit par des chevaux d'emprunt. —Comment vêtue? —en lévite bleue . . . —Mais en vérité vos questions . . . —Pardon, je n'en fais plus l'infortunée de mon rêve était conduite par une femme, et elle était habillée de blanc.
Oh! mon ami! prononcez, pour moi je ne l'ose, . . . c'est la même voiture, les mêmes chevaux, il n'y a de différents que le conducteur et l'habit . . . Je voulais dissiper mon trouble par cette multitude de questions et je n'ai fait que l'augmenter. Si vous écrivez à Aline, ne lui dites rien de tout ceci . . . Nous le lui cachons, trop accablée de votre état, elle ne tiendrait pas à cette seconde révolution, il est inutile qu'elle la sache, elle n'a que trop de raisons de craindre son père, n'ajoutons pas aux motifs qu'elle a de le haïr . . . Elle sait en gros, Sophie enlevée et conduite dans un couvent en Alsace, rien de nécessaire à ce qu'elle en apprenne davantage.
Le président a eu l'air touché de l'état de sa fille, il a fait semblant d'en ignorer la cause, et Dolbourg n'a point paru de la semaine. Adieu, au trouble dans lequel vous me voyez, vous jugez de l'impatience avec laquelle j'attends votre réponse [3].
[Footnote 1. Cette lettre était incluse dans la précédente, elle ne commence pas là, on en a retranché tout ce que l'on voit que madame de Blamont en a extrait dans la fin de sa lettre à Valcour.]
[Footnote 2. Embrazures de canon, fréquentes dans les châteaux-forts. Quelques-unes servaient pour la simple mousqueterie, et celles qu'on voit dans les anciennes forteresses, avant l'invention de l'artillerie, servaient ou pour les archers, ou pour observer l'ennemi.]
[Footnote 3. Cette réponse ne contenant que des dilemmes, ne décidant rien parce que le voile est trop épais pour qu'il soit possible de rien discerner, nous l'avons soustraite au lecteur, ainsi que le commencement de la suivante qui ne contenait non plus que des indécisions sur le sort de Sophie. Nous reprenons où madame de Blamont quitte ce sujet qui, quoiqu'épisodique, n'en est pas moins bien essentiel au fond de l'intérêt. —Qui ne frémira pour Aline, en ayant autant de raisons de trembler pour Sophie. Si ceci était un roman, nous ne pourrions nous empêcher de dire qu'il y a bien de l'art à suspendre ainsi la foudre sur la tête de l'héroïne, à allarmer sur son sort, en écrasant tout ce qui l'entoure. (Note de l'éditeur.)]
LETTRE LVIII.
Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce 6 mars.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tout va le mieux du monde, en Bretagne, . . . avant trois mois mademoiselle de Kerneuil sera rentrée dans les biens de sa prétendue mère, et pour completter le bonheur de tous deux, le roi d'Espagne a fait répondre que l'on pouvait compter sur deux millions. L'inquisiteur a protesté au roi même, que jamais les lingots trouvés dans les males de Sainville n'avaient été à une plus forte somme; quelque soit la fausseté de cette réponse, nous sommes trop heureux de tenir cela. Sainville m'a écrit deux ou trois lettres bien autrement senties que celle de sa chère épouse, il s'est conduit de même vis-à-vis du comte de Beaulé qui ne cessera de le servir avec zele. Quant à la jeune femme, quoique toujours maniérée, toujours bien de l'esprit et un cœur bien froid, elle a fait là-bas une petite vilenie qui achevra de vous prouver son ame. Très-sûre d'avoir incessamment deux ou trois cent mille liv. de rente, sachant la rentrée d'une partie des lingots d'Espagne, elle met l'épée dans les reins à un malheureux collatéral, qui avait hérité de six cents livres de rente à la mort de madame de Kerneuil, cet infortuné presque réduit à ce seul legs pour vivre, se trouve à la veille de mourir de faim s'il perd, or suivant le droit, il doit perdre, il ne s'agit pour l'en empêcher, que de la volonté de l'héritière légitime; . . . mais ma chère fille a formellement déclarée qu'elle ne ferait de grace à personne, et pas plus à celui-là qu'à un autre, d'où il résulte que ce malheureux homme qui vaut assurément mieux qu'elle, obligé de renoncer à un petit mariage que ce legs lui faisait faire, va se trouver contraint à reprendre la charrue ou à s'engager pour vivre. —Ce trait est infâme, il est bien assurément de la fille de monsieur le président de Blamont, mais je suis désolée qu'il soit de la mienne . . . Comment est-il possible d'être si dure, quand on a été aussi malheureuse? je croyais que l'infortune entr'ouvrait l'ame, qu'en retraçant à l'esprit les maux que l'on avait souffert, elle rendait le cœur plus sensible à ceux que l'on voyait endurer . . . Je me trompais, le malheur endurcit, à force de s'être blazé à ses propres douleurs, on s'est accoutumé à ne plus s'émouvoir de celles d'autrui, et devenu impassible aux traits qui nous attaquent, on l'est également à ceux qui percent les autres. Me voilà maintenant encore plus fachée d'avoir consenti à ce vilain arrangement, je ne vous exprimerai jamais assez combien il me déplait . . . Mais que serait devenue Léonore sans cela? ayant de trop fortes raisons pour ne la point reconnaître, pouvait-elle être autre chose que mademoiselle de Kerneuil? et l'étant, il faut bien qu'elle hérite des biens de cette maison.
Quand j'ai raconté au président le trait affreux que je viens de vous dire . . . il en a été aux nues; . . . il en a loué l'héroïne une heure, il n'y a aucun cas, nous a-t-il dit, où il faille laisser les autres en possession de notre bien, il ne s'agit pas de savoir si on en a besoin ou non, ce bien est à nous, cela suffit, et d'après cela, on a tort en le cédant; il y a six mois que j'ai fait bien pis à Blamont . . . Il était question d'un coin de terre dont j'avais besoin pour agrandir une terrasse, objet de luxe comme vous voyez et assez inutile dans le fond; ce petit local faisait depuis soixante ans le patrimoine d'une très-pauvre famille qui avoisine le château; j'ai recherché mes titres, je me suis douté d'une usurpation . . . Elle était claire . . . J'ai fait promptement décamper mon homme, et tout le train de femme et d'enfans qui l'accompagnait, et en dépit de leurs cris, de leurs plaintes, dont je ne me suis seulement pas douté, j'ai fait ma terrasse, et ils ont déserté le pays. —Voilà des malheureux au désespoir, —tant qu'il vous plaira, mais j'ai ma terrasse . . . Il faut raisonner toutes ces choses-là . . . Moi, voilà mon malheur, c'est que je raisonne tout . . . Je soumets tout à l'histoire des sensations; c'est selon moi la plus sûre façon de juger . . . La privation de l'embellissement produit par ma terrasse était une sensation douloureuse pour moi, la privation du terrein qui devait former cet embellissement en était une fâcheuse pour le malheureux paysan . . . Dites-moi maintenant, je vous prie, pourquoi dès qu'entre Pierre et moi, il faut qu'il y ait une triste sensation à recevoir, pourquoi, dis-je, vous voulez que j'aille charitablement l'accepter pour en débarrasser cet homme qui ne m'est rien? Je serais un fou aux yeux de tout être sensé, si j'étais capable d'un procédé pareil. —Mais le calcul n'est pas juste, en comparant les sensations, il fallait comparer les besoins: ceux de Pierre étaient ceux de la vie, on ne peut se passer de ceux-là, les vôtres n'étaient que de fantaisie, vous pouviez vous en priver facilement. —Vous vous trompez, madame, l'habitude des fantaisies; est un besoin pour nous autres gens riches, aussi pressant que celui de vivre pour ces droles-là; et puis pour décider en ma faveur, il n'est nullement nécessaire que les besoins soient égaux; la douleur de Pierre est nulle pour moi, elle n'atteint aucunement mon ame, que Pierre dîne ou ne dîne pas, il n'en peut sagement résulter pour moi nul chagrin, et la privation de ma terrasse en est un; or, pourquoi voulez-vous que j'empêche un homme de souffrir une chose que je ne sens pas, au prix d'une que j'éprouve? Il y aurait de ma part un défaut de raisonnement impardonnable . . . Quand vous cédez au sentiment de la pitié plutôt qu'aux conseils de la raison, quand vous écoutez le cœur de préférence à l'esprit, vous vous jettez dans un abîme d'erreurs, puisqu'il n'est point de plus faux organes que ceux de la sensibilité, aucuns qui nous entraînent à de plus sots calculs et à de plus ridicules démarches. —Oh, monsieur! laissez-moi être sotte toute ma vie, si on l'est en écoutant son cœur; jamais vos cruels sophismes ne me donneront le quart des plaisirs que me procure une bonne action; et j'aime mieux être imbécile et sensible que de posséder le génie de Descartes, s'il me le fallait acheter aux dépends de mon cœur. —Tout cela dépend des organes, a répondu le président, ces différences morales sont entièrement soumises au physique . . . Mais ce dont je vous supplie, c'est de ne jamais conclure, comme je sais que cela vous arrive quelquefois, qu'on soit un monstre parce qu'on ne pleure pas comme vous à une tragédie, ou qu'on ne fait pas des sacrifices en faveur de quelques malotrus; accordez-moi qu'on peut exister sans vous ressembler, et moi qui suis galant, je vous accorderai qu'on n'est aimable que quand on vous ressemble . . . puis une caresse bien fausse, . . . une montre à la main, . . . une sonnette tirée, . . . des chevaux demandés et l'opéra . . . Voilà l'homme, mon ami, voilà l'être dangéreux auquel nous avons affaire; . . . mais je vous le répète, ne vous inquiétez pourtant pas jusqu'à ce que je sois mieux éclaircie, il est certain qu'il y a quelque chose en l'air, bien certain qu'il en voulait à votre vie, . . . qu'il est désespéré de l'avoir manqué; plus sûr que tout encore, qu'il cherche à se dédommager de la mal-adresse des scélérats qu'il a osé armer contre vous, et malgré tout cela, j'ose vous répondre qu'il ne se fera rien que vous n'en soyez parfaitement instruit.
LETTRE LIX.
La même au même.
Paris, ce 15 mars.
Heureusement, mon cher Valcour, le parfait rétablissement de votre santé vous permet d'apprendre sans risque tout ce qui s'est passé depuis que je ne vous ai écrit; les avis les plus sûrs viennent de m'être donnés sur ce qui vous regarde. Les cinq cents louis qui vous ont été offerts, n'ont pas trouvé par-tout des ames aussi délicates; ils ont été le prix d'un ordre bien certainement obtenu contre votre liberté . . . On vous cherche, quittez Paris, . . . vous n'avez pas un instant à perdre; entreprenez quelque voyage . . . Celui d'Italie, par exemple, il y a long-temps que vous le désirez, ce sera, à-la- fois pour vous, un objet d'amusement, d'instruction et de sûreté. N'imaginez pas que nous restions à Paris après vous; en accordant une infinité de choses j'en ai obtenu quelques-unes; j'imagine bien que ce qui l'a engagé à céder les points que j'ai voulu, est l'espérance qu'il a de se débarrasser bientôt de vous. N'importe, j'en ai profité, . . . Voici les clauses:
1°. Je n'entreprendrai plus aucunes perquisitions sur Sophie, on m'a dit où elle était, je dois être tranquille, . . . et ici, on avait fort envie de me faire signer que je renonçais à l'idée de la supposer ma fille . . . Je me suis bien gardée de le faire.
2°. Je ne vous recevrai point à la campagne où je demande à aller tout de suite . . . Quelle fourberie! quand il exige cette clause, . . . le traître, il a dans sa poche ce qu'il faut pour vous faire arrêter.
3°. Je ne me déferai jamais d'Augustine . . . Libertinage, espionage, tout ce que vous voudrez supposer d'affreux, je ne le croyais pas d'abord, j'en ai maintenant des preuves sûres . . . Quelle turpitude!
4°. Au mois de septembre prochain, sans plus de délais, j'accorderai mon consentement pour le mariage de Dolbourg et d'Aline.
Au moyen de ces quatre clauses, j'obtiens . . . des délais d'abord, vous le voyez et c'est toujours beaucoup selon moi. 2°. de partir sur-le-champ pour Vertfeuille, où nous serons toujours plus tranquilles qu'ici. 3°. Jusqu'à l'époque de mon consentement au mariage, de ne le voir ni lui, ni son ami, et cette condition, je vous l'avoue est une des plus douces pour moi, tout a été signé de part et d'autre, et monsieur de Beaulé s'est rendu garant des deux partis.
Cela fait, le comte instruit de tout, a dit au président qu'il était impossible de lui cacher, qu'on le soupçonnait sourdement de deux choses, dont il le suppliait de se justifier pour la tranquillité de ses amis; la première d'avoir voulu faire assassiner Valcour, la seconde d'avoir obtenu un ordre pour le faire enfermer, . . . On n'imagine pas avec quelle impudence cet homme accoutumé au crime s'est défendu de ces deux accusations. —Je suis un homme de robe, a- t-il dit, j'ai vingt ans de plus que monsieur de Valcour, mais malgré ces considérations, soyez parfaitement sûr que si j'avais envie de me défaire de lui, je n'employerais pas des moyens aussi indignes que ceux dont vous osez me soupçonner . . . J'irais lui proposer des pistolets, et puisque vous me forcez de m'expliquer sur son compte . . . Cette voye, je la suivrai assurément, s'il ne se désiste pas des prétentions qui me déplaisent, ou s'il s'avise de mettre le moindre obstacle aux arrangemens dont nous convenons aujourd'hui, —vous ne vous défendrez pas de la lettre de cachet, lui a dit le comte, j'en ai été averti dans les bureaux. —On vous en a imposé, monsieur, a répondu le président, . . . on a peut-être voulu vous parler de celle obtenue contre Sophie, mais je n'en ai sûrement pas demandé de nouvelles, —si cela est lui a répliqué le comte, faites-nous l'amitié à tous d'écrire devant moi au ministre, . . . «qu'on vous accuse de comploter contre la liberté de Valcour, et que vous le suppliez de m'assurer que cela est faux». —Je croyais que sur des points de cette espèce, a dit le président furieux, ma parole devait vous suffire, et il a voulu se retirer, alors le comte qui ne se souciait pas de rompre, . . . qui n'avait d'autres projets que de se convaincre, et qui, par l'air, la conduite et les réponses du président, devenait aussi sûr du fait qu'il était possible de l'être, . . . lui a dit froidement: —je vous crois, monsieur, je suis seulement fâché que vous ne vouliez pas me satisfaire sur une chose aussi simple que celle que je vous demande, si réellement vous n'avez point agi contre notre ami commun; mais que ce que vous nous assurez soit vrai ou ne le soit pas, je vous déclare qu'il m'aura toujours pour défenseur. Les choses en sont restées-là; et le comte bien sûr qu'il a dans sa poche un ordre contre vous, est le premier à vous conseiller le départ. Qu'il s'éloigne, me charge-t-il de vous dire mot à mot, et qu'il s'en rapporte à moi sur les soins que je prendrai pendant cet intervalle pour assurer et son bonheur et sa tranquillité.
Voici maintenant nos projets approuvés de notre ami commun; j'employe les quatre premiers mois à la perfection et à la sûreté de mes desseins, toutes mes batteries dressées . . . À la fin de juillet je reviens subitement à Paris, et le dernier mois de tranquillité qui me reste par les clauses signées, je l'employe à mettre tout en mouvement. L'éclat se fait . . . Je ne balance plus . . . Toute ma famille m'étaye. On met au jour la conduite du président . . . On dévoile ses odieuses intrigues avec Dolbourg, . . . causes pour lesquelles il veut lui donner Aline. On fait valoir l'extrême dégoût de cette malheureuse fille pour ce vilain homme, on publie les raisons qui fondent ce dégoût, on réclame, en un mot, Sophie, comme m'appartenant . . . C'est ma famille qui fait cette démarche, puisque je me suis engagée à ne la point faire, le pas est délicat, je le sais. Mais il est sûr, on est certain que l'affaire une fois entamée, le président confondu de ce seul nom, se prêtera à tout ce qu'on voudra pour prévenir la demande; d'ailleurs, nous ne serons jamais obligé d'en venir au fait . . . Vous voyez, mon ami, qu'il y a des gens bien certains, que cette créature ne serait pas aisément retrouvée par lui, si on le contraignait quelque jour à la montrer.
Mais quoi qu'on imagine sur cela, en vérité, je doute d'une telle horreur; il est très-difficile de comprendre des choses aussi révoltantes, et ce qui me fait plaisir, c'est que la candeur, la franchise du comte de Beaulé ne les admet pas plus que moi; j'ai toujours fait une assez singulière remarque, c'est que les gens prompts à soupçonner un genre de crime, sont toujours ceux qui y sont eux-mêmes adonnés, il est extrêmement aisé de concevoir ce qu'on admet, il ne l'est pas autant de comprendre ce qui répugne. Il n'y aurait pas par siècle dix condamnations à mort, si la collection des juges était pendant ce siècle entièrement composée d'honnêtes gens; au lieu de soutenir, comme ces faquins-là font, qu'il faut toujours supposer qu'un individu coupable une fois d'une sorte de délit, le sera toute sa vie du même genre, ce qui est un paradoxe abominable, j'oserais affirmer qu'un homme au contraire réprimandé ou puni pour une sorte de crime quelconque ne le recommettra sûrement de sa vie . . . Voilà l'opinion des bonnes gens, l'autre est celle de ceux qui se connaissant méchants, et capables par conséquent, de récidive, imaginent que les autres doivent leur ressembler, et de telles êtres ne doivent pas juger les hommes. Ils jugeront toujours sévèrement . . . Or, la sévérité est fort dangéreuse; il vaut infiniment mieux, sans doute, sauver un coupable, par trop d'indulgence que de condamner un innocent par trop de sévérité. Le plus grand danger de l'indulgence est de sauver le coupable. Il est léger; l'inconvénient de la sévérité est de faire périr l'innocent —il est affreux [1].
J'ai maintenant, mon ami, une grace à vous demander, puis-je espérer que vous m'aimez assez pour ne m'en point faire craindre le refus? Au moment où vous lisez ma lettre, il y a dans votre antichambre un homme de confiance à moi, il est chargé de vous remettre mille louis, n'est-il pas possible qu'à la veille d'un départ aussi précipité, vous n'ayez pas les fonds nécessaires pour entreprendre le voyage que je vous conseille, . . . et à qui appartient, dans ce cas, le droit de prévenir vos besoins, si ce n'est à votre meilleure amie? —Valcour, je vous connais . . . ces refus que j'ai l'air de ne pas craindre . . . vous me les faites . . . Je le vois . . . Mais écoutez: l'homme qui va vous parler exigera de vous une quittance, . . . et ce qu'il vous donne est un à compte sur la dot de ma fille . . . Cruel ami! osez me rejetter maintenant.
[Footnote 1. Douces et sages maximes, après vous être éloignées si longtemps de l'esprit de notre nation, revenez donc vous y graver éternellement et qu'elle n'ait plus à rougir aux yeux de l'univers de vous avoir si cruellement méprisées.]
LETTRE LX.
Valcour à madame de Blamont.
Paris, ce 16 mars.
Que de droits vous acquerez à ma reconnaissance, madame, est-il besoin de multiplier les titres que vous avez sur moi? Vous me faites presque chérir mes malheurs, puisque j'obtiens en les subissant des preuves si douces de vos excessives bontés . . . Subterfuge adroit . . . Heureux espoir! . . . que de délicatesse vous savez mettre en obligeant; oui, madame, je vais m'éloigner, . . . et de ce moment-ci, puisque ma sûreté vous intéresse, je vais y pourvoir en me logeant chez un ami où je resterai incognito jusqu'à l'instant de mon départ.
Oh, madame! faut-il vous l'avouer? vos bontés m'enhardissent, elles m'encouragent à vous en demander une nouvelle preuve; m'éloigner encore de vous, . . . m'en éloigner pour si long-temps . . . sans vous voir; sans qu'il me soit permis de me jetter aux genoux de tout ce que j'adore . . . Auriez-vous la rigueur de m'y condamner; je mets à vous demander cette grace les instances les plus vives dont mon cœur soit capable . . . Dans les premiers jours de votre arrivée à Vertfeuille, . . . pendant que vous y serez seule . . . une heure, . . . une seule minute; . . . mais m'arracher, . . . mais quitter ma patrie sans jouir du bonheur de voir un instant tout ce qui m'y attache, . . . non, vous ne l'exigerez pas, vous ne me condamnerez pas à une privation qui me serait plus dure que la mort . . . Indiquez-moi les précautions à prendre, . . . tracez-moi la route à suivre, je ferai tout, j'obéirai à tout, il ne sera rien à quoi je ne me soumette pour obtenir la grace que j'implore, j'attends mon arrêt . . . Prononcez, . . . et convainquez-vous bien que d'un seul mot, vous allez me rendre le plus fortuné des hommes, ou le plus malheureux des amans.
LETTRE LXI.
Valcour à Aline.
Paris, ce 26 mars.
Après tout l'intérêt que j'ai pu faire naître en votre ame sensible, m'en refuserez vous, Aline, la nouvelle preuve que j'ose implorer? . . . Vous devinez ce que je demande, votre cœur animé du même désir, sait aisément pressentir la grace instante que je sollicite . . . Cette faveur me fut refusée l'an passé, je m'en souviens avec douleur; mais daignez y réfléchir Aline, les circonstances où je vous laisse cette fois-ci, sont bien différentes de celles où nous étions alors; je me méfie de ce calme apparent; je n'ai osé le dire, mais il me semble que ce nouveau délai s'accorde bien légèrement; cette tranquillité promise est-elle supposable avec toutes les précautions que l'on prend? avec les indignités qu'on se permet, et si l'on n'avait pas envie de presser, dresserait-on tant de batteries pour éloigner tous les obstacles? Ah! puissent mes pressentimens se trouver faux, mais je frémis en m'éloignant; je ne puis vous le cacher, et plus mes craintes sont affreuses, plus est violent le désir de vous voir . . . Si nous allions être trompés tous! si les odieuses manœuvres de cet homme cruel, allaient m'enlever tout ce que j'idolâtre! . . . cette funeste idée n'entre dans mon cœur que comme un fer ardent qui le déchire . . . elle n'y pénètre qu'avec le frisson de la mort . . . que je vous voye avant . . . Aline que je vous parle encore une fois de mon amour . . . content d'être plaint de vous, heureux d'emporter votre cœur . . . je pourrai mieux du moins supporter votre absence; c'est avec le sang qui a coulé pour vous, que je trace en pleurant ce désir effréné de mon ame . . . si vous me refusez . . . Aline . . . je m'éloignerai, il le faut; mais je ne vous reverrai jamais . . . Croyez-le, quelque chimérique que vous puissiez trouver cette idée, elle m'absorbe, et je ne puis l'empêcher de naître. En un mot, il faut que je vous voye, le besoin que j'en ai est tel, que pour la première fois de ma vie, je ne sais pas même si je vous obéirois, à supposer que vous me défendissiez votre présence. Oui j'aimerois mieux vous désobéir et vous voir, que de mourir en vous obéissant . . . Elle m'est chère cette vie cruelle depuis que vous y avez pris tant d'intérêt. Ô mon Aline! voyez votre amant à vos pieds, implorer en les arrosant de larmes, la grace instante de vous voir une minute, voyez-le palpitant encore sous le fer de l'auteur de vos jours, attendre de cette faveur seule le dédommagement de ses maux . . . Où voulez-vous que j'aille sans vous avoir vue? Affaibli par mon désespoir, égaré par mon amour, que deviendrais-je, hélas! sans le soulagement que j'attends, ou vous ne m'avez jamais aimé ou vous l'obtiendrez de votre mère; c'est à toutes deux que je le demande, et c'est toutes deux que je veux embrasser ou mourir.
LETTRE LXII.
Madame de Blamont à Valcour.
Paris, ce 20 Mars
A deux lieues du château qu'habiteront vos amies, entre Orléans et Vertfeuille, sur la lizière de la forêt, est un hameau qu'on appelle le Haut-Chêne; il y a à l'extrémité de ce hameau, une petite montagne isolée, sur laquelle est construite une chaumière habitée par une vieille femme, qui n'a près d'elle qu'une fille nommée Colette, . . . une amie d'Aline, dont on vous parla l'an passé . . . Nous en revenions quand nous rencontrâmes cette malheureuse Sophie. Soyez chez cette femme le 15 Avril, entre trois et quatre heures du soir, déguisé en chasseur . . . elle sera prévenue; vous y verrez les deux personnes du monde à qui vous êtes le plus cher; . . . deux amies qui cèdent à vos instances, malgré tous les périls qui les environnent . . . Nous partons le premier du mois prochain, . . . jusques-là le plus grand silence . . . Quittez Paris le plutôt possible, le danger augmente chaque jour . . . Soyez déjà en route quand vous passerez au lieu que nous vous indiquons, et de là hors de France, sans perdre une heure. Adieu.
LETTRE LXIII.
Aline à Valcour.
Paris, ce 20 Mars.
Eh bien, dois-je l'aimer, cette mère charmante, dois-je la chérir éternellement? Voyez ce qu'elle fait pour moi? Je vous verrai . . . et c'est son ouvrage, . . . c'est à elle que nous devons cette faveur, et l'ame de votre tendre Aline à-la-fois remplie d'amour et de reconnaissance, ne saura dans cet heureux jour à quel sentiment se livrer . . . Mais mon ami, qu'elle sera courte cette joie, . . . et que d'affreux tourmens en suivront peut-être la douceur! Ah! croyez que cette séparation cruelle m'allarme autant que vous; je conviens que depuis long-temps nous devions être accoutumés à vivre l'un sans l'autre; mais nous respirions le même air, nous habitions le même pays; et quelles affreuses barrières vont maintenant exister entre nous! Oh! comment supporter cet éloignement . . . Plus j'y réfléchis, moins j'imagine le pouvoir; . . . Que de choses peuvent arriver pendant une si longue absence; quoique séparés l'un de l'autre, . . . quand vous êtes près de moi, je me sens plus de force: . . . je souffre avec plus de résignation; . . . mais à présent qui m'inspirera du courage? qui deviendra l'ame de ma vie . . . et le soutien de mes malheurs? Ô Valcour! ne me dites pas vos pressentimens; . . . de trop cruels viennent également me déchirer: . . . éloignons-les, . . . partez, puisqu'il le faut, partez, bien sûr de mon amour, . . . je vous suivrai; . . . mon cœur volera sur vos traces: mes yeux toujours fixés sur les Alpes, franchiront, comme mes désirs, leurs cimes élancées vers les nues. Quand vous arriverez sur le plus haut de leurs sommets, vous retournerez vos regards sur cette terre où vous aurez laissé votre Aline; et vous direz, là respirent deux créatures qui m'aiment, qui s'intéressent à moi, qui comptent mes pas et règlent mes journées, qui désirent avec autant d'ardeur que moi, l'instant qui doit me réunir à elles, . . . l'instant de ce bonheur si doux . . .