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Adèle de Sénange

LETTRE PREMIERE (continued 2)

Reading edition

LETTRE XVII.

Neuilly, ce 26 août.

Il n'y a pas un petit détail que ne me fasse aimer, chaque jour davantage, l'intérieur de monsieur de Sénange. Tous les premiers mouvemens d'Adèle, tous les sentimens plus réfléchis de ce vieillard, sont également bons. Hier, pendant le déjeûner, le garde-chasse apporta un héron à Adèle. Cet homme, en le présentant, nous dit que ces oiseaux étaient fort attachés les uns aux autres: "Ce matin, ajouta-t-il, ils étaient deux; lorsque celui-ci est tombé, son compagnon a jeté plusieurs cris, et est revenu, jusqu'à trois fois, planer au-dessus de lui, en criant toujours. — Vous ne l'avez pas tué? dit vivement Adèle. — Non, Madame, répondit-il, prenant son effroi pour un reproche; il est toujours resté trop haut pour que je pusse l'atteindre." A ces derniers mots, elle fut si indignée, qu'elle le renvoya très-sèchement, en lui défendant d'en tuer jamais. — Monsieur de Sénange sourit; et, sans paraître avoir remarqué l'air mécontent d'Adèle, il parla de la voracité des hérons!…. "Ces oiseaux, dit-il, mangent les poissons…. les plus petits surtout…. Dès qu'il fait soleil, et qu'ils viennent, pour se réjouir, sur la surface de l'eau, le héron les guette…. les saisit…. les porte à son nid…. mais c'est pour nourrir sa famille…. et lui-même ne prend de nourriture que lorsque ses petits sont rassasiés…." Je voyais qu'il s'amusait à varier toutes les impressions d'Adèle; et je me plaisais aussi à la voir exprimer successivement ses regrets pour le héron, sa pitié pour les petits poissons, et de l'intérêt pour ce nid, qu'il fallait bien nourrir…. La pauvre enfant ne savait où reposer sa compassion…. Monsieur de Sénange l'appela près de lui; il lui expliqua, sans chercher à trop approfondir ce sujet, tous les maux que, dans l'ordre de la nature, le besoin rendait nécessaires; mais ne voulant point la fixer long-temps sur des idées qui l'attristaient, il dit qu'il se sentait mieux, et qu'une promenade lui ferait plaisir. Adèle demanda une calèche, et nous partîmes par le plus beau temps du monde. Le grand air ranimait monsieur de Sénange, et nous pûmes aller très-loin dans la campagne. Dans un chemin de traverse, bordé de fortes haies, nous trouvâmes une charrette qui portait la récolte à une ferme voisine: en passant, la haie accrochait les épis, et en gardait toujours quelques-uns; Adèle le remarqua, et s'étonnait qu'on eût négligé de l'élaguer. "On ne la coupera que trop tôt, reprit monsieur de Sénange; ce que cette haie dérobe au riche, elle le rendra aux pauvres: les haies sont les amies des malheureux." Effectivement, à notre retour nous trouvâmes dans ce même chemin des femmes, des enfans, qui recueillaient tous ces épis avec soin, pour les porter dans leur ménage. — Monsieur de Sénange les appela; sa bienfaisance les secourut tous; et je vis qu'après avoir osé faire entrevoir à Adèle qu'il y a des maux inévitables, il prenait plaisir à la faire arrêter sur des idées douces, que les moindres circonstances de la vie peuvent fournir à une ame sensible. — La réflexion d'Adèle fut "qu'elle ne laisserait jamais couper de haies;" et monsieur de Sénange sourit encore, en voyant comme elle avait profité de la leçon du matin.

LETTRE XVIII.

Neuilly, ce 26 août.

Notre promenade n'a pas réussi à monsieur de Sénange: sa goutte est fort augmentée, il souffre beaucoup: mais au milieu de ses douleurs, il s'est plu à m'apprendre les raisons qui l'avaient déterminé à se marier.

Sa famille est alliée à celle de madame de Joyeuse, mère d'Adèle, chez laquelle il allait fort rarement. Son caractère le lui convenant pas, il ne la voyait qu'à un ou deux grands dîners de famille qu'il donnait tous les ans. Un jour qu'il lui faisait une visite d'égard, pour la prier de venir chez lui avec d'autres parens, il lui demanda des nouvelles de sa fille. Madame de Joyeuse, d'un air bien froid, bien indifférent, lui répondit, qu'étant peu riche, elle la destinait au cloître, et ne prit même pas la peine d'employer la petite fausseté ordinaire en pareille circonstance: ma fille veut absolument se faire religieuse. "J'ai à la remercier, me dit-il, des expressions qu'elle employa. Je leur dois, peut-être, mon bonheur; car je fus révolté de voir une mère disposer aussi durement de sa fille, et la livrer au malheur pour sa vie, uniquement parce qu'elle était peu riche. Cette jeune victime, sacrifiée ainsi par ses parens, ne me sortait pas de l'esprit. Après notre grand dîner, je proposai à madame de Joyeuse de la conduire au couvent où était Adèle. J'étais bien sûr qu'elle ne me refuserait pas; car c'est la première femme du monde pour tirer parti de tout: et la seule pensée que mes chevaux feraient cette course, au lieu ses siens, devait la déterminer bien plus que le plaisir de voir sa fille. Nous arrivâmes au parloir à sept heures. C'était le moment de la récréation: on nous dit que les pensionnaires étaient au jardin; cependant nous attendîmes peu. Adèle arriva bientôt, rouge, animée, tout essoufflée, tant elle avait couru. Sa mère, loin de lui savoir gré de cet empressement, ne le remarqua même pas, la reçut d'un air froid, et parla long-temps bas à la religieuse qui l'avait accompagnée. Pour moi, continua monsieur de Sénange, qui ai toujours aimé la jeunesse, je me plus à lui demander quels jeux l'amusaient avec ses compagnes, et de quelles occupations ils étaient suivis? — Elle me peignit le colin-maillard, les quatre coins, avec un plaisir qui me rappela mon enfance; mais passant à ses devoirs, aux heures du travail, elle m'en parla avec une égale satisfaction. Cet heureux caractère m'intéressa; je demandai à sa mère la permission de venir la revoir. Elle n'osa pas la refuser à mon âge, quoiqu'elle n'eût encore permis à sa fille de recevoir personne. La semaine suivante je retournai à ce couvent. Adèle me reçut avec plaisir: je l'interrogeai sur la vie qu'elle avait menée jusqu'alors; elle m'en parut fort contente: mais, lui demandai-je, si votre mère voulait vous faire religieuse? — J'en serais charmée, me dit-elle gaiement, car alors je ne quitterais pas mes amies. — Et si elle vous mariait? — Il faudrait aussi lui obéir; mais je serais bien affligée, si elle me donnait un mari qui, m'emmenant en province, m'éloignât de mes compagnes et de mes religieuses. — Je ne pus m'empêcher de prendre en pitié cette ame innocente, toujours prête à se soumettre à sa mère, sans même considérer quels devoirs elle lui imposerait. Si elle se fût plainte, si elle eût senti sa situation, j'aurais peut-être été moins touché: mais la trouver douce, résignée, m'intéressa bine davantage. Je ne pouvais me résoudre à lui laisser consommer ce sacrifice, sans l'avertir, au moins, des regrets dont il serai suivi. Je revins tourmenté de son souvenir et de son malheur; je voyais toujours cette pauvre enfant prononçant ces voeux terribles. Cependant il m'était bien difficile de la secourir ; car, dans le temps que mon père était irrité contre moi, il avait fait un testament qu'après il a oublié de détruire. Par cet acte, je ne jouissais que du revenu de sa fortune, et il ne m'était permis de disposer du fonds, qu'au seul cas où je marierais; alors j'en deviendrais le maître, la moitié seulement restant substituée à mes enfans. — Peut-être mon père, qui désirait passionnément que sa famille se perpétuât, avait-il pensé, qu'en me gênant ainsi jusqu'à l'époque de mon mariage, je me résoudrais plus aisément à former ces liens qui m'avaient toujours effrayé. Sa prévoyance n'a pas été vaine; car sans cette clause, je n'eusse jamais imaginé d'épouser, à mon âge, une si jeune personne. Je l'aurais dotée, mariée, en respectant son choix; mais je n'en avais pas la possibilité. Je revis Adèle souvent, et chaque fois, elle m'intéressa davantage. M'étant bien assuré que son coeur n'avait point d'inclination, qu'elle m'aimait comme un père, je me déterminai à la demander en mariage. Je m'y décidai avec d'autant moins de scrupule, que je n'avais que des parens éloignés, qui jouissaient tous de fortunes considérables, et que j'étais résolu à la traiter comme ma fille. D'ailleurs ma vieillesse, ma faible santé, me faisaient croire que je la laisserais libre, avant que l'âge eût développé en elle aucune passion. J'espérai qu'alors se trouvant riche, elle serait plus heureuse; car on dit toujours, lorsqu'on est jeune, que la fortune ne fait pas les bonheur; mais à mesure que l'on avance dans la vie, on apprend qu'elle y ajoute beaucoup. Madame de Joyeuse fut charmée de me donner sa fille; je crois bien qu'on rit un peu du vieillard qui épousait, avec tant de confiance une enfant de seize ans; mais le bon caractère d'Adèle m'a justifié. Quant à moi, j'espère ne lui avoir causé aucune peine. Cependant, si un jour je la voyais moins gaie, moins heureuse, je me persuaderais encore qu'un lien qui, naturellement, ne doit pas être long, vaut toujours mieux que le voile et les voeux éternels qui étaient son partage."

Je remerciai monsieur de Sénange de sa confiance, en admirant sa bonté et sa générosité. "Mon jeune ami, me dit-il, ne me louez pas tant, je suis assez récompensé; n'ai-je pas obtenu l'amitié d'Adèle? Si j'avais prétendu à un sentiment plus vif, tout le monde se serait moqué de moi, et vous tout le premier; au lieu que je puis me dire: Il n'est pas une de ses pensées, un de ses sentimens qui ne doive l'attacher à moi. Cela vaut mieux que les plaisirs de la vanité; l'expérience m'a appris qu'on a beau la flatter, elle n'est jamais complètement dupe; il y a toujours des momens où la vérité se fait sentir." Hé bien, Henri, aimez-vous monsieur de Sénange? Exista-t-il jamais un meilleur homme? et croyez-vous qu'Adèle eut raison de paraître satisfaite de se voir unie à lui? Comme ma sévérité était injuste et ridicule! Ah! Adèle, n'était-ce pas assez de vous connaître pour vous aimer; fallait-il encore avoir à l'accuser auprès de vous?

LETTRE XIX.

Neuilly, ce 26 août.

Monsieur de Sénange est assez bien pour son état, mon cher Henri; mais quel état, ou plutôt quel âge que celui où l'on compte à peine la souffrance, où l'on vous trouve heureux, parce que vous ne mourez pas! Il est vrai qu'aucun danger présent ne le menace; mais il a la goutte aux deux pieds, il ne saurait marcher, il ne peut même se mouvoir sans éprouver des douleurs cruelles; et on lui dit qu'il est bien, très-bien. Il ne paraît même pas trop loin de le penser; du moins, reçoit-il ces consolations avec une douceur qui m'étonne. — Serait-il possible qu'un jour j'aimasse assez la vie pour supporter une pareille situation?… peut-être… si j'ai fait quelques bonnes actions, et si, comme lui, j'ai mérité d'être chéri de tout ce qui m'entoure.

Depuis qu'il est mieux, il ne veut plus que les promenades d'Adèle soient interrompues, et il nous renvoie avec autorité, aux heures où nous sortions tous trois avant sa maladie. Le croiriez-vous, Henri? elles me sont moins agréables que lorsqu'il nous accompagnait. Je les commence en tremblant; et lorsqu'elles sont finies, je reste mécontent de moi, de mon esprit, de mes manières. Je suis continuellement tourmenté par la crainte d'ennuyer, ou, ce que j'ose à peine m'avouer, par celle de plaire. Monsieur de Sénange, avec toute sa bonté, est aussi par trop confiant. Croit-il que j'aie un coeur inaccessible à l'amour? Non: mais l'âge a tellement refroidi ses sentimens, qu'il est incapable d'inquiétude; peut-être aussi, et je le redoute plus encore, son estime pour moi est-elle plus forte que ses craintes? Les maris sont tous jaloux, ou imprudens à l'excès. Cependant je suis encore libre, puisque je prévois le danger, et que je pense à le fuir; mais le plaisir d'être auprès d'Adèle me retient, lors même que je me crois maître de moi.

Avant-hier, après le dîner, monsieur de Sénange voulut se reposer: Adèle mit un chapeau de paille, ses gants, et me fit signe de la suivre. En sortant de la maison, elle prit mon bras: je ne le lui avais pas offert; je n'osai le lui refuser, mais je frémis en la sentant si près de moi. Elle n'avait jamais été à pied hors de l'enceinte des jardins ou de l'île, la faiblesse de monsieur de Sénange l'obligeant à aller toujours en voiture: seule avec moi, elle voulut entreprendre une longue course. Les champs lui paraissaient superbes. Elle ne connaît rien encore; car à peine eut-elle quitté son couvent, que la maladie de sa mère la retint près d'elle. Tout la frappait agréablement; les bleuets, les plus simples fleurs attiraient son attention. Cette ignorance ajoutait encore à ses charmes; l'ingénuité de l'esprit est une preuve si touchante de l'innocence du coeur! J'aurais été très-content de cette journée, si, me redoutant moi-même, je n'avais pas craint de l'aimer plus que je ne le devais.

Le lendemain elle me proposa d'aller encore dans la campagne; je la refusai sous le prétexte d'affaire, de lettres indispensables. Son visage m'exprima un vif regret, mais sa bouche ne prononça aucun reproche; elle me dit avec un triste sourire: "J'irai donc seule." — Sa douceur faillit détruire toutes mes résolutions. Heureusement qu'elle partit sans insister davantage: si elle eût ajouté un mot, si elle m'eût regardé, je la suivais…. Je suis resté, Henri! mais je ne fus pas long-temps sans me le reprocher. A peine fus-je remonté dans ma chambre, que je me la représentai se promenant, sans avoir personne avec elle; un passant, le moindre bruit pouvait lui faire peur. Je trouvai qu'il y avait de l'imprudence à la laisser ainsi: enfin, après y avoir bien pensé, je pris mon chapeau, et, descendant bien vite par le petit escalier de mon appartement, je courus la rejoindre. — Je la cherchai dans les jardins; elle n'y était pas: le batelier me dit qu'elle n'avait point été dans l'île. C'est alors que je m'inquiétai véritablement; je tremblai que seule, ne connaissant pas le danger, elle n'eût eu la fantaisie de revoir ces champs qui lui avaient paru si beaux la veille. Je n'en doutais plus, lorsque je trouvai la porte du parc ouverte. Je sortis aussitôt, et parcourant à perte d'haleine tous les endroits où nous avions été, je fis un chemin énorme; car je sais trop qu'à son âge, lorsqu'une promenade plaît, on va sans penser qu'il faut revenir. Mais comme le jour tombait tout-à-fait, et que je voyais à peine à me conduire, il fallut bien regagner la maison. — Quelquefois je m'arrêtais, prêtant l'oreille au moindre bruit: peut-être, me disais-je, revient-elle aussi, bien loin derrière moi. Souvent je retournais sur mes pas, écoutant sans rien entendre. Je fus horriblement tourmenté, et je me promis bien, à l'avenir, de ne plus consulter ma raison, et de tout abandonner au hasard. — En rentrant, je la trouvai tranquillement assise, qui travaillait auprès de son mari. Je fus au moment de la quereller, et lui demandai, avec humeur, où elle avait pu aller tout le jour? Elle répondit doucement, qu'après avoir fait quelques pas sur la terrasse, elle s'était ennuyée; et vous, me dit-elle, vos lettres sont-elles écrites? — Je ne fis pas semblant de l'entendre, pour ne pas lui répondre. — Henri, je l'aime!… mais ne puis-je l'aimer sans le lui dire? Je puis être son ami; et si jamais elle était libre!… Ah! je m'arrête: l'amour n'est pas encore mon maître, et déjà je pense sans regret au moment où ce bon, ce vertueux monsieur de Sénange ne sera plus! encore un jour, et peut-être désirerais-je sa mort!… Non, je fuirai Adèle, j'y suis résolu. Ces six semaines passées ainsi, presque seul avec elle; ces six semaines m'ont rendu trop différent de moi-même. Je n'éprouve plus ces mouvemens d'indignation que les plus légères fautes m'inspiraient: la vertu m'attire encore, mais je la trouve quelquefois d'un accès bien difficile. Cependant, je m'en irai; oui je m'en irai: il m'en coûtera, peut-être, hélas! bien plus que je ne crois…. Adieu; puisse l'amitié consoler la vie et remplir mon coeur!

LETTRE XX.

Neuilly, ce 27 août.

Je me suis levé ce matin décidé à partir, à quitter Adèle. En descendant chez monsieur de Sénange pour le déjeûner, je l'ai trouvé mieux qu'il n'avait été depuis sa maladie. Adèle avait un air satisfait où je remarquais quelque chose de particulier. Vingt fois j'ai été au moment de parler de mon prochain voyage, de leur faire mes adieux, et vingt fois je me suis arrêté. Non que je me flattasse qu'elle me regrettât long-temps: mais ils paraissaient heureux; et il faut si peu de chose pour troubler le bonheur, que j'ai respecté leur tranquillité. Si monsieur de Sénange eût souffert, s'il eût été triste, mon départ eût sans doute ajouté bien peu à leur peine, et j'aurais osé l'annoncer. Tantôt, ce soir, me disais-je, à leur premier chagrin, je m'éloignerai sans qu'ils s'en aperçoivent. Combien je cherche à m'aveugler! Ah! s'ils étaient souffrans ou malheureux, pourrais-je les abandonner? Enfin je n'ai pas eu le courage d'annoncer cette résolution qui m'avait coûté tant d'efforts.

Après le déjeuner, la pluie empêchant Adèle de se promener, elle est remontée dans sa chambre; et, resté seul avec monsieur de Sénange, je lui ai proposé de faire une lecture. Mais à peine l'avais-je commencée, qu'un de ses gens est venu m'avertir tout bas qu'on me demandait. Je suis sorti, et j'ai été très-étonné de voir une des femmes d'Adèle, qui m'a dit que sa maîtresse m'attendait dans son appartement. Je n'y étais jamais entré; comme elle se rend chaque jour à dix heures du matin chez son mari, et qu'elle ne le quitte qu'aux heures de la promenade, c'est chez lui qu'elle passe sa vie, qu'elle lit, dessine, fait de la musique. L'impossibilité où il est de s'occuper, le besoin qu'il a d'elle, lui font un devoir de ne jamais le laisser seul; et pour moi, conservant nos usages, même chez les étrangers, j'aurais craint d'être indiscret si je lui avais demandé de voir sa chambre.

J'ai été surpris de l'air mystérieux de la femme qui me conduisait; cependant je l'ai suivie.

Dès qu'Adèle m'a aperçu, elle s'est avancée vers moi avec joie, et sans me donner le temps de lui parler, elle m'a dit: "Monsieur de Sénange étant mieux, je veux célébrer sa convalescence; il faut que vous m'aidiez à le surprendre. Dans quelques jours je donnerai une fête, un bal à toutes les pensionnaires de mon couvent. Nous chanterons des chansons faites pour lui; il y aura un feu d'artifice, des illuminations. Ses anciens amis, mes compagnes, les malheureux dont il prend soin, tout ce qui l'intéresse sera invité; heureuse de lui témoigner ainsi mon bonheur et ma reconnaissance! J'irai demain à mon couvent pour arranger tout cela; voudrez-vous bien rester avec lui?" — Pouvais-je la refuser? Ce n'est qu'un jour de plus, et un jour sans elle, c'est déjà commencer l'absence. — Je le lui ai promis; alors elle s'est laissée aller à tout le plaisir qu'elle attend de cette fête. Elle me racontait son plan, le répétait de toutes manières; et, pendant qu'elle jouissait d'avance de la surprise qu'elle voulait procurer à cet homme si digne d'être aimé, je pensais tristement que je n'en serais pas témoin, que bientôt je ne la verrais plus. Malgré ces idées pénibles, je me suis trouvé heureux que le hasard m'ait fait connaître son appartement. C'est ajouter au souvenir de la personne, que de se rappeler aussi les lieux où elle se trouve. J'ai examiné sa chambre avec soin; ses meubles, les plus petits détails, rien ne m'a échappé, je m'en souviendrai toujours. — Je lui ai demandé l'heure à laquelle elle se levait? — A huit heures, m'a-t-elle répondu. — Tous les matins à huit heures, me suis-je dit intérieurement, je ferai des voeux pour que rien ne trouble le bonheur de sa journée. J'ai voulu voir sa bibliothèque; elle a résisté long-temps: mes instances en ont été plus vives: enfin elle a cédé à ce désir; et jugez de mon étonnement, lorsqu'en y entrant, le premier objet qui s'est offert à ma vue, a été un tableau fort peu avancé, mais où la tête de monsieur de Sénange et la mienne étaient déjà parfaitement ressemblantes? "J'aurai voulu, m'a-t-elle dit en riant, que vous ne le vissiez que lorsqu'il aurait été fini; je copie un des portraits de monsieur de Sénange, j'y ai moins de mérite; mais le vôtre, c'est de souvenir." — A ces mots, la surprise, la joie ont troublé toute mon ame; "de souvenir," lui ai-je dit en tremblant; car je rappelais ses paroles pour qu'elle les entendît elle-même, et qu'elle les prononçât encore. — "Oui," a-t-elle repris avec une douce confiance. — Ah! me suis-je écrié, vous ne m'oublierez donc point! — "Jamais," a-t-elle répondu. — J'étais saisi, et sans oser la regarder, je lui ai dit: "Croyez aussi que ma pensée vous suivra toujours!"

Je n'osai plus lever les yeux, ni dire un mot; je regardais alternativement mon portrait, celui de monsieur de Sénange surtout…. Il m'a rappelé à moi-même, et a empêché mon secret de m'échapper. Elle est si vive, qu'elle ne s'est pas aperçue de mon émotion, et m'a proposé gaiement de voir ses autres ouvrages, ses cartons, ses dessins. Elle m'a montré un petit portrait d'elle, à peine tracé, et qui la représente dans son enfance: je le lui ai demandé vivement; elle me l'a accordé sans difficulté, et même reconnaissante de mon intérêt. J'aurais voulu qu'elle crût me faire un sacrifice; mais son innocence ne lui laissait pas deviner le prix que j'y attachais. Je l'ai priée du moins de ne dire à personne que je l'eusse obtenu. Pourquoi? m'a-t-elle demandé avec étonnement; n'êtes-vous pas notre meilleur ami? — Ah! dites notre seul ami. — Non; monsieur de Sénange en a beaucoup. — Et vous? — Pour moi, c'est bien vrai! — Eh bien, dites donc, mon seul ami! — Mon seul ami, a-t-elle répété en souriant! — Promettez-moi, ai-je ajouté, que lorsque je serai absent, vous me manderez tout ce qui pourra vous intéresser… Vous me direz s'il est quelqu'un que vous me préfériez? — Ne parlez pas d'absence, m'a-t-elle dit doucement; vous gâtez toute ma joie. — J'ai cessé d'en parler; mais la douleur et les regrets étaient dans mon coeur: elle m'a regardé avec inquiétude, et a perdu cet air satisfait qui l'animait. Nous sommes descendus chez monsieur de Sénange, presque aussi émus l'un que l'autre.

Souvent, dans le courant du jour, elle m'a considéré attentivement, comme si elle eût cherché dans mes yeux, la cause ou la fin de sa peine. Après dîner, au lieu de se promener elle s'est mise à son piano, mais n'a plus joué ni chanté les airs brillans qui l'amusaient la veille. La journée a fini sans qu'elle ait retrouvé sa gaieté; et le soir, en me quittant, la pauvre petite m'a dit, les larmes aux yeux: Mon seul ami, est-ce que vous pensez à partir? Ah! je crains bien de n'être pas seul malheureux! — Que n'êtes-vous avec moi, Henri! peut-être que l'amitié, en partageant mon coeur, rendrait moins vif le sentiment qu'Adèle m'inspire; mes peines en seraient moins amères. Mais ces désirs sont vains! vous ne viendrez pas, et il faut que je m'éloigne; il le faut absolument.

LETTRE XXI.

Neuilly, ce 28 août.

Adèle était allée dîner à son couvent. Quelle différence du jour où, pour la première fois, je restai seul avec monsieur de Sénange! Je ne pensais qu'à l'amuser; aujourd'hui, je me suis ennuyé à mourir. Je m'efforçais en vain de l'occuper, de le distraire; le moindre soin me fatiguait; jamais le temps ne m'a paru si long. Aussi, pour faire quelque chose, lui ai-je proposé de lire les lettres de lady B…., trop heureux de trouver un objet qui pût l'intéresser! Il a saisi cette idée avec joie, m'a donné la clef d'un secrétaire qui est dans son cabinet, et m'a prié d'aller les chercher. — En ouvrant le premier tiroir, j'y ai trouvé un portrait d'Adèle en miniature, fait par le meilleur peintre, et enrichi de diamans, comme s'il avait besoin de cet entourage pour paraître précieux! Je l'ai regardé avec transport: sa beauté, sa douceur, la sérénité de son regard y sont peintes d'une manière ravissante. Il m'a été impossible de m'en détacher, et, par un mouvement involontaire, je l'ai placé contre mon coeur. Insensé! il me semblait qu'en le possédant ainsi, ne fût-ce qu'un moment, j'en conserverais long-temps l'impression. Mais je me promettais bien de le remettre lorsque je rapporterais ces lettres. Je suis rentré dans le salon, avec le carton où elles étaient renfermées. Monsieur de Sénange les a prises, et a voulu les lire lui-même. — Tranquille en le voyant satisfait, je me laissais aller à mes propres pensées; je l'entendais sans l'écouter. Le son monotone de sa voix ne pouvant fixer mon attention, ajoutait encore à ma rêverie. Il était heureux, le temps se passait, et c'est tout ce qu'il me fallait. A cinq heures, nous avons entendu le bruit d'une voiture; c'était Adèle. Mon coeur a battu avec violence, comme si elle n'avait pas dû venir, ou que je ne l'attendisse pas…. Elle nous a raconté qu'elle avait trouvé ses religieuses encore fort affligées, parce qu'il y a environ huit ou dix jours un pan de mur de leur jardin est tombé. "Pour moi, m'a-t-elle dit, j'en ai été ravie; car lorsque la clôture est interrompue comme cela, par une sorte de fatalité, il est permis aux hommes d'entrer dans l'intérieur des couvens; et j'ai pensé que, ne connaissant pas ces sortes d'établissemens, vous auriez peut-être la curiosité d'en voir un. La supérieure m'a permis de vous y conduire après-demain, si cela peut vous être agréable." Je lui ai répondu courageusement que je craignais bien de ne pouvoir pas profiter de cette permission; mais après ce grand effort, je n'ai plus senti que le désir de voir cet asile de son enfance. Elle a paru le souhaiter vivement, a insisté; et tout ce que ma raison a pu conserver d'empire, s'est borné à lui répondre que je tâcherais de la suivre. Mais j'y étais résolu; ne vous moquez pas de ma faiblesse, Henri; je partirai, soyez-en sûr: un jour de plus n'est pas bien dangereux. Peut-être aussi, ces voiles, ces grilles, ces mortifications de tout genre, que des femmes embrassent avec ardeur et supportent sans se plaindre, ces exemples de courage feront rougir celui qui n'est pas assez fort, ni pour résister au danger, ni même pour le fuir. — D'ailleurs, quelque envie que j'eusse de m'éloigner, il faut bien que je reste, je ne sais combien d'heures, de jours, de temps encore; car imaginez que lorsque Adèle est arrivée, monsieur de Sénange a resserré ces malheureuses lettres de lady B…, et a remis le carton sur une table près de lui. Je lui ai offert de le reporter dans son secrétaire; mais je ne sais quelle fantaisie lui a fait préférer de le garder. Avant le souper, je lui ai proposé de nouveau d'aller le serrer; il s'y est encore refusé: et, au moment de nous retirer, lui ayant fait entendre qu'il ne fallait pas le laisser traîner sur sa table, il s'est impatienté tout-à-fait, a haussé les épaules, et a dit à Adèle de mettre ce carton dans une bibliothèque qui est dans le salon; ce qu'elle a fait avec cet empressement distrait qui la porte toujours à lui obéir, sans même prendre intérêt aux choses qu'il lui demande.

Me voilà donc avec un portrait enrichi de diamans, ne prévoyant pas quand il me sera possible de le replacer sans qu'on s'en aperçoive; n'osant ni le garder, ni le rendre, de peur de la compromettre; risquant de faire soupçonner la probité d'anciens serviteurs, et probablement obligé à la fin de déclarer, devant toute une maison, que c'est moi qui l'ai dérobé, parce que j'aime madame de Sénange! Belle raison à donner à un mari, à des valets, à Adèle elle-même, qui me traite assez bien pour qu'alors on pût la soupçonner de partager mes sentimens!…. En vérité, Henri, je crois qu'il y a quelque démon qui s'amuse à me tourmenter.

LETTRE XXII.

Neuilly, ce 29 août.

Je ne vous écrirai que deux mots aujourd'hui, mon cher Henri, car l'heure de la poste me presse. Il est certain qu'un mauvais génie se mêle de toutes mes actions; je me croirais ensorcelé, si nous étions encore à ce bienheureux temps, où l'on accusait quelque être imaginaire de ses chagrins et de ses fautes; où il suffisait d'un moment de bonheur pour se flatter qu'une divinité bienfaisante vous conduisait, et se plairait à vous protéger toujours.

En m'éveillant ce matin, je me suis empressé de regarder le portrait d'Adèle. Après m'être dit, répété, combien j'aime celle qu'il représente, je l'ai serré dans mon écritoire, afin qu'aucun accident, aucun hasard ne fît qu'on le découvrît si je le portais sur moi; et, satisfait de cette sage précaution, de cette heureuse prévoyance, je suis descendu chez monsieur de Sénange pour le déjeuner: il était encore seul. "Venez, m'a-t-il dit vivement; hier vous m'avez impatienté, en me demandant ces lettres devant Adèle; allez les serrer bien vite où elles étaient, et revenez aussitôt." Henri, me voyez-vous, enrageant de tenir la clef du secrétaire, lorsque je n'avais plus le portrait, et sans qu'il me fût possible d'aller le chercher? car ce cabinet n'a d'issue que par la porte qui donne dans le salon où était monsieur de Sénange. J'ai donc remis ce maudit carton; mais j'ai eu soin de ne faire que pousser le secrétaire au lieu de le fermer, demeurant ainsi le maître de rendre ce trésor sans qu'on s'en aperçoive. En rentrant dans le salon, monsieur de Sénange m'a redemandé sa clef: "Quoique lady B…. m'a-t-il dit, fût la vertu même, je n'ai jamais voulu parler d'elle devant Adèle; j'étais si jeune alors, si amoureux; je me trouve si différent aujourd'hui! A mon âge, a-t-il ajouté en riant, les comparaisons sont dangereuses! D'ailleurs, elle a été élevée dans un couvent, où, selon l'usage, les romans sont sévèrement défendus, et où les chansons même qui renferment le mot d'amour ne se font jamais entendre: aussi, son esprit est-il simple et pur comme son coeur." Il aurait pu continuer long-temps son éloge, sans que je trouvasse qu'il en dît assez; mais Adèle elle-même est venue l'interrompre. Son regard timide me disait qu'elle ne se fiait plus à l'avenir: la tristesse de la veille lui avait laissé une sorte d'abattement qui donnait à sa voix, à ses mouvemens, une mollesse, une douceur inexprimable. Il m'a été impossible d'y résister; je me suis approché d'elle, et lui ai demandé à quelle heure il fallait être prêt le lendemain pour la suivre au couvent. — Ce seul mot l'a ranimée, lui a rendu sa vivacité, son sourire, et je n'ai jamais été si heureux!…. Je sens près d'elle un charme qui m'était inconnu. Ah! jouissons au moins de cette journée; oublions mes résolutions, et puissé-je ne penser à mon départ qu'au moment où il faudra la quitter!

LETTRE XXIII.

Neuilly, 31 août, 2 heures du matin.

Immédiatement après le dîner, mon cher Henri, Adèle demanda ses chevaux pour se rendre au couvent. Monsieur de Sénange lui dit d'emmener une de ses femmes, étant trop jeune, pour aller seule avec moi. Son innocence n'en avait pas senti la nécessité, et ne s'en trouva pas gênée; tandis que ma raison, en le jugeant convenable, s'y soumettait avec peine. Elle partit gaiement, et je la suivis, fort ennuyé d'avoir cette femme avec nous. Lorsque nous arrivâmes au couvent, Adèle monta au parloir, et me présenta à la supérieure, qui me reçut avec une bonté extrême. Elle me proposa d'aller, par les dehors de la maison, gagner le mur du jardin, pendant qu'elle viendrait avec Adèle me joindre par l'intérieur. — "Mais, lui dis-je, puisque je vais me trouver aussitôt que vous dans le monastère, pourquoi ne me laisseriez-vous pas suivre tout simplement madame de Sénange, sans m'ordonner de faire seul un chemin si inutile? — Non, me répondit-elle en souriant; la même loi qui suppose que vous êtes les maîtres d'entrer dans nos maisons, lorsque la clôture en est interrompue par le hasard, nous défend de vous en ouvrir les portes. Les esprits forts peuvent se conduire par leur jugement; mais nous, qui sommes des êtres imparfaits, nous suivons la règle exacte sans oser en interpréter l'esprit, ni permettre à l'obéissance d'établir des bornes que, tour à tour, la faiblesse ou l'exagération voudrait changer."

Je conduisis donc Adèle à la porte de clôture. Dès qu'elle fut entrée, on la referma sur elle, avec un si grand bruit de barres de fer et de verroux, que mon coeur se serra comme si je n'avais pas dû la revoir dans l'instant même. Je me hâtai de faire le tour de la maison, et j'arrivai à cette brèche presqu'aussitôt qu'elle. La supérieure me reçut accompagnée de deux religieuses qui la suivirent le reste du jour. Peut-être m'accuserez-vous de folie; mais véritablement je sentis une émotion extraordinaire lorsque mon pied se posa sur cette terre consacrée. Dès qu'Adèle me vit dans le jardin, elle me demanda tout bas si je serais bien contrarié qu'elle me laissât seul avec ces dames; l'amie qui était avec elle le jour où je la rencontrai pour la première fois étant malade, elle désirait d'aller la voir. — Il fallut bien y consentir. — Elle se rapprocha de la supérieure, me recommanda à ses soins, à ses bontés, l'embrassa aussi tendrement qu'une fille chérie embrasse sa mère, et me laissa avec cette digne femme, qui voulut bien me conduire dans l'intérieur du couvent.

"Notre maison, me dit-elle, est, à elle seule, un petit monde séparé du grand. Nous ne connaissons ici ni le besoin, ni la fortune: aucune religieuse ne se croit pauvre, parce qu'aucune n'est riche. Tout est égal, tout est en commun; ce qui nous est nécessaire se fait dans la maison. Les emplois sont distribués suivant les talens de chacune. Souvent nous cédons à leur goût; quelquefois nous le contrarions; car si les ames tendres ont besoin d'être conduites avec douceur, même pour aimer Dieu, les coeurs ardens croient que pour gagner le ciel il faut une vie pleine d'austérités. Je cherche à connaître leur caractère sans paraître le deviner. Obligée de maintenir l'obéissance à la règle de ce monastère, je désire que ce soit avec un peu d'effort, et qu'elles soient heureuses autant qu'il est possible. Toutes le deviennent par la seule habitude de les tenir continuellement occupées du bonheur des autres. Les anciennes sont à la tête de chaque différent exercice: ne pouvant plus faire beaucoup de bien par elles-mêmes, elles ont au moins la consolation de le conseiller, d'apprendre aux jeunes à faire mieux; et ces dernières trouvent une sorte de plaisir dans la déférence qu'elles ont pour celles d'un âge avancé. L'amour de la vertu a besoin d'aliment; et je regarderais comme bien à plaindre celles qui n'auraient aucun devoir à remplir."

Je voulus tout voir: elle me mena à la roberie (1) [(1) Nom de la salle où l'on fait et serre les robes des religieuses.]; quatre religieuses étaient chargées de faire les vêtemens de toute la maison. C'était l'heur du silence: elles se levèrent sans nous regarder, et se remirent à leurs ouvrages sans nous parler. — De là nous allâmes à la lingerie: toujours d'aussi grands détails et aussi peu de monde pour y suffire. La supérieure m'en voyant étonné, me demanda s'il ne fallait pas bien leur ménager de l'occupation pour toute l'année? Nous parcourûmes ainsi toute la maison. Les religieuses me reçurent toujours avec la même politesse et le même recueillement. Nous arrivâmes jusqu'à l'infirmerie; là, le silence était interrompu; on ne parlait pas assez haut pour faire du bruit aux malades, mais on s'occupait du soin de les distraire, et même de les amuser. C'était la chambre des convalescentes, ou de celles dont les maladies douloureuses, mais lentes et incurables, ne leur permettaient plus de sortir. Il y avait dans cette salle immense des oiseaux, un gros chien, deux chats; et, sur les fenêtres, entre des chassis, des fleurs, de petits arbustes et des simples. La supérieure m'apprit que leur ordre leur défendait ces amusemens; "mais ici, ajouta-t-elle, tout ce qui divise l'attention soulage et devient un de nos devoirs: lorsque l'esprit ne peut plus être occupé long-temps, il a besoin d'être distrait." Il y avait dans cette chambre, comme dans les autres, une vieille religieuse qui présidait au service, et des jeunes qui lui obéissaient.

Nous arrivâmes aux classes; c'est là que le souvenir d'Adèle l'offrit à moi comme si elle eût été présente; j'aurais voulu voir la place qu'elle occupait, retrouver quelques traces de son séjour dans cette maison. Avec quel intérêt je regardais ces jeunes filles que l'affection et l'habitude rendent comme les enfans d'une même famille! Je les considérais comme autant de soeurs d'Adèle, et je me sentais pour chacune un attrait particulier. Je leur demandai quelle était sa meilleure amie: c'est moi, dirent-elles presque toutes à la fois. — "Et quelle est celle que madame de Sénange préférait?" — Toutes regardèrent une jeune personne belle et modeste, qui baissa les yeux en rougissant; elle paraissait plus confuse d'être distinguée, qu'elle n'eût été sensible à l'oubli. Je fis des voeux pour son bonheur, et pour qu'elle conservât toujours cette heureuse simplicité.

Quel étonnant contraste de voir ces jeunes pensionnaires élevées, avec les talens qui donnent des succès dans le monde, et les vertus qui peuvent les rendre chères à leurs maris, par des femmes qui ont renoncé pour elles-mêmes au monde, au mariage, et qui, cependant, n'oublient rien de ce qui peut les rendre plus aimables! — On leur montre la musique, le dessin, divers instrumens: leur taille, leur figure, leur maintien sont soignés sans recherche, mais avec l'attention que pourrait y donner la mère la plus vaine de la beauté de ses filles. Une de ces petites se tenait mal; la maîtresse n'eut qu'à la nommer, pour qu'elle se redressât bien vite; et il me parut que si c'était un défaut dans lequel elle retombait souvent, la religieuse avait pris la même habitude de la reprendre, sans humeur et sans négligence; ce qui doit finir par corriger. Toutes travaillaient: une d'elles dévidait un écheveau de soie très-fine, et si mêlée, qu'elle ne pouvait pas en venir à bout; enfin, après avoir essayé de toutes les manières, elle y renonça, prit sa soie et la jeta dans la cheminée. La supérieure fut la ramasser, ouvrit doucement la fenêtre, et la jeta dans la rue: "Peut-être, lui dit-elle en souriant, quelqu'un plus patient et plus pauvre que vous la ramassera…" La jeune fille rougit; et la supérieure, pour ne pas augmenter son embarras, chercha à m'éloigner, en me proposant de me mener voir le service des pauvres. "Cette institution, me dit-elle, vous prouvera, j'espère, que rien n'échappe à une charité bien entendue. Il y a plus d'un siècle qu'un vieillard a attaché à notre maison un bâtiment et des fonds, pour recevoir, tous les soirs, les gens de la campagne que leurs affaires forceraient à passer par Paris, et qui, n'ayant point d'asile, seraient exposés à mille dangers sans cette ressource. Ils n'ont besoin que d'un certificat de leurs curés pour être admis; mais ils ne peuvent rester que trois jours; car on ne suppose point que leurs affaires doivent les retenir plus long-temps. Cependant nous ne nous sommes jamais refusées à accorder un plus grand délai à ceux qui annonçaient de vrais besoins."

Tout en marchant, je lui demandai pourquoi elle avait repris cette jeune pensionnaire devant moi, et cependant sans la gronder? — "Il y a peu de jours, me dit-elle, qu'elle est avec nous, et elle avait besoin d'une leçon. Pour rien au monde, je ne l'aurais reprise devant personne, d'une faute réelle. Le mystère avec lequel les instituteurs cachent les torts graves, augmente la honte et le repentir des élèves; mais pour les étourderies de la jeunesse, les mauvaises habitudes, les distractions, nous croyons que tout ce qui peut imprimer un plus long souvenir doit être employé. Je ne l'ai pas grondée, parce qu'elle n'avait rien fait de mal en soi, et qu'il faut garder la sévérité pour des choses vraiment repréhensibles. Les enfans ont toutes les passions en miniature. Leur vie est, comme celle des personnes faites, partagée entre le mal, le bien et le mieux. Nous reprenons vigoureusement celles qui annoncent des dispositions fâcheuses; nous montrons, nous conseillons doucement le bien. Ce n'est pas l'obéissance, mais le goût qui doit y porter; et nous louons, nous chérissons celles qui, plus avancées, croyent à la perfection, et la cherchent."

Nous arrivâmes à l'hôpital: représentez-vous, Henri, une voûte immense, éclairée par trois lampes placées à une si juste distance les unes des autres, qu'on y voyait assez, quoique la lumière y fût sans éclat. Une table fort étroite, et occupant toute la longueur de la salle, était couverte de nappes très-blanches. Une centaine de pauvres y étaient assis, tous rangés sur la même ligne. On avait écrit sur les murs des sentences des livres saints, qui invitaient à la charité, et à ne jamais manquer l'occasion d'une bonne oeuvre. Dans le milieu de cette salle était un prie-dieu; après, un socle sur lequel on avait posé un grand bassin rempli d'une soupe assez épaisse pour les nourrir, et cependant fort appétissante. La supérieure la servit; quatre jeunes religieuses lui apportaient promptement, et successivement, de petites écuelles de terre qu'elle emplissait, et qu'elles reportaient à chaque pauvre; ensuite on leur donna à chacun un petit plat, dans lequel était un ragoût mêlé de viande et de légumes, avec deux livres de pain bis-blanc. Pendant leur repas, une jeune pensionnaire fit tout haut une lecture pieuse. Le grand silence qui régnait dans cette salle, prouvait également la reconnaissance du pauvre, et le respect des religieuses pour le malheur. Je m'informai avec soin des revenus et des dépenses de cet établissement. Vous seriez étonné de peu qu'il en coûte pour faire autant de bien. A ma prière, la supérieure entra dans les plus grands détails. Avec quelle modestie elle passait sur les peines que devait lui donner une surveillance si étendue! C'était toujours des usages qu'elle avait trouvés; des exemples qu'elle avait reçus; des secours et des consolations que ses religieuses lui donnaient. "Une des premières règles de cette maison, me dit-elle, est de ne rien perdre, et de croire que tout peut servir. Par exemple, après le dîner de nos pensionnaires, une religieuse a le soin de ramasser dans une serviette tous les petits morceaux de pain que les enfans laissent; car la gourmandise trouve à se placer, même en ne mangeant que du pain sec; et je suis toujours étonnée du choix et des différences qu'elles y trouvent. On porte ces restes dans le bassin des pauvres; une pensionnaire suit la religieuse, qui se garde bien de lui dire: regardez, mais qui lui montre que tout est utile. Travaillent-elles? Le plus petit chiffon, un bout de fil est serré, et finit toujours par être employé. En leur faisant ainsi pratiquer ensemble la charité qui ne refuse aucun malheureux, et l'économie qui seule nous met en état de les secourir tous, elles apprennent de bonne heure qu'avec de l'ordre, la fortune la plus bornée peut encore faire du bien; et qu'avec de l'attention, les riches en font chaque jour davantage?"

Après le souper, qui dura une demi-heure, tous les pauvres se mirent à genoux; et la plus jeune des religieuses, se mettant aussi à genoux devant un prie-dieu, fit tout haut la prière, à laquelle ils répondirent avec une dévotion que leur gratitude augmentait sûrement. Je fus frappé de la voix douce et tendre de cette religieuse. La pâleur de la mort était sur son visage; elle me parut si faible, que je craignais qu'elle n'élevât la voix. Après la prière je lui demandai s'il y avait long-temps qu'elle avait prononcé ses voeux. Il y a six mois, me répondit-elle…. après un long soupir, elle ajouta: j'étais bien jeune alors!… et elle s'éloigna. — "Ah! m'écriai-je, en me rapprochant de la supérieure, y en aurait-il parmi vous qui regrettassent leur liberté? — Ne m'interrogez pas sur ma plus grande peine, me dit-elle en rougissant: veuillez croire seulement qu'alors ce ne serait pas ma faute, et que je leur donnerais toutes les consolations qui seraient en ma puissance. Leurs vertus, leur résignation peuvent les rendre heureuses sans moi; mais elles ne sauraient avoir de peines que je ne les partage. Comme la plus simple religieuse, je n'ai que ma voix pour admettre, ou pour refuser celles qui veulent prendre le voile. Lorsqu'une vraie dévotion les détermine, elles ne regrettent rien sur la terre. Mais il est de jeunes novices qu'un excès de ferveur trompe elles-mêmes; et d'autres qui, se fiant à leur courage, renoncent au monde pour des intérêts de famille, et nous le cachent avec soin. Le sort des religieuses qui se repentent est d'autant plus à plaindre, que notre état est le seul dans la vie où il n'y ait jamais de changement, ni aucune espérance."

Comme elle disait ces mots, Adèle revint avec deux ou trois de ses jeunes compagnes. Ni son retour, ni leur gaieté ne purent dissiper la tristesse que m'avaient inspirée les dernières paroles de la supérieure. J'en étais encore affecté, lorsqu'elle nous avertit que, le souper des pauvres étant fini, il fallait leur laisser prendre un repos dont ils avaient besoin; et après nous avoir dit adieu, avoir encore embrassé Adèle, qu'elle appelait sa chère fille, elle regagna une grande porte de fer qui sépare l'hôpital de l'intérieur du couvent. Elle y entra, et referma cette porte sur elle, avec ce même bruit de verroux, de triple serrure, qui donnait trop l'idée d'une prison. Je pensai à la douleur que devait éprouver cette jeune religieuse quand, chaque jour, ce bruit lui renouvelait le sentiment de son esclavage.

Lorsque nous arrivâmes à Neuilly, monsieur de Sénange se fit traîner au-devant de nous, et reçut Adèle avec un plaisir qui prouvait bien l'ennui que lui avait causé son absence: "Bonjour, mes enfans," nous dit-il avec joie. Mon coeur tressaillit en l'entendant nous réunir ainsi, quoique ce fût sûrement sans y avoir pensé. Je lui rendis compte de ce que j'avais vu, des impressions que j'avais ressenties. Mais quand j'en vins à cette jeune religieuse, j'osai le remercier d'avoir sauvé Adèle d'un pareil sort. "Sans vous, lui dis-je vivement; sans vous, dans six mois, elle aurait été bien malheureuse! — Et malheureuse pour toujours!" me répondit-il. — Il la regarda avec attendrissement; son visage était serein, mais des larmes tombaient de ses yeux. Adèle, entraînée par tant de bonté, se jeta à genoux devant lui, et baisa sa main avec une tendre reconnaissance. "Ma chère enfant, lui dit-il en la pressant contre son coeur, dites-moi que vous ne regrettez pas notre union; je ne veux que votre bonheur; cherchez, demandez-moi tout ce qui pourra y ajouter!" — Tant d'émotions firent mal à ce bon vieillard; il pleurait et tremblait, sans pouvoir parler davantage. Je fis éloigner Adèle, et je donnai à monsieur de Sénange tous les soins que je pus imaginer; mais il fallut le porter dans son lit. Lorsqu'il fut un peu clamé, il s'endormit. Je revins dans ma chambre, où il me fut impossible de trouver le repos. J'ai lu, je me suis promené; je vous écris depuis trois heures, il en est cinq, et le sommeil est encore bien loin. Cependant, je suis tranquille, satisfait, sans remords. Je ne me crois plus obligé de fuir; j'avais trop peu de confiance en moi-même. Serait-il possible que mon coeur éprouvât jamais un sentiment dont cet excellent homme eût à se plaindre?

LETTRE XXIV.

Neuilly, ce 1er septembre, 2 heures après-midi.

Vous, mon cher Henri, qui avez eu si souvent à supporter ma détestable humeur, jouissez de la situation nouvelle dans laquelle je me trouve. Je suis content de moi, content des autres: j'aime, j'estime tout ce qui m'environne; je reçois des preuves continuelles que j'ai inspiré les mêmes sentimens. Que faut-il de plus pour être heureux?

Ce matin, l'esprit encore fortement occupé de tout ce que j'avais vu dans le couvent d'Adèle, j'ai écrit à la supérieure, pour lui demander la permission d'augmenter la fondation de l'hôpital. On y garde, comme je vous l'ai dit, les voyageurs pendant trois jours; et le quatrième, ils sont obligés de quitter cette maison: c'est de ce quatrième jour que je me suis occupé. J'ai offert une somme assez considérable pour que l'on puisse leur donner de quoi faire deux jours de route. A l'obligation qu'ils doivent avoir pour l'asile qui leur a été accordé, ils ajouteront une reconnaissance, peut-être plus vive encore, pour le secours qu'ils recevront au moment de leur départ. Quand un homme se trouve seul, il est bien plus sensible aux services qu'on lui rend, et dont il jouit, que lorsqu'il partage le même bienfait avec beaucoup d'autres; car alors, il croit seulement que c'est un devoir qui a été rempli.

J'ai prié l'abbesse de donner cette aumône au nom d'Adèle de Joyeuse, pour qu'on la bénît, et qu'on priât pour son bonheur. Quoique j'aime monsieur de Sénange, j'ai eu plus de plaisir à employer le nom de famille d'Adèle. — Adèle m'occupe uniquement: parle-t-on d'un malheur, d'une peine vivement sentie? je tremble que le cours de sa vie n'en sot pas exempt; et je voudrais qu'il me fût possible de supporter toutes celles qui lui sont réservées. — S'attendrit-on sur la maladie, sur la mort d'une jeune personne enlevée au monde avant le temps? je frémis pour Adèle: sa fraîcheur, sa jeunesse ne me rassurent plus assez. Et si le mot de bonheur est prononcé devant moi, mon coeur s'émeut; je forme le voeu sincère qu'elle jouisse de tout celui qui m'est destiné! — Enfin, je l'aime jusqu'à sentir que je ne puis plus souffrir que de ses peines, ni être heureux que par elle.

Après avoir fait partir ma lettre pour le couvent, je suis descendu chez monsieur de Sénange. J'avais sans doute cet air satisfait qui suit toujours les bonnes actions; car il a été le premier à le remarquer, et à m'en faire compliment. Pour Adèle, elle m'en a tout simplement demandé la raison: sans vouloir la donner, je suis convenu qu'il y en avait une qui touchait mon coeur. Elle s'est épuisée en recherches, en conjectures. Sa curiosité amusait fort le bon vieillard; mais elle est restée confondue de me voir rire; de m'entendre la prier de me féliciter, et l'assurer en même temps que non-seulement je n'avais vu personne, mais que je n'avais reçu aucune lettre. — Alors feignant d'être effrayée, elle m'a dit que mes accès de tristesse et de gaieté avaient des symptômes de folie auxquels il fallait prendre garde. Elle se moquait de moi, et ma paraissait charmante; sa bonne humeur ajoutait encore à la mienne.

Comme le déjeuner a duré trois fois plus qu'à l'ordinaire, mon valet de chambre a eu le temps de revenir avec la réponse de la supérieure, qu'il m'a remise sans me dire de quelle part. — C'est pour le coup que la curiosité d'Adèle a été à son comble: mais voulant continuer ce badinage, j'ai mis cette lettre dans ma poche sans l'ouvrir. — Adèle me regardait avec inquiétude, me traitant toujours comme un homme en démence. Enfin, cette plaisanterie s'est prolongée sans perdre de sa grâce. Mais, mon cher Henri, malgré votre goût pour les détails, je m'arrête. Qui sait si, lorsque vous lirez cette lettre, vous ne serez point triste, de mauvaise humeur, et si notre gaieté ne provoquera pas votre sourire dédaigneux? — Du reste, j'étais si disposé à m'amuser, que monsieur de Sénange a été obligé de nous avertir plusieurs fois, qu'ayant du monde à dîner, Adèle aurait à peine le temps de faire sa toilette.

LETTRE XXV.

Neuilly, ce 2 septembre.

Notre journée, mon cher Henri, se termina hier aussi ridiculement qu'elle avait commencé. Lorsque j'entrai dans le salon, Adèle courut au-devant de moi, et me dit, tout bas, de venir écouter la personne du monde la plus extraordinaire, une personne qui ne parle point sans placer trois mots presque synonymes l'un après l'autre; toujours trois, me dit-elle, jamais plus, jamais moins: et se rapprochant d'un homme jeune encore, qui avait l'air froid, même un peu sauvage, et dont tous les mouvemens étaient lents et toutes les expressions exagérées, elle me le présenta comme un parent de monsieur de Sénange. — "Monsieur, me dit-il, vous pouvez compter sur ma considération, ma déférence et mes égards." — Je m'assis près de lui: Adèle me demanda si enfin j'avais lu cette lettre que j'avais reçue avec tant de mystère? Ce monsieur s'empressa d'assurer que j'étais certainement trop poli, gracieux et civil, pour ne pas prévenir ses désirs. — Je lui répondis que les Anglais n'étaient pas si galans. — Ils ont raison, dit-il, car peut-être plaisent-ils davantage par leur ingénuité, leur sincérité, leur rudesse. — Pourquoi rudesse, lui demandai-je avec étonnement? — Monsieur, me répondit-il, nous appelons souvent rudesse, et sûrement mal-à-propos, leur vérité, leur franchise et leur loyauté.

Adèle riait aux éclats, et jusqu'au point de m'embarrasser; mais eu lieu de s'apercevoir qu'elle se moquait de lui, il trouvait sa gaieté, son enjouement et sa joie admirables. Enfin on avertit qu'on avait servi; Adèle le fit asseoir à table près d'elle, et s'en occupa tout le dîner. Elle avait pourtant assez de peine à le faire causer, car il est extrêmement sérieux; il ne parle presque jamais que lorsqu'on l'interroge, et répond toujours avec la même éloquence. Pendant le repas, il ne mangea ni ne refusa rien indifféremment: ce qu'il préférait était toujours sain, salubre et fortifiant; ce qui lui faisait mal était positivement indigeste, pesant et lourd. Au moment de son départ, Adèle l'engagea à revenir souvent; il l'assura que la gratitude, la reconnaissance et l'inclination l'y portaient, autant que sa soumission, son respect et son dévouement. Après m'avoir demandé la permission de soigner, rechercher, cultiver ma connaissance, il se retourna vers monsieur de Sénange, et lui dit que le mariage, qui, chez les autres, lui avait toujours paru mériter la raillerie, la plaisanterie, le ridicule, chez lui inspirait le désir, l'envie et la jalousie; puis, mettant ses pieds à la troisième position, une main dans sa veste, et de l'autre saluant tout le monde avec un air gracieux, il s'en alla.

Adèle le reconduisit, et l'invita encore à revenir bientôt. Je voulus lui parler un peu de cette disposition à la moquerie, de cette manière de s'en préparer les occasions: je lui en fis quelques reproches; elle prit alors le même ton que ce monsieur, et me pria de la laisser rire, s'amuser, se divertir; et de n'être pas plus pédant, prêchant, grondant, qu'il ne l'était lui-même. Elle faisait des rires si extravagans, que sa gaieté me gagna: en dépit de ma raison je lui abandonnai ce parent qui, malgré ses ridicules, a l'air d'un fort bon homme. — Que je suis devenu faible, Henri! Autrefois ce persiflage m'aurait été insupportable; aujourd'hui, non-seulement il m'a diverti malgré moi, mais je l'ai même imité un instant.

Lorsque tout le monde fut parti, Adèle voulut profiter du peu de jour qui restait pour aller se promener. A peine fûmes-nous seuls, qu'elle me reparla de cette lettre. Après m'être amusé quelques momens à l'impatienter encore, je la lui présentai telle qu'on me l'avait remise le matin, car je ne sais quelle complaisance m'avait empêché de l'ouvrir. Elle brisa le cachet : nous nous assîmes au bord de la rivière, et nous la lûmes tous deux ensemble. La supérieure me mandait qu'elle avait fait assembler la communauté; que ses religieuses acceptaient avec gratitude la donation que je leur faisais au nom d'Adèle. Sa reconnaissance avait quelque chose de noble et d'affectueux, qui n'était point mêlé de cette exagération dont les gens du monde accompagnent si souvent les éloges qu'ils croyent vous devoir. Je présentai aussi à Adèle une copie de la lettre que j'avais écrite à la supérieure. "Pardonnez-moi, lui dis-je vivement, pardonnez-moi d'avoir pris votre nom sans vous le dire. Cette bonne oeuvre eût été plus parfaite, si vous l'eussiez dirigée; mais je n'ai pas eu le temps de vous consulter. Entraîné par mon coeur, j'ai désiré, et aussitôt j'ai voulu que votre nom fût connu et invoqué par les malheureux… Que le pauvre, lui dis-je tendrement, que le pauvre fatigué regarde s'il ne découvre point votre demeure! Qu'il s'empresse d'y arriver, la quitte avec regret, et se retourne souvent, en s'en allant, pour la revoir encore, et vous combler de bénédictions!" — Adèle m'écoutait comme ravie; loin de penser à me faire de froids remerciemens, elle me demanda avec émotion de lui apprendre à faire le bien, à mieux user de sa fortune. Nous promîmes ensemble de ne jamais manquer l'occasion de secourir le malheur, et nous regagnâmes doucement la maison, où nous passâmes le reste de la soirée, contens l'un de l'autre, occupés de monsieur de Sénange, et désirant également le rendre heureux.

LETTRE XXVI.

Neuilly, ce 3 septembre.

Ce matin, je suis descendu, avant huit heures, dans le parc: je m'y promenais depuis quelques instans, lorsque j'ai vu Adèle ouvrir sa fenêtre. Je me suis avancé: elle m'a fait signe de ne point parler, de crainte d'éveiller monsieur de Sénange, dont l'appartement est au-dessous du sien….. Henri, que j'aime ce langage par signes! Les mouvemens d'une jeune personne ont tant de grâces; elle fait tant de gestes de trop, de peur de n'être pas entendue! Adèle avançait un de ses jolis bras, qu'elle baissait sur moi, comme pour me fermer la bouche; et elle plaçait en même temps un de ses doigts sur ses lèvres…. Pour me dire seulement un mot obligeant, que j'avais l'air de ne pas comprendre, elle finissait par des signes d'amitié… Je lui montrais le ciel qui était azuré; pas un seul nuage: je regardais sa fenêtre; je faisais quelques pas du côté de l'île, lorsque me retournant encore vers sa fenêtre, je n'y ai plus vu Adèle. Alors, quoiqu'elle ne m'eût pas dit un mot, j'ai été l'attendre au bas de son escalier; elle est arrivée bientôt après, n'ayant qu'un simple déshabillé de mousseline blanche, qui marquait bien sa taille; un grand fichu la couvrait: il n'était que posé sans être attaché. Qu'elle était jolie, Henri! je me suis presque repenti de l'avoir engagée à descendre.

Arrivés au bord de la rivière, elle a bien voulu se confier à mes soins. Nos sommes d'étranges créatures! A peine Adèle a-t-elle été dans cette petite barque, au milieu de l'eau, seule avec moi, que j'ai éprouvé une émotion inexprimable; elle-même s'abandonnait à une douce rêverie. Comment rendre ces impressions vagues et délicieuses, où l'on est assez heureux parce qu'on se voit, parce qu'on est ensemble! Alors un mot, le son même de la voix viendrait vous troubler…. Nous ne nous parlions pas; mais je la regardais et j'étais satisfait! Il n'y avait plus dans l'univers que le ciel, Adèle et moi! Et j'avais oublié l'une et l'autre rive… Ah! que nous devenons enfans dès que nous aimons! Combien de grands plaisirs et de grandes peines naissent des plus petits événemens de la vie! Je la promenai ainsi quelque temps sur cette eau paisible; mais il fallut arriver: dès qu'elle fut descendue dans son île, sa gaieté revint, et son sourire me rendit ma raison. Je rattachai le bateau et nous entrâmes dans les jardins. Les ouvriers n'y étaient pas encore; il n'y avait pas le plus léger bruit. Après quelques momens de silence, nous avons parlé pour la première fois du jour où je l'avais rencontrée aux Champs-Elysées: c'est en même temps que nous avons osé tous deux nous le rappeler. Je l'ai priée de m'apprendre tout ce qui l'avait intéressée avant que je la connusse. Elle s'est assise sur le gazon, m'a permis de me placer auprès d'elle, et m'a raconté les détails de son enfance, le moment où elle est entrée au couvent, l'oubli, l'indifférence de sa mère, qu'elle tâchait d'excuser, les soins, la tendresse des religieuses; enfin, sa première entrevue avec monsieur de Sénange, et les visites qu'il lui faisait ensuite. Quand elle ne parlait que d'elle, son récit était court, elle ne disait qu'un mot; mais lorsque ses compagnes entraient pour quelque chose dans ses souvenirs, elle n'oubliait pas la moindre particularité. Les plaisirs de l'enfance sont si vrais, si vifs, que les plus petites circonstances intéressent.

Je veux, mon cher Henri, vous faire aimer une scène d'un parloir de couvent. — "A la seconde visite de monsieur de Sénange, j'étais, m'a dit Adèle, à la fenêtre de la supérieure, lorsque nous le vîmes entrer dans la cour. On retira de son carrosse une quantité énorme de paniers remplis de fruits, de gâteaux et de fleurs: mes compagnes faisaient des cris de joie, à la vue de tant de bonnes choses. J'allai au parloir de la supérieure; mais j'y arrivai long-temps avant qu'il eût pu monter l'escalier: je le reçus de mon mieux. On posa tous ces paniers sur une table près de la grille; et je demandai à monsieur de Sénange la permission d'aller chercher mes jeunes amies qui, étant à goûter, prendraient chacune ce qu'elles aimeraient davantage. La supérieure le permit, et je courus les appeler. Elles vinrent toutes, et après avoir fait une révérence bien profonde, bien sérieuse, un peu gauche, elles s'approchèrent de lui; mais la vue des paniers fit bientôt disparaître cet air cérémonieux. Comme il était impossible de les faire entrer par la grille, chacune d'elles passait sa main à travers les barreaux, et prenait, comme elle pouvait, les fruits dont elle avait envie. Nous mangeâmes notre goûter avec une gaieté qui amusa beaucoup monsieur de Sénange. Il resta fort long-temps avec nous; et, quand il s'en alla, nous le priâmes toutes de revenir le plutôt possible. Il nous demanda, en souriant, ce qui nous plairait le plus, qu'il vînt sans le goûter, ou le goûter sans lui? Ces demoiselles reprirent leur air poli pour l'assurer qu'elles aimaient bien mieux le revoir. — Et vous, Adèle? me dit-il. Moi, répondis-je gaiement, je regretterais beaucoup l'absent, quel qu'il fût. — Ma franchise le fit rire; il promit de revenir bientôt, et de ne rien séparer.

"Pendant huit jours nous ne parlâmes que de lui. Toutes les pensionnaires auraient voulu l'avoir pour leur père, leur oncle, leur cousin, mais, s'il faut être vraie, aucune ne pensait qu'on pût l'épouser. Nous nous étions accoutumées bien vite à le regarder comme un ancien ami. Sûrement il me préférait à toutes; car un jour il me demanda si je serais bien aise d'être sa femme? Je l'assurai que oui, mais sans y faire grande attention. Peu de jours après, ma mère écrivit à la supérieure qu'elle allait me prendre chez elle. Nous étions à la récréation, lorsqu'on vint m'annoncer cette triste nouvelle. Ce fut véritablement un malheur général: mes compagnes quittèrent leurs jeux, m'entourèrent, et nous pleurâmes toutes ensemble.

"Le lendemain une vieille femme de chambre de ma mère vint me chercher. Mes regrets étaient si vifs que, quoique ce fût la première fois que je sortisse du couvent, rien ne me frappa. J'étais étouffée par mes sanglots, le visage caché dans mon mouchoir. Je ne sais pas encore quel accident fit renverser notre voiture, car je ne me souviens que du moment où vous vîntes nous secourir. Je n'ai pas oublié l'intérêt que vous le témoignâtes; et le jour où je vous aperçus à l'opéra, j'éprouvai un plaisir sensible. Quelque chose eût manqué au reste de ma vie, si je ne vous avais jamais retrouvé.

"A peine étais-je dans la chambre de ma mère, qu'elle me dit sèchement de m'asseoir près d'elle et de l'écouter. Je lui trouvai un air sévère qui me fit trembler; il était impossible que la chose qu'elle avait à m'annoncer ne me parût pas douce en comparaison de mes craintes: aussi, lorsqu'elle m'apprit qu'il ne s'agissait que d'épouser monsieur de Sénange, y consentis-je avec joie. Après avoir obtenu cet aveu, elle voulut bien me renvoyer au couvent, où je devais rester jusqu'au jour de la célébration.

"En rentrant dans la maison, je fis part à la supérieure de mon prochain mariage. Elle me regarda avec des yeux où la pitié était peinte: sa compassion m'effraya; et sans savoir pourquoi, je m'affligeai dès qu'elle parut me plaindre. Ensuite, j'allai dire à mes compagnes que je devais épouser monsieur de Sénange: elles l'apprirent avec une surprise mêlée de tristesse. Bientôt je partageai cette impression que je leur voyais; j'étais inquiète, incertaine: et, dans ce moment, on m'aurait rendu un grand service si l'on m'eût assurée que j'étais fort heureuse, ou très à plaindre. Cependant, peu à peu, réfléchissant sur les vertus de cet excellent homme, mes amies cessèrent de craindre pour mon avenir.

"Le jour suivant, il m'écrivit une lettre si touchante, dans laquelle il paraissait désirer mon bonheur avec un sentiment si vrai, que je sentis renaître toute ma confiance. Je me rappelle encore, avec plaisir, la complaisance qu'il eut pour moi, lorsque nos deux familles étaient réunies pour lire mon contrat de mariage. Pendant cette lecture, qui était une affaire si importante, vous serez peut-être étonné d'apprendre que je ne songeais qu'au moyen de faire signer à la supérieure et à mes compagnes l'acte qui disposait de moi. N'osant pas en parler à ma mère, je le demandai tout bas à monsieur de Sénange; et il le proposa, le voulut, comme si c'était lui qui en eût eu la pensée. La supérieure vint donc avec les pensionnaires; elles signèrent toutes, en faisant des voeux sincères qui ont été exaucés.

"Lorsque les notaires eurent emporté cet acte, qui m'était devenu précieux par les noms de tout ce que j'avais l'habitude d'aimer, je vis entrer quatre valets de chambre de monsieur de Sénange, portant des corbeilles magnifiques, remplies de présens de noces. Les fleurs, les parures, enchantèrent mes compagnes; les plus beaux bijoux m'étaient offerts: ma mère m'en apprenait la valeur, et se chargeait de mes remercîmens. La troisième corbeille renfermait les diamans, qu'on admira beaucoup, et dont la mère me para aussitôt: mais ce qui étonna davantage, fut une paire de bracelets de perles de la plus grande beauté; ce sont les bracelets, me dit-elle en riant, que je portais le jour où je vous vis à l'Opéra. Mes compagnes furent charmées de me voir si brillante. La quatrième corbeille était pleine de jolies bagatelles; c'étaient des présens pour chacune d'elles, car monsieur de Sénange n'oubliait rien.

"Mon frère proposa d'en faire une loterie pour le lendemain: cette idée fut adoptée avec joie, et nous nous séparâmes fort contens les uns des autres. La loterie fut tirée, et le hasard, que je dirigeai, donna à chacune de mes compagnes ce qu'elle aurait choisi. J'obtins la permission d'être mariée dans l'église de mon couvent. A très-peu de différence près, toutes mes journées se passèrent ensuite comme celles dont vous avez été témoin. Depuis votre arrivée, il y a un intérêt de plus; et il est vif, je vous assure, car je serais fort étonnée si, après moi, vous n'étiez pas ce que monsieur de Sénange aime le mieux."

Elle a terminé son récit par ces mots, auxquels j'aurais bien voulu changer quelque chose. — Un jardinier nous a appris qu'il était onze heures. Nous avons couru au bateau: Adèle était inquiète de s'être oubliée si long-temps, et ne savait pas trop comment excuser une pareille étourderie, car monsieur de Sénange déjeune toujours à dix heures précises.

Nous revenions avec cet empressement, ce bruit de la jeunesse qui s'entend de si loin. Adèle a ouvert la porte du salon avec vivacité; mais elle s'est arrêtée saisie, en y trouvant monsieur de Sénange établi dans son fauteuil; il paraissait lire. Dès qu'il nous a vus, il a sonné pour que l'on servît le déjeuner. Il a pris son chocolat sans dire un mot; Adèle n'osait pas lever les yeux, et nous sommes tous restés dans le plus grand silence. Le déjeuner fini, il a repris son livre; Adèle a apporté son ouvrage près de lui, et je suis remonté dans ma chambre.

Que je suis embarrassé de ma contenance! L'air froid et sévère de monsieur de Sénange me glace et m'impose au point que, s'il ne me parle pas le premier, il me sera impossible de lui dire une parole. Ah! cette matinée si douce devait-elle finir par un orage!

LETTRE XXVII.

Ce 3 septembre au soir.

Au lieu de descendre à trois heures, comme à mon ordinaire, j'ai patiemment attendu qu'on vînt me chercher pour dîner; car j'aurais été trop confus de me retrouver, peut-être seul, avec monsieur de Sénange, craignant qu'il ne fût encore fâché ; mais dans la salle à manger, tout fait diversion. Il n'y a que les gens timides qui sachent combien on est heureux, quelquefois, d'avoir à dire qu'une soupe est trop chaude, un poulet trop froid; chaque plat peut devenir un sujet de conversation; et je ne pouvais guère compter sur mon esprit, pour me fournir quelque chose de plus brillent. Mais comme rien n'arrive jamais, ainsi que je le prévois, ou que je le désire, en descendant, les gens m'ont averti qu'on m'attendait pour se mettre à table: j'ai donc été obligé d'entrer dans le salon. Aussitôt qu'Adèle m'a vu, elle s'est levée et a donné le bras à monsieur de Sénange: je me suis rangé sur leur passage; et lorsqu'ils ont été devant moi, je leur ai fait une profonde révérence…. Apparemment que, sans m'en apercevoir, j'avais supprimé depuis long-temps cette grave politesse; car monsieur de Sénange s'est arrêté avec étonnement, m'a regardé depuis la tête jusqu'aux pieds, et m'a rendu mon salut d'une manière si affectée, qu'Adèle a fait un grand éclat de rire. Il a souri aussi: "Venez, m'a-t-il dit, mais ne la laissez plus s'oublier si long-temps: elle ne sait pas encore combien le monde est méchant; et vous seriez inexcusable de la rendre l'objet d'une calomnie." — J'ai voulu répondre; il ne l'a pas permis, et nous sommes allés nous mettre à table. Pendant le repas, il m'a parlé avec encore plus d'amitié qu'à l'ordinaire, a traité Adèle avec plus de considération; lui a demandé souvent son avis, même sur des choses indifférentes; et regardant ses gens avec un sérieux presque sévère, que je ne lui avais jamais vu, il m'a prouvé qu'il fallait rappeler leur respect, lorsqu'on voulait prévenir leurs malignes observations.

Quoiqu'il soit venu beaucoup de monde après dîner, Adèle a trouvé moyen de m'apprendre que, le matin, monsieur de Sénange étant resté encore long-temps sans lui parler, cela lui avait fait tant de peine, qu'elle s'était mise à pleurer, sans rien dire non plus; qu'alors il lui avait demandé ce qui l'affligeait, et qu'elle lui avait répondu qu'elle craignait de l'avoir fâché. — Non, a-t-il repris, mais j'ai été malheureux de voir que vous pouviez m'oublier. — Elle l'a assuré que jamais elle n'avait été plus occupée de lui, et lui a raconté tout ce qu'elle m'avait dit de son mariage, de sa reconnaissance, des pensionnaires, des goûters. "A mesure que je lui parlais, m'a-t-elle dit, la sérénité revenait sur son visage." Je vous crois, a-t-il répondu; mais ceux qui ne vous connaissent pas auraient pu interpréter bien mal une promenade si longue, et à une heure si extraordinaire. "J'ai promis d'être plus attentive, et il n'a plus voulu qu'il en fût question." — Qu'il est bon! Henri, et quelle humeur j'aurais eue à sa place! Mais ne parlons plus de cet instant de trouble; c'est demain un jour de bonheur et de joie pour cette maison: demain nous célébrons la convalescence de monsieur de Sénange: combien il va jouir de la fête qu'Adèle lui prépare!

LETTRE XXVIII.

Ce 4 septembre.

Ah! jamais, jamais je ne me promettrai aucun plaisir; et même j'attendrai mes chagrins des choses qui plaisent ou qui réussissent aux autres hommes. — Légère Adèle, comme je vous aimais! — Au surplus, j'ai moins perdu qu'elle; c'est sa vie entière que j'espérais rendre heureuse; et sa coquetterie ne me causera que la peine d'un moment. Mais je suis trop agité pour écrire à présent: demain je vous raconterai tous les détails de cette fête que, pour l'amour d'elle, j'avais si vivement désirée…

LETTRE XXIX.

Ce 5 septembre.

Hier matin, en descendant, je trouvai Adèle dans une galerie que monsieur de Sénange n'occupe que lorsqu'il a beaucoup de monde. Elle l'avait destinée à être la salle du bal: une place particulière, entourée de tous les attributs de la reconnaissance, était réservée pour monsieur de Sénange. Adèle vint au-devant de moi, et, sans me laisser le temps de parler, elle me pria d'aller lui tenir compagnie, et surtout d'empêcher qu'il ne la fît demander. Je voulus lui dire combien j'étais heureux du plaisir qu'elle allait avoir; elle ne m'écouta point. Je commençai deux ou trois phrases qu'elle interrompait toujours, en me disant de m'en aller. Cette vivacité m'impatientait un peu; cependant, je lui obéis, et j'entrai chez monsieur de Sénange. Il posa son livre, et me dit en riant que son vieux valet de chambre l'avait mis dans le secret; mais qu'il jouerait l'étonnement de son mieux, afin de ne rien déranger à la fête. — Nous entendions un bruit horrible de clous, de marteaux, de mouvement de meubles; et il s'amusait beaucoup de la bonne foi avec laquelle Adèle croyait qu'il ne s'apercevait point de tout ce tracas. — A dix heures précises, il me dit d'aller la chercher pour déjeuner; car il faudra être prêt de bonne heure, ajouta-t-il. Je revins avec elle; il eut la complaisance de se dépêcher, et bientôt il nous quitta, en disant, assez naturellement, qu'il allait passer dans sa chambre.

A peine fut-il sorti du salon, qu'Adèle le fit orner de fleurs, de guirlandes et de lustres. A midi, elle alla faire sa toilette; et, à près de deux heures, elle m'envoya prier de descendre chez monsieur de Sénange. Dès que j'y fus, on vint l'avertir que quelques personnes l'attendaient. Il se leva en me regardant mystérieusement, prit mon bras, et entra dans le salon: il y trouva ses amis qui s'étaient réunis pour l'embrasser et le féliciter sur sa convalescence. Tout le village vint aussitôt, les vieillards, la jeunesse, les enfans; il fut parfait pour tous. — Adèle le conduisit sur une pelouse qui borde la rivière: elle y avait fait placer une grande table, autour de laquelle ces bonnes gens se rangèrent; mais avant de s'asseoir pour dîner, chacun d'eux prit un verre, et but à la santé de leur bon seigneur: à sa longue santé! s'écria Adèle; à sa longue santé! reprirent-ils tous à la fois.

Lorsqu'ils furent assis, nous revînmes dans la salle à manger; monsieur de Sénange fut fort gai pendant le repas. Nous étions encore au dessert, quand nous entendîmes le bruit d'une voiture, et vîmes paraître madame la duchesse de Mortagne, son fils et ses deux filles. Je reconnus l'aînée; c'était cette jeune pensionnaire, belle et modeste, qu'Adèle préférait à toutes, et dont j'avais été frappé dans les classes du couvent. Elle présenta son frère à son amie, qui le présenta, à son tour, à monsieur de Sénange, en lui disant qu'elle avait prié ses compagnes d'amener chacune un de leurs parens, afin que son bal ne manquât pas de danseurs.

Plusieurs voitures se succédèrent; et avant six heures, quarante jeunes personnes offrirent des fleurs, des voeux, pour le bonheur et la santé de ce bon vieillard: elles chantèrent une ronde faite pour lui; Adèle commençait, et elles répétaient ensuite chaque couplet, toutes ensemble. Ce moment fut fort agréable, mais passa bien vite. Après qu'il les eut remerciées, le bal commença. Elles furent toutes très-gaies: Adèle dit qu'elle désirait ne pas danser, pour s'occuper davantage des autres.

Je n'avais pas l'idée d'un besoin de plaire semblable à celui qu'elle a montré. Jamais on ne la trouvait à la même place: elle parlait à tout le monde; aux mères, pour louer leurs enfans…. aux filles, pour demander ce qui pouvait leur plaire…. aux jeunes gens, pour les remercier d'être venus…. Réellement, j'étais confondu; elle me paraissait une personne nouvelle. — Elle ne me regarda, ni ne me parla de la journée. J'essayai un moment d'attirer son attention, en me plaçant devant elle, comme elle traversait la salle; mais elle se détourna, et alla causer avec monsieur de Mortagne, dont la danse brillante fixait les regards de tout le monde. J'entendis Adèle le plaisanter sur ses succès. — Il la pria de danser avec lui: et elle qui, dès le commencement du bal, n'avait pas voulu danser, pour mieux faire les honneurs de sa maison; elle qui avait refusé tous les autres hommes, après s'être très-peu fait prier, l'accepta pour une contre-danse! — Il faut être vrai, Henri, ils avaient l'air bien supérieurs aux autres. On fit un cercle autour d'eux pour les voir et les applaudir. Adèle, enivrée d'hommages, voulut danser encore, et toujours avec monsieur de Mortagne. Se reposait-elle un instant? il s'asseyait près de sa chaise. — Désirait-elle quelques rafraîchissemens? il courait les lui chercher. — Parlait-on d'une danse nouvelle? il était trop heureux de la suivre ou de la conduire. — Enfin, ils ne se quittèrent plus…. Il jouait avec son éventail, tenait un de ses gants qu'elle avait ôtés, et elle riait de ses folies. — Son bouquet tomba, il le ramassa, le mit dans sa poche, et elle le lui laissa. Je n'ai jamais vu de coquetterie si vive de part et d'autre.

A onze heures, les fenêtres du jardin s'ouvrirent, et l'on aperçut une très-belle illumination. Partout étaient les chiffres de monsieur de Sénange, partout des allégories à la reconnaissance; et Adèle ne pensa seulement pas à les lui faire remarquer…. Entraînée par mesdemoiselles de Mortagne et leur frère, elle courait dans les jardins. Je ne la suivis point; car je puis être tourmenté, mais je ne m'abaisserai jamais jusqu'à être importun.

Monsieur de Sénange craignant l'air du soir, n'osa pas se promener, et resta avec moi. Bientôt nous entendîmes sur la rivière une musique charmante; et les vifs applaudissemens de tout cette jeunesse nous firent juger combien Adèle était contente d'elle-même. Vers minuit on commença à rentrer. Madame de Mortagne revint, et pria monsieur de Sénange de faire rappeler ses enfans: après bien des cris et des courses inutiles, ils arrivèrent avec Adèle. Monsieur de Mortagne, en la quittant, lui demanda la permission de venir lui faire sa cour…. Elle lui répondit qu'elle serait très-aise de le voir, sans se rappeler qu'elle m'avait fait défendre sa porte long-temps, sous le prétexte que sa mère lui avait recommandé de ne recevoir personne pendant son absence. Elle embrasse ses soeurs avec plus de tendresse qu'elle n'avait fait aucune de ses compagnes.

Lorsqu'elles furent toutes parties, monsieur de Sénange remercia sa femme avec une bonté que je trouvai presque ridicule: car si elle avait imaginé cette fête pour lui, au moins l'avait-elle bientôt oublié pour en jouir elle-même. — Comme elle montait dans sa chambre, elle daigna s'apercevoir que j'étais déjà au haut de l'escalier, et elle me dit assez légèrement: Bonsoir, Mylord! — Vous auriez pu me dire bonjour, lui répondis-je froidement. — Pourquoi donc? — Parce que vous ne m'avez pas vu de la journée. — Vous voulez dire parce que je ne vous ai pas remarqué, reprit-elle avec ironie. — Je ne lui laissai pas le plaisir de se moquer de moi davantage, et je gagnai le corridor qui conduit à mon appartement. Au détour de l'escalier, je vis qu'elle était restée sur la même marche où elle m'avait parlé, et me suivait des yeux; elle croyait peut-être que je m'arrêterais un instant; mais je rentrai tout de suite dans ma chambre. — Je vous avais bien dit, Henri, qu'elle était coquette; cependant, j'avoue que je n'aurais jamais cru qu'il fût possible de l'être à cet excès. Certes je ne suis point jaloux, car je voudrais pouvoir l'excuser: je voudrais même me persuader qu'un sentiment de préférence l'entraînait vers ce jeune homme; alors du moins elle pourrait m'intéresser encore!….. Mais elle le voyait pour la première fois!… Que dis-je, pour la première fois? Peut-être l'a-t-elle connu au couvent lorsqu'il y venait voir ses soeurs. Elle ne l'a jamais nommé, de crainte de se laisser pénétrer. Qui sait si cette fête n'a pas été imaginée pour l'introduire dans la maison? Et voilà cette sincérité que j'adorais, et qui n'était qu'un raffinement de coquetterie! — Ah! sans les égards que je dois à monsieur de Sénange, je serais parti cette nuit même, et elle ne m'aurait jamais revu, mais je ne resterai pas long-temps, je vous assure: demain je remettrai son portrait, que j'ai eu la faiblesse de garder jusqu'à présent.

LETTRE XXX.

Même jour.

Je n'ai à me plaindre de personne; Adèle même n'a point de tort avec moi. Ce n'est pas elle qui a cherché à m'aveugler; c'est moi, insensé! qui prenais plaisir à l'embellir, à la parer de toutes les qualités que je lui désirais, à me persuader que les défauts que je lui connaissais n'existaient plus, parce qu'ils n'avaient plus l'occasion de se montrer… Elle ne se donnait pas la peine de paraître bien; elle ne faisait que suivre ses premiers mouvemens, et il y avait plus de bonheur que de réflexion dans sa conduite. — Il m'aurait été trop pénible de la revoir ce matin; j'ai fait dire qu'ayant été incommodé, je ne descendrais pas pour le déjeuner: mais j'entends du bruit dans le corridor: …. c'est la marche de monsieur de Sénange… la voix d'Adèle…. On frappe à ma porte…. ah! vient-elle jouir de ma peine?……………

Ce sont eux, Henri, qui, inquiets de ce que je ne descendais point, sont venus voir si je n'étais pas plus malade qu'on ne le leur avait dit. Monsieur de Sénange, appuyé sur le bras d'Adèle, est entré en me disant qu'en bons maîtres de maison, ils désiraient savoir si je n'avais besoin de rien?… Il s'est assis près de moi, et m'a questionné avec beaucoup d'intérêt sur ma santé. Pendant ce temps, Adèle est restée debout, sans parler, précisément comme si elle ne fût venue que pour le conduire. Elle était pâle; elle n'a pas levé les yeux…. j'étais assez faible pour souffrir de son embarras. Je sais qu'en France les femmes se permettent d'entrer dans la chambre d'un homme qui se trouve malade chez elles à la campagne; mais le souvenir de nos usages donnait à la visite d'Adèle un charme qui me troublait malgré moi. Que je voudrais que cette maudite fête n'eût jamais eu lieu!…. Elle ne m'a rien dit; seulement, en s'en allant, elle m'a demandé si je descendrais dîner? — Je lui ai répondu que je serais dans le salon à trois heures.

Depuis que je l'ai revue, Henri, je me sens plus calme; j'avais tort de craindre sa présence, je ne l'aime plus…. mais je sens un vide que rien ne peut remplir. Adèle occupait toute ma pensée, était l'unique objet de tous mes voeux;…. ce qui m'entoure, m'est devenu étranger…. Adèle n'est plus Adèle…. Il me semble aussi que monsieur de Sénange n'est plus le même…. et moi!…. moi!…. que ferai-je de moi?…

LETTRE XXXI.

Même jour.

Comment oser l'avouer? j'ai trouvé qu'elle avait raison, que j'étais trop heureux: je vous assure que j'ai été injuste; écoutez-moi. — A trois heures, je suis descendu dans le salon, ainsi que je l'avais promis. Adèle travaillait; elle ne m'a pas regardé; j'ai cru apercevoir qu'elle pleurait. Ne me sentant plus la force de lui faire aucun reproche, je me suis éloigné, et j'ai été prendre, le plus indifféremment que j'ai pu, un livre à l'autre bout de la chambre. Elle continuait son ouvrage sans lever les yeux: bientôt j'ai vu de grosses larmes tomber sur son métier: toutes mes résolutions m'ont abandonné; je me suis rapproché, et, eutraîné [sic] malgré moi, "Adèle, lui ai-je dit, je n'existais que pour vous! daigneriez-vous partager une si tendre affection? pouvez-vous seulement la comprendre?" — Elle a levé les yeux au ciel: nous avons entendu le pas de monsieur de Sénange; j'ai été reprendre mon livre.

Peu de temps après nous avons passé dans la salle à manger: j'ai essayé d'amuser monsieur de Sénange, mais il y avait trop d'efforts dans ma gaieté pour pouvoir y réussir. Adèle n'a pas dit un mot. En sortant de table je l'ai priée tout bas de m'écouter un instant avant la fin du jour: elle l'a promis par un signe de tête. Selon notre usage, j'ai joué aux échecs avec monsieur de Sénange; il m'a gagné, ce qui lui arrive rarement.

A six heures, il est venu du monde: Adèle a proposé une promenade générale: elle l'a suivie quelque temps; mais peu à peu elle a ralenti sa marche, et nous nous sommes trouvés seuls, assez loin de la société. J'avais mille questions à lui faire, et cependant j'étais si troublé, qu'il ne m'en venait aucune. Enfin, je lui ai demandé si elle connaissait monsieur de Mortagne avant le bal: elle m'a assuré que non. "Monsieur de Mortagne, m'a-t-elle dit, est un parent très-éloigné de ma mère, et le chef de sa maison. Quoiqu'elle l'ait toujours recherché avec soi, elle n'a jamais permis que je le visse au couvent: depuis que j'en suis sortie, vous savez dans quelle solitude j'ai vécu. J'aime beaucoup ses soeurs; mais monsieur de Mortagne, je ne le connais pas." — Pourquoi donc avez-vous été si coquette avec lui? — Qu'appelez-vous coquette, m'a-t-elle demandé avec son ingénuité ordinaire? Comment! me suis-je écrié, vous ne le savez pas? c'est involontairement que vous l'avez si bien traité! — Elle m'a répondu qu'elle ne savait ni la faute qu'elle avait commise, ni ce qui m'avait fâché. "Dans le commencement du bal, m'a-t-elle dit, vous regardant comme de la maison, j'ai cru qu'il était mieux de s'occuper des autres: à la fin, la gaieté de mes compagnes m'a gagnée; tout le monde me priait de danser; j'en avais bien envie: monsieur de Mortagne danse mieux que personne, et je l'ai préféré." — Mais il tenait vos gants; il a gardé votre bouquet! — "J'ai trouvé très-singulier, très-ridicule, qu'il y attachât du prix; et je les lui ai laissés, parce que je n'y en mettais aucun." — Vous ne savez donc pas, Adèle, que ce sont des faveurs que je n'aurais jamais pris la liberté de vous demander; et si quelquefois j'ai gardé les fleurs que vous aviez portées, au moins n'ai-je pas osé vous le dire. — ["]Pourquoi?" m'a-t-elle répondu avec tristesse, "cela m'aurait appris à n'en laisser jamais à d'autres." — A ces mots, Henri, j'ai tout oublié: je lui ai juré de lui consacrer ma vie. — La plus tendre reconnaissance s'est peinte dans ses yeux; elle me remerciait d'un air étonné, et comme si j'eusse été trop bon de l'aimer autant. — Quelle ravissante simplicité! Bientôt toute la compagnie nous a rejoints; il a fallu la suivre.

Le reste du jour, toutes les expressions innocentes, délicates, dont Adèle s'était servie, sont revenues à mon esprit, quelquefois encore avec un sentiment d'inquiétude que je me reprochais. Je suis heureux: je me le dis, je me le répète; maintenant, je suis obligé de me le répéter, pour en être sûr. Combien on devrait craindre de blesser une ame tendre! elle peut guérir; mais qu'un rien vienne la toucher, si elle ne souffre pas, elle sent au moins qu'elle a souffert. Je suis heureux; et pourtant une voix secrète me dit que je ne pourrais pas voir une fête, un bal, sans une sorte de peine; le son d'un violon me ferait mal. Ah! mon bonheur ne dépend plus de moi.

Ce soir, mon valet de chambre m'a remis une lettre qu'il m'a dit avoir été apportée avec mystère, et qui m'oblige d'aller à Paris dans l'instant. Une femme très-malheureuse, dont je vous ai déjà parlé, implore mon secours: sans doute elle a vu combien elle m'inspirait de pitié. Je ne puis trouver le moment d'apprendre à Adèle la raison qui me force à m'éloigner. Je n'ose pas lui écrire non plus; car cela pourrait paraître extraordinaire…. mais je ne serai qu'un jour loin d'elle…. cependant, si cette courte absence, surtout au moment de notre explication, allait lui déplaire!… Oh! non…. elle ne saurait soupçonner un coeur comme le mien.

LETTRE XXXII.

Paris, ce 6 septembre.

Voici la lettre qui m'a fait partir si brusquement; jugez, Henri, si je pouvais m'en dispenser.

Copie de la lettre de la soeur Eugénie, religieuse au couvent où Adèle a été élevée.

"C'est moi, Mylord, qui ose m'adresser à vous; c'est cette jeune religieuse qui faisait la prière le jour que vous vîntes voir le service des pauvres, au couvent de Sainte-Anastasie. Il me parut alors que vous deviniez la douleur dont j'étais accablée. J'aperçus dans vos regards un sentiment de compassion qui adoucit un peu mes profonds chagrins; je bénis votre bonté; je vous dus un bien incalculable pour les malheureux, celui de cesser un moment de penser à moi! celui plus grand encore d'oser prier le ciel pour vous, Mylord, qui, peut-être, n'avez aucun désir à former. Hélas! depuis long-temps, j'ai cessé d'invoquer Dieu pour moi-même; pour moi, qui l'offense sans cesse, qui, tour à tour, gémissant sur mon état, ou succombant sous le poids des remords, vis dans le désespoir du sacrifice que j'ai fait à la vanité. Mais, permettez-moi de chercher à m'excuser à vos yeux; pardonnez, si j'ose vous occuper un instant de moi, et vous parler des peines qui m'ont poursuivie depuis que je suis au monde.

"J'avais huit ans, lorsque ma mère mourut; je la pleurai alors avec toute la douleur qu'un enfant peut éprouver; mais je ne sentis véritablement l'étendue de la perte que j'avais faite, qu'après que l'âge m'eut appris à comparer, et que le bonheur de mes compagnes m'eut en quelque sorte donné la mesure de ma propre infortune. Alors il me sembla que ma mère m'était enlevée une seconde fois: je lui donnai de nouvelles larmes, et je repris un deuil que je ne quitterai jamais.

"Depuis, toutes les années de ma jeunesse ont été marquées par l'adversité. Mon père mourut de chagrin, à la suite d'une banqueroute qui lui enlevait tout son bien. Un seul de ses amis me conserva de l'intérêt; je le perdis avant qu'il eût pu assurer mon sort. Il ne me restait plus que quelques parens éloignés; les religieuses leur écrivirent. Les uns refusèrent de se charger de moi; d'autres ne répondirent même pas: enfin, Mylord, que vous dirai-je? je me vis à dix-sept ans sans amis, sans famille, sans protecteurs, à la veille d'éprouver toutes les horreurs de la plus affreuse pauvreté.

"On avait cru soigner beaucoup mon éducation, en m'apprenant à chanter, à danser; mais je ne savais exactement rien faire d'utile: d'ailleurs j'aurais rougi alors de travailler pour gagner ma vie, et j'étais encore plus humiliée qu'affligée de ma misère. Les religieuses seules m'avaient témoigné quelque pitié: leur retraite me parut une ressource contre les malheurs qui m'attendaient. Elles s'engagèrent à me recevoir sans dot, si je pouvais supporter les austérités de la maison. L'effroi de me trouver sans asile, si elles ne m'admettaient pas, me donna une exactitude à suivre la règle, qu'elles prirent pour de la ferveur. Tout entière à cette crainte, je passai l'année d'épreuve, sans considérer une seule fois l'étendue de l'engagement que j'allais contracter. Je n'avais devant les yeux que le malheur et l'humiliation où je serais plongée, si elles me rejetaient dans le monde. Mais, comme celui qui tombe et meurt en arrivant au but, je jour même que je prononçai mes voeux, fut le premier instant où les plus tristes réflexions vinrent me saisir. Le soir, en rentrant dans ma cellule, je pensai avec terreur que je n'en sortirais que pour mourir. Je la regardai pour la première fois. Imaginez, Mylord, un petit réduit de huit pieds carrés, une seule chaise de paille, un lit de serge verte, en forme de tombeau, un prie-dieu, au-dessus duquel était une image représentant la mort et tous ses attributs. Voilà ce qui m'était donné pour le reste de ma vie!…. Je regardai encore la petitesse de cette chambre; et, involontairement, j'en fis le tour à petits pas, me pressant contre le mur, comme si j'eusse pu agrandir l'espace, ou que ce mur dût fléchir sous mes faibles efforts: je me retrouvai bientôt devant cette image, qui m'annonçait ma propre destruction. En l'examinant plus attentivement, j'aperçus qu'on y avait écrit une sentence de Massillon: je pris ma lampe, et je lus que le premier pas que l'homme fait dans la vie, est aussi le premier qui l'approche du tombeau. Ces idées m'accablaient; je retombai sur ma chaise. Reprenant ensuite quelques forces, je m'approchai encore de ce tableau; je le détachai pour le considérer de plus près. Mais comme il suffit, je crois, d'être malheureux, pour que rien de ce qui doit déchirer l'ame n'échappe à l'attention; après avoir lu, regardé, relu, je le retournai machinalement, et ce fut pour voir ces paroles de Pascal, écrites d'une main tremblante (1) [(1) Lorsqu'une religieuse meurt, sa cellule, ainsi que tout ce qui lui a appartenu, passe à la nouvelle postulante; ces paroles avaient été probablement écrites par la dernière qui avait occupé cette chambre.]: Si l'éternité existe, c'est bien peu que le sacrifice de notre vie pour l'obtenir; et si elle n'existe pas, quelques années de douleur ne sont rien…. Ce doute sur l'éternité, ma seule espérance; ce doute qui ne s'était jamais offert à moi, m'épouvanta; je me jetai à genoux. Je ne regrettais pas ce monde que j'avais quitté, et qui m'effrayait encore; mais les voeux éternels que je venais de prononcer me firent frémir. Je versais des larmes, sans pouvoir dire ce que j'avais; je me désolais, sans former aucun souhait; je ne sentais qu'un mortel abattement, dont je ne sortais que par des sanglots prêts à m'étouffer. Enfin, je fus rendue à moi-même par le son de la cloche qui nous appelait à l'église; je m'y traînai. Ma voix qui, jusque-là, s'était fait entendre par dessus celle de toutes mes compagnes, ma voix était éteinte: j'étais debout, assise comme elles, suivant tous les mouvemens, sans savoir ce que je faisais. Après l'office, les religieuses se mirent à genoux, pour faire chacune tout bas une prière particulière à sa dévotion. Je me prosternai aussi. A cette même place, où, la veille encore, j'avais invoqué le ciel avec tant de confiance, je joignis mes mains avec ardeur; et, baignée de larmes, je m'humiliai devant Dieu; je lui demandai, je le suppliai, de détruire en moi le sentiment et la réflexion. Je sortis de l'église avec mes compagnes; et, pendant quelques jours, je fus un peu plus tranquille: mais je n'étais plus la même; tout m'était devenu insupportable.

"La supérieure, dont la bonté est celle d'un ange, lisait dans mon ame. J'en jugeais aux consolations qu'elle me donnait; car jamais un reproche n'est sorti de sa bouche: jamais non plus elle n'a voulu entendre mes douleurs. Un jour que, seule avec elle, je me mis à fondre en larmes, les siennes coulèrent aussi: Pleurez, mon enfant, me dit-elle, pleurez; mais ne me parlez point. En voulant exciter la compassion des autres, on s'attendrit soi-même: on passe en revue tous ses maux; et s'il est quelque circonstance qui nous ait échappé, on la retrouve, et elle nous blesse long-temps. D'ailleurs, vous vous révolteriez si, désirant vous donner du courage, je m'efforçais de vous persuader que vous êtes moins à plaindre. Votre faiblesse s'autoriserait de ma pitié, pour se laisser aller au désespoir; et vous imagineriez peut-être, qu'il n'est point d'exemple d'un malheur semblable au vôtre…. Combien vous vous tromperiez!…. Interdisez-vous donc la plainte, ma chère enfant: mais soyez avec moi sans cesse; et, puissiez-vous faire usage de ma raison et de la vôtre!

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