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Adèle de Sénange

LETTRE PREMIERE

Reading edition

Paris, ce 10 mai 17.

Je ne suis arrivé ici qu'avant-hier, mon cher Henri; et déjà notre ambassadeur veut me mener passer quelques jours à la campagne, dans une maison où il prétend qu'on ne pense qu'à s'amuser. J'y suis moins disposé que jamais: cependant, ne trouvant point d'objection raisonnable à lui faire, je n'ai pu refuser de le suivre; mais j'y ai d'autant plus de regret, qu'indépendamment de cette mélancolie qui me poursuit et me rend importuns les plaisirs de la société, j'ai rencontré hier matin une jeune personne qui m'occupe beaucoup. Elle m'a inspiré un intérêt que je n'avais pas encore ressenti; je voudrais la revoir, la connaître…. Mais je vais livrer à votre esprit moqueur tous les détails de cette aventure.

Je m'étais promené à cheval dans la campagne, et je revenais doucement par les Champs-Elysées, lorsque je vis sortir de Chaillot une énorme berline qui prenait le même chemin que moi. J'admirais presque également l'extrême antiquité de sa forme, et l'éclat, la fraîcheur de l'or et des paysages qui la couvraient. De grands chevaux bien engraissés, bien lourds, d'anciens valets, dont les habits, d'une couleur sombre, étaient chargés de larges galons: tout était antique, rien n'était vieux; et j'aimais assez qu'il y eût des gens qui conservassent avec soin des modes qui, peut-être, avaient fait le brillant et le succès de leur jeunesse. Nous allions entrer dans la place, lorsqu'un charretier, conduisant des pierres hors de Paris, appliqua un grand coup de fouet à ses pauvres chevaux qui, voulant se hâter, accrochèrent la voiture, et la renversèrent. Je courus offrir mes services aux femmes qui étaient dans ce carrosse, et dont une jetait des cris effroyables. Elle saisit mon bras la première: l'ayant retirée de là avec peine, je vis une grande et grosse créature, espèce de femme de chambre renforcée, qui, dès qu'elle fut à terre, ne pensa qu'à crier après le charretier, protester que madame la Comtesse le ferait mettre en prison, et ordonner aux gens de le battre, quoique jusque-là ils se fussent contentés de jurer sans trop s'échauffer. Je laissai cette furie pour secourir les dames à qui je jugeai qu'elle appartenait, et dont, injustes que nous sommes, elle me donnait assez mauvaise opinion.

La première qui s'offrit à moi était âgée, faible, tremblante, mais ne s'occupant que d'une jeune personne à laquelle j'allais donner mes soins, lorsque je la vis s'élancer de la voiture, se jeter dans les bras de son amie, l'embrasser, lui demander si elle n'était pas blessée, s'en assurer encore en répétant la même question, la pressant, l'embrassant plus tendrement à chaque réponse. Elle me parut avoir seize ou dix-sept ans, et je crois n'avoir jamais rien vu d'aussi beau.

Lorsqu'elles furent un peu calmées, je leur proposai d'aller dans une maison voisine pour éviter la foule et se reposer. Elles prirent mon bras. Je fus étonné de voir que la jeune personne pleurait. Attribuant ses larmes à la peur, j'allais me moquer de sa faiblesse, quand ses sanglots, ses yeux rouges, fatigués, me prouvèrent qu'une peine ancienne et profonde la suffoquait. J'en fus si attendri, que je m'oubliai jusqu'à lui demander bien bas, et en tremblant: "Si jeune! connaissez-vous déjà le malheur? Auriez-vous déjà besoin de consolation?" Ses larmes redoublèrent sans me répondre: j'aurais dû m'y attendre; mais avec un intérêt vif et des intentions pures, pense-t-on aux convenances? Ah! n'y a-t-il pas des momens dans la vie où l'on se sent ami de tout ce qui souffre?

En entrant dans cette maison, nous demandâmes une chambre pour nous retirer. L'extrême douleur de cette jeune personne me touchait et m'étonnait également. Je la regardais pour tâcher d'en pénétrer la cause, lorsque la dame plus âgée, qui sentait peut-être que les pleurs de la jeunesse demandent encore plus d'explications que ses étourderies, me dit: "Vous serez sans doute surpris d'apprendre que la douleur de ma petite amie vient des regrets qu'elle donne à son couvent: mais elle y fut mise dès l'âge de deux ans: long-temps auparavant, je m'y était retirée près de l'abbesse avec laquelle j'avais été élevée dans la même maison. Nous fûmes séduites par les grâces et la faiblesse de cette petite enfant: l'abbesse s'en chargea particulièrement ; et depuis, son éducation et ses plaisirs furent l'objet de tous nos soins. Sa mère l'avait laissée jusqu'à ce jour, sans jamais la faire sortir de l'intérieur du monastère; et nous pensions, qu'ayant deux garçons, elle désirait peut-être que sa fille se fît religieuse: mais tout-à-coup, avant-hier, elle a fait dire qu'elle la reprendrait aujourd'hui. Adèle se désolait en pensant qu'il fallait quitter ses amies, et j'ose dire sa patrie; car, sentimens, habitudes, devoirs, rien ne lui est connu au-delà de l'enceinte de cette maison. Aussi, lorsque la voiture de sa mère est arrivée, et que cette femme que vous avez vue s'est présentée, comme la personne de confiance à qui nous devions remettre notre chère enfant, nous avons craint qu'il ne fallût employer la force pour la faire sortir, et l'arracher des bras de l'abbesse. J'ai voulu adoucir sa douleur en la suivant, et la présentant moi-même à une mère qui désire sans doute de la rendre heureuse, puisqu'elle la rappelle auprès d'elle."

A ces mots, les pleurs de la petite redoublèrent, et sa vieille amie la supplia de se calmer. "Par pitié pour moi, lui disait-elle, ne me montrez pas une douleur si vive; pensez à celle que je ressens! Au nom de votre bonheur, ma chère Adèle, faites un effort sur vous-même; si cette femme revenait, que ne dirait-elle pas à votre mère? déjà elle a osé blâmer vos regrets." — La pauvre petite sentait sûrement qu'elle ne pouvait pas lui obéir; car elle se précipita aux pieds de son amie, et cacha sa tête sur ses genoux; nous n'entendîmes plus que ses sanglots.

Presque aussi ému qu'elles-mêmes, je m'en étais rapproché; j'avais repris leurs mains, je les plaignais, j'essayais de leur donner du courage, lorsque cette espèce de gouvernante, qui, je crois, nous avait écoutés, rentra et dit en me voyant si attendri, si près d'elles: "Comment donc, Monsieur! Mademoiselle doit être fort sensible à votre intérêt! Je doute cependant que madame la Comtesse fût satisfaite de voir Mademoiselle faire si facilement de nouvelles connaissances." — Je me rappelai que sa mère l'avait toujours tenue loin d'elle, qu'elles étaient parfaitement étrangères l'une à l'autre; et je repartis avec mépris: "C'est une facilité dont madame sa mère jouira bientôt; elle sera, je crois, fort utile à toutes deux. — Je n'entends pas ce que Monsieur veut dire. — Eh bien! lui répondis-je, vous pourrez en demander l'explication à madame la Comtesse. — Je n'y manquerai pas," dit-elle en ricanant; et, charmée de montrer son autorité, elle ajouta avec aigreur: "Mademoiselle, la voiture est prête; je vous conseille d'essuyer vos yeux, afin que madame votre mère ne voie pas la peine avec laquelle vous retournez vers elle." Nous nous levâmes sans lui répondre, et nous la suivîmes dans un silence que personne n'avait envie de rompre.

Avant de monter en voiture, Adèle me salua avec un air de reconnaissance et de sensibilité que rien ne peut exprimer. Sa vieille amie me remercia de mes soins, de l'intérêt que je leur avais témoigné. Je lui demandai la permission d'aller savoir de leurs nouvelles: elle me l'accorda, en disant: "Je pensais avec peine que peut-être nous ne nous reverrions plus." — Concevez-vous, Henri, que cette petite aventure si simple, qui vous paraîtra si insignifiante, m'ait laissé un sentiment de tristesse qui me domine encore?

Que pensez-vous d'une mère qui peut ainsi négliger son enfant? oublier le plus sacré des devoirs, le premier de tous les plaisirs? — Ah! pauvre Adèle, pauvre Adèle!…. En la voyant quitter sa retraite pour entrer dans un monde qu'elle ne connaît pas; en voyant sa douleur, je sentais cette sorte de pitié que nous inspire le premier cri d'une enfant. Hélas! le premier son de sa voix est une plainte; sa première impression est de la souffrance! Que trouvera-t-il dans la vie?

Je faisais des voeux pour le bonheur d'Adèle, et je me disais avec mélancolie combien il était incertain qu'elle en connût jamais. Malgré moi, je regardais ses larmes comme de tristes pressentimens; et je me reproche de l'avoir laissée sans lui dire, au moins, que je ne l'oublierais pas, et qu'elle comptât sur moi, si jamais elle avait besoin d'un ami zélé ou compatissant. Mais, adieu, mon cher Henri, je pars, et je pense avec plaisir que j'ai beaucoup de chemin à faire, bien du temps à être seul. Il est pourtant assez ridicule de faire courir des gens, des chevaux, pour arriver dans une maison dont je voudrais déjà être parti.

LETTRE II.

Au château de Verneuil, ce 16 mai.

Me voilà arrivé, mon cher Henri, l'esprit toujours occupé de cette sensible Adèle; j'y ai beaucoup réfléchi. Certes, si j'eusse pu deviner qu'il existait parmi nous une jeune fille soustraite au monde depuis sa naissance, unissant à l'éducation la plus soignée, l'ignorance et la franchise d'une sauvage, avec quel empressement je l'eusse recherchée! que de soins pour lui plaire! quel bonheur d'en être aimé! Je ne lui aurais demandé que d'être heureuse et de me le dire. Quel plaisir de la guider, de lui montrer le monde peu à peu et comme par tableaux, de lui donner ses idées, ses goûts, de la former pour soi! Avec quelle satisfaction je l'eusse fait sortir de sa retraite, pour lui offrir à la fois toutes les jouissances, tous les plaisirs, tous les intérêts! Dans sa simplicité, peut-être aurait-elle cru que mes défauts appartenaient à tous les hommes; tandis que son jeune coeur n'aurait attribué qu'à moi seul les biens dont elle jouissait…. Mais il est trop tard, beaucoup trop tard; ces huit jours passés dans le monde, ces huit jours la rendront semblable à toutes les femmes: n'y pensons plus; n'en parlons jamais.

Avec le goût que je vous connais pour les portraits et pour le bruit, vous seriez fort content ici. Quand j'y suis arrivé, madame de Verneuil et sa société avaient l'air de m'attendre, de me désirer; et quoique j'entendisse plusieurs personnes demander mon nom, toutes avaient un air de connaissance et même d'amitié qui vous aurait charmé. Lord D…. a parlé de ma fortune, dont je ne savais pas jouir; de ma jeunesse, dont je n'usais pas; de ma raison, qui ne m'a jamais fait faire que des folies: enfin, il a fait de moi un portrait tout nouveau et si ridicule, qu'il paraissait divertir beaucoup madame de Verneuil. Cette jeune femme riait, questionnait, plaisantait, comme si je n'eusse pas été dans la chambre. Je désirais tant d'être distrait, que pour la première fois j'enviai cette disposition à s'amuser; et souhaitant qu'elle me communiquât sa gaieté, je ne m'occupai que d'elle. Véritablement, pendant une heure, je n'eus d'idées que celles qu'elle me donnait. Lui demandais-je un nom? elle me peignait la personne. Elle a un tel besoin de rire et de se moquer, qu'elle n'aime et ne remarque que les choses ridicules; c'est un jeune chat qui égratigne, mais qui joue toujours. Comme elle n'a jamais la prétention d'occuper tout un cercle, qu'elle ne cherche même pas à attirer l'attention, elle parle toujours bas à la personne qui est près d'elle; ce qui donne à sa malignité un air de confiance qui fait qu'on la lui pardonne.

Elle m'a fait connaître cette société, comme si j'y eusse passé ma vie. "Voyez, me disait-elle, ces deux personnes qui disputent avec tant d'aigreur: ce sont deux hommes de lettres. Leur présence constitue beaux esprits les maîtres d'une maison. L'un, plein d'orgueil, entendra volontiers du bien des autres, parce que l'opinion qu'il a de sa supériorité empêche qu'il ne soit blessé par les éloges qu'on donne à ses rivaux. L'autre, pensant et disant du mal de tout le monde, permet aussi qu'on se moque de lui quelquefois. Tous deux pleins d'esprit, tous deux méchans; avec cette nuance que, pour faire une épigramme, l'un a besoin d'un ressentiment; et qu'il ne faut à l'autre qu'une idée. — Pour cet homme avec des cheveux blancs et un visage encore jeune," me dit-elle, en me désignant un homme entouré de jeunes gens qui l'écoutaient comme un oracle, "il a éprouvé des malheurs sans être malheureux. Tour à tour riche et pauvre, personne ne se passe mieux de fortune. Les femmes ont occupé une grande partie de sa vie; parfait pour celle qui lui plaît, jusqu'au jour où il l'oublie pour une qui lui plaît davantage: alors son oubli est entier; son temps, son coeur, son esprit sont remplis lorsqu'il est amusé. A peine sait-il qu'il a donné des soins à d'autres objets; et si jamais on veut le rappeler à d'anciennes liaisons, on pourra les lui présenter comme de nouvelles connaissances. Il sera toujours aimable parce qu'il est insouciant. Vous semblez étonné, ajouta-t-elle; c'est peut-être que vous n'avez pas assez démêlé l'insouciance de la personnalité." — Je la priai de vouloir bien m'expliquer la distinction qu'elle en faisait. — "L'homme insouciant ne s'attache ni aux choses, ni aux personnes," me répondit-elle; "mais il jouit de tout, prend le mieux de ce qui est à sa portée, sans envier un état plus élevé, ni se tourmenter de positions plus fâcheuses. Lui plaire, c'est lui rendre tous les moyens de plaire; et n'étant pas assez fort ni pour l'amitié ni pour la haine, vous ne sauriez lui être qu'agréable ou indifférent. L'homme personnel, au contraire, tient vivement aux choses et aux personnes; toutes lui sont précieuses; car dans le soin qu'il prend de lui, il prévoit la maladie, la vieillesse, l'utile, l'agréable, le nécessaire: tout peut lui servir pour le moment ou pour l'avenir. N'aimant rien, il n'est aucun sentiment, aucun sacrifice, qu'il n'attende et n'exige de ce qui a le malheur de lui appartenir. — Mais vous ne me parlez point des femmes? — C'est, me répondit-elle en riant, que j'y pense le moins possible; cependant j'ai fait un conte tout entier pour elles. Je ne me suis occupée que des vieilles: je ne regarde point les jeunes; j'ai toujours peur de les trouver trop bien ou trop mal." — Je dois entendre demain ce petit ouvrage (1) [(1) Ce conte est placé à la fin de ces lettres.]; s'il en vaut la peine, je vous l'enverrai. — Adieu, donnez-moi donc de vos nouvelles.

LETTRE III.

Paris, ce 24 mai.

Je me plaisais assez chez madame de Verneuil, mon cher Henri; son esprit me paraissait toujours nouveau, suffisamment juste, un peu railleur par le besoin de s'amuser, mais sa gaieté si vraie, que je la partageais sans le vouloir, quelquefois même sans l'approuver. Enfin, près d'elle, j'étais occupé sans être amoureux, et je l'amusais, disait-elle, sans l'intéresser. Un sage de vingt-trois ans la faisait rire; et ma raison lui paraissait plus ridicule que la folie des autres. Elle se serait moquée bien davantage, si elle avait su que cet Anglais si sévère restait occupé malgré lui d'une jeune personne qu'il n'avait vue qu'un instant. — Adèle avait fait sur moi une impression qui m'étonnait, et que vainement je voulais détruire. Son souvenir venait se mêler à toutes mes pensées, soit que je voulusse l'éloigner, en me représentant combien l'amour serait dangereux pour une ame ardente comme la mienne; ou qu'entraîné, sans m'en apercevoir, j'osasse penser au bonheur d'un mariage formé par une mutuelle affection. Adèle ne cessait de m'occuper. — J'avais beau le dire qu'elle n'était plus à son couvent; que peut-être je ne la retrouverais jamais, qu'il fallait l'oublier;

En songeant qu'il faut qu'on l'oublie,

On s'en souvient (1) [(1) Voici le couplet de l'ancienne chanson que cite lord Sydenham:

Pour chasser de sa souvenance L'ami secret, On se donne tant de souffrance Pour peu d'effet! Une si douce fantaisie Toujours revient; En songeant qu'il faut qu'on l'oublie, On s'en souvient .].

et la raison même me parlait d'elle. Madame de Verneuil seule avait le pouvoir de me distraire: je la cherchais avec soin; je me plaçais à ses côtés comme un homme qui craint ou fuit un danger. Je commençais à espérer que si le hasard ne me faisait pas rencontrer Adèle, je finirais sûrement par n'y plus penser; lorsqu'hier, peut-être pour mon malheur, il s'éleva une dispute chez madame de Verneuil, pour savoir s'il était plus heureux d'être aimé d'une très-jeune personne, que de l'être par une femme qui eût déjà connu l'amour. Les vieillards préféraient l'innocence; la jeunesse voulait des sacrifices, de grandes passions: on dissertait lourdement, lorsque madame de Verneuil fit ces vers:

Amans, amans, si vous voulez m'en croire, A des coeurs innocens consacrez vos désirs; Supplanter un amant peut donner plus de gloire , Soumettre un coeur tout neuf donne plus de plaisir.

Personne ne les sentit plus que moi, et seul je ne les louai point. J'osai même contredire madame de Verneuil, plaisanter sur l'amour, douter de l'innocence: je disputais pour le plaisir d'entendre des raisons que j'avais repoussées mille fois. Ma tête était remplie d'Adèle, et je passai le reste du jour, la nuit entière, à y penser. — Je me disais que la voir n'était pas m'engager…. que peut-être je négligeais un bien que je ne retrouverais pas…. D'autres fois, redoutant l'amour, je me promettais de la fuir. Mais bientôt, me moquant de moi-même, je m'admirais de me créer ainsi des dangers et une perfection imaginaire. Je pensai qu'elle avait sûrement des défauts que l'habitude de la voir me ferait découvrir; et que pour cesser de la craindre, il ne fallait que la braver. La pitié vint encore se mêler à toutes mes réflexions. Je me la représentai malheureuse; car je ne doute point que sa mère, après l'avoir abandonnée si long-temps, ne l'ait rapprochée d'elle pour la tourmenter. Une voix secrète me reprochait le temps que j'avais perdu. Dans cette agitation je me déterminai à partir, sachant bien que, même si je devenais amoureux, il serait impossible que je fusse assez insensé pour offrir mon coeur et ma main à celle que je ne connaissais pas….

Que de temps je vais passer à l'étudier, à l'éprouver! Mais si un jour je puis acquérir la certitude qu'elle possède toutes les qualités qu'il faut pour me rendre heureux; si je peux lui plaire, qui pourra s'opposer à mon bonheur? N'ai-je pas tout ce qu'il faut en France pour décider un mariage? Un grand nom, une fortune immense; sûrement sa mère n'en demandera pas davantage. Elle verra un établissement convenable pour sa fille, et ne s'informera même pas si elle pourra être heureuse; mais mon coeur le lui promet; et si jamais elle m'appartient, puisse sa vie entière n'être troublée par aucun nuage!

Dès que je fus arrivé ici, j'allai au couvent d'Adèle; on me dit qu'il était trop tard, que, passé huit heures, personne ne pouvait être admis à la grille. Ce ne sera donc que demain que je saurai à qui m'adresser pour avoir de ses nouvelles; mais demain j'en aurai certainement, et je vous écrirai. Adieu, mon cher Henri.

LETTRE IV.

Paris, ce 26 mai.

Vous devez être content: n'avez-vous pas quelque secret pressentiment qui vous annonce une aventure ridicule? — J'allai hier au couvent d'Adèle, et je m'abandonnais aux plus flatteuses espérances. En entrant dans la cour, je vis beaucoup de voitures, de valets, de curieux qui attendaient; enfin l'appareil d'une cérémonie, quoiqu'il y eût sur tous les visages une sorte de tristesse qui ne me donnait point l'idée d'une fête.

Je demandai l'Abbesse: on me répondit qu'elle était à l'église; qu'on y célébrait dans ce moment le mariage d'une jeune personne qui avait été élevée dans cette maison, mais que dans quelques instans je serais admis à la grille. A peine ce peu de mots avaient-ils été prononcés que je vis tous les cochers courir à leurs chevaux, les valets entourer la porte de l'église, et le peuple se presser au bas des degrés qui y conduisent. Bientôt les portes s'ouvrirent, et jugez de mon trouble en voyant paraître Adèle, parée avec éclat, mais bien moins jolie que le jour où je la rencontrai pour la première fois. Elle était couverte d'argent et de diamans. Cette magnificence contrastait si fort avec son extrême pâleur, que j'en fus attendri jusqu'aux larmes. Elle descendit l'escalier sans lever les yeux, donnant la main à un jeune homme que je crois être le marié, car il était paré aussi comme on l'est un jour de noces. Sa figure est belle, son maintien modeste et doux. Il la regardait avec des yeux qui semblaient chercher à la rassurer; cependant je ne lui trouvai point cet air heureux que l'on a lorsque le coeur est assuré du coeur…. Adèle, oserait-il vous épouser sans amour?

Immédiatement après venait un vieillard goutteux, qui est sans doute le père du jeune homme. Il se traînait, appuyé sur deux personnes qui avaient peine à le soutenir; et s'il n'avait pas eu l'air très-souffrant, son extrême parure l'aurait rendu bien ridicule. La mère d'Adèle le suivait; je l'aurais devinée partout où je l'aurais rencontrée. Ses traits ressemblent à ceux de sa fille; mais qu'ils ont une expression différente! Adèle a l'air noble et sensible; sa mère paraît fière et sévère. Dans quelqu'état qu'elles fussent nées, la beauté de leur taille, la régularité de leurs traits les feraient distinguer parmi toutes les femmes: mais Adèle a un charme irrésistible; son ame semble attirer toutes les autres; elle vous plaît sans avoir envie de vous plaire, et vous laisse persuadé que si elle eût parlé, si elle fût restée, elle vous aurait attaché encore davantage.

Ils montèrent tous les quatre dans la même voiture; et, sans m'amuser à regarder le reste de la noce, je sortis à pied du couvent, prenant le chemin que je leur avais vu prendre. Je les regardai tant que je pus les voir, mais sans me hâter de les suivre. Je marchais lentement, livré à mes réflexions: ma tristesse augmentait, en me retrouvant sur cette même route où la première fois j'avais rencontré Adèle. Aussi lorsque je fus arrivé à l'endroit où sa voiture s'était cassée, je fus effrayé de ce danger comme s'il eût été présent. Je n'avais pas encore pensé qu'elle aurait pu être blessée, et cette idée me fit frémir. Il me fut impossible d'avancer davantage; j'allais, je revenais sous ces mêmes arbres, parcourant le même espace où nous avions été ensemble. Enfin j'entrai dans la maison où je l'avais conduite; je demandai cette chambre où ses larmes m'avaient si vivement attendri; et là j'interrogeai mon coeur, j'y trouvai ce regret qu'on éprouve lorsqu'on perd un bonheur dont on s'était fait une vive idée…. Peut-être ne m'aurait-elle jamais aimé; sûrement je ne l'aimais pas encore non plus; mais elle avait réveillé en moi toutes ces espérances d'amour, de bonheur intérieur: biens suprêmes!… Que de réflexions ne fis-je pas sur ces mariages d'intérêt, où une malheureuse enfant est livrée par la vanité ou la cupidité de ses parens à un homme dont elle ne connaît ni les qualités, ni les défauts. Alors il n'y a point l'aveuglement de l'amour; il n'y a pas non plus l'indulgence d'un âge avancé: la vie est un jugement continuel. Eh! quelles sont les unions qui peuvent résister à une sévérité de tous les momens? Les enfans même n'empêchent pas ces sortes de liens de se rompre. Ah! pourquoi toutes ces idées? pourquoi m'occuper encore d'Adèle? Peut-être ne la reverrai-je jamais…. Cependant je ne puis cesser d'y penser. Les larmes qu'elle répandait en quittant son couvent étaient trop amères pour être toutes de regret; je crains bien que le peur de ce mariage ne les fît aussi couler.

LETTRE V.

Paris, ce 16 juin.

Il y a déjà plus de quinze jours que je ne vous ai donné de mes nouvelles, mon cher Henri. Pendant ce temps ma vie a été si insipide, si monotone, que j'aurais craint de vous communiquer mon ennui en vous écrivant; je garderais encore le même silence, si, hier, je n'avais pas été tout-à-coup réveillé de cette léthargie par la vue d'Adèle, aujourd'hui madame la marquise de Sénange.

J'avais traîné mon oisiveté au spectacle. Le premier acte était déjà assez avancé, sans que je susse quel opéra on représentait: et j'étais bien déterminé à ne pas le demander; car étant venu pour me distraire, je prétendais qu'on m'amusât, sans même être disposé à m'y prêter. J'étais assis au balcon, à moitié couché sur deux banquettes, bâillant à me démettre la mâchoire, lorsqu'on monsieur très-officieux et très-parlant me dit: "Voilà une actrice qui chante avec bien de l'expression. — Elle me paraît crier beaucoup, lui répondis-je; mais je n'entends pas un mot de ce qu'elle dit. — Ah! c'est que monsieur ne sait peut-être pas qu'on vend ici des livres où sont les paroles de l'opéra; si monsieur veut, je vais lui en faire avoir un. — Non, je ne suis pas venu ici pour lire: on m'a dit que ce spectacle m'amuserait; c'est l'affaire de ces messieurs qui chantent là-bas; je ne dois pas me mêler de cela." Alors il me quitta pour aller déranger quelqu'un de plus sociable que moi.

Continuant à ne rien comprendre à la joie ou aux chagrins des acteurs, je tournai le dos au théâtre, et me mis à examiner la salle, lorsqu'à quelque distance de moi on ouvrit avec bruit une loge dans laquelle je vis paraître Adèle, parée avec excès. Je n'ai jamais vu tant de diamans, de fleurs, de plumes, entassés sur la même personne: cependant, comme elle était encore belle! Je sentais qu'elle pouvait être mieux, mais aucune femme n'était aussi bien. Sa mère et ce beau jeune homme étaient avec elle. Je jugeai à son étonnement, aux questions qu'elle parut leur faire, que c'était la première fois qu'elle venait à ce spectacle; et je ne sais pourquoi je fus bien aise que le hasard m'y eût conduit aussi pour la première fois.

Adèle eut l'air de s'amuser beaucoup. Pendant l'entr'acte, elle promena ses regards sur toute la salle; mais à peine m'eut-elle aperçu, que je la vis parler à sa mère avec vivacité, me désigner, reparler encore, et toutes deux me saluèrent, en me faisant signe de venir dans leur loge. J'y allai; Adèle me reçut avec un sourire et des yeux qui m'assurèrent qu'elle était bien aise de me revoir. Sa mère m'accabla de remercîmens pour les soins que j'avais donnés à sa fille. Ne sachant que répondre à tant d'exagérations, je m'adressai au jeune homme, et lui fis une espèce de compliment sur mon bonheur d'avoir été utile à sa femme. "— Ma femme! reprit-il d'un air surpris; je n'ai jamais été marié. — Comment, lui dis-je en montrant Adèle, vous n'êtes pas le mari de cette belle personne? — Non, répondit-il, c'est ma soeur. — Votre soeur! Mais vous lui donniez la main à l'église le jour son mariage?" Adèle se retourna avec vivacité et me dit: "Est-ce que vous y étiez?…" — Un air d'innocence et de joie brillait dans ses yeux et l'embellissait encore; il me semblait qu'un sentiment secret nous éclairait, au même instant, sur l'intérêt qui m'avait porté à la chercher…. Combien j'étais ému! Insensé que je suis…. Hélas! le jeune homme détruisit bientôt une si douce illusion en me disant: "Qu'il avait donné le bras à sa soeur parce que le marié, ayant été pris le matin d'une attaque de goutte, avait besoin d'être soutenu. — Quoi! m'écriai-je avec une vivacité, une indignation dont je ne fus pas le maître, est-ce que ce serait ce vieillard qui marchait après vous? — Oui," répondit-il d'un air si embarrassé, que bientôt après il nous quitta. Un regard sévère de sa mère m'apprit combien mon exclamation lui avait déplu; et voulant peut-être éviter que je ne fisse encore quelques réflexions aussi déplacées, elle m'accabla de questions sur ma famille, sur mon pays, sur mon goût pour les voyages, sur les lieux que j'avais parcourus, sur ceux où je comptais aller; enfin elle m'excéda.

Mais combien j'étais plus tourmenté de voir cette Adèle, il n'y a pas encore un mois, si ingénue, si timide, maintenant occupée du spectacle comme si elle y eût passé sa vie; riant, se moquant; enchantée de voir et d'être vue! Tout en elle me blessa; paraissait-elle attentive? j'étais choqué qu'elle pût se distraire de sa nouvelle situation. Sa légèreté me révoltait plus encore. Peut-elle, me disais-je, après avoir consenti à donner sa main à un homme que sûrement elle déteste, peut-elle goûter aucun plaisir?… Je cherchais en vain quelques traces de larmes sur ce visage dont la gaieté m'indignait. Si elle eût eu seulement l'apparence de la tristesse, du regret, je me dévouais à elle pour la vie: la pitié aurait achevé de décider un sentiment qu'une sorte d'attrait avait fait naître; mais sa gaieté m'a rendu à moi-même. — Quelle honte que ces mariages! Il y a mille femmes qu'on ne voudrait pas revoir, qu'on n'estimerait plus, si elles se donnaient volontairement à l'homme qu'elles se résignent à épouser.

Toute la magnificence qui entourait Adèle me semblait le prix de son consentement. Je me rapprochai d'elle; et sans fixer un instant mes yeux sur les siens, j'examinais sa parure avec une attention si extraordinaire, qu'elle en eut l'air embarrassée. Mon visage exprimait le plus froid dédain, et je ne proférais que des éloges stupides. Voilà, disais-je, de bien belles plumes! — Vos diamans sont d'une bien belle eau! — Votre collier est d'un goût parfait — Elle ne répondait que par monosyllabes, et cherchait toujours à tourner la conversation sur d'autres objets; mais je la ramenais avec soin à l'admiration que semblait me causer sa parure. Ne paraissant frappé que de l'odieux éclat qui l'environnait, ne louant que ce qui n'était pas à elle, je ne doutais pas qu'elle ne devinât les sentimens que j'éprouvais. Je lui parlai de sa robe, de ses rubans! Mes regards tombèrent par hasard sur ses mains; elle craignit sans doute que je ne louasse encore de fort beaux bracelets qu'elle portait, et remit ses gants avec tant d'humeur, qu'un des fils s'étant cassé, tout un rang de perles s'échappa. Sa mère se récria sur la maladresse de sa fille, sur la valeur de ces perles qui étaient uniques par leur grosseur et leur égalité. — Elles ont coûté bien cher, dis-je en regardant Adèle, qui me répondit en prenant à son tour l'air du dédain: elles sont sans prix….. Je la considérai avec étonnement: elle baissa les yeux et ne me parla plus.

Que veut-elle dire avec ces mots sans prix?… Sa mère faisait un tel bruit, se donnait tant de mouvement, que nous nous mîmes aussi à chercher. Ces perles étaient toutes tombées dans la loge; j'en retrouvai la plus grande partie, et les rendis à Adèle, qui me dit avec assez d'aigreur, qu'elle regrettait la peine que j'avais prise pour elle. — Sa mère s'émerveilla sur le bonheur de m'avoir toujours de nouvelles obligations, et me pria d'aller leur demander à dîner un des jours suivans. Je refusai; elle insista: mais sa fille eut tellement l'air de le redouter, qu'aussitôt j'acceptai. Cependant ces mots sans prix me reviennent sans cesse…. Ah! si elle avait été sacrifiée!… Que je la plaindrais!… Mais sa gaieté! cette gaieté vient tout détruire. Que ne puis-je l'oublier!

LETTRE VI.

Paris, ce 20 juin.

J'ai été dîner chez Adèle aujourd'hui, mon cher Henri; et comme vous aimez les portraits, les détails, je vais essayer de vous faire partager tout ce que j'ai ressenti. — Je suis arrivé chez elle un peu avant l'heure où l'on se met à table. Jugez si j'ai été étonné de la trouver habillée avec la plus grande simplicité: une robe de mousseline plus blanche que la neige, un grand chapeau de paille sous lequel les plus beaux cheveux blonds retombaient en grosses boucles; point de rouge, point de poudre; enfin, si jolie et si simple, que j'aurais oublié son mariage, sa magnificence, sa gaieté, si son vieux mari ne me les avait rappelés plus vivement que jamais. Cependant il m'a reçu avec assez de bonhomie, m'a fait mettre à table près de lui, m'a appris qu'il avait été en Angleterre, il y avait plus de cinquante ans; qu'il en avait alors vingt, et qu'il y avait été bien heureux. Pendant tout le dîner, il n'a parlé des Anglaises qu'il avait connues. Aucune d'elles ne vivait plus; et j'étais si peiné de répondre à chaque personne qu'il me nommait, elle est morte….. elle n'existe plus; — déjà!….. encore! disait-il tristement. Les compagnons de sa jeunesse, qu'il avait vu mourir successivement, l'avaient moins frappé. Ce n'avait jamais été que la maladie d'un seul, la perte d'un seul qui l'avait affligé; mais là, il se rappelait à la fois un grand nombre de gens qu'il n'avait pas vu vieillir, quoiqu'il se souvînt qu'ils fussent tous de son âge. J'étais si fâché des retours qu'il devait faire sur lui-même, que, lorsqu'il m'a nommé une de mes tantes, que nous avons perdue à vingt ans, j'ai senti une sorte de douceur à lui apprendre qu'elle était morte si jeune: et lui-même, probablement sans s'en rendre raison, s'est arrêté avec elle, ne m'a plus parlé que d'elle, et s'est beaucoup étendu sur le danger des maladies vives dans la jeunesse. Je suis entré dans ses idées; je ne m'occupais plus que de lui; et réellement j'étais si malheureux de l'avoir attristé, que j'aurais consenti volontiers à passer le reste du jour à l'écouter ou à le distraire.

Après dîner, nous sommes retournés dans le salon. Monsieur de Sénange s'est endormi dans son immense fauteuil; Adèle s'est mise à un grand métier de tapisserie; et moi je me suis rapproché d'elle. Je la regardais travailler avec plaisir. J'étais bien aise que le sommeil de son mari, la forçant à parler bas, nous donnât un air de confiance et d'intimité, auquel je n'aurais pas osé prétendre. Le respect qu'elle paraissait avoir pour son repos, sa douceur, tout faisait renaître en moi le premier intérêt qu'elle m'avait inspiré.

En observant la simplicité de sa parure, j'ai osé lui dire que je la trouvais presque aussi belle que le jour où elle était sortie du couvent; elle m'a répondu assez sèchement, qu'elle ne faisait jamais sa toilette que le soir. J'ai vu qu'elle aurait été bien fâchée que je crusse que c'était pour moi qu'elle avait renoncé à tout son éclat; mais le craindre autant, n'était-ce pas me prouver un peu qu'elle y avait pensé? Elle m'a fait beaucoup d'excuses de m'avoir reçu en tiers avec eux, a dit que, sa mère étant malade, elle n'avait pas osé inviter du monde sans elle…; que si elle avait su où je demeurais, elle m'aurait fait prier de prendre un autre jour…. et, sans attendre ma réponse, elle s'est levée, en me demandant la permission d'aller rejoindre sa mère. Elle a fait venir quelqu'un pour rester auprès de son mari, et, marchant sur la pointe des pieds, elle est sortie pour aller remplir d'autres devoirs. Je l'ai conduite jusqu'à l'appartement de sa mère. Avant de me quitter, elle m'a renouvelé encore toutes ses excuses… Dites-moi, Henri, pourquoi cet excès de politesse m'affligeait? Pouvais-je attendre d'elle plus de bonté, plus de confiance? — Lorsqu'à l'Opéra elle me reconnut, m'appela, me reçut avec l'air si content de me revoir, n'ai-je pas cherché à lui déplaire, à l'offenser? Sans la connaître, n'ai-je pas osé la juger, lui montrer que je la blâmais, et de quoi? D'avoir, à seize ans, paru s'amuser d'un spectacle vraiment magique, et qu'elle voyait pour la première fois. Si je la croyais malheureuse, n'était-il pas affreux de lui faire un crime d'un moment de distraction, de chercher à lui rappeler ses peines, à en augmenter le sentiment?… Ah! j'ai été insensé et cruel: est-il donc écrit que je serai toujours mécontent de moi ou des autres?

LETTRE VII.

Paris, ce 29 juin.

Je suis retourné chez Adèle; on m'a dit que sa mère étant très-mal, elle ne recevait personne. Voilà donc encore un malheur qui la menace, et elle n'aura pas près d'elle un ami qui la console, un coeur qui l'entende. Sans ma ridicule sévérité, peut-être ses yeux m'auraient-ils cherché: j'avais vu couler ses larmes, elle m'avaient attendri; n'était-ce pas assez pour qu'elle crût à mon intérêt? A son âge, l'ame s'ouvre si facilement à la confiance! la moindre marque de compassion paraît de l'amitié; la plus légère promesse semble un engagement sacré; le premier bonheur de la jeunesse est de tout embellir. Avant de me revoir, je suis sûr que, dans ses peines, la pensée d'Adèle s'est toujours reportée vers moi. Lorsque je l'ai retrouvée, ses brillaient de joie; son coeur venait au-devant du mien; pourquoi l'ai-je repoussé! — Je crois bien qu'il n'entrait dans ses sentimens, que le souvenir de ses religieuses, de son couvent, du premier moment où elle en est sortie. Elle me voyait encore le témoin, le consolateur de son premier chagrin. Enfin elle me recevait comme un ami; et j'ai glacé, jusqu'au fond de son coeur, ces douces émotions qu'elle ressentait avec tant d'innocence et de plaisir! — Cette idée me fait mal. — Si je pouvais la voir, lui dire combien elle m'avait occupé; lui apprendre les projets que j'avais formés, tout le bonheur qu'ils m'avaient fait entrevoir, je crois que la paix renaîtrait dans mon ame, que le calme me reviendrait à mesure que je lui parlerais. Il ne m'est plus permis de paraître indifférent: l'intérêt vif qu'elle m'avait inspiré peut seul m'excuser et faire naître son indulgence.

Lorsqu'elle m'aura pardonné, qu'elle ne me croira plus ni injuste, ni trop sévère, je serai tranquille; et alors je verrai si je dois continuer mes voyages, ou céder au désir que j'ai d'aller vous retrouver.

LETTRE VIII.

Paris, ce 4 juillet.

Adèle ne reçoit encore personne, mais sa mère est mieux; ainsi je suis un peu moins tourmenté. — Que je voudrais qu'elle fût heureuse! son bonheur m'est devenu absolument nécessaire; ses peines ont le droit de m'affliger, et je sens cependant que sa joie et ses plaisirs ne sauraient suspendre mes ennuis. — Mais enfin, sa mère est mieux; jouissons au moins de ce moment de tranquillité.

Cette nouvelle ayant un peu dissipé ma sombre humeur, je me crus plus sociable, et j'allai hier à une grande assemblée chez la duchesse de ***. Il y avait beaucoup de monde, et surtout beaucoup de femmes. Ne connaissant presque personne, je me mis dans un coin à examiner ce grand cercle. Vous croyez bien que je n'ai pas perdu cette occasion d'essayer le beau système que vous avez découvert. Je m'amusai donc à chercher, d'après l'extérieur et la manière d'être de chacune de ces femmes, les défauts ou les qualités des gens qu'elles ont l'habitude de voir; ce qui, à une première vue, est, comme vous le prétendez, beaucoup plus aisé à deviner qu'il n'est facile de les juger elles-mêmes. Il y en avait une d'environ trente ans, qui n'a pas dit un mot, et qui était toujours dans l'attitude d'une personne qui écoute, approuvant seulement par des signes de tête. Voilà qui est clair, me suis-je dit; c'est une pauvre femme dont le mari est si bavard qu'il l'a rendue muette: je suis sûr que depuis des années il lui a été impossible de placer un mot dans leur conversation. Quoique je n'en doutasse pas, je voulus m'en assurer; et me rapprochant d'un homme vêtu de noir, d'une figure assez grave, et qui se tenait, comme moi, dans un coin, à observer tout le monde sans parler à personne: "Oserais-je vous demander, lui dis-je, si cette dame, qui est là-bas en brun? — Où? — Celle qui est si bien mise, à laquelle il ne manque pas une épingle? — Hé bien? — Si cette dame n'a pas un mari fort bavard? — Je ne le connais pas: ils sont séparés depuis long-temps. — Séparés!… mais au moins, ajoutai-je, son meilleur ami ne parle-t-il pas beaucoup? — Affreusement: avec de l'esprit; il en est insupportable. — J'en suis charmé, m'écriai-je. — Et pourquoi donc cela vous fait-il tant de plaisir?" Alors je lui expliquai votre système, qu'il saisit avidement; et toujours jugeant, sur les personnes que nous voyions, le caractère de celles qui étaient absentes, nous fîmes des découvertes qui auraient fort étonné ces dames. Je me suis très-amusé: mais apparemment que je n'en avais pas l'air, car nous entendîmes une jeune femme qui disait en me regardant: Comme les Anglais sont tristes! Je devinai que cela pouvait bien signifier, comme lord Sydenham est ennuyeux! et mon compagnon l'ayant pensé comme moi, je m'en allai très-satisfait de mes observations, et regrettant seulement de ne vous avoir pas eu avec nous, pour vous voir jouir de ce nouveau succès.

LETTRE IX.

Paris, ce 12 juillet.

Je passai hier à la porte d'Adèle; on me dit encore qu'elle ne recevait personne. J'allais partir, lorsque mon bon génie m'inspira de demander des nouvelles de monsieur de Sénange; On me répondit qu'il était chez lui, et tout de suite les portes s'ouvrirent. Ma voiture entra dans la cour; je descendis, tout étourdi de cette précipitation, et ne sachant pas trop si j'étais bien aise ou fâché de faire cette visite. — Un valet de chambre me conduisit dans le jardin où il était. Je l'aperçus de loin qui se promenait appuyé sur le bras d'Adèle. En la voyant je m'arrêtai, indécis, et souhaitais de m'en aller; car, puisqu'elle m'avait fait défendre sa porte, il m'était démontré qu'elle ne désirait pas de me voir: mais le valet de chambre avançait toujours, et il fallut bien le suivre.

Lorsqu'il m'eut annoncé, le marquis et sa femme se retournèrent pour venir au-devant de moi. Je les joignis avec un embarras que je ne saurais vous rendre. Un trouble secret m'avertissait que j'étais désagréable à Adèle; que peut-être son vieux mari ne me reconnaîtrait plus. Je me sentis rougir; je baissais les yeux; et je ne conçois pas encore comment je ne suis pas sorti, au lieu de leur parler. Je les saluai, en leur faisant un compliment qu'ils n'entendirent sûrement pas, car je ne savais pas ce que je disais.

Monsieur de Sénange me reprocha d'avoir été si long-temps sans les voir. — Je lui dis que j'étais venu bien des fois, et n'avais pas été assez heureux pour les trouver. — Adèle, alors, crut devoir m'apprendre la maladie de sa mère, qui, pendant long-temps, l'avait empêchée de recevoir du monde; et son départ pour les eaux, qui, la laissant privée de toute surveillance maternelle, l'obligeait à garder encore la même retraite. "Mais, ajouta-t-elle, toutes les fois que vous viendrez voir monsieur de Sénange, je serai très-aise si je me trouve chez lui." Sa voix était si douce, que j'osai lever les yeux et la regarder: la sérénité de son visage, son sourire, me rendirent le calme et l'assurance. Je marchai auprès d'eux, mesurant mes pas sur la faiblesse de monsieur de Sénange. J'éprouvais une sorte de satisfaction à imiter ainsi la bonne, la complaisante Adèle.

Après quelques minutes de conversation, je me sentis si à mon aise; monsieur de Sénange était de si bonne humeur, que je me crus presque de la famille: et sa canne étant tombée, au lieu de la lui rendre, je pris doucement sa main, et la passai sous mon bras, en le priant de s'appuyer aussi sur moi. Il me regarda en souriant, et nous marchâmes ainsi tous trois ensemble. Hélas! il fut bien long-temps pour traverser une très-petite distance, un chemin qu'Adèle aurait fait en un instant si elle eût été seule. Je l'admirais de ne pas témoigner la moindre impatience, le plus léger mouvement de vivacité. Enfin nous arrivâmes auprès d'une volière, devant laquelle il s'assit; je restai avec lui. Pour Adèle, elle fut voir ses oiseaux, leur parler, regarder s'ils avaient à manger; et continuellement, allant à eux, revenant à nous, ne se fixant jamais, elle s'amusa sans cesser de s'occuper de son mari, et même de moi. Nous restâmes là jusqu'au coucher du soleil. L'air était pur, le temps magnifique; Adèle était aimable et gaie; les regards de monsieur de Sénange m'exprimaient une affection qui m'étonnait. Dans un moment où elle était auprès de ses oiseaux, il me dit avec attendrissement: "Je suis bien coupable de n'avoir pas d'abord reconnu votre nom: je ne me le pardonnerais point, s'il n'avait été indignement prononcé. Lorsque j'ai été en Angleterre, j'ai contracté envers votre famille les plus grandes obligations. J'ai aimé votre mère comme ma fille; je veux vous chérir comme mon enfant. Un jour je vous conterai des détails qui vous feront bénir ceux à qui vous devez la vie." Adèle revint, et il changea aussitôt de conversation. Je ne pus ni le remercier, ni l'interroger; mais s'il n'a besoin que d'un coeur qui l'aime, il peut compter sur mon attachement.

Sans pouvoir définir cette sorte d'attrait, je me sentais content près d'eux. Adèle voulut savoir si je trouvais sa volière jolie. Je lui répondis qu'elle allait bien avec le reste du jardin. Ce n'était pas en faire un grand éloge, car il est affreux: c'est l'ancien genre français dans toute son aridité; du bois, du sable et des arbres taillés. La maison est superbe; mais on la voit tout entière. Elle ressemble à un grand château renfermé entre quatre petites murailles; et ce jardin, qui est immense pour Paris, paraissait horriblement petit pour la maison. Cette volière toute dorée était du plus mauvais goût. Adèle me demanda si j'avais de beaux jardins, et surtout des oiseaux? — Beaucoup d'oiseaux, lui dis-je; mais les miens seraient malheureux s'ils n'étaient pas en liberté. J'essayai de lui peindre ce parc si sauvage que j'ai dans le pays de Galles: cela nous conduisait à parler de la composition des jardins. Elle m'entendit, et pria son mari de tout changer ans le leur, et d'en planter un autre sur mes dessins. Il s'y refusa avec le chagrin d'un vieillard qui regrette d'anciennes habitudes; mais dès que je lui eus rappelé les campagnes qu'il avait vues en Angleterre, il se radoucit. Les souvenirs de sa jeunesse ne l'eurent pas plutôt frappé, qu'il me parla de situations, de lieux qu'il n'avait jamais oubliés; et bientôt il finit par désirer aussi, que toutes ces allées sablées fussent changées en gazons. Ils exigèrent donc que je vinsse aujourd'hui, dès le matin, avec des dessins, avec un plan qui pût être exécuté très-promptement: ainsi me voilà créé jardinier, architecte, et, comme ces messieurs, ne doutant nullement de mes talens ni de mes succès. — Adieu, mon cher Henri; trouvez bon que je vous quitte pour aller joindre mes nouveaux maîtres.

LETTRE X.

Paris, ce 15 juillet.

J'arrivai chez monsieur de Sénange avec mon porte-feuille et mes crayons; il n'était que midi juste, et cependant Adèle avait l'air de m'attendre depuis long-temps. Voyons, voyons, me cria-t-elle du plus loin qu'elle m'aperçut. J'osai lui représenter en souriant, que les ayant quittés la vielle à la fin du jour, et revenant d'aussi bonne heure le lendemain, il était impossible que j'eusse eu le temps de travailler. Que ferons-nous donc? dit-elle d'un air un peu boudeur. — Je lui proposai de dessiner. — Aussitôt elle donna pour avoir une grande table, auprès de laquelle je m'établis. Monsieur de Sénange fit apporter les plans de sa maison, et ceux du jardin. Je mesurai le terrain, calculai les effets à ménager, les défauts à cacher, les différens arbres qu'on emploierait, ceux qu'il fallait arracher, les sentiers, les gazons, les touffes de fleurs, la volière surtout; je n'oubliai rien. Cependant Adèle voulait une rivière, et comme il n'y avait pas une goutte d'eau dans la maison, il s'éleva entr'eux un différend dont j'aurais bien voulu que vous fussiez témoin. Elle mit tout son esprit à prouver la facilité d'en établir une. Son mari l'écoutait avec bonté; s'en moquait doucement, louait avec admiration l'adresse qu'elle employait à rendre vraisemblable une chose impossible: elle riait, s'obstinait, mais ne montrait de volonté que ce qu'il en faut pour être plus aimable en se soumettant. Enfin ils finirent par décider que ma peine serait perdue, et qu'on ne changerait rien au jardin; mais que monsieur de Sénange ayant une fort belle maison à Neuilly, au bord de la Seine, ils iraient s'y établir; "et là, dit-il à Adèle, il y a une île de quarante arpens; je vous la donne. Vous y changerez, bâtirez, abattrez tant qu'il vous plaira; tandis que moi je garderai cette maison-ci telle qu'elle est. Ces arbres, plus vieux que moi encore, et qu'intérieurement je vous sacrifiais avec un peu de peine, l'été, me garantiront du soleil, l'hiver, me préserveront du froid; car à mon âge tout fait mal. Peut-être aussi la nature veut-elle que nos besoins et nos goûts nous rapprochent toujours des objets avec lesquels nous avons vieilli. Ces arbres, mes anciens amis, vous les couperiez! ils me sont nécessaires…." Adèle, ajouta-t-il avec attendrissement, "puissiez-vous dans votre île, planter des arbres qui vous protégent aussi dans un âge bien avancé!…" Elle prit sa main, la pressa contre son coeur, et il ne plus question de rien changer. Elle déchira mes plans, mes dessins, sans penser seulement à m'en demander la permission, ou à m'en faire des excuses. Son coeur l'avertissait, j'espère, qu'elle pouvait disposer de moi.

Le reste de la journée se passa en projets, en arrangemens pour ce petit voyage. Adèle sautait de joie en pensant à son île. Il y aura, disait-elle, des jardins superbes, des grottes fraîches, des arbres épais: rien n'était commencé, et déjà elle voyait tout à son point de perfection!…. Heureux âge!… je vous remerciais pour elle, avenir brillant, mais trompeur! ah! lorsque le temps lui apportera des chagrins, au moins ne la laissez jamais sans beaucoup d'espérances!….

Je ne pouvais m'empêcher de sourire, en l'entendant parler de la campagne, comme si j'avais toujours dû la suivre. Tous les momens du jour étaient déjà destinés: "Nous déjeûnerons à dix heures, me disait-elle; ensuite, nous irons dans l'île; à trois heures nous dînerons;" et toujours nous. Je n'osais ni l'approuver, ni l'interrompre, lorsque monsieur de Sénange, averti peut-être par ces nous continuels, pensa à me proposer d'aller avec eux. La pauvre petite n'avait sûrement pas imaginé que cela pût être autrement, car elle l'écouta avec un étonnement marqué, et attendit ma réponse dans une inquiétude visible. Je l'avoue, Henri, je restai quelques momens indécis, comme cherchant dans ma tête si je n'avais pas d'autres engagemens; mais c'était pour jouir de l'intérêt qu'elle paraissait y attacher: et lorsque j'acceptai, tous ses projets et sa gaieté revinrent. Elle continua jusqu'au soir, que je les quittai, promettant de venir aujourd'hui pour les accompagner à Neuilly; cependant j'attendrai que j'y sois arrivé pour croire à ce voyage. Il y a déjà trois jours de passés, et peut-être a-t-elle quitté, repris et changé vingt fois de détermination. Elle a si vite renoncé à mon jardin anglais, que cela m'inspire un peu de défiance.

LETTRE XI.

Neuilly, ce 16 juillet.

C'est de Neuilly que je vous écris, mon cher Henri; nous y sommes depuis hier, et j'ai déjà trouvé le moyen d'être mécontent d'Adèle et de lui déplaire. Lorsque j'arrivai chez monsieur de Sénange, elle était si pressée d'aller voir son île, qu'à peine me donna-t-elle le temps de le saluer; il fallut partir tout de suite. "Allons, venez," lui dit-elle en prenant son bras pour l'emmener. — Il se leva; mais au lieu d'aider sa marche affaiblie, elle l'entraînait plutôt qu'elle ne le soutenait. Dans une grande maison, le moindre déplacement est une véritable affaire. Tous les domestiques attendaient dans l'antichambre le passage de leurs maîtres; les uns pour demander des ordres, les autres pour rendre compte de ceux qu'ils avaient exécutés. Chacun d'eux avait quelque chose à dire, et Adèle répondait à tous: oui, oui, oui, sans même les avoir entendus. Son mari voulait-il leur parler? elle ne lui en laissait pas le temps, et l'entraînait toujours vers la voiture. Cette impatience me déplut; je pris l'autre bras de monsieur de Sénange, et lui servant de contrepoids, je m'arrêtais avec égard dès qu'il paraissait vouloir écouter ou répondre. J'espérais que cette attention rappellerait le respect d'Adèle; mais l'étourdie ne s'en aperçut même pas. — Elle répétait sans cesse: dépêchons-nous donc; venez donc; allons-nous-en vite: enfin son mari la suivit et nous montâmes en voiture. Ah! un vieillard qui épouse une jeune personne, doit se résigner à finir sa vie avec un enfant ou avec un maître; trop heureux encore quand elle n'est pas l'un et l'autre! Cependant Adèle fut plus aimable pendant le chemin. Il est vrai qu'elle ne cessa de parler des plaisirs dont elle allait jouir: mais au moins y joignait-elle un sentiment de reconnaissance, et elle lui disait je serai heureuse, comme on dit je vous remercie. Je commençais à lui pardonner, peut-être même à la trouver trop tendre, lorsque nous arrivâmes à Neuilly. Imaginez, Henri, le plus beau lieu du monde, qu'elle ne regarda même pas; une avenue magnifique, une maison qui partout serait un château superbe; rien de tout cela ne la frappa. Elle traversa les cours, les appartemens sans s'arrêter, et comme elle aurait fait un grand chemin. Ce qui était à eux deux ne lui paraissait plus suffisamment à elle. C'était à son île qu'elle allait; c'était là seulement qu'elle se croirait arrivée; mais comme il était trois heures, monsieur de Sénange voulut dîner avant d'entreprendre cette promenade. Adèle fut très-contrariée, et le montra beaucoup trop; car elle alla même jusqu'à dire que n'ayant pas faim, elle ne se mettrait pas à table, et qu'ainsi, elle pourrait se promener toute seule, et tout de suite. — Monsieur de Sénange prit un peu d'humeur. "Et vous, mylord, me dit-il, voudrez-vous bien me tenir compagnie? — Oui, assurément, lui répondis-je, et j'espère que madame de Sénange nous attendra, pour que nous soyons témoins de sa joie, à la vue d'une première propriété. — Ah! reprit son mari, j'en aurais joui plus qu'elle!" — Adèle sentit son tort, baissa les yeux, et alla se mettre à une fenêtre; elle y resta jusqu'au moment où l'on vint avertir qu'on avait servi. J'offris mon bras à monsieur de Sénange, car sa goutte l'oblige toujours à en prendre un. — Elle nous suivit en silence, et notre dîner sa passa assez tristement. Adèle ne me regarda, ni ne me parla. En sortant de table, monsieur de Sénange nous dit qu'il était fatigué, et voulait se reposer; il nous pria d'aller sans lui à cette fameuse île. "Adèle, ajouta-t-il avec bonté, nous avons eu un peu d'humeur; mais vous êtes un enfant, et je dois encore vous remercier de me le faire oublier quelquefois." — Elle avoua qu'elle avait été trop vive, lui en fit les plus touchantes excuses, et parut désirer de bonne foi d'attendre son réveil pour se promener. Il ne le voulut pas souffrir. Elle insista; mais il nous renvoya tous deux, et nous partîmes ensemble.

Nous marchâmes long-temps, l'un auprès de l'autre, sans nous parler. Elle gagna le bord de la rivière, et s'asseyant sur l'herbe, en face de son île, elle me dit: "J'ai été bien maussade aujourd'hui; et vous m'avez paru un peu austère. Au surplus, continua-t-elle en riant, je dois vous en remercier: il est bien satisfaisant de trouver de la sévérité, lorsqu'on n'attendait que de la politesse et de la complaisance." Cette plaisanterie me déconcerta, et je pensai qu'effectivement elle avait dû me trouver un censeur fort ridicule. Elle ajouta: "Je me punirai, car j'attendrai que monsieur de Sénange puisse venir avec nous pour jouir de ses bienfaits. Je suis trop heureuse d'avoir un sacrifice à lui faire." Cette dernière phrase fut dite de si bonne grâce, que je me reprochai plus encore ma pédanterie. "Si vous saviez, lui dis-je, combien vous me paraissez près de la perfection, vous excuseriez ma surprise, lorsque je vous ai vu un mouvement d'impatience que, dans une autre, je n'eusse pas même remarqué. — N'en parlons plus," me répondit-elle en se levant; elle regarda l'autre côte du rivage, comme elle aurait fait un objet chéri, et le salua de la tête, en disant: "A demain, aujourd'hui j'ai besoin d'une privation pour me raccommoder avec moi-même." — Elle s'en revint gaiement: monsieur de Sénange venait de s'éveiller lorsque nous rentrâmes. Adèle fit charmante le reste de la journée, et lui montra une si grande envie de réparer son étourderie, que sûrement il l'aime encore mieux qu'il ne l'aimait la veille. — Quant à moi, Henri, je resterai ici, au moins jusqu'à ce que monsieur de Sénange m'ait appris les raisons qui le portent à me témoigner un si touchant intérêt, et à me traiter avec tant de bonté.

LETTRE XII.

Neuilly, ce 18 juillet.

Enfin, elle a pris possession de son île. Hier matin nous nous réunîmes, à neuf heures, pour déjeuner. Monsieur de Sénange avait l'air plus satisfait qu'il ne me l'avait encore paru. La joie brillait dans les yeux d'Adèle; mais elle tâchait de ne montrer aucun empressement; seulement elle ne mangea presque point. Pour moi, je pris une tasse de thé; et comme il faut, je crois, que je sois toujours inconséquent, du moment qu'Adèle montra une déférence respectueuse pour son mari, je commençai à le trouver d'une lenteur insupportable. Sa main soulevait sa tasse avec tant de peine; il regardait si attentivement chaque bouchée, la retournait de tant de manières avant de la manger, faisait de si longues pauses entre un morceau et l'autre, que j'éprouvais encore plus d'impatience qu'elle n'en avait eu la veille. Si elle avait pu lire dans mon coeur, elle aurait été bien vengée de ma sévérité. Après une mortelle heure, son déjeuner finit. Il s'assit dans un grand fauteuil roulant, et ses gens le traînèrent jusqu'au bord de la rivière. Pour Adèle, elle y alla toujours sautant, courant, car sa jeunesse et sa joie ne lui permettaient pas de marcher. — Arrivés auprès du bateau, nous eûmes bien de la peine à y faire entrer monsieur de Sénange; et c'est là que la vivacité d'Adèle disparut tout-à-coup. Avec quelle attention elle le regarda monter! Que de prévoyance pour éloigner tout ce qui pouvait le blesser! Quelles craintes que le bateau ne fût pas assez bien attaché! Et moi, qui suis tous ses mouvemens, qui voudrais deviner toutes ses pensées, quel plaisir je ressentis lorsque approchés de l'autre bord, le pied dans son île, je lui vis la même occupation, les mêmes soins, les mêmes inquiétudes, jusqu'à ce que monsieur de Sénange fût replacé dans son fauteuil, et pût recommencer sa promenade. Alors elle nous quitta, et se mit à courir, sans que ni la voix de son mari, ni la mienne, pussent la faire revenir. Je la voyais à travers les arbres, tantôt se rapprochant du rivage, tantôt rentrant dans les jardins; mais en quelque lieu qu'elle s'arrêtât, c'était toujours pour en chercher un plus éloigné. Quoique j'eusse bien envie de la suivre, je ne quittai point monsieur de Sénange. Il fit avancer son fauteuil sous de très-beaux peupliers qui bordent la rivière, et renvoyant ses gens, il me dit qu'il était temps que je susse les raisons qui lui donnaient de l'intérêt pour moi. — "Mon jeune ami, il faut que vous me pardonniez de vous parler de mon enfance, me dit-il; mais elle a tant influé sur le reste de ma vie, que je ne puis m'empêcher de vous en dire quelques mots. Ne vous effrayez pas, si je commence mon histoire de si loin; je tâcherai de vous ennuyer le moins possible.

"Mon père n'estimait que la noblesse et l'argent; et peut-être ne me pardonnait-il d'être l'héritier de sa fortune, que parce que j'étais en même temps le représentant de ses titres. J'avais perdu ma mère en naissant; et toute ma première enfance se passa avec des gouvernantes, sans jamais voir mon père. A sept ans il me mit au collège, dont je ne sortais que la veille de sa fête et le premier jour de l'an, pour lui offrir mon respect. Les parens ne savent pas ce qu'ils perdent de droits sur leurs enfans, en ne les élevant pas eux-mêmes. L'habitude de leur devoir tous ses plaisirs, d'obéir aveuglément à toutes leurs volontés, laisse un sentiment de déférence qui ne s'efface jamais, et que j'étais bien éloigné d'éprouver. Je ne voyais dans mon père, qu'un homme que le hasard avait rendu maître de ma destinée, et dont aucune des actions ne pouvait me répondre que ce fût pour mon bonheur. Le jour même que je sortis du collège, il me fit entrer au service, en me recommandant d'être sage, avec une sécheresse qui approchait de la dureté; et sans y joindre le moindre encouragement, sans me promettre la plus légère marque de tendresse, si je réussissais à lui plaire. Aussi, à peine fus-je à mon régiment, que j'y fis des dettes, des sottises, et que je me battis. Mon père me rappela près de lui; il me reçut avec une humeur, une colère épouvantable. Loin de me corriger, il m'apprit seulement qu'il avait aussi des défauts. Je me mis à les examiner avec soin; et chaque jour, au lieu de l'écouter, je le jugeais avec une sévérité impardonnable. Il voulut me marier, et, disait-il, m'apprendre l'économie: j'étais né le plus prodigue et le plus indépendant des hommes. Mon père, qui ne s'était jamais occupé de mon éducation, fut tout étonné de me trouver des goûts différens des siens, et une résistance à ses ordres que rien ne put vaincre. Il se fâcha; je persistai dans mes refus: ils le rendirent furieux; je me révoltai; et moi, que plus de bonté aurait rendu son esclave, rien ne pouvait plus ni me toucher ni me contenir. J'étais devenu inquiet, ombrageux. Revenait-il à la douceur? je craignais que ce ne fût un moyen de me dominer. Sa sévérité me blessait plus encore. Toujours en garde contre lui, contre moi, je le rendais fort malheureux, et je passais pour un très-mauvais sujet. Je le serais devenu, si un de ses amis ne lui eût conseillé d'éloigner ce monstre qui faisait le tourment de sa vie. On me proposa de sa part, de voyager: j'acceptai avec joie, et je choisis l'Angleterre, parce que le mer qu'il fallait traverser, semblait nous séparer davantage. La veille de mon départ, je demandai la permission de lui dire adieu; il refusa de me voir, et je m'en allai charmé de ce dernier procédé, car mes torts me faisaient désirer d'avoir le droit de me plaindre.

"J'arrivai à Calais, irrité contre mon père et toute ma famille. On me dit qu'un paquebot, loué par mylord B… votre grand-père, allait partir dans l'instant. Je lui fis demander la permission de passer avec lui; il y consentit. En entrant sur le pont, je vis une femme de vingt-cinq ans, assise sur des matelas dont on lui avait fait une espèce de lit. Elle nourrissait un enfant de sept à huit mois, qu'elle caressait avec tant de plaisir, que je m'attendris sur moi-même, et sur le malheureux sort qui m'avait empêché de recevoir jamais d'aussi tendres soins. Quatre autres enfans l'entouraient: son mari la regardait avec affection; ses gens s'empressaient de la servir; mais aucun ne parla français. Je tenais, dans ma main, une montre à laquelle était attachée une fort belle chaîne d'or avec beaucoup de cachets; elle frappa un de ces enfans qu'on promenait encore à la lisière: il se traîna vers moi; et me tendant ses petites mains, il semblait vouloir attraper ce qui lui paraissait si brillant. Je descendis la chaîne à sa portée, et la faisant sauter devant lui, je l'élevais dès qu'il était près de la saisir. Sa mère nous regardait avec un sourire inquiet; je voyais bien qu'elle craignait que je ne prolongeasse ce jeu jusqu'à la contrariété. Touché d'une si tendre sollicitude, je pris cet enfant dans mes bras, je lui donnai ma montre pour jouer; et croyant que, puisqu'on n'avait pas parlé français, on ne devait pas l'entendre, je lui dis tout haut, en l'embrassant: Ah! que tu es heureux d'avoir encore une mère! La sienne me regarda, et je vis qu'elle m'avait compris. Son père, qui jusque-là ne m'avait pas remarqué, se rapprocha de moi; ne me parla point du sentiment de tristesse qui m'était échappé, mais me fit de ces questions qui ne signifient que le désir de commencer à se connaître. — Je lui répondis avec politesse et réserve. Pendant ce peu de mots, l'enfant que je tenais encore, jeta ma montre par terre de toute sa force, et se pencha aussitôt, pour la reprendre. Elle n'était pas cassée; je la lui rendis avant que sa mère eût eu le temps de me faire aucune excuse. Je vis que cette complaisance m'avait attiré toute son affection; et sûrement, nous étions amis avant de nous être parlé. Elle me pria de lui rapporter son enfant. — Hélas! cette petite enfant s'est mariée depuis à votre père, et est morte en vous donnant le jour; je ne pensais pas alors que je lui survivrais si long-temps. — J'entendis, au son de voix de lady B… qu'elle la grondait en anglais, en lui ôtant ma montre. La petite fille se mit à pleurer; mais, sans lui céder, sa mère essaya de la distraire; elle lui montra d'autres objets qui fixèrent son attention, et l'enfant riait déjà, que ses yeux étaient encore pleins de larmes. — Lady B… me pria de lui cacher ma montre; car, me dit-elle, il est encore plus dangereux de leur donner des peines inutiles, que de les gâter par trop d'indulgence.

"Je le remis à causer avec le mari. Cependant le vent devint si fort, que nous fûmes obligés de descendre dans la chambre: il augmenta toujours, et bientôt nous fûmes en danger…. Mais je finirai le reste une autre fois, car voici madame de Sénange: elle va jeudi passer la journée à son couvent; si cela ne vous ennuyait pas trop, nous dînerions ensemble." — Je n'eus que le temps de l'assurer que je serais très-aise de rester avec lui.

Adèle nous rejoignit extrêmement fatiguée de sa promenade; elle était enchantée de ce qu'elle avait vu, et cependant ne parlait que de tout changer. Monsieur de Sénange avait du monde à dîner; nous rentrâmes bien vite pour nous habiller.

Je restai fort occupé de tout ce qu'il venait de me raconter. Je me demandais comment tous les pères voulant conduire leurs enfans, il y en a si peu qui imaginent d'être pour eux ce qu'on est pour ses amis, pour toutes les liaisons auxquelles on attache du prix? L'enfance compare de si bonne heure, qu'il est nécessaire d'être aimable pour elle. Il faut lui paraître le meilleur des pères, pour pouvoir se faire craindre, sans risquer un moment d'être moins aimé. Alors on n'a pas besoin de présenter toujours la reconnaissance comme un devoir; elle devient un sentiment, et les obligations en sont mieux remplies. Adieu, mon cher Henri; je vous écrirai aussitôt que monsieur de Sénange aura fini de m'apprendre ce qui le concerne.

LETTRE XIII.

Neuilly, ce 21 juillet.

Adèle est partie ce matin, de fort bonne heure, pour son couvent; je suis resté seul avec monsieur de Sénange. Je sentais une sorte de plaisir à la remplacer dans les soins qu'elle lui rend. Aussitôt après dîner, je l'ai conduit sur une terrasse qui est au bord de la Seine; ses gens nous ont apporté des fauteuils, et il a continué son histoire.

"Je ne vous ferai point, m'a-t-il dit, le détail des dangers que nous courûmes. J'en fus peu effrayé; non qu'un excès de courage m'aveuglât sur notre situation, ou m'y rendît insensible: mais j'étais si occupé de la terreur dont cette jeune femme était saisie! Elle regardait ses enfans avec tant d'amour! elle les prenait dans ses bras, et les pressait contre son coeur, comme si elle eût pu les sauver ou les défendre. Je ne tremblais que pour elle, et je suis sûr qu'un grand intérêt, non-seulement empêche la crainte, mais distrait de la douleur même; car après que le premier danger fut passé, je m'aperçus que je m'étais fait une forte contusion à la tête, sans que j'aie pu alors me rappeler ni où ni comment.

"Quand nous fûmes un peu plus tranquilles, mylord B… vint à moi, et me jura une amitié que rien, disait-il, de pouvait plus détruire. Effectivement, dans ces momens de trouble, on se montre tel que l'on est; et peut-être me savait-il gré de n'avoir pas un instant pensé à moi-même. Pour lui, toujours froid, toujours raisonnable, il s'occupait de sa femme avec le regret de la voir souffrir, mais sans rien prévoir de ce qui pouvait la soulager, ou tromper son inquiétude. Nous arrivâmes à Douvres le lendemain au soir. Lady B… avait à peine la force de marcher: on la porta jusqu'à l'auberge, où elle se coucha; et je ne la revis plus du reste de la journée. Son mari vint me retrouver; nous soupâmes ensemble. Pendant le repas, m'ayant entendu dire qu'aucune affaire ne m'appelait directement à Londres, et que la curiosité ne m'y attirait même pas, il me proposa d'aller passer quelques semaines dans leur terre qui n'était qu'à une petite distance de cette ville. J'y consentis avec un sentiment de répugnance que je ne pouvais m'expliquer, et qui me tourmentait malgré moi; je crois que le coeur pressent toujours les peines qu'il doit éprouver. Cependant aucune bonne raison ne se présentant pour justifier mon refus, j'acceptai, par cette sorte d'embarras, qui est une suite naturelle de la manière dont on m'avait élevé. Il fut décidé que nous partirions le lendemain de bonne heure. Je me retirai dans ma chambre, contrarié; je fus long-temps sans pouvoir m'endormir: je m'éveillai de mauvaise humeur; j'étais fâché de les suivre, je l'aurais été encore plus de rester. Lady B… m'attendait; elle me fit les plus touchans remercîmens pour les soins que je lui avais rendus; et me présentant ses enfans, elle leur dit de m'aimer, parce que je serais toujours l'ami de leur père et le sien. Je les embrassai tous, et après le déjeuner nous partîmes. Je montai dans sa voiture; les enfans allèrent dans la mienne. Je ne vous ferai point la description de la terre de lord B…; vous devez la connaître aussi bien que moi, mais pas mieux, ajouta-t-il, car c'est le temps de ma vie, peut-être le seul, dont j'aie parfaitement conservé le souvenir. Depuis le premier moment où j'aperçus lady B… jusqu'au jour où je m'éloignai d'elle, il n'est pas un instant dont je ne me souvienne. Il semble que ce soit un temps séparé du reste de ma vie; avant, après, j'ai beaucoup oublié; mais tout ce qui la regarde m'est présent et cher. Ce que je ne saurais vous rendre, c'est l'espèce de charme qui régnait autour d'elle, et qui faisait que tout ce qui l'approchait paraissait heureux: une réunion de qualités telles que j'ai mille fois entendu faire son éloge, et presque toujours d'une manière différente; mais tous la louaient, car il semblait qu'elle eût particulièrement ce qui plaisait à chacun.

"Cependant j'étais dans une si triste disposition d'esprit, que les premiers jours je fus peu frappé de tout le mérite de lady B…. Insensiblement je me sentis attiré près d'elle; et je l'aimais déjà beaucoup, sans avoir pensé à l'admirer. Les premiers jours que je fus chez elle je me promenais seul; et lorsque le hasard me faisait trouver avec du monde, je restais dans le silence, sans chercher à plaire, ni souhaiter d'être remarqué. Le mari, les entours de Lady…. devaient dire de moi, que j'étais ennuyeux et sauvage; elle seule devina que j'avais des chagrins et une timidité excessive. Elle essaya de me rapprocher d'elle, et de me faire parler, en me questionnant sur des objets qu'elle connaissait sûrement; aussi ne lui répondis-je que des demi-mots, qui ne faisaient que m'embarrasser davantage. Sa bonté lui fit sentir qu'il fallait d'abord m'accoutumer à elle, avant d'obtenir ma confiance. Elle me proposa de l'accompagner dans ses promenades: dès le lendemain je commençai à la suivre. Elle me fit faire le tour de son parc; et passant devant un temple qu'elle avait fait bâtir, elle en prit occasion de me parler de la complaisance de son mari pour ses goûts, et de sa reconnaissance. De ce jour, sans me rien dire que ce qu'elle aurait permis que tout le monde sût, elle me traita avec un air de confiance et d'estime qui m'entraînait et me flattait. C'est toujours en me parlant d'elle-même que, peu à peu, elle m'amena à oser lui confier mes peines. Alors elle me donna toute son attention: elle m'écoutait avec intérêt, me questionnait sans curiosité, et finit par m'inspirer le besoin d'être toujours avec elle, et de lui tout dire. Je trouvai en elle les avis et les consolations d'une amie éclairée; une politesse dans le langage, qui aurait rappelé le respect du plus audacieux, et une bienveillance dans les manières qui attirait toutes les affections. Je lui parlai de mon père avec amertume; elle me plaignit d'abord: mais bientôt, reprenant sur moi l'ascendant qu'elle devait avoir; sans se donner la peine d'examiner si mon père avait usé de trop de rigueur, peu à peu elle me conduisit à penser que les torts des autres deviennent un titre à l'estime, lorsqu'ils n'influent point sur notre conduite, mais ne sont jamais une excuse lorsqu'ils nous irritent au point de nous rendre répréhensibles. Enfin elle sut prendre tant d'empire sur mon esprit, que je n'avais plus une seule idée qu'elle ne devinât. Elle lisait sur ma figure, rectifiait toutes mes opinions, et fit de moi, l'homme bon et honnête qui n'a jamais pensé à elle sans devenir meilleur; et qui, depuis qu'il l'a connue, peut se dire qu'il n'existe pas une seule personne à qui il ait fait un moment de peine.

"Je commençais à me trouver parfaitement heureux; j'adorais lady B…. comme les sauvages adorent le soleil; je la cherchais sans cesse. Mon père ne m'avait point appris à cacher mes sentimens sous ces formes qui donnent, aux hommes et aux choses, un poli qui les rend tous semblables: je ne vivais que pour elle, je n'aimais qu'elle, et il n'était que trop facile de s'en apercevoir. Mylord B… ne paraissait plus chez sa femme qu'aux heures des repas; il parlait fort peu, et moins à moi qu'à personne. Je le remarquai sans m'en embarrasser; mais je la voyais souvent pensive, et cela m'inquiétait vivement.

"Un jour, après dîner, au lieu de rester dans le salon avec ses enfans, elle suivit son mari et ne reparut plus du reste de la journée. Le soir, à l'heure du souper, ils vinrent tous deux se mettre à table. Je la trouvai fort pâle, et je vis qu'elle avait beaucoup pleuré: j'en fus si bouleversé, que je ne cessai de la regarder, sans m'apercevoir combien cette attention était inconvenante. Je ne pensai plus au souper, j'oubliai de déployer ma serviette: elle ne mangea pas non plus. Lord B… ne soupait jamais; et au bout de dix minutes, je l'entendis qui poussait sa chaise avec humeur, en disant, que puisque personne n'avait appétit, il était inutile de rester à table plus long-temps. — Lady B… toujours douce, toujours occupée des autres, vint me dire qu'une forte migraine la forçait à se retirer de bonne heure; mais qu'elle me priait de la suivre le lendemain à sa promenade du matin. Je la regardai sans lui répondre, car je ne pensais qu'à deviner ce qui pouvait l'avoir affligée. Elle me quitta, et ils s'en allèrent ensemble. Je regagnai ma chambre, où, pour la première fois, je connus à quel point je l'aimais. Je passai toute la nuit sans me coucher. J'avais beau chercher, me creuser la tête, je ne concevais rien à sa douleur: et me perdant en conjectures, je ne sentais, bien clairement, que le chagrin de lui savoir des peines, et le désir de donner ma vie pour la voir heureuse.

"Dès que le jour parut, j'allai me promener, jusqu'à l'heure où elle descendait ordinairement: alors, ne la trouvant point dans le salon, je montai la chercher chez ses enfans. Leur chambre était ouverte; je m'arrêtai en voyant lady B… assise, le dos tourné à la porte, ayant ses quatre enfans à genoux devant elle; le cinquième, qu'elle nourrissait encore, était sur ses genoux. Ces enfans faisaient leur prière du matin: lorsqu'ils eurent prié pour la santé de leur père et de leur mère, elle leur dit: Demandez aussi à Dieu que monsieur de Sénange, qui a eu tant de soin de vous pendant la tempête, n'éprouve aucun accident pour son retour. — Elle prit les deux petites mains de ce dernier enfant, les joignit dans les siennes, en levant les yeux au ciel, et sembla s'unir à leur prière. Je n'avais pas encore pensé à mon départ; jugez de ce que devins, lorsque je l'entendis parler de voyage. Elle me trouva encore appuyé sur la porte; je ne pouvais revenir de mon saisissement; elle devina que je l'avais entendue, et m'emmena dans les jardins. Je la suivis sans lui parler; elle garda aussi quelque temps le même silence: puis, le rompit tout-à-coup, et me pria de l'écouter avec attention et sans l'interrompre." Lorsque je vous rencontrai, me dit-elle, je fus sensible à l'intérêt que je vous vis témoigner à mes enfans; et dès-lors vous m'en inspirâtes un réel. Le danger que nous courûmes ensemble, et votre sensibilité l'augmentèrent encore, mais la mélancolie qui vous dominait, lorsque vous vîntes ici, me toucha davantage. La première peine, le premier revers influe si essentiellement sur le reste de la vie! Je craignais que livré à vous-même, seul, dans une terre étrangère, vous ne pussiez résister à cette grande épreuve; et je vous voyais près de vous laisser abattre par le malheur, au lieu de chercher à le surmonter. Je ne connaissais pas la cause de vos chagrins; j'essayai de pénétrer dans votre coeur, et vous me devîntes vraiment cher. Vous savez si je ne vous ai pas toujours donné les conseils que je voudrais que mes fils reçussent de vous. Quel plaisir je ressentais lorsque j'avais adouci votre caractère, rendu vos idées plus justes, vos dispositions plus heureuses! Mais ce bonheur si innocent a été mal interprété; on m'accuse d'avoir pour vous des sentimens trop tendres… "Ah! que je serais heureux, m'écriai-je! Ne m'interrompez pas, me dit-elle, sévèrement; et reprenant bientôt sa bonté, sa bienveillance ordinaire, elle ajouta: Mon mari en a pris de l'ombrage, sans que je m'en sois doutée: hier il m'a avoué le tourment qu'il éprouve, et je lui ai promis que vous partiriez aujourd'hui…. "Non, par pitié, non, lui dis-je, en prenant ses mains dans les miennes; que deviendrais-je! je suis tout seul au monde!" — Si même je m'oubliais jusqu'à permettre que vous restassiez près de moi, vous ne pouvez y demeurer toujours: rendons notre séparation utile à tous deux; car vous ne voudriez pas faire le malheur de ma vie en troublant le repos de lord B…. Allons, mon jeune ami, du courage, vos chevaux vous attendent…. "Comment, mes chevaux! et qui les a demandés?…" — Moi; ma tendre amitié a voulu vous éviter les préparatifs d'une séparation trop affligeante pour nous……." et détournant ses yeux pleins de larmes, elle se leva. J'étais si frappé, je m'attendais si peu à ce prompt éloignement, qu'il ne me vint aucune objection; d'ailleurs, je ne savais que lui obéir.

"Elle regagna le château le plus vite qu'il lui était possible; et montant aussitôt avec moi dans la chambre de ses enfans, elle sembla devenir plus calme dans cet asile de paix et d'innocence. Cependant elle paraissait respirer avec peine; mais bientôt reprenant son empire sur elle-même, elle me dit: Je ne sais quel pressentiment m'a toujours persuadé que je mourrais jeune. Assurez-moi que si mes fils se trouvaient jamais dans votre pays, comme je vous ai rencontré dans le mien, seuls, sans conseil, sans parens, dans la jeunesse ou le malheur, jurez-moi que, vous souvenant de leur mère, vous seriez leur ami et leur guide…. "Ah! je jure qu'ils seront toujours ce que j'aurai de plus cher. — Je les embrassai tous en leur donnant les noms les plus tendres, et promettant solennellement de ne jamais les oublier. — Ce n'est pas tout encore, ajouta-t-elle; s'il est vrai que j'aie adouci vos chagrins, que vous partagiez l'amitié que vous l'avez inspirée; récompensez mes soins, en allant, tout de suite, retrouver votre père; promettez-moi de le rendre heureux, et de vous y dévouer tout entier!… C'est encore m'occuper de vous, continua-t-elle en soupirant, et vous prouver que je crois à vos regrets; car il n'est de consolation, pour les coeurs vraiment affligés, que de s'occuper du bonheur des autres….. "Je tombai à ses pieds, je baisai ses mains avec respect, avec amour; je pris tous les engagemens qu'elle me dicta, et je courus à ma voiture, sans regarder derrière moi, ni penser à faire mes adieux à lord B…

"Je me hâtai de retourner à Paris; j'arrivai chez mon père, justement trois mois après l'avoir quitté. Il ne m'attendait pas. Je me présentai devant lui, sans permettre qu'on m'annonçât, et sans lui donner le temps de me témoigner son étonnement ou sa colère. — Mon père, lui dis-je, j'ai été bien coupable envers vous; mais je reviens pour vous consacrer ma vie. S'il est possible, oubliez le passé: daignez m'éprouver; je défie votre rigueur de surpasser mon respect et ma soumission.

"Mon père, encore plus étonné de ce langage que de mon arrivée, me demanda à qui il devait un changement si inattendu. Je lui racontai tout ce que je viens de vous dire; il s'attendrit avec moi, et, pour la première fois, m'appela son cher fils. — Je cherchai à lui plaire: souvent je trouvais qu'il me jugeait avec d'anciennes et d'injustes préventions; car les torts de la jeunesse laissent des impressions qu'on retrouve long-temps après être corrigé. Mais j'étais déterminé à le rendre heureux, et je parvins à m'en faire aimer. Je m'apercevais du succès de mes soins, à la tendre reconnaissance qu'il avait prise pour lady B… Je lui écrivis plusieurs fois; elle me répondait toujours avec la même amitié, la même raison, mais elle se plaignait souvent de sa santé. Ses lettres devinrent plus rares: enfin je reçus de Londres un paquet d'une écriture que je ne connaissais pas, et cacheté de noir. Ces marques de deuil me firent frémir; je n'osais ni l'ouvrir, ni m'en éloigner. Il fallut bien cependant connaître mon malheur; et j'appris que lady B… sentant sa fin approcher, avait chargé une femme de confiance d'une boîte qu'elle m'envoyait. J'y trouvai un petite tableau, sur lequel elle était peinte avec ses enfans: il était accompagné d'une dernière lettre d'elle, plus touchante que toutes les autres, où, me rappelant mes promesses, elle me bénissait avec sa famille. Je fus long-temps très-affligé; et jamais je n'ai été consolé. Mon père me proposa différens mariages; toutes les femmes me paraissaient si différentes de lady B… que cette proposition me rendait malheureux. Il cessa de m'en parler, et vécut encore quelques années. J'eus la consolation de l'entendre me remercier en mourant, et mêler le nom de lady B… aux bénédictions qu'il me donnait. Je le regrettai du fond de mon ame. Sa mort me rappela vivement les torts de ma jeunesse, et tout ce que je devais à cette femme excellente. Je vous remettrai ces lettres et les portraits de votre famille. J'avais quitté votre grand-père avec si peu d'égards, que je n'osai jamais me rappeler à son souvenir; mais je ne perdis point de vue ses enfans. J'appris avec intérêt leur mariage, celui de votre mère; et je vous assure que vous rendrez mes derniers jours heureux, si votre affection me permet de remplir mes engagemens, et si vous comptez sur moi comme sur un second père." — Je l'assurai de tout mon attachement. — Adieu. J'ai la main fatiguée d'avoir écrit si long-temps: en vérité, je commence à croire au bonheur, puisque le hasard m'a fait rencontrer ce digne homme.

LETTRE XIV.

Neuilly, ce 25 juillet.

Montesquieu dit que, "comme notre esprit est une suite d'idées, notre coeur est une suite de désirs." Je l'éprouve, Henri; car, depuis que je sais les liaisons que monsieur de Sénange a eues avec ma famille, ma curiosité n'est pas satisfaite; et à présent, je voudrais apprendre ce qui a pu déterminer un homme si raisonnable à se marier, à son âge, avec un enfant de seize ans! car Adèle n'est qu'une enfant dont les inconséquences m'impatientent souvent, moi qui, plus rapproché d'elle, n'ai pas encore atteint ma vingt-troisième année.

Elle est revenue de son couvent, les yeux rouges, a été silencieuse et triste le reste de la soirée: le lendemain elle a paru, au déjeuner, gaie, fraîche, brillante de santé et de bonne humeur. Ce changement m'a tout dérangé: j'avais passé la nuit à rêver aux chagrins qu'elle pouvait avoir; et je suis sûr que, non-seulement elle a dormi tranquille, mais qu'oubliant sa peine, elle aurait été fort étonnée que j'y pensasse encore. Cependant, Henri, elle est fort aimable, oui, très-aimable: ses défauts même vous plairaient, à vous qui ne cherchez dans la vie que des scènes nouvelles.

Adèle est douce, si l'on peut appeler douceur un esprit flexible qui ne dispute ni ne cède jamais. Son humeur est égale, habituellement gaie; ses affections sont si vives, son caractère est si mobile, que je l'ai vue plusieurs fois s'attendrir sur les malheurs des autres, jusqu'au point de ne garder aucune mesure dans sa générosité ou dans ses promesses; mais, oubliant bientôt qu'il est des infortunés, mettre le même excès à satisfaire des fantaisies; et, passant ainsi de la sensibilité à la joie, vous surprendre et vous entraîner toujours. Elle est d'un naturel et d'une sincérité qui enchantent. Ne connaissant ni la vanité ni le mystère, elle fait simplement le bien, franchement le mal, et ne s'étonne ni d'avoir raison ni d'avoir tort. Si elle vous a blessé, elle s'en afflige, tant que vous en paraissez fâché; mais elle l'oublie aussitôt que vous êtes adouci, et il est presque certain que, l'instant d'après, elle vous offensera de même, s'en désolera de nouveau, et se fera pardonner encore. Aucun intérêt ne la porterait à dire une chose qu'elle ne pense pas, ni à supporter un moment d'ennui sans le témoigner. Aussi, lorsqu'elle a l'air bien aise de vous voir, est-il impossible de ne pas croire qu'elle vous reçoit avec plaisir; et si jamais elle paraissait aimer, il serait bien difficile de lui résister. Ajoutez à cela, Henri, une figure charmante, dont elle ne s'occupe presque pas; une grâce enchanteresse qui accompagne tous ses mouvemens; un besoin de plaire et d'être aimable dont je n'ai jamais vu d'exemple, et qui ferait le tourment de celui qui serait assez fou pour en être amoureux, mais qui doit lui donner autant d'amis qu'elle a de connaissances; car elle st aussi coquette par instinct, que toutes les femmes ensemble le seraient par calcul. Adèle est aimable, toujours, avec tout le monde, involontairement. Donne-t-elle à un pauvre? Ce n'est point de la simple compassion; son visage lui peint le plaisir de l'avoir soulagé: le refuse-t-elle? ce n'est jamais sans lui exprimer le regret ou l'impossibilité actuelle de le secourir. Attentive dans la société, se rappelant quelquefois vos goûts, une phrase, un mot qui vous est échappé, vous êtes étonné de lui trouver des soins, des souvenirs, lorsqu'elle n'avait pas paru vous entendre. D'autres fois, manquant sans scrupule aux choses que vous désirez le plus, à celles même qu'elle vous avait promises, elle se laisse entraîner par le premier objet qui se présente. Enfin, réunissant tous les contrastes, ce n'est qu'en tremblant que vous admirez ses talens, ses grâces, ses heureuses dispositions; un sentiment secret vous avertit qu'elle vous échappera bientôt. Aussi, prêterai-je un beau champ à vos plaisanteries, lorsque, entre un septuagénaire et une femme charmante, le vieillard obtiendra toutes mes préférences et ma plus tendre amitié. Je vous laisse sur cette pensée, mon cher Henri; car je suis sûr qu'elle vous paraîtra si ridicule, qu'il vous serait impossible de m'accorder un instant d'intérêt après un pareil aveu.

LETTRE XV.

Neuilly, ce 4 août.

Je suis toujours à Neuilly, mon cher Henri; je comptais n'y passer que peu de jours, et les semaines se succèdent, sans que monsieur de Sénange me permette de penser encore à mon départ. Adèle me témoigne aussi beaucoup d'amitié; cependant je voudrais vous revoir. Je ne sais s'il tient à mon caractère inquiet de ne jamais se trouver bien nulle part, mais je désire de m'éloigner.

La vie qu'on mène ici est douce, agréable, et me plairait assez si je pouvais m'y livrer sans inquiétude. On se réunit, à dix heures du matin, chez monsieur de Sénange. Après le déjeuner on fait une promenade, que chacun quitte ou prolonge suivant ses affaires ou sa fantaisie; on dîne à trois heures: deux fois par semaine il y a beaucoup de monde; les autres jours nous sommes absolument seuls, et ce sont les momens qu'Adèle semble préférer. Après le dîner, monsieur de Sénange dort environ une demi-heure: ensuite la promenade recommence ; ou s'il y a quelque bon spectacle à Paris, Neuilly en est si près, qu'Adèle nous y entraîne souvent. La journée se passe ainsi, sans projets, sans prévoyance, et surtout sans ennui.

Adèle a commencé ses travaux dans l'île; je les dirige, et cette occupation suffit à mon esprit. Monsieur de Sénange suit avec nous le travail des ouvriers: il est toujours le juge et l'arbitre de nos différens. Il a l'air heureux: mais c'est lorsqu'il paraît l'être davantage, qu'il lui échappe des mots d'une tristesse profonde.

Hier nous avons été à la pointe de l'île; elle est terminée par une centaine de peupliers, très-rapprochés les uns des autres, et si élevés, qu'ils semblent toucher au ciel. Le jour y pénètre à peine; le gazon est d'un vert sombre; la rivière ne s'aperçoit qu'à travers les arbres. Dans cet endroit sauvage on se croit au bout du monde, et il inspire, malgré soi, une tristesse dont monsieur de Sénange ne ressenti que trop l'effet, car il dit à Adèle: Vous devriez ériger ici un tombeau; bientôt il vous ferait souvenir de moi. La pauvre petite fut effrayée de ces paroles comme si elle n'eût jamais pensé à la mort. Elle rougit, pâlit, et nous quitta aussitôt. Il m'envoya la chercher: je la trouvai qui pleurait, et j'eus bien de la peine à la ramener; car elle craignait que la vue de ses larmes n'augmentât encore l'espèce de pressentiment qui avait frappé monsieur de Sénange. Elle revint cependant; et sans chercher à le rassurer, sa délicatesse s'empressa de l'occuper, pour ne pas laisser à de pareilles réflexions le temps de renaître. A peine fûmes-nous dans le salon, qu'elle se mit au piano, répéta les airs qu'il préfère, chanta les chansons qu'il aime, voulut qu'il jouât aux échecs avec moi. Il céda à tous ses désirs, écouta la musique, joua aux échecs, mais fut pensif le reste de la soirée; et, pour la première fois, il se retira immédiatement après le souper.

Je restai seul avec Adèle; ses pleurs recommencèrent à couler. "Si vous saviez, me disait-elle, combien il est bon; tout ce que je lui dois! et quel tourment j'éprouve quand je considère son grand âge! Il est heureux: je donnerais de ma vie pour le conserver; et dans quelque temps nous aurons peut-être à le pleurer…." Que je lui sus gré de m'unir ainsi aux sentimens les plus chers, les plus purs de son coeur! La pauvre petite était toute saisie: je voulus qu'elle descendît dans les jardins, espérant qu'une légère promenade et la fraîcheur de la nuit dissiperaient ces noires idées. Je lui donnai le bras; je la sentais soupirer. Elle marchait doucement, appuyée sur moi: pour la première fois, elle avait besoin d'un soutien. Combien sa peine me touchait! Cependant, ne pouvant point arrêter ses larmes, j'essayai de traiter sa tristesse de vapeurs, sans vouloir l'écouter ni lui répondre plus long-temps; et doublant le pas, je la traînai malgré elle, jusqu'à la faire courir. Ce moyen me réussit mieux que tous mes discours; car moitié riant, moitié se fâchant, je lui fis faire le tour de la terrasse. Dès qu'elle fut distraite, sa gaieté revint. Après j'appelai la raison à mon secours; et quoique la nuit fût superbe, que j'eusse bien envie de continuer cette promenade, de lui demander de qui avait pu occasionner un mariage qui me paraissait heureux, mais bien disproportionné; je me hâtai de la ramener, de crainte que ses gens ne trouvassent extraordinaire de nous voir rentrer plus tard. — Pour regagner mon appartement, il faut passer devant celui de monsieur de Sénange; je m'y arrêtai, en demandant au ciel que le sommeil de cet excellent homme fût calmé par quelques songes heureux, et lui rendît assez de force pour espérer un long avenir.

P.S. Ce matin monsieur de Sénange m'a fait dire qu'il avait passé une mauvaise nuit, et qu'il avait la goutte très-fort. Sans doute, hier il souffrait déjà: car je suis persuadé, Henri, que dans la vieillesse les inquiétudes de l'esprit ne sont jamais qu'une suite des maux du corps, comme, dans la jeunesse, les maladies sont presque toujours le résultat des peines de l'ame; et celui qui, vraiment compatissant, voudrait soulager ses semblables, risquerait peu de se tromper en disant au jeune homme qui souffre: Contez-moi vos chagrins?… Et au vieillard qui s'afflige: Quel mal ressentez-vous?…

LETTRE XVI.

Neuilly, ce 20 août.

Monsieur de Sénange a la goutte depuis quinze jours, mon cher Henri; et, pendant que je passais tout mon temps à le soigner, vous me grondiez avec une humeur dont je vous remercie. Votre curiosité sur Adèle me plaît encore; je vous l'ai fait aimer, me dites-vous, et en même temps vous me demandez si je l'aime moi-même? Oui, assurément je l'aime, mais comme un frère, un ami, un guide attentif. Ne la jugez pas sur le portrait que je vous en avais fait; elle est bien plus aimable, bien autrement aimable que je ne le croyais. Si vous saviez avec quelle attention elle soigne monsieur de Sénange! comme elle devine toujours ce qui peut le soulager ou lui plaire! Elle est redevenue cette sensible Adèle, qui m'avait inspiré un intérêt si tendre. Ce n'est plus madame de Sénange vive, étourdi, magnifique; c'est Adèle, jeune sans être enfant, naïve sans légèreté, généreuse sans ostentation: il ne lui a fallu qu'un moment d'inquiétude pour faire ressortir toutes ces qualités.

Depuis que monsieur de Sénange est malade, il ne reçoit personne; aussi, la préférence qu'il m'accorde m'ôte-t-elle le désir de m'absenter. Il supporte la douleur avec courage, ou plutôt avec résignation. Il ne se plaint pas; quelquefois seulement on aperçoit ses craintes, mais jamais il ne laisse voir ce qu'il souffre. — Ces derniers jours, il nous parlait de la vie comme d'une chose qui ne le regardait plus. Il est vrai que la goutte s'était montrée d'abord d'une manière effrayante; mais depuis hier elle s'est heureusement fixée au pied. — C'est depuis sa maladie, que j'ai véritablement commencé à connaître Adèle. Pourquoi le hasard ne me l'a-t-il pas fait rencontrer plus tôt?… Vous savez que l'amitié de la jeunesse n'a jamais de réticence: Adèle me laisse lire dans son coeur; ses pensées me sont toutes connues. Quelle simplicité! quelle innocence! Elle fait disparaître toutes les préventions que l'égoïsme des hommes et la perfidie des femmes m'avaient inspirées. Près d'elle, je cesse d'être sévère; je crois au bonheur, à la vérité, à la tendresse; je crois à toutes les vertus. Ce visage calme, où le chagrin n'a pas encore laissé de traces, où le repentir n'en gravera jamais, répand de la douceur sur tout ce qui l'environne. — Cependant, n'allez pas imaginer que je sois amoureux; si je croyais le devenir, je fuirais à l'instant. La bonté, la confiance de monsieur de Sénange ne seront point trahies. Je ne troublerai point les derniers jours d'un homme qui peut se dire: Il n'y a personne à qui j'aie fait un moment de peine. Je ne me permettrais pas même les plus insignifiantes attentions, si elle pouvaient lui donner de l'inquiétude. Je suis effrayé quand je vois, dans le monde, avec quelle légèreté on risque d'affliger un vieillard ou un malade: sait-on si l'on aura le temps de le consoler?… Ah! ce ne sera pas moi qui l'empêcherai de bénir quelques années que le ciel semble lui avoir accordées par prédilection. — Ainsi, mon cher Henri, aimez Adèle; mais aussi, comme moi, chérissez-les, respectez-les tous deux.

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